Littérature américaine, 1852

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Littérature américaine, 1852
UN ROMAN SOCIALISTE


EN AMERIQUE.





The Blithedale Romance, by Nathaniel Hawthorne, 2 vol, London, Chapman, 1852.




La littérature contemporaine décidément tient à honneur de se rapprocher de plus en plus de certaines sciences dont l’art et la poésie s’étaient jusqu’à ce jour détournés avec soin : elle devient un véritable cours de médecine morale. L’autre jour,l’Uncle Tom’s Cabin ramenait sous nos yeux [1] les pièces du grand procès relatif à la question de l’esclavage; plusieurs fois, à propos de romans et d’ouvrages littéraires, notre attention a dû se porter sur la condition des classes industrielles ou agricoles en Angleterre. L’occasion s’est offerte aussi d’analyser les aberrations morales, les subtilités dangereuses, les ravages de l’orgueil dans les Mémoires de miss Fuller. C’est une étude sur cette dernière classe de maladies que l’Amérique nous renvoie sous ce titre : le Roman de Blithedale, par Nathaniel Hawthorne. Ce n’est plus de la misère et de ses douleurs, de l’esclavage et de ses injustices, — c’est de folies philosophiques et d’aberrations de lettrés qu’il s’agit cette fois. Les superstitions scientifiques et le magnétisme animal tenant lieu de la religion et du monde surnaturel, la croyance aux fluides électriques remplaçant la croyance aux idées éternelles, partout les lois du monde matériel se substituant aux lois du monde moral, les attractions passionnelles de Fourier remplaçant le sacrement du mariage, l’idée du devoir remplacée par l’idée du bonheur, des velléités de dévouement envers ses semblables fondées sur un désir égoïste de bien-être individuel, l’application raffinée, subtile, quintessenciée de cette maxime morale du Sganarelle de Molière : « Quand j’ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit soûl dans ma maison; » un nouveau genre d’exploitation de l’homme par l’homme qui n’a pas été assez analysé, c’est-à-dire l’exploitation de l’homme par son semblable, non plus au profit d’intérêts matériels, mais pour le bénéfice d’une idée fixe abstraite, d’une manie systématique, d’un dada philosophique, — telles sont les belles choses dont nous entretient, dans son dernier ouvrage, le subtil et ingénieux M. Hawthorne.

Avant d’entrer dans l’analyse de ce livre, qui nous a transporté de six ans en arrière et nous a fait revoir comme dans un songe les années évanouies avec leurs discussions, leurs sottises, leurs puérilités philosophiques encore innocentes et leurs équivoques aspirations vers le bonheur du genre humain, nous voudrions esquisser en quelques traits le caractère général du talent de M. Hawthorne. Ici même, nous le savons, l’auteur de la Lettre rouge a trouvé un spirituel appréciateur [2]; mais le Roman de Blithedale deviendrait une énigme indéchiffrable, si l’on ne se remettait en mémoire, avant de l’aborder, la nature de l’écrivain et la tournure de son esprit.

M. Nathaniel Hawthorne est un Américain d’origine pure, il est de bonne race. Vous vous rappelez, dans certains romans de Walter Scott, ces redoutables personnages qui lisent à haute voix la Bible, l’épée à la main, dans leurs promenades solitaires à travers les campagnes, Vous connaissez ces hommes indomptables dont l’histoire d’Angleterre est remplie au XVIIe siècle, presbytériens covenantaires d’Ecosse, non conformistes anglais privés de leurs oreilles et liés au pilori, soldats de l’armée de Cromwell, émigrans du May Flower: c’est d’un aïeul semblable à quelques-uns de ces personnages énergiques et sombres, grim and earnest, comme disent les Anglais, que descend M. Hawthorne. Il y a maintenant deux cent vingt-cinq ans que le premier Hawthorne arriva en Amérique; il fut un des colons qui bâtirent la petite ville de Salem, dans le Massachusetts, et contribua, pour sa part, « à poser sur le roc, comme le dit son descendant, les indestructibles fondemens de la Nouvelle-Angleterre. » C’était un terrible homme que le premier Hawthorne. « A la fois soldat, législateur et juge, soutien de la discipline de l’église, il avait tous les traits, bons et mauvais, de la nature puritaine. » La tolérance n’était pas précisément son caractère dominant; les quakers ont conservé son nom dans leurs histoires en souvenir des mauvais traitemens et des persécutions qu’il leur fit subir. Son fils, héritier de ses vertus et de ses intolérances, se distingua par son zèle à faire brûler des sorcières dans cette petite ville de Salem qui a vu tant de procès de sorcellerie. Voilà de quelle race descend M. Nathaniel Hawthorne. Perpétuée humblement, obscurément jusqu’à nos jours par des marchands et des marins, cette race s’est incarnée enfin dans la personne d’un artiste et d’un romancier. M. Hawthorne, chaque fois qu’il parle de ses terribles ancêtres, en parle avec respect, presque en frémissant; il demande pardon au siècle présent pour leur intolérance et leur trop grande énergie, car il est libéral, démocrate; il a jadis été socialiste, et il est toujours un peu humanitaire. Il a réellement bien tort; ses ancêtres étaient capables de faire brûler des sorcières, mais ils ne seraient jamais allés à la communauté de Roxbury.

Dans la très remarquable préface de son roman intitulé the Scarlet Letter, M. Hawthorne suppose quelques-uns de ses aïeux causant entre eux et jugeant les actes du dernier descendant de leur race. Que diraient-ils de lui? Ils n’approuveraient certainement aucun de ses désirs, ils n’applaudiraient à aucun de ses succès. « Qu’est-ce que celui-là? murmure l’ombre d’un de mes ancêtres à une autre ombre de la famille. Un écrivain, un conteur d’histoires? De quelle utilité cela peut-il être dans la vie? Quelle est cette manière d’adorer Dieu et de servir l’humanité pendant sa vie et celle de la génération à laquelle on appartient? Voilà un camarade bien dégénéré, et qui aurait aussi bien agi s’il se fût fait ménétrier! Tels sont les complimens échangés entre mes ancêtres et ma personne à travers le gouffre du temps. Et cependant, qu’ils me méprisent tant qu’ils voudront! beaucoup des caractères les plus saillans et les plus solides de leur nature se sont entremêlés dans la mienne et vivent en moi. »

Ici M. Hawthorne a raison; en dépit de toutes ses idées de tolérance, de progrès et de démocratie, la vieille nature puritaine existe en lui. Le talent de M. Hawthorne explique merveilleusement cette persistance de la race, cette force de l’éducation première qui se perpétue à travers les temps, cette musique du sang, comme dit Calderon, qui chante les mêmes airs sur toutes sortes de variations dans les générations successives d’une même famille et d’un même pays. M. Hawthorne l’avoue quelque part : il va rarement au temple, et se contente d’écouter de sa maison les cantiques des fidèles et les exhortations du ministre; ses idées eussent été anathématisées par ses ancêtres, et sa profession détestée par eux; il n’a plus ni leurs croyances ni leur manière de vivre, mais il a encore leurs qualités intellectuelles; il n’a plus leur ame, mais il a leur esprit; il a leurs fermes méthodes de stricte investigation et d’impitoyable analyse. Un descendant des puritains seul pouvait être capable de se livrer à ce perpétuel examen de conscience que nous trouvons dans les écrits de M. Hawthorne, à cette confession silencieuse et muette des erreurs de l’esprit; lui seul était capable d’entreprendre ces fouilles dans l’ame humaine pour y découvrir non des trésors, mais des sujets d’épouvante, des reptiles engourdis, des témoignages de crimes oubliés. Le moderne Hawthorne, pas plus que ses ancêtres, n’a cette faculté si agréable et si utile, — la puissance de s’abuser, de s’illusionner : sa vue est perçante comme celle du lynx; il distingue une mauvaise pensée à son ombre; il sait découvrir le diable sous bien des formes diverses, même sous des formes morales, et il pourrait dire comme John Bunyan : « J’ai vu qu’il y avait des routes qui partaient du ciel et qui conduisaient directement à l’enfer. » Le fond réel, l’élément primitif de sa nature est puritanique; sur ce fond solide, le XIXe siècle a jeté ses couches successives de libéralisme, de démocratie, de socialisme; il a donné aussi à M. Hawthorne ses qualités littéraires, son amour de la couleur, son romantisme, son habileté de mise en scène, et cette autre faculté qui distingue littérairement notre siècle de tous les autres, et qui consiste à s’enchanter de la première chose venue, — d’un visage bizarre, de la teinte d’une chevelure, d’un fait mystérieux, — avec autant de flamme et de passion que s’il s’agissait d’une vérité absolue.

Il y a dans la vie de M. Hawthorne trois événemens principaux, et qui se sont traduits tous trois par des livres : sa participation à l’association fouriériste de Roxbury, qu’il vient de raconter dans le Blithedale Romance; — son séjour à Concord, dans le vieux presbytère, et qui nous a valu les Mousses du vieux Presbytère; — son passage comme employé au custom-house de Salem, pendant lequel il conçut l’idée et rassembla les matériaux de la Lettre rouge. Il a fait partie du petit groupe de philosophes et de poètes qui s’est formé dans le Massachusetts, et a été l’intime ami de miss Fuller. « En 1842, écrit Emerson, Nathaniel Hawthorne, déjà connu par ses Contes deux fois dits, vint à Concord habiter le vieux presbytère avec sa femme, qui elle-même était une artiste. Marguerite forma d’étroites relations avec ce couple excellent; elle aimait leur vieille maison et le bon goût avec lequel ses nouveaux habitans l’avaient remplie d’objets modernes et de meubles à la dernière mode et d’une belle forme, qui, bien loin de contraster avec l’antique ameublement laissé par les premiers propriétaires, s’harmonisaient au contraire avec lui. » M. Hawthorne a subi bien des influences philosophiques et de genres différens, mais qui n’ont pas déteint sur lui plus qu’il n’était nécessaire. C’est un homme d’un esprit très fin, et qui a su se soustraire au despotisme (ce qui n’est pas toujours facile) des hommes avec lesquels il a vécu. M. Hawthorne a vécu parmi des utopistes, des réformateurs, des sectaires, des philosophes : jamais il ne s’est donné à aucun; il a pu être un initié dans quelques-unes de ces associations philosophiques, jamais il n’a été un disciple. Il y a un passage très curieux dans la préface de la Lettre rouge; l’auteur raconte que, lorsqu’il fut nommé aux modestes fonctions d’employé aux douanes, il n’éprouva aucun dégoût pour la besogne toute pratique qu’il avait à faire, et qu’il y trouva même grand charme. Fatigué qu’il était de philosophie et d’abstractions, il échappait au joug des idées et aux influences de ses amis. « Après ma participation aux travaux et aux projets impraticables de mes compagnons, les rêveurs de Brook-Farm; après avoir vécu trois ans sous l’influence d’une intelligence aussi subtile que celle d’Emerson; après ces jours de liberté et d’indépendance complète, sur les bords de l’Assabeth, passés dans la compagnie d’Ellery Channing et employés en spéculations fantastiques en face de notre feu de bois mort; après avoir causé avec Thoreau sur les antiquités indiennes dans son ermitage de Walden; après avoir fini par rendre mon goût littéraire extrêmement difficile et dédaigneux à force de sympathie pour la culture classique et raffinée d’Hillard; après avoir été pénétré et trempé de sentiment poétique auprès du foyer de Longfellow, il était temps que d’autres facultés de ma nature fussent exercées; il était nécessaire de changer d’alimens et de goûter à une nourriture qui jusqu’alors avait peu éveillé mon appétit. La compagnie du vieil inspecteur du custom-house (un vieillard égoïste et vulgaire) était elle-même une chose excellente, comme changement d’hygiène intellectuelle, pour quelqu’un qui avait connu Alcott. »

Ce passage est significatif, et le sentiment qui a dicté ces lignes circule dans tous les écrits de M. Hawthorne. Il est défiant, il a peur d’être dupe; il ruse pour échapper aux influences intellectuelles; il refuse d’accepter la domination des idées; il craint que cela ne compromette son originalité; il voudrait mettre son talent au-dessus des idées morales : vaine tentative, et qui peut-être a été punie! A la fin du Roman de Blithedale, M. Hawthorne met dans la bouche de Miles Coverdale (pseudonyme qui cache le romancier lui-même) ces remarquables parôles : « Je manque d’un but... Je suis désorienté; ma vie est devenue complètement stérile, et je suis arrivé à une impasse. » Les écrits de M. Hawthorne font, en effet, soupçonner quelque chose d’analogue; ils ont, dans leur perfection, quelque chose d’incomplet; ils manquent d’un but général, et ne sont pas reliés par une pensée principale et une. Ce sont des fantaisies d’artiste et des observations de détail qui manquent de lien. Un certain scepticisme les domine tous : il est évident que l’auteur est désabusé de bien des choses, et qu’il n’est assuré de rien. Cette défiance, cette crainte de la domination des idées, qui est très commune parmi les artistes et les écrivains, produit toujours les mêmes résultats déplorables. L’écrivain doit avoir un but, absolument comme le politique et le conquérant; il doit être le serviteur d’une idée, et non pas vouloir réduire cette idée au rôle d’auxiliaire pour son talent. S’il tombe dans ce péché d’orgueil et de révolte contre les lois morales, il en sera puni. Sa méfiance ne l’empêchera pas d’être dupe; il se jettera dans tous les excès des systèmes qu’il viendra visiter par curiosité et pour chercher des sujets; il en aura successivement tous les ridicules sans en avoir les qualités réelles, et, au bout de trente ans de vie littéraire, il se trouvera un grand dilettante, auteur d’admirables fragmens dont on ne voit pas le but, d’admirables essais dont on ne sent pas le besoin. Cette observation ne s’applique pas spécialement à M. Hawthorne, et il y a plus d’un exemple de ce fait ailleurs qu’en Amérique.

