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Littérature dramatique - 31 octobre 1850

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Littérature dramatique - 31 octobre 1850
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 8 (p. 546-561).


LITTERATURE DRAMATIQUE.




LES CONTES DE LA REINE DE NAVARRE, comédie de MM. Scribe et Legouvé




Pour bien connaître Marguerite de Navarre, il faut l’étudier dans sa correspondance. C’est là, en effet, qu’elle se montre à nous tout entière, sans arrière-pensée, sans déguisement, car ses lettres n’étaient pas destinées à la publicité. Les Poésies et les Contes de Marguerite, utiles à consulter sans doute, sont loin de nous éclairer d’une lumière aussi sûre. Cependant pour tout esprit bien fait, qui prend la peine de comparer les Contes et les Poésies, il y a dans le caractère spécial de ces deux recueils un digne sujet de méditation, et de cette comparaison jaillit une pensée bien voisine de la vérité. Je ne veux pas dire des Contes de la reine de Navarre ce que Montesquieu disait de la loi salique. Il est pourtant vrai que la plupart de ceux qui en parlent ne les ont pas lus. Il s’en faut de beaucoup que tous ces contes soient égrillards. À côté d’un récit qui semble emprunté à Boccace, on trouve le récit d’un amour malheureux, exalté jusqu’à l’héroïsme, jusqu’à l’abnégation la plus sublime aux yeux des ames tendres, la plus folle aux yeux des esprits qu’on appelle sensés. Il y a dans les Contes mêmes de Marguerite un côté mystique, moins frappant sans doute que dans ses Poésies, mais qui pourtant n’échappe pas aux regards d’un lecteur attentif. Chaque récit, sérieux ou grivois, est suivi d’une discussion en règle sur le mérite et les vertus des personnages mis en scène, et dans cette discussion le sentiment chrétien se produit presque toujours sous la forme la plus sévère. Quant aux Poésies de Marguerite, qui sont loin de posséder le même charme, la même valeur littéraire que ses Contes, depuis le Miroir de l’ame pécheresse jusqu’aux Mystères, qui terminent le recueil, il est bien difficile d’y trouver le plus petit mot pour rire. On s’étonne à bon droit que les docteurs de la Sorbonne aient condamné comme hérétique le Miroir de l’ame pécheresse. Le raisonnement des docteurs n’était pas, en effet, conforme aux lois d’une saine logique. Marguerite n’avait parlé ni des saints, ni du purgatoire ; donc elle ne croyait ni au purgatoire ni aux saints. Ce n’est pas là certainement ce qu’on peut appeler un enthymème victorieux. Cependant, sans la protection toute-puissante de son frère, Marguerite serait peut-être montée sur le bûcher. Bien que le texte des Contes, publié par Claude Gruget dix ans après la mort de l’auteur, ne puisse être accepté comme un texte original, il ne faut pourtant pas exagérer l’importance des altérations qu’il a subies, et, si nous n’avions pas les lettres de Marguerite, nous pourrions par la lecture de ses Contes deviner à peu près toutes les pensées qui ont rempli sa vie. Sa correspondance, dont les autographes sont conservés à la Bibliothèque, nous dispense de toute conjecture. Il est inutile désormais de chercher à deviner, sous le voile plus ou moins transparent de la fiction, ce que Marguerite nous révèle dans ses lettres.

Or, si cette correspondance réfute victorieusement les reproches de légèreté et même de libertinage qui ont été adressés à Marguerite par l’ignorance et la superstition, elle nous explique en même temps ce qu’il y avait de douloureux dans sa tendresse pour son frère. Il n’est pas vrai que la reine de Navarre ait choisi plus d’un amant parmi les poètes réunis à sa cour ; il n’est pas vrai qu’elle se soit donnée à Marot, car Marot n’était rien moins que discret : s’il eût possédé Marguerite un jour, une heure seulement, il n’aurait pas manqué de s’en vanter, et l’on ne trouve le souvenir d’un tel bonheur ni dans ses élégies, ni dans ses épigrammes. Il n’est pas vrai que Marguerite se soit livrée à son frère : l’accusation d’inceste portée contre elle ne repose sur aucun fondement ; mais il est vrai qu’elle a ressenti pour son frère une tendresse qui allait au-delà de l’amitié. Nous pouvons nous prononcer sur cette question sans redouter le reproche de légèreté. Les pièces sont entre nos mains, et, loin de condamner Marguerite, elles commandent la pitié à toutes les ames généreuses. Oui, Marguerite a aimé François Ier autrement qu’un frère, mais elle a refoulé au fond de son cœur cette coupable passion, et n’a rien fait pour la rendre contagieuse. Elle en rougissait comme d’un crime, et la lettre qui nous la révèle montre assez clairement que son frère ne la partageait pas. Cette lettre, écrite par la duchesse d’Alençon à l’âge de vingt-neuf ans, ressemblerait à une énigme, tant le langage en est embarrassé, si nous n’avions pas pour l’expliquer, pour la commenter, la correspondance de Marguerite avec Guillaume Briçonnet, évêque de Meaux. Dans la lettre mystérieuse adressée à son frère, elle lui dit que sans doute il ne voudra pas faire un long détour pour éviter de rencontrer celle qui met en lui tout son bonheur, qui estime sa vue plus chère que tous les biens de ce monde ; elle mêle à ces accens de tendresse un sentiment de remords qui certes ne s’accorde pas avec une amitié fraternelle ; elle ajoute que, si son frère consent à ne pas l’éviter, elle saura trouver un prétexte pour s’échapper et le voir ; et comme si elle craignait de n’avoir pas encore exprimé assez clairement sa confusion et sa honte, elle signe : « Pis que morte. » Cette signature étrange se retrouve dans sa correspondance avec Guillaume Briçonnet, et comme dans cette correspondance Marguerite parle toujours d’une faute à expier sans jamais la nommer, comme elle demande conseil à Briçonnet sur le moyen le plus sûr de rentrer dans le droit chemin sans jamais lui dire en quoi elle a failli, il est bien difficile de ne pas rapprocher des lettres de Marguerite à l’évêque de Meaux la lettre énigmatique dont j’ai tout à l’heure donné la substance. Les réponses de l’évêque, écrites dans un style mystique, ne laissent pas assez nettement deviner sa pensée pour que Marguerite puisse y trouver une consolation. Les sentimens de Guillaume Briçonnet, très chrétiens, je veux bien le croire, sont noyés dans un tel déluge de métaphores, et ces métaphores elles-mêmes sont si étrangement choisies, qu’il est impossible de garder son sérieux en l’écoutant ; mais le style burlesque du confesseur n’efface pas la tristesse de la pénitente.

