Littérature anglaise depuis Scott

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Littérature anglaise depuis Scott
Revue des Deux MondesPériode Initiale, tome 17 (p. 654-686).


DE


LA LITTERATURE ANGLAISE


ACTUELLE




Walter Scott et Byron ne sont plus. D’autres voix, qui émanent de l’Angleterre, expriment ses passions, ses désirs secrets, ses pensées et ses rêves. Écoutons-les attentivement toutes l’une après l’autre, et soyons sûrs qu’elles nous apprendront, non la situation statistique et les affaires matérielles de la nation anglaise, mais quelque chose de mieux, son état moral, les occupations de sa pensée et les préoccupations de son esprit.

On a tort de la croire ébranlée dans ses institutions et sa vie publique : elle aime encore ses souvenirs ; elle ne se détache pas de l’aristocratie. Au sommet de l’édifice on voit toujours la coupole étincelante léguée par la féodalité ; orné de blasons, appuyé sur la propriété, sur la vanité, le souvenir, les passions anciennes et les intérêts présens, son vieux dôme historique rayonne encore.

Elle suit une autre pente : elle est entraînée par un mouvement de luxe, de bien-être, de cosmopolitisme ; mouvement européen. Elle commence à sympathiser avec le continent. Les barrières sont tombées, l’isolement des deux grandes îles s’est effacé, le préjugé populaire a faibli, la rapidité des communications a jeté un pont sur le détroit, et ramené l’Angleterre dans la commune république des peuples modernes. Elle perd son originalité et se tourne vers la France et l’Allemagne. Toutes ses âpres saillies s’aplanissent. Elle n’a plus, dans les hautes régions du moins, ni lugubre humeur, ni anti-gallicanisme forcené. La caricature a limé ses dents : au lieu de mordre, elle sourit. La populace de Londres s’est civilisée. Mme Sand et M. Hugo sont acceptés ; on traduit les romans français, et une Revue spéciale ne vit que des débris de nos Revues morcelées. C’est dans la littérature surtout que se manifeste cette alliance du génie britannique et des forces étrangères. Sa poésie languissante, son drame énervé, sa philosophie empruntée, son roman de fabrique, vont chercher ailleurs une sève qui les fortifie. Ils offrent rarement aujourd’hui cette saveur britannique, ce caractère national, d’un goût quelquefois équivoque, mais toujours puissant, qui signalait les grandes époques littéraires de ce pays. Il n’est pas de l’orgueil anglais d’avouer un tel affaissement, il n’est pas en son pouvoir de le cacher.

Sur les bords d’un lac du Westmoreland, dans une solitude enchantée, vivent deux écrivains vieux et célèbres, et qui sont les monumens de la génération littéraire précédente : Southey, Wordsworth. A Édimbourg, le professeur Wilson, qui dirige le Blackwood’s Magazine, appartient à la même race. Londres voit errer dans ses salons quelques ombres vivantes de ce monde plein de génie : Thomas Moore, Edgerton Brydges, Leigh Hunt, tous amis ou adversaires des Byron, des Scott, des Coleridge, des Lamb, des Hazlitt, des Crabbe, des Mackintosh et des Bentham. — Mais où sont ces derniers ? — La génération nouvelle a-t-elle leurs analogues ou leurs équivalens ? Le contraire est certain. Entre les années 1790 et 1820, le génie anglais, excité à la fois par la terreur et la victoire, par les péripéties d’une puissance chanceuse et l’incertitude d’une splendeur née d’efforts surhumains ; violemment secoué par les craintes, les passions, les espérances d’une lutte acharnée, fit jaillir à la fois tous ses fruits. Il eut de grands poètes, de grands historiens, de grands orateurs. Le regret du passé et le mécontentement du présent se résumèrent en deux expressions européennes : Walter Scott fut l’homme d’autrefois ; il laissa Byron régner dans l’autre sphère. Tous les genres, le drame excepté, furent féconds en œuvres excellentes ; j’excepte le drame ; il avait donné toute sa récolte sous Shakspeare, et c’est une des lois fatales du théâtre, de ne porter qu’une seule moisson dans la vie d’un peuple.

Mais ailleurs que d’énergies diverses éclataient à la fois ! Combien de fortes originalités : la narration vigoureuse et triste du poète Crabbe, les penseurs Coleridge et Wordsworth, l’observation fine et abstraite de Charles Lamb, les arabesques de Hazlitt, la fécondité épique et historique de Southey, la critique sévère ou ingénieuse de Gifford et de Jeffrey, la sagacité historique de Mackintosh, l’éloquence démagogique de Cobbett, les funèbres inventions de Maturin, l’ingénieux éclat des poésies de Moore ! Époque merveilleuse, second printemps de ce génie britannique qui, sous Élisabeth, avait fait éclater sa première sève avec une fécondité analogue.

La génération littéraire de Byron et de Scott reproduisait dans toutes ses nuances la société anglaise en 1800, ses partis, ses humeurs, ses caprices, ses fractions. L’école écossaise, toute critique, se portait juge du camp. L’école irlandaise se vantait de son poète chéri, Thomas Moore, et de son armée d’orateurs. Le puritanisme et les dissenters se faisaient représenter par l’éloquent improvisateur Irving. Il y avait une littérature spéciale, celle des Lamb, des Hazlitt et des Leigh Hunt, qui, vouée au détail, se concentrait dans les murs de Londres, et se laissait accuser de badauderie puérile (cockneysim).Wordsworth avait fondé une secte de poésie intime, où régnait l’analyse psychique, et qui se balançait singulièrement entre le ridicule et le génie. Les divisions politiques fractionnaient encore cet immense morcellement, dont les petits groupes, brillans et orgueilleux, vivaient chacun d’une originalité intéressante. Ainsi s’agitaient mille intelligences fortes ou seulement distinguées, cherchant pour leurs idées et leurs passions, pour leurs théories et leurs vues, les formes les plus vives, l’expression la plus populaire, pendant que lord Byron et Walter Scott, sans vouloir être chefs d’école, dominaient toutes les écoles. Le vrai génie n’appelle personne à son aide, et l’aigle vit seul sur son rocher. S’appuyer sur d’autres pensées et réunir une armée d’attaque, c’est plutôt la révélation d’une faiblesse que le déploiement d’une force. L’impartialité s’accroît à mesure que l’esprit s’élève ; Pope, si dédaigneusement repoussé par les critiques d’Édimbourg, était reconnu par Byron comme le plus habile ouvrier de versification anglaise ; le génie sympathique de Scott admirait l’observation et la profondeur de Crabbe, de cet analyste dur, de cet esprit aigre et poignant, heureux de découvrir la laideur, et de prêter à sa muse une voix criarde et d’inexorables discours.

Cette belle et forte génération ne s’est pas évanouie tout à coup ni tout entière ; elle s’est progressivement éteinte et affaiblie, homme par homme, lueur après lueur, Walter Scott après Byron ; puis Mackintosh, Coleridge, Lamb, Crabbe, ont disparu, laissant derrière eux l’historien-poète Southey ; le chantre de l’Irlande et de l’Orient, Moore ; l’auteur de Gertrude de Wyoming, Campbell, versificateur achevé. Pendant que ces étoiles s’effaçaient du ciel, les derniers mouvemens de la lutte entre l’Angleterre et Napoléon, lutte contemporaine de sir Walter Scott et de lord Byron, mouraient aussi par degrés. L’Europe s’ouvrait pour la Grande-Bretagne, et la Grande-Bretagne pour l’Europe. La paix nouvelle relâchait le lien vigoureux qui venait d’unir pour le combat la démocratie et l’aristocratie d’Angleterre. On s’était serré pour se défendre. Le triomphe assuré, tout se détendit ; les anciennes passions reparurent. La vieille aristocratie, renouvelée par le contrat de 1688, croyait triompher, en 1815, de Napoléon, de la démocratie et de l’Europe ; elle ne tarda pas à comprendre l’illusion de son triomphe. Les idées de réforme n’étaient pas mortes à Waterloo : elles se replièrent sur la Grande-Bretagne victorieuse et paisible, et lui livrèrent un nouveau combat, plus dangereux que le premier. Tout le monde se dirigea vers un mouvement politique. On se souvint que Burke avait demandé l’émancipation des catholiques, Chatham la réforme du parlement, et l’on renoua la chaîne des améliorations progressives introduites dans la civilisation anglaise par l’esprit de discussion et de liberté. A côté des pouvoirs, élémens de la vieille société, un autre pouvoir avait surgi, né du commerce des sciences exactes, de l’expérience et de la richesse publique. Faute d’autre nom, il s’appelait industrie ; ce n’était que l’emploi savant des forces de la nature. Servi par le progrès du temps, la patience et la cupidité, bien plus que par le génie des hommes, il donna naissance à des prodiges. On appliqua les découvertes des aïeux aux besoins des descendans, et le siècle nouveau exploita l’esprit inventif de ceux qui l’avaient précédé : ainsi la vapeur lança les navires à travers la mer ; tous les procédés se simplifièrent ; le bras d’airain des machines remplaça la main coûteuse et rare de l’homme. Les locomotives remplacèrent les poèmes épiques, et il n’y eut pas de roman qui parût plus ingénieux que les cylindres du Mul-Jenny. Toutes les imaginations furent entraînées vers ces miracles de la force brute changée en esclave par l’intelligence persévérante. Cependant le mouvement politique continuait : on abattait le boulevart et la batterie du protestantisme anglais, en rendant la liberté au catholicisme d’Irlande ; la philosophie de Bentham frappait le géant féodal des lois britanniques. Les tories et les whigs se déplaçaient dans le parlement, c’est-à-dire que les soutiens de la prérogative absolue s’effaçaient ; on entendait par opinions tories, ces doctrines de conservation professées naguère par les whigs ; par opinions whigs, les théories de la réforme modérée ; enfin, par opinions radicales, les ardeurs de réforme complète et violente. Ce dernier parti, le plus jeune et le moins prudent, venait d’éclore du sein même de la nouvelle Angleterre ; il fallut céder au temps et changer le mode électoral ; faire plus large part, dans les communes, à la puissance populaire, élargir les voies de la représentation. Des esprits ainsi occupés, livrés à tels intérêts, préparant ou suspendant l’avenir, agités de soins tellement graves, fatigués d’ailleurs d’admiration pour leurs derniers chefs-d’œuvre, ne devaient pas renouveler de si tôt le phénomène littéraire de la génération précédente. Les poètes abondaient, échos affaiblis de la pensée des maîtres, qu’ils développaient en vapeurs harmonieuses ; les historiens devenaient collecteurs de faits plutôt qu’interprètes du passé ; les gens d’esprit exploitaient leur talent au lieu de le suivre. Les Revues servaient encore de nombreux abonnés ; mais ce n’était plus ni l’injustice, ni la verve, ni la satire dialectique des cruels analystes que Byron avait subis et frappés. Ainsi s’annonçait une autre génération littéraire ; armée nombreuse, dont les caractères sont moins prononcés, les haines moins ardentes, les querelles moins vives. Ceux qui la composent ne se dessinent point avec la netteté originale et dans l’attitude hardie de leurs prédécesseurs, et au-dessus d’eux on aperçoit encore les restes vivans de l’ancienne école, qui les dépassent et les dominent.

