Littérature provençale

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Littérature provençale
Revue des Deux Mondes, période initialetome 14 (p. 549-588).


DE


LA LITTERATURE


PROVENCALE.




HISTOIRE DE LA LITTERATURE PROVENCALE, par M. FAURIEL [1]




I.

La poésie provençale, source commune de la plupart des littératures de l’Europe chrétienne, semblait être, jusqu’à ces dernières années, le domaine particulier d’un homme que l’opinion publique avait investi d’une sorte d’autorité suprême. M. Raynouard était en possession de diriger les études consacrées à l’idiome dont la France méridionale défend aujourd’hui assez mal les restes, déjà méconnaissables, contre la supériorité du langage de la France du nord. A l’heure qu’il est, c’est encore M. Raynouard qu’invoquent comme souverain juge les provinces flattées de l’intérêt qu’il a appelé sur leur langue et sur leurs antiques souvenirs ; c’est au même nom que se rattachent les essais tentés par les autres nations pour se rendre compte de cette littérature, dont leur génie est tributaire.

L’Angleterre, l’Espagne, l’Italie, qui ont eu pour la littérature provençale un culte long-temps éclairé, ne lui accordent plus, il est vrai, qu’une attention distraite et languissante [2] ; mais le pays qui partage avec la France l’honneur d’entretenir l’intelligence de l’Occident lassé, l’Allemagne, a emprunté à notre savant académicien presque toutes les lumières qu’elle a répandues sur ce sujet intéressant. Un professeur de l’université de Bonn, M. Diez, a écrit sur les troubadours plusieurs ouvrages justement estimés. Dans son Essai sur les cours d’amour, il a soutenu que ces institutions, dont Jean de Nostredame s’était fait le garant au XVIe siècle, n’étaient qu’un jeu de l’imagination des troubadours et une illusion de la crédulité de leur vieil historien ; le savant professeur semble avoir ignoré que les objections qu’il soulève, présentées en France dès le XVIIe siècle y ont été, judicieusement combattues dans un petit livre curieux attribué à un ami de Scudéry, de Boileau et de La Fontaine, à P. Gallaup de Chasteuil, et intitulé Apologie des anciens historiens et troubadours de la Provence [3]. M. Diez a composé un livre de tous points plus considérable sur la Poésie des troubadours [4] ; on y trouve, sur les imitateurs étrangers de nos poètes provençaux, des notions étendues, quoique encore incomplètes, et des jugemens qui, sans être parfaitement exacts, témoignent néanmoins d’une indépendance rare aujourd’hui chez les critiques allemands. Si l’on en croyait quelques érudits d’outre-Rhin, que le fantôme du vieux Teut fait délirer, il faudrait admettre que la Germanie a appris à chanter à la Provence, et que le rebec des troubadours n’a été que l’écho de la harpe des Minnesingers. M. Diez a su se préserver de ces excès, et s’il recherche par quels côtés originaux la poésie allemande se distingue, au XIIe siècle, de la poésie provençale, il reconnaît volontiers les emprunts que la première a faits à la seconde. Il montre surtout son savoir et son esprit dans les pages où il a expliqué la formation et défini les élémens de l’idiome provençal. Dans cette partie principale, il a adopté les théories que M. Raynouard avait proposées pour reconstruire ce qu’il appelait la grammaire romane ; M. Diez a développé les idées du maître jusqu’au point où elles ont plus tard été reprises chez nous ; il les a fécondées par des analyses ingénieuses où l’on doit louer tout à la fois la sagacité qui marque les différences des faits, et la raison élevée qui, en retrouvant leurs ressemblances, les ramène à des principes généraux. Toutefois, lorsque M. Diez traite des troubadours, des jongleurs, des formes de leur art, des productions de leur poésie, il n’en touche, en quelque façon, que le matériel ; où l’on attendait une critique judicieuse et littéraire, il semble ne faire qu’un inventaire aride. Ces Allemands, que nous croyons continuellement perdus dans les vapeurs et dans les nuages, blessent, au contraire, fort souvent par une réalité presque grossière, et il leur arrive tous les jours d’appliquer à l’étude des fruits les plus délicats de l’intelligence la méthode qu’on emploierait à classer un herbier et à le décrire. Par cette sécheresse, M. Diez se rapproche encore du modèle français que nous essaierons de caractériser plus tard, et dont on peut croire qu’il a offert la meilleure et la dernière imitation.

M. Fauriel est venu marquer une ère nouvelle dans l’étude de la littérature provençale, dont nous voudrions, en examinant ses travaux, montrer l’importance véritable, le débat présent, les problèmes résolus jusqu’à ce jour, les questions encore indécises et inaperçues. Le livre qui nous fournit le sujet de ces études est le recueil des leçons que le professeur de littérature étrangère a faites à la Faculté des Lettres de Paris, et qui devaient servir d’introduction aux deux cours de littérature italienne et de littérature espagnole, destinés aussi, quoique inachevés, à fixer bientôt l’attention de l’Europe savante. L’Histoire de la poésie provençale, avant même d’être lue à la Sorbonne, avait été annoncée par des protestations puissantes, bien que respectueuses, élevées tout à coup contre la souveraineté de M. Raynouard. M. Villemain, que la science et le goût avertissaient des excès de l’hypothèse d’une langue romane primitivement commune à tous les peuples néo-latins, aurait peut-être obéi, en présence d’une réputation consacrée par les respects universels, à une réserve dont la raison s’accommode toujours aisément, s’il ne s’était senti soutenu, excité même par l’autorité encore cachée, mais déjà prochaine, de M. Fauriel. Dans les improvisations par lesquelles M. Villemain inaugurait à la Sorbonne l’enseignement de la littérature du moyen-âge, le premier il contredisait publiquement les conjectures de M. Raynouard, le premier il en corrigeait l’aride méthode, en substituant à l’analyse des mots l’appréciation des œuvres ; et quand après dix ans, en 1840, il donnait une seconde édition de ces leçons, encore vivantes dans le souvenir de la jeunesse, il n’y touchait que pour ajouter, à propos de la publication du Récit en vers de la guerre des Albigeois, l’éloge le plus complet des travaux et de l’esprit de M. Fauriel : hommage volontaire et précieux, rendu par la raison du critique illustre aux découvertes de l’érudit.

Lorsque M. Fauriel eut commencé à se faire entendre dans la chaire de littérature étrangère, ses idées, formées par de longues méditations, agrandirent le champ de la science d’une manière si subite et si étendue, qu’indépendamment des rivaux qu’il laissait derrière lui, il provoqua des adversaires placés sur un terrain où on ne s’attendait pas à le voir descendre. On se souvient de la lutte que M. Paulin Paris engagea avec lui, et qui nous offrit une image adoucie de ce qu’étaient les discussions des savans au siècle de leur véritable puissance. C’était la France du nord qui marchait, enseignes déployées, contre la France du midi. Comme pris à l’improviste, M. P. Paris déclarait plutôt la guerre qu’il ne la poursuivait, il bravait son adversaire plutôt qu’il n’entamait le bataillon de preuves assemblées par lui ; mais il ravivait, sous une forme nouvelle, une querelle si ancienne, il soutenait une cause si grave contre un ennemi si bien armé, qu’il éveilla l’attention par l’annonce seule du combat.

Cependant on a tenté, entre ces opinions opposées, une conciliation qui peut être acceptée par les gens raisonnables de l’un et de l’autre parti, et qui montre quelle importance les idées de M. Fauriel avaient acquise chez nous avant même d’être répandues par l’impression. Lorsque M. Ampère, avec ce savoir élégant qui caractérise toutes ses études, entreprit de décrire les mœurs, les sentimens, les institutions, la formation de la chevalerie, il invoqua souvent les travaux encore inédits de M. Fauriel ; il leur apporta en même temps l’adhésion et l’amendement d’un esprit heureusement placé pour saisir tous les aspects de cette question complexe. Au-dessous de la rivalité de la France du nord et de la France du midi, qui seule avait été représentée par les deux premiers jouteurs, il mit à découvert l’antique opposition de l’esprit de Rome et de celui de la barbarie. Malgré le mélange que le temps a fait de toutes les populations différentes de notre pays, on peut dire qu’encore aujourd’hui ce qui paraît sur les rivages de la Méditerranée, c’est la suite des habitudes et de la civilisation de l’antiquité, tandis qu’au-dessus de la Loire se sont mieux conservés le caractère et le tempérament des races qui ont résisté à l’invasion des Romains ou qui ont brisé leur empire. Dans les querelles que cette division a perpétuées, parmi les savans, M. Fauriel comptait parmi les plus chauds défenseurs de la fécondité du génie romain. Il aimait à répéter que la barbarie était nécessairement stérile, et c’est par là que tenait surtout aux principes du XVIIIe siècle cette intelligence qui a si fortement influé sur la direction des études du siècle présent. M. Ampère abordait les mêmes questions avec un esprit moins prévenu contre la Germanie, plus versé dans la connaissance de ses origines ; tout en accordant que la chevalerie et la poésie qui en fut l’expression étaient d’abord écloses en Provence, réchauffées par les débris encore vivans de la civilisation romaine, il a fait voir quelle grande part les mœurs septentrionales de la barbarie ont eue dans les premiers essais, et, par eux, dans la constitution même de la littérature des peuples modernes.

Mais tandis que j’essaie d’indiquer dans quel état le livre de M. Fauriel va trouver la science étrangère, et quel mouvement il a déjà imprimé à la critique française, peut-être demande-t-on si ce n’est point en effet une œuvre de pure érudition, par quel côté et jusqu’à quel point il peut intéresser toutes les classes de lecteurs. L’Histoire de la poésie provençale est-elle liée à l’ensemble des opinions et des sentimens qui font aujourd’hui le destin des ouvrages ? Répondre à cette question, c’est aller, plus qu’on ne pensera peut-être d’abord, au cœur du sujet.


II.

Le moyen-âge, qui a pris une si grande place dans nos études et dans nos idées, commence à être connu par les monumens, qui, sous toutes les formes, caractérisèrent son génie, parvenu à la perfection où il pouvait atteindre. Les ouvrages de la pensée, de la poésie, de l’art, qui, au XIIe et au XIIIe siècle, firent l’honneur particulier de notre société, et qui si long-temps servirent d’exemples aux autres nations, ont été examinés, analysés, et en quelque sorte reconstruits. Par eux déjà nous pouvons nous assurer que le siècle de saint Louis avait donné à la France l’éclat littéraire, la puissance politique, la suprématie intellectuelle et civilisatrice, qui lui ont été seulement rendus par le siècle de Louis XIV. Nous sommes justement fiers de la double fortune de ces deux grands siècles accordés à notre pays ; mais, après notre orgueil, notre raison demande à se satisfaire. Comme on s’est aperçu que le siècle de Louis XIV n’était vraiment connu que de ceux qui en avaient recherché les causes et le principe dans les temps antérieurs, de même on sent que le siècle de saint Louis ne peut être séparé de ses origines. Au-delà de ces systèmes, de ces romans, de ces cathédrales, de ces desseins politiques, si relevés et si étendus, que le règne du saint roi a vus parvenir à leur maturité dans le nord de la France, il faut considérer ce qui les a produits et soutenus. Des motifs sérieux nous convient à cette étude.

Il s’est trouvé, en effet, des écrivains qui, avant même que la science du moyen-âge fût ébauchée, se fiant à la clarté douteuse de quelques notions imparfaites, n’ont pas hésité à opposer le siècle de saint Louis au siècle de Louis XIV, à s’armer de la gloire de l’un contre l’autorité de l’autre, et à déclarer que, si le premier avait manifesté à la France son propre génie, le second lui en avait obscurci l’image et dérobé l’originalité. Cela est-il vrai ? cela est-il possible ? Une grande nation, comme est la France, est-elle donc tellement livrée au hasard que, dans le cours de sa vie, elle puisse aller à des extrémités aussi opposées que celles dont on nous a parlé ? Dans sa vieillesse, serait-elle donc réduite à chercher quelle a été sa véritable destinée entre deux siècles qui se contredisent et se condamnent mutuellement ? Non ; elle emploiera mieux les jours qui lui sont encore comptés, et, si elle ne devait plus égaler ses deux grands siècles, elle saurait du moins que dans tous les deux, malgré les apparences différentes, elle fut fidèle à elle-même. M. Fauriel est un des hommes qui auront le plus contribué à donner cette démonstration. Son livre, qu’on peut considérer comme l’introduction excellente et nécessaire de l’histoire du siècle de saint Louis, prouve avec évidence que, dans cette première saison accordée à son génie, aussi bien que dans celle qui la renouvela après un long intervalle, la France puisa aux sources de la vie et de l’esprit antiques. Rattacher la civilisation du nord à celle du midi, dans celle-ci remonter, par d’habiles analyses, des œuvres modernes qui semblent les plus spontanées aux traditions des anciens, retrouver enfin dans les troubadours, à travers les transformations, un reste de l’éclat de la Grèce et de la sobriété de Rome, tel est le dessein que M. Fauriel a poursuivi. En l’accomplissant, il a remis en lumière cette suite et cette unité de l’intelligence française que de fougueux partisans du moyen-âge ont contestées, et que semblent désormais appelés à confirmer les travaux même entrepris par les esprits les plus légers.

Le livre de M. Fauriel n’est pas seulement destiné à nous donner une idée juste des origines et du plan de notre littérature ; il ouvre une série de questions qui embrassent jusqu’à ses derniers développemens, et qui peuvent y jeter des clartés utiles. Il est, par exemple, une demande qu’on entend faire aux habitans du midi comme à ceux du nord de la France, et qu’un homme également remarquable par la justesse et par l’élévation de l’esprit, M. Vitet, vient encore de poser avec éclat dans une solennité académique. Pourquoi nos grands poètes, Malherbe, Corneille, Molière, La Fontaine, Boileau, Racine, Voltaire, sont-ils nés à Paris ou au-dessus de la Seine ? Pourquoi, au contraire, les prosateurs, Montaigne, Balzac, Pascal, Bossuet, Fléchier, Fénelon, Massillon, Montesquieu, Buffon, Rousseau, sont-ils nés non-seulement hors de Paris, mais au-dessous de la ligne qui prolongerait le bassin principal de la Loire ? Ce phénomène est d’autant plus frappant, qu’il paraît d’abord contraire aux lois de la vraisemblance ; il semblerait, au premier regard, que la poésie, fleur plus colorée et plus odorante, devrait éclore sous les rayons plus chauds du ciel méridional, et que la prose, qui a plus besoin de réflexion et de suite que d’images et de feu, devrait être l’instrument favori des habitans plus froids de nos provinces septentrionales. Il n’en va pas ainsi, et dans l’époque, régulière par excellence, où la vie de notre pays s’est exprimée par les formes savantes d’une littérature classique, c’est le midi qui a produit les prosateurs, c’est le nord qui a vu naître les poètes. Comment expliquer ce résultat singulier et, à ce qu’il semble, renversé de l’action des climats et des races sur les ouvrages de l’esprit ?

Pour résoudre ce problème, l’un des plus curieux que présente l’histoire littéraire du siècle de Louis XIV, il faut se rendre compte de la formation même de ce siècle et des proportions dans lesquelles le génie du midi et celui du nord y ont concouru. D’où est venue alors l’impulsion première ? Le mouvement une fois imprimé, par quelle réaction a-t-il été modifié ? quelle puissance est demeurée maîtresse ? sous quelles conditions s’est produit, s’est fixé cet admirable équilibre qui a mis partout l’ordre et l’harmonie ? Poser seulement ces questions, c’est déjà faire briller la lumière.

Comparez, pendant la durée du XVIe siècle, la civilisation du midi et celle du nord de la France. De quelle province sortent les soldats que François Ier jette sans relâche sur l’Italie, tour à tour pour y disputer l’empire des peuples à Charles-Quint, et pour y protéger contre lui leur liberté ? Avec Lautrec, avec Montluc, ils viennent de Gascogne. De quelles écoles émane cet enseignement du droit civil qui doit former tous nos grands magistrats, et créer, à la fin du siècle, les résistances salutaires du parti politique ? Avec Cujas, il part de Toulouse et se communique au nord, où il inspirera les Pithou, les De Thou, les Loisel, les Harlay. N’est-ce point dans les auditoires de l’université de Toulouse que le cicéronien Pierre Bunel essaie le premier en France de rivaliser avec la latinité élégante de Sadolet et de Bembo ? N’est-ce point au pied des mêmes chaires que Montaigne, et Bodin après lui, ont puisé les premiers élémens de cette philosophie raisonnable et politique qui semble être devenue un des caractères essentiels de la France ? Où la réforme fut-elle alors plus avidement embrassée que dans ce pays ? Dans ses mémoires, Marguerite l’a appelée avec raison la religion de Gascogne. Et cependant où le catholicisme fut-il soutenu avec plus de véhémence ? où la ligue trouva-t-elle des partisans plus ardens ? Une province qui avait à répandre tant de sang, tant de passions, tant d’idées, devait porter dans la langue littéraire une force et un éclat inconnus aux provinces du nord, que la monarchie entraînait plus lentement dans le cercle des choses modernes. Voyez aussi la supériorité que les écrivains du midi, si pleins de mouvement et d’imagination, ont alors sur les écrivains du nord, encore embarrassés dans les froides répétitions d’une langue sans flexions et sans figures. Écartez même Montaigne, qui fut le miracle de ce siècle, et qu’on accusa plus tard de gasconner, mais à qui la Gascogne, pour hasarder son langage, fut une mère nourricière si robuste