Nathaniel Hawthorne est foncièrement un Américain, avons-nous dit; à ce propos, nous observerons qu’on abuse peut-être des ressemblances que la littérature américaine a eues jusqu’à présent avec les littératures européennes pour déclarer, dès qu’un écrivain nouveau se présente : Ce n’est pas un Américain, c’est un Anglais, c’est un Allemand. J’entends dire fréquemment qu’Emerson est un Allemand; quelques personnes ont prononcé le nom de Lamb à propos d’Hawthorne, j’ai même entendu prononcer le nom de Godwin. Qu’Emerson ait étudié la littérature allemande, rien n’est plus certain; mais les applications qu’il fait de cette littérature sont essentiellement américaines : morale, style, éloquence, tout est entièrement original et américain. Personne ne s’est jamais formé tout seul : tout écrivain fait son éducation dans une littérature particulière, ce qui ne veut point dire que, pour cela, il ne puisse être original. Nos écrivains français ont tous fait leur éducation au moyen de la littérature latine: en sont-ils moins Français? Dire qu’Emerson est un Allemand n’est pas plus juste que de dire, par exemple, que Montaigne est un Latin. La ressemblance qu’on a cru saisir entre Hawthorne et Lamb n’est pas mieux fondée. Il y a çà et là dans ses écrits quelques petits essais dans le genre de Lamb; mais en général rien ne ressemble moins aux pages délicates de Lamb, à la quaintness du délicieux écrivain, à ses petites passions et à ses petites mélancolies de célibataire, aux petits égoïsmes de son excellent cœur et aux petites sensualités de son ame exquise, que les récits funèbres, l’analyse impitoyable et presque perverse quelquefois à force de subtilité du conteur américain. M. Hawthorne ne ressemble pas non plus à Godwin, car il ne joue pas sur la même corde que lui. Godwin n’a qu’un sentiment profond et unique : c’est le sentiment de la justice. Il est violent, passionné, comme un homme qui n’a qu’un seul amour et une seule haine; ce n’est point par plaisir qu’il nous entretient de choses terribles et fait passer sous nos yeux des scènes effrayantes. M. Hawthorne au contraire a l’amour du funèbre et du terrible; il le recherche, il en a le goût, comme certaines personnes ont le goût des cimetières. Rien ne se ressemble moins que les récits funèbres du colérique Godwin et les récits funèbres du calme et indifférent Hawthorne. Encore une fois, l’auteur du Roman de Blithedale est bien lui; il est bien original : c’est l’écrivain le plus américain que les États-Unis aient produit après Emerson.

L’élément caractéristique du talent de M. Hawthorne, c’est la puissance dramatique. Il a au plus haut degré ce que j’appellerai le sentiment des choses insaisissables, la peur, la solitude, la terreur des ruines, et surtout le sentiment de ces imaginations monstrueuses qui naissent spontanément et tout à coup dans l’esprit même le plus moral et le plus candide. On tremble de s’examiner après l’avoir lu, de crainte de se découvrir quelque folie, quelque pensée de crime, quelque dépravation ignorée. Ses personnages sont de véritables fous philosophiques, raisonnant avec une logique désespérante et se livrant à des excentricités énormes. Ici c’est un ministre qui se met un voile noir sur le visage et qui meurt sans l’avoir enlevé, symbole de l’égoïsme humain et de la défiance de l’homme pour son semblable. Là, c’est un vieillard qui, se mariant à soixante ans avec une femme du même âge, jadis sa fiancée, fait sonner le glas des funérailles et vient, revêtu de son drap mortuaire, se marier non plus pour la vie, mais pour la tombe et pour l’éternité. Ailleurs, c’est un personnage qui s’est mis à la recherche du péché impardonnable et qui, après mille courses et mille pèlerinages, finit par le découvrir en lui-même. Ce péché impardonnable, c’était de mettre ses affections à la merci de son intelligence, de briser les cœurs de ceux qui nous aiment pour éprouver les joies d’un orgueil immoral, de marcher en un mot sur le genre humain comme les chars des idoles de l’Inde sur les fidèles superstitieux pour assouvir des pensées d’ambition. Le funèbre domine. Une odeur comparable à celle que répandent les apprêts des funérailles, le drap mortuaire, la branche de buis trempée dans l’eau bénite et le parfum de ces fleurs si tristes nommées immortelles, vous monte à la tête et vous étourdit. La terreur religieuse du protestantisme, la pensée effrayante de la damnation sans fin, circulent dans ces écrits à l’insu même de l’auteur. Et pourtant, malgré ce talent dramatique, les écrits de M. Hawthorne sont froids. Un certain scepticisme transcendantal s’étend sur tous ses récits; il juge et explique les actions humaines, il ne les laisse pas à notre interprétation et au jugement de notre libre arbitre. Ses personnages sont tout intelligence; ils sont trop métaphysiques, ils n’ont pas de sang, d’entrailles, de muscles, et ils ont rarement des larmes.

Les contes de M. Hawthorne ont fait passer devant mes yeux comme une vision bizarre : il me semblait voir une foule de petits moi venant se prendre comme des mouches dans les fils d’une fine toile au centre de laquelle un gros moi se tenait tapi et les regardait. Le talent du romancier américain fait inévitablement penser à la toile de l’araignée, au filet qui surprend les poissons, au lacet qui retient l’oiseau captif, à l’insecte retenu sous le microscope du savant ou piqué dans l’herbier du naturaliste, à tous les moyens de piège. En un mot, on ne peut se défendre de lui attribuer cet égoïsme particulier à beaucoup de natures d’artiste qui ne s’effraient de rien, font leur profit de tout, et amassent sans émotion, sans haine, sans sympathie et le plus innocemment du monde leur petit trésor d’observations et d’anecdotes. Tous les artistes et les poètes qui ont eu cette faculté d’analyse froide, impartiale, lucide, indifférente, ont produit des œuvres finement travaillées, accomplies, bien composées, souvent profondes, mais où la passion est rare, quelquefois même absente. Il en est ainsi de M. Hawthorne; ses effets dramatiques et la terreur très réelle qu’ils nous causent sont également abstraits : c’est notre intelligence qui frissonne, et non pas notre être tout entier, quand nous contemplons ces drames qui semblent se passer entre deux ou trois idées dans une des cases du cerveau humain.

Il y a encore chez M. Hawthorne un point très délicat sur lequel nous n’insisterons pas, mais que nous sommes obligé de noter; ses écrits sont équivoques et de beaucoup de manières. Et d’abord il est impossible de savoir à quoi s’en tenir sur la morale générale de l’auteur: que pense-t-il? à quoi croit-il? à quelle doctrine se rattache-t-il? Si l’auteur n’a voulu que nous amuser, alors pourquoi cette profusion d’idées philosophiques? à quoi bon cette profondeur dans les détails? à quoi bon ce remarquable emploi de l’analyse? S’il veut nous instruire, pourquoi n’aperçoit-on jamais chez lui l’idée générale, le but poursuivi? Véritablement son esprit nous fait l’effet de quelque horloge très compliquée qui sonnerait les minutes et ne sonnerait pas les heures; les détails, chez lui, sont admirables; la pensée première est presque toujours imperceptible. D’autre part, ces écrits sont équivoques, parce que l’auteur aime à jouer avec une foule de choses dangereuses. Il a des prédilections pour des idées suspectes, on aperçoit même çà et là passer l’ombre d’une pensée presque coupable. Au fond, il y a dans ces écrits quelque chose de malsain qu’on ne distingue pas d’abord, mais qui, à la longue, finit par agir sur vous comme un poison très faible et très lent. Cette lecture est pénible et nous laisse dans un état d’esprit chagrin et morose où nous ne savons que penser sur une foule d’idées importantes pour l’homme et la société.

Abandonnons ce désagréable sujet. M. Hawthorne est un analyste, et il fait sa société de philosophes dont l’action est plus ou moins visible dans ses écrits. La plus considérable parmi les influences qu’il a subies est celle d’Emerson. Dans une foule de petits contes, dans nombre de passages de ses romans, cette influence se remarque. Il a fait une foule d’applications de la morale d’Emerson et a traduit ses conseils aux Américains sous une forme concrète, dramatique, animée. Vous connaissez cette pensée d’Emerson qui se trouve développée dans l’essai sur la confiance en soi : que l’énergie n’est excellente que lorsqu’elle est appuyée sur l’instinct même, lorsque la volonté perverse de l’homme ne la surexcite pas et ne lui imprime pas de mouvemens fiévreux. La confiance en soi n’a tout son prix qu’autant qu’elle réunit à l’activité de l’homme la simplicité et la naïveté de l’enfant. — Soyons simples comme des enfans et dociles comme eux à la loi de notre être, dit Emerson en s’adressant aux Américains, et nous verrons se reproduire les miracles des anciens temps; nous verrons reparaître des prophètes et des saints, et notre vie s’enveloppera dans des formes et des couleurs fraîches, nouvelles, originales. Hawthorne a transporté cette idée dans un conte intitulé la Grande Figure de pierre. Sur je ne sais quel point de la Nouvelle-Angleterre s’élève un bloc de rochers disposés de telle sorte que, de loin, ils offrent aux yeux qui les contemplent l’aspect d’une gigantesque figure humaine. Une tradition prophétique, qui peint bien l’orgueil américain, et qui rappelle la légende de la tête coupée trouvée dans les fondemens du Capitole de Rome, raconte qu’il apparaîtra en Amérique un homme dont les traits seront semblables à ceux de la grande figure de pierre. Cet homme sera le plus grand personnage du monde, il dominera l’Amérique, et par lui l’Amérique dominera l’univers. Un jeune Américain, qui a entendu raconter cette tradition, cherche partout, dès son enfance, l’homme semblable à la figure de pierre; autour de lui, le peuple le cherche aussi et souvent croit l’avoir trouvé; tantôt il s’attroupe autour d’un riche marchand dont les vaisseaux sillonnent les mers et qui tient dans ses mains les sources du crédit, tantôt autour d’un général qui a remporté maintes victoires, tantôt autour d’un orateur éloquent. « Voilà l’image de la grande figure de pierre! » s’écrie le peuple, mais toujours il est déçu dans ses espérances, et le grand homme ne vient pas. Cependant le jeune enfant devient un homme naïf et dévoué; modeste et silencieux, il accomplit la tâche qui lui est imposée tour à tour par le devoir ou la nécessité; il gagne son pain, aide ses voisins, remplit de médiocres emplois, et peu à peu il se trouve qu’en avançant dans la vie il s’est acquis sans y songer une réputation immense. Les voisins, puis la ville, puis l’état, puis l’Union, tout entière, s’aperçoivent successivement qu’ils ont parmi eux un homme qui a grandi obscurément et sans bruit comme un chêne dans la solitude, simple et énergique à la fois, — et les traits de cet homme ressemblent à ceux de la grande figure de pierre. Un autre conte, la Triple Destinée, contient encore cette idée d’Emerson, que nos souhaits les plus infinis peuvent trouver leur réalisation dans l’espace le plus restreint et que nous devons rester là où nous sommes sans courir après la destinée. Un jeune homme a rêvé trois choses : — qu’il découvrirait un trésor, — qu’il serait aimé de la plus belle femme du monde, — qu’il serait roi et dominerait le genre humain. Il part pour chercher tous ces biens, et, après de longues années de voyage, revient las et triste sans en avoir trouvé aucun. A peine de retour chez lui, il découvre le trésor au pied d’un arbre de son jardin; une jeune fille, compagne de son enfance, lui donne son cœur, et, quant à la royauté désirée, les fonctions de maître d’école de village l’en dédommageront amplement: celui qui forme le caractère humain et dresse l’homme à la vertu n’est-il pas plus véritablement roi qu’un dictateur ou un tsar ?