Parlons de ces maîtres que personne n’a encore abandonnés. Nous ne choisirons que les vivans ; puis leurs fils et leurs élèves se montreront devant nous tour à tour, et nous pouvons promettre, non le mérite des appréciations, mais leur sincérité, un jugement qui ressorte naïvement de nos impressions, la fleur même de nos lectures et de notre intimité prolongée avec cette littérature, surtout l’exil de toutes les banalités, le rejet total des vaines rumeurs que le prospectus ou la satire, la complaisance ou la haine, versent perpétuellement dans l’oreille publique.

Quelques-uns datent de loin : Southey, par exemple, aujourd’hui le patriarche de la doctrine conservatrice et le panégyriste de l’église anglicane ; esprit profond et ardent, colorant sa prose érudite, et qui n’a point perdu, dans son dernier âge, l’inspiration qui étincelle : dans ses vers passionnés. Il était né pour l’épopée, et c’est un des écrivains que le génie français est le moins appelé à comprendre. Notre première révolution donna l’impulsion à son intelligence ; on se rappelle encore le plan de pantisocratie, ou d’égalité complète, qu’il avait conçu ou rêvé avec son ami Coleridge ; ode magnifique, qui n’a qu’un seul tort : elle détruisait l’humanité. Il écrivit ensuite, sous forme de dithyrambe, des narrations aux longs replis, parées de tous les reflets de l’Orient, et diversement jugées ; puis, désabusé jusqu’à l’amertume, comme il arrive à tous ceux qui se sont enivrés de beaux mensonges, il consacra la seconde moitié de sa vie à nier en prose les chimères poétiques de ses premiers ans. Sincère, quoi que l’on ait pu dire, dans sa palinodie, comme dans son enthousiasme, son Histoire de la Marine anglaise et son Livre de l’Église, livres écrits d’un style fier et grave, prouvent que la patience des recherches se concilie aisément avec la grace et la fermeté de la composition. Dans un dernier ouvrage, ses Conversations sur l’avenir, qui ne sont qu’une élégie du passé, son désenchantement devient éloquence ; il doute du renouvellement des destinées humaines, et demande, non sans raison, si l’on est bien sûr que tant de destructions seront fécondes. Question de temps et d’espace que les germes de la civilisation nouvelle se développeront un jour, la chose est peu douteuse ; mais combien de siècles demanderont-ils pour éclore ?

En face de ce philosophe, né dans le peuple et aristocratique par le sentiment, se pose le vieux poète des salons, le chantre des amours et des fées, l’ingénieux Moore, toujours si ironique, et qui n’a point pardonné au pouvoir depuis sa brouille avec le prince-régent. Peut-être Moore et Southey, dans leur irritation poétique, ont-ils exagéré les torts de leurs anciens amis, sans comprendre que toutes les amitiés se composent de mille torts pardonnés. La poésie de Moore est bien connue en France ; poésie de colibri, à l’aile diaprée, au ramage divers, aux mille caprices, prodigue d’émeraudes et de saphirs, et qui a voulu joindre à cette richesse celle d’une érudition empruntée. Le souffle lyrique est en lui. Sa prose, trop maniérée, atteint souvent l’effet qu’elle cherche toujours. Comme Southey, il a le sentiment du rhythme, l’éclat de l’image, le secret de l’harmonie ; il est poète.

Thomas Campbell, qui depuis long-temps a renoncé à la poésie, et qui a dirigé des Revues, est poète aussi : on ne peut mieux le comparer qu’à M. de Vigny. Sa strophe pure, transparente, d’une forme choisie, d’un sens précis, souvent profond, étincelle comme le cristal curieusement taillé. Il a fait des vers admirables, et l’on s’aperçoit qu’il les a faits ; l’avenir conservera peut-être avec plus de vénération des œuvres travaillées avec tant d’amour, que les débauches inspirées qui s’échappent en bouillonnant de la plume de Southey, comme le métal sort de la fournaise ardente. La sévérité de son goût l’isole.

C’est la subtilité qui distingue Wordsworth, cet ermite de l’art poétique, caché dans les bois du Westmoreland, à côté de Southey, son ami. Wordsworth est plus connu par son influence que par les imitations étrangères ; on ne peut le traduire. Les graces de son rhythme, de sa diction, de sa pensée, portent des caractères d’inappréciable finesse, qui va jusqu’à la profondeur et s’égare jusqu’à l’obscurité. C’est une subtilité émue ; c’est un point délicat saisi entre le naïf et le sublime, c’est la réduction du vulgaire en merveilleux et la transformation des choses humbles en choses divines ; ascétisme théologique et analyse de psychologue. Pour être aimé de tous, il y a là quelque chose de trop haut à la fois et de trop délié. Mais les intelligences sensibles et exquises trouvent dans ces qualités périlleuses une source vive de délices secrètes ; c’est M. Sainte-Beuve parmi nous, qui, sans avoir copié ses formes, semble se rapprocher davantage de l’essence même de son talent. Ces quatre poètes produisent peu aujourd’hui, et toujours dans l’ordre d’idées et la couleur de style qui ont illustré leur âge mûr. Quelques esprits singuliers ou incomplets, qui datent de cette même époque, n’ont pu atteindre la célébrité que récemment : Walter Savage Landor ; Leigh Hunt, journalistee facile, d’une imagination prompte et d’un style souple ; Edgerton Brydges, qui a vainement prétendu à la pairie, et qui, mécontent des hommes, et des choses, est allé promener sur les bords du lac de Genève son érudition bibliographique, ses fantaisies de penseur, ses rêveries de poète, fécondes en remarquables sonnets, sa longue barbe et son austérité mélancolique.

Wordsworth, Southey, Campbell, Thomas Moore, se détachent de la génération actuelle par une qualité intime et souveraine : ils croient. Leur intelligence n’a point donné accès à ce principe de mort, plus fatal que le scepticisme, dont il est la création rachitique, et qui se nomme l’indifférence. Dans le mysticisme de l’un, dans les exagérations passionnées du second, dans l’habileté du troisième, dans les caprices narratifs de l’Irlandais, la confusion du bien et du mal, du vice et de la vertu, du beau et du laid, ne se font point sentir. Prenez-y garde : c’est le symptôme délétère, la tache funèbre qui annonce la grande dissolution. Une erreur fixe vaut mieux qu’une vérité flottante ; n’être certain de rien, c’est abandonner Dieu, c’est vivre dans le néant. Vous retrouvez ce terrible vague dans la décadence de Rome, dans la gangrène du Bas-Empire, partout où les nations s’en vont mourantes, et où la flamme de la société traîne et s’éparpille, comme ces vapeurs sans cohésion qui flamboient dans le ciel, sans se réunir en astres solides, soumis à des périodes réguliers et à des phases majestueuses. Pas de fortes œuvres sans principes reconnus qui leur servent de centre. Est-ce Dante, est-ce Milton qui manquent de cette base ? Montaigne lui-même reconnaît la distinction du bien et du mal. Les sociétés, sans cet élément de cohésion, retournent à l’état brut, et se condamnent à dépenser en lueurs vaines les élémens de leurs forces.

Entre les poètes que je viens de nommer, Wordsworth, le plus tardivement apprécié, a prolongé son influence. Southey ne résonne plus que dans les souvenirs : lointaine harmonie d’un orgue solennel. Campbell est un poète classique, modèle qu’on étudie pour la perfection de la forme, comme Pope ou Dryden. Déjà la monotonie du désespoir emprunté à Byron a fatigué ses copistes. L’inspiration la plus générale émane de Wordsworth ; elle s’est répandue même dans le drame, qu’elle a corrompu, le drame devant imiter les actions de l’homme et non ses rêves. La plupart des poètes et des poètesses de second ordre ont subdivisé l’analyse du maître, raffiné sa délicatesse, atténué ses frêles vapeurs et réduit sa poésie à rien l’ombre d’une ombre. Barry Cornwall ou Proctor, poète cependant, d’une ame élégiaque et d’une imagination tendre, a manqué sa gloire, à force de subtilités, de vagues images et de diffusion dans le coloris. Quelques-uns, adoptant la métaphysique de Wordsworth, ont cédé à d’autres inspirations. La politique et l’industrie, deux muses de fer et de cuivre, ont trouvé des chantres dans l’armée de ces poètes wordsworthiens ; le propre de la métaphysique est de transformer en idée pure la matière et la réalité ; de même que Wordsworth avait extrait sa poésie des trivialités de la vie rustique, Alfred Tennyson et Ebenezer Elliott ont transformé l’économie politique en satires et les théories de Bentham en odes.

Bentham, qui habitait à Westminster la chambre de Milton, génie singulier et systématique, d’une compréhension subtile et d’une vaste portée, a donné une forme complète et une réalité scientifique à cette théorie de l’utilité, du moi, de l’égoïsme, émanation de la philosophie du XVIIIe siècle ; théorie résumée dans le magnifique mensonge de cet axiome : le plus grand bonheur du plus grand nombre. Le bonheur ! Donnez donc ce que vous n’avez pas ! Le bonheur ! Rendrez-vous heureux le plus pauvre ? Du pain, des vêtemens, des richesses ; il acceptera, sans doute ; mais ses vices le priveront demain de ces richesses. Qui vous dira que le désir d’être heureux et le regret de ne pas l’être ne s’accroîtront pas en proportion des acquisitions nouvelles ?

Philosophes, qui confondez toujours la sensation avec l’ame, et le malheur de l’humanité avec les affres de la faim, votre système est plus vide que celui de Berkley, qui faisait du corps un fantôme ! Aussi le mouvement des années a-t-il déjà emporté le système de Bentham, législateur, comme Saint-Simon, d’une société matérialiste ; avec ce système a disparu la Revue de Westminster, fondée pour le propager. Je ne dirai point par quelles subtilités raffinées on a prouvé que l’école benthamiste devait avoir son Homère, et que le plus grand bonheur du plus grand nombre exigeait l’avènement d’un poète spécial, professant de nouveaux dogmes esthétiques. Alfred Tennyson fut ce poète. On remarqua surtout dans les essais de l’utilitaire une volonté constante de métaphysique abstruse, un désir de primer l’essence philosophique des choses, un besoin de créer l’inspiration par la réflexion, au préjudice de la sensibilité, de l’imagination et de la personnalité. Le mètre de Tennyson, d’ailleurs vigoureux et hardi, se mouvait tristement sous ces chaînes ; le mécanisme de la versification, laborieusement savante, aggravait la gêne imposée par une philosophie de convention. La muse du Nord a peine à se défendre de cette usurpation de la pensée rentrant en elle et se repliant sur elle. Ainsi s’éteignent les grands flambeaux dont la poésie s’éclaire ; ainsi disparaissent, sous un voile de subtiles inventions, la clarté et la chaleur. Cowley, dont on rit maintenant, n’a pas fait autre chose ; la nature, l’homme, les passions, la partie vivante et principale de la poésie, reculent au fond de la scène, abandonnée à un système qui prétend les reproduire et qui les dissimule. Les ingénieux et poétiques symboles de Spenser, homme supérieur, n’ont point obtenu de popularité en Europe ; elle n’a pas écouté le murmure harmonieux de ces belles strophes si chères à l’oreille britannique. En vain Tennyson, pour atténuer ce défaut, a cherché la précision matérielle de la forme et l’éclat outré de la couleur : c’était corriger un vice par un vice. Le poète essayait de pénétrer dans toutes les individualités, et de comprendre, disait-il, toutes les ames de la nature, consacrant ses odes à cette singulière transformation, présentant tour à tour au lecteur, dans un immense avatar [1], la plante, l’animal, l’habitant des eaux, le quadrupède ; subdivisant, par une classification artificielle, cette vaste émotion de la poésie, et confondant le procédé arbitraire de la science avec la voix de l’inspiration.