Il faut donc reconnaître, pour peu qu’on ait le goût de la justice, que Marguerite a été cruellement calomniée. Comment expliquer les reproches qui pèsent sur sa mémoire ? Comment cette femme, dont toute la vie n’a été qu’un long dévouement, se trouve-t-elle accusée d’impudicité ? La protection généreuse qu’elle accorda toujours aux protestans persécutés suffit, à mon avis, pour rendre raison de cette contradiction. Les docteurs impitoyables qui ont allumé le bûcher de Berquin au moment où ils se vantaient d’envoyer son ame criminelle aux pieds de son juge n’oubliaient pas que Marguerite avait tout fait pour le sauver. Si Berquin, docile aux conseils de Marguerite, eût continué paisiblement ses études philosophiques et n’eût pas bravé l’autorité de l’église, il fût mort tranquille dans son lit. Les bourreaux de Berquin ne pouvaient pardonner à la sœur du roi l’asile qu’elle offrait dans sa cour de Béarn à tous les libres penseurs ; la Sorbonne était jalouse de cette princesse ingénieuse et savante, qui mettait sa puissance au service de la liberté. La rancune de la Sorbonne s’est traduite en accusation d’hérésie. Quoi de plus simple ? quoi de plus naturel ? Était-il possible qu’il en fût autrement ? Quand le connétable de Montmorency, après avoir obtenu par le crédit de Marguerite toutes les grandeurs, toutes les dignités, toutes les richesses qu’il pouvait souhaiter, la payait d’ingratitude, conseillait au roi d’assurer le salut spirituel de son royaume en commençant par sa propre famille l’application de la justice, et n’obtenait de lui qu’une réponse dédaigneuse où l’orgueil et l’égoïsme parlent plus haut que l’orthodoxie, n’était-il pas inévitable que la Sorbonne, dont la rancune se révélait par la bouche de Montmorency, essayât de prendre sa revanche ? Le roi avait dit : « Ma sœur m’aime trop pour jamais croire ce qui sera contraire au bien de mon état ; elle ne croira jamais que ce que je voudrai. » Déconcertés par ces paroles hautaines, les ennemis de la philosophie, que Marguerite protégeait avec ardeur, ont ajouté au reproche d’hérésie le reproche d’impudicité, et cette double accusation a été acceptée par la foule ignorante comme un article de foi.

Certes, je ne voudrais pas recommander les Contes de Marguerite comme un traité de morale à l’usage des jeunes filles. Cependant, parmi ces contes mêmes, il y en a plus d’un où la morale la plus sévère ne trouverait pas grand’chose à condamner, où la passion, loin d’être exaltée comme une loi suprême, nous est présentée avec un cortége de dangers, un appareil de souffrances, qui ne sont pas faits pour encourager le mépris du devoir. Et puis, d’ailleurs, est-il permis de juger l’auteur de ce livre avec une sévérité absolue, sans tenir compte du temps où elle a vécu, du milieu où s’est développée son intelligence, de l’éducation qu’elle a reçue, des exemples qu’elle a eus devant les yeux ? Le philosophe peut juger le livre en lui-même, l’historien ne doit jamais oublier l’état moral de la France pendant la première moitié du XVIe siècle. Or, sous le règne de Louis XII, sous le règne de François 1er, l’opinion se montrait fort indulgente pour la galanterie : faut-il s’étonner que Marguerite ait souvent partagé l’indulgence de l’opinion ? Louise de Savoie, dont les principes n’étaient rien moins que rigoureux, n’a-t-elle pas dû déposer dans l’ame de sa fille le germe d’une tolérance à toute épreuve ? J’en ai dit assez, je crois, pour démontrer qu’il ne faut pas attribuer à Marguerite seule ce que la morale doit condamner dans ses Contes.

Marguerite a été mariée deux fois, une première fois au duc d’Alençon, lorsqu’elle avait à peine dix-sept ans. La retraite précipitée de son premier mari à la bataille de Pavie, que l’histoire a flétrie du nom de lâcheté, n’expliquerait pas l’aversion qu’elle avait pour lui ; car si la lâcheté justifie le mépris, elle a besoin, pour se trahir, de se trouver en face du danger, et depuis le jour de son mariage jusqu’à la bataille de Pavie, c’est-à-dire dans l’espace de seize ans, le duc d’Alençon n’avait jamais eu à donner la mesure de son courage. Il faut donc chercher ailleurs la cause de cette aversion. La lettre mystérieuse dont j’ai parlé nous dispense de toute conjecture. Marguerite avait été mariée contre son gré à un homme qui n’avait en lui-même rien de séduisant, d’un visage et d’un esprit vulgaires, qu’elle n’aurait pu aimer, lors même que son cœur n’eût pas été dominé par une passion dont elle rougissait. Deux ans après la mort du duc d’Alençon, Marguerite épousa Henri d’Albret, âgé de vingt-quatre ans, c’est-à-dire plus jeune qu’elle de onze ans. Cette seconde union n’aurait sans doute jamais été troublée sans les calomnies du connétable de Montmorency, qui semblait prendre à tâche de poursuivre sa bienfaitrice. Grace aux avis officieux du connétable, Henri d’Albret se crut trompé par Marguerite, et se laissa emporter par la colère jusqu’à la frapper. Il fallut l’intervention du roi pour ramener la paix dans le ménage. Heureusement la jalousie du mari ne tint pas contre l’évidence, et Marguerite pardonna généreusement. Elle savait, par la grace de son esprit, par le charme de ses manières, faire oublier son âge, et la violence même de la jalousie qu’elle inspirait prouve assez clairement à quel point elle avait réussi. Marguerite aimait sincèrement Henri d’Albret. Cependant, quoiqu’elle eût réussi à dompter ses coupables pensées, son frère tenait toujours la première place dans son cœur. Les lettres écrites pendant son voyage en Espagne nous révèlent toute la vivacité de sa tendresse : elle accuse avec impatience la longueur de la route, la lenteur des chevaux qui l’emportent vers le prisonnier, l’inclémence de la saison. Toutes ses pensées vont à son frère. Pourvu qu’elle le délivre, qu’elle le ramène en France sain et sauf, elle sera trop payée de ses fatigues. Qu’un messager couvert de fange vienne lui apporter des nouvelles de son frère bien-aimé, elle ira l’embrasser, et, s’il n’a pas de lit pour se reposer, elle lui donnera son lit et dormira sur la dure. Ainsi toute la vie de Marguerite se résume dans sa tendresse pour son frère.