Nous connaissons maintenant les qualités de l’écrivain, les influences qu’il a subies. Son dernier livre achèvera de nous éclairer tout à la fois sur lui-même et sur certains côtés du mouvement intellectuel aux États-Unis. Vers l’année 1840, un groupe de rêveurs avait formé, sous la direction du docteur George Ripley, une association quelque peu fouriériste à Roxbury, dans le Massachusetts. Une foule de jeunes enthousiastes, dont M. Hawthorne nous a nommé quelques-uns dans la préface de son nouveau roman, M. Channing junior, M. Parker, le poète Dana, des utopistes, des philanthropes, quelques jeunes femmes, composaient cette association. C’est du souvenir de son séjour à l’association de Brook-Farm que M. Hawthorne a tiré les élémens de son nouveau livre. Ce n’est pas une histoire qu’il a écrite; il ne fait pas la chronique de l’association, il nous en donne le roman et nous dit moins ce qui s’est passé que ce qui aurait pu se passer. Si ce livre contient une moralité, incontestablement c’est celle-ci : ces sortes de sociétés sont plus impossibles encore pour les lettrés que pour le reste du genre humain, par la simple raison que les hommes cultivés, plus prompts à s’illusionner que les autres hommes, sont aussi plus prompts à s’apercevoir de leurs sottises et persistent moins dans l’absurde.

Qu’est-ce que le socialisme aux États-Unis? C’est une question dont nous avons mainte fois parié ici-même et qui se représente nécessairement avec le roman de Natlianiel Hawthorne. Le socialisme a excité aux États-Unis et excite même encore un certain engouement parmi certaines personnes qui ne sont pas les plus démagogiques de la nation, il s’en faut bien. Il y a fort à parier que, si l’on recherchait dans quelle classe de la société se trouve le plus grand nombre de socialistes, c’est dans la classe riche, lettrée, instruite, que l’on rencontrerait le chiffre le plus fort. Il y a deux raisons pour cela, l’une toute littéraire, l’autre toute politique.

La raison politique est assez singulière, c’est que le socialisme affecte des allures scientifiques, parle d’harmonie politique, d’hiérarchie, de rétribution selon les œuvres ou le mérite. Le pays dans lequel toutes ces choses existent le moins, c’est peut-être l’Union américaine. Là les multitudes sont maîtresses absolues, elles règlent, gouvernent, font les lois et forment l’état à leur image. Les États-Unis présentent l’aspect d’une grande multitude d’hommes ayant entre eux des rapports éphémères, formant des groupes aussitôt brisés que créés, se réunissant sur un point, se dispersant sur un autre. C’est là l’image qui s’offre à l’esprit lorsqu’on pense à ce pays. Les minorités ne sont rien et n’ont aucun pouvoir, si cultivées, si morales qu’elles soient. L’idée qu’il y a des lois plus hautes que la constitution a pu ainsi entrer dans beaucoup de têtes. On s’est dit qu’il y avait des hommes qui pouvaient avoir raison contre des nations entières, et qu’il y avait des droits au-dessus des majorités. Les abolitionistes du nord, par exemple, qui se composent en grande majorité de whigs, ont pris cette idée aux socialistes et en ont fait une arme contre le sud. Ils objectent, lorsqu’on les accuse d’attaquer le compromis Clay, qu’il y a une loi plus haute que la loi politique. Telle est la fameuse théorie de la loi plus haute (highter law) dont les abolitionistes, la convention de Syracuse, M. Seward, M. Hale, M. Gerritt Smith et tutti quanti ont tant abusé dans ces dernières années. Les doctrines socialistes sont plus favorables au gouvernement par l’état que les doctrines purement démocratiques; les whigs, partisans du pouvoir de l’état, s’emparent de ces doctrines et les opposent aux démocrates. Il y a même des journaux whigs, le New-York Tribune, par exemple, rédigé avec talent, qui sont saturés de socialisme. D’un autre côté, les démocrates, partisans du gouvernement par les masses, s’emparent de toutes les idées socialistes qui paraissent favorables au progrès des multitudes. Ainsi il y a une sorte de loi agraire, nommée l’homestead bill, qui depuis deux ans est en discussion. Il s’agit de donner cent soixante acres de terres gratuitement à toute famille qui consentira à les cultiver pendant cinq ans. Ce projet, repoussé jusqu’à présent par les whigs, a donné lieu à des discours où les idées socialistes trouvaient naturellement leur place. Les philosophes, les lettrés, qui se fatiguent plus vite que les autres hommes du joug des multitudes, ont demandé à leur tour, comme certains socialistes, que l’état fût réglé plus conformément aux lois de l’intelligence et de la raison. En un mot, le socialisme américain ressemble assez à la bataille des livres dans le Lutrin de Boileau : les partis se jettent réciproquement ses doctrines à la tête. En agissant ainsi, les partis sont dans leur rôle véritable, car il est dans la nature des partis politiques de faire flèche de tout bois. Cela peut bien n’être pas tout-à-fait moral, mais cela est ainsi.

La raison littéraire de ce succès du socialisme, c’est que les Américains ont besoin de merveilleux. Les poètes et les romanciers américains n’ont point pour les soutenir la magie des souvenirs qui existe chez les peuples qui ont beaucoup vécu; autour d’eux, ils voient un peuple neuf, positif, pratique, peu disposé à la rêverie, et dont l’esprit et les mœurs actuels ne peuvent offrir aucun élément de merveilleux ou d’idéal. Que font donc les romanciers américains? Ils idéalisent tout à tout prix, ils romantisent les choses les plus vulgaires et les plus ordinaires. Les bruits de la rue deviennent semblables aux bruits des rêves; les lumières éclairent le soir les boutiques des marchands comme des palais des Mille et Une Nuits; cette petite fille est une fée, cette jeune femme une magicienne, ce vieillard à cheveux blancs et à belles rides un sage; ce paysan est un être en rapport avec les forces cachées de la nature; ce jeune gentleman a la taille d’un Walter Raleigh ou d’un sir Philip Sidney; ce bourgeois qui, à première vue, n’est qu’un personnage d’un bon sens un peu vulgaire, devient un clown tel que Shakspeare n’en a jamais inventé. Il y a plus, les Américains idéalisent même les choses inanimées, même les choses scientifiques: une expérience électrique, une séance de magnétisme animal, une combinaison de chiffres, l’aiguille aimantée, la gravitation des astres, les lois de notre planète, deviennent des élémens de poésie. Tous ceux qui ont lu les contes d’Edgar Poë, — le Scarabée d’or, la Descente au Maelstrom, les Voyages d’Hans Pfaall à la lune, — savent à quoi s’en tenir. Poë met en roman le calcul des probabilités et transforme les axiomes des mathématiques en agens naturels et surnaturels. Il y a plus de ballons et d’appareils chimiques dans ses contes que d’hommes et de femmes. Le peuple américain partage la tendance de ses écrivains; il a des superstitions qui ont un caractère scientifique. Cela se conçoit : l’imagination, cherchant son aliment et ne pouvant plus croire aux anciennes superstitions, se tourne vers la première chose venue qui pourra l’étonner; elle ne croit plus aux sorciers, mais elle croit aux magnétiseurs; le diable ne l’effraie plus, mais la lumière électrique l’émerveille et les ballons l’amusent. Cette secte dite des spiritualistes, qui cause avec les esprits des morts par l’intermédiaire de sujets somnambuliques, s’appuie sur le magnétisme animal. Il en est du socialisme comme des merveilles de la science ou des expériences du magnétisme; le socialisme a ce même caractère de merveilleux. Des attractions passionnelles, une humanité faite pour le bonheur, la perspective de joies sans fin, un nouveau ciel et une nouvelle terre évoqués par de toutes-puissantes formules, tous les hommes devenant des dieux olympiens, et l’enfer lui-même devenant une habitation suffisamment comfortable : — il y a vraiment de quoi séduire dans tout cela. Les socialistes eux-mêmes peuvent très facilement se transformer en personnages plus ou moins merveilleux, en magiciens, en alchimistes. On ne saurait donc s’étonner si les doctrines socialistes se sont emparées de l’esprit des romanciers; elles leur ont servi de merveilleux; toutes ces superstitions, toutes ces croyances bizarres des lettrés et du peuple aux choses les plus artificielles, les plus charlatanesques, cette rage du magnétisme animal qui a long-temps régné aux États-Unis et qui n’a pas encore complètement disparu, tout cela se reflète dans le roman de M. Hawthorne et en compose le fantastique.

Ce sont donc les singularités merveilleuses du socialisme qui ont surtout attiré vers lui certains écrivains : quant à la morale de cette doctrine, les adeptes lettrés qu’elle compte en Amérique n’en parlent jamais sans une certaine répugnance; on ne descend pas des puritains, on n’a pas été formé par leur rude discipline et par deux siècles d’énergie positive pour se laisser corrompre par la première rêverie dépravée. Aussi faut-il voir dans le roman de M. Hawthorne les efforts que font souvent ces honnêtes gens crédules pour repousser la morale des réformateurs contemporains. Ils ont beau être socialistes, ils ne peuvent consentir à être des hommes sans principes, unprincipled men. car ce mot unprincipled est dans la langue anglaise la plus grande injure qu’on puisse adresser à un homme. Voici la conversation de deux personnages du roman de M. Hawthorne sur la doctrine de Fourier :


« Ne me parlez pas de cela! s’écria Hollingsworth avec un extrême dégoût. Je ne pardonnerai jamais à ce drôle! Il a commis le péché impardonnable, car le diable lui-même pourrait-il jamais imaginer une plus monstrueuse iniquité que d’aller choisir le principe de l’égoïsme, — ce principe de tout le mal humain, cette noirceur du cœur de l’homme, cette portion de nous-mêmes qui nous donne le frisson et que notre discipline spirituelle tout entière s’efforce de déraciner, — que d’aller choisir l’égoïsme pour cheville ouvrière de son système? S’emparer de toutes les corruptions viles, mesquines, sordides, bestiales, impures, abominables, qui se sont introduites dans notre nature comme des chancres rongeurs, les dresser, faire leur éducation pour les rendre capables d’être les instrumens efficaces de son infernale régénération, fi donc! Et son parfait paradis, tel qu’il le dépeint, serait véritablement la digne œuvre des instrumens au moyen desquels il compte l’établir. Fi le vilain ! il donne la nausée.

« — Néanmoins, répliquai-je, en considérant les délices que promet son système, délices que les compatriotes de Fourier sont très propres à apprécier, je m’étonne que la France tout entière n’ait pas adopté sa théorie en un instant et sur un signal donné. Mais n’y a-t-il pas quelque chose qui est tout-à-fait caractéristique de sa nation dans la manière dont Fourier expose ses vues? Il ne fait pas appel à l’inspiration. Il ne s’est pas persuadé à lui-même, — comme Swedenborg et tout homme d’une autre nation que la France l’auraient fait, ayant à communiquer une mission d’une telle importance, — il ne s’est pas persuadé qu’il a reçu un ordre d’en haut pour parler. Il promulgue son système entièrement sous sa responsabilité. Il a cherché et il a découvert les desseins du Tout-Puissant sur le genre humain pour le passé le présent et pour quelque chose comme soixante-dix mille années dans l’avenir par la seule force et la seule habileté de son intelligence individuelle.