Ebenezer Elliott eut plus de prise sur les passions populaires ; il s’adressait à leurs intérêts les plus âpres ; tout en reconnaissant la suprématie de l’industrie, il disait les souffrances que cette nouvelle conquête de la matière entraîne après elle. Pourquoi donner au pamphlet du publiciste la tournure et le mètre de Dryden ou de Churchill ? Bien qu’un mélange de satire et d’élégie tempérassent la gravité des matières, ce n’étaient toujours en définitive que Cobbett ou Burke versifiés. On se lassa bientôt de ce mélange qui surprenait d’abord ; on renvoya la prose à son devoir habituel, à la gestion des affaires, à la discussion des intérêts ; on reconnut qu’un talent de ce genre, essentiellement didactique et polémique, perd quelque chose de sa gravité en obéissant au rhythme et à la césure ; on préféra encore à cette confusion des attributs et des emplois de l’esprit, la netteté de leur attitude et l’isolement de leurs forces.

Ainsi s’appauvrissait, vous le voyez, la sève poétique. Elle courait rapidement vers les sables tumulaires, dans lesquels se perd toute poésie ; ses imperceptibles filets allaient se ramifiant et se subdivisant tous les jours ; elle obéissait, non plus à une théorie générale, comme sous le règne de Wordsworth, mais à une foule de petites théories particulières, qui n’embrassaient ni la nature ni l’homme. Les femmes, mêlant leur finesse et leur habileté d’imitation à cette facilité d’émotion qui les distingue et qui ressemble toujours à la poésie, aggravèrent le mal. Toute nuance de sensibilité eut son ode ; chaque pensée de mère ou d’amante donna son élégie ; un regret se tourna en sonnet, et un espoir devint chanson. Toutes ces petites voix mélodieuses gazouillaient ensemble dans la volière de la société anglaise, qui, ne pouvant établir de différence entre elles, prit le parti de les admirer à la fois : aussi leur gloire ne fut-elle pas même viagère, et je crains que plusieurs noms qui flottent encore, pour ainsi dire, à la surface de la renommée, n’aillent bientôt rejoindre les noms, célèbres il y a vingt ans, de miss Seward, de miss Porden et de Rosa Matilda. L’excessive facilité d’un rhythme iambique et d’une rime à peine indiquée, la richesse du dictionnaire anglais, qui offre presque toujours l’expression latine-normande à côté du mot saxon-teutonique ; le lieu-commun des images élégiaques, familières aux poètes du Nord, tout appelait les jeunes imaginations et les jeunes cœurs à se faire poètes, et à essayer à leur tour une harpe qui résonnait toute seule. Mme Norton, que la société de Londres a récemment punie d’une imprudence non prouvée et d’un mariage mal assorti, femme ingénieuse, belle et distinguée, a trouvé un tour de versification plus ferme et une forme plus précise que ses émules. Miss Landon, dont les initiales (L. E. L.) ont acquis une célébrité d’annuaires, se rapproche de Moore pour la souplesse brillante de l’inspiration. Felicia Hemans, qui n’existe plus, leur est supérieure ; du moins aborde-t-elle franchement ce genre de poésie : elle ne prétend chanter que les affections ; elle y réussit souvent ; ses accens ne manquent ni de douceur ni d’abondance. Après l’avoir écoutée avec un plaisir qui n’est pas l’étonnement, encore moins l’enthousiasme, mais dont le charme berce l’ame et quelquefois la pénètre, vous finissez par trouver que la colombe murmure et gémit trop long-temps, que ce parfum émané de l’ame l’enivre et l’assoupit, et vous regrettez qu’un travail plus savant, en concentrant la pensée, n’ait pas assuré la durée et augmenté la solidité de l’œuvre.

Les poètes de la génération antérieure ne relevaient que d’eux-mêmes ; créateurs de leur talent, ils avaient rompu avec les habitudes de Thomson, d’Akenside, de Gray, de Collins, et rejeté, non sans mépris, les exemples de Hayley et de Darwin, leurs prédécesseurs immédiats. Cowper était le seul poète du XVIIIe siècle dont ils ne répudiassent pas l’héritage. Aujourd’hui que cette pléiade des Byron et des Wordsworth s’est effacée, elle brille encore d’un reflet dont ses imitateurs font leur parure : reflet qui a coloré même le drame. L’étude de Shakspeare, ou plutôt son culte, n’ont point rendu au théâtre anglais sa robuste vie. Les tragi-comédies de Sheridan Knowles, de Bulwer, de Shiel, mélodrames bien ou mal faits, œuvres d’un soir qui n’a pas de lendemain, manquent surtout de réalité, d’observation, d’énergie et de naturel. Wordsworth, réfugié dans la solitude vénérable de sa vieillesse, est le véritable dieu poétique que le drame anglais honore à son propre insu : c’est son analyse sentimentale, sa rêverie diffuse et touchante, sa méditation sur les douleurs de la vie commune, qui, pénétrant dans la sphère dramatique, ont remplacé par une atmosphère élégiaque l’air vital de la scène : incurable défaut né de la vieillesse de l’art. La variété des décorations et leur richesse, les édits du parlement, les enquêtes ordonnées sur l’état du théâtre, ne rendront pas la verdeur et la virilité à ce faible et douloureux vieillard. On peut le faire opulent, philosophique, lamentable, lui prêter une activité galvanique, ou même je tic sais quelle faconde idyllique ; le vieillard brisé ne se relève pas.

On n’a pas écrit l’histoire du théâtre anglais, histoire pleine d’originalité et de variété. Elle se partage en trois phases, qui sont les trois expressions de la société britannique.

Chez tous les peuples, le théâtre ressemble à ces fleurs magnifiques et avares, dont la corolle, épanouie une seule fois, développe alors sa splendeur, verse tous ses parfums, déploie toute sa majesté, pour ne donner ensuite que quelques frêles boutons, dévorés par le premier hiver. La première époque du théâtre anglais, celle de Shakspeare, a seule de la valeur. Sous Élisabeth, la sauvage ardeur de l’intelligence anglaise éclate à l’improviste ; puissance concentrée, méditative, pénétrante, et qui ne s’adresse aux passions qu’en traversant la pensée. Le monde s’ouvre ; il faut peindre tous ces caractères d’hommes ; il faut reproduire cette variété du sort et des conditions terrestres : il faut redire cette lutte de l’individu contre le destin. Shakspeare règne ; autour de lui, avant lui, après lui, que de proconsuls, d’acolytes et de ministres ! Marlowe, Dekker, Webster, Beaumont, Fletcher, Massinger, noms bien plus dignes d’estime qu’on ne le pense en Europe, éclipsés non-seulement par la grande ombre de Shakspeare, mais par la vétusté de leur langage et l’obscurité des allusions. C’est l’ère de l’observation et de la sagacité portées dans le drame, souvent poussées jusqu’aux limites du génie.

Ce beau travail de l’esprit et cette grande fécondité dramatique vont se perdre dans les nuages du puritanisme et dans la tempête des guerres civiles. La seconde époque du drame anglais relève de la France. Dryden imite les Artamène et les Cyrus ; Wycherley, Farquhar, Vanbrugh et Rochester exagèrent la gaieté de Molière et doublent la licence de George Dandin et du Cocu imaginaire. Les mœurs de Charles II montent sur la scène, pour y coudoyer les subtiles exaltations dérobées aux romans de Mlle de Scudéry. Pas une œuvre de cette époque qui remplisse les conditions du drame. Le talent étincelle en gerbes éclatantes, qui s’éteignent en fumée. Les Almanzor et les Orondate de Dryden sont des héros de pierre ou de cuivre, retentissans et vides ; les mauvais sujets de Congrève et de Farquhar, des machines à bons mots, qui dépensent tout leur esprit en puériles saillies. Les monumens incomplets qui nous restent de cette époque sont deux ou trois ouvrages recommandables par des qualités diverses la bonne farce de Rochester, the Rehearsal(*) ; la vive intrigue de Wycherley, the Provoked wife ; et les dialogues scintillans du Double Dealer de Congrève. Mais le faux, le mensonge, une teinte louche et équivoque, déparent tous ces ouvrages. On voit trop que leurs auteurs n’ont pas respiré une atmosphère de moralité et de vérité ; que c’étaient des esprits de travers, ou des gens de mœurs dissolues, ou des cœurs dépravés. Coup d’œil ingénument profond de Shakspeare, instinct de sagacité dont rien n’approche, qu’êtes-vous devenus !

(*) Erratum : au lieu de : La bonne farce de Rochester, the Rehearsal, lisez : La bonne farce de Buckingham.

Sous Jacques II et Guillaume, les habitudes du peuple s’épurent et se forment à la vie sérieuse. On essaie un drame sérieux, pathétique, celui d’Otway et de Lillo ; là vit toute l’éloquence de la passion dans ses paroxismes et du malheur à son dernier terme ; mais ce ne sont ni les nuances, ni les finesses, ni les diversités tragiques et comiques de la vie. Avec Otway commence la troisième époque du drame anglais, tourné désormais au sérieux, voué au noir, bourgeois avec Lillo, satirique avec Foote et Garrick ; intéressant chez Cumberland et Colman ; toujours gourmé et empesé ; souvent quaker ou puritain ; parfaitement ennuyeux dans les tragédies de Rowe, de Walpole et de Jonson. L’habitude et le besoin du théâtre survivent à la sève dramatique ; les meilleurs esprits, Adisson, Steele, Young, ne s’en aperçoivent pas, et l’on continue à créer ces avortons, qui se tiennent à peine debout quelques momens sur les planches de Drury-Lane. Le froid Caton d’Adisson usurpe l’admiration de Voltaire. L’Irène ampoulée de Jonson se fait respecter par les auditeurs, qu’elle frappe de léthargie ; Aaron Hill imite maladroitement Zaïre. Le théâtre anglais se traîne péniblement, jusqu’au jour où une moqueuse intelligence s’aperçoit que les premières assises de cette société renferment un vice : l’hypocrisie. Cet homme unique fut Sheridan.

