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Littérature orale de la Picardie – Le diable

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B. — LE DIABLE, LES SORCIERS ET LES REVENANTS



§ I. — LE DIABLE


Le diable se rencontre à chaque instant dans les contes picards. Il joue deux rôles totalement différents. Le plus souvent, c’est un être peu intelligent, disposé à tout faire pour acquérir l’âme d’un mortel, et ne réussissant qu’à se faire duper par ceux qui ont conclu un marché avec lui. Trompé une première fois, il se fait prendre aux mêmes tours deux ou trois fois sans en être étonné, et, au lieu d’une âme, il n’emporte jamais qu’une botte de paille ou un tronc d’arbre. Il est vrai qu’il s’en venge en renversant portes et cheminées, mais il n’en est pas moins le héros malheureux de la farce. Plus rarement, il est rusé ; mais alors il l’est excessivement et son caractère est cruel.

Le dernier conte du chapitre que j’ai réservé au diable me semble particulièrement intéressant. Il reproduit comme un abrégé de l’Enfer du Dante. On y trouve le comte d’Aveluy visitant les salles de l’enfer, salles affectées chacune à un supplice particulier et à la punition d’un crime spécial. Les personnes vouées à ces tortures disent elles-mêmes pourquoi elles sont punies en cet endroit, et racontent leur vie comme on le voit faire dans la Divine Comédie. La donnée en est donc populaire.


I

le diable et la jeune fermière


C’était il y a bien longtemps, du temps du grand-père du grand-père de mon grand-père, pour le moins ; on était au jour de la fête du village ; on devait danser le « cotillon » et la « branle » sur la grande place, à l’ombre des grands tilleuls et des marronniers, et toutes les jeunes filles des environs à plus de trois lieues à la ronde s’y étaient donné rendez-vous pour cette réunion. Depuis un mois, les jeunes gens ne songeaient qu’à la fête, et c’était même le seul sujet de conversation depuis longtemps.

La fille du plus riche fermier de la commune devait ouvrir la danse avec le jeune seigneur du château voisin, et c’était un honneur que chaque fille lui enviait en secret. Malheureusement, ce riche fermier était un vieil avare qui cherchait par tous les moyens possibles d’augmenter son avoir si considérable déjà. Trouvant qu’il y avait encore bien de l’ouvrage aux champs, il ordonna à sa fille d’aller dans la plaine épandre quelques gros tas de fumier que les domestiques y avaient conduits la veille.

— « Mais, papa, tu n’y songes pas ! Aujourd’hui, au moment de la fête, m’occuper d’un pareil travail ! Vraiment, c’est pour plaisanter que tu me dis ceci.

— Je ne plaisante pas, je parle fort sérieusement.

— Mais, enfin, tu sais bien que j’ai promis d’ouvrir la danse sur la grande place avec monsieur le marquis, ce jeune homme si…

— Encore une fois, je parle sérieusement. J’entends que cet ouvrage soit terminé avant que tu n’ailles au bal. C’est compris ! »

Et ce disant, le vieil avare laissa sa fille qui se mit à pleurer à chaudes larmes.

— « Vraiment, c’était bien la peine de songer si longtemps à cette belle fête et à ce bal pour lequel j’ai acheté de si belles robes sur mes économies ! Aller aux champs, par un pareil jour, pendant que mes compagnes seront à danser sous les tilleuls et que le jeune marquis sera à se demander pourquoi je ne serai pas là pour danser la branle !… Et puis, épandre des tas de fumier, la singulière besogne ! Mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureuse ! pensait la jeune paysanne.

Mais le mieux, puisque le fermier le voulait ainsi, était encore de se hâter d’aller aux champs accomplir ce maudit ouvrage. C’est ce qu’elle comprit sans doute, et ce qu’elle s’empressa d’exécuter.

À peine arrivée au lieu indiqué, elle s’aperçut que même en s’appliquant beaucoup au travail, il y avait encore de l’ouvrage de reste pour le lendemain matin. Que faire ? Que faire ? Aucun moyen de sortir de ce mauvais pas… à moins pourtant que le diable ne vînt l’aider en personne, ce qui était peu probable.

Il est à présumer que la jeune fille fit cette dernière réflexion à haute voix, car elle n’avait pas plus tôt achevé, qu’elle se trouva en présence d’un petit homme vêtu de vert, portant une queue et des cornes de bouc : le diable en personne, comme on pouvait le voir à son œil noir sans prunelle et à ses grands pieds fourchus.

— « Eh bien ! la belle, que me veux-tu ? Tu viens de dire que seul je pouvais t’aider, et je suis venu. Quoi qu’on en dise, je suis fort bon garçon et j’aime à tirer d’affaire les gens en peine.

Qu’as-tu à pleurer ?

— J’ai, répondit la jeune fille, qui d’abord effrayée n’avait pas tardé à se rassurer, j’ai que c’est la fête du village aujourd’hui, que je devais commencer la danse avec le fils du seigneur et que mon père m’a envoyée ici épandre ce maudit fumier.

— Alors, il te faudrait…

— Épandre ces tas de fumier en quelques minutes, pour que, le travail fait, il me soit possible d’arriver au village à temps pour le bal.

— N’est-ce que cela ? Ce ne sera pas bien long. Mais… que me donneras-tu en échange ? Rien pour rien, voilà ma devise.

— Que voulez-vous que je vous donne ?

— La première chose que tu lieras demain en te levant.

— Vous me demandez bien peu de chose. Aussi, est-ce convenu.

— Alors, signe de ton sang sur ce parchemin.

Le diable égratigna légèrement le bras de la jeune fille, en tira une goutte de sang et fit signer le parchemin jaune sur lequel le démon inscrit ses pactes infernaux.

Dès que le nom de la paysanne eut été inscrit sur la feuille, le diable s’écria :

— « Holà ! Holà ! lutins, génies de l’air et génies des eaux ! fioles, herminettes, goblins, houppeux, minons, rouliers [1] ! arrivez vite et épandez par tout le champ ces tas de fumier. Hâtez-vous, surtout ! »

Des milliers de lutins et de génies, de toutes formes et de toutes espèces envahirent le champ, et en quelques minutes eurent terminé la tâche que le diable venait de leur assigner. Sur un signe de ce dernier, ils disparurent, l’ouvrage accompli. Puis le petit homme vert s’en alla à son tour, en disant à la jeune fille :

— « À demain matin, ma belle. Point de paresse et ne me fais pas attendre ! »

La jeune paysanne retourna joyeuse à la ferme.

Le père fut bien surpris de la voir revenir si vite.

— « Comment, tu rentres déjà ? Tu ne veux donc pas m’obéir ? Retourne au champ, fais le travail que je t’ai indiqué, sinon…

— Mais, mon père, ce travail est terminé ; je me suis hâtée, voilà tout. Du reste, tu peux voir d’ici si j’ai fini ma tâche. »

Le champ était situé sur la colline et apercevait de la ferme. Le paysan regarda et vit que sa fille lui disait la vérité.

— « Réellement, il faut que tu te sois hâtée pour avoir fini si vite ! Tu peux t’habiller et aller danser le cotillon : je ne te retiens plus. »

Mais la femme du fermier, ne comprenant rien à ce qui venait de se passer, prit sa fille à l’écart et en obtint l’aveu du marché conclu avec le démon vert.

— « Ah ! ma fille, qu’as-tu fait ? Ne vois-tu pas que tu t’es livrée au diable, et que demain à ton réveil, c’est toi-même qu’il viendra chercher pour t’emmener dans son enfer. Tu as vendu ton corps et ton âme.

— Comment cela, mère ?