« — Enlevez le livre de devant mes yeux, dit Hollingsworth avec une grande violence d’expression, ou, je vous le dis en vérité, je vais le jeter au feu! Laissons Fourier faire son paradis, s’il le veut, de la géhenne où dans ce moment, je l’espère bien; il rôtit et se démène...

« — ... En implorant, je suppose, dis-je pour donner la dernière touche à l’image d’Hollingsworth, en implorant quelques gouttes de sa bien-aimée limonade. »


Il est assez difficile de faire comprendre par une simple analyse tout le mérite du dernier livre de Nathaniel Hawthorne. La trame en est extrêmement subtile et légère; les personnages y parlent un langage et y expriment des sentimens qui ne sont pas le langage et les sentimens du monde ordinaire. Ces personnages sont des lettrés, et, heureusement pour lui, le monde ne sait pas que tout homme qui s’est élevé à un certain degré de culture littéraire a des délicatesses, des subtilités, des appréhensions singulières. L’esprit arrive à avoir des perceptions d’une inconcevable finesse; les notions nécessaires de la morale, tous ces éternels et indestructibles lieux communs sont considérés sous des aspects nouveaux et à travers des instrumens d’optique qui en modifient le caractère. La soumission absolue aux lois éternelles s’affaisse un peu, mais par compensation les susceptibilités de la conscience augmentent. On est capable d’établir un système à priori sur des principes absurdes et de vouloir, comme dit Descartes, mettre ses désirs à la place des lois du monde; mais, dans l’application, pas un détail n’échappe, pas un incident ne passe inaperçu. Telle est souvent la nature des lettrés et telle est la nature des habitans de Blithedale. Leurs plans de réformation sont absurdes, mais ils en reconnaissent très vite toutes les difficultés. Tantôt ce sont deux caractères qui se heurtent et dont l’opiniâtreté fait douter de la possibilité d’établir l’harmonie; tantôt c’est une femme libre qui revendique pour son sexe les droits du sexe masculin, et dont la volonté se trouve cependant moins forte que les passions. D’autres fois on s’aperçoit qu’en poursuivant un but incertain, on laisse sans culture la meilleure portion de soi-même, et qu’au lieu de travailler à établir l’Éden, on travaille à s’abrutir; le poète ne fait plus de vers, le philosophe n’a plus une seule idée, la femme enthousiaste n’a plus d’élans: inévitable résultat d’une vie sacrifiée à un but chimérique. S’il y a une leçon qui ressorte de ce livre, c’est que les systèmes de reconstruction a priori, absolument incapables d’être appliqués par des êtres incultes et ignorans, peuvent l’être encore moins par des gens lettrés et de mœurs douces. Inutiles au peuple, qui n’agit que par instinct naturel, et non par réflexion et volonté persévérante, ils sont encore plus inutiles aux esprits analytiques, défians et toujours en garde contre la sottise.

Ce roman n’est pas un roman à proprement parler; l’analyse y a le pas sur le récit. S’il nous fallait absolument le définir, nous dirions que c’est un ballet philosophico-humanitaire dansé par quatre personnages principaux. Ces personnages font des entrechats socialistes et des faux pas logiques; ils brouillent les figures, ne dansent pas en mesure avec la musique de leurs systèmes, se moquent d’eux-mêmes ou s’emportent contre eux-mêmes : voilà en résumé le Roman de Blithedale. Ce qui s’y passe et ce qui s’y dit est fort singulier, mais d’une singularité tout analytique, comme on va en juger.

Quatre personnages, nous l’avons dit, dominent tout le roman : un poète, Miles Coverdale; un utopiste, Hollingsworth; une femme libre, Zénobie; une victime de tous les maléfices et de toutes les charlataneries modernes, Priscilla. Le poète Miles Coverdale, c’est-à-dire M. Hawthorne, est le moins excentrique des quatre; il est celui qui fait le plus d’efforts pour maintenir intacte sa santé morale, et qui craint le plus de la perdre. Les trois autres sont autant de rêves incarnés; en apparence ils vivent, ils mangent, ils dorment, ils parlent comme nous tous; mais ce sont des chimères habillées. Ils sont arrivés à ce degré de pervertissement particulier où tombe l’ame lorsque, à force de converser avec des abstractions et de combiner des rêves, elle perd le sentiment des choses réelles et ne croit plus qu’à des impossibilités; ils ont, comme dirait l’Écriture, vidé leur cœur et leur ame de tous les sentimens naturels et de toutes les idées reçues par l’expérience pour y substituer des sentimens, des idées de leur invention, et ils se nourrissent de cette viande creuse. Ils paraissent éloquens, poétiques; oui, ils sont éloquens comme les sifflemens du vent sur une plaine aride, où il n’y a pas un arbre à renverser, pas une feuille à remuer; ils sont poétiques comme ce bruit singulier que l’on entend la nuit, et qui est précisément causé par l’absence de tout bruit ; ils sont profonds et vastes comme le vide et les trois dimensions de l’étendue. Il n’en est pas ainsi de Miles Coverdale : inquiet, défiant, il analyse tout, médite sur tout, ne laisse rien échapper. Avant de partir pour Blithedale, il commence par hésiter jusqu’au dernier moment; pendant le trajet, il regrette d’être parti. On rencontre un voyageur sur la route, on le salue fraternellement en lui criant avec enthousiasme : « Nous allons régénérer le monde. » Le voyageur regarde ébahi comme s’il ne comprenait pas. — Nous aurons de la peine à réformer l’espèce humaine, pense Miles Coverdale. Au bout de trois mois de séjour à la ferme, il n’est pas plus convaincu du succès de l’entreprise que le premier jour; il remarque heure par heure tous les défauts du système ; l’habitude littéraire qu’il a contractée de tout analyser le gêne terriblement, car il n’est rien de tel que la faculté d’analyse pour réduire en poussière les imaginations et les chimères enfantées par notre orgueil. Tout système qui relève de la volonté individuelle, toute synthèse fondée sur des idées abstraites et a priori, et qui n’est pas une simple généralisation de faits, ne résiste pas à l’analyse. La méthode baconienne est inattaquable sur ce point-là. Tel est Miles Coverdale, l’utopiste sceptique, le socialiste malgré lui.

Hollingsworth est en tout l’opposé de Miles Coverdale. Autant Coverdale est craintif, autant Hollingsworth est hardi. Il marche avec héroïsme dans l’absurde; il résiste courageusement à l’évidence; il emploie une force de volonté considérable à réaliser des chimères. Toutefois ce n’est point pour la plus grande gloire et le plus grand succès de l’association de Blithedale qu’Hollingsworth emploie cet héroïsme et cette force de volonté (Hollingsworth est aussi sceptique que Coverdale à l’endroit de l’association): c’est pour ses idées personnelles, pour sa marotte philosophique à lui, car il en a une qui s’appelle réformation morale des criminels, et à cette idée il sacrifierait l’univers entier. Hollingsworth a aussi ce signe effroyable que l’utopie imprime à ses amans, l’égoïsme. Cet homme se croit dévoué, parce qu’il met sa vie au service d’une idée qui lui est personnelle, et il ne s’aperçoit pas que cette idée n’est autre chose que le reflet et le prolongement de lui-même, qu’il adore son ombre, qu’il tombe à genoux devant sa pensée, et qu’il commet un acte de fétichisme et d’orgueil pire que celui de Pygmalion. Il arrive à ce degré d’endurcissement du cœur auquel arrivent tous les gens enivrés d’eux-mêmes; il vous foulera aux pieds, il vous brisera le cœur, il vous abandonnera après vous avoir attiré à lui, il sacrifiera tous ses sentimens à ses conceptions monstrueuses. Ce n’est pas pour les vertueux et les bons que l’amour de ce philanthrope est réservé, c’est pour les coupables; il ne peut pas vous aimer si vous n’êtes pas un peu criminel, un peu empoisonneur, un peu parricide. Du reste, habile comme le sont en général tous les utopistes, il ne négligera rien pour se faire des alliés et des partisans, jusqu’au jour où, son armée étant formée, il pourra, despote intraitable, commander en souverain. En attendant qu’il ait cette armée, il s’oublie volontiers pendant ses momens de loisir à dessiner le futur palais de son pénitencier, à dresser des plans d’architecture, et à construire ainsi l’édifice chimérique où doit s’accomplir un jour l’exécution de ses chimériques projets.

Zénobie est ce qu’on appelait jadis chez nous une femme libre; c’est la reine de l’association, reine orgueilleuse, dédaigneuse, intraitable. Lorsqu’elle vous sourit, son sourire semble vous dire qu’elle a pitié de vous; lorsqu’elle vous adresse des paroles affectueuses, on dirait qu’elle fait acte de charité. Les modestes parures ne sont point faites pour elle : la soie et le velours sont ses étoffes préférées, et sa belle chevelure est ornée toujours d’une fleur rare et précieuse, d’une fleur des tropiques renouvelée chaque matin. Sa beauté n’a rien du vaporeux moderne : par les traits, les formes du corps, la physionomie, Zénobie rappelle ce genre de beauté aujourd’hui disparue ou à peu près, cette beauté solide, substantielle, précise, ferme et fière, qui a été détrônée par ce qu’on peut appeler la beauté anglaise moderne, car la beauté du corps humain a ses révolutions et ses vicissitudes comme les empires et les planètes elles-mêmes. En voyant Zénobie passer la tête haute et avec une sûreté de démarche toute royale, on ne peut s’empêcher de se poser ce bizarre dilemme : Est-ce une reine, est-ce une actrice? C’est évidemment une femme dangereuse et qui fait penser, lorsqu’on la contemple, à toutes sortes de scènes dramatiques, au classique poignard ou à la romantique fiole de poison. Miles Coverdale, qui l’observe presqu’en tremblant, qui l’épie à la dérobée pour ainsi dire et en jetant sur elle des regards furtifs, a fait une découverte assez singulière : c’est que Zénobie doit avoir été mariée. On n’a jamais entendu parler de ce mariage, et cependant il est impossible qu’il n’existe pas. Zénobie n’a rien de cette fraîcheur et de cette atmosphère humide comme l’aurore qui environne les jeunes filles : c’est une rose dont tous les pétales sont développés, et dont le calice ne contient pas la plus petite goutte de rosée. Mariage ou séduction, telle doit être l’histoire secrète de Zénobie.

Priscilla, jeune fille amenée à la ferme par Hollingsworth et placée par lui sous la protection de Zénobie, est une créature éthérée, maladive, toujours en proie à un petit tremblement nerveux. Elle marche avec la légèreté d’une somnambule, ses yeux ont la fixité du regard magnétique, son esprit est timide comme celui d’un être humain qui a été élevé sous le despotisme d’une dure nécessité ou d’une nature impérieuse. Elle n’a pas de caractère ni de volonté, elle ne peut qu’obéir; c’est un jouet fragile et charmant, qui se laisserait prendre même par la main d’un enfant. Pauvre fleur étiolée et qui a manqué d’air et de soleil pour se développer, Hollingsworth l’a amenée à la ferme en apparence pour que sa santé pût s’y améliorer, en réalité pour l’arracher des mains d’un tyran et d’un charlatan. — Mais ne sentez-vous pas tout ce qu’il y a d’équivoque chez ces quatre personnages? Évidemment, ils ne réformeront jamais le monde. Tous les quatre ils vont se trouver en face les uns des autres; leurs intrigues nous occuperont beaucoup plus que la ferme elle-même : arrêtons-nous donc un instant pour contempler le spectacle de cette fraternelle société.