Le compromis, le pacte, ou (comme disent les commerçans) la « cote mal taillée, » de 1688, avait forcé tout le monde à mentir et à se soumettre à une rigueur apparente, extérieure, de pensées et de conduite. Le gouvernement lui-même et la société mentaient, en supposant une harmonie de pouvoirs qui n’existait pas. L’air caffard et les scrupules affectés étaient entrés dans les salons ; le ton de l’élégie morale et le drame sérieux se faisaient passage au théâtre. Tartuferie d’une nation : belle satire ! Sheridan l’exécuta. Bonne comédie ! il jeta la comédie dans la satire. Symptôme d’une époque nouvelle ! Sheridan l’annonça par son School for Scandal, exception, phénomène, singularité, produit unique, mais excellent.

Le glas de la révolution française sonne, et tous les peuples s’ébranlent. La richesse publique s’est accrue, la poésie secoue ses ailes, l’énergie intime de la nation retrouve cette puissance et cette audace qui ont déjà brillé sous Élisabeth. Éprise d’amour pour Shakspeare et Spenser, cette époque de résurrection littéraire, annoncée par Lewis, auteur du Moine, par Crabbe et Cowper, continuée par Walter Scott et Byron, essaie de former son drame sur le modèle des grands auteurs du XVIe siècle. Vaine étude ! le secret du génie dramatique échappe à Byron, à Walter Scott, à Coleridge, à Lamb, à Lewis ; la fée endormie ne s’éveille pas. Le Bertram de Maturin est un mélodrame ; toutes les pièces de Byron n’ont qu’un seul personnage, lord Byron, et restent suspendues entre le dithyrambe et l’élégie. Il y a de belles pages dans le Fazio de Milman et dans sa Destruction de Jérusalem. Mistriss Baillie écrit des tragédies qui, manquant de mouvement, sont quelquefois éloquentes. Tout ce drame est privé de réalité, de vie, et par conséquent de durée. Le Sardanapale de Byron, comme la Vengeance de Coleridge, n’ont de prix et d’intérêt qu’à la lecture.

La société anglaise s’est éloignée du théâtre par des motifs nombreux et singuliers. Les foyers des spectacles, où se rassemblaient depuis long-temps le vice et la corruption de la capitale, mettaient en fuite les gens honnêtes, les pères de famille, et tous ceux qui, sans adopter la vertu comme règle, choisissent la décence comme masque. L’heure du dîner, se confondant avec l’heure du souper antique, ne permettait plus aux classes supérieures de venir assister aux premières pièces. Pendant que les hommes graves et dévots blâmaient l’abomination des théâtres, et flétrissaient de leur anathème quiconque fréquentait ces lieux maudits, l’aristocratie professait un grand dégoût pour la turbulence du parterre et les cris forcenés de la galerie (half-price gallery). On cherchait des jouissances plus intimes et plus littéraires, ou des plaisirs moins ostensiblement dépravés. Le roman vous ouvrait sa scène multiple, qui charmait votre coin du feu, et vous laissait à la fois paisible et ému. Le joueur, l’homme politique, le marchand, l’officier, fréquentaient leur club favori. La soirée, qui prenait le nom de thé (tea-party) ; la cohue du bal, qui s’intitulait, déroute (rout), séduisaient la coquetterie des femmes, et leur promettaient des succès moins diffamés. Je me souviens d’une époque où toute une partie de la population parlait d’aller au spectacle (going to the play), comme on parle d’une débauche : c’était cependant alors que mistriss O’Neill régnait sur la scène, dernière gloire du théâtre de Shakspeare. Il est vrai que l’on ne pouvait pénétrer à Covent-Garden et à Drury-Lane sans croire entrer dans ce temple de Babylone où la Volupté nue tenait, ses orgies. Entraîné par toutes ces causes de décadence, le drame, vainement étayé par les enquêtes et les sollicitudes du parlement, a voulu s’épurer, et a continué son agonie. Si vous visitez le théâtre d’où l’excellent acteur Macready vient de chasser les beautés vénales qui le peuplaient autrefois, vous êtes surpris et attristé de ce silence et de cette solitude. Prenez place : vous assisterez à la représentation de quelque tragédie bourgeoise, plus sentimentale que lugubre, sans vraisemblance dans la fiction, sans énergie dans le dialogue, bien écrite cependant, mais pleine de ces analyses romanesques, de ces développemens langoureux et de ces gémissemens élégiaques, dont la perfection même serait ici un défaut et un signe de mort.

Telle est la marche du théâtre en Angleterre : — la vie, l’organisme, la verve, la puissance, sous Shakspeare ; — l’exagération, la folie, l’extravagance, sous Charles II ; — le sérieux doctoral et les larmes bourgeoises sous les Georges ; — la recherche des formes littéraires sous lord Byron ; — aujourd’hui, le raffinement de la métaphysique sentimentale. — C’est le dernier période et la suprême faiblesse.

Après le Bertram de Maturin, les pièces de Sheridan Knowles sont celles qui ont joui du succès le plus populaire. Bertram n’est pas une pièce, mais un magasin de cuirasses, d’épées, de fantômes, de lunes, de chaînes, de donjons et de machicoulis ; tout l’attirail matériel des Radcliffe ; la défroque de la terreur. Je ne connais rien de plus atroce et de plus sot que cette poésie criarde qui résonne dans une pensée creuse, et qui trouve pour échos les rochers, les cavernes et les voûtes des châteaux anciens. Bertram a pourtant excité l’admiration, même en France. Sheridan Knowles ne relève pas d’Anne Radcliffe et de Lewis, mais de Wordsworth ; ses drames ont plus de valeur poétique et moins de valeur dramatique.

Affirmez-vous que le drame actuel de l’Angleterre ne manque pas de mouvement ? Mouvement physique, matériel, grossier ; mauvaise parodie de l’Espagne ; mouvement emprunté au hasard, qui ne contient ni enseignement, ni logique. L’intrigue, charpente osseuse de l’art dramatique, trahit en général une fabrication maladroite ; elle n’est pas la réalisation d’une idée, mais le mélange d’accidens fortuits, appât de la curiosité. Sur ce canevas flottent au hasard les nuées d’une poésie qui prétend au pathétique, et n’atteint que la déclamation. Écoutez l’Edinburgh Review. « Notre théâtre touche à la dernière crise de sa longue agonie. On sacrifie tout à un ou deux rôles créés par les acteurs à la mode, et, dans les pièces qui réussissent, vous ne découvrez que ridicule affectation, exagération sentimentale, gémissemens éternels, fureurs absurdes ; aucune vraisemblance, et nulle précision dans le dessin des caractères. Les fournisseurs habituels se contentent d’arranger des farces ou des vaudevilles français ; quant aux premiers noms, ils échangent mutuellement leurs éloges intéressés, et doivent leur réputation à ce trafic : l’inspiration leur vient des coulisses et non de la nature ; jamais une pensée nouvelle et vigoureuse ne se fait jour à travers leurs œuvres. » L’ancienne ennemie de l’Edinburgh, le Quarterly Review, proclame aussi hautement la décadence du drame anglais, qui compte aujourd’hui deux écrivains en renom : Sheridan Knowles et Litton Bulwer, et deux ou trois jeunes candidats au même genre de renommée Talfourd, auteur de la tragédie grecque d’Ion ; Taylor, auteur d’Artevelde ; Harness et Browning.

Des romans, bien ou mal versifiés, tels sont ces drames. La vérité est immolée à l’analyse, la situation au coup de théâtre, l’intérêt à l’imbroglio, quelquefois l’action au mysticisme. Une pièce prétendue, intitulée Paracelse, ne contient qu’une rêverie en cinq actes sur les sciences occultes et les aspirations de l’ame vers l’idéal. Bonjour et Adieu, titre affecté d’une tragédie sentimentale, n’offre qu’une nouvelle dialoguée, écrite d’un style fleuri et quelquefois touchant. Talfourd, dans son Ion, que les critiques ont porté aux nues, et dont le sujet est à peu près celui d’Athalie, essaie de raviver la simplicité grecque ; effort perdu, tentative littéraire qui ne peut avoir de résultat populaire au milieu de la complication d’intérêts qui précipitent et remuent la nouvelle Europe chrétienne. L’Artevelde de Taylor, œuvre laborieuse et estimable, manque d’intérêt scénique. Sheridan Knowles, long-temps acteur, a exploité son expérience, fabriqué des drames incidentés, et excité l’intérêt par un appel quelquefois poétique, souvent exagéré, aux douleurs et aux passions de la vie domestique : Virginius, l’Epouse, le Bossu, la Fille, ont obtenu des lueurs de succès. Tout ce qui reste de vie au théâtre britannique se résume chez cet écrivain, dont le style a de la douceur sans fermeté ; et dont les plans incohérens et invraisemblables, enchaînant une multitude de péripéties inutiles ou inattendues, ne semblent qu’un prétexte offert à la verve larmoyante d’une poésie sans virilité. Une des cordes les plus vibrantes de l’intelligence et de l’ame anglaises résonne cependant sous sa main : il cherche, à l’instar de Wordsworth, la terreur et la pitié près du foyer domestique ; il les puise dans les sentimens et les amours de la famille, quelquefois entraîné vers la mollesse emphatique de Kotzebue, souvent aussi pathétique et simple, mais rappelant presque toujours la forme élégante et un peu lâche de Beaumont et Fletcher, deux auteurs peu connus en France, écrivains remarquables, qui continuèrent Shakspeare avec plus de fécondité dans la diction, moins de profondeur dans la pensée, moins de sérieux dans l’observation ; chantres plus passionnés que profonds, plus fleuris que graves, plus ingénieux que convaincus.

Personne, aujourd’hui, pas même M. Édouard Litton Bulwer, dont la Lyonnnaise (Lady of Lions) a eu quelque succès, ne rentre franchement dans la voie de l’observation shakspearienne, la seule qui puisse renouveler le drame britannique. Depuis Chaucer jusqu’à Spencer, et depuis Bacon jusqu’à Walter Scott, l’originalité anglaise n’a qu’une source, l’étude des caractères humains ; à elle seule s’attache Shakspeare, dont La Bruyère est l’expression philosophique et diminuée, et qui ne néglige pas l’analyse dans la peinture même de la passion et de ses orages : de là sont éclos Macbeth, Hamlet, Iago, Desdemone, même Béatrix, même la nourrice de Juliette, les êtres les plus complets dont la philosophie ait fait présent à l’imagination. La Grande-Bretagne admire encore Ben-Johnson, chercheur minutieux des singularités et des phénomènes humains. Jamais, quoi qu’elle ait pu faire, elle n’a sincèrement applaudi à la passion pure, telle que le doux et profond Racine la développe, son drame à elle, c’est la vaste critique de l’humanité. Elle l’a saluée tour à tour chez Ben Johnson, Massinger, Dekker, Buckingham, Sheridan ; répudiant sur la scène Dryden et Rowe et le doux Otway, que l’on joue à peine deux fois par année. Changerez-vous le génie des nations ? Jamais. Walter Scott, élève de Shakspeare, a conquis la gloire par cette lucide intelligence de tous les intérêts, de toutes les ames, de toutes les faiblesses, qu’il a portée à son tour dans le roman. M. Bulwer n’a dû la renommée de Pelham et de Maltravers qu’à la sagacité méditative dont il a souvent fait preuve. Pourquoi, lorsque le fonds de l’esprit national subsiste, le drame se détache-t-il de cette racine de tout succès ? Avec des incidens romanesques et un dialogue sentimental, il ne parviendra point à vaincre l’indifférence d’un peuple de négoce, d’affaires, de labeur, qui redoute surtout la puérilité, qui s’est habitué à l’analyse, dont la discussion, l’examen et l’enquête constituent la vie commune, et qui se laissera toujours dominer par les vues de son esprit, beaucoup plus que par l’impétuosité de ses passions.