François Ier, bien qu’il appelât Marguerite sa mignonne, l’a plus d’une fois traitée avec un égoïsme cruel. Il lui a pris sa fille, à peine âgée le trois ans, pour l’élever à sa guise à Plessis-lez-Tours. Ni prières, ni larmes n’ont pu le fléchir : il voyait dans sa nièce un bien dont il voulait disposer dans l’intérêt de sa politique, et sa conviction à cet égard était si complète, si profondément enracinée, que sans doute Marguerite l’eût étonné, si, au lieu d’invoquer leur mutuelle affection pour garder sa fille, elle eût invoqué ses droits de mère. Si le fils de Louise de Savoie n’a pas dit, comme plus tard Louis XIV : « L’état c’est moi, » toute sa conduite s’explique par cette orgueilleuse pensée. Ce roi, si vanté comme la fleur de la chevalerie, n’avait d’un chevalier que la bravoure, et c’est à sa bravoure qu’il doit l’indulgence de la postérité. L’histoire pourtant, lorsqu’elle prend ses devoirs au sérieux, est obligée de se montrer sévère pour François Ier ; car, si la bravoure tient un rang élevé parmi les vertus militaires, elle ne suffit pas à l’homme de guerre. Tous ceux qui ont pris la peine de lire avec attention le récit de la bataille de Pavie, écrit par les hommes du métier, savent très bien que le roi de France a perdu la partie par présomption, par ignorance. Il a livré bataille contre l’avis de tous les vieux généraux qui l’entouraient, contre l’avis de La Trémouille ; il a cédé au conseil imprudent de Bonnivet ; il s’est laissé abuser comme un enfant par Antonio de Leyva En engageant le combat, tandis que les troupes espagnoles s’éparpillaient pour rendre moins meurtrier le feu de son artillerie, il a forcé au silence les canons qui balayaient les rangs ennemis. Il a payé de sa personne, il a bravement combattu, il a joué sa vie pour racheter sa faute ; mais sa bravoure, si justement admirée, n’excuse pas sa conduite : il n’est pas permis à un général, roi ou roturier, de sacrifier le sang de ses soldats à son ignorance, à sa vanité. Or, la bataille de Pavie, livrée contre l’opinion unanime des hommes de guerre, conduite au mépris de toutes les lois du métier, n’est aux yeux de l’histoire qu’un acte d’orgueil et de folie. La lettre de François Ier à sa mère, inspirée sans doute par un noble sentiment, est loin d’avoir l’éloquence qu’on lui attribue ; cette ligne si célèbre Tout est perdu fors l’honneur, n’est pas, comme on le répète, toute la lettre du roi. Avant de trouver cette noble pensée, François Ier adresse à Louise de Savoie une série de lieux communs, de phrases banales, qui ne préparent pas l’esprit du lecteur à l’admiration. Prisonnier dans la forteresse de Pizzighittone, dès qu’il a écouté les conditions de Charles-Quint, apportées par le sire de Roeux, il n’hésite pas à disposer de Marguerite, et à qui veut-il la donner ? Au connétable de Bourbon ! Ce roi chevalier offre la main de sa sœur bien-aimée au traître qu’il méprise. Il n’a pas voulu rendre son épée au connétable, et il ne craint pas de lui offrir sa soeur. Touchante preuve de tendresse ! Dans l’espérance de racheter le duché de Bourgogne, il donne sa mignonne à un traître. Puisqu’il avait étudié la guerre et la politique dans les romans de la Table-Ronde, il devait au moins se conduire en chevalier après la défaite comme pendant la bataille, et ne pas disposer de sa sueur comme d’un à-point pour sa rançon. La plus éclatante bravoure ne rachètera jamais une telle action.

Personne n’ignore les conditions du traité de Madrid. Le signer avec l’intention de l’exécuter, c’était l’œuvre d’un insensé ; le signer avec la ferme résolution de le violer, n’est certes pas l’œuvre d’un homme loyal. Rapprochée du traité de Madrid, que devient la lettre de François Ier à Louise de Savoie ? que devient l’honneur du roi chevalier ? Le prisonnier de Madrid avait conçu un noble dessein, un dessein généreux ; il voulait abdiquer, afin de réduire à néant toutes les prétentions politiques de son geôlier. Une fois dépouillé de la couronne par sa propre volonté, le roi n’était plus qu’un prisonnier rachetable à prix d’argent ; il ne restait plus qu’à débattre le chiffre de la rançon ; mais il ne paraît pas que cette résolution, si peu d’accord avec le caractère habituel de François Ier, ait été autre chose qu’une pensée passagère. Charles-Quint, lorsqu’il l’apprit par une indiscrétion peut-être calculée, ne s’en effraya pas, et la traita de comédie ; l’événement a prouvé qu’il avait raison. Abdiquer, en effet, c’était se sacrifier à la France, et François Ier s’estimait trop haut pour renoncer au pouvoir suprême dans l’intérêt de son pays. Charles-Quint a donc bien fait de ne pas s’alarmer. On aura beau dire que le traité de Madrid était inexécutable : la protestation, signée par François 1er avant le traité même en présence des ambassadeurs de Louise de Savoie, ne justifie pas la déloyauté du prisonnier. Promettre au vainqueur une des plus riches provinces de France, et donner en otage ses deux fils aînés, est et sera toujours aux yeux de tous les esprits droits une triste manière de recouvrer sa liberté.