— La première chose que tu lieras à ton réveil ce sera toi-même, puisque pour t’habiller, il te faudra lacer ton corset. Tu es perdue, malheureuse. Il me faut aller de suite trouver monsieur le curé et lui demander conseil. Mais, en attendant, va à l’église prier le bon Dieu, car je ne sais trop ce qui nous arrivera. »

La jeune fille fort effrayée fit comme sa mère venait de lui dire, tandis que celle-ci allait trouver le curé et lui racontait ce qui était arrivé.

— « Oh ! si ce n’est que cela, il n’y a rien à craindre pour votre fille. Au contraire, je suis fort heureux de ceci. Ce me sera une excellente occasion de jouer un bon tour au diable. Voici ce qu’il vous faut faire. Votre fille se couchera ce soir comme à l’ordinaire ; rien ne l’empêche même d’aller danser sous les tilleuls de la place avec ses compagnes. Vous placerez une botte de paille déliée près du lit, et, au réveil de votre enfant, vous lui donnerez la paille à lier. Ce sera ce que le diable pourra emporter. Du reste, je serai là avec de l’eau bénite au cas où le démon voudrait se venger d’une façon ou d’une autre du tour qu’on lui aura joué. »

La fermière, rentrée chez elle, se mit en devoir de préparer la botte de paille pour le lendemain matin et raconta à son mari ce qui se passait. Celui-ci s’arrachait les cheveux de désespoir, s’accusant tout haut d’avoir vendu sa fille à Satan, et se promettant bien de se corriger de son avarice.

La jeune fille, rassurée par sa mère, alla danser tout l’après-midi, et le soir venu revint et se coucha comme d’habitude. Mais elle ne put dormir de toute la nuit.

Au lever du soleil, le curé arriva à la ferme et se cacha derrière une grande armoire, après avoir mis à sa portée le bénitier et le goupillon. Puis la jeune fille prit la botte de paille, la lia et s’habilla. Le petit homme vert de la veille ne tarda pas à s’introduire par la cheminée dans la chambre de la jeune fermière.

— « Eh bien ! je viens chercher ce que tu m’as promis, la belle. Qu’as-tu lié en premier lieu en te levant ?

— Ce que j’ai lié ? Qu’aurais-je lié ? »

Le diable se tint prêt à saisir la jeune fille.

— « Ce que j’ai lié ? Ah bien, le voici. »

Et la jeune fermière montra au diable étonné la botte de paille qu’elle venait de lier.

— « Ah ! maudite. C’est ainsi que tu veux me tromper ; tu vas me le payer. »

Et ce disant, il allait frapper la jeune fille, quand le curé sortit de sa cachette, le goupillon à la main, et se mit à asperger d’eau bénite le pauvre diable qui poussait des cris épouvantables.

— « Ah ! monsieur Satan, vous vous jouez ainsi de vos promesses. C’est bien ! Criez un peu ; allons, dansez, trémoussez-vous ! Donnez-nous du plaisir à cœur joie ! Fort bien, continuez ! Ah ! ah ! bien !

— Oh ! grâce ! grâce ! jamais je ne reviendrai ; jamais, je vous le promets ; je vous le jure ; je laisserai cette jeune fille en paix… Mais, de grâce, cessez de m’inonder d’eau bénite ! »

Le curé laissa enfin messire Satan se retirer avec sa botte de paille. On ne le revit jamais.

La jeune fille se maria quelque temps après et vécut fort heureuse. Quant à son père, il tint sa promesse et se débarrassa de l’avarice, le seul vice qu’il eût, à la vérité.


(Conté en juin 1880, par M. Albert Boulongne, de Beaucourt-sur-l’Hallue [Somme]).

II

le fermier tholomé et le diable



Entre Warloy et Contay, auprès du Mont-Failly, se trouvait autrefois une ferme habitée par un homme nommé Tholomé et par sa famille. La ferme avait d’abord été très prospère ; mais depuis la mort du père de Tholomé, il semblait que le malheur en personne fût venu s’établir dans la maison. Les mauvaises récoltes s’étaient succédé, les maladies sur les bestiaux étaient arrivées plus terribles les unes que les autres, le seigneur s’était montré plus rapace, la femme et les enfants étaient tombés malades, et Tholomé, en fin de compte, se trouvait sans aucune ressource. Que faire ? Il n’en savait trop rien ; il avait beau se creuser la tête du matin au soir, il ne pouvait trouver le moyen de sortir de cette misérable situation.

Pour comble de malheurs, il arriva que le soir même du jour où son dernier cheval mourait de la maladie, le feu prit à la ferme et que les granges et les étables furent détruites ; il ne resta guère debout que le poulailler, le chenil et une partie de la maison. Cette fois, l’infortune du pauvre fermier était arrivée à son comble. Il était perdu, tout à fait perdu.

Le lendemain matin, comme il se promenait en se lamentant au bord du Bois-Brûlé, il s’écria inconsciemment sans doute : « Le diable seul pourrait me tirer de ce mauvais pas ! » Il avait à peine achevé ces mots qu’un petit homme, haut de trois ou quatre pouces tout au plus, vint se poser sur son épaule et sautiller de-ci, de-là, sur la personne de Tholomé ébahi.

Tholomé remarqua avec plaisir que c’était un joli petit diable, bien gai, guilleret, léger et surtout vêtu d’un bel habit vert à franges d’or fin. Son chapeau, sur lequel flottait une longue plume de paon, était gentiment posé sur sa petite figure.

— « Ha ! Ha ! Tholomé, les affaires ne vont pas, à ce que je vois ! Tes champs ne produisent que de la mauvaise herbe, tes bestiaux sont morts, ta femme est malade et le feu a détruit une bonne partie de ta ferme !… Tu ne sais à quel saint te vouer, et tu m’as appelé. Eh bien ! me voici. Allons, causons franchement. En quoi puis-je te servir ? »

Tholomé expliqua au diable ce qu’il désirait de lui.

— « C’est bien, mon bon Tholomé ; tu auras une belle ferme, de vastes granges remplies de blé et de foin, des animaux de labour et de pâturage en quantité convenable, la santé rentrera chez toi, si tu le veux bien…

— Si je le veux ! Parbleu !

— Tu auras tout ce que je viens de te dire pour le moment où cette nuit le coq chantera dans ta cour ; mais, par contre, si je suis fidèle à mon engagement…

— Eh bien !

— Tu me donneras l’âme de ton fils aîné.

— L’âme de mon fils aîné ?

— Oui.

— Assurément vous n’y pensez pas !

— Si, si, c’est à prendre ou à laisser. Rien pour rien, voilà ma devise. Donnant, donnant. »

Tholomé réfléchit quelques instants. Il se dit qu’il était affreux de livrer au démon l’âme de son fils ; mais d’un autre côté il se représenta le bonheur dont il allait jouir dans sa nouvelle ferme et… il accepta.

— « Je consens, dit-il au petit homme vert. Je consens, mais à cette condition que tout sera terminé à l’instant même où le coq chantera. Sinon la ferme me reste et tu n’auras rien.

— Oui. C’est convenu. Signe ceci. »

Et le démon tira de sa poche un large parchemin, dans lequel il eût pu envelopper dix diables comme lui. Il le déplia, puis il fit sortir successivement de sa poche une plume d’oie toute préparée, une table et un canif avec lequel il piqua le paysan au bras. Une goutte de sang sortit, le démon y trempa la plume et la passa à l’homme pour signer l’écrit horrible. Tholomé écrivit son nom à côté d’une multitude d’autres.

Puis le petit homme fit une cabriole, remit dans sa poche le parchemin, le canif, la plume et la table, et disparut dans les broussailles en criant joyeusement :

« Ha ! ha ! Hou ! hou ! Encore une bonne journée pour Dick-et-Don. »

Tholomé se promena jusqu’au soir.