Quittons une poésie qui faiblit, un drame qui s’éclipse. Place au géant littéraire de la Grande-Bretagne et de l’Europe, au roman. Là se réfugient tous les talens avides de gloire ; toutes les étincelles éparses de style et de sensibilité se groupent et se pressent autour de ce dernier sanctuaire. Qu’est-ce que le roman ? une forme, pas même une forme ; un prétexte, un mot, une excuse. Il a tout absorbé ; les plus basses intelligences s’emparent de lui ; les plus hautes descendent jusqu’à lui. A une certaine époque, toutes les idées se rédigeaient en drame, parce que le drame est action, et que l’Europe agissait, brandissant l’épée, arborant la croix, chantant des sérénades. Aujourd’hui que l’action est affaiblie, et que le rêve domine, vous voyez s’étendre le sceptre du roman, qui est le rêve. Son procédé ductile se prête à tout. On l’a vu histoire, on l’a vu économie politique, on l’a vu satire et biographie ; il deviendra palingénésie, utopie, industrie, commerce, politique. Entassez donc les vapeurs, amenez les nuages, colorez-les de mille arcs-en-ciel, animez-les de tous les prismes ; à travers ces lueurs équivoques et ces ombres rayonnantes, montrez-nous des villes, des harems, des salons, des ermitages, des héros et des armures ; indiquez, à travers ces voiles, je ne sais quels systèmes, dont le soleil lointain rayonne et s’évanouit tour à tour ; faites passer sous l’œil du lecteur le vieux Paris, le vieux Londres, les Flandres insurgées, les républiques italiennes. Rien de plus séduisant pour une époque incertaine, qui ne se connaît pas elle-même, qui adopte tous les principes, rejette toutes les croyances, se joue de toutes les clartés et de toutes les ombres, et trouve une volupté dans ce crépuscule coloré qui l’environne.

Il y avait long-temps que l’Angleterre était fière de ses romanciers ; leur investigation de la vie privée et du caractère humain suivait, avec un mélange singulier de profondeur, de grace et de minutie, la route de l’observation shakspearienne. Byron lui-même, craignant l’indifférence du lecteur, avait mêlé l’intérêt du conte au coloris et à la verve de l’ode. Walter Scott, infidèle à l’épopée chevaleresque, n’avait plus écrit, depuis sa trentième année, que des fictions en prose. Après eux, tout fut roman. Ce goût de dissection et de recherche détaillée, si nuisible au drame et à la poésie pure, n’exerçait pas sur le roman la même influence fatale. Qu’il observât de près les caractères, qu’il choisît une section de la société, un recoin de l’existence humaine, une fraction imperceptible de nos sentimens, pour les reproduire et les commenter, c’était son droit il se jeta donc à la fois dans tous les sentiers de son investigation favorite, et sa décadence ne fut ni aussi complète, ni aussi prompte, que celle du théâtre et de la poésie. Les femmes ajoutèrent plus d’une nuance délicate à cette encyclopédie microscopique, et la civilisation de la Grande-Bretagne n’eut pas une veine, pas une fibre qui ne comptât son analyste.

L’école de Walter Scott, résurrection colorée de l’histoire, genre borné d’ailleurs, perdit sa première vogue après la mort du maître. Ses imitateurs avaient pris l’ombre pour la proie et le costume pour le héros. Ce fracas d’armures, ce rayonnement de lances, ces sculptures de boiseries, ces inventaires de mobilier, lassèrent bientôt la patience ; tous les vieux meubles rentrèrent au magasin. James, auteur de Darnley, Delorme, Philippe-Auguste, a inventé des ressorts dramatiques et suivi avec fidélité les documens de l’histoire. On regrette de ne pas trouver chez lui cette variété de figures, et cette intéressante armée de personnages, bien étudiés et bien compris, qui font des œuvres de Walter Scott un monde réel, vivant et animé. Horace Smith, auteur de Brambletye-Hall, jette plus de mouvement dans ses tableaux ; mais le soin minutieux avec lequel il en termine les détails, nuit à l’intérêt et à la simplicité de l’ensemble. Le génie épique de Scott, ce miroir vaste et lumineux, n’a pas reparu depuis sa mort.

En Angleterre, le roman s’est subdivisé à l’infini ; à côté du roman historique, il faut nommer et compter le roman militaire, maritime, fashionable, bourgeois, économique, politique, facétieux, populaire. Nous n’approuvons point ce morcellement, commode pour l’écrivain, incomplet dans son résultat, et qui ne présente qu’une seule facette du monde. Pourquoi rétrécir le champ de l’observation ? L’auteur de Don Quichotte esquissait le paysan et le grand d’Espagne, les haillons de l’un, le velours de l’autre, et sous toutes les étoffes il sentait le cœur battre. Voici Marryatt, qui peint les navires et les équipages ; Gleig, les soldats ; lord Normanby, les salons ; Hook, les bourgeois ; miss Martineau, les ouvriers ; Galt, les membres du parlement ; Dickens, les escrocs et les cochers de fiacre ; Hood, les commis et les bonnes d’enfans ; miss Mitford, les épiciers de village et les rentiers retirés. C’est une interminable série de monographies exécutées avec une patience chinoise ; le travail d’une analyse faite à la loupe, sur tous les pores et tous les sillons qui se croisent à l’épiderme de la société. On peut classer cette foule d’atômes en deux vastes divisions : les romans qui prétendent initier le lecteur au monde comme il faut, la plupart émanent de plumes roturières, et ceux qui reproduisent les mœurs du peuple ; la bonne compagnie s’en amuse. Mistriss Gore, Lister, lord Normanby, mistriss Norton, surtout lady Charlotte Bury, brillent dans le premier de ces domaines. Théodore Hook, Hood, récemment éclipsés par Dickens, auteur de Pickwick, ont fait grand bruit dans le second genre. En dehors de la division établie par nous, se placent les observateurs écossais, Hogg et Galt, d’une sagacité mordante et dure ; Harrison Ainsworth, qui a voulu fondre le roman comique et les souvenirs de l’histoire ; Ward, subtil et ingénieux ; la satirique mistriss Trollope ; l’élégante miss Landon ; Mme Jamieson, qui écrit avec grace et qui possède le sentiment des arts ; lady Blessington, l’amie de Byron, celle qui, en trahissant ses secrètes confidences, a le mieux éclairé cette singulière ame de poète, de héros, de coquette et de fat.

C’est, comme on le voit, une forêt de romans, ou si l’on préfère une métaphore maritime, c’est une succession infinie de petites vagues qui se brisent, se perdent et s’effacent. Nous sommes loin d’avoir énuméré tous les candidats de cette gloire éphémère ; nommons mistriss Howitt, mistriss Hall, Allan Cuningham, le second Grattan, fils de l’orateur, D’Israëli jeune, à Mme Shelley. Nous ne parlons que des astres de l’année dernière, et nous ne pouvons prévoir le nombre et les ellipses de ceux qui brilleront l’année prochaine. Le roman est tour à tour le cri, le gémissement, l’hymne, le bruit, la leçon, le murmure, le sifflet et l’éclat de rire qui émanent de tous les mouvemens de la société anglaise. Après 1815, l’aristocratie britannique se pavane, fière de se retrouver vivante ; aussitôt naissent les fashionable novels, avec leur soie et leur velours, leurs grimaces d’élégance, leur code d’étiquette, leurs gants jaunes, leur babil sur le turf et sur la plus légitime manière de tenir sa fourchette et de se présenter dans un salon. Ward, Lister, lord Normanby, mistriss Gore, joignent à ces enseignemens des observations assez délicates. La bourgeoisie enrichie lève les yeux avec envie vers ces régions du privilège ; elle tente d’imiter l’art de se taire spirituellement et de poser avec grace ; elle achète des hôtels, loue des valets, nage dans l’or et le ridicule, et se laisse peindre par un homme d’esprit qui aime trop la caricature : Théodore Hook, auteur des Sayings and doings ; talent vif, mordant, qui défend la cause conservatrice, comme le font d’ailleurs la plupart des talens en Angleterre. Il réussit à reproduire la classe aspirante, cette classe de chrysalides, suspendue encore entre le commerce auquel elle doit sa fortune, et la noblesse dont elle espère le baptême. Pendant ce temps, la vieille Angleterre, l’Angleterre de la campagne, demeure intacte ; elle travaille, laboure ou sommeille dans ses petits villages fleuris et moussus, sous les ombres modestes de ses collines vertes, et sous la protection de ses clochers normands. Marie Howitt et miss Mitford redisent ces labeurs et ce repos ; leurs pages ont en général plus de charme et de valeur ; leur analyse s’adresse à des détails moins fugitifs et plus touchans. Les Provincial Sketches, ouvrage anonyme, offrent, dans ce genre, unes raillerie originale et très acérée. Mais le cri de la réforme se fait entendre ; une foule abusée imagine que le mécanisme social peut se réparer comme une horloge ; miss Martineau prend la plume et rédige, en forme de contes, les dogmes de la statistique, science positive qui réduit les chimères à l’état solide et enferme des données vagues dans des chiffres d’airain. Quelques-uns raillent les nouveaux travers nés de ces erreurs : cette jalousie donnée pour sublime, et ce fanatisme de la matière, et cette théologie du chiffre, et ce mysticisme de l’or. L’Écossais Galt, en deux excellens petits pamphlets, costumés en romans, frappe l’indifférence des uns, la cupidité et l’envie des autres. Des sentimens ou des idées que la société anglaise jette au vent de l’observation, rien ne se perd ; tout se tourne en roman, même le calembour. Il existe maintenant un certain homme d’esprit qui se nomme Hood, et qui travaille constamment dans ce genre singulier, à raison de six volumes par année, de douze contes par volume et de deux calembours par ligne. Punster infatigable, qui n’est condamné à ce métier par aucun édit du parlement, il en fait en vers, il en fait en prose, il les déclame, il les invente, il les rêve, il les imprime il les dessine, il les grave et les lithographie lui-même. Dans cet atelier immense du roman, tout se forge à neuf, une perpétuelle fournaise bruit, toutes les réalités deviennent fictions, et toutes les fictions réalités.