Rien n’est plus significatif que la première soirée que nos réformateurs passent ensemble à Blithedale après le souper. La société se compose de deux sortes de gens très distincts, les uns qui sont habitués à travailler, les autres qui sont habitués à rêver. Or, le souper fini, que font-ils les uns et les autres? Silas Foster, un vieil Yankee qui s’est chargé de faire marcher la ferme et d’avoir l’œil sur le matériel de l’établissement, se met à raccommoder une paire de vieilles bottes; mistress Foster tire un bas de sa poche et tricote en sommeillant à demi; une des servantes ourle un essuie-mains, une autre se fait des manchettes pour sa toilette des dimanches. Et nos rêveurs, que font-ils? Priscilla, assise sur un escabeau, regarde, comme dans une sorte d’extase, la belle Zénobie, qui tourne de temps à autre sur la pauvre enfant des yeux pleins de dédain; Hollingsworth, mécontent de cette hauteur, jette des regards courroucés sur Zénobie, et l’observateur Miles Coverdale les contemple tous trois. En vrais lettrés qu’ils sont, ils s’observent les uns les autres. Puis il s’agite une grande et très importante question : quel nom portera la communauté? Le mot Blithedale ne veut rien dire; l’ancien nom que les Indiens avaient donné à la localité se trouve, par extraordinaire, tout-à-fait insignifiant; Zénobie propose le nom de Sillon lumineux (sunny glimpse); le sceptique Coverdale prononce le nom d’Utopie; d’autres mettent en avant le nom d’Oasis. Cette importante discussion pourrait se continuer une bonne partie de la nuit, si le pratique Silas Foster ne venait y mettre fin par ces paroles : « Allons, croyez-moi, allez vous mettre au lit le plus tôt possible; je vous réveillerai au point du jour. Nous avons à donner à manger aux bestiaux, à traire neuf vaches et à faire une douzaine d’autres choses encore avant le déjeuner. »

Tel est le début de nos réformateurs. Maintenant, voici le spectacle que présente cette Arcadie quelques mois plus tard, au moment où elle est en pleine floraison, avant que les caractères se soient heurtés, avant que les espérances se soient évanouies, et pendant qu’on travaille encore de bon cœur à la réformation du monde :


« En résumé, c’était une société composée de gens de toute sorte et qui se rencontrent rarement ensemble, et peut-être ne pouvait-on raisonnablement espérer qu’ils pussent rester long-temps unis. Des personnes d’une individualité marquée, des bâtons noueux, comme beaucoup d’entre nous auraient pu être nommés, ne sont pas précisément faciles à réunir en fagots; mais, pendant que notre union pouvait durer, un homme d’intelligence et de sentiment, ayant une libre nature en lui, aurait vainement cherché au loin et au large avant de rencontrer une société qui eût pour lui autant d’attractions. Nous appartenions à toutes les croyances et à toutes les opinions, généralement notre tolérance s’étendait à tous les sujets imaginables. Notre union était fondée sur une base négative et non affirmative. Nous avions pour la plupart trouvé quelque chose à redire dans la société sur un point ou sur un autre, grace à l’expérience de notre vie passée, et nous nous accordions assez bien sur l’inutilité de continuer à vivre plus long-temps d’après le vieux système social. Quant à ce qui devait remplacer l’ancien ordre de choses, nous étions sur ce point beaucoup moins d’accord. Nous ne nous inquiétions pas beaucoup, — au moins je m’en tourmentais peu, — de la constitution sous l’empire de laquelle devait commencer notre millénium. Mon espérance était qu’entre la théorie et la pratique il se découvrirait un moyen terme d’où sortirait une nouvelle manière de vivre, et que, dans le cas même d’un insuccès complet, les mois et les années dépensés à cette tentative ne seraient pas perdus, soit pour le plaisir passager des relations, soit pour l’expérience qui rend les hommes sages.

« Bien que nous fussions des Arcadiens, notre costume ne ressemblait en rien aux pourpoints enrubannés, aux culottes et aux bas de soie, aux escarpins à rosettes, attirail ordinaire des bergers de la poésie et du théâtre. Au premier aspect, je dois humblement l’avouer, nous ressemblions plutôt à une bande de brigands ou de bandits qu’à une compagnie d’honnêtes travailleurs ou à un conclave de philosophes. Quelles que fussent les différences qui nous séparaient, il y avait un point qui nous était commun à tous : nous semblions tous être venus à Blithedale dans la louable et économique idée d’user nos vieux habits. Le beau spectacle que présentaient nos vêtemens lorsque nous arpentions les champs! Habits à grands collets ou sans collets, à larges basques ou à queue de morue, pantalons datant d’une demi-douzaine d’époques successives et grandement détériorés par les postures humiliantes prises sans doute autrefois par leurs propriétaires devant leurs bien-aimées, composaient notre accoutrement. En un mot, nous présentions un epitome vivant des modes défuntes, et notre esprit aurait donné à des étrangers qui auraient contemplé nos guenilles l’opinion que nous étions des hommes qui avaient connu des jours meilleurs. Nous étions une noblesse en haillons. Comme nous avions néanmoins gardé pour la plupart l’aspect de notre profession, un air de clergyman ou de scholar, on aurait pu nous prendre pour des citoyens de Grub-Street [3] essayant d’arriver par l’agriculture à une comfortable aisance, pour les pantisocrates de Coleridge expérimentant leur système, ou pour la société bigarrée de Candide cultivant des choux dans le fameux petit jardin. On aurait pu jurer que nous étions des compagnons du régiment déguenillé de Falstaff. Il y avait un service que chacun de nous pouvait rendre malgré notre peu d’habileté dans l’art agricole, c’était de tenir lieu d’épouvantail pour les oiseaux. Le pire de tout était qu’au premier mouvement énergique nécessaire pour mettre à fin quelque travail réel, nous étions sûrs d’achever ces pauvres vêtemens. De la sorte, nous mîmes graduellement de côté toutes ces guenilles pour prendre les honnêtes vêtemens de ménage et revêtir des étoffes de laine et de fil, comme préférables pour réaliser le précepte recommandé par Virgile, je crois, ara nudus, sere nudus; — ce qui, observa le vieux Silas Foster, lorsque je lui traduisis la maxime, serait inconvenant et jetterait les femmes dans la confusion.

« Après un temps d’apprentissage raisonnable, la vie rustique nous réussit bien. Nos visages, brûlés par le soleil, prirent une teinte brune; nos poitrines gagnèrent en étendue; nos épaules devinrent larges et droites; nos grands doigts brunis semblaient n’avoir jamais été capables de porter des gants de chevreau. La charrue, la bêche, la faux, la fourche, devinrent des instrumens familiers à nos mains. Les bœufs répondaient à nos voix. Nous devenions capables de remplir aussi laborieusement nos journées que le vieux Silas Foster lui-même, de dormir à la fin du jour d’un sommeil sans rêve, et de nous éveiller à l’aurore sans autre fatigue qu’une petite douleur aux jointures qui s’était généralement évanouie avant l’heure du déjeuner.

« A vrai dire, nos voisins restaient fort incrédules sur les progrès réels de notre entreprise. Ils mettaient en circulation des fables calomnieuses sur notre inhabileté à lier nos bœufs, à les mener au travail et à les délier le soir; ils avaient le front de dire que les vaches se moquaient de nous lorsqu’on allait pour les traire, et renversaient invariablement les jattes, soit parce que nous placions le tabouret du mauvais côté, soit parce que, effrayés du mouvement de leurs queues, nous avions l’habitude de tenir d’une main ces appendices naturels et de traire de l’autre; ils prétendaient qu’en sarclant nous avions arraché plusieurs acres de blé indien et d’autres céréales en conservant précieusement les mauvaises herbes Finalement, et comme bouquet de tous leurs mensonges, ces coquins firent courir le bruit que nous nous étions exterminés jusqu’au dernier homme avec le tranchant de nos faux, et que le monde n’avait rien perdu à ce petit accident.

« Cependant tous ces contes n’étaient que pure envie et pure malice de la part des fermiers voisins. Le péril de notre vie nouvelle consistait non pas dans l’impossibilité pour nous de devenir des agriculteurs pratiques, mais dans l’impossibilité de continuer à être autre chose. Pendant que nous étions encore en proie à l’ivresse de la théorie, nous nous étions bercés de visions délicieuses sur la spiritualisation du travail : là devait être notre mode de prière, la liturgie de notre culte. Chaque coup de bêche nous ferait découvrir quelque aromatique racine de sagesse jusqu’ici cachée à la lumière du soleil. Lorsque nous serions forcés de cesser un instant notre labeur dans les champs pour laisser le vent sécher la sueur sur nos fronts, nous devions, en regardant le ciel, saisir quelques rayons de la vérité lointaine; mais, à ce point de vue, les choses ne tournèrent pas tout-à-fait aussi bien que nous l’avions imaginé. Il est vrai toutefois que, de temps à autre, en jetant les yeux autour de moi au milieu de mon labeur, il m’arrivait de découvrir sur la terre et dans le ciel des beautés pittoresques plus belles que celles que j’y découvrais autrefois. Dans de tels momens, la nature se présentait sous un aspect nouveau, inaccoutumé, comme si elle eût été surprise et vue à l’improviste sans qu’il lui fût possible de cacher son visage réel et de prendre le masque sous lequel elle se dérobe si mystérieusement aux yeux des hommes; mais c’était là tout. Les mottes de terre, constamment tournées et retournées, ne purent jamais être spiritualisées par la pensée, et, tout au contraire, nos pensées devenaient de plus en plus semblables à cette boue terrestre. Notre travail n’était le symbole d’aucune pensée, et lorsqu’arrivait le soir, nous rentrions, l’esprit lourd et pesant. L’activité intellectuelle est incompatible avec une grande et habituelle activité physique. Le paysan et le scholar, l’homme du labeur et l’homme d’une grande culture morale, — bien que des deux ce dernier ne soit pas toujours l’homme de bon sens et d’intégrité, — sont deux individus distincts, et qui ne peuvent se fondre en une seule et même substance.

« Zénobie s’aperçut bientôt de cette vérité, et me railla là-dessus un jour qu’Hollingsworth et moi étions couchés sur le gazon à la fin d’une journée de dur travail.

« — Je crains, dit-elle, que vous n’ayez pas fait de vers aujourd’hui en chargeant le chariot de foin, comme Burns en faisait en moissonnant son orge.

« — Burns ne fit jamais de vers dans la saison des foins, répondis-je très positivement. Il n’était pas poète pendant qu’il était fermier, ni fermier pendant qu’il était poète.

« — Mais, après tout, laquelle de ces deux professions préférez-vous? demanda Zénobie, car j’ai la certitude qu’il vous est tout aussi impossible qu’à Burns de les combiner. Je vois par intuition quelle espèce d’individu vous serez dans deux ou trois ans d’ici. Le vieux Silas Foster est le prototype de ce que vous serez, avec ses mains à l’épiderme de cuir et ses articulations en fer rouillé qui, pendant tout l’été, conservent l’engourdissement et la raideur occasionnés par ce qu’il appelle ses rhumatismes d’hiver. — Et son cerveau... je ne sais de quoi son cerveau peut être composé, à moins que ce ne soit de choux de Savoie ; mais le vôtre pourra devenir chou-fleur, ce qui est une plus délicate variété de légume. Votre homme physique sera transformé en bœuf salé et en porc grillé, à raison, j’imagine, d’une livre et demie par jour. Vous ferez votre toilette (toujours comme ce délicieux Silas Foster) en rinçant vos doigts, en baignant la partie antérieure de votre figure dans un petit pot de fer-blanc, sur le seuil de la porte, et en démêlant votre chevelure avec un petit peigne de poche en bois, devant un miroir grand de sept ou neuf pouces. Votre unique passe-temps sera de fumer quelques viles bribes de tabac dans un petit brûle-gueule.

« — Je vous en prie, épargnez-moi ! criai-je. La pipe n’est pas la seule distraction de Silas Foster.

« — Votre littérature, — continua Zénobie, charmée apparemment de sa description, — sera l’almanach du fermier, car je remarque que votre ami Foster ne s’élève pas dans ses lectures jusqu’au journal. Lorsque, à de rares momens, il vous arrivera de vous asseoir, vous commencerez à dormir en annonçant par vos ronflemens la nouvelle de votre sommeil, juste comme il fait, et, invariablement après le souper, vous serez interrompu dans votre somme par la future mistress Coverdale qui, en vous secouant, vous invitera à aller au lit. Les dimanches, vous mettrez un habit bleu avec des boutons en métal, et vous ne penserez à rien autre chose, sinon à flâner le long des murs et des palissades, vous émerveillant à voir pousser le blé. Vous finirez par vous connaître en bœufs, par avoir une inclination à visiter les étables des cochons, à faire des calculs sur le poids probable de ces animaux lorsqu’ils auront été convenablement nourris et élevés. J’ai déjà observé que vous commencez à prendre un accent traînard. Je vous en prie, si vous avez composé aujourd’hui quelque poésie, récitez-nous-la avec ce nouvel accent.

