Littérature orale de la Haute-Bretagne/Première partie/I/A/3

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Il est assez souvent question de Gargantua dans le pays gallot, où l’on dit en proverbe : « Manger comme un Gargantua. » En plusieurs endroits, notamment à Plévenon, on montre le lieu d’où il s’élança pour se rendre à Jersey. Une pierre haute d’environ 3 mètres, qui se trouve à côté du fort La Latte en Plévenon, se nomme le Bâton de Gargantua : c’est vraisemblablement un menhir ; il est enfoncé dans un gros rocher qui lui sert de piédestal, et dont l’un des côtés est orné d’un bas-relief grossier représentant une croix qui surmonte une sorte d’autel ; sur le dessus de la pierre est sculptée l’empreinte d’un soulier long de 60 centimètres environ, pointu par le bout comme les souliers de fer des chevaliers, et à côté est gravé le bout d’une canne carrée.

À la chapelle de Hirel en Ruca, près Matignon, une statue grotesque, placée à l’extérieur, est appelée Gargantua.

À Plurien, à l’embouchure de la petite rivière de la Bouche, se trouve une pierre nommée la Gravelle de Gargantua.

À Saint-Just (Ille-et-Vilaine), les grosses pierres de la lande de Cojou furent jetées par Gargantua, qui les trouvait gênantes dans ses souliers. (Cf. Guillotin de Corson, p. 193.)

À Saint-Suliac, un menhir, qui n’a guère qu’un mètre de haut, se nomme la Dent de Gargantua.

Sur la lande de la Pierre-Plate en Treillières (Loire-Inférieure), un peulvan porte le nom de Galoche (bouchon) de Gargantua ; les plateaux de granit voisins étaient ses palets. (Ogée, nouv. édit.)

La quenouille de la femme de Gargantua se trouve à côté de Josselin ; c’est un menhir de 6 mètres de haut ; son fuseau, un autre menhir de 5 m 30 de haut, se voit à Loqueltas, sur la limite de la langue française et du breton, mais en pays bretonnant ; on les retrouve sur la lande de Lanvaux, près d’Auray, et les deux mille cailloux de 4 à 7 mètres de haut qui parsèment la lande du Haut-Brambien en Pluherlin (partie française du Morbihan) sont des graviers que Gargantua secoua de ses souliers. (Cf. Violeau, Pèlerinages du Morbihan, p. 240.)

On en trouve aussi beaucoup de traces en pays bretonnant ; mais, pour le moment, je ne m’occupe que du pays gallot.

J’ai entendu parler, mais à l’état vague, de légendes concernant Gargantua : jusqu’à présent, je n’ai recueilli que des fragments insignifiants. Mme de Cerny a été plus heureuse, et voici l’analyse du conte de la Dent de Gargantua (p. 70-79).


Gargantua était si grand qu’en deux enjambées il allait de Saint-Malo en Angleterre, passait par dessus les clochers, et faisait en huit jours le tour du monde. Il passa par Dinan, visita les géants de Saint-Samson[1], et fut si charmé de la Rance, ruisseau formé des larmes de sa sœur veuve, qu’il résolut de se fixer sur ses bords ; mais il était très-gêné, parce qu’il ne trouvait point de grotte. Toutefois comme c’était l’été, il vécut à la belle étoile et eut envie de devenir amoureux.

Un jour, en allongeant la jambe, il renversaune petite barque d’où sortit un cri perçant. Il se baissa et ramassa une petite forme si gentille, que jamais il n’en avait vu de pareille ; c’était la fée des Eaux, et Gargantua en tomba amoureux, en regrettant qu’elle fût si petite ; mais sa voix l’effraya, et elle s’enfuit. Toutefois, elle revint coqueter avec lui, et cela dura un siècle. Au bout de ce temps, Gargantua voulut se marier ; mais les frères de la fée ne consentirent au mariage qu’à la condition que les nouveaux mariés n’auraient point d’enfants.

Gargantua emporta sa femme sur son pouce, et ils furent heureux pendant quelque temps. Mais le génie du mal, qui n’avait point été convié à la noce, vint un soir les visiter ; le lendemain la fée apprit à Gargantua qu’elle allait être mère, et son mari déclara que, pour ne point violer son serment, il mangerait ses enfants.

Pendant que le géant était endormi, la fée alla consulter sa nourrice qui demeurait à Chausey : la nourrice lui dit qu’elle ferait avaler un chevreau à Gargantua, et que sa fille élèverait l’enfant sous les eaux du lac. La nourrice vint près de la fée, et présenta à Gargantua un chevreau emmaillotté qu’il avala d’une bouchée. La fée eut un deuxième enfant, et Gargantua dévora un jeune porc à sa place ; puis il y eut encore quatre autres enfants, et Gargantua avala successivement un chien, un ânon, un veau et un jeune poulain.

Mais il vint un septième enfant : Gargantua arriva juste au moment de l’accouchement et demanda le nouveau-né. La nourrice, qui n’avait rien préparé, se trouva fort embarrassée ; heureusement, elle vit une grosse roche, l’emmaillotta et la présenta au géant[2]. Mais la pierre, qui était forte, brisa une dent à Gargantua, qui entra en colère et voulut donner un coup de pied à la nourrice. Celle-ci s’esquiva ; le coup porta à faux et enfonça la plaine de Mordré ou Mordreuc. Gargantua rendit la dent, qui se piqua dans le sable.

Il alla du côté de Saint-Malo, et, sentant quelque chose qui le gênait dans son soulier, il en tira un gravier qui est le rocher de Bizeul.

Le bloc le gênait sur l’estomac, et il avait soif ; comme il se trouvait en mer, il voulut boire, et aspira si fort l’eau, qu’il avala une flotte anglaise qui croisait par là, et il s’en aperçut à peine. Mais, au bout de quelque temps, il sentit comme des crochets de fer qui lui déchiraient l’estomac ; il revint au continent pour consulter son médecin sur les bruits sourds qu’il entendait dans son estomac, et, par son conseil, il se décida à aller aux Indes.

Cependant les vaisseaux entrés dans Gargantua ne savaient où ils étaient ; les officiers firent allumer les lampes et tirer le canon, qui tua un tas de matelots.

À l’arrivée du géant aux Indes, son médecin lui fit vomir la flotte, qui était en fort mauvais état. Gargantua mourut, et ses amis, pour lui faire un tombeau, construisirent l’Himalaya.

La fée regretta son mari, et elle alla rejoindre ses enfants sous les eaux. On dit que ce sont eux qui engloutissent les animaux, les hommes et les navires, sans pouvoir assouvir leur faim.


On peut consulter au sujet du mythe de Gargantua les éditions critiques de Rabelais et, parmi les monographies, la curieuse brochure de M. H. Gaidoz, intitulée : Gargantua, essai de mythologie celtique. Paris, 1868.



  1. Ne serait-ce pas une allusion au menhir de la Tiemblaye, qui aurait été planté par des géants ?
  2. Cf. la fable hellénique de Saturne dévorant ses enfants.