Il est inutile de suivre pas à pas la marche de cette armée. Si nous en étudions le mouvement général, nous trouverons que depuis Monk Lewis jusqu’à notre époque, le roman britannique n’a pas cessé de s’éclaircir, de s’égayer, de dérider son front et de désopiler sa rate. Traversant les charniers de Lewis, les tombes d’Anne Radcliffe, les caveaux de Maturin, les chaumières de Godwin, pour s’arrêter avec gloire au bord des lacs brumeux de l’Écosse, et venir s’affadir et s’étioler sous les lambris de Portland-Place, dans les comptoirs de Threadneedle-Street et dans les tavernes de Billings-gate, il est enfin arrivé à la grosse joie de Pickwick. Le nom répété, le nom fameux est aujourd’hui celui de Charles Dickens, son auteur. C’est le successeur de Walter Scott. Adieu donc, chevaliers aux bannières flottantes, villageoises d’Écosse aux pieds nus, savans antiquaires si décharnés et si amusans, contrebandiers de l’île de Man, délicieuses filles des montagnes, fuyez ; vous portez encore les blasons d’autrefois ; vous nous apportez l’écho de ces vieux âges que l’on répudie ; vous êtes de trop ; laissez-nous ! Cédez la place aux garçons de boutique de Londres, aux cochers de diligence, aux gentils palefreniers, aux gracieux imbécilles qui ont soixante ans, un gros ventre, une petite rente et un cerveau vide ; effacez-vous devant cette population niaise et brutale, que l’Angleterre honore, pendant que la France a des couronnes pour l’apprenti-parfumeur, le beau postillon et le coiffeur d’opéra-comique. Je ne veux pas chercher les causes de cette transposition de l’aristocratie ; elles pourraient bien se trouver dans quelques secrets penchans que la philosophie de l’histoire analysera si elle le juge à propos. Malgré la violence du mouvement politique, l’Angleterre essaie chaque jour de reconquérir son vieux titre de joyeuse. Les voiles funèbres dont elle s’enveloppait sont tombés ; elle se délecte en parcourant le Comic Annual, les Esquisses de Boz, les facéties chevaleresques de Nimrod, les caricatures de Hood ; elle a proclamé Pickwick et Sam Weller, deux héros merveilleux, et leur père, Charles Dickens, un grand écrivain.

Charles Dickens a de la facilité, du trait, et une certaine portée d’observation qui s’élève jusqu’à la bourgeoisie inférieure et se trouve à l’aise dans les derniers rangs. Il invente heureusement les scènes burlesques, et réussit moins bien dans le détail et le dessin des caractères ; on trouve de la verve dans les unes, et de l’indécision dans les contours des autres ; l’exactitude des détails matériels et la singularité des coins obscurs où il conduit le lecteur, compensations de ses défauts graves, font de ce romancier un écrivain plus amusant que durable. Un seul de ses personnages, palefrenier de son état, promu au grade de valet, dirigeant son maître, le sauvant malgré lui, sagement bouffon, trivial et spirituel, domine tous les types que M. Dickens a voulu créer. Sam Weller représente, sans y penser, l’effort sourd et secret du prolétaire anglais, courbé sous le double poids de l’or et de la politique, du négoce et du passé. La lecture de Pickwick, celle d’Oliver Twist, par le même auteur, laissent l’esprit mécontent ; on n’a vu se soulever qu’un seul coin du voile ; une seule classe d’êtres minimes s’est révélée.

Miss Emma Roberts peint les mœurs de l’Inde anglaise, les cargaisons de filles à marier qui vont y chercher des époux, les déceptions des fils de famille qui courent y briguer la fortune ; enfin, cette étrange alliance du Nord et de l’Asie, d’une civilisation nouvelle et d’une civilisation décrépite. Marryatt, écrivain beaucoup trop vanté, diffus, vague et sans façon, qui plaît par une certaine gaieté naturelle, ne quitte pas ses chers matelots et ses officiers de la marine royale, dont le public commence à se lasser. Miss Martineau ne renonce jamais à cette philosophie doctorale et creuse de l’utilitaire benthamiste. Ces talens variés, qui n’ont rien d’éminent et de souverain, sont effacés par l’auteur du Livre de Loch du matelot Cringle, et surtout par celui du Journal d’un Médecin. Le médecin va s’asseoir au lit de tous les malades, écoute tous les soupirs, tâte le pouls du ministre et celui de la prostituée, assiste à toutes les agonies, répète toutes les confessions ; il est éloquent, clairvoyant et pathétique ; le plan de son œuvre, restreint en apparence, lui ouvre la porte du pauvre et du riche, de l’hôpital et du magasin. Il échappe à cette nécessité étroite de concentrer l’observation sur un point ; nécessité que l’analyse anglaise a cru devoir adopter comme un mérite, comme un avantage, et qui n’est qu’une entrave ; elle fausse le point de vue du peintre, qui, attentif à reproduire les antennes de l’insecte fugitif, oublie le paysage, l’horizon et le monde.

Une femme d’esprit, Mme Trollope, s’est tenue en dehors de ces bataillons différens. La satire, prédilection de son esprit plus vif que sympathique, lui a servi d’arme tour à tour contre les Américains qu’elle déteste, les faux dévots que le puritanisme d’Amérique lui a fait haïr, et les censeurs qui ne l’ont pas ménagée. Elle rappelle la verve caustique, mais non l’imagination animée de cette lady Morgan si connue en France, dont les succès, mêlés de revers, datent de la jeunesse de Walter Scott, et qui a écrit un nombre infini de volumes tour à tour avec poésie, étourderie, humeur, science et déraison, mais toujours avec une vivacité de coloris qui plaît au lecteur et déroute la critique. Enfin vous rencontrez dans la même route d’universalité facile l’homme d’esprit qui domine aujourd’hui la littérature anglaise, et qui en représente assez exactement les nouvelles tendances : M. Édouard Litton Bulwer.

Flexibilité, éclat, versatilité, fécondité, connaissance du monde, sagacité, ces qualités diverses se trouvent chez M. Bulwer, romancier, historien, poète, journaliste et dramaturge. Il a beaucoup d’idées, mais éparses ; beaucoup de lectures, mais indigestes ; ses œuvres nombreuses manquent d’harmonie dans la conception, de pureté dans l’exécution. L’éclat et l’effet, la précipitation du travail et la rapidité du succès le séduisent. Il semble que les pages éclatantes ou subtiles qu’il publie attendent encore une maturité définitive, et que les puissantes caresses d’un soleil plus chaud et plus obstiné eussent donné la perfection à ces fruits hâtifs. Les premiers romans de M. Bulwer, qui contenaient une assez forte dose de fatuité, s’emparèrent de la mode ; nul roman fashionable ne se recommandait par le mérite d’un style aussi vif, aussi net et aussi soigneusement poli. La vogue de Pelham, de Paul Clifford et du Méconnu (Disowned, le désavoué), ouvrit à l’auteur la route de la fortune et du crédit ; jeune, les succès de salon l’accueillaient ; son époque lui conseillait le luxe ; de notre temps, la simplicité de la vie semble attester la pauvreté de l’esprit, et l’exploitation commerciale du talent passe pour génie. La génération nouvelle, laissant Thomas Campbell, pauvre, vivre modestement avec deux cents livres sterling par an, voulait trouver le laurier d’or dans les champs poétiques. M. Bulwer multiplia ses produits, chercha le bruit des salons et les honneurs parlementaires, fut élu membre des communes, essaya d’y créer un nouvel intérêt, celui des gens de lettres, dont il se porta représentant ; et sans cesse, donnant au public de nouveaux ouvrages discourant, pérorant, discutant, se chargeant de diriger les enquêtes politiques ; faisant jouer des tragédies peu remarquables et imprimer des pamphlets peu significatifs, en même temps que des vers élégans et des romans d’un ordre supérieur, il finit par recevoir de la jeune reine Victoire le titre de baronet. Vie brillamment laborieuse ! avec une témérité plus âpre au scandale et une impertinence plus prononcée, ce serait Beaumarchais. M. Bulwer, sans mener aucun parti, est l’éclaireur du libéralisme ; il marche en avant et ne guide personne. La société anglaise, dont il a blessé les convenances et les lois, ne le ménage guère. Comme littérateur, non comme orateur, il a de l’influence à la chambre ; situation nouvelle en Angleterre, où les Fielding, les Goldsmith, les Scott, les Wordsworth, ont toujours fait de leur cabinet solitaire la citadelle d’où ils mitraillaient l’ennemi, mais sans se confondre avec les hommes publics, avec Burke, Fox, Canning, Burdett, armés en guerre, toujours sur le champ de bataille, oubliant la gloire littéraire sans la mépriser, faits pour la lutte et voulant le succès.

Ce caractère de l’homme de lettres enté sur l’homme de parti ; la vanité s’accouplant à l’orgueil ; l’amour de la phrase s’associant à l’action sur les hommes ; M. Bulwer se frayant passage à la chambre ce sont les symptômes d’un mouvement nouveau et d’une altération opérée dans les esprits. Autrefois Swift conseillait les ministres ; Bolingbroke faisait de la théologie polémique ; Burke attachait du prix aux belles formes de la diction. Mais pour la première fois, le Roman vient s’asseoir au sénat et prétend à la toge politique. Le Roman, c’est M. Bulwer même : rapide peinture des accidens lumineux qui se jouent et se brisent à la surface de la mer sociale ; miroir accessible à toutes les images et rayonnant de toutes les couleurs, le roman n’est pas fait pour exercer une action et vaincre les obstacles. C’est une glace et non un levier. Il y a donc un déplacement des forces : M. Bulwer en est l’expression. L’avenir dira quel en doit être le fruit.

Pelham, Eugène Aram, Paul Clifford, Maltravers, nous semblent, après tout, les meilleures fictions de l’époque dernière. Que l’on reproche à Pelham ses descriptions de lingère et d’ébéniste, à Clifford l’abus de l’argot, à Eugène Aram l’emprunt d’une anecdote brute et d’un fait connu, à tous ces romans un certain parti pris, né d’une érudition toute nouvelle et d’une étude commencée spécialement pour chacun d’eux ; qu’il se trouve ainsi qu’en définitive les couleurs ne sont pas fondues, ni les épisodes naturellement liés au sujet ; beaucoup de place reste encore à l’éloge et à l’intérêt : vivacité de dialogue, invention de caractères, justesse de coup-doeil, et surtout dans Ernest Maltravers, où cette qualité prodiguée devient défaut ; mille remarques piquantes, nées d’une philosophie mondaine. L’inégalité du style, le peu de fusion des morceaux que l’on dirait arrachés aux pages d’un album et rajustés plutôt que disposés savamment, l’enluminure du coloris, se font remarquer à l’œil attentif. Quiconque respecte et connaît l’antiquité n’aime pas voir qu’un écrivain tout moderne porte sur les ruines de Pompéi et dans l’Agora des Athéniens sa philosophie de dandy et sa politique semi-radicale ; parmi les œuvres de M. Bulwer, les plus sérieuses parle titre sont donc les plus frivoles par le fond : Athènes et les Derniers jours de Pompéia. Celles qui s’annoncent avec moins de pompe joignent une importance plus réelle à des prétentions moins hautes : il y a de l’éloquence dans Aram, d’excellens tableaux dans Pelham et Clifford, des vues élevées dans Maltravers. C’est une observation pleine de force, bien qu’exagérée dans sa réalisation, que le portrait de cette impuissance vaniteuse, qui croit à son génie pour avoir le droit de haïr le monde, et fait de cet anathème un prétexte de lâche et insultante oisiveté. Le génie méconnu court l’Europe ; dans cette insurrection générale des individualités égoïstes, chaque esprit orgueilleux se donne un trône et s’arroge un sceptre. Il ne manque au Cesarini [2] de M. Bulwer que d’être moins horrible et plus ridicule. Nous ne parlerons pas ici du drame de Mademoiselle de La Vallière, avortement complet, parodie emphatique d’une époque d’élégance et de majesté.