« — Coverdale a abandonné la poésie, dit Hollingsworth; imaginez-le donc un peu écrivant un sonnet avec des doigts comme ceux-là. Une vie laborieuse a cela de bon, qu’elle chasse de l’homme tous les non-sens et toutes les chimères de l’imagination, pour ne lui laisser que ce qui lui est véritablement et essentiellement propre. Si un fermier peut faire des vers en labourant, c’est que sa nature insiste et le pousse; si tel est le cas, alors qu’il les fasse, au nom du ciel! »


Dans cette Arcadie entreprise en l’honneur du progrès et où la nature individuelle de chacun, au lieu de se développer, se rapetisse; dans cette Arcadie fondée sur des principes faux, on doit s’attendre à ce que tous les sentimens et toutes les affections seront faux et artificiels. La passion par excellence, l’amour, ne tarde pas à s’introduire dans la petite communauté; elle y prend un langage et des allures en harmonie avec cette société excentrique. Nos quatre rêveurs aiment, ou plutôt trois d’entr’eux aiment, et un seul est aimé : c’est Hollingsworth. Cet homme égoïste, ce philanthrope sec et obstiné, cette utopie vivante, a conquis le cœur des deux jeunes femmes Zénobie et Priscilla, car Hollingsvvorth possède cette sorte de fascination magnétique qui distingue ordinairement les oiseaux de proie intellectuels de son espèce et agit très souvent sur les femmes comme Zénobie, douées d’intelligence et privées de sagacité, incapables de justifier leurs passions, de discerner un être réellement digne d’être aimé, incapables de découvrir un faquin sous des apparences élégantes et un insensé sous les apparences du génie. Zénobie est une de ces créatures : elle a aimé jadis un être monstrueux, cynique, immoral, dont l’ame honteuse se trouvait revêtue d’une grande beauté extérieure, — et elle a été trompée. Maintenant elle se tourne du côté d’Hollingsworth, un homme dont le cœur est entièrement desséché, dont les affections ont été fondues au feu ardent de l’utopie comme une substance onctueuse et douce qui serait soumise à l’action d’un feu de forge, — et elle sera encore trompée; seulement cette fois elle en mourra : deux erreurs aussi impardonnables veulent un châtiment exemplaire. La fière Zénobie, la promotrice des droits de la femme, courbe la tête devant cet indomptable utopiste. Il la raille, il jette la malédiction sur ses idées, il condamne ses projets d’émancipation des femmes, il foule aux pieds tout ce dont elle est fière, et la passion de Zénobie n’en est que plus grande; elle implore la pitié du rêveur, et s’abaisse jusqu’à reconnaître elle-même son infériorité. Un jour, après une violente dispute sur les droits de la femme, Coverdale surprend Zénobie serrant avec effusion la main d’Hollingsworth. Cette créature en révolte contre le monde entier vient se briser contre les limites que la nature a assignées à son sexe, et les passions de son cœur donnent un démenti aux théories de son intelligence. Quant à Priscilla, elle s’attache à Hollingsworth comme le lierre au chêne, elle va vers lui en chantant comme l’oiseau vers le serpent. La situation la plus équivoque est celle de Miles Coverdale : il n’oserait pas être amoureux de Zénobie, il aime secrètement Priscilla et n’en dit rien; enfin, durant tout cet imbroglio d’intrigues, de conversations, de serremens de main énigmatiques, Miles Coverdale joue assez bien le rôle de l’amoureux transi des comédies et des romans.

Ces deux personnages de Zénobie et d’Hollingsworth, parfaitement faux dans la nature, sont très vrais dans le temps où nous vivons. Ce sont deux contemporains. N’avez-vous pas rencontré Zénobie? n’avez-vous pas causé avec Hollingsworth’? n’avez-vous pas été témoin de cette horrible exploitation de l’homme par l’homme, de cette servitude morale imposée à une créature faible et passionnée par quelque rêveur despotique ou quelque charlatan audacieux? Hollingsworth se laisse tranquillement aimer; il va à son but par tous les moyens, même par les sentimens qu’il inspire. Zénobie lui sera d’un grand secours pour la réalisation de ses plans; quand elle ne lui sera plus utile, il saura bien briser ce fragile instrument; Zénobie sera sacrifiée à la réformation des criminels. Cependant Hollingsworth ne se borne pas à la conquête de Zénobie, il cherche partout autour de lui des partisans et entreprend la conversion de Coverdale. Tout hésitant et timide qu’il soit, ce dernier a cependant la force de répondre non. C’est une scène curieuse que celle-là; un jour où Coverdale témoigne certaines appréhensions sur la réussite de leur entreprise socialiste, Hollingsworth le prend au mot, il lui propose d’être son disciple et de l’aider à réaliser ses propres utopies.


« Mais, lui dis-je, vous qui n’avez aucune fortune, d’où tirerez-vous le capital énorme qui est nécessaire pour une telle entreprise? State-Street [4], j’imagine, ne déliera pas les cordons de sa bourse pour venir en aide à une telle spéculation.

« — J’ai les fonds, au moins ceux qui sont nécessaires pour commencer, dit-il. Ils peuvent être réalisés dans un mois, si cela est nécessaire.

« Je pensai aussitôt à Zénobie. Ce ne pouvait être que sa fortune qu’Hollingsworth songeait à s’approprier pour la dépenser si follement...

« — Et n’avez-vous pas de regrets, demandai-je, à abandonner ce beau système de vie nouvelle dont nous avons jeté les fondations, qui commence maintenant à fleurir, et qui est plein d’espérances? Qu’il est beau, et, autant que nous avons pu nous en convaincre jusqu’à présent, qu’il est praticable!, Les siècles précédens ont attendu notre arrivée, et nous voilà enfin, nous, les premiers qui ayons essayé de faire de notre existence mortelle une vie d’amour et de fraternité réciproque! Hollingsworth, je tremblerais d’avoir sur ma conscience la ruine de cette entreprise.

« — Eh bien ! que la responsabilité en retombe tout entière sur moi! dit Hollingsworth en fronçant ses noirs sourcils. Je vois clair dans ce système. Il est plein de défauts irrémédiables, damnables; du commencement à la fin, il n’est que défauts et défauts. Je le serre dans ma main et je ne lui trouve aucune substance. Ce système n’a rien de commun avec la nature humaine... Ce que je désire savoir de vous, continua Hollingsworth, vous pouvez me le dire d’un seul mot. Puis-je compter sur votre concours pour la réalisation de mon plan? Associez-vous à ma pensée, soyez mon frère. Cet acte donnera à votre vie ce qui lui manque, vous me l’avez dit souvent, un but digne de dévouement, digne du martyre, si Dieu jugeait convenable de nous soumettre à cette épreuve. C’est pour remplir votre vœu que je vous fais cette proposition. Vous pouvez rendre de grands services au genre humain. Je puis si bien diriger vos facultés particulières dans cette entreprise, qu’aucune d’elles ne restera inactive. Mettez votre main dans la mienne, et, à partir de ce moment, vous ne sentirez plus la langueur et les vagues misères d’un homme indolent ou à demi occupé. Votre vie n’aura peut-être plus cette beauté mélancolique et indécise d’aujourd’hui, mais elle gagnera en force, en courage, en indomptable volonté ; elle prendra toutes les vertus qu’une noble et généreuse nature peut désirer. Nous réussirons; nous ferons de notre mieux pour rendre service à ce misérable monde, et le bonheur, qui n’arrive jamais qu’accidentellement, viendra nous trouver à l’improviste.

« Son intention semblait être de ne pas en dire davantage; mais, après qu’il eut cessé de parler, ses grands yeux se remplirent de larmes, et il me tendit ses deux mains.

« — Coverdale, murmura-t-il, il n’y a pas dans le monde d’homme que je puisse aimer autant que vous, si vous le voulez. Ne m’abandonnez pas ! »


La conversation dure long-temps. Coverdale hésite, et Hollingsworth s’écrie enfin :


« Je dois savoir quelle est votre réponse. Voulez-vous vous dévouer, sacrifier tout à cette grande fin et rester mon ami pour toujours?

« — Au nom du ciel, Hollingsworth, continuai-je, sentant la colère me gagner et satisfait de ma colère, parce que c’était ma seule ressource pour m’opposer à son indomptable volonté, à sa terrible concentration de caractère; — ne pouvez-vous pas concevoir qu’un homme puisse désirer le bonheur du monde et y travailler sans suivre précisément le plan que vous vous êtes tracé? Allez-vous abandonner un ami comme indigne, parce qu’il se sera appuyé sur son droit individuel et aura voulu regarder à travers ses lunettes au lieu de regarder à travers les vôtres ?

« — Soyez avec moi, dit Hollingsworth, ou contre moi : il n’y a pas un troisième choix à faire.

« — Eh bien ! alors acceptez mes paroles comme l’expression de ma décision. Je doute de la sagesse de votre plan, et en outre je crains grandement que les méthodes par lesquelles vous comptez l’établir ne puissent supporter l’examen d’une conscience tout-à-fait franche.

« — Ainsi vous ne voulez pas vous unir à moi?

« — Non.

« Jamais ce monosyllabe ne m’a coûté à prononcer et ne me coûtera probablement dans l’avenir la millième partie des efforts qu’il me fallut faire pour le proférer... »


Coverdale, après cette rupture, se décide à quitter la ferme pour quelque temps. Cette querelle lui fournit un prétexte pour se séparer d’une société qui commençait à l’opprimer comme un cauchemar. Dans la compagnie de ces rêveurs, ses facultés perdaient leur équilibre, ses sentimens leur force; la réalité perdait de son empire salutaire sur son esprit. «Aucun homme sagace, dit-il très judicieusement, ne gardera long-temps sa pénétration, s’il vit exclusivement parmi des réformateurs, si, retournant de temps à autre au milieu du vieux système établi, il ne cherche pas à contrôler ses nouvelles observations et à les considérer de ce point de vue antique. Il était temps pour moi de sortir de là et d’aller causer un peu avec les conservateurs, les écrivains du North American Review, les marchands, les politiques, les professeurs de Cambridge. » D’ailleurs il découvrait chaque jour un nouveau défaut dans l’association : tantôt il remarque qu’on a oublié de fixer un lieu pour l’établissement d’un cimetière, une autre fois qu’on n’a pas songé à régler le cérémonial des mariages, comme si ces oublieux utopistes ne devaient jamais mourir et pensaient pouvoir régénérer le monde par un célibat éternel. D’autre part, peut-être trouverait-il à la ville des renseignemens sur certains mystères qui, depuis quelque temps, inquiétaient son esprit et piquaient sa curiosité. Dégoût, ennui, curiosité le poussent donc à la fois à quitter la ferme.

Cette bizarre histoire, très compliquée sous sa simplicité apparente, devient ici plus équivoque que jamais. La conscience de tous ces personnages n’est pas saine, comme on le voit; les notions du bien et du mal, de l’honneur et de la vertu, en passant dans leur esprit, s’y sont défigurées. Comment peut-on arriver, par exemple, à mettre tout son cœur dans des passions fausses comme Zénobie? Comment peut-on arriver, comme Priscilla, à aimer sans avoir conscience de son amour, à aimer servilement pour ainsi dire? Un mystère enveloppe l’existence de ces deux femmes. Pendant qu’il était à la ferme, Coverdale a reçu deux visites singulières : l’une, celle d’un pauvre vieillard nommé Moodie, qui s’est informé avec soin de Zénobie et de Priscilla. Zénobie aime-t-elle Priscilla? a demandé le vieillard; puis, caché derrière les arbres, il a contemplé avec ravissement la belle figure de Zénobie comme peuvent seuls le faire un père ou un amant. Une autre fois, pendant que Coverdale se reposait après ses travaux, un étranger s’est approché de lui, et avec une familiarité insultante il s’est enquis de certaines particularités sur l’existence présente de Zénobie et de Priscilla. Coverdale répond avec défiance aux questions de ce personnage doué d’une belle figure, mais suintant pour ainsi dire par tous les pores l’immoralité et la friponnerie. « Sa beauté, dit M. Hawthorne, semblait un masque; on eût dit qu’il était facile de la lui ôter. et qu’une fois ce masque enlevé, on trouverait au-dessous le vrai visage, un visage de nain difforme ou une affreuse tête de mort. » Sa vilaine ame mettait sur des traits parfaitement réguliers quelque chose de plat et de vulgaire, et, comme il arrive assez ordinairement aux coquins, sa beauté semblait d’emprunt. Ce personnage a donné sa carte à Coverdale, qui a pu y lire ces mots : Westervelt, docteur-médecin. Évidemment, ce Westervelt est un aventurier ou un charlatan. Maintenant, rappelez-vous les tremblemens nerveux de Priscilla, rappelez-vous que toute sa constitution la prédispose à subir l’influence magnétique, que son faible caractère la rend la proie de la volonté du premier venu, et vous commencerez à comprendre pourquoi M. Westervelt, docteur-médecin, s’enquiert d’elle avec tant de soin, pourquoi Hollingsworth l’a amenée à la ferme en recommandant à Zénobie de veiller sur elle, pourquoi le vieux Moodie est venu demander si Zénobie aimait la pauvre fille et si elle était bien réellement en sûreté.