Parlerai-je de la générosité de François Ier ? Oui, sans doute, il avait le goût, la passion de la magnificence ; mais sa générosité n’était pas sans bornes, comme on se plaît à le dire. À son retour en France, après le traité de Madrid, quand il choisit une nouvelle maîtresse parmi les filles d’honneur de Louise de Savoie, quand il jeta les yeux sur Anne de Pisseleu, il voulut la combler de présens sans bourse délier, et ne trouva rien de mieux que d’envoyer redemander à la comtesse de Chateaubriand les bijoux qu’il lui avait donnés. Françoise de Foix fit semblant de se faire prier, et au bout de quelques jours lui renvoya en lingots tout ce qu’elle avait reçu de lui. C’était se montrer tout à la fois fière et désintéressée. Elle ne voulait pas abandonner à une autre femme ces gages d’une tendresse si vite oubliée, et donnait à son amant une leçon de délicatesse. Il est douteux pourtant que François Ier l’ait comprise. Un roi capable d’adresser une pareille demande à la maîtresse qu’il quitte n’est guère fait pour s’incliner devant cette dédaigneuse réponse. Une telle générosité devait inquiéter la future duchesse d’Étampes.

Charles-Quint semblait né pour gouverner. Élevé par deux hommes habiles, M. de Chièvres et Adrien d’Utrecht, il connut de bonne heure l’art de mettre à profit les défauts de ses adversaires et de les vaincre sans courir au-devant du danger. Roi d’Espagne à seize ans, empereur d’Allemagne à dix-neuf ans, il eut sans effort la gravité qui convenait à son rôle. Les admirateurs de François Ier ont reproché à Charles-Quint d’avoir paru trop rarement sur les champs de bataille : un tel reproche n’a pas besoin d’être réfuté. Il n’est permis qu’aux esprits étourdis de confondre les devoirs d’un roi avec les devoirs d’un soldat. Toutes les fois que Charles-Quint a jugé utile de payer de sa personne, il l’a fait sans ostentation comme sans couardise. Quant aux batailles qu’il a gagnées par ses généraux sans quitter son palais, si elles ne lui assurent pas un rang élevé parmi les hommes de guerre de son temps, elles le classent à coup sûr parmi les plus habiles politiques. Habituellement dissimulé, Charles-Quint n’est pas sans quelque ressemblance avec Louis XI. Cependant il y aurait de la puérilité à vouloir établir entre eux une comparaison, car il y avait parfois dans la gravité de Charles-Quint quelque chose de théâtral il n’oubliait jamais sa puissance, et voulait à toute heure frapper l’imagination de ceux qui l’écoutaient ou le regardaient. Il ne négligeait rien pour donner à son silence même une majesté qui le mît au-dessus des autres hommes. Il n’aimait pas la guerre pour la guerre, et ne demandait à l’épée de ses généraux que les triomphes qu’il ne pouvait obtenir par l’habileté de ses négociateurs. Il n’avait qu’une seule passion, la passion de la puissance. On ne trouve pas dans toute sa vie la trace d’une passion rivale. Ses maîtresses n’ont jamais été pour lui qu’une pure distraction, encore mesurait-il le temps qu’il leur abandonnait. Il aimait la magnificence, mais il l’aimait surtout pour éblouir, pour étonner, pour marquer sa supériorité, et personne ne l’a jamais vu ébloui lui-même de la splendeur de ses fêtes.

Ainsi tout faisait de Charles-Quint l’adversaire le plus redoutable de François Ier. N’ayant aucun des vices de Henri VIII, il suivait patiemment les projets qu’il avait conçus, et ne s’en laissait détourner ni par les plaisirs qui s’offraient à lui, ni par les obstacles qu’il rencontrait sur sa route.

C’est avec les trois personnages que je viens d’esquisser que M. Scribe et M. Legouvé ont voulu construire une comédie. Ils ont cru qu’en mettant aux prises la duchesse d’Alençon et Charles-Quint, ils trouveraient moyen de nous égayer. Le titre même qu’ils ont donné à leur ouvrage indique assez clairement qu’ils n’ont pas entendu respecter l’histoire, et sans doute ils attachent peu d’importance aux événemens accomplis sous le règne de François Ier.

Cependant, tout en reconnaissant le mérite de leur franchise, je crois devoir protester contre l’usage qu’ils ont fait des noms historiques. Demander au traité de Madrid le sujet d’une comédie pouvait à bon droit passer pour une tentative singulière. Il n’y a certes pas dans ce déplorable traité le plus petit mot pour rire. Ce projet paradoxal n’a pourtant pas suffi à l’imagination de MM. Scribe et Legouvé. Pour ne laisser aucun doute dans l’esprit de l’auditoire, pour montrer nettement toute la hardiesse de leur pensée, ils ont appelé le traité de Madrid la revanche de Pavie. Je ne crois pas qu’il soit possible de porter plus loin le mépris de l’histoire. Je cherche dans le règne entier de François Ier la revanche de Pavie, et je trouve à grand’peine une bataille qui mérite ce nom pompeux. Si la victoire de Cérizolles est la revanche de Pavie, la revanche s’est fait long-temps attendre, car elle n’a été prise par la France que dix-neuf ans après la défaite. Serait-ce d’aventure le traité de Cambrai qui mériterait le nom de revanche ? Ce traité, signé par Louise de Savoie, Marguerite de Navarre et Marguerite d’Autriche, est une tache dans la vie de François Ier, car il abandonnait, pour obtenir la paix, tous les alliés qui s’étaient compromis pour lui. Les auteurs de la comédie nouvelle ne s’arrêtent pas devant ces misérables objections. Ils ne s’inquiètent ni de la victoire de Cérizolles, ni de la paix de Cambrai. C’est dans le traité de Madrid qu’ils voient, qu’ils veulent voir la revanche de Pavie ; et, pour justifier le litre qu’ils ont choisi, ils mettent sur le compte de Marguerite de Navarre la délivrance de François Ier, qu’elle n’a pourtant pas obtenue. Ils suppriment d’un trait de plume les trois négociateurs que Louise de Savoie avait envoyés en Espagne avant sa fille, qui avaient commencé la tâche poursuivie plus tard par Marguerite, et qui s’est achevée après son départ. Ils ont espéré, par cette omission, accroître l’importance politique de la duchesse d’Alençon, et je serais très disposé à leur pardonner le parti qu’ils ont adopté ; s’ils l’avaient suivi plus franchement. Je ne tiens pas à voir en scène l’archevêque d’Embrun ou le président du parlement de Paris ; mais, si l’on raie de la liste des personnages les négociateurs qui ont assisté Marguerite dans ses démarches auprès de Charles-Quint, il faut au moins donner à Marguerite quelques-unes des facultés qui caractérisent l’homme d’état, et les auteurs de la comédie nouvelle ne paraissent pas y avoir songé.

À Dieu ne plaise que je demande aux poètes dramatiques de suivre pas à pas l’histoire ! Qu’il s’agisse d’une action sérieuse ou comique, il faut laisser à la fantaisie la liberté d’interpréter les événemens et les personnages. Seulement l’interprétation, pour être avouée par le goût, par le bon sens, doit respecter la réalité ; il n’y a pas de commentaire possible sur un texte effacé. Or, je crois pouvoir démontrer facilement que les auteurs de la comédie nouvelle ont fait une part beaucoup trop large à la fantaisie ; il n’ont pas interprété le traité de Madrid, ils l’ont dénaturé.

Les personnages de la comédie nouvelle n’ont absolument rien à. démêler avec l’histoire. Si jamais la faculté d’inventer s’est librement exercée, c’est à coup sûr dans cette œuvre Malheureusement, ce que l’histoire a perdu, la poésie ne l’a pas gagné. Si la réalité a été méconnue, foulée aux pieds, traitée avec un mépris superbe, la fantaisie, en déployant ses ailes dans un espace indéfini, n’a pas effacé de la mémoire des auditeurs cette chose prosaïque et vulgaire qui s’appelle l’histoire. Charles-Quint, à parler franchement, est une espèce de moyenne proportionnelle entre le don Quexada de Don Juan d’Autriche et le comte de Rantzau de Bertrand et Raton. Les historiens français, italiens, espagnols, n’ont pas fourni un trait pour la composition de ce personnage. Feuilletez Ulloa, Sandoval, Du Bellay ; vous ne trouverez pas dans leurs livres, si justement estimés, une seule page qui puisse servir à expliquer le Charles-Quint de la comédie nouvelle. L’empereur d’Allemagne, le monarque privilégié qui réunissait sous sa domination l’Espagne, les Pays-Bas, les Indes, est voltairien comme don Quexada, élève de Candide et de Zadig comme le comte de Rantzau. Ne lui demandez pas une parole, une pensée, un sentiment qui appartienne au pays qu’il habite, au temps où il vit : les auteurs, doués d’un esprit cosmopolite, ne tiennent compte ni des lieux, ni des temps. Leur Charles-Quint ne relève que de leur seule fantaisie. Il est railleur comme un roman écrit par un encyclopédiste et crédule comme un oncle du boulevard Bonne-Nouvelle. C’est un mélange d’ironie et de niaiserie dont l’histoire n’a jamais offert le modèle, mais que chérissent à bon droit tous les musiciens qui se prennent pour les héritiers de Grétry et de Dalayrac : un tel personnage, en effet, convient merveilleusement à l’Opéra-Comique. Chacune de ses railleries ou de ses bévues offre le thème d’une ariette ou d’un morceau d’ensemble ; les ténors et les prime donne doivent voter des actions de graces aux auteurs de la comédie nouvelle pour le rajeunissement inattendu de ce type, déjà soumis à de si nombreuses épreuves. Si la comédie n’a pas à se féliciter de l’invention de ce personnage, en revanche l’Opéra-Comique doit s’en réjouir, et c’est une gloire assez belle pour contenter l’orgueil le plus exigeant.

François Ier, dans les Contes de la reine de Navarre, m’a rappelé les plus candides émotions de ma jeunesse. Je me suis cru, pendant quelques instans, ramené sous les voûtes du théâtre Feydeau, qui a disparu depuis long-temps. Il nie semblait entendre le morceau si fameux de Françoise de Foix :

Chevaliers, soutiens de la France,
Soyons célèbres tour à tour
Au champ d’honneur par la vaillance,
Par la constance au champ d’amour.

L’orchestre, je ne sais pourquoi, était absent, et nous avons été privés de la musique de Berton ; mais toutes les mémoires fidèles au culte de la musique nationale, qui n’ont pas sacrifié l’école française aux écoles allemande et italienne, se rappelaient avec délices le morceau que je viens de citer. À quoi bon chercher dans le François Ier de MM. Scribe et Legouvé le François Ier de l’histoire ? Depuis quand, s’il vous plaît, la fantaisie est-elle devenue la très humble servante de la réalité transmise aux esprits curieux par le témoignage des contemporains ? Il faut laisser aux érudits, aux rats de bibliothèque, comme se plaisent gracieusement à les nommer les beaux esprits que la mode a pris sous sa protection, le soin puéril de mettre sous un nom réel des faits réels, la ridicule ambition de reconstruire par la pensée un François Ier qui ne soit fait ni de bois ni de carton, mais de chair et d’os, de sang et de passion, comme les hommes qui ont vécu, comme les hommes que nous coudoyons chaque jour. Est-il vraiment possible qu’il se rencontre aujourd’hui des esprits assez mesquins, assez timides, assez pusillanimes, pour chercher dans la réalité historique le point de départ de la fantaisie ? Plaignons-les sincèrement, car ils ne savent ce qu’ils font. Le François Ier de la comédie s’est a[franchi, grace à Dieu, du joug humiliant de l’histoire. Louise de Savoie, Marguerite de Navarre, ne le reconnaîtraient pas ; mais qu’importe ? c’est un personnage librement imaginé, et, bien qu’il parle sans accompagnement, bien que sa pensée ne soit soutenue ni par le cor ni par les violons, il y a dans tous ses mouvemens, dans toute sa démarche, je ne sais quoi de galant et de hardi qui sent son paladin, et qui est fait pour provoquer le applaudissemens.

Marguerite, dans la comédie nouvelle, voudrait bien ressembler au Figaro de Beaumarchais ; faute de mieux, après d’inutiles efforts, elle se contente de reproduire, aussi fidèlement qu’elle le peut, le Bolingbroke du Verre d’eau. Elle devine tout, elle conduit tout ; tous les personnages qui s’agitent autour d’elle relèvent de sa seule volonté. Elle gouverne son frère, elle gouverne Charles-Quint, elle gouverne le conseil de Castille : roi et ministres sont des marionnettes dont elle tient les fils dans sa main. Il est vrai que ce Bolingbroke en jupons n’inspire pas un intérêt bien vif, que la tendresse fraternelle tient bien peu de place dans les discours de cette femme qui veut, avant tout, montrer son esprit. Tout cela est trop évident pour avoir besoin d’être démontré ; mais au moins la Marguerite de la comédie nouvelle possède le mérite de la nouveauté. Tous ceux qui ont lu l’excellent travail de M. Génin sur Marguerite de Navarre reconnaîtront, sans se faire prier, que MM. Scribe et Legouvé, pour conserver toute leur liberté, ont négligé prudemment de le consulter. L’intelligence complète de tous les faits dont se compose la biographie de Marguerite aurait pu les gêner ; pour marcher plus hardiment à la conquête de l’idéal, ils ont fermé les yeux à la lumière, et ont créé par la toute-puissance de leur fantaisie une Marguerite dont le type ne se révèle ni dans les ouvrages, ni dans les lettres qu’elle a signés de son nom.

L’infante Isabelle, qui doit épouser Charles-Quint, est un modèle de niaiserie souvent applaudi au boulevard, et que le parterre du Théâtre-Français n’a pas revu sans plaisir. Eléonore, sœur de l’empereur, reine douairière de Portugal, a toute l’ampleur intellectuelle nécessaire pour briller dans la stretta d’un duo. Elle n’est pas tout-à-fait assez passionnée pour briller dans le récitatif ou dans le largo ; mais elle a tout ce qu’il faut pour éclater victorieusement dans la stretta. Tous les professeurs de composition doivent la recommander à leurs élèves comme un personnage qui se plie docilement à tous les caprices du hautbois et de la clarinette. En présence d’une création si hardie, si nouvelle, si parfaitement inattendue, est-il permis de parler de l’histoire ? Opposer la réalité au souffle poétique, n’est-ce pas se rendre coupable de sacrilège ?

Comment célébrer dignement Gattinara et Babieça ? Je ne demande pas à MM. Scribe et Legouvé pourquoi ils ont transformé Gattinara en Guatinara ; ils ne descendraient pas à me répondre. Cette curiosité philologique n’amènerait sur leurs lèvres qu’un dédaigneux sourire. J’aime mieux appeler l’attention sur la crédulité vraiment exemplaire de Guatinara, sur la jalousie prodigieusement amusante de Babieça Pourquoi MM. Henri et Ferréol n’étaient-ils pas chargés de remplir ces deux rôles importans ? Ils les ont joués si souvent à la satisfaction générale du parterre, que M. Scribe s’est rendu coupable envers eux d’une véritable ingratitude en négligeant de leur confier la centième répétition de ces deux types, éternellement jeunes, éternellement nouveaux. C’était bien la peine vraiment de conquérir à ces deux types si gracieux et si gais l’enthousiasme et les applaudissemens, pour obtenir une telle récompense ! On n’a donc, pas calomnié les poètes en les accusant d’être aussi ingrats que les rois.

Le lecteur devine sans peine que l’action nouée entre ces personnages de pure fantaisie n’a rien de commun avec cette réalité mesquine qui s’appelle l’histoire. Nous voyons, en effet, Charles-Quint bouder Marguerite, parce qu’elle n’a pas eu l’esprit de lui offrir avec empressement une aumônière qu’elle brode pour le plus vaillant des chevaliers. Ombres de Bouilly et de Creuzé de Lesser, humiliez-vous ! Jamais votre imagination si féconde n’a rien trouvé d’aussi ingénieux. François Ier veut se laisser mourir de faim, et Marguerite, pour le ramener à la vie, demande à souper, et porte tour à tour la santé de Louise de Savoie, du dauphin, de Françoise de Foix, de toutes les dames de la cour de France. S’il faut en croire les galans poètes qui ont cherché dans le traité de Madrid le sujet d’une joyeuse comédie, toutes les dames de la cour de France ont remis à Marguerite des nœuds de rubans, des écharpes brodées de leurs mains, des boucles de cheveux. Pauvre comtesse de Chateaubriand, que de rivales se disputent le cœur de son royal amant ! Le François Ier de MM. Scribe et Legouvé est un terrible séducteur. Il n’y a pas une femme dans son royaume qui ose lui résister, et Marguerite, sa sœur, joue auprès de lui, au profit de ces cœurs ardens, le rôle d’entremetteuse. Comment, le roi prisonnier résisterait-il à l’éloquence d’un tel message ? Il boit gaiement à toutes les femmes de la cour de France. Je regrette pourtant qu’il ne demande pas à Marguerite les nœuds de rubans, les écharpes et les boucles de cheveux dont elle s’est chargée pour lui. On me répondra qu’il doit être blasé depuis long-temps, que des succès si nombreux et si faciles doivent avoir perdu toute saveur : cette réponse ne me contente pas.