La place supérieure que le roman a usurpée ou conquise dans cette littérature justifie celle que nous attribuons ici au plus habile et au plus populaire des romanciers anglais. Le roman n’a pas seulement emprunté le costume de l’histoire, il a envahi son domaine ; on a publié, sans beaucoup de succès, le Roman de l’Histoire (Romance of History, by Leitch Ritchie and others). Le conte et la nouvelle, romans de second ordre et de petite dimension, ont rempli les annuaires et les magazines, et pénétré dans le récit des voyageurs ; ce genre équivoque a produit récemment quelques ouvrages qui ne manquent pas de charme : le Schloss Hainfeld, piquante description d’un château de Styrie, par le capitaine Head ; les Bubbles from Nassau, titre que les traducteurs essaieront de reproduire, s’ils en ont envie. L’érudition mêlée à une narration romanesque a donné, l’année dernière, un livre singulier, qui a fait grand bruit en Angleterre, et qui a pour titre le Docteur ; amalgame baroque de citations, de divagations, de réflexions, d’anecdotes et de rêveries. L’auteur, que l’on croit être Hartley Coleridge, défend avec vivacité, souvent avec esprit, les mœurs et les doctrines de la vieille Angleterre ; il dépouille mille bouquins poudreux et oubliés, pour en extraire un ou deux fragmens qui ont du prix, et relève des facéties souvent froides, des extravagances souvent sans verve et sans attrait, par des passages d’une sensibilité heureuse et d’un style excellent. Arrière-petit-fils de Rabelais, de Burton, de Sterne, dont il emprunte les grelots, il manque surtout de gaieté, et son sourire, plus mélancolique que plaisant, ne se communique pas au lecteur. On lui a pardonné l’affectation du désordre, le pédantisme des vieux lambeaux littéraires, le décousu des souvenirs, en faveur d’une certaine grace élégiaque, acérée par une concision rare et dissimulant une ironie philosophique de très bon goût. L’accueil fait à ce livre en Angleterre marque la distance qui sépare encore l’Angleterre de la France, malgré les points de communication établis entre les deux contrées ; fatras épouvantable pour nous, c’est un trésor de curiosités précieuses pour le littérateur et le savant britanniques de l’ancienne roche : ils blâment légèrement le désordre et la folie de l’ensemble ; mais ils admirent la variété des études, la nouveauté des recherches et la pureté de la diction. Aussi le Docteur s’adresse-t-il à la vieille Angleterre, dont il préconise les mœurs et dont il adopte le style. A peine radicaux et whigs se sont-ils occupés de ces quatre volumes, tandis que les Revues du parti conservateur, le Blackwood et le Quarterly, lui ont consacré des pages nombreuses et l’ont jugé digne de la plus sérieuse analyse.

Dans le Docteur, comme dans les œuvres de M. Bulwer, un désir d’universalité dans la pensée, un secret retour vers la synthèse, se font sentir, et les élèvent bien au-dessus de ces productions d’une analyse mesquine où l’on dépense inutilement tant d’esprit et de coloris. Bulwer, Hartley Coleridge, Walter Scott et Southey, portent un vaste regard sur le monde ; ils essaient d’en saisir l’immense variété, ne procédant point par exclusion, mais cherchant à découvrir de tous côtés des points de vue nouveaux et à n’oublier rien de ce qui intéresse l’homme. Le même Hartley, auteur de jolies ballades, a écrit la vie des personnages célèbres ou distingués, nés dans le Lancashire et l’Yorkshire. Ce livre est empreint d’un sentiment historique très peu commun dans la Grande-Bretagne, qui cependant a publié dernièrement beaucoup de livres d’histoire, de mémoires et de biographies. Fécondité stérile ! Nul biographe n’a égale, pour la fermeté pittoresque du style, l’auteur des Worthies of Lancashire and Yorkshire, livre naïf et dramatique. Une bonne biographie est une médaille d’or difficile à créer, difficile à frapper, qui conserve à jamais une empreinte héroïque, et dont les modèles sont rares. On entasse des dates, on recueille des généalogies, on accumule des documens, on imprime des correspondances, et l’on crée ainsi des volumes qui s’appellent mémoires sur Bolingbroke, sur Pitt, sur Chatam, sur Goldsmith, sur Burke, sur Samuel Johnson : la multitude de ces compilations et leur nullité réelle ne leur enlèvent pas un certain mérite, celui de l’utilité ; matériaux sans choix que des ouvriers doués de peu d’intelligence et quelquefois de soin ont gauchement rassemblés. La vie de Sheridan et celle de Fitzgerald, par Thomas Moore, n’ont pas même touché le but que l’écrivain voulait atteindre, et manquent de la gravité, de l’impartialité, de la fermeté qui conviennent au genre. On doit excepter de cette condamnation les recherches littéraires de Payne Collier sur le théâtre anglais et sur la jeunesse de Shakspeare, les travaux de Gifford sur Ben-Johnson, et ceux de lord Holland sur Lope de Vega, qui remontent, ainsi que les charmans mélanges de D’Israëli l’aîné, à une époque antérieure. Le désir de tout savoir sur les hommes célèbres encourage la fabrication d’œuvres sans valeur pour la philosophie, qui offriront plus tard des ressources et des élémens de travail. L’esprit d’exactitude commerciale, complètement opposé au génie, engage les compilateurs à ne rien éliminer ; d’insignifians souvenirs inondent des rames de papier blanc, sans aucun profit pour l’histoire. Le même défaut qui se fait bien plus vivement sentir dans les ouvrages américains, et que la diffusion des écrivains médiocres aggrave encore, entache la plupart des ouvrages historiques récemment publiés. Depuis les travaux de Hallam, de Mackintosh, de Lingard et de Southey, un seul écrivain, dont la singularité affecte une phraséologie à peine intelligible, Carlyle, a fait preuve d’une haute intelligence historique. Élève de Schiller, dont il a écrit la vie avec talent, il se classe parmi les penseurs et même parmi les mystiques, dont l’œil ne voit dans les annales humaines qu’une série de problèmes métaphysiques. On le laisse planer dans cette région où les mortels ne le suivent pas, et mille autres s’enchaînent à la terre, recueillant les grains de sable, entassant la poussière, et faisant preuve d’une patience qui émerveille.

Comment ne pas reconnaître que l’abaissement simultané de la poésie, du drame et de l’histoire tient à des causes parallèles ou plutôt jumelles ? On s’est accoutumé à préférer le détail à l’ensemble, et l’analyse curieuse d’un fragment à la synthèse féconde ; habitude et tendance qui datent de Locke et coïncident avec la marche de la civilisation moderne. Dans le roman, elle a fait naître plusieurs monographies dont la lecture plaît et dont la minutie est instructive : les Ayrshire Legatees (héritiers du comté d’Ayr) ; le Subaltern (le sous-officier), Pickwick, le Livre de Loch, dont nous avons parlé. Mais dans l’histoire, l’imagination cessant de colorer et d’ennoblir cet esprit de détail et cette interminable recherche, on obtient des résultats d’une pauvreté et d’une aridité excessives. Que l’amour-propre et la prétention viennent s’y mêler, les autobiographies abondent, publiées par des héritiers avides ou par des spéculateurs ardens à exploiter la curiosité : les Fragmens tirés des papiers de Coleridge, la Vie de Walter Scott, par Lockhart, celle de Crabbe par son fils, et celle de Cowper par Southey, méritent une exception particulière.

Coleridge, qu’on ne doit pas confondre avec Hartley, a exercé sur l’ère précédente une influence très curieuse. C’était un philosophe doué de sagacité et d’élévation, qui rendait ses oracles comme la pythonisse des anciens jours, par fragmens et par saillies, dans des improvisations brillantes, à peine reflétées dans ses ouvrages. Mackintosh, Wordsworth et Coleridge formaient, avec Dugald-Stewart et Reid, l’honneur de la philosophie britannique. Je cherche vainement leurs successeurs. Carlyle, que j’ai cité plus haut, et qui essaie inutilement d’implanter au milieu des affaires et du commerce anglais les doctrines idéales de Fichte, mérite d’être cité après eux. Une femme, mistriss Somerville, a plus fait pour le progrès de la civilisation intellectuelle que presque tous ses contemporains. Dans sa Connexion of physical sciences, titre difficile à traduire, elle a démontré l’impuissance et les limites étroites de l’analyse seule, morcelant les facultés, éparpillant les observations, brisant les liens naturels qui rattachent entre elles les choses humaines, et établissant, au lieu du vaste ensemble organique dont la nature nous offre le modèle et l’étude, une foule de spécialités isolées. Ainsi l’unité s’efface, la science tombe en débris ; le physicien s’isole du chimiste, le chimiste du médecin, le médecin du naturaliste ; les subdivisions naissent des divisions : l’entomologiste ne connaît que ses insectes, l’électro-chimiste vit dans sa sphère, les mathématiques pures se séparent des mathématiques mixtes. Plus les fragmens se multiplient, plus la destruction avance. Le moyen-âge avait légué à ses successeurs le défaut contraire. On voulait alors tout embrasser et tout comprendre ; on parvenait à tout confondre. Les Vossius et les Scaliger étaient géomètres, Duns Scot était physicien. Depuis l’époque de Bacon, l’isolement des études a remplacé leur universalité ; l’abus de l’analyse a détrôné l’abus de la synthèse. On a défendu à Hobbes d’envahir le domaine des mathématiques, à Goethe de s’égarer dans les champs de la physique expérimentale ; on s’est étonné que Pascal osât résoudre le problème de la cycloïde. L’éternel balancement de la civilisation entre les erreurs opposées devait ramener quelque jour la synthèse et lui assigner la tâche souveraine qui lui appartient, celle de retrouver les points de contact, de renouer les chaînes brisées, de faire revivre les sympathies éteintes, de classer les fragmens épars, de réunir et d’organiser les membres isolés par le scalpel. Ce mouvement nouveau, mouvement réparateur, qui profitera de toutes les conquêtes de l’analyse, s’est annoncé, dans l’étude de la nature, par les travaux admirables de Cuvier ; M. Guizot, M. Thierry, M. Michelet, ont brillamment tenté de le propager dans l’histoire ; il s’annonce en Angleterre par quelques symptômes, et surtout par le succès du livre de Mme Somerville. Il ne nous est pas permis de le juger sous le rapport scientifique ; son éloquente simplicité, sa solidité philosophique, attestent une grande virilité de pensée. Parmi nous, les recherches et les travaux littéraires ou scientifiques qu tendent au même résultat sont déjà reconnus et acceptés comme les plus féconds. Vers ce but se dirigent les travaux de MM. Libri, Villemain, Sainte-Beuve, Ampère, etc. Celui qui écrit ces lignes indiquait, il y a quelques années [3], l’unique renouvellement possible de l’histoire littéraire : l’étude et le tableau du magnétisme intellectuel exercé par les nations entre elles, de leur secrète et perpétuelle fécondation, de leurs efforts divers, de leurs rapports et de leurs luttes, de ces rayons multiples qui, partis de tous les points, s’échauffent et se pénètrent mutuellement pour former le grand fleuve lumineux nommé civilisation ; synthèse de l’histoire intellectuelle, que les angoisses et les travaux de la société actuelle ne permettront sans doute pas d’achever de si tôt, mais à laquelle l’avenir ne peut manquer.

Un avocat célèbre, orateur politique d’une véhémence et d’une facilité redoutable, lord Brougham, si long-temps chef de l’opposition, puis chef de la magistrature et redevenu aujourd’hui l’un des porte-voix de cette opposition qui ne peut souffrir de chef, touche à la philosophie par plusieurs points, à la littérature par plusieurs autres, et se fait craindre sous toutes les formes par son talent, sa persévérance et sa passion. Nul n’a porté plus loin l’activité de l’esprit et l’emploi du temps ; sa main dure et infatigable n’a pas cessé d’entraîner la société anglaise dans la voie de ses destinées nouvelles. Les œuvres de Brougham ne le montrent pas tout entier. L’homme pratique sacrifie toujours beaucoup à la circonstance, à la nécessité, à l’action présente ; elles lui demandent un déploiement de forces qui se résume en faits. Chez Brougham, le détail des combats politiques ou judiciaires occupe un si vaste espace, que la postérité, étrangère à ces intérêts, ne le jugera pas complètement. Il est né pour la lutte ; la vigueur athlétique d’un esprit sans repos éclate dans ses discours, dans ses essais philosophiques, dans ses articles de journaux, dans ses pamphlets ; son style est musculeux, sa dialectique ardente, son invective impitoyable ; c’est la dureté critique d’Édimbourg, la taquinerie du plaideur et le beau hasard de l’improvisation. Appartenant, ainsi que Robert Peel, orateur d’un ordre différent, à la génération antérieure, ses plus belles victoires datent de l’époque comprise entre 1810 et 1830. Si vous joignez à ce nom celui d’O’Connell, l’Hercule irlandais, vous résumez, dans un cercle étroit, toute l’éloquence actuelle du parlement. Encore peut-on affirmer que Brougham a faibli depuis que la voix populaire et la justice royale l’on fait siéger parmi les pairs. Debout sur le parquet des communes, sa voix stridente et ses accusations terribles retentissaient bien autrement ; les communes sont sa vraie patrie ; pour retrouver sa force, il faut qu’il touche le sol populaire.

La puissance et l’éclat de l’éloquence politique ont abaissé leur niveau depuis l’ouverture du parlement réformé. Un grand nombre de nouveaux membres, ignorant les usages parlementaires, n’étaient point rompus à cette habitude de discussion souple et violente, à ce mélange de préméditation et de soudaineté qui font le charme, le drame, la puissance des débats. Les grandes commotions favorisent l’éloquence ; les transactions, les compromis, les transitions entre deux époques, n’offrant que nuances, incertitude et confusion, diminuent l’énergie et la simplicité du discours. L’aristocratie cédant à la réforme, lui accordant quelque chose, lui refusant quelque chose encore ; la démocratie ne voulant ni se prononcer comme révolutionnaire, ni abjurer ses théories radicales, n’ont pas couronné le parlement nouveau de cet éclat magnifique dont s’environnaient les communes, lorsque la guerre contre Bonaparte, la naissance de notre république, la guerre des États-Unis, la conquête de l’Hindoustan provoquaient aux combats de la parole les Canning, les Burdett, les Fox, les Sheridan et les Burke. Au milieu des partis subdivisés, les seuls grands orateurs ont été les deux athlètes des opinions extrêmes : Peel, homme d’état prudent, héritier d’une partie de l’éloquence du second Pitt, connaissant toutes les finesses et toutes les ruses de la discussion, remarquable par une exposition claire, une dialectique vive, et l’art d’effrayer les hommes par le dédain, la vanité et l’intérêt ; — O’Connell, qui semble guider l’armée radicale et ne représente en réalité que l’Irlande. Toute la force de la position d’O’Connell est là : son pays le préoccupe toujours ; toujours il achète les conquêtes politiques de l’Irlande, en sacrifiant le parti anglais dont il passe pour le chef. Suivi de sa queue irlandaise (O’Connell’s tail), et bien servi par le poète Shiel, son compatriote, orateur véhément, il occupe au parlement une place intermédiaire ; selon l’occasion, transportant son armée mobile sur tous les points qu’il veut protéger, il décide, par ce mouvement, les questions importantes. On connaît sa trivialité énergique, ses violences inattendues, l’intarissable énergie de sa faconde, et le mélange d’adresse et de brutalité, de métaphores et d’invectives qui le rendent si redoutable et qui rapprochent son talent de la verve ardente de Fox.

Un pouvoir littéraire et intellectuel que les nouveaux penchans de la Grande-Bretagne n’ont pas encore ébranlé ; une tribune où se succèdent mille capacités de différens ordres ; un théâtre muet, qui absorbe à lui seul plus, de bénéfices que tous les théâtres ; une école permanente de toutes les doctrines, de tous les dogmes, de toutes les espérances, de tous les savoirs ; une bibliothèque sans cesse renouvelée, qui a envahi l’histoire, la poésie, et absorbé le roman même, ce grand usurpateur ; une force sociale nouvelle qui s’élève en face des communes et des pairs ; — c’est la presse périodique de la Grande-Bretagne, dernier résumé de ses opinions et de ses progrès. Depuis le commencement du XIXe siècle c’est, on ne l’ignore pas, une puissance redoutable, dont le développement excessif a nui aux grandes œuvres. Toute force d’idée, toute verve de style, toute habileté de discussion, au lieu de se confier à la lente et difficile propagation des livres, se réfugièrent dans les Revues, leur demandant une publicité rapide, une influence électrique et immense. Southey, Scott, Bentham, Brougham, Campbell, Hazlitt, Coleridge, Mackintosh, Gifford, Lamb, Jeffrey, furent collaborateurs des principales Revues. Les étrangers même y participèrent : Ugo Foscolo, Telesforo de Trueba, leur ont donné d’excellens fragmens historiques et littéraires. Quelques-uns des romans modernes les plus remarqués, Tom Cringle, le Journal d’un Médecin, les scènes de la Prison d’Old-Bayley, ont paru par fragmens dans les Revues. Pickwick et son successeur, Olivier Twist, ont suivi cette route. Toujours le même morcellement des facultés et des forces. Ainsi l’on est arrivé jusqu’à cette « littérature à un sou (penny litterature), » composée de recoupes et de débris, mêlée de gravures sur bois, et dont nous ne pouvons avouer l’action favorable ni préconiser les résultats. Cependant les citadelles du torysme et du parti whig, le Quarterly Review et l’Edinburgh, conservaient dans leur sein les défenseurs les plus braves et les plus habiles des deux doctrines ; ici Crofton Croker, esprit piquant, analyste ironique, d’une érudition variée, le vieux Southey, Lockhart, intelligence nette, droite et fine, impitoyable dans la satire ; là Macaulay, excellent écrivain, qui semble né pour écrire l’histoire philosophique, et l’un des plus beaux talens parmi les whigs. Sous la bannière conservatrice marchent le Blackwood’s Magazine, dirigé par Wilson, et où respire la fleur sauvage, souvent brillante et colorée dans son âpreté même, du vieil esprit écossais ; le Fraser’s Magazine, auquel Carlyle a donné d’excellens articles, et qui est assurément fort spirituel et très original, même dans ses folies ; Maginn, Gleig, Egelton Bridges, Lockhart, Hogg, Ainsworth (liste dont nous n’attestons pas l’exactitude), y contribuent, dit-on. Le Metropolitan et le New-Monthly représentent deux nuances du whiggisme ; le Tait’s Magazine continue la guerre radicale, et le catholicisme d’Irlande a son expression dans le Dublin Quarterly, tandis que le Dublin University Review sert d’organe au protestantisme du même pays. Le Westminster Review, propagateur de la philosophie utilitaire, a opéré sa transformation et son passage de la vie idéale à la vie active en prenant le nouveau titre de London and Westrninster Review. Si l’on jette un coup d’œil général sur la presse périodique anglaise, on trouvera que la masse de talent qu’elle renferme s’est disséminée, et que les articles remarquables y sont devenus plus rares, à mesure que le nombre des articles passables ou intéressans s’accroissait : comme si le nivellement politique devait atteindre les intelligences et abaisser les capacités en multipliant les produits.

Tel est l’aspect général que présente aujourd’hui la littérature anglaise. En un temps de transition et d’enfantement, elle a conservé, comme on le voit, beaucoup de force et de vitalité. Si vous comparez son mouvement au mouvement intellectuel qui l’a précédé, et qui a épanché sur le monde britannique, vers le commencement du XIXe siècle, tant de trésors de poésie et d’invention, vous la trouverez inférieure. Si vous cherchez ses défauts, vous lui reprocherez la diffusion, l’abus de l’analyse, l’excès du détail, l’imitation. Plus de Byron ou de Scott, maîtres du monde moral et lançant deux courans électriques dont s’émeuvent toutes les pensées ; mais une foule de talens secondaires, que dominent quelques supériorités douées d’observation critique plutôt que de création puissante. L’Angleterre n’a pas d’écrivain passionné que l’on puisse comparer à George Sand, ni d’historiens et de poètes vivans qui s’élèvent à la hauteur de nos talens les plus accomplis ; mais vue dans son ensemble, moins inapplicable que celle de l’Allemagne, plus contenue, plus sévère et plus librement variée que la nôtre, cette littérature est encore celle qui, fécondée par un commerce immense, concentre les lueurs les plus lointaines, réunit et recueille les faits les plus précieux, et qui même, au milieu de son affaissement comparatif, respecte le mieux les acquisitions du passé, en s’armant pour l’avenir.


PHILARÈTE CHASLES.

  1. Transformations divers et successives des divinités de l’Hindoustan.
  2. Personnage du roman de Maltravers.
  3. Dans un discours d’ouverture du Cours sur le parallélisme des littératures modernes.