Coverdale prend donc congé de Zénobie et de Priscilla, il se rend à la ville. Or, dès les premiers jours de son arrivée, comme il est occupé en sa qualité de poète à observer les petits incidens du voisinage et tous ces petits mouvemens de la vie qui témoignent, jusque dans le lieu le plus solitaire et le plus resserré, de l’activité de la nature, — les enfans jouant aux fenêtres, les chats errant sur les gouttières, les tourterelles roucoulant dans leur colombier, — il aperçoit précisément ce même Westervelt à une fenêtre en face de la sienne. Westervelt fait un signe, et bientôt apparaît Zénobie que Coverdale avait laissée à la ferme peu de jours auparavant, et qui n’avait témoigné aucune envie de s’en éloigner. Coverdale redoute quelque catastrophe. Il va rendre visite à Zénobie, et la trouve en compagnie de Priscilla et de Westervelt. L’affreuse vérité commence à luire à ses yeux : Priscilla est la victime de ce charlatan; Priscilla est la dame voilée dont tout le monde, quelques mois auparavant, était allé admirer la clairvoyance magnétique. Il la presse de partir avec lui pour Blithedale, afin d’échapper à la tyrannie du misérable charlatan; mais telle est l’influence de Westervelt sur Priscilla, qu’un seul mot de lui suffit pour l’arracher aux conseils de Coverdale. Quel rôle joue donc Zénobie, qui, présente à cette scène, n’a pas trouvé un mot à dire en faveur de Priscilla, et quelle influence Westervelt exerce-t-il aussi sur elle? C’est en ce moment que Coverdale pense au vieux Moodie, vieux vagabond fort singulier, qui gagne sa vie en vendant des bourses et d’autres petits articles de fantaisie dans les lieux publics et les cafés. Le poète Coverdale avait toujours été frappé de ses habitudes timides et mystérieuses. Il aimait à le voir dans les lieux les plus fréquentés marcher sur la pointe du pied, passer sans être vu, apparaître tout à coup devant vous et vous offrir sa marchandise en chuchotant à votre oreille, puis disparaître comme un rat qui a regagné son trou. D’où cette extrême timidité pouvait-elle provenir? était-ce cette timidité qu’engendrent les longues misères, les vêtemens en haillons, la nécessité de supporter sans pouvoir se défendre les railleries et les brusqueries des acheteurs dont dépendait le soutien de son existence? Coverdale se met à la recherche du vagabond, et le retrouve dans un de ces cafés où il avait l’habitude de se rendre dans les nuits de sa jeunesse, — alors, dit-il, qu’il n’était ni tempérant ni sage. Là il prend à part le vieux Moodie, et obtient de lui non sans peine qu’il lui raconte son histoire.

Le vieux Moodie avait connu des jours meilleurs, et s’appelait jadis Fauntleroy. C’était un homme d’un méprisable caractère, et qui mettait tout son bonheur dans l’éclat et le luxe extérieurs. Ruiné par suite de ses prodigalités vaniteuses, il avait commis un crime, un vol ou un faux, et était parti laissant une jeune fille qui avait été recueillie par ses parens. L’enfant qu’il abandonnait ainsi était précisément cette belle Zénobie, véritable portrait de sa première existence, orgueilleuse et superbe extérieurement, artificielle au fond. Après ses désastres, Fauntleroy avait fui dans les états du nord, et alors son caractère avait changé subitement; il était devenu aussi timide, aussi servile, aussi craintif qu’il avait été jadis fastueux et arrogant. D’un second mariage avec une pauvre femme du peuple, il avait eu une petite fille, Priscilla, image vivante à son tour de sa seconde existence. Timide, sans volonté, sans caractère, cette enfant, à mesure qu’elle avait grandi, avait présenté tous les types d’une susceptibilité nerveuse excessive, qui l’avait fait surnommer par les voisins la petite prophétesse, et avait attiré l’attention d’un de ces charlatans si communs aux États-Unis, où le charlatanisme médical règne en maître. Vous savez le reste; ce charlatan, c’est Westervelt; il a fait de Priscilla un moyen de fortune; c’est pour continuer à grossir cette fortune qu’il est allé la chercher à Blithedale, où elle avait trouvé un refuge, et si Zénobie ne peut protéger sa sœur, c’est que Westervelt a été lui-même le séducteur de Zénobie, qu’il l’a, dit-on, épousée secrètement, et qu’elle est engagée à lui par je ne sais quels liens honteux qu’elle ne peut rompre.

Quelque temps après avoir découvert cette vilaine et triste histoire, dont on a pu lire mainte fois l’équivalent dans notre Gazette des Tribunaux, — et qui a tout-à-fait la tournure des crimes modernes, où dominent souvent un certain charlatanisme scientifique et une certaine exploitation philosophique de la niaiserie d’autrui, — Coverdale, au milieu d’une excursion, s’arrête dans un petit village du Massachusetts, et entre dans une salle où les paysans yankees sont venus contempler les miracles et les prodiges d’une séance de magnétisme. Ici l’auteur nous fait assister au spectacle des superstitions modernes, qui font regretter les sorcières et le sabbat. Dans la foule, Coverdale retrouve Hollingsworth en proie, comme lui, à un pressentiment sinistre, et en effet leur pressentiment ne les trompe pas : le magicien, c’est Westervelt; la dame voilée, c’est Priscilla. Hollingsworth s’élance sur le théâtre, arrache Priscilla à la domination de son tyran, et la reconduit à Blithedale comme à un port de sûreté.

Coverdale ne tarde pas, lui aussi, à regagner Blithedale. En approchant de la ferme, il entend des cris joyeux; il se cache pour observer la cause de cette joie, et qu’est-ce qu’il aperçoit ? Tous nos réformateurs en habits de fantaisie et se donnant le plaisir d’un bal masqué dans les bois. Cette scène n’est qu’un incident; mais elle est trop curieuse et elle fait naître trop de réflexions pour que nous la passions sous silence.


« En longeant le pâturage, j’entendis des voix et un grand rire provenant de l’intérieur du bois. C’étaient des voix masculines et féminines, non-seulement les voix de ténor des jeunes gens, mais les voix de basse des hommes faits qui éclataient joyeusement, semblables aux tuyaux d’un orgue solennel qui ferait entendre des airs de danse. Il n’y avait pas une de ces voix que le ne connusse mieux que la mienne; il n’y avait pas un de ces rires dont les cadences ne me fussent familières. Cette portion du bois retentissait aussi bruyante que si Comus et sa bande étaient venus tenir leurs banquets dans quelqu’un de ses fourrés solitaires. Je me cachai autant que possible, et sans crainte d’être découvert, je vis à travers les branches ombreuses une réunion d’étranges figures; elles apparaissaient, s’évanouissaient, revenaient confusément, étincelantes sous les rayons interceptés du soleil.

« Au milieu était un chef indien avec son manteau, ses plumes et son tomahack levé; près de lui, la déesse Diane, le croissant sur la tête, accompagnée d’un gros chien, faute de biche aux pieds rapides, et tirant une flèche de son carquois. Elle la lança à l’aventure; cette flèche vint piquer précisément l’arbre derrière lequel j’étais caché. Un autre groupe était composé d’une servante bavaroise, d’un nègre de la véritable race de Jim Crow [5], d’un ou deux forestiers du moyen-âge, d’un bûcheron du Kentucky avec son habit de chasse et ses bottes de cuir de daim, d’un shaker vénérable, gracieux, réservé, à vêtemens droits et carrés, au chapeau à larges bords. Des bergers de l’Arcadie et d’allégoriques figures dignes du poème de la Reine des fées étaient bizarrement mêlés avec tous ceux-là. Se donnant le bras, ou mêlés confusément ensemble et d’une manière antithétique, marchaient côte à côte des puritains renfrognés et de gais cavaliers, des officiers de la révolution avec leur chapeau à trois cornes et leur queue plus longue que leur épée. Une petite bohémienne brune, vive, aux cheveux noirs, un châle rouge sur la tête, allait de groupe en groupe, disant la bonne aventure par l’inspection des lignes de la main, et Moll Pitcher, la fameuse sorcière de Lynn, armée du manche à balai, se dressait au milieu de tous ces masques comme pour annoncer que ces apparitions étaient le résultat de son art nécromantique. Cependant Silas Foster, qui près de là était appuyé contre un arbre, vêtu de son habituelle blouse bleue et fumant un brûle-gueule, faisait plus pour désenchanter cette scène avec son regard d’yankee observateur, sarcastique et rusé, que n’auraient pu faire, pour la rendre fantastique et étrange, vingt sorcières et vingt nécromanciens.

« Un peu plus loin, quelques domestiques et quelques échansons, tous vêtus à l’ancienne mode, tous avec des nez démesurément rouges, préparaient un dîner sur la terre couverte de mousse et de feuilles, pendant qu’un gentleman cornu et à longue queue (que je reconnus pour être le musicien endiablé qui se montra autrefois à Tam O’Shanter) préparait son violon et invitait toute cette société bigarrée à une danse générale avant de prendre part au festin. Ils se prirent les mains et formèrent une ronde, tournant avec tant de rapidité, de folie et de gaieté au son de cette musique satanique, que toutes les bizarreries particulières du trémoussement de chacun d’eux se fondaient dans une sorte d’unité compliquée capable de tourner la tête des simples spectateurs; puis ils s’arrêtèrent tout à coup et partirent d’un grand éclat de rire. En même temps les feuilles d’automne, qui, pendant toute la journée, avaient hésité à se détacher, ébranlées maintenant par le mouvement de l’air, vinrent en tourbillonnant tomber comme une averse sur les joyeux amis.

« Puis, comme ils reprenaient leur souffle, il s’ensuivit un silence au milieu duquel, chatouillé par l’idée de surprendre mes graves compagnons occupés à des mascarades, je ne pus m’empêcher d’éclater à mon tour.

« — Chut! dit la jolie bohémienne; qui donc est-ce qui rit?

« — Quelque profane indiscret, dit la déesse Diane. Je vais lui envoyer une flèche dans le cœur ou le changer en cerf, comme je fis autrefois pour Actéon, s’il s’avise de regarder par derrière les arbres.

« — Je vais scalper sa chevelure, dit le chef indien, brandissant son tomahawk et lui faisant pourfendre l’air.

« — Je lui ferai prendre racine dans la terre au moyen d’un enchantement que j’ai au bout de ma langue ! cria la sorcière Moll Pitcher, et la mousse croîtra sur lui avant qu’il ne soit délivré.

« — La voix était celle de Miles Coverdale, dit le musicien endiablé en remuant la queue et en secouant ses cornes; c’est ma musique qui l’a attiré ici. Il est toujours prêt à danser aux sons de la musique du diable.

« Une fois avertis, ils reconnurent tous ma voix à la fois et s’écrièrent simultanément :

« — Miles! Miles! Miles Coverdale, où êtes-vous? Zénobie! reine Zénobie! voilà un de vos sujets qui se cache dans les bois. Commandez-lui d’approcher et de vous rendre ses hommages.