En rentrant à la maison, le fermier aperçut des milliers de diables transportant des pierres, du mortier, de la chaux, du sable, abattant les vieux murs, creusant le sol, forgeant, charpentant avec une célérité incroyable et un bruit d’enfer, tandis que d’autres petits démons éclairaient le travail par des centaines de torches enflammées. La femme et les enfants étaient rétablis mais tout étonnés de ce manège et se demandant quelle était cette troupe d’ouvriers arrivés tout à coup pour reconstruire la ferme.

Le paysan raconta à sa femme ce qui s’était passé entre lui et le diable auprès du Bois-Robert, et lui demanda conseil.

— « Ah ! malheureux ! qu’as-tu donc fait ? Livrer ton fils au diable ! Tu es donc un démon ?

— Non ; mais j’ai compté sur toi pour tromper le diable et nous tirer de là avec honneur. »

La femme de Tholomé réfléchit quelques instants.

— « Tu dis que le diable doit finir le travail avant le chant du coq ! C’est bien. Ce n’est pas pour rien que le bon Dieu fit la femme d’une patte de serpent [2]. Je saurai conserver et la nouvelle ferme et l’âme de mon fils. »

Les diables avaient ordre de finir le travail avant le lendemain matin, à cinq heures, l’heure du réveil du coq. C’était là que la femme du paysan les attendait.

Vers quatre heures du matin, elle se leva doucement et s’en alla au poulailler. Le travail était presque fini. La paysanne entra dans l’étable aux poules et réveilla le coq qui se mit à pousser quelques cocorico, coquiacou ! éclatants.

Le diable Dick-et-Don était joué. Il s’enfuit avec tous les autres démons, laissant inachevé le mur de l’enclos auquel il ne manquait plus que quelques pierres. Une belle ferme s’élevait à la place de l’ancienne. Les granges regorgeaient de blé et de foin ; dans l’écurie et les étables étaient de beaux chevaux et des vaches bien grasses, et un grand sac de pièces d’or était déposé dans l’armoire.

Le fermier Tholomé vécut riche et heureux à partir de ce jour, et jamais il ne revit Dick-et-Don qui, trompé une fois, ne jugea plus à propos de renouer connaissance avec celui qui l’avait dupé.

(Conté en décembre 1879, par M. Albert Boulongne, de Beaucourt-sur-l’Hallue [Somme]).

III

saint crépin et le diable



Il y a bien longtemps, si longtemps même que je ne saurais vous dire en quel temps, saint Crépin et le diable réunirent leurs économies et achetèrent une grande pièce de terre. Comment se fit-il que saint Crépin eût songé à s’associer avec le démon ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’ils avaient acheté un beau champ et qu’ils étaient convenus d’en partager les produits. Le diable, se croyant bien fin, demanda pour sa part de la première année tout ce qui pousserait hors du sol, donnant le reste au saint homme. Saint Crépin fit mine de consentir niaisement à cette singulière demande, et il se promit bien de jouer quelques bons tours au diable.

Saint Crépin alla à la ville, en rapporta pour deux sous de graine de navets et ensemença le champ commun. Bientôt les navets couvrirent le sol de leurs larges feuilles vertes, et grossirent dans la terre jusqu’à se toucher.

Le diable vint trouver le saint et réclamer sa part de la récolte. Crépin le conduisit au champ et se mit en devoir d’arracher les navets. Le diable l’aida dans ce travail, et, à la fin, voyant le saint faire un tas à part des feuilles coupées, il demanda à son associé ce qu’il comptait faire de ces feuilles.

— « Mais, c’est ta part, il me semble ! N’as-tu pas demandé tout ce qui sortirait du sol ? Les feuilles t’appartiennent et les navets sont à moi.

— Oh ! cette année, pensa le diable, il ne m’y reprendra plus ; je demanderai tout ce qui viendra dans le sol. »

Et il fit comme il venait de penser.

Saint Crépin retourna à la ville, en rapporta un grand boisseau de blé et le sema dans le champ. Le blé germa, sortit de terre, poussa, poussa, et bientôt il se trouva prêt à être fauché, lié et battu.

Le diable étant revenu chercher sa part de la récolte, n’obtint que le chaume et quelques racines dont il ne sut que faire. Cela était loin de le satisfaire. Aussi alla-t-il tout furieux trouver le saint pour lui proposer d’autres arrangements.

— « Voyons, que veux-tu ? lui demanda Crépin.

— Je veux cultiver le champ par moi-même. J’y sèmerai une plante qu’il me plaira choisir. Si tu m’en dis le nom, le champ sera à toi tout seul, sinon il m’appartiendra. Cela te convient-il ?

— Oui. C’est convenu.

— À trois mois, alors ! »

Le diable s’en alla dans un pays lointain et en rapporta une plante inconnue du saint : la lentille. Il en sema dans le champ et attendit les trois mois.

Les lentilles germèrent, levèrent, poussèrent et couvrirent le champ ; le saint était en grand danger de perdre la partie, car, malgré toutes ses recherches, il n’avait pu trouver le nom de cette plante inconnue semée par le diable.

Quelques jours avant l’expiration des trois mois, Crépin se leva pendant la nuit, alla se rouler au beau milieu du champ de lentilles et revint se coucher tranquillement. Puis, le lendemain, il dit au diable :

— « Hier soir, une grosse bête noire est allée dans ton champ ; elle y a même écrasé bon nombre de plants de cette herbe que tu y as semée. Si tu as à m’en croire, fais bonne garde ; il ne t’en resterait pas.

— Je n’y manquerai pas, et je te remercie de ton bon avis. »

Le soir venu, le diable alla s’embusquer auprès du champ, tandis que saint Crépin se roulait dans un grand tas de plumes après s’être plongé dans un tonneau de mélasse. Ainsi déguisé, il entra dans le champ.

Le diable ne put reconnaître le saint et fut très surpris de voir un tel animal se rouler dans ses lentilles.

— « Koi ché donc d’ol bête lo ki vient abimi mes luntils [3] » s’écria-t-il. Et peu rassuré, il s’enfuit. Saint Crépin en savait assez ; il courut à la rivière et se débarrassa de la mélasse et des plumes dont il s’était recouvert, puis il rentra chez lui et se coucha.

Le lendemain, le diable vint le trouver.

— « Les trois mois sont écoulés, Crépin, et je viens te demander le nom de la plante que j’ai semée dans le champ.

— As-tu vu la bête, hier soir ?

— Ce n’est pas cela que je te demande. Sais-tu le nom de la plante ?

— Peut-être. Je vais te dire trois noms. Si le véritable n’y est pas, le champ est à toi… Je commence : {ordinal|1}} lin ?…

— Ce n’est pas cela, pauvre Crépin !

— … 2º luzerne ?…

— Pas encore plus ; la pièce de terre est presque à moi.

— … Oh ! bien, alors ! Il s’agit de ne pas se tromper !… 3º lentille ?

— Je suis joué ; adieu, Crépin, sans rancune ; le champ est à toi. Tu es plus malin que moi. »


(Conté en décembre 1879, par M. A. Boulongne, de Beaucourt-sur-l’Hallue [Somme]).




IV

les diables et le forgeron



Un forgeron était un jour occupé dans sa forge, à son habitude, à frapper de grands coups de marteau une grosse barre de fer rouge. Il allait finir sa tâche, quand un grand bruit de pas de chevaux lui arriva aux oreilles ; il laissa là son ouvrage pour aller voir à la porte de la forge quels étaient les survenants, et il vit deux chevaux arriver à fond de train et s’arrêter brusquement, pendant que leur conducteur sautait lestement sur le sol.

— « Hé, l’ami ! cria l’étranger, viens donc attacher mes chevaux. Gare aux ruades, je te préviens qu’ils sont fort vifs. »

Le forgeron se hâta de lier les chevaux aux anneaux scellés dans la muraille, et, le bonnet à la main, revint se placer devant le nouvel arrivant.

— Veux-tu me ferrer ces deux animaux ? dit l’étranger en entrant. Je suis pressé, fort pressé. On m’attend à Arras pour le marché, dans une heure, et tu vois que je n’ai pas de temps à perdre si je veux arriver à l’heure.

— Que diable peut donc être cet homme ? pensa le forgeron. Il veut être à Arras dans une heure… et il y a douze bonnes lieues d’ici à la grande place du marché de cette ville. »

Puis il reprit tout haut :

— « Volontiers, Monsieur, dans une demi-heure j’espère avoir terminé ; mais je puis bien vous assurer, et cela soit dit en passant, que nul forgeron à dix lieues à la ronde ne pourrait ferrer ainsi deux chevaux en une demi-heure, et tout le monde…

— Trêve de discours, dit l’inconnu d’un ton bourru, je ne me suis pas arrêté ici pour écouter tes billevesées ; ferre-moi l’un des chevaux et laisse-moi tranquille. Je ne puis attendre une demi-heure. Hâte-toi ! »

Le forgeron se hâta de son mieux ; mais, malgré toute sa célérité, il employa vingt bonnes minutes à ferrer l’un des chevaux. Il s’en excusait en mettant ce retard sur le compte du soufflet, de son aide, ou de la mauvaise qualité des clous ; mais l’étranger ne répondait pas et se contentait de hausser les épaules en signe de mépris. Voyant l’un des chevaux ferré des quatre pieds, l’inconnu dit au forgeron :

— « Mon ami, tu n’es point aussi subtil que tu voudrais bien me le faire croire ; je ne te ferai donc pas de compliments sur ton habileté ; mais je veux te montrer comment, sans aller à dix lieues à la ronde, je sais ferrer un cheval. Fais attention. »

Ce disant, l’homme ouvrit un grand couteau qu’il venait de tirer de sa poche, et prenant les jambes du cheval et les coupant à la hauteur du genoux, il les porta dans la forge, et puis les ferra l’une après l’autre en les plaçant dans un étau. Le forgeron regardait tout ébahi cet homme extraordinaire. Ce qui lui semblait inexplicable, c’était surtout la singulière facilité avec laquelle l’inconnu avait coupé les pieds du cheval, sans pour cela répandre la moindre goutte de sang et sans paraître causer la moindre douleur à l’animal ainsi amputé. Son étonnement redoubla quand il vit l’étranger prendre les pattes du cheval et les remettre à leur place naturelle sans qu’on pût voir aucune plaie.

— « Eh bien, l’ami ! Que dis-tu de ma façon de ferrer les chevaux ? Cela t’a fort étonné, je le vois… je ne te payerai pas tes fers ; je veux te donner autre chose que de l’argent. J’ai le pouvoir d’accomplir trois souhaits ; forme-les, je t’accorde à l’avance tout ce que tu pourras demander.

— Mais… vous êtes donc… sorcier ?

— Non, je suis mieux que cela : je suis le bon Dieu.

— Le bon Dieu !… En ce cas je vous demanderai… mais laissez-moi d’abord réfléchir…

— Hâte-toi.

— Je vous demanderai donc… premièrement… que celui qui viendra s’asseoir sur mon fauteuil y reste tout aussi longtemps que je pourrai le désirer ;… deuxièmement… que celui qui grimpera sur le gros poirier de mon jardin soit obligé d’y rester ! tout aussi longtemps que je le voudrai ;… troisièmement… que ce que j’enfermerai dans mon sac ne puisse en sortir sans mon expresse volonté. C’est tout.

— Tu n’exiges pas beaucoup, l’ami ! Eh bien, comme je te l’ai promis tout à l’heure, je ferai que tout ce que tu m’as demandé s’accomplisse à la lettre… mais, avant de partir, je veux te donner le conseil de ne jamais ferrer les chevaux ainsi que tu me l’as vu faire. Tu ne réussirais qu’à tuer tes bêtes. Adieu, l’ami. »

Le bon Dieu sauta lestement sur l’un des chevaux et ne tarda pas à disparaître dans le lointain, en laissant derrière lui une longue traînée de poussière et d’étincelles.

— « Si le bon Dieu va ainsi, je ne m’étonne pas qu’il soit à Arras dans quelques minutes, pensait le forgeron en regardant s’éloigner le voyageur. »

Le forgeron avait sa maison hantée par un diable des plus méchants, qui ne cessait de lui jouer toutes sortes de vilains tours. Tantôt on trouvait les tisons du foyer épars par toute la maison ; tantôt le diable venait se coucher entre le paysan et sa femme et leur causait une peur effroyable ; d’autres fois, il renversait les meubles, cassait les plats, les assiettes et les verres, ou bien il appelait la nuit à la porte du forgeron comme le fait un malheureux qui demande un asile jusqu’au matin, et puis il se sauvait en riant du pauvre homme qui ne savait à quel saint se vouer pour se débarrasser de ce vilain démon.

Le forgeron cette fois tenait sa vengeance ; il voulut jouer un tour de sa façon à celui qui tant de fois était venu le narguer. Un jour donc, il se mit sur le devant de sa porte et se mit à crier d’une voix forte :

— « Jean-Marie, Jean-Marie Diable [4], viens-tu ? Jean-Marie Diable, viens-tu ? »

À l’instant, il vit venir à lui un petit homme noir, bossu, haut d’un pied à peine, qui se plaça devant le forgeron en ouvrant une large bouche.

— « Tu es bien Jean-Marie, Jean-Marie Diable ?

— Oui, et que me veux-tu ?

— Je serais heureux après ma mort d’être diable comme tu l’es, et de pouvoir jouer aux hommes tous ces jolis tours que tu m’as appris à connaître. Aussi je voudrais te vendre mon âme.

— Ton âme, est-ce bien vrai ?

— Oui ; mais que me donneras-tu en échange ?

— En échange ? Ce que tu voudras.

— Je te demanderai peu de chose : assieds-toi pour quelques minutes dans ce fauteuil.

— Oh ! qu’à cela ne tienne ! » dit le diable en s’asseyant.

Le forgeron le regardait en riant dans sa barbe. Au bout d’un instant, Jean-Marie Diable voulut se lever, impossible !.... Il était attaché au fauteuil par une force supérieure. Le forgeron le railla tout à son aise. Le diable criait, jurait, sacrait et blasphémait comme un vrai démon qu’il était, ce qui excitait encore plus la joie du paysan.

À la fin, ce dernier dit au diable Jean-Marie :

— « Tu le vois, tu es bien mon prisonnier ; mais, écoute : Promets-moi… ou plutôt jure-moi de ne jamais revenir me faire de tes vilains tours, et je te mettrai en liberté.

— Je te le jure.

— Ce n’est pas tout ; je viens de te vendre mon âme, il te faut me la rendre avec ma promesse. »

Le diable Jean-Marie dut accepter encore cette condition. Bien penaud, il se hâta de quitter la forge et de se rendre chez les siens.

Jean-Marie Diable avait deux frères, tous deux démons comme lui, bien entendu. Délicoton, l’un d’eux, partit pour jouer de nouveaux tours au malin forgeron. Pendant deux nuits, toutes les barres de fer qui se trouvaient dans la forge se mirent à danser en produisant un bruit infernal, de concert avec les clous, les tenailles, les étaux et l’enclume.

— « Certainement, se dit le forgeron, ceci est le fait d’un autre diable. Il me faut lui jouer un tour. Voyons… Délicoton, Délicoton, viens-tu ? Délicoton, viens-tu ? »

Comment avait-il pu connaître les noms des démons, je n’en sais rien ; toujours est-il que Délicoton entra aussitôt dans la forge et demanda au paysan ce qu’il désirait.

— « Te vendre mon âme… mais à une condition…

— Laquelle ? se hâta de dire Délicoton.

— C’est que tu iras me cueillir les belles poires qui couvrent le grand poirier du jardin. Je suis vieux… et je craindrais de me tuer en tombant de l’arbre.

— Une âme qui me coûtera peu ! pensait Délicoton en grimpant au haut du poirier. »

Mais il ne fut pas arrivé d’un instant au sommet de l’arbre qu’il s’y sentit retenu par une force puissante. Le forgeron courut à la forge et en rapporta une longue barre de fer à l’aide de laquelle il battit d’importance le pauvre Délicoton, qui criait, geignait, tempêtait au haut de l’arbre comme s’il eût été plongé par un curé dans la cuve à l’eau bénite.

— « Laisse-moi descendre, criait-il ; laisse-moi descendre et je te rendrai ta parole !

— Oh ! que non. Je ne suis pas encore fatigué de frapper et je veux te faire payer la musique de ces deux dernières nuits. Allons, dansons, chantons ! Bien, bien ; mieux encore !…

— Oh ! grâce ! grâce ! jamais je ne reviendrai et je te rendrai ton âme !

— Est-ce bien sûr ?

— Je te le jure, foi de Délicoton ! Mais laisse-moi aller !

— Descends, alors, et ne reviens plus. »

Encore plus honteux que Jean-Marie Diable, Délicoton retourna trouver ses deux frères. Il fut convenu que le troisième, Courentassé, irait se venger du forgeron. Celui-ci, pendant trois nuits, ne put fermer l’œil, piqué qu’il était par des milliers d’aiguilles que lui enfonçait dans la peau l’espiègle démon.

Ayant réussi à connaître le nom du nouveau diable, le forgeron l’appela et lui offrit son âme à condition que Courentassé se mettrait dans son sac pour quelques minutes. Courentassé consentit, mais il fut à peine dans le sac que le forgeron appela son voisin le savetier, qui vint à tour de bras piquer d’une longue alène le malheureux démon. Puis il mit le sac sur l’enclume et, appelant son garçon à son aide, il martela pendant deux longues heures Courentassé, qui ne cessait d’implorer sa grâce. Quand il eut fait les mêmes promesses que Jean-Marie et Délicoton, il put partir.

À dater de ce jour, le forgeron resta en paix avec les diables, qui craignaient à juste titre les dons merveilleux dont le Seigneur l’avait doté…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Trente ans plus tard, le paysan mourut… Il lui fallut trouver dans l’autre monde un endroit où y passer l’éternité… Il alla frapper à la porte du paradis.

— « Pan, pan !

— Qui es-tu et que veux-tu ? lui dit saint Pierre en entrebâillant la porte.

— Je suis un forgeron, le forgeron d’Acheux. Je voudrais une petite place dans le paradis ; on y doit être fort bien, si ce que dit monsieur le curé d’Acheux est la vérité !…

— Certes, on y est fort bien… Mais, pour une place, il n’y en a pas pour toi. Quand le bon Dieu te donna trois souhaits à former, tu pouvais lui demander le paradis à la fin de tes jours ; tu ne l’as pas fait et tu as demandé des choses bien différentes ; tant pis pour toi !… Va-t’en ! »

Le paysan s’en alla à la porte du purgatoire. L’archange qui la gardait entendant pan, pan à la porte, l’entrebâilla pour la fermer aussitôt. Que faire ? Où aller ?… Le forgeron, tout triste, prit le chemin de l’enfer.

Il frappa. Délicoton vint ouvrir. Mais, apercevant un visage qui ne lui était pas inconnu, il appela ses deux frères, Jean-Marie et Courentassé. Ces derniers n’eurent pas plus tôt reconnu le forgeron qu’ils appelèrent une bande de démons pour refermer la porte et empêcher l’intrusion de l’homme qui leur avait joué autrefois de tels tours.

La pauvre âme en peine, repoussée de tous côtés, alla de nouveau frapper à la porte du paradis.

— « Pan, pan !

— Qui est là ?

— Moi, le forgeron d’Acheux.

— Je t’ai déjà dit qu’on n’entrait pas.

— Je ne viens pas pour entrer, mais je viens de m’apercevoir que j’ai laissé rouler une pièce de monnaie sous la porte du paradis et je vous prie de me la chercher.

— Ah ça ! suis-je ton valet ? Entre et cherche ta pièce, si tu le veux. »

Le forgeron entra dans le paradis par la porte entr’ouverte et gagna le beau milieu de ce séjour. Saint Pierre voulut le forcer à en sortir, mais, comme le dit le paysan, une fois en paradis on ne peut en sortir, et l’on dut laisser le forgeron où il s’était installé.


(Ce conte m’a été dit en décembre 1877, par M. Alfred Haboury, d’Acheux [Somme]).

V

le bonhomme misère et son chien pauvreté



Au carrefour de deux chemins restait, il y a longtemps, bien longtemps, un pauvre forgeron qui vivait tant bien que mal, un jour suivant l’autre, des quelques sous qu’il gagnait à ferrer les chevaux, les mulets et les ânes des voyageurs qui passaient devant sa porte. Il était si malheureux qu’on l’avait nommé bonhomme Misère. Son chien, qui partageait sa mauvaise fortune, avait été appelé Pauvreté. Misère et Pauvreté vivaient bons amis, comme il sied à des malheureux, et si l’on ne pouvait voir Misère sans que Pauvreté suivît, de même quand Pauvreté passait on pouvait se dire : Misère suit.

Pauvreté et Misère en étaient donc là quand un beau jour le bon Dieu et saint Pierre vinrent frapper de bon matin à leur porte. Pauvreté aboya, Misère se réveilla et ouvrit en grommelant aux voyageurs si matineux.

— « Bonhomme Misère, dit saint Pierre, mon maître que tu vois désire que tu lui ferres son âne. En auras-tu pour longtemps ?

— Vous venez bien matin, notre maître, mais qu’importe. Vous m’avez l’air de pauvres diables, bonnes gens au fond, et je suis tout à votre service. J’aurai bientôt fait. »

Le bonhomme Misère alluma son charbon, souffla le feu et ferra l’âne en une petite demi-heure.

— « Voilà qui est fait, notre maître.

— C’est bien, dit le bon Dieu. Combien te dois-je ?

— Je vous ai dit que vous me paraissiez être de pauvres diables – sauf votre respect, notre maître ! – et je ne vous demanderai rien.

— Rien, c’est trop peu.

— Non, allez. Je ne veux accepter que votre bénédiction.

— En ce cas, je veux te récompenser d’une autre façon. Je suis le bon Dieu et mon domestique n’est autre que saint Pierre. Je veux accomplir trois de tes souhaits. Choisis. »

Le bonhomme Misère se gratta l’oreille, puis les cheveux, cherchant bien ce qu’il devait demander au bon Dieu.

— « Demande d’abord le paradis ! lui souffla saint Pierre.

— Laisse donc ! laisse donc !… Voyons, je demande que… tout ce qui s’assoira dans mon fauteuil ne puisse en sortir sans ma permission.

— Voici qui n’est pas difficile. Accordé. Voyons ton deuxième souhait.

— Demande donc le paradis ! murmura saint Pierre. »

Le bonhomme Misère se gratta encore l’oreille, puis les cheveux.

— «Mon deuxième souhait est celui-ci : je désire que celui ou ceux qui monteront sur mon noyer ne puissent en descendre sans ma permission.

— C’est bien simple encore. Accordé. À ton dernier souhait.

— Imbécile, n’oublie pas le paradis ! » s’écria le saint, portier du paradis.

Mais, sans s’en inquiéter, le forgeron continua :

— « Pour mon dernier souhait, je demande que tout ce qui entrera dans ma bourse ne puisse en sortir sans ma permission.

— Décidément il te faut peu de chose pour te contenter. Je t’accorde tout cela. Fais-en bon usage et au revoir.

— Au revoir, au revoir, monsieur le bon Dieu !

— Triple idiot, tu t’en repentiras ! » ajouta saint Pierre en aparté.

Le bon Dieu remonta sur son âne, le saint prit le baudet par la bride et ils s’éloignèrent.

Depuis ce jour, ce fut comme un fait exprès, il ne passa plus que de loin en loin un voyageur par le carrefour, et bientôt le bonhomme Misère se vit à la veille de mourir de faim avec son compagnon Pauvreté, à qui il ne restait plus que les os et la peau.

Le diable eut vent de ce qui se passait et vint un jour frapper à la porte du bonhomme Misère.

— « Que veux-tu ? lui demanda ce dernier.

— Bonhomme Misère, je sais que tu n’as pas mangé depuis trois jours et qu’un peu d’argent dans ton escarcelle ne te nuirait pas trop. Je viens t’offrir dix mille écus, à une condition, toutefois…

— Que je te donnerai mon âme ?

— Juste ! Que tu me donneras ton âme dans dix ans, si à cette époque il est impossible pour toi de me rembourser.

— C’est convenu, c’est convenu. Où est l’argent ?

— Le voici. Mais tu jures ?

— Je jure ! » dit Misère, qui avait son idée.

Le diable, tout heureux, tira dix mille écus de sa poche et les donna au bonhomme Misère.

— « Ah ! ah ! hi ! hi ! faisait le diable en s’éloignant.

— Ah ! ah ! hi ! hi ! » faisait le bonhomme Misère.

Pendant dix ans ce dernier mena une joyeuse vie, mangeant bien, buvant beaucoup, régalant ses amis, enfin fréquentant plus le cabaret que l’église. Jamais son chien Pauvreté n’avait fait meilleure chère.

Les dix ans venaient de s’écouler quand le diable revint au carrefour des deux routes pour emmener Misère en enfer. Au grand étonnement du démon, le forgeron était tout joyeux et dansait toutes sortes de pas tout autour de la forge, suivi par Pauvreté, qui aboyait comme un enragé.

— « Morbleu ! Misère, tu me sembles bien joyeux !

— Et pourquoi pas ?

— Mais tu as donc dix mille écus à me rendre ?

— Dix mille écus ! Vous rêvez, notre maître ! J’en ai cent à peine. Mais si vous venez pour me chercher, je suis tout disposé à vous suivre au fin fond de l’enfer, s’il le faut. Asseyez-vous un instant dans ce fauteuil et je suis à votre disposition. »

Le diable s’assit dans le fauteuil. Et au bout d’un moment :

— « Notre maître, venez-vous ? Je suis prêt ! » dit le forgeron.

Le diable essaya de se lever, mais en vain. Ses efforts furent inutiles.

Sans se presser, le bonhomme Misère prit une grosse barre de fer et se mit à en asséner des coups vigoureux sur la tête, sur les épaules, sur le dos du pauvre diable, qui hurlait, jurait et sacrait à faire trembler la maison. À la fin, voyant qu’il ne pouvait sortir de ce maudit fauteuil, le démon pria le forgeron de le laisser aller.

— « Me fais-tu remise de ma dette ? Romps-tu le marché ?

— Oui, oui ! mais laisse-moi, je t’en prie !

— Jure-le !

— Je le jure !

— Alors, je te permets de t’en aller. »

Le diable, meurtri, s’enfuit par la cheminée de la forge en poussant des gémissements épouvantables.

Un an après, le diable sut que le bonhomme Misère était sans argent. Il vint le retrouver, se promettant bien, à l’échéance, de ne plus s’asseoir sur le fauteuil, et lui donna vingt mille écus aux mêmes conditions que la première fois.

Le bonhomme Misère recommença ses parties de plaisir comme par le passé et, les dix ans écoulés, vit revenir le diable et dix de ses diablotins.

— « Eh bien ! Misère, nous partons, cette fois ?

— Oh ! oui ! Qu’y faire ? Je suis tout prêt, partons. Ah ! mais j’oubliais ; j’ai là de bonnes noix sur cet arbre et je serais fort aise de les emporter en enfer.

— Qu’à cela ne tienne, dit le démon. Je vais te les cueillir avec mes diablotins. Ce sera plus vite fait. »

Et en un instant le diable et ses compagnons furent sur l’arbre.

Les noix cueillies, les diables voulurent descendre, mais ce leur fut impossible. Le bonhomme Misère courut à sa forge et en revint avec une longue barre de fer pointue. Il piqua le diable et les diablotins tant et si bien que tous poussaient des cris à réveiller des morts.

— « Grâce ! grâce ! » hurlaient-ils.

Et Misère continuait à les piquer à la ronde.

— « Grâce ! grâce ! dit enfin le diable. Je te remets ta dette et je te laisserai en repos. Mais permets-nous de retourner en enfer.

— Tu me le jures ?

— Je te le jure ! »

Et le forgeron laissa partir le diable et ses compagnons.

Un an était à peine écoulé que le démon revenait proposer trente mille écus au bonhomme Misère, toujours sous les mêmes conditions. Misère prit les trente mille écus, aussi heureux que le diable, qui, cette fois, croyait le tenir.

Au bout des dix ans, ce dernier revint à la maison du bonhomme Misère. Celui-ci l’attendait en fumant sa pipe sur le seuil de la porte. Il se mit à rire en voyant venir le démon.

— « Bonjour, Misère. Qu’as-tu donc à rire de la sorte ? Et qu’est-ce que cette bourse que tu tiens à la main ?

— Bonjour, Satan. Je riais en songeant à un vieux radoteur qui, tout à l’heure, me disait que vous pouviez vous faire petit, petit, jusqu’à entrer dans cette bourse.

— C’est donc si difficile ? Ouvre ta bourse et vois. »

Et le diable devint tout petit. Le forgeron le prit et l’enferma dans la bourse.

— « Eh bien ! vois-tu, dit le diable, que je peux devenir, à ma volonté, si petit qu’il me plaît ?

— C’est fort bien. Mais peux-tu sortir de ma bourse ? »

Le diable essaya, mais inutilement. Il s’aperçut qu’encore une fois il était la dupe du forgeron.

— « Maintenant, à nous deux, maître Satan. Je veux encore te donner une bonne leçon. »

Et, plaçant la bourse sur son enclume, il se mit à frapper dru comme grêle de grands coups de marteau sur le pauvre diable, qui criait et hurlait, comme bien vous le pensez.

— « Grâce ! grâce ! et jamais je ne reviendrai. Je te le jure ! Je suis tout en bouillie ! Laisse-moi, laisse-moi ! »

Le bonhomme Misère, fatigué de frapper sur la bourse, permit au diable de sortir et ne le revit plus le reste de sa vie.

Il était bien vieux lorsqu’il mourut. Son chien Pauvreté mourut le même jour, et voilà Misère et Pauvreté, l’un suivant l’autre, qui prennent la route du paradis.

Ils arrivèrent devant un beau palais, et jugeant que c’était là le paradis, Misère frappa.

— « Qui est là ? dit une voix à l’intérieur. La porte s’entrebâilla, laissant passer la tête de saint Pierre.

— Ah ! c’est toi, Misère ! Va voir plus loin. Tu n’as pas demandé le paradis quand je te l’ai conseillé ; tant pis pour toi ! »

Misère eut beau prier, supplier, la porte se referma.

— « Viens, Pauvreté ; allons voir si nous serons plus heureux dans cette grande maison en briques que j’aperçois là-bas. »

Pauvreté prit les devants et Misère suivit.

On arriva à la porte du purgatoire.

— « Pan, pan, pan, pan ! »

Un ange ouvrit la porte.

— « Qui es-tu ?

— Je suis le bonhomme Misère et je voudrais une place ici.

— As-tu été voir au paradis ?

— J’en reviens, mais saint Pierre n’a pas voulu me recevoir.

— Attends, alors. Je vais voir si ton nom est sur mon grand livre. »

L’ange feuilleta, feuilleta et finit par ne rien trouver.

— « Mon pauvre Misère, il te reste à demander une place dans l’enfer. C’est la première route à gauche. »

La porte se referma et, piteusement, Misère alla frapper à la porte de l’enfer.

Le diable vint ouvrir. Mais dès qu’il eut reconnu le bonhomme Misère :

— « Ah ! c’est toi encore. Tu peux repartir par où tu es venu. Tu serais capable de me jouer encore de tes tours, et je n’y tiens pas du tout. Bon voyage ! »

Chassé du paradis, du purgatoire et de l’enfer, le bonhomme Misère revint sur terre, où il vit toujours.

Beaucoup l’ont rencontré, suivi de son chien Pauvreté, et beaucoup le rencontreront encore.


(Conté en mars 1881, par M. Albert Boulongne, de Beaucourt-sur-l’Hallue [Somme]).

VI

le diable et le jeune homme qui ne voulait point être soldat



Un jeune homme allait tirer au sort. Être soldat était loin de lui plaire ; aussi disait-il, la veille du jour où la question allait se décider :

— « Je me donnerais volontiers au diable lui-même si celui-ci consentait à m’empêcher d’être soldat. »

À l’instant où le jeune homme prononçait ce blasphème, un grand bruit se fit entendre dans la cheminée et un petit homme aux pieds fourchus roula dans les jambes du paysan en poussant un joyeux éclat de rire.

— « Ah ! ah ! ah ! ah !

— Hé bien ! Qui vous rend si joyeux, monsieur, et pourquoi vous introduisez-vous ainsi chez moi par la cheminée ?

— D’abord, je te dirai que je ne suis pas un monsieur, à moins qu’il ne te plaise de m’appeler monsieur le diable ; ensuite, si je m’introduis chez toi par la cheminée, c’est que j’ai des raisons pour le faire, raisons qu’il ne me plaît point de t’indiquer. Mais arrivons au fait.

— Je vous écoute, monsieur le diable.

— Voilà. Tu vas tirer au sort demain matin et je sais que tu dois ramener un mauvais numéro. Tu seras soldat pendant sept ans, sept ans !… y penses-tu bien ? Je n’ai pas besoin de te dire combien tu seras malheureux, obligé d’obéir au premier caporal venu, mis à la salle de police ou à la prison pour la moindre faute, mal nourri, exposé à la chaleur, au froid, que sais-je ? Et puis la guerre viendra, tu iras te faire tuer je ne sais où et pour je ne sais quoi. Et puis encore il te faudra laisser Catherine, ta bonne amie, qui se consolera bientôt sans doute et qu’à ton retour tu trouveras mariée à un autre que toi !… Tu disais tout à l’heure que tu donnerais volontiers ton âme au diable pour tirer un bon numéro demain ; je suis un fort bon diable et, quoique ton âme ne vaille pas deux vieux liards, je suis prêt à conclure le marché avec toi. Je te ferai tirer un bon numéro, tu seras libre d’épouser Catherine et, comme toute peine mérite salaire, tu me donneras ton âme en échange.

— Combien vivrai-je encore d’années ?

— D’années, dis-tu ? Nous autres, nous n’aimons pas à compter de la sorte ; nous comptons par jours ; ainsi nous disons : de six heures du matin à six heures du soir, c’est un jour…

— Cela ne fait rien à l’affaire. Je demande à vivre encore vingt ans.

— Je t’ai déjà dit de parler en jours et non en années.

— Alors, comptons : vingt fois trois cent soixante-cinq jours, cela fait… cela fait…

— Cela fait sept mille trois cents jours… C’est convenu.

Signe ce parchemin de ton sang.

— De mon sang ?

— Oui, tiens… »

Et le diable appliqua une de ses longues griffes sur la main du jeune homme, l’égratigna et en fit sortir une goutte de sang. Puis il tira une plume d’oie de sa poche, la trempa dans le sang et fit signer le pacte infernal au jeune homme. Quand ce fut fini :

— « C’est bien, mon garçon ; je tiendrai ma promesse. Va joyeux au tirage au sort, épouse Catherine et attends ma visite dans sept mille trois cents jours. Au revoir, sans adieu. »

Et le diable remonta par la cheminée et disparut.

Le lendemain le paysan tira le numéro le plus élevé du canton et se trouva ainsi dispensé de ses sept ans de service militaire.

Quelques jours après il épousa sa fiancée, la belle Catherine, et, dès ce moment, parut vivre fort heureux dans sa ferme. Il avait vingt ans de vie devant lui et ne pensait guère au moment où il lui faudrait se remettre entre les mains de celui qui l’avait acheté.

Cela dura ainsi pendant dix ans.

Un jour que le fermier, assis dans son grand fauteuil, fumait sa pipe dans le coin de la cheminée, devant un bon feu qui flambait dans l’âtre, il entendit un grand bruit au-dessus de sa tête et revit le diable descendre par la cheminée sans s’embarrasser dans la planche à suie, prendre une chaise et s’asseoir au foyer tout en ricanant comme à l’ordinaire.

— « Ah ! ah ! ah ! ah !… Comment se sont passées ces dernières années ? S’est-on marié avec la belle Catherine ? A-t-on été heureux ? Suis-je un fort bon diable ? Allons, parle !…

— Avant de vous répondre, je voudrais savoir ce qui vous amène ici à pareil jour ?

— Comment, ce qui m’amène ? La belle question !… Oublie-t-on si vite ses engagements qu’au bout de quelques années on y songe si peu ?… Les trois mille sept cents jours au bout desquels tu devais m’appartenir corps et âme ne sont-ils pas écoulés ?… Ta place est toute prête dans mon enfer, là-bas, en haut, et je viens te chercher pour te montrer le chemin de ta nouvelle demeure.

— Me chercher !… Impossible. Depuis le jour où j’ai signé le pacte avec vous, il ne s’est écoulé encore que dix ans, et nous sommes convenus de vingt ans.

— Encore une fois je ne comprends rien aux années, et si je viens de t’en parler, c’est pour parler comme toi ; je ne compte que par jours…

— Mais c’est trois mille sept cents jours et non la moitié que vous m’avez accordés…

— Comment, ne t’ai-je pas dit que le jour pour nous allait de six heures du matin à six heures du soir ? Et puis, de six heures du soir à six heures du matin, il y a encore un jour, ce qui fait pour dix ans trois mille sept cents jours… Allons, il faut me suivre !…

— Permettez-moi, au moins, de dire adieu à ma femme et à mes enfants.

— Non, il faut me suivre… Un, deux, trois, partons !

Et Satan saisit le fermier par les épaules et l’emmena avec lui en enfer. Quand Catherine vint dans la chambre, le feu brûlait encore, mais l’air était irrespirable, tant on y sentait le soufre.


(Conté en février 1881, par M. Aubray, du Bosquel [Somme]).

VII

le comte d’aveluy en enfer



Il y a bien longtemps, si longtemps, m’a dit mon grand-père, que le grand-père de mon grand-père le tenait de son « ratayon [5] ». Le comte d’Aveluy était en chasse ; suivi de son écuyer, il s’était mis à la poursuite d’un énorme sanglier qu’il avait débusqué d’un fourré. La course fut longue ; enfin le sanglier disparut tout à coup et le seigneur eut beau chercher, il ne put parvenir à retrouver les traces de l’animal. Le comte d’Aveluy descendit de cheval, se reposa, mais quand il lui fallut reprendre sa route, cela lui devint impossible ; il vit qu’il s’était perdu dans la forêt. Son domestique monta au sommet d’un arbre élevé et aperçut à quelque distance les tourelles d’un fort beau château totalement inconnu. Il fit part à son maître de ce qu’il avait vu et tous deux s’avancèrent dans la direction de ce château. Ils ne tardèrent pas à y arriver. Une grande rivière l’entourait ; les eaux coulaient rapidement et l’on ne pouvait voir d’où l’eau venait ni où elle se rendait. Le comte d’Aveluy sonna de son cor de chasse pour appeler l’attention des habitants, et il fut tout surpris de voir le pont-levis s’abaisser de lui-même pour lui livrer passage. Le comte laissa son cheval à l’écuyer en le priant de l’attacher aux branches d’un arbre et de venir ensuite le retrouver, puis il s’engagea sur le pont-levis et put ainsi traverser le large fossé au fond duquel coulait le torrent.

L’écuyer ayant attaché le cheval ainsi que son maître le lui avait commandé, se présenta pour passer à son tour ; mais le pont se releva au moment où l’homme allait s’y engager et force fut au suivant du comte d’Aveluy de s’asseoir sous un arbre en attendant le retour de son seigneur qui lui promit de se hâter.

Le comte d’Aveluy pénétra dans la cour d’honneur de cet étrange château et il fut fort étonné de n’y pas voir âme qui vive. Sans trop s’inquiéter, le seigneur entra par la grande porte — qui s’ouvrit d’elle-même — dans les appartements tendus de drap rouge qui se présentaient devant lui.

À force de traverser des pièces désertes, le comte d’Aveluy arriva dans un grand salon où il entra.

Un homme de haute taille, tout habillé de rouge des pieds à la tête, lui donna une poignée de main, lui dit qu’il était le bienvenu et l’invita à prendre quelques verres d’un excellent vin qu’il tenait en réserve pour ses hôtes. Puis il lui proposa de visiter le château. Le comte d’Aveluy accepta volontiers cette offre qui allait lui permettre de satisfaire sa curiosité, et l’homme rouge lui donna une paire de souliers à semelle fort épaisse qu’il le pria de chausser avant de commencer leur examen à travers les salles du château.

— « Mais à quoi bon ces souliers ? ne put s’empêcher de demander le comte.

« Vous le saurez bientôt. Suivez mon conseil et changez vos souliers de chasse contre ceux-ci. »

Le comte d’Aveluy remplaça ses souliers par ceux que lui donnait son hôte, et la visite commença. Après avoir traversé quelques salles qui ne se distinguaient en rien de celles que le comte avait vues jusqu’alors, on arriva dans une vaste salle dont la vue saisit d’horreur le visiteur : le parquet était couvert de milliers d’hommes retenus par de longs clous qui leur traversaient les mains, les pieds et tout le corps. Ces malheureux criaient, hurlaient, blasphémaient et demandaient grâce ; puis ils essayaient par de violents mouvements à s’arracher des longs clous qui les retenaient fixés au sol ; leur sang coulait à flots de leurs plaies horribles.

— « Pourquoi te trouves-tu ici ? demanda le comte d’Aveluy à l’un de ces misérables.

— Pendant ma vie, j’étais un ivrogne comme on en voit peu ; je battais ma femme et je la fis mourir de chagrin. J’ai été méchant ; c’est pour cela que je suis puni ainsi. Tous ceux qui sont ici ont été méchants durant leur vie et ils en ont pour l’éternité à expier leurs mauvaises actions dans ce lieu de supplice. »

Toujours précédé de l’homme rouge, le comte d’Aveluy continua son chemin et, après avoir traversé cette salle, arriva dans une autre où un spectacle aussi épouvantable s’offrit à ses yeux.

Cette fois c’étaient des milliers de femmes qui cuisaient sur un énorme gril. Elles poussaient des gémissements affreux, criaient, pleuraient à fendre l’âme, se retournaient dans tous les sens sur les barres rougies du gril et ne réussissaient qu’à brûler d’avantage.

— « Pourquoi es-tu punie ainsi ? demanda le comte d’Aveluy à l’une de ces femmes.

— Pendant mon séjour sur la terre, répondit-elle, j’aimai un jeune homme pauvre. Il me demanda en mariage en même temps qu’un riche seigneur. Par orgueil, je refusai la main du pauvre et j’acceptai celle de l’homme riche. Le malheureux jeune homme se noya de désespoir. Voilà pourquoi je suis ici.

— Et toutes les femmes qui souffrent comme toi ?

— C’est leur orgueil qui les a conduites ici pour l’éternité. «

Et la malheureuse se reprit à se lamenter pendant que le comte et son hôte traversaient rapidement la salle de l’Orgueil.

Plus loin ces derniers trouvèrent d’énormes chaudières dans lesquelles cuisaient des femmes toutes plus belles les unes que les autres.

— « Pourquoi es-tu à bouillir ainsi dans cette chaudière ? demanda le comte d’Aveluy à une femme aussi belle que la Sainte Vierge, et qui poussait des cris encore plus épouvantables que ceux que le seigneur avait déjà entendus.

— « Tu vois combien je suis belle ; mais ce n’est rien encore auprès de ce que je fus durant ma vie. Partout je fus célébrée pour ma beauté et malheureusement, comme les autres femmes qui endurent ici le même supplice, je profitai de ce don pour me livrer à tous les hommes qui voulurent m’acheter assez cher, » soupira la pauvre femme.

Après cette salle, l’homme rouge en fit encore visiter une autre au comte d’Aveluy. Ceux qui s’y trouvaient souffraient toutes sortes de supplices ; l’un d’entre eux courait après sa tête qu’il ne pouvait réussir à saisir.

Le comte d’Aveluy, qui avait pas mal de péchés sur la conscience, se garda bien de dire un mot au propriétaire de ce château bizarre et il se hâta de prendre congé du « Diable » — car cet homme ne pouvait être que Satan lui-même — et de sortir du château. Le pont-levis se baissa pour le laisser passer et se releva aussitôt après.

Le valet s’impatientait et craignait fort de ne plus revoir son maître. Après quelques tâtonnements, le comte retrouva son chemin et n’eut rien de plus pressé que de se rendre à la ville prévenir les autorités de ce qu’il avait vu.

La maréchaussée pénétra dans le château infernal, s’empara de l’homme rouge qui ne fit aucune résistance, et le transporta dans une prison solide pour attendre le jugement.

Quelques jours après les juges décidèrent que le Diable ou le sorcier qu’on avait pris serait brûlé solennellement sur la place de la ville.

Le comte d’Aveluy alla lui rendre visite à la prison et lui demanda s’il craignait beaucoup la mort et surtout la mort par le feu.

— « Que m’importent vos supplices ? Ce n’est rien auprès des miens. Du reste, je ne mourrai pas complètement ; de mes cendres sortira un oiseau noir qui me reproduira plus tard. »

Ce que le diable avait dit arriva en effet. On le brûla, et quand le corps fut consumé, un gros oiseau noir sortit du bûcher et s’envola en poussant un grand cri. À l’heure même, le château du diable disparaissait et était remplacé par de grands arbres.


Conté en juin 1878 à Mailly-de-la-Somme, par M. Philogone Dignocourt, d’Auchonvillers, élève du pensionnat Breuval.


  1. Voir le chapitre relatif aux lutins.
  2. Le conteur fait ici allusion à une légende picarde sur la création de la femme, qu’on peut trouver dans le tome III de la Faune populaire de M. Eugène Rolland ; art. Serpents.
  3. « Quelle est donc cette bête qui vient abîmer mes lentilles ? »
  4. Nom populaire du démon.
  5. Ratayon, trisaïeul.