Lisbonne, la cour de doña Maria et les derniers évènemens de Portugal

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Lisbonne, la cour de doña Maria et les derniers évènemens de Portugal
Th. Pavie



LISBONNE


LA COUR DE DOÑA MARIA ET LES DERNIERS EVENEMENS


DU PORTUGAL.




I.

En creusant à l’embouchure du Tage une rade vaste et profonde, la Providence avait marqué la place d’une grande ville maritime. Devenue la capitale d’un royaume conquis pied à pied sur les Maures par les chevaliers chrétiens, Lisbonne accomplit sa double destinée : elle fut commerçante comme Gènes et guerrière comme Venise. La nation portugaise, contrainte par le voisinage de l’Espagne, qui l’isolait de l’Europe, à s’étendre sur les mers, s’épuisa en conquêtes, en expéditions aventureuses ; elle se dissémina sur tous les points du globe, au préjudice de la patrie. Le Tage était la route par laquelle les héros que chanta Camoens et qui étonnèrent le monde s’élançaient vers des plages inconnues ; le Portugal tout entier obéissait à cette impulsion, et Lisbonne, orgueilleuse de ses flottes, s’étendait au bord des eaux comme pour mieux les protéger. Les temps sont loin où la bannière des rois de la seconde dynastie se déployait victorieusement sur toutes les mers ; mais ces souvenirs glorieux vivent encore dans les monumens religieux et militaires restés debout aux abords de la capitale : ils en sont le plus bel ornement. Le voyageur qui vient de franchir les hautes vagues déferlant à grand bruit sur les sables de la barre salue avec respect ces muets témoins d’un autre âge : il a reculé dans les siècles jusqu’à Manoel et à Jean III.

A l’endroit où le Tage se resserre entre de hautes collines, et vis-à-vis de la vieille citadelle de Torre-Velha, blottie au pied des rocs, se dresse la tour de Bélem. Comme une sentinelle avancée, elle apparaît sur les dunes, et annonce au navigateur qu’il va toucher le port. Dominant de toute son élévation le vieux fort chargé de tourelles qui regarde la mer, entourée du côté des grèves par des haies d’agaves aux feuilles armées de pointes, aux tiges nues et élancées, elle protège en même temps la terre et les eaux. Par sa forme quadrangulaire et par le bastion qui la couronne, elle tient à la fois de la citadelle et du donjon. Aux angles de la façade tournée vers la plage, deux archanges aux longues ailes se tiennent debout ; dans la largeur de celle que viennent baigner les flots règne un balcon moitié mauresque et moitié gothique, au-dessus duquel se dessinent en relief les armes des rois de Portugal. Dans l’intervalle des créneaux est sculptée la croix de l’ordre du Christ, de telle sorte qu’on croirait voir les écus d’autant de chevaliers rangés sur la plate-forme ; ce symbole de la puissante milice qui compta des commanderies en Afrique, aux Indes, au Brésil [1], est comme le motif dominant des balustres suspendus aux quatre faces de la tour. Un poète, le chroniqueur de Jean II, Garcia de Resende, donna le plan de cet édifice, qui est l’expression la plus parfaite de l’architecture militaire du Portugal à la fin du XVe siècle, et, comme pour le compléter, s’élevèrent en 1500, à quelques pas plus loin, le couvent de Bélem et l’église de Sainte-Marie, monumens tout empreints du caractère religieux de cette belle époque. Le portail de Sainte-Marie, à ogive flamboyante, flanqué de colonelles ornées qui soutiennent de graves statues de saints et d’apôtres, s’ouvre du côté de la mer, que jadis les grandes marées poussaient jusqu’au pied de l’église. Un péristyle un peu plus moderne, dans lequel se devine déjà la ligne moins indépendante des architectes italiens, mais où le goût le plus sévère ne trouverait encore rien à blâmer, conduit à la double entrée qui desservait le monastère et la chapelle. Le premier de ces deux monumens a reçu une pieuse destination ; on l’a transformé en casa pia, c’est-à-dire en une maison d’asile pour les orphelins abandonnés ; le second est resté morne et silencieux, comme il convient à un lieu de prières, où dorment des morts illustres. Des rois, des reines, des princes y reposent dans des tombeaux que les révolutions ont respectés. Manoel, le seul monarque auquel l’histoire ait accordé le surnom de fortuné, tant son règne fut prospère, est déposé là près de Jean III, qui releva l’université de Coïmbre et lança ses vaisseaux jusqu’au Japon. Sébastien, qui, percé de coups et abandonné sur le champ de bataille, fut reconnu par un de ses pages aux marques nombreuses dont son corps, selon le témoignage d’un écrivain du temps, était en quelque sorte constellé [2], a près de lui le vieux cardinal-roi, dont les mains débiles laissèrent tomber dans celles plus fermes de Philippe II le sceptre de Portugal.

La tour marque la limite du mouillage des vaisseaux ; le monastère et son église, la pointe extrême du village de Bélem, que Lisbonne peut revendiquer comme un de ses faubourgs. Pressée entre des collines arides et le Tage, la grande cité devait s’étendre et se prolonger dans la direction de la route que suivaient les flottes, et aller au-devant de la mer. Le petit palais d’été bâti à Bélem même, loin des bruits du port et de l’agitation des arsenaux, ne fut guère dépassé par la file de constructions élégantes qui forment le village, et qu’on dirait échelonnées comme des courtisans sur le passage de la cour. L’étranger qui, arrivant du large, vient d’admirer l’ensemble des trois édifices gothiques, n’a plus qu’un sourire pour cette maison de plaisance mesquine d’aspect, composée de bâtimens irréguliers, embarrassée de terrasses où s’étalent, sous les ciseaux du jardinier, de tristes charmilles semblables à des paravens ; mais la couronne de Portugal n’est-elle pas désormais réduite aux humbles proportions du palais où s’abritent ses rois ? Jean VI, qui devait, hélas ! abandonner son royaume envahi et s’enfuir en Amérique ; Jean VI, que l’affection de ses sujets ne put empêcher d’être le plus malheureux des princes et le plus affligé des hommes, prodigua vainement les trésors du Brésil dans l’exécution d’un plan conçu trop tard : au-dessus du palais de Bélem, trop petit à son gré, il commença à bâtir celui d’Ajuda, qui ne s’achèvera jamais. Ce Louvre, entrepris sur une échelle démesurée, semble déjà une ruine ; ses murs blancs, qu’aucun ombrage n’entoure, se détachent à cru sur un ciel ardent, tristes comme toute grande pensée trahie dans sa réalisation ; on y sent l’effort paralysé d’une dynastie qui s’affaisse ; on croit voir un tombeau.

Ainsi, au bord même de l’Océan, ce peuple croyant et guerrier se révèle sous son double aspect ; le passé du Portugal est écrit là en caractères ineffaçables. Nous sommes sur le fleuve : voici que se déroulent des entassemens de palais et de maisons qui ne sont pas sans beauté, vus du large. Pas de quais, des terrasses, quelques jardins où l’on distingue le vert sombre des orangers ; des fenêtres sans nombre qui toutes s’ouvrent sur le Tage et livrent au regard de larges horizons de flots et de montagnes ; çà et là des couvens et des églises qui, du sein de ces collines chargées d’habitations, lancent dans les airs leurs clochers pointus, leurs dômes lézardés ; un long chemin qui, suivant les inégalités du rivage, fait que les charrettes à bœufs et les mules marchent parallèlement avec les navires et les barques ; un pêle-mêle de ruelles qui, pareilles à des ruisseaux, serpentent à travers ce labyrinthe d’édifices irréguliers, agglomérés par l’effet du temps et des circonstances sur une pente escarpée : voilà Lisbonne dans sa partie occidentale. A ce désordre que la variété rend pittoresque, à cette confusion qu’efface la distance, succède la véritable capitale, telle qu’elle se releva du tremblement de terre de 1755, transformée par le génie du marquis de Pombal.

Les collines sur lesquelles la ville s’est dispersée, s’ouvrant tout à coup, laissent entre elles un espace plane, précisément à l’endroit où le Tage, débarrassé des montagnes qui le rétrécissent à son embouchure, redevient une mer. Là se trouve le centre de cette cité trop étendue, marqué par les arsenaux, par des quais spacieux et par une place immense qu’entourent d’imposans édifices. Puis, au-delà, les escarpemens recommencent ; une partie de la vieille ville s’abrite autour de la cathédrale, qui n’a guère plus d’apparence que la Major de Marseille : un quartier populeux s’étend en face du port jusqu’au bastion qui en fixe la limite. Comme pendant au faubourg de Bélem, où la chevalerie se plaisait à élever des tours et des chapelles funéraires, un faubourg tout formé de petites églises et de grands couvens s’allonge sur la route de Santarem. Là les religieux vivaient en paix, à l’abri des agitations de la rade qui ne remontaient point jusqu’à eux, en face de cette baie si vaste dont l’aspect solennel et monotone convenait à la vie contemplative. Dans les villes anciennes, où la place ne manquait pas, chacun construisait au gré de son caprice, et cependant de cet esprit d’individualité naissait presque toujours l’harmonie et jaillissait le pittoresque.

On n’aborde guère Lisbonne autrement que par mer, et la ville y gagne beaucoup ; il n’en est pas de même du voyageur, qu’attendent les ennuis de l’alfondega (douane). Comme tous les peuples dont les finances ne sont pas très florissantes, les Portugais ont une douane tracassière. Au moins faut-il leur savoir gré d’en avoir paré de leur mieux les abords. C’est devant un gracieux parterre qu’on débarque, et on a tout de suite reconnu un climat favorisé ; au milieu de la cour, ornée de galeries, on a retrouvé le souvenir des Maures dans une fontaine jaillissante qui murmure à l’ombre des saules pleureurs. Des bateaux à voile latine, légers comme des pirogues, bariolés de peintures étranges, louvoient dans la rade, si penchés par la brise, si balayés par la vague, qu’on s’attend à les voir disparaître sous les flots : ces hommes hâlés, aux jambes nues, aux bras robustes, ce sont bien les hardis marins qui les premiers doublèrent le cap des Tempêtes. A la poupe de leurs nefs audacieuses, on lit de pieuses et naïves sentences : Les ames, des bienheureux voguent avec nous. — Il en sera ce que Dieu voudra et Notre-Dame ! — Et l’on songe aux versets du Coran que les mariniers arabes de la mer Rouge inscrivent comme des talismans à l’arrière de leurs bagglows.

Des hangars de la douane, où l’on respire à l’ombre, on débouche sur une immense place inondée de soleil. Le regard est tout d’abord séduit par les arcades d’une belle ordonnance qui règnent sur trois faces du carré ; un quai où l’on n’a pas oublié de pratiquer des bancs forme la quatrième. Les petits bateaux du Tage, recouverts de tentes comme des gondoles, y viennent aborder à des marches de pierre. Trois longues rues, propres et bien alignées, aboutissent à ce square, du milieu duquel la statue équestre de Joseph Ier, — œuvre médiocre d’exécution, mais d’un effet assez imposant, — regarde le bassin où mouillèrent tant de flottes. Un couvent ruiné et un fort dont les canons menacent la rade couronnent les hauteurs les plus rapprochées. Rien ne manque à la beauté de cette place, digne de la ville qui enleva à l’orgueilleuse Venise le commerce des Indes ; mais lorsque, revenu d’un premier mouvement d’admiration, on cherche à se rendre compte des détails de ce tableau, quel désenchantement ! Les navires de guerre, que le flux et le reflux font tourner sur leurs ancres, ne portent pour la plupart ni gréement ni artillerie ; ce sont des coques élégantes, parfaitement construites, et condamnées à l’inaction avant d’avoir servi. Un vaisseau à deux ponts qui commande la rade, une frégate bien vieille mouillée devant Bélem, un petit nombre de bâtimens de second rang qui vont de Goa à Macao, des Açores à Angola, quelques bricks qu’on désarme dès leur entrée au port, des goélettes et des sloops employés à surveiller les côtes, enfin quatre ou cinq bateaux à vapeur trop légers pour supporter un combat, et achetés à l’étranger, voilà ce qui reste des richesses maritimes du Portugal. Cet arsenal fameux, rival de ceux de Cadix et de Carthagène, n’est plus qu’une caserne où de temps à autre on prépare les révolutions ; il s’appauvrit de jour en jour. Il semble qu’on ait renoncé à y construire et à y radouber les vaisseaux, car on a laissé son bassin se combler de vase. Aucune précaution n’a été prise pour empêcher le limon du Tage de s’amasser le long de la rive, au bord même des quais. L’état manque d’argent ; la plus stricte économie serait nécessaire pour rétablir l’ordre dans les finances, et cependant, par les escaliers des ministères rassemblés sur la grande place, on voit déboucher des bataillons d’employés ; faut-il donc tant de plumes pour régler les affaires d’un si petit royaume ? Jadis cinq cents navires réunis au port en même temps accumulaient leurs cargaisons dans cette douane si vaste, où les expéditions se faisaient rapidement ; aujourd’hui, à peine renferme-t-elle quelques marchandises qu’on n’en peut arracher qu’après mille lenteurs et avec mille difficultés.

En dépit de cet affaissement, Lisbonne a conservé le goût des parades et des démonstrations bruyantes ; on dirait que cette capitale humiliée cherche à s’étourdir sur sa condition présente. Le canon tonne sans cesse sur le Tage et du haut des forts ; tantôt les navires pavoisés font flotter dans les airs d’innombrables pavillons pour célébrer la naissance ou la fête de quelque royal personnage ; tantôt les bannières abaissées, les vergues en désordre, les détonations qui, de quart d’heure en quart d’heure, ébranlent la ville, annoncent un service funèbre ; tantôt une barge dorée, que montent vingt rameurs, fend les flots au milieu de salves assourdissantes, et le peuple regarde avec complaisance la jeune reine qui va visiter une flotte anglaise mouillée devant son palais. La vieille tour de Bélem, qui a vu des temps meilleurs, semble se mêler à regret à ces canonnades puériles, que ses lourdes pièces répètent dans le lointain, comme un écho du passé.

Ne blâmons pas trop cette manie qu’ont les Portugais de brûler de la poudre ; elle a le mérite de secouer par instans la torpeur d’une capitale assoupie. On y trouve aussi la pardonnable vanité d’un peuple qui, ayant eu ses siècles de gloire, voudrait cacher ses misères sous des dehors pompeux. L’habitant de la capitale aime le faste partout où il se rencontre ; les titres sonores lui inspirent le respect : au bruit d’une voiture que suit un piqueur en livrée, au galop d’un cheval sur lequel passe un général en habit de ville, la sentinelle appelle aux armes d’une voix tonnante ; la foule se retourne et salue. Ces honneurs, ces hommages que, chez nous, l’esprit démocratique n’accorde qu’à regret, l’habitant de Lisbonne les prodigue de bon cœur, et cela, nous le croyons, moins par servilité que par patriotisme. La royauté, aux yeux des vrais Portugais, est le palladium qui sauve le pays du danger de devenir colonie anglaise ou province espagnole, en un mot le symbole de la nationalité même. Tout ce qui approche du trône, tout ce qui en émane, reste grand à leurs yeux. Dans leurs entreprises souvent gigantesques, les rois de Portugal sentaient le besoin de s’appuyer sur le peuple, dont le dévouement ne leur a jamais fait défaut ; de son côté, le peuple, habitué à obéir à des souverains jaloux de l’éclat de leur couronne et de l’illustration du pays, se confiait sans réserve à la volonté royale. Par la force même des choses, le gouvernement absolu conservait donc un côté paternel et peu tyrannique, dont on aurait la preuve dans une suite de règnes que ne troublèrent ni jacquerie, ni fronde, ni guerre de comuneros. Les rois de Portugal n’eurent jamais ni garde écossaise ni garde suisse ; aujourd’hui encore, les petits marchands de la capitale, revêtus du costume de hallebardiers, font le service à tour de rôle dans l’intérieur du palais. Ainsi mêlés passagèrement aux grands fonctionnaires de la cour, les gens du tiers-état apprennent à les connaître, à leur rendre des honneurs et à s’incliner devant eux dans la rue, quand ce ne serait que pour recevoir en échange un signe de tête. A la rigueur, cette coutume tendrait à maintenir un grand nombre de chefs de famille dans une condition à demi servile. Ce qui était jadis un honneur pourrait bien ne plus en être un aujourd’hui ; mais on tient toujours à ce qui a l’air d’une prérogative.

De son côté, la noblesse portugaise forme une classe distincte et puissante, qui n’a abdiqué ni ses privilèges ni son influence ; la classe moyenne n’a pas encore eu le temps de s’élever assez haut pour éclipser l’éclat des grands noms qui rayonnent dans l’histoire. Ce n’est point, d’ailleurs, sous le régime des guerres civiles, des factions, des soulèvemens provinciaux, que la richesse et le souvenir du passé perdraient leur prestige. Là où la question de principes se résume dans une question d’hommes, ne s’agit-il pas de revenir en arrière plutôt que d’essayer un élément nouveau ? Hier ne compte-t-il pas plus que demain ? Ainsi les esprits indépendans et réfléchis, ceux qui ne recherchent ni le patronage de la cour ni le dangereux honneur de commander une bande de populares, se tiennent à l’écart et attendent, en s’y préparant par l’étude, le temps où il leur sera possible de se faire écouter. On le devine, la noblesse a des sacrifices à s’imposer, si elle veut sincèrement le bien du pays auquel elle a rendu tant d’éclatans services, si elle le veut avec désintéressement, au préjudice des monopoles que la richesse attire entre ses mains, des majorats qui entravent l’agriculture, et de tant d’autres abus. Il faut que le fidalgo perde les allures de patricien qui le distinguent chez lui ; il faut qu’il s’étudie à rester, sur ce théâtre plus restreint où il a grandi en enfant gâté, ce qu’il sait être dans les capitales étrangères, attentif à orner son esprit et à cultiver son intelligence, ennemi des préjugés et d’une vie facile au sein de l’oisiveté.

Naturellement nous nous sommes arrêté sur cette place d’où la vue est si belle ; elle est l’ame de la capitale et du royaume entier, le centre du gouvernement, et par conséquent le rendez-vous de tous ceux qui se rattachent de près ou de loin à l’administration ou à l’état. Bien que la foule y soit mêlée, les fidalgos s’y montrent en nombre ; ils y sont chez eux. Si nous voulons chercher les autres classes, passons dans le quartier du commerce, et allons, sur la foi des dictionnaires de géographie, admirer la rue d’Or, la rue d’Argent, qui se prolongent jusqu’à une autre place d’un fort bel aspect, où s’élève le théâtre de Maria-Segunda. On doit traduire les noms de rua d’Ouro et rua da Prata par les mots rue des Orfèvres et rue des Argentiers, puis avouer que les boutiques y sont basses, étroites, peu garnies d’articles riches ; l’acheteur n’y abonde pas non plus. Le marchand portugais, tranquillement assis à son comptoir, ne montre guère d’empressement à vendre ; son but n’est point de faire une rapide fortune pour essayer ensuite le rôle de parvenu. Quelques amis oisifs viennent lui tenir compagnie dans sa solitude et causer à voix basse sur les malheurs du temps. Le long des trottoirs, les dames vêtues à la mode de France (non de Paris, mais de la province avant les chemins de fer) marchent lentement, deux à deux, jetant çà et là un regard de curiosité discrète sur les étalages, échangeant à peine une parole. Derrière les persiennes des balcons, d’autres senhoras embusquées jouissent du souverain bonheur de prendre part à la promenade en s’en épargnant la fatigue. Le nombre des spectatrices devient ainsi plus considérable que celui des passans, parce que la paresse engendre l’inaction, et, comme les femmes de la classe moyenne à Lisbonne ne veulent s’occuper à rien, elles finissent par s’écouter vivre en comptant les heures. Elles ne quittent guère leurs maisons que pour aller, à la fraîcheur du matin, se plonger dans les eaux du Tage durant huit mois de l’année et faire quelques visites ; pareilles aux dames musulmanes, qui ne connaissent du monde extérieur que le bain et les harems de leur famille. On ne peut nier qu’il n’y ait là quelque chose des mœurs de l’Orient. A la fin du dernier siècle, l’épouse d’un marchand de Lisbonne n’osait sortir sans la permission de son seigneur et maître, et de nos jours encore une servante refusera de paraître dans la rue, si elle n’est accompagnée d’une amie. Dans le costume des femmes du peuple on croirait voir un domino d’abord, en toutes saisons, il est le même, partant point de modes changeantes, point de ces caprices de toilette auxquels cède un mari débonnaire. Jeune ou vieille, riche ou pauvre, la Portugaise, qui n’ose aborder le chapeau parisien, portera invariablement le capote, manteau ample et long, et le lenço, mouchoir blanc posé en marmotte sur la tête. Comme il arrive souvent que le costume le plus ingrat, le plus discret, peut avoir sa coquetterie quand il est national, c’est-à-dire quand depuis des générations une population entière s’est appliquée à en tirer le meilleur parti, il n’est pas rare de découvrir sous cette chape malencontreuse et sous cette cornette bizarre d’élégantes tournures et de piquans visages. La lenteur de la démarche, l’immobilité résignée du regard, et je ne sais quel air de religieuse novice, prêtent à cet ensemble un charme mystérieux ; mais dans ces mouvemens compassés, dans cette foule qui semble marcher en procession, on ne trouve rien qui rappelle l’agitation mondaine de Madrid, ni la gaieté picaresque de Séville. On se croirait à mille lieues des Castilles et de l’Andalousie.

Dom Pedro voulut en vain réformer le costume des femmes du peuple dans sa capitale : l’habitude et l’horreur du changement l’emportèrent. « Ayez patience ! » tel est le refrain des Portugais, leur réponse à tout, l’Allah akbar de ces Occidentaux un peu fatalistes : de là cette inconcevable torpeur dans les actes de la vie privée et cette lenteur dans les actes de l’administration, lenteur qu’on ne peut qualifier de sagesse là où tout reste encore à faire. Si la pétulance naît d’un désir de réformes et de changemens, d’un besoin de lutter contre un climat rebelle, contre un sol peu productif, le peuple de Lisbonne n’éprouve rien de pareil. Tournant le dos à l’Europe, il ne sait pas ce qui se passe derrière lui ; le soleil ne lui fait pas faute, et la terre, quand il l’arrose, se couvre des plus beaux fruits. Son fleuve l’enchante ; aux jours de fête, il va s’asseoir sous les arbres de sa promenade, plantée de lauriers et de chênes verts, au pied desquels l’eau murmure doucement. De classiques fontaines, des parterres de fleurs qui n’ont à redouter ni la neige ni les frimas, rafraîchissent son regard fatigué de l’azur du ciel. La royauté même ne dédaigne pas ces simples allées ; souvent une voiture, que n’accompagnent ni gardes ni soldats, y amène la reine. La fille de dom Pedro peut se mêler à pied à la foule des promeneurs sans avoir rien à redouter de ceux qui combattirent contre son père. Ces ombrages frais, sous lesquels s’épanouit le peu de gaieté qui éclaire la face de cette ville, on les doit au marquis de Pombal. Appréciateur du beau sexe, il voulut tirer les dames de Lisbonne de l’engourdissement et de la réclusion que leur imposaient les coutumes du pays ; il tenta de les faire entrer dans la société comme un élément de civilisation.

Cette promenade (passeio publico) forme l’extrémité du vallon creusé entre les hautes collines sur lesquelles s’étend la capitale. Elle est dominée d’un côté par le fort Saint-George, dont on reconnaît le plan primitif dans une muraille et une tour crénelées du même style que les fortifications si pittoresques de Buitrago, en Castille ; de l’autre, elle confine à de grands enclos où l’essieu de bois de la noria (roue d’irrigation) mugit sous les ombrages. Par-dessus ces jardins et aux abords d’une petite place plantée d’arbres, on a pratiqué dans l’escarpement même un délicieux parterre, corbeille de fleurs suspendue sur un abîme. On pourrait blâmer le goût du jardinier qui a inscrit dans les bordures de buis des lettres et des chiffres ; mais ne commet-on pas de pareilles puérilités dans les plus beaux jardins de l’Espagne ? Et puis, du milieu de ces fleurs, quel coup d’œil ! A ses pieds, on voit s’entremêler les branches des orangers abritant sous leur ombre quelques beaux bananiers apportés de Madère ; plus loin, c’est le quartier neuf, le théâtre, les rues alignées qui se profilent dans la perspective d’une vue à vol d’oiseau et descendent vers le fleuve. La citadelle, et à ses côtés la cathédrale, reconnaissable à ses deux tours carrées, s’échelonnent sur la gauche, tandis que se dressent sur la droite les ogives et les arcsboutans du couvent ruiné do Carmo. Par-delà on aperçoit la vaste rade, large de trois lieues, baignant dans un lointain fabuleux des grèves, de blancs villages, que surmontent fièrement des montagnes aux sommets abrupts. Cet ensemble, sous un soleil étincelant, compose un admirable tableau ; mais on y sent l’absence de premiers plans. Toute ville qui ne peut jeter un pont sur son fleuve ou l’étreindre entre deux lignes de quais est dominée par lui. Le Tage est donc trop grand pour Lisbonne ; il entraîne le regard vers des horizons immenses, faute de monumens proportionnés qui l’arrêtent, comme les collines arides adossées à la ville fatiguent l’esprit et le portent à la tristesse faute de verdure,’ Trois cent mille habitans, dispersés sur un espace indéfini, ne suffisent pas à animer ce désert de la terre et des eaux.

Aussi, hors des quartiers marchands, qui sont assez limités, on ne rencontre plus que des rues sans fin, des faubourgs perdus sur les collines, des quartiers presque inanimés, interrompus par des enclos, des vignes et des plantations d’oliviers. Sous le poids des chaleurs accablantes de l’été, une promenade entre ces murs brûlans n’offre rien d’agréable ; il faut gravir des pentes abruptes côte à côte avec le paysan qui aiguillonne ses petits bœufs et pousse son chariot à jantes pleines, véhicule primitif pareil à celui du fellah égyptien ; il faut se frayer un passage au milieu d’une troupe d’ânes qui descendent au grand trot, chargés de paniers de terre, braver la poussière que soulève en sa course rapide la sege, cabriolet de place à deux chevaux, guindé sur deux roues grêles et hautes, qui le font ressembler de loin à une sauterelle. Puis, arrivé au sommet de la rampe, on sent une fraîche brise, à la vue de l’immense horizon qui se déroule jusqu’à la mer, on comprend que le besoin d’avoir sa part d’air et de contempler ce panorama par-dessus la tête des voisins ait attiré les habitans de Lisbonne sur les hauteurs. Qu’importe l’éloignement du centre des affaires pour le bourgeois ? Quant au fidalgo, il renonce à se rapprocher d’une cour qui semble n’avoir pas de demeure fixe. Sur ces rampes éloignées, le riche et le pauvre se sont établis chacun dans les conditions de son existence. L’un y a bâti entre cour et jardin sa grande maison décorée du nom de palais, l’autre son humble cabane ; le premier a suspendu au-dessus du porche son blason vaniteux, l’autre a incrusté au-dessus de sa boutique l’image de la Vierge ou de son patron peinte en bleu sur faïence. Le contraste est souvent plus marqué encore, et, à côté des spacieuses villas de la noblesse ou de la bourgeoisie opulente, on est surpris de rencontrer tant de ruelles infectes, où l’habitant d’un pays civilisé vit au milieu des immondices. Pourquoi ces tas d’ordures que des chiens affamés, — moins menaçans, il est vrai, mais aussi hideux que ceux de Constantinople, — retournent sans cesse et dispersent de tous côtés ? Si vous adressez cette question à un passant, il vous répondra que depuis les Français, qui avaient les premiers cherché à lutter contre cette malpropreté traditionnelle, beaucoup de mesures ont été prises pour le nettoiement des rues, et il ajoutera : Ayez patience !

Dans ces tristes ruelles, quel dénûment, quelle misère ! Le pauvre en Espagne est fier et heureux à sa façon ; le bohémien de Grenade chante et danse au fond des grottes qu’il s’est creusées dans les rochers de l’ Albaycin, où la police n’ose le relancer : le vagabond de Séville ou de Cadix mène cette joyeuse vie des faubourgs que Cervantes a poétisée dans la nouvelle de Rinconete et Cortadillo ; le pauvre de Lisbonne se résigne à sa condition. Dans une ville où le travail manque, que fera-t-il ? Cette famille qui pullule autour de lui, elle croîtra dans l’ignorance de toute chose, condamnée à la paresse, acceptant la mendicité comme une profession. Dans les églises, dans les magasins, dans les escaliers des maisons, le mendiant de tout âge vous aborde et vous suit ; il frappe à votre porte, il vous appelle à la fenêtre, il vous barre le passage, il est partout. Cette population dégradée par la misère n’a plus de type ; c’est une race abâtardie qui s’est mêlée par la conquête aux races inférieures des quatre parties du monde ; malheureusement la santé publique dans cette classe abandonnée a subi une altération analogue. Il faut aller sur la côte de Malabar, au Para, à Angola, pour trouver le germe des difformités hideuses, des monstrueuses maladies que le mendiant de Lisbonne étale à tous les regards.

Outre ces individus voués à la mendicité de père en fils, il y en a d’autres, en gand nombre, qui tendent la main par circonstance. On dirait que le Portugais ne sent point la bassesse d’une pareille démarche. Celui-ci se présente sous la forme d’un officier décoré mis à la retraite, celui-là sous celle d’un employé de bureau destitué dans une révolution. Ils vous abordent poliment et vous demandent l’aumône sans périphrase. Si vous exhortez ces oisifs à gagner par un moyen plus honorable le pain qui leur manque, ils vous répondront qu’ils ne sont point faits pour un autre travail, et, cela dit, ils continuent leur promenade la canne sous le bras. Ceci prouverait que le sentiment d’amour-propre, de dignité personnelle, si vif en Espagne, fait défaut en Portugal, et il faudrait en conclure que les classes inférieures de la société, du moins dans la capitale, tendront à s’abaisser jusqu’à ce que l’industrie, les appelant dans des ateliers et les conviant à des destinées meilleures, leur apprenne que le plus chétif citoyen peut rendre des services à la patrie. À Lisbonne, une famille qui tombe dans le besoin n’a presque plus d’espérance de se relever ; l’enfant y manque d’enseignement et l’adolescent de carrière. Il est à remarquer aussi que les nègres, si nombreux dans cette capitale, savent pour la plupart employer leurs bras : nés de pères esclaves, transportés en Europe au milieu d’un peuple qui pouvait, par son exemple, les maintenir dans la paresse, ils ont perdu l’horreur du travail particulière à leur race.

Le rendez-vous de toutes les classes indigentes, c’est le marché au poisson, le quai, le port, le Tage enfin. Ce grand fleuve, qui, dans des temps plus heureux, a attiré sur ses bords une population exubérante, pourvoit encore aujourd’hui à sa subsistance, et c’est justice, car l’habitant de Lisbonne lui a tout sacrifié. Suivons le demi-cercle que forme la ville depuis Xabregas jusqu’à Bélem, et cherchons la campagne : nous ne voyons presque rien qui mérite ce nom. Dans les vallées les plus voisines s’étendent, il est vrai, de beaux vignobles entourés de murs, des vergers bien arrosés où l’on récolte en abondance des raisins comparables à ceux de la Sicile, des grenades dignes de la Grèce, des oranges et des citrons que les navires anglais enlèvent par cargaisons ; mais les quintas s’arrêtent subitement au pied de ces hauteurs, stériles pour la plupart, sur le penchant desquelles le rare laboureur promène lentement sa charrue attelée d’un seul boeuf. Des cactus, des agaves, plantes africaines qui poussent dans le sable ou à fleur de roc, entourent des champs à moitié incultes, où se montrent çà et là de pâles oliviers brûlés par le soleil et battus par le vent de la mer. On voit que les efforts du peuple de cette capitale maritime ne se sont point tournés vers l’agriculture ; l’habitant des campagnes a tout l’air de venir de loin et d’appartenir à une race distincte plus indépendante et plus laborieuse. Dans les rues de Lisbonne, on reconnaît le laboureur à sa bonne mine, à ses vêtemens simples, mais propres, à l’habit de paille dont il se revêt durant les pluies, comme le pâtre chinois. La femme des champs, coiffée d’un large chapeau, les jambes nues, mais la tête enveloppée d’un mouchoir, couverte d’un court manteau d’une forme assez élégante, traverse la ville d’un pas rapide, regardant droit devant elle, pressée de retourner dans sa solitude, comme l’indigène du Canada, dont elle semble avoir emprunté le costume.

La vue des champs est un des spectacles les plus désirables et les plus salutaires aux gens des grandes villes : à ceux qui travaillent rudement hors de la clarté du soleil, dans de sombres réduits ou d’étroits ateliers, ne montrent-ils pas la nature dans la plénitude de sa bienfaisance, dans l’éclat de sa richesse ? Là où la campagne manque, — et à notre sens elle fait défaut dans les trois quarts de la Péninsule, — le peuple est privé d’un des élémens les plus essentiels à la joie et au bien-être. A Lisbonne, ce que l’on voudrait, ce serait moins de ces riches vergers fermés aux promeneurs, et un peu de cette verdure que l’on peut fouler d’un pied libre : la masse des habitans y gagnerait la vivacité, je dirais presque la jeunesse qu’elle a perdue. Madrid est une capitale nouvelle, factice, qui lutte contre les inconvéniens de sa position ; placée à la tête des provinces jalouses, elle s’efforce de leur montrer le pas et de les entraîner dans sa sphère. Lisbonne, au contraire, est la capitale du Portugal maritime et guerrier, du Portugal vieilli, auquel l’émigration de la cour au Brésil porta le dernier coup. Quelle espérance peut animer cette population agglomérée sur un point d’où le commerce et le mouvement se sont retirés ? De là cette tristesse qui frappe l’étranger, habitué à sentir ailleurs le souffle de la vie passer sur les grandes cités. Et puis les coutumes locales, empreintes de je ne sais quelle défiance, contribuent encore à augmenter cette impression. Frappez en plein jour à la porte d’une de ces maisons qu’on nomme palais, et qui ne vous rappelleront ni ceux de Gênes, ni ceux de Venise ; frappez vigoureusement : personne ne répond. Un voisin curieux, vous ayant reconnu pour étranger, se met à la fenêtre et vous engage à prendre patience. Frappez donc à coups redoublés, ébranlez ces appartemens immenses d’autant plus sonores qu’ils sont à peu près vides, puis écoutez… Le serviteur que vous avez arraché au sommeil descend l’escalier ; un à un il tire les verrous, et une lourde porte s’ouvre enfin. Vous croyez entrer : attendez que le portier vous interroge à travers les arabesques d’une seconde porte de fer. En vérité, ne croirait-on pas être au guichet d’un de ces couvens chrétiens de l’Orient, où les religieux se regardent toujours comme en état de siège ? Une fois admis dans l’hôtel, vous y trouvez une politesse antique, un peu cérémonieuse, les mœurs et la langue choisie de la France du dernier siècle. Le maître du lieu vous a conduit discrètement droit au salon, vaste pièce dont les murs sont incrustés de faïences peintes (azulejas) jusqu’à hauteur d’appui et ornés de peintures quelconques dans la partie supérieure. Un canapé et des chaises de bambou, une console à glace, dans le goût de Jean V, composent tout l’ameublement, que ne rehaussent ni tableaux, ni gravures, ni objets d’art. Après quelques instans d’une visite qui paraît faire événement dans la maison, l’hôte vous reconduit, en vous précédant, jusqu’à la porte massive qui a déjà refermé sur vos pas tous ses verrous. Pendant l’hiver, quel air glacial traverse ces grands palais ! Un air vif et fin, comme on dit à Lisbonne, un vent pareil au mistral. Point de cheminées, pas même de ces braseros autour desquels les familles espagnoles, par l’effet d’une naïve illusion, croient sentir la chaleur qui manque au dehors. Le Portugais a juré de ne pas se chauffer ; après avoir cherché l’ombre durant plus de huit mois, il cherche le soleil pendant son court hiver, il le poursuit partout, sur les quais, sur les places, à la fenêtre. Accoudé sur son balcon, un manteau sur les épaules, les pieds dans un sac de paille, il grelotte tristement, mais avec une héroïque patience. Et puis, sauf quelques semaines de pluies tropicales mêlées d’éclairs, le soleil brille toujours, leurrant de ses rayons sans chaleur le regard ébloui. La campagne, naturellement grise et morne, n’a guère changé de couleur ; les héliotropes se fanent à peine le long des murs qu’ils tapissent comme le lierre ; les oranges mûrissent ; quelque hirondelle, confiante dans la sérénité du ciel, se montre encore au bord des eaux. Qui reconnaîtrait l’hiver sous ces dehors séduisans ?

Pendant l’été, lorsqu’une fraîche brise du nord anime les flots et les couvre de petites voiles, lorsque le soleil descend dans la mer, éteignant peu à peu ses rayons derrière la brume dorée qui annonce une suite non interrompue de beaux jours, il se fait dans les rues et sur les quais de Lisbonne un certain mouvement. Qui pourrait résister au charme d’un ciel limpide et transparent comme celui de la Grèce, d’une température qui rappelle presque celle clés heureuses contrées situées sous les tropiques ? N’est-ce pas l’heure du repos dans les pays où l’on travaille, et l’heure des plaisirs dans ceux où l’on vit de chansons et de sérénades ? Quelques dames se montrent à la promenade ; des groupes se forment sur la grande place et sur le quai de Sodré, localités rivales, fréquentées, celle-ci par les septembristes, celle-là par les partisans de la charte quand même. On se promène de long en large, comme sur le mail des petites villes de France, jetant par habitude un regard sur le port, et parlant bas, avec cette discrétion qui n’abandonne jamais les Portugais. Les nouvelles qui se débitent ici et là sont si contradictoires, on y ajoute soi-même si peu de foi, qu’on les met en circulation avec une extrême réserve : le paquebot anglais n’apportant les journaux que trois fois par mois, les esprits inventifs ont toute latitude pour y ajouter des commentaires. Dans un coin retiré, les mariniers s’attroupent autour de deux ou trois piferari, assez semblables, quant au costume et à la physionomie, à ceux de la campagne de Rome. Ces musiciens au visage sévère jouent sur la flûte et sur la clarinette quelques airs étranges apportés des montagnes d’Estrella, refrains tantôt vifs, tantôt mélancoliques, qu’on n’entend nulle part ailleurs, que l’orgue de Barbarie n’a point vulgarisés dans les carrefours de Paris. L’orchestre et le public se maintiennent dans un calme, je dirais presque dans un recueillement extraordinaire. Certainement ces airs de province, auxquels une voix d’enfant vient par instans joindre des paroles, éveillent au cœur de cette population de marins quelques doux souvenirs, et peu à peu la nuit arrive. Le crépuscule n’est pas long sous les latitudes méridionales ; les ténèbres succèdent rapidement à la lumière, et les ténèbres amènent le silence. Voyez, la foule s’est dissipée comme par enchantement. La cloche suspendue à la grille de la promenade a averti les bourgeois de regagner leurs demeures ; l'aguador s’éloigne des quais en répétant à de longs intervalles son cri de : Agoa boa fresquinha (bonne eau fraîche !) Et le murmure des voix humaines ayant cessé, on entend celui des flots qui baignent le rivage, ou le clapotement de la vague heurtant la proue d’une barque attardée.

Cependant il est huit heures à peine ; si des marchands parisiens s’obstinent à illuminer leur étalage pour quelques instans encore, les argentiers et les orfèvres ont fermé leurs boutiques. Rien n’est morne comme ces enfilades de rues faiblement éclairées, présentant une suite de portes bardées de fer, munies d’énormes cadenas comme des prisons. Dans les cafés, asiles ouverts à l’étranger que cette solitude subite a surpris en chemin, les Français sont en nombre ; on les reconnaît à l’habitude qu’ils ont de parler haut, de trancher d’un mot les questions politiques les plus embrouillées : aussi l’Anglais, qui ne s’assied nulle part sans avoir étudié de l’œil ses voisins, ne se montre-t-il guère autour de ces tables animées. Quant à l’habitant de Lisbonne, où est-il ? On ne voit point de lumières briller aux fenêtres ; le silence des rues indique assez que le soir n’est point l’heure des visites. L’aristocratie, qui a pris les mœurs du nord, se réunit dans quelques salons où l’on ne parle pas même portugais, où rien de ce qui se fait, rien de ce qui se dit n’appartient en propre au pays. La classe intermédiaire entre cette société à part et le peuple des faubourgs, celle qui ailleurs pense et écrit, celle qui produit les artistes, les savans, et concourt dans une proportion considérable à la gloire d’une nation, la classe moyenne et bourgeoise ne forme point à Lisbonne une masse consistante et visible. Le goût littéraire y languit, et les arts ne peuvent s’y naturaliser ; il leur manque l’atmosphère de ces salons où les esprits d’élite se rassemblent, s’échauffent par la causerie et se tempèrent dans leurs élans sous le regard de quelque Corinne. Ce n’est pas à dire pour cela que le Portugal, et en particulier sa capitale, ne comptent pas d’écrivains distingués ; le pays qui a donné naissance à Gil Vicente, à Camoëns, à Macias, à Sà da Miranda, et à tant de chroniqueurs trop peu connus, compte encore des poètes, des auteurs dramatiques, des historiens, dont le nom se répandrait avec gloire hors de leur pays, s’ils avaient à leur service un idiome plus généralement étudié. Le public éclairé de Lisbonne applaudit avec enthousiasme les drames que M. Garrett puise dans la vie privée. M. Hercolano, s’inspirant aux vraies sources du passé, refait l’histoire de son pays sous une forme nouvelle ; M. de Juromenha prépare une édition des œuvres inédites de Camoëns, et le poète aveugle, M. Castilho, fait vivre dans ses beaux vers la langue vibrante et pompeuse des anciens ; mais le nombre des lecteurs est borné, et les écrivains portugais, ne l’oublions pas, ont à lutter contre l’envahissement des littératures française et anglaise, autant que contre l’indifférence de leurs concitoyens. Malgré leurs persévérans efforts, ils ne peuvent donc conquérir l’influence à laquelle ils auraient droit de prétendre. Et puis l’Espagne, au lieu de fraterniser avec ce petit peuple, dont elle est la sœur aînée, semble prendre à tâche de se détourner de lui ; la langue portugaise, consacrée par une littérature, n’est aux yeux des Castillans qu’un patois qu’ils affectent de ne pas comprendre ; le pays tout entier, quelque chose comme une colonie rebelle qu’ils châtieront un jour. De son côté, le Portugal, tournant le dos à l’Espagne, a toujours refusé de lui emprunter ses arts ; il a demandé à Rome des tableaux, des mosaïques, des chapelles toutes faites, plutôt que d’appeler Zurbaran, Murillo, Moralès, Velasquez, tous ces grands peintres qui eussent fondé sur son territoire de brillantes écoles. Le littérateur portugais est donc bien loin encore d’atteindre à cette popularité qui, chez nous, a fait tourner plus d’une tête et des mieux organisées ; il travaille dans le recueillement, dans le silence de ces soirées que rien ne trouble. Si le bruit de la foule donne à l’esprit une salutaire excitation, à la longue il l’étourdit et le fatigue ; ne plaignons pas trop ceux qui vivent loin du tumulte, et rappelons-nous dans quelle atmosphère moins agitée vivaient les anciens poètes.

D’ailleurs, les grands aspects qui élèvent la pensée ne manquent point à cette capitale, déjà pleine de souvenirs. Quand la nuit enveloppe de son ombre la ville sans fin étendue aux bords du Tage, quelle profonde paix ! La population endormie repose au milieu des ruines dont le tremblement de terre a jonché le sol, au milieu de celles qui y ont ajoutées les révolutions, sans redouter un nouveau cataclysme, sans se préoccuper des épreuves qui l’attendent. On dirait qu’elle abandonne au sort le soin de ses destinées, comme la police s’en remet à la lune du soin d’éclairer les rues. Parcourez sans crainte ces collines que l’habitant de Lisbonne voudrait réduire à sept pour comparer sa ville à celle des empereurs et des papes : vous ne rencontrerez personne, pas même un voleur ! Montez toujours jusqu’à ce que l’aboiement des chiens vous avertisse que la campagne est proche. Un ravin vous arrête, au-delà duquel s’étendent les montagnes les plus nues que l’on puisse rencontrer ; au fond de ce ravin, qu’eût choisi Salvator pour y placer une scène de bandits, coule le petit ruisseau d’Alcantara. Appuyez-vous au pied d’un olivier et regardez à la lueur des étoiles ces trente-six arches d’un aqueduc colossal qui, plongeant dans le précipice, amène au sein de la capitale les eaux prises à trois lieues de là, au torrent de Carenque. Cette construction immense est l’œuvre de Jean V, qui prodiguait l’or comme Louis XIV ; on la croirait du temps des Romains, tant elle jette à travers ce paysage, coupé de lignes sévères, je ne sais quelle grandeur pleine de poésie. Le peuple qui, dans le dernier siècle, s’est élevé de pareils monumens, insensible au passé, indifférent au présent, est-il donc destiné à s’éteindre dans une somnolence que ne peut vaincre ni le spectacle de son propre abaissement, ni celui de la prospérité des autres nations ? Hélas ! c’est en vain qu’en présence de ces témoignages de la grandeur portugaise, on voudrait oublier la misère qui a succédé à tant de gloire. Pour se faire illusion sur une telle déchéance, il faudrait n’avoir pas vu l’attitude de ce peuple au milieu des discordes civiles qui depuis quelques mois désolent le Portugal. Suivre le contre-coup de ces discordes à Lisbonne même, ce sera montrer la société portugaise sous un de ses plus tristes aspects ; mais ce sera aussi donner une idée plus complète d’une situation dont il faut montrer toute la gravité, si l’on en veut tirer quelque enseignement.


II.

Le malheur de cette capitale, c’est de n’avoir aucune action sur les provinces et de rester la tête démesurée d’un corps qui s’amoindrit. Un voyageur anglais, qui a écrit à la fin du dernier siècle un consciencieux ouvrage sur le Portugal, Murphy, s’étonne que Lisbonne, si avantageusement située, ne soit pas devenue la première ville de l’Europe ; il oubliait que le Tage, cessant d’être navigable à quinze lieues de son embouchure, n’est point comme le Rhône, le Nil ou le Gange, la grande artère d’un royaume ou d’un continent. Réduite au rôle de place d’entrepôt, Lisbonne en a subi les fatales vicissitudes : elle s’est vue déshéritée des marchés de l’Inde et du Brésil, transportés sur d’autres points ; mais, à la différence des cités commerçantes qui ont éprouvé le même sort, elle a gardé sa population. Tandis que l’Espagne, malgré ses dissensions politiques et ses préventions nationales, se rattachait de plus en plus au mouvement européen, le Portugal, en proie au malaise et à la souffrance, s’abandonnait à ce découragement profond dont sa capitale porte l’empreinte. Fatigués de tentatives infructueuses, d’oscillations incessantes, les habitans de Lisbonne s’effraient des grandes commotions qui mettent la nationalité en péril. Le pouvoir est donc tenté de se montrer fort audacieux même, au milieu de la faiblesse générale, et de risquer des coups d’état en face d’un peuple qui voit son sort lié à celui de la dynastie. D’autre part, la tranquillité des états voisins étant intéressée à ce que l’indépendance du Portugal soit maintenue, on n’hésite point au palais à exposer une couronne qui, chancelât-elle sur la tête de la reine, y serait raffermie par la quadruple alliance. De là ces contre-révolutions dont la cour donne le signal, et que la capitale accepte avec docilité.

Au printemps de 1846, un impôt onéreux et repoussant, en ce qu’il s’ajoutait à une foule d’autres et pesait sur les morts, porta à son comble l’exaspération des provinces. Dans ce pays dépourvu de rivières et de canaux, où le défaut de voies de communications et par conséquent de moyens de transports ne permet pas aux paysans de vendre leurs produits, la campagne demandait qu’il lui fût permis de payer ses impositions en nature. Comme l’état n’eût pu tirer de ces denrées aucun avantage, il persista à réclamer le paiement des taxes, et, au lieu de terminer les travaux des chemins, il inventa l’impôt sur les inhumations. Ce nouvel abus décida la chute de l’administration qui se résumait dans la personne de da Costa-Cabral. Le nord s’insurgea, l’agitation gagna les provinces plus rapprochées de la capitale, et le favori, arrivé au faîte de la grandeur, put voir que, si le peuple irrité se refusait à se courber plus long-temps sous son joug, les nobles, de leur côté, n’avaient pas oublié son humble origine. Une double colère s’amassa contre lui, colère qui se composait de justes griefs, de jalousie et d’orgueil blessé. L’opinion publique, d’ordinaire assez tolérante en Portugal, se montra violente envers le ministre tout-puissant ; de son côté, il ne ménagea rien, voulut faire tête à l’orage et croula. Les insurgés des provinces, réunis en nombre sur la rive gauche du Tage, débarquèrent au quai de Sodré, tandis que les mécontens de la capitale en occupaient les abords. Un homme fut tué dans le conflit qui résulta de cette brusque démonstration, une cabane de douanier fut brûlée ; la révolution était faite. Le ministre qui la veille encore tenait entre ses mains les destinées du Portugal se jeta furtivement dans un canot de guerre français et se réfugia à l’ombre de notre pavillon, à bord du Cygne, où ses ennemis parlaient encore de le poursuivre.

Le premier soin de l’administration nouvelle dont le duc de Palmella était le chef fut de calmer l’agitation publique ; les hommes honorables qu’une émeute avait appelés au pouvoir tenaient à prouver qu’ils n’étaient pas révolutionnaires et à se prémunir ainsi contre des réactions faciles à prévoir. L’ordre un instant troublé ne tarda pas à renaître ; les bandes miguélistes, peu nombreuses à la vérité, qui s’étaient montrées dans le Tras-os-Montes, disparurent bientôt ; on put sans danger parcourir les provinces, que des journaux mal informés représentaient encore comme infestées de guerilhas. Enfin l’Algarve, pays sauvage et turbulent, qui paraît plutôt annexé que réuni à la monarchie portugaise, accepta de confiance les ordres émanés de la capitale. Lisbonne rentra dans son repos accoutumé ; seulement, comme pour marquer le souvenir de l’idée qui avait présidé à cette révolution, l’air des septembristes, joué par les musiques militaires, répété même par le carillon des églises, retentit dans toutes les rues. La cour, contrainte de dissimuler son mécontentement, céda à la nécessité ; on espéra même un instant qu’elle comprendrait l’importance d’une transaction devenue indispensable au maintien de la tranquillité publique, qu’elle sacrifierait ses répugnances particulières au besoin de repos, de paix intérieure, qui se fait si vivement sentir en Portugal. Cette illusion ne fut pas de longue durée. Après un moment de stupeur, le palais compta le nombre et la valeur des hommes sur lesquels il pouvait s’appuyer. Il y avait d’abord toute la faction Cabral, qui se composait des employés appelés dans les bureaux par l’administration précédente, personnel nombreux dont on fait à l’occasion une milice compacte et dans laquelle n’entre aucun élément étranger ; — ensuite les partisans de la charte octroyée par dom Pedro dans des circonstances où il avait trop d’intérêts à ménager pour faire du premier coup une constitution sur laquelle il n’y eut plus à revenir : admirateurs obstinés du pouvoir quasi-absolu, peu confians dans les hasards d’une révolution ; — enfin, les maréchaux, qui, sans ressentir peut-être une animosité bien grande contre la charte de septembre, n’aiment pas non plus à voir les questions de principes l’emporter dans le conseil et la pensée dominer l’action. Ces généraux influens, ce sont le duc de Terceira et le marquis de Saldanha ; tous les deux ils signèrent à Évora, en 1834, l’acte d’abdication que dom Miguel vaincu fit remettre entre leurs mains ; tous les deux ils semblent vouloir concentrer le plus de pouvoir possible autour de cette reine encore jeune qu’ils ont couronnée enfant. Nés dans un autre temps, peu rassurés sur l’avenir qui leur échappe, ils regardent ce trône à demi constitutionnel comme leur propre ouvrage, et puis enfin ils aiment le pouvoir, qui, dans des circonstances difficiles, leur a été confié avec le commandement des troupes. Habitués à être obéis, on les a vus, en restaurer de concert cette même charte inaugurée de nouveau par la cour. A la tête de ce parti connu sous le nom de chartiste, il faut bien placer le roi dom Fernando, à qui l’on reproche dans l’opinion publique de céder à l’influence de M. Dietz, son ancien précepteur. Ni le professeur allemand ni son royal élève ne sont populaires à Lisbonne ; la Péninsule, on le sait, n’a jamais vu les étrangers d’un bon œil. Les journaux portugais lancent à la face du Dietz, — o Dietz, comme ils l’appellent, — ce qu’ils n’osent dire au roi en personne.

Cependant le ministère Palmella faisait de son mieux ; les travaux des routes avaient été repris ; une douzaine d’ouvriers équarrissaient les pierres destinées à la prolongation du quai, on entendait même retentir le marteau sous les échafaudages de l’arc de triomphe qui doit compléter les embellissemens de la grande place ; mais il y avait une double partie engagée : d’une part, la banque aux abois demandait à la cour une aide que celle-ci lui refusait ; d’autre part, le ministère préparait les élections, qui devaient, selon toute probabilité, consacrer son existence et lui donner un véritable point de départ. La charte de dom Pedro a conservé le système des élections à deux degrés ; les petits électeurs nomment les grands, qui à leur tour choisissent les députés. La première de ces deux épreuves eut lieu en septembre 1846. Les réunions se firent par paroisses, dans les églises, selon l’usage, et avec le plus grand ordre. Par les électeurs on jugea quels seraient les députés. Le ministère septembriste pouvait compter sur une majorité rassurante. Appuyé sur la force morale d’une chambre renouvelée, il conjurerait l’orage, raffermirait l’ordre, et tenterait de donner aux affaires cette direction suivie, désintéressée, qui leur manquait depuis long-temps ; il chercherait à faire triompher la constitution de septembre. La tâche était assurément difficile ; il y avait du courage et presque de l’abnégation à l’aborder. La cour ne laissa pas le temps au ministère Palmella de s’essayer dans ces voies de réforme ; elle vit qu’il allait se fortifier et vivre : elle se décida… à l’escamoter, à le faire disparaître, au milieu de la capitale, qui l’avait, pour ainsi dire, proclamé. On sait comment s’accomplit ce coup d’état. Les ministres, réunis en conseil au palais de Bélem à onze heures du soir, virent les portes se fermer derrière eux ; la garde, payée par la cour et renouvelée à dessein, s’opposait à leur sortie. Pendant ce temps-là, un régiment, celui des grenadiers de la reine, se prononçait ; l’arsenal était gagné ; les principaux partisans de l’administration Cabral, avertis du mouvement, attendaient le jour avec impatience, et la capitale dormait du sommeil le plus paisible.

La reine venait d’effacer d’un trait de plume, ou plutôt par un mot de sa bouche, tout ce qui avait eu lieu depuis cinq mois. Vers midi, le lendemain, elle déclara au duc de Palmella qu’il pouvait se retirer dans son hôtel ; les élections étaient suspendues, tous les journaux supprimés, à l’exception du Moniteur, — Diario do Governo, — et des Petites Affiches. Pendant ce temps-là, le régiment des Granadeiros da Rainha, musique en tête, précédé du maréchal de Saldanha, nommé ministre de la guerre, du nouveau gouverneur de Lisbonne, dom Trasimundo Mascarenhas, marquis de Fronteira, et d’une troupe d’officiers supérieurs, empanachés comme un jour de victoire, marchait triomphalement de l’arsenal au palais de Bélem. Les habitans se mettaient timidement aux fenêtres et se disaient : La voilà qui passe. — Qui ? demandai-je. — La révolution !

Lisbonne ne présenta point ce jour-là l’aspect d’une ville assiégée, comme quelques relations publiées dans les journaux français pourraient le faire croire. Vers midi, des détonations se firent entendre sur plusieurs points à la fois : c’étaient les soldats consignés auxquels on avait distribué des pétards, et qui les faisaient partir pour se désennuyer. Le soir, quelques troupes bivouaquèrent sur la grande place ; les rues, plus désertes que jamais, avaient un aspect lugubre ; une mauvaise action pesait sur cette ville indignée et indifférente, qui se repliait en elle-même comme pour constater son impuissance et sa faiblesse. Point de rassemblemens ni de groupes ; d’ailleurs, ces confidences d’entraînement que se font chez nous les citoyens sans se connaître, ces épanchemens de place publique aux jours de danger ne conviennent pas au caractère portugais. Les patrouilles, — et dans ces pays de petites armées elles sont de deux hommes, — multipliaient le long des quais leurs rondes inutiles. On ne voyait rien que les gouttes de pluie tombant sur le schako des lanciers, et, si un cri troublait le silence, c’était celui que jette aux flots le patron de barque en appelant son canot.

Nul doute que la cour, satisfaite dans son invincible penchant de résistance à l’esprit libéral le plus modéré, ne se sentît soulagée d’un grand poids, nul doute qu’elle ne crût avoir retrouvé pour toujours cette liberté d’action qu’elle affectionne ; mais, tandis que les courtisans triomphaient, les hommes les plus influens et les plus compromis du parti septembriste, profitant de l’obscurité d’une nuit pluvieuse, abandonnaient furtivement la capitale, les uns pour éviter la prison, les autres pour rejoindre leurs amis épars dans les provinces et encore en place, tous décidés à organiser un mouvement insurrectionnel. Lisbonne, il ne faut pas l’oublier, n’est en communication avec les autres villes du royaume par aucune grande route proprement dite, par aucune diligence : les mécontens s’enfuirent donc à cheval, en bateau, comme ils purent, à travers la campagne, à la manière des anciens. Sur tous les points, l’alarme fut donnée : dans l’Algarve, toujours prêt à se soulever ; à Vizeu, à Coïmbre où l’on n’avait point perdu le souvenir des bombes lancées en 1837 par l’armée de Cabral ; à Porto, ville de résistance et d’organisation politique comme Barcelone, parce qu’elle est, comme la capitale de la Catalogne, laborieuse, commerçante et éclairée. Aussi, lorsque la cour, imprévoyante dans son aveuglement, envoya à Porto le duc de Terceira pour y proclamer le nouvel ordre de choses, on sait ce qui arriva. Le bateau à vapeur qui portait le maréchal franchit la barre du Douro et entra sans obstacle ; mais il ne revint plus. La population refusa de reconnaître la contre-révolution ; un groupe de gens exaltés, parmi lesquels se trouvait un Français, entoura tumultueusement le duc de Terceira, le fit prisonnier et le confina dans le port de Foz, se réservant ainsi un otage précieux. Avant que les hostilités fussent commencées, la cour avait perdu un de ses deux maréchaux !

Quand Porto se prononce, Lisbonne est tenue en échec, parce que Coïmbre, la ville des docteurs et des étudians, ne manque jamais alors d’organiser une junte, et l’insurrection trace ainsi un cercle menaçant qui se développe sur toute la frontière d’Espagne. Bientôt les insurgés se montrèrent dans les provinces ; on les vit se grouper dans le nord autour de Sà da Bandeira, vieux soldat d’une incroyable activité, d’une ardeur juvénile, que la guerre a rendu sourd, borgne et manchot. Au centre du royaume, un grand nombre de mécontens de toute classe et de tout rang se ralliait autour de M. de Bomfim, qui organisa jadis la turbulente milice du Portugal, répondit aux menaces d’Espartero en improvisant une armée respectable, et fut deux fois ministre. Enfin, vers le sud, un corps considérable de partisans se réunissait sous le commandement de Das Antas, fidalgo aux manières brillantes, dont les chartistes affectent de condamner le faste et la hauteur, mais qu’ils semblent redouter comme un esprit aventureux et ardent. Une partie de l’armée avait embrassé la cause des rebelles ; or, l’armée, à cette époque, atteignait à peine le chiffre de dix mille hommes. On pouvait donc calculer qu’il restait à la reine sept mille soldats au plus, disséminés dans des garnisons trop éloignées de la capitale pour qu’on pût les faire marcher avec ensemble.

La situation en elle-même n’offrait rien de nouveau. En 1837, Sà da Bandeira et Bomfim avaient eu mission de réduire les maréchaux de Terceira et Saldanha, qui tentaient de restaurer la charte primitive. Cette fois seulement, les rôles étaient changés ; on opposait les maréchaux aux chefs septembristes, aux hommes éminens et populaires qui prenaient en main la cause de l’opinion publique, hautement manifestée. L’offensive appartenait à la cour, qui ne craignit pas de se mettre en campagne avec des forces insuffisantes et de faire parader sur les places de la capitale la petite division qu’elle confiait, avec toutes ses espérances, au vieux maréchal Saldanha. Rien ne fut oublié de ce qui pouvait réchauffer le zèle d’une population dont l’indifférence est proverbiale. Le roi prit définitivement le titre de généralissime que lui refusait la chambre ; on le vit parcourir les rues à cheval, escorté de ses deux fils, qu’il avait créés du même coup colonels des grenadiers de la reine et du régiment de marine. Quand ces deux chefs, âgés l’un de neuf ans, l’autre de cinq, eurent été reconnus dans l’arsenal par leurs troupes respectives, une grande revue se prépara.

Chaque régiment portugais compte un effectif de trois cents combattans environ ; les officiers portent le costume anglais, et les soldats ont bonne mine sous les armes, bien qu’ils ne présentent ni la rigoureuse uniformité de l’infanterie prussienne et russe, ni même l’ensemble régulier des bataillons français et espagnols. Ce sont, pour la plupart ; des hommes qui ont passé la première jeunesse, de vieux militaires au visage barbu, à la figure basanée, dont on complète les rangs au moyen de recrues imberbes, La discipline n’a pas toujours régné parmi ces bandes, qui ont pris parti tantôt pour, tantôt contre le gouvernement établi ; elles sont mobiles, faciles à gagner, et, au demeurant, braves, habituées aux longues marches et aux privations. La cavalerie, qui a à son service des chevaux fins, au pied sûr, convient parfaitement à la guerre de montagnes ; les lanciers andalous ne pousseraient pas plus hardiment que les chasseurs portugais leurs genets ardens sur une pente escarpée. Des mules traînent les pièces de campagne, toutes de petit calibre, la difficulté du terrain ne permettant guère à la grosse artillerie de suivre les divisions. C’était une armée composée de ces élémens divers et montant au plus à quatre mille hommes, qui, après avoir été passée en revue sur la place dont elle remplissait le parallélogramme tout entier, défila à travers Lisbonne pour se montrer à la reine. Quel vacarme faisaient ces dix musiques, trop rapprochées les unes des autres et jouant toutes le même air, celui des chartistes, la Portugaise ! Quel luxe déployaient tous ces sapeurs bigarrés, pareils à des scarabées diaprés de rose et de bleu, qui balançaient fièrement leurs bonnets à poil et leurs colbacks ! En avant de ces lignes, où l’on distinguait des soldats improvisés, marchaient le roi en grand uniforme et l’aîné de ses fils, le colonel en miniature, que semblait protéger de sa présence et de son regard le maréchal à barbe blanche : spectacle qui eût été touchant sans doute, s’il se fût agi de défendre l’indépendance du pays et non de soutenir la volonté irréfléchie d’une cour mal conseillée contre les désirs de tout un peuple !

Le sort en était jeté ; l’armée allait partir. La reine voulut prendre congé de ses défenseurs par un baise-main solennel, qui eut lieu à Campo-Grande : c’est un champ très vaste, entouré de petits murs, planté de quelques rangs de vieux arbres et situé à une grande lieue au nord de Lisbonne. Chaque année, à la fin d’octobre, il s’y tient une foire célèbre, d’un aspect curieux et pittoresque, bruyante et animée, bien qu’elle soit à peine l’ombre de ce qu’elle fut dans les beaux temps du Portugal. Les troupes, rangées en bataille, attendaient la reine, qui parut dans une calèche découverte, dont on détela les quatre chevaux ; elle avait à ses côtés les deux petites princesses ; les jeunes princes accompagnaient le roi, leur père. Tous les officiers vinrent, l’un après l’autre, présenter l’hommage de leur fidélité à dona Maria et à sa famille rassemblée. Le maréchal Saldanha, créé duc la veille de ce grand jour, prononça une harangue avec les gestes singuliers que ne néglige jamais l’orateur portugais, harangue assez courte, qui signifiait : Point de transactions avec les rebelles, avec les parjures !… Puis l’armée s’éloigna, laissant, au milieu de ce champ immense, la reine seule avec ses deux filles, trop jeunes pour avoir rien compris à cette scène fatigante et visiblement ennuyées. Quelques instans s’écoulèrent avant qu’on remît les chevaux à la voiture ; ils durent paraître longs à dona Maria, si la pensée du flot populaire se retirant d’elle et l’abandonnant sur le rivage traversa son esprit.

Ceci se passait au commencement de novembre. Quand la capitale eut été dégarnie de la presque totalité des troupes qui en formaient la garnison, il fallut lever de nouveaux régimens. Les employés durent prendre l’uniforme pour ne plus le quitter ; le commerce s’organisa en bataillons ; il y eut des volontaires de la charte, des régimens d’ouvriers, des canonniers bourgeois, une cavalerie urbaine, citoyens paisibles troublés dans leur quiétude, contraints de se prononcer, et appelés sous les drapeaux par des proclamations menaçantes. On mit en réquisition les chevaux des habitans, on enleva les hommes au moyen de la presse. Des piquets de soldats de la garde municipale cernaient les ateliers, faisaient main-basse sur les ouvriers surpris dans leur travail, et poussaient vers les casernes ce troupeau docile, que suivaient en larmoyant des enfans et des femmes. Deux cents individus, employés à la manufacture des tabacs, furent pris d’un coup de filet. Les raccoleurs tendaient aussi leurs piéges dans les rues. Deux d’entre eux se plaçaient en embuscade aux deux extrémités d’une ruelle, et, si quelque paysan robuste s’y engageait imprudemment, un coup de sifflet donnait le signal : les soldats se précipitaient sur lui et le déclaraient de bonne prise avant qu’il eût le temps de se reconnaître : spectacle honteux, qui m’avait révolté dans les provinces turques et que je ne m’attendais pas à retrouver dans un pays civilisé ! Peut-on faire ainsi de vrais soldats ? Non ; mais on a des automates qui le lendemain exercent sur le passant la même violence. Tels étaient les défenseurs plus ou moins dévoués, les prétendus volontaires dont la cour s’entourait. Il faut avouer aussi que les insurgés comptaient dans leurs rangs beaucoup de populares qui ne valaient guère mieux, et ne prenaient pas toujours les armes de plein gré. Dans les guerres civiles, on obéit au dehors à l’impulsion générale, mais au dedans à la peur. Le gouvernement se défiait des enrôlés, l’insurrection faisait peu de fonds sur les troupes réglées qui l’appuyaient. Ceci explique comment la cour chercha sans cesse à transporter le théâtre de la guerre loin de la capitale, dans la crainte que le voisinage des rebelles ne provoquât les volontaires de tous genres à la désertion, et pourquoi aussi Das Antas, malgré l’envie qu’il avait de se rapprocher de Lisbonne, n’osait mettre aux prises avec leurs frères d’armes de la veille, et jusque sous les murs du palais, les vrais soldats rassemblés sous ses drapeaux comme par hasard.

Das Antas occupait Santarem, ville importante qui commande le Tage et qu’une distance de quinze lieues seulement sépare de Lisbonne ; le duc de Saldanha n’osa l’y attaquer. Toutefois quelques engagemens eurent lieu, dont on ne parla pas et qu’on apprit vaguement par le retour des blessés que les hôpitaux recevaient la nuit à l’insu des habitans. On ne publiait pas de bulletins qui eussent éclairé les familles sur le sort des citoyens violemment enrôlés. Une bande de paysans révoltés se montrait à Cintra, à cinq lieues des murs ; repoussée par la garnison de Lisbonne, après un combat où dix hommes selon les uns, deux cents selon les autres, avaient succombé, la guerilha se retranchait sur les hauteurs à l’abri de toute poursuite. L’inquiétude allait croissant, on appelait tout bas dona Maria la reine de Lisbonne, ce mécontentement général pouvait faire craindre une explosion prochaine, et les suspects, jetés par douzaines sur les pontons ou dans la triste prison du Limoeiro, voyaient luire déjà le jour de la délivrance ; mais toute insurrection qui ne prend pas l’offensive est à moitié battue. Sà da Bandeira, attaqué à Chaves, sur la frontière d’Espagne, par le baron Cazal, se vit abandonné d’une partie de ses troupes de ligne et véritablement vaincu, puisque sa force morale était compromise. La désertion commençait ; des soldats rentraient par groupes de deux ou trois à Lisbonne, où des officiers supérieurs, qui semblaient guetter leur retour, les accueillaient à bras ouverts comme des enfans prodigues, et les choses allèrent de telle sorte, que bientôt l’insurrection n’eut plus de cavalerie. Dès-lors la supériorité fut acquise à l’armée royale ; quelques centaines de cavaliers devinrent l’épouvante des bandes indisciplinées, des guerilhas, qui n’osaient attendre leurs charges impétueuses. Das Antas, abandonnant Santarem, chercha à opérer sa jonction avec le corps de Bomfim ; le vieux maréchal Saldanha, malgré le mauvais état des chemins détrempés par des pluies incessantes, malgré la difficulté de traîner à sa suite dans des marches rapides ces soldats que les moindres froids découragent, prévit ce mouvement et le déjoua. La journée de Torres Vedras termina le premier acte de ce triste drame ; Bomfim prisonnier, son fils tué, l’ancien ministre Mousinho d’Albuquerque blessé mortellement, toute la division des rebelles forcée de déposer les armes et de se rendre à discrétion après un combat sanglant tel fut le résultat de cette bataille, qui remplit de deuil la capitale. Le plus illustres familles du Portugal pleuraient quelque victime de cette déplorable catastrophe ; les forts et les pontons reçurent ceux des vaincus que les balles avaient épargnés. Ce n’était pas la première fois que, dans des circonstances pareilles, le maréchal de Saldanha et M. de Bomfim avaient eu à combattre l’un contre l’autre, après avoir défendu la même cause dans un temps meilleur. On dit que, quelques minutes avant l’engagement, le maréchal, certain d’avoir enveloppé son adversaire dans une position d’où il ne pourrait jamais sortir, recula devant la nécessité de faire couler tant de sang. Il écrivit à M. de Bomfim en lui rappelant leurs anciennes relations : « Compadre, tu es perdu, rends-toi. » Le chef de parti refusa cette capitulation, et, une demi-heure après, il voyait son fils tomber mort à ses pieds. Les forces royales étaient à peu près doubles de celles des insurgés. En apprenant ces détails, je me souvins des paroles d’un Portugais qui me disait : « Il s’attaqueront quand l’un des deux se croira sûr d’écraser l’autre. »

Notre intention n’est pas de suivre les péripéties de cette longue guerre qui ruine le Portugal ; ce que nous cherchons à faire connaître, c’est l’aspect de la capitale pendant ces tristes événemens et certaines circonstances qui peuvent servir à les expliquer. En se maintenant dans le rayon de Santarem et de Torres Vedras, le maréchal Saldanha suivait la meilleure tactique : il couvrait Lisbonne et épiait les mouvemens de ses adversaires. Après ce grand succès, il y eut un temps d’arrêt ; l’insurrection se montra moins menaçante : Coïmbre ouvrit ses portes ; Setuval, que les autorités n’avaient pu conserver à la reine, faute de troupes, rentra dans l’obéissance. Personne, cependant, ne crut la guerre terminée, et l’attitude du gouvernement prouva qu’il s’attendait à voir la lutte entrer dans une nouvelle phase. Les soldats faits prisonniers dans l’action furent incorporés dans les régimens et amnistiés avec effusion, tandis que les populares expiaient leur enthousiasme dans les prisons flottantes du pays et dans celles plus redoutées du fort Saint-Julien et du Limoeiro. On continua de tenir la capitale en état de siège et de défense ; quelques canons dominaient la campagne du haut des remparts, les bastions étaient réparés ; sur le pont d’Alcantara, des barils pleins de pierres et de sable simulaient une ligne de créneaux. Des fossés coupaient les routes ; certaines portes demeuraient constamment fermées, et on ne pouvait sortir de la ville sans une permission spéciale. Il n’y avait plus à Lisbonne ni employés, ni marchands, ni bourgeois, mais bien des militaires forcés de faire un service actif autant que pénible et d’aller s’exercer comme des troupes réglées : paisible soldatesque, qui donnait l’exemple de l’ordre et de la soumission. Le soir, à peine le coucher du soleil avait-il été annoncé par le canon de la rade, que les gardes municipaux, deux à deux, marchant à pas de loup, se glissaient le long des quais et prêtaient l’oreille à la porte des cafés, dans l’espérance de surprendre les secrets qu’on n’osait plus confier à la poste. D’un autre côté, les insurgés interceptaient les routes de l’intérieur, de sorte qu’il n’arrivait plus de lettres par terre ni de France, ni d’Espagne. Le Portugal ressemblait à une île ; on y recevait tous les dix jours, par les paquebots anglais, les nouvelles de Paris et même de Madrid.

Ce n’était pas la terreur, dans l’effroyable acception que nous donnons à ce mot, mais simplement la peur qui régnait à Lisbonne. La reine multipliait ses promenades ; le roi se montrait à cheval sur tous les points de la capitale, qui semblait demander grace et trêve de guerre par son abattement, par sa tristesse et par sa misère. Ce peuple respectueux éprouvait encore de la satisfaction à voir ses princes, et cependant ses souffrances croissaient de jour en jour ; il y avait des gens sans cœur qui payaient l’ouvrier en papier-monnaie, c’est-à-dire en lui faisant perdre un quart de son salaire, et cela quand les denrées augmentaient de prix. L’argent devenait introuvable, à tel point que, dans sa visite aux hôpitaux, la cour, ne trouvant plus de cruzadas, dut distribuer des piastres espagnoles et des pièces de cinq francs. Ne pouvant équiper tous les volontaires des nouveaux bataillons, le gouvernement eut la singulière idée de compléter ses ressources insuffisantes avec le produit d’un concert organisé en quelque sorte au bénéfice du ministère de la guerre. Les fidalgos indépendans qui refusaient de prendre les armes s’enfuyaient, ceux-ci à Gibraltar, ceux-là à Londres ; la délation découvrait partout des suspects. Députés, journalistes, gentilshommes, officiers en retraite, étaient envoyés au triste Limoeiro, la Conciergerie de Lisbonne. Le prisonnier, en Portugal, se nourrit de ses deniers s’il est aisé ; s’il est pauvre, la charité publique lui fournit ses alimens par les soins d’une confrérie. On croira sans peine que les nombreux populares placés sous les verrous faisaient maigre chère. Couverts de vêtemens en lambeaux que les pluies de la saison avaient pourris, harassés par les fatigues de la campagne, entassés dans des prisons trop étroites, ces malheureux tombèrent dans un tel état de malpropreté, qu’il fallut appeler des barbiers ; la vermine les dévorait tout vivans. Tels sont les affreux effets des révolutions, le résultat des mesures que le pouvoir se croit obligé de prendre, quand il ne s’appuie plus sur l’opinion.

Comme contraste à ce désordre, une flotte anglaise, forte de sept vaisseaux de ligne et d’un certain nombre de grands bateaux à vapeur, mouillait dans le Tage. Elle portait plus d’hommes propres aux combats que n’en comptaient les deux parties belligérantes. Après avoir montré ses grosses batteries sur la côte d’Andalousie à l’époque du mariage de la reine d’Espagne, cette belle escadre était venue se reposer devant Lisbonne. Elle avait la mission avouée de recevoir la reine, si les événemens la contraignaient à fuir, et de la défendre, si la cour se trouvait menacée. Sa présence assurait aux Anglais une parfaite sécurité, une entière protection ; chaque étranger déjà, redoutant l’arrivée des guerilhas, avait arboré sur ses propriétés son pavillon national, et les environs de cette ville accablée de souffrance empruntaient à cette circonstance un air de fête. Combien de Portugais auraient voulu, pour quelque temps du moins, s’abriter sous ces bannières ! Plus que jamais, le peuple manquait de ressources et de travail ; heureusement la flotte britannique lui vint en aide. Tant de matelots et de soldats, tant de riches officiers qui ne manquaient ni de loisirs, ni d’argent, jetèrent dans les marchés un peu d’or. D’ailleurs la prévoyante nature avait envoyé à cette population affamée une manne inattendue : des bancs de sardines envahirent le Tage au milieu de la mauvaise saison. On eût dit une pêche miraculeuse, à voir les barques pleines jusqu’au bord rentrer chaque soir par centaines, apportant au pauvre une nourriture peu coûteuse et inépuisable. Jamais, de mémoire d’homme, on n’avait vu les pêcheurs du fleuve retirer leurs filets si richement chargés.

Tandis que le maréchal Saldanha parcourait en vainqueur, pendant les mois de janvier et de février 1847, la moitié des provinces, la ville de Porto persistait dans la rébellion. La mer restait libre devant elle ; tous les bateaux à vapeur du commerce et de l’état étaient successivement entrés dans les eaux du Douro pour n’en plus sortir. La douane fournissait aux besoins de la ville et servait à défrayer la junte d’une partie de ses dépenses. Si la cour régnait à Lisbonne, le peuple régnait à Porto. Je ne sais laquelle des deux villes présentait le moins triste aspect, car les juntes populaires ont parfois le commandement violent et impérieux. L’état de siège était plus rude à supporter sur les bords du Douro que sur ceux du Tage, attendu que le voisinage des troupes royales tenait perpétuellement en éveil les patriotes rassemblés sur les murailles. Une tentative fut faite, avant la bataille de Torres Vedras, pour tromper ou endormir leur vigilance, et enlever le duc de Terceira de la citadelle de Foz. Un Anglais établi depuis long-temps en Portugal avait été chargé de cette mission délicate ; il revint à Lisbonne, dans le petit sloop qui l’avait emmené, annoncer à la cour que la ville insurgée se tenait en garde contre les séductions autant que contre les attaques à main armée. Bientôt un bateau à vapeur, parti de Porto, poussa l’audace jusqu’à charger du charbon à l’entrée du Tage, presque à la vue des forts. Qui aurait pu l’en empêcher ? La dernière corvette disponible qui restât au gouvernement venait de faire voile pour les Açores, où elle allait chercher des troupes ; la jolie frégate la Diane, après une courte croisière devant l’embouchure du Douro, était rentrée avec son grand mât brisé, et, depuis lors, bien que réparée, elle ne sortait plus on l’utilisait en la faisant servir de prison. L’insurrection put donc reprendre l’offensive par mer ; on n’ignorait pas à Porto que si la capitale des Açores, Terceire, tenait décidément pour le parti de la reine, la plus florissante de ces îles, San-Miguel, se prononçait pour la junte. Terceire n’avait aucun moyen d’envoyer à la capitale les troupes demandées, tandis que San-Miguel expédiait au gouvernement insurrectionnel une somme de 600,000 francs. Cette somme eût été un trésor pour l’état, dont les finances se trouvaient épuisées ; la junte, à court d’argent, l’attendait aussi avec une extrême anxiété. Par les deux partis à la fois, des navires de guerre furent lancés à la recherche du bâtiment convoité, qui, prévoyant le péril, prit le large pour cingler droit vers Porto, où il entra sain et sauf : on eût dit qu’il s’agissait de surprendre un convoi de galions portant les richesses du Pérou.

Maîtres de la mer, les insurgés du nord s’étaient mis plus fréquemment et plus sûrement en rapport avec ceux du sud ; la petite junte de l’Algarve se soumit, volontiers à l’autorité de la grande junte du Minho. Il y eut entre elles unité de vues et d’action jusqu’à ce que la levée de boucliers des miguélistes eût apporté dans cette lutte un élément nouveau. Il fallait que les habitans de Porto fussent exaspérés et poussés à bout pour arborer sur leurs remparts, en face de la bannière choisie par eux, celle du prétendant, contre lequel ils se sont jadis déclarés les premiers ; il fallait qu’ils doutassent de leur force et sentissent le besoin de s’appuyer au dehors pour tendre la main à des hommes avec lesquels ils ne pourront jamais s’entendre. La défaite et la mort de l’aventurier écossais Mac-Donald, qui se fit tuer bravement à la tête d’un parti de miguélistes, fut une troisième victoire pour les chartistes, mais elle ne compensait point le danger de cette coalition inattendue. Un nouvel orage se formait, et tous les mécontentemens allaient trouver leur expression. — Nous ne tenons pas pour le prétendant, disaient les anciens officiers de dom Miguel, nous voulons nous venger d’un gouvernement qui viole ses promesses et refuse de nous payer ce qui nous a été accordé par la capitulation d’Évora. -Une pareille alliance devait compliquer singulièrement la guerre civile. Le parti absolutiste reparut menaçant et relevé par ceux-là même qui l’avaient abattu. Derrière le nom de dom Miguel, auquel on ne croit plus, s’abritèrent les espérances des radicaux ; ce fut alors que l’insurrection, reprenant l’offensive, vint, sous les ordres de Sà da Bandeira, débarquer au-dessus de Lisbonne et renouveler les terreurs de la capitale. Cette fois encore on parla de transaction, mais les conditions qu’on aurait pu proposer aux rebelles après la défaite de Torres Vedras eussent été rejetées par eux : celles qu’ils prétendaient dicter à leur tour n’étaient plus admissibles. La junte n’avait-elle pas déclaré la déchéance de la reine ? La cour, engagée dans cette lutte fatale, comprit alors toute la portée du coup d’état qui armait contre elle et réunissait sous les mêmes chefs les représentans des opinions les plus opposées ; elle sentit aussi que le temps des accommodemens était passé. Elle refusa long-temps d’écouter les conseils des puissances amies, s’obstinant à courir les chances d’une guerre qui pouvait bien tirer à sa fin, par la seule raison qu’elle est commencée depuis dix ans. Aujourd’hui, les dernières espérances de salut paraissent près de lui échapper ; elle pousse le cri de détresse et demande grace à son tour. Reste à savoir si la médiation de l’Angleterre amènera la solution de difficultés qui tiennent à tant de causes locales. Voilà six mois que le peuple souffre dans les campagnes, dans les villes, à Lisbonne surtout, où il ne se soutient pas, comme à Porto, par son exaltation ; il languit pauvrement sur un sol favorisé où, malgré les libéralités de la nature, il ne voit germer que des révolutions, et, ce qui est plus triste, il cherche en vain autour de lui la main puissante qui le sauvera du naufrage.

Retranchée au palais des Necessidades depuis que les guerilhas ont menacé les environs de la capitale, la cour s’agite au sein des petites intrigues. C’est un malheur pour eux et pour leurs sujets que les rois de Portugal aient renoncé à habiter le beau pavillon qui, dominant le port, forme l’un des angles de la grande place. Dans la retraite de Bélem, dans le couvent agrandi des Necessidades, ils vivent trop loin du peuple : ils ne voient point autour d’eux s’agiter la foule avec ses émotions et comprennent peu ses souffrances ; mais quand la royauté, mal conseillée, veut fermer les oreilles à l’accent de la vérité, il s’élève des voix importunes qui la lui font entendre sous une forme sévère et violente. Ainsi, dès que les journaux eurent cessé de paraître à Lisbonne, une presse clandestine, introuvable, forcée de changer de gîte tous les soirs, lança dans le public un journal, un carré de papier que la brise semblait semer dans toutes les rues. Écrit par un homme qui brave la prison et les châtimens, que la police traque partout, qui ne sait où reposer sa tête, le Spectre, — c’est le nom de cette feuille, — s’attache à troubler le repos des courtisans en leur parlant face à face, en leur apparaissant sous la forme d’un accusateur terrible. Parfois, comme il le dit lui-même, il va frapper à la porte du palais des Necessidades ; insaisissable comme un fantôme, se riant des gardes et des hallebardiers, il emprunte la voix de ceux qui, après avoir versé leur sang pour élever en Portugal un trône constitutionnel, se plaignent noblement d’être dépossédés de leurs grades, mis hors la loi, et réduits à tendre la poitrine aux balles des soldats qu’ils ont jadis conduits à la victoire. Puissent ces reproches, traduits dans un langage moins amer, arriver au cœur de ceux qui gouvernent le Portugal, et leur inspirer l’horreur de ces coups d’état d’où naissent des guerres civiles dont l’issue est impossible à prévoir ! Un pays qui a étonné l’Europe par ses conquêtes, par ses expéditions hasardeuses, qui le premier a ouvert des routes nouvelles à l’essor des peuples modernes, ne doit-il plus se révéler au monde que par le triste éclat de ses dissensions et de ses misères !


THEODORE PAVIE.


  1. Les armes de l’ordre du Christ étaient une croix patriarcale de gueules chargée d’une autre d’argent. Les chevaliers de l’ordre d’Aviz portaient l’habit blanc ; leurs armes étaient d’or à la croix fleurdelisée de sinople, accompagnée en pointe de deux oiseaux affrontés de sable, par allusion au mot avis.
  2. L’épitaphe qui se lit auprès de la sépulture de ce roi prouverait que les portugais ont conservé des doutes sur l’identité du corps recueilli par le page Resende ; elle est ainsi conçue :
    Hic jacet in tumulo, si vera est fama, Sebastus,
    Quem dicunt Lybicis occubuisse plagis.