« La troupe fantastique se mit à courir tout entière à ma poursuite, si bien que j’avais l’air d’un poète poursuivi par des chimères »


La scène est charmante vraiment, mais quels singuliers réformateurs! Pauvres enfans qui avez entrepris de régénérer le monde! cette mascarade est une scène du Décaméron, une scène de la comédie italienne, une scène des Joyeuses Commères de Shakspeare; c’est un de ces divertissemens que vos ancêtres qualifiaient de païens, un de ces scandales, comme ils disaient encore, qu’ils avaient interdits, et que le sévère John Endicott fit cesser dès son arrivée dans la Nouvelle-Angleterre, comme M. Hawthorne le raconte lui-même. L’association joyeuse de Blithedale ne s’étendra jamais décidément jusqu’aux dernières limites du monde.

Le dénoûment de cet étrange récit est tragique. Coverdale s’aperçoit, dès les premiers mots de Zénobie et d’Hollingsworth, que l’amitié qui les unissait est morte, et que désormais tout est fini entre eux. Hollingsworth a pris pour prétexte de sa rupture la conduite de Zénobie envers Priscilla et l’abandon dans lequel elle l’a laissée; il l’accuse presque de connivence avec Westervelt; ce n’est là pourtant que la raison apparente. La vraie raison peut-être, c’est que la fortune de Zénobie est compromise, et que Zénobie ne peut plus par conséquent lui être d’aucun secours pour la réalisation de ses plans. Fidèle à ses froides abstractions, Hollingsworth brise le cœur de la femme qu’il n’a jamais aimée réellement, mais dont il a toléré l’amour tant que cet amour pouvait lui être utile. Une rupture éclate, pleine de reproches amers, d’accusations, de larmes, une de ces ruptures dans lesquelles les amis unis depuis long-temps, et qui vont devenir ennemis ou indifférens l’un à l’autre, se découvrent mutuellement avant la séparation tous les mauvais instincts, toutes les pensées criminelles, tous les desseins égoïstes qu’ils ont surpris l’un chez l’autre durant leur longue liaison. Après cette rupture, Zénobie confie à Coverdale son dessein de s’éloigner pour toujours et lui fait ses adieux. Coverdale, inquiet et plein de soupçons terribles, erre toute la soirée jusqu’au moment où la pensée du suicide de Zénobie prend enfin possession de son esprit. Obéissant à une mystérieuse inspiration, il vient réveiller Hollingsworth et Silas Foster, leur communique ses soupçons et les engage à venir avec lui à la recherche du corps. C’est une très belle scène que celle-là. La conversation à voix basse de Coverdale et d’Hollingsworth sous les croisées de la ferme, l’apparition du vieux Silas Foster en bonnet de nuit et mettant la tête à la fenêtre pour s’informer de la cause de ce bruit, son ébahissement lorsqu’il est invité à accompagner les deux amis, son incrédulité lorsqu’il apprend que Zénobie s’est noyée et les plaisanteries hors de saison de cette rude nature rustique, la recherche du cadavre, l’agitation empressée d’Hollingsworth et de Coverdale, la froide lenteur de Silas Foster sondant les ondes avec autant de prudence indifférente que s’il péchait le saumon, la description du cadavre retiré des ondes sous les blanches clartés de la lune, — tout cela compose un tableau nocturne profondément sinistre. Ainsi finit le Roman de Blithedale. Toutes ces passions romanesques, toutes ces ardeurs chimériques se terminent par la plus grande des réalités, la mort. Le suicide était la fin naturelle du livre, car ce crime contre nature est le châtiment inévitable des existences fausses, des passions artificielles. Quand la vie est établie sur des principes faux et que par conséquent elle ne peut plus se continuer, le suicide est le dénoûment logique de la crise. Et ainsi l’éternel régulateur du monde a donné pour châtiment aux désirs qui s’échappent hors des bornes de la nature un forfait également contraire à la nature.

Nous avons essayé de donner une idée de ce livre subtil et qui se dérobe à l’analyse. Le Roman de Blithedale a des parties excellentes, mais il est trop métaphysique, et l’élément dramatique du roman est pris dans un monde trop exceptionnel. Sous ce rapport, nous préférons certains autres livres de M. Hawthorne; mais ce qui est digne de tout éloge, c’est le style. D’un bout à l’autre du récit, il court tantôt rapide, tantôt capricieux, tantôt voluptueux et immatériel. Jamais M. Hawthorne n’avait déployé autant de qualités descriptives et de puissance d’expression. Parmi les merveilleuses descriptions que contient le Roman de Blithedale, nous citerons celles de l’ermitage de Coverdale à Blithedale, du café où il rencontre le vieux Moodie, de la salle de village où il assiste à une séance magnétique. Tous ces lieux, vulgaires par eux-mêmes, prennent, décrits par la plume de M. Hawthorne, des apparences de palais, des aspects tels que ceux que pourraient présenter les retraites de Puck et d’Ariel. Son style est, pour ainsi dire, impersonnel; il enveloppe sa pensée, mais il ne lui impose pas un vêtement nécessaire; il est mystérieux quand la pensée est mystérieuse, subtil quand la pensée est subtile, ferme enfin quand elle est ferme.

Quelles conclusions tirer d’un tel livre? Écoutons M. Hawthorne lui-même; il décrit ses impressions en assistant à une séance de magnétisme.


« Près de moi un homme pâle, en lunettes bleues, racontait des histoires plus étranges que toutes celles qu’on pourrait entasser dans un roman; il les racontait avec une simplicité et une précision telles, il y mêlait si peu d’imagination, que ceux qui écoutaient étaient irrésistiblement portés à accepter ces récits comme vrais et à les ranger dans la catégorie des faits établis. Il cita des exemples du pouvoir miraculeux qu’un être humain peut avoir sur la volonté et les passions d’un de ses semblables; cette domination était telle que le chagrin le plus fixe, le plus enraciné dans le cœur disparaissait comme une ombre, et que l’amour le plus indestructible et le plus ancien se fondait comme une vapeur. Au commandement du sorcier, la jeune fille qui sentait encore sur ses lèvres le baiser brûlant de son amant se détournait de lui avec une indifférence glaciale; la jeune femme nouvellement veuve, et dont le cœur, aurait-on dit, était enfermé pour toujours dans la tombe avec la dépouille de son jeune époux, pouvait oublier cette mémoire chérie avant que le gazon eût commencé à pousser autour de la pierre du tombeau. La mère qui serrait avec tendresse son enfant sur son sein et l’abreuvait de son lait était capable de l’abandonner. Le caractère humain n’était plus que de la cire entre les mains de ce sorcier, et crimes et vertus n’étaient plus que les formes différentes qu’il lui convenait d’imprimer à cette cire. Le sentiment religieux était une flamme sur laquelle il pouvait souffler, une étincelle qu’il pouvait éteindre. Inexprimables étaient l’horreur et le dégoût que j’éprouvais en prêtant l’oreille et en réfléchissant que, si par hasard ces choses pouvaient être croyables, alors tout ce qui est doux et pur dans notre vie présente serait avili, l’idée de la responsabilité éternelle de l’homme deviendrait ridicule, l’immortalité serait impossible et ne vaudrait pas la peine d’être acceptée ; mais.je serais mort sur la place plutôt que de croire à cela.

« L’époque des esprits frappeurs (rapping spirîts) avec toutes les merveilles qui ont suivi, — telles que tables enlevées par des agens invisibles, cloches qui sonnent d’elles-mêmes aux funérailles, musique spectrale exécutée sur des harpes, — n’était pas encore arrivée. Hélas ! mes compatriotes, je crains que nous ne vivions dans un siècle mauvais. Si tous ces phénomènes ne sont pas pur humbug au fond, tant pis pour nous, car que peuvent-ils signifier, spirituellement parlant, si ce n’est que l’ame de l’homme est descendue au point le plus bas qu’elle ait encore atteint depuis qu’elle a été incarnée dans le corps mortel? Dans sa marche éternelle, on dirait que l’humanité est en train de descendre avec rapidité au lieu de monter, et c’est ainsi que nous nous trouvons arriver sur un même rang avec des êtres que la mort, en punition de leur vie mauvaise et grossière, a dégradés et a placés au-dessous de l’humanité. Pour être capables d’entretenir des relations avec des esprits de cet ordre, il faut que nous soyons plongés et que nous rampions dans quelque élément plus vil que la poussière terrestre. Ces esprits, s’ils existent, ne sont que les ombres de la vie mortelle qu’ils ont menée, ce sont des proscrits, des êtres rejetés, jugés indignes du monde éternel, et ainsi, pour adopter la supposition la plus favorable, descendant graduellement dans le néant absolu. Moins nous aurons de choses à leur dire, mieux cela vaudra pour nous, si nous ne voulons pas partager leur sort. »


Je partage entièrement en cela l’opinion de M. Hawthorne : les personnages de son livre sont la preuve la plus évidente des craintes qu’il exprime. Oui, l’ame humaine est en train de se pervertir; la vie humaine, par tous pays, tend à se dégrader, et la preuve la plus évidente de ce fait, c’est que les actions de l’homme ne sont plus jugées selon les règles éternelles du juste et de l’injuste, ni pesées avec les balances éternelles et qu’elles ne peuvent plus l’être. Les actions de l’homme ont aujourd’hui un caractère vague et équivoque qui les soustrait à une appréciation précise et simple. Dans quel temps, à quelle époque ont existé des êtres tels qu’Hollingsworth et Zénobie? Comment apprécier leurs actes? Sont-ils criminels? Personne ne voudra le dire et n’osera le dire. Sont-ce d’honnêtes gens dans le sens strict du mot et selon la morale admise de tout temps? Non certes. Que sont-ils donc? Les langues humaines n’ont pas encore trouvé un mot pour exprimer ce qu’ils sont, mais il faudra qu’elles en trouvent un, car la famille à laquelle appartiennent ces personnages devient chaque jour plus nombreuse. A défaut d’un autre mot, nous dirons que ce sont des personnages équivoques. Ils ont des vertus, ces êtres-là; oui, des vertus, mais inefficaces et demeurant à l’état d’abstraction, et ils ont des pensées telles que n’en ont jamais eu de vrais coupables. Ils ne sont ni pervers, ni vertueux, ni corrompus, ni innocens; ils échappent au jugement des hommes, ils sont en dehors des lois de Dieu, et pourtant ils ne sont pas régis par les lois du diable. Le nombre des hommes qui sont pareils à ces damnés de Dante que le ciel repousse et dont l’enfer ne veut pas est grand aujourd’hui. Les affections, les sentimens, les pensées, les superstitions même, tout cela commence à n’avoir plus rien d’humain. Ce sont des sentimens, des affections et des superstitions tellement en dehors de notre nature, qu’ils demanderaient d’autres conditions d’existence, d’autres règles morales, une autre atmosphère, une autre planète. Tout cela n’est pas seulement extra-humain; mais, comme le dit très bien M. Hawthorne, cela est inférieur à l’humanité. Nous ne pouvons mieux faire, pour expliquer notre pensée, que de citer la fameuse légende musulmane dont un philosophe qui nous est cher a fait maintes fois un si éloquent usage. Sur les bords de la Mer-Morte, il y avait jadis un peuple singulièrement impie et corrompu. Dieu envoya Moïse pour le convertir. L’envoyé de Dieu perdit ses peines; les impies riaient de lui et de ses sermons. Alors Moïse, pour le punir, transforma ce peuple en un peuple de singes. Depuis ce temps, ces malheureux gambadent, courent, grimpent aux arbres, grimacent et ricanent comme les singes; seulement, de temps à autre, ils se rappellent vaguement qu’ils ont été des hommes. Alors ils interrompent leurs actes lubriques, leurs gestes obscènes, et ils deviennent pendant quelques instans rêveurs et tristes. Méditons cette tradition; elle renferme un sens terrible, et dont peut-être nous pourrons tirer profit.


EMILE MONTEGUT.

  1. Voyez la livraison du 1er octobre 1852.
  2. Voyez, dans la livraison du 15 avril 1852, une étude sur M. Hawthorne.
  3. Grub-Street, le carrefour des auteurs; — citoyens de Grub-Street, désignation qu’on applique généralement aux auteurs pauvres et vivant dans des greniers.
  4. State-Street, riche quartier de Boston sans doute.
  5. Jim Crow, nom typique de la race nègre, comme John Bull de la nation anglaise, et frère Jonathan de la nation américaine.