Quand il s’agit d’emporter en France l’acte d’abdication, Marguerite imagine un stratagème qui me ravit par sa nouveauté. Charles-Quint achève ses dépêches, et Babieça, l’époux malheureux de Sanchette, attend que sa majesté impériale et royale les ait scellées du sceau de ses armes. Toutes les lettres sont arrêtées par Guatinara, toutes, hormis, bien entendu, les lettres de sa majesté. Que fait alors Marguerite ? Elle montre à Charles-Quint un conte qu’elle n’a jamais écrit, un conte de Voltaire, Ce qui plaît aux dames, et prie l’empereur de le mettre sous enveloppe avec ses dépêches pour Louise de Savoie ; puis, sous prétexte de corriger une phrase défectueuse, elle substitue adroitement au conte l’acte d’abdication. Il est impossible d’opérer avec plus de prestesse : Robert Houdin serait jaloux de Marguerite.

L’entrevue de Charles-Quint et de François Ier exciterait, j’en suis sûr, une vive admiration sur le boulevard du Temple. Pourquoi faut-il que cette mémorable entrevue ait été offerte aux spectateurs de la rue Richelieu ? Elle n’a pas été estimée ce qu’elle vaut. J’espère bien que M. Scribe ne se tiendra pas pour battu, et reproduira cette entrevue sous une forme nouvelle. François Ier prisonnier de Charles-Quint, battu à Pavie pour son étourderie, pour son ignorance de l’art militaire, battu par les généraux de Charles-Quint, accuse le vainqueur de lâcheté et le défie en combat singulier. Cette fanfaronnade est parfaitement ridicule, mais elle fait de François Ier un héros accompli, et sans doute cette gloire suffit à M. Scribe. L’histoire, il est vrai, parle d’un défi adressé à Charles-Quint par François Ier ; mais les deux adversaires étaient séparés l’un de l’autre par tout l’espace compris entre Madrid et Chambord ; si le ridicule n’était pas amoindri par l’éloignement, la provocation du moins n’offrait pas les mêmes dangers.

Quant au dénoûment imaginé par M. Scribe, il laisse bien loin derrière lui les inventions les plus hardies qui se sont produites au théâtre depuis cinquante ans. François Ier a refusé de s’échapper sous la robe d’un moine : un roi de France peut être vaincu, ridicule jamais. Les historiens espagnols nous apprennent pourtant qu’il a voulu fuir en prenant les habits d’un nègre qui apportait du bois dans sa chambre, et nous donnent même le nom du valet qui a révélé le projet d’évasion. Si Clément Campion n’eût pas été souffleté par Guillaume de La Rochepot, peut-être le roi de France se fût-il échappé sous le costume d’un nègre. Entre le capuchon d’un moine et la nécessité de se barbouiller de suie, l’esprit d’un prisonnier peut hésiter ; mais supposez la ruse découverte : dans tous les cas, le ridicule est le même. Pour délivrer son frère, Marguerite veut le marier avec Éléonore de Castille. Peu importe que l’histoire parle de ce mariage comme d’un fait accompli avec le consentement de Charles-Quint ; peu importe que François Ier ait demandé la main d’Éléonore : M. Scribe ne s’embarrasse pas de pareilles bagatelles ; Marguerite obtient de Guatinara, dont elle connaît l’amour pour Isabelle de Portugal, la clé qui ouvre l’oratoire d’Éléonore. La porte masquée de l’oratoire se trouve derrière la statue de saint Pacôme. Grace à cette clé bienheureuse, Éléonore épouse secrètement le roi de France. Pour retenir Charles-Quint, qui pourrait troubler la cérémonie, Marguerite lui raconte une nouvelle encore inachevée dont elle cherche le dénoûment, et l’empereur l’écoute avec une complaisance qui ne laisse rien à désirer. La comédie se termine par un triple mariage : Charles-Quint épouse Isabelle, François Ier Éléonore de Castille, et Marguerite Henri d’Albret, dont je n’ai pas parlé, parce que son rôle se réduit aux proportions d’un ténor léger. Les espérances que Marguerite a données à Charles-Quint, amoureux d’elle de par la volonté des auteurs, s’appellent les Contes de la reine de Navarre.

Il y a loin, comme on voit, du Verre d’eau à cette comédie, car, si le Verre d’eau se moque de l’histoire, il s’en moque gaiement, et les Contes de la Reine de Navarre n’ont pas plus de gaieté que de vérité. Le style est à la hauteur de l’invention. Je passe sur quelques menues phrases où Charles-Quint parle d’éteindre les occasions et les prétextes, je laisse de côté les tirades ingénieuses où les situations se relèvent ; mais je dois appeler l’attention de tous les hommes studieux, de tous les écoliers qui veulent se fortifier dans la connaissance de la grammaire, sur une phrase prononcée par Charles-Quint, et que je ne me lasse pas d’admirer. L’empereur s’adresse à la cour d’Espagne : « Je vous annonce mon mariage avec l’infante Isabelle, et j’ai à vous faire part d’un autre événement dont j’attends vos félicitations, le mariage de ma sœur avec le roi de France. » Ne faut-il pas s’incliner respectueusement devant cette locution condamnée par Beauzée, par Bumarsais, par Condillac, qui traite la grammaire avec un souverain mépris, mais qui, en revanche, donne tant de grace à la pensée ? L’événement dont j’attends vos félicitations est, à mon gré, une des inventions les plus ingénieuses que puisse se permettre un poète comique. Pour moi, je n’hésite pas à placer cette belle parole de Charles-Quint sur la même ligne que le fameux quoi qu’on die. Qu’on ne vienne pas me dire que la correction est une clés premières lois du style, que les qualités les plus éclatantes ne dispensent pas de la correction, que la correction est la première des qualités littéraires, comme la santé est le premier des biens je ne prête pas l’oreille à de pareilles billevesées. La correction ne plaît qu’aux petits esprits. L’étude attentive de la langue est la preuve manifeste d’une intelligence étroite. Pour descendre à ces pauvres détails, il faut n’avoir jamais senti le souffle de la Muse. Quiconque est doué d’une imagination ardente, quiconque dispose de l’espace et du temps au nom de sa fantaisie prend en pitié l’étude de la grammaire. Il faut laisser aux instituteurs primaires le soin puéril d’approfondir les lois de la syntaxe. Quand on se mêle d’écrire des comédies, et surtout des comédies historiques, on ne doit pas se montrer plus timide envers la grammaire qu’envers l’histoire. Comment ! l’auteur aura le droit de faire dire à Charles-Quint : Henri d’Albret, je vous donne en mariage la duchesse d’Alençon, que j’aime, et pour dot la Navarre, quoique le traité de Madrid stipule expressément, au nom du roi de France, l’abandon des droits d’Henri d’Albret sur la Navarre, quoique François Ier n’ait jamais dit un mot, jamais fait un pas, jamais étendu la main pour rendre la Navarre à son beau-frère, et le poète qui traite l’histoire si lestement sera forcé de respecter la grammaire ! C’est se moquer vraiment que de vouloir lui imposer une telle condition. Aux yeux du poète souverain, l’histoire et la grammaire sont comme si elles n’étaient pas ; s’il lui plaît de les consulter, de suivre leurs avis, elle doivent le remercier, mais ne jamais prendre pour un tribut légitime de déférence ce qui n’est de sa part qu’un acte de pure générosité. Ainsi, quand j’appelle l’attention sur le langage de Charles-Quint, quand je signale la syntaxe toute nouvelle qu’il veut mettre en honneur à la cour de Madrid, mon dessein n’est pas de tancer M. Scribe sur son ignorance. Je ne crois pas qu’il ait péché par oubli. Il a voulu nous montrer qu’il se moque de la grammaire aussi résolûment que de l’histoire, qu’il ne bronche pas plus devant les lois de notre langue que devant les faits accomplis dans notre pays, et je trahirais les droits sacrés de la vérité, si je ne reconnaissais pas qu’il a pleinement réussi dans sa démonstration. Il est bien entendu maintenant que le style de fantaisie convient seul à l’histoire de fantaisie. Il n’y a que les esprits mal faits qui puissent demander compte au poète de l’emploi qu’il fait des mots. Les mots lui appartiennent aussi bien que les faits, et, puisqu’il foule aux pieds les faits, je ne vois pas pourquoi il s’inclinerait servilement devant les lois grammaticales enseignées dans les écoles, lisières des petits esprits dont s’affranchissent les esprits hardis. Ce qui s’appelle incorrection pour les pédans de collège s’appelle, pour les poètes pénétrés de leur dignité, indépendance, souveraineté ; et puis n’est-il pas prouvé depuis long-temps que le style entrave la vivacité du dialogue ?

Mlle Madeleine Brohan, qui débutait dans le rôle de Marguerite, a fait preuve d’une intelligence précoce ; personne, en l’écoutant, ne croirait avoir devant les yeux une jeune fille de dix-sept ans. Il y a pourtant un danger dans l’assurance même qu’elle a montrée : il est à craindre qu’elle ne sache aujourd’hui tout ce qu’elle saura Je ne m’arrête pas à réfuter les éloges exagérés qui lui ont été prodigués, comme si l’on eût pris à tâche de l’étourdir et de l’aveugler. Dire que Mlle Madeleine Brohan n’efface pas Mlle Mars, ne rappelle pas la Contat, ce serait gaspiller le temps et les paroles. J’aime mieux dire franchement à la débutante ce que je pense de son talent, et lui signaler les défauts que l’étude et le travail peuvent corriger. Sa voix manque de souplesse ; bonne pour l’ironie, elle ne se prête pas à l’expression de la tendresse. Les phrases, commencées presque toujours avec un accent viril, se terminent trop souvent en fausset. Quant à la prononciation, c’est la partie la plus défectueuse. Mlle Madeleine Brohan ne paraît pas se douter qu’il existe dans notre langue, comme dans toutes les langues du monde, une prosodie que toutes les personnes bien élevées pratiquent habituellement, lors même qu’elles n’ont pas pris la peine de s’en rendre compte. Ainsi elle dit : majestée au lieu de majesté, tendréce au lieu de tendresse, persône au lieu de personne ; elle dénature comme à plaisir la valeur musicale de toutes les syllabes, et confond les désinences masculines avec les désinences féminines. En un mot, la langue qu’elle parle n’est pas la langue de la bonne compagnie. Mlle Mars, dont on a si imprudemment rappelé le nom, sauf de très rares exceptions, parlait notre langue avec une irréprochable pureté ; si Mlle Madeleine Broban veut justifier les éloges prématurés dont elle est comblée, il faut qu’elle se résigne à prendre les conseils de quelques personnes éclairées, il faut qu’elle étudie la prosodie de notre langue et ne dise plus : Mon cœûr, mon bonheûr, que je suis malhureuse ! -Les panégyristes de la débutante me reprocheront sans doute de chercher des taches dans le soleil, ils m’accuseront peut-être de me complaire dans le blâme ; c’est une épigramme vulgaire qui ne mérite pas de réponse. Je sais très bien que Mlle Madeleine Brohan peut invoquer pour excuse de nombreux exemples, je sais très bien qu’elle n’est pas seule à commettre les fautes que je signale : le nombre des complices n’est jamais pour un coupable un moyen de justification. Si je signale les défauts de la débutante, c’est précisément parce qu’elle a fait preuve d’intelligence. Pour devenir une grande comédienne, il lui reste encore beaucoup à apprendre, depuis le maintien jusqu’à la prononciation. Quand elle ne portera plus le corps en avant, quand elle ne tournera plus la tête avant de lancer le mot, quand elle parlera purement, elle ne possédera pas encore son art tout entier ; mais elle sera du moins dans le droit chemin. Qu’elle se défie des louanges et qu’elle étudie : elle a dès à présent tout ce qu’il faut pour parvenir.


GUSTAVE PLANCHE.