Littérature orale de la Haute-Bretagne/Première partie/I/A/1/I

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I

La Houle de la Corbière[1]


Au temps où les grands-pères des plus âgés de la paroisse n’étaient pas encore en culottes, Agnès Depais demeurait avec son mari dans une maison isolée, sur la route de la pointe de la Corbière[2], et c’était celle qui était la plus voisine de la Houle aux fées dont l’entrée se voit de la mer. Souvent, pendant le silence de la nuit, elle entendait le bruit d’un rouet à filer de la laine, et le son assourdi semblait venir de sous la pierre de son foyer. D’autres fois, un coq chantait sous la terre, un enfant pleurait, ou il semblait à Agnèsouïr le pilon d’une baratte qui battait le lait pour faire du beurre. Mais ni elle ni son mari n’avaient peur de ces bruits souterrains, car ils pensaient que les fées de la Houle de la Corbière étaient cause de tout cela ; elles passaient pour n’être point méchantes, et personne n’avait jamais eu rien à leur reprocher.

Une nuit, un pêcheur de l’Isle vint chercher le mari d’Agnès pour aller pêcher le lançon[3] dans la grève de la Mare. Pendant que son homme s’habillait, Agnès, qui était couchée, dit au pêcheur :

— Sais-tu quelle heure il est ?

— Non, répondit-il, je ne sais pas au juste.

À peine avait-il prononcé ces mots qu’une voix sortit de dessous terre et cria :

— Il est deux heures après minuit.

Loin de s’effrayer, les gens qui étaient là se mirent à rire, parce qu’ils avaient l’habitude d’entendre du bruit sous la pierre du foyer. Ils pensèrent que c’étaient les fées qui avaient répondu, et ils dirent à haute voix : « Merci ! »

À quelque temps de là, l’enfant d’Agnès tomba malade, si malade qu’il semblait prêt à trépasser, et sa mère se désolait, ne sachant ce que faire pour le secourir.

— Ah ! mon Dieu, s’écriait-elle en pleurant, mon pauvre petit gars va mourir !

Elle entendit un bruit sourd qui venait de la cheminée, comme si quelqu’un heurtait par en dessous les pierres du foyer, et en même temps une voix disait :

— Ton enfant a le croup ; lève-toi, et viens ici ; je vais te donner quelque chose pour le guérir.

Cette fois Agnès eut peur, et son premier mouvement fut de se blottir sous ses couvertures ; mais elle pensa à son enfant qui souffrait, et elle reprit courage. Elle sauta à bas de son lit, et ayant allumé une chandelle, elle vit remuer une des pierres du foyer, qui se leva lentement ; elle aida à la soulever, et quand la pierre ne toucha plus la terre que par un côté, une main passa par le trou béant, et elle présenta à Agnès une petite bouteille :

— Frotte ton enfant à la gorge et à la poitrine avec cette liqueur, dit une voix qui venait de dessous terre, et conserve soigneusement cette bouteille.

La pierre du foyer retomba et, à la voir, on n’aurait pas cru qu’elle eût jamais été bougée de place. Agnès se hâta de frotter son petit gars, qui aussitôt cessa de se plaindre, et ne tarda pas à être guéri. Elle était si contente qu’elle ne puts’empêcher de tout raconter à ses voisines : la nouvelle se répandit d’oreille en oreille jusque dans les villages, et Agnès, qui était obligeante, prêtait la bouteille à ceux qui avaient des enfants malades, et ils revenaient rapidement à la santé. Longtemps après cela, la colique prit le mari d’Agnès, et il se tordait, tant la douleur était violente. Agnès alla chez sa voisine chercher la bouteille, qui contenait encore un reste de liqueur ; mais la voisine la laissa tomber, et elle se brisa en mille pièces. La pauvre femme revint chez elle bien désolée, car son mari allait de mal en pis et semblait prêt à trépasser. Elle s’assit près du foyer, et tout en pleurant elle disait :

— Main bienfaisante, qui avez donné la bouteille qui a guéri mon petit gars et tant d’autres personnes, est-ce que vous allez laisser mon homme mourir ?

Elle ne reçut aucune réponse ; alors elle souleva avec un outil la pierre qui se levait, et elle cria au bord du trou en demandant du secours ; à la fin, la fée allongea la main et lui donna une bouteille en disant :

— Prends bien garde, Agnès ; voici la dernière bouteille que je puis te donner ; fais bien attention à ne la prêter à personne, et n’en parle à âme qui vive.

Dès qu’Agnès eut frotté son mari avec la liqueur, il se trouva guéri, et cette fois elle ramassa soigneusement la bouteille dans son armoire.

À quelque temps de là, Agnès entendit la nuit un chant qui sortait de sous terre ; il était si doux et si mélodieux que rien qu’à l’écouter elle tombait en extase ; il y avait bien trois ou quatre voix qui chantaient à l’unisson, et elle alla chercher sa voisine pour l’entendre. La nuit suivante, un violon joua plusieurs airs.

Tous ces prodiges donnaient à penser à Agnès, qui se disait :

— À quelque jour, ils monteront tous ici, et arriveront dans ma maison par le trou du foyer.

Toutefois elle reprenait de l’assurance en songeant que les habitants de la houle ne lui avaient jamais fait que du bien. Et elle pensait à sa vache et à ses deux moutons qu’on lui avait volés pendant qu’il paissaient dans les champs.

— Il faudra, se disait-elle, qu’à la première occasion je demande aux fées qui me les a dérobés ; sûrement elles me le diront bien si elles veulent.

Une autre nuit, elle entendit une voix qui disait :

— Commère, as-tu du feu ?

— Oui, répondit Agnès ; à votre service.

Et voilà la pierre du foyer qui se soulève ;Agnès prit un tison allumé et l’approcha du trou : à sa lueur, elle vit une belle main de femme qui s’en empara, et à chacun de ses doigts il y avait des anneaux brillants.

— Ah ! madame, dit Agnès, si vous vouliez me dire où je pourrais retrouver ma vache et mes moutons, je vous serais bien obligée, moi qui n’ai rien à donner à mes pauvres enfants.

— Tiens, répondit la fée, voici une petite boîte qui contient un onguent fait avec des cornes de vache et de moutons ; graisse les cordes qui attachaient tes bestiaux, et tu auras une vache et des moutons.

La pierre retomba, et le lendemain, dès qu’il fut jour, la bonne femme alla frotter la nâche qui lui avait servi à attacher la vache volée, et aussitôt elle vit une vache superbe ; elle frotta le tiers[4] qui servait à mener ses deux moutons à la pâture, et elle eut deux moutons plus beaux que ceux qu’elle avait perdus.

Agnès était bien contente ; toutefois elle regrettait de ne pas avoir demandé du pain. Elle y pensait à chaque instant et disait :

— Comment ferais-je bien pour prier la féede me donner du pain pour moi et ma famille, du pain des fées qui, ne diminue pas ?

Une nuit qu’il ne restait pas une miette de pain à la maison, l’enfant d’Agnès eut faim, et pleurait pour en avoir un morceau ; elle entendit du bruit sous terre, et mit un marteau dans la main de son petit gars, en lui disant :

— Frappe fort sur la pierre du foyer, et demande du pain à la bonne dame qui nous a déjà fait tant de bien.

Elle parlait haut, pensant que sa voix serait entendue. Le petit garçon prit le marteau et frappa de toute sa force sur la pierre, en disant d’une voix câline :

— Bonne dame, donnez-moi du pain ; j’ai faim.

Ils entendirent cogner : pan ! pan ! sous la pierre qui se leva, et une main déposa sur le foyer un tourteau de pain, pendant qu’une voix disait :

— Tiens, mon petit, voilà de quoi manger toute ta vie, si tu sais conserver mon présent et n’en donner à personne qu’à tes parents.

Le tourteau de pain ne diminuait point, et, malgré qu’on en coupât, il restait toujours frais et entier, et cela dura plus de dix ans. Mais un soir que le mari d’Agnès était en ribotte, il amena avec lui un de ses amis ; il tira du buffet la tourte des fées et en coupa un morceau pourson camarade. Mais aussitôt le pain des fées disparut, et quoiqu’Agnès et ses enfants aient supplié maintes fois les dames de la houle de leur donner un autre pain, elles sont restées sourdes à leurs prières.

(Conte en 1879 par Marie Chéhu, de Saint-Cast, âgée de quatre-vingts ans.)

Cette légende n’est pas la seule qui ait pour théâtre la Houle de la Corbière : d’après un autre conte dont je n’ai pu avoir jusqu’à présent qu’un résumé, une des fées qui l’habitaient s’amouracha d’un des soldats qui gardaient la Redoute de la Corbière dont on voit encore les ruines aujourd’hui. Elle suivit son amant à l’armée, a l’époque des guerres de la Révolution : tant qu’ils furent ensemble, le soldat monta en grade et fut victorieux sans recevoir de blessures. Mais la fée l’ayant abandonné, la chance le quitta aussitôt ; il fut blessé, et toutes les batailles où il figura furent perdues.


Dans plusieurs autres contes, on voit les fées avoir des rapports, généralement bienveillants, avec les hommes. (Cf. Contes populaires de la Haute-Bretagne : XXII, la Fée et le Marin ; IV, la Houle de Chélin ; XVII, l’Enfant de la Fée, et les contes qui suivent le présent récit. Voyez aussi mes Traditions, superstitions et légendes de la Haute-Bretagne, p. 8 et 9. Paris, Maisonneuve, 1880, et Revue de linguistique, t. XIII.)


D’après une autre légende populaire à Plévenon, les fées des houles du cap Fréhel allaient laver leur linge à la mare deGaulehen, qui est au milieu de la lande aride de Fréhel, et elles étendaient sur les gazons qui l’entourent leurs linges qui étaient les plus blancs qu’on pût voir. Celui qui aurait pu arriver jusque-là sans remuer les paupières aurait eu la permission de s’en emparer ; mais aucun de ceux qui ont tenté l’aventure n’a pu y réussir, et dès qu’ils avaient remué les paupières le linge devenait invisible.

(Conté par Scolastique Durand, de Plévenon, 1879.)


Plusieurs récits parlent du pain des fées « qui ne diminue point, » si on a la précaution de ne le partager avec personne. (Cf. XVII, l’Enfant de la Fée, et ci-après la Houle de Poulifée.)


Les fées de la houle de la Teignouse, qui est aussi en Plévenon, avaient un bœuf qui pâturait sur la lande ; un jour, il s’en écarta et passa en dommage à travers les blés. Les cultivateurs qui avaient été lésés vinrent se plaindre aux fées, qui pour les dédommager leur donnèrent un belle gâche de pain, en leur disant :

— Voici pour vous dédommager du tort que le bœuf vous a fait, et le pain ne diminuera point tant que vous le mangerez entre vous ; mais il disparaîtrait si vous en donniez une seule miette à un étranger.

Le pain dura deux ans : au bout de ce temps, il disparut, parce qu’on en avait coupé un morceau pour un mendiant.

(Conté par Scolastique Durand, 1879.)

  1. La Houle de la Corbière, qui s’appelle aussi le Nitou Corbin ou le Nid aux Corbeaux, est située dans la commune de Saint-Cast, canton de Matignon (Côtes-du-Nord).
  2. La Houle de la Corbière, qui s’appelle aussi le Nitou Corbin ou le Nid aux Corbeaux, est située dans la commune de Saint-Cast, canton de Matignon (Côtes-du-Nord).
  3. Ammodites tobianus.
  4. Dans le pays gallot, on appelle nâche (du breton nask) la corde qui attache les vaches, et tiers la corde qui sert à mener deux moutons au lieu où ils doivent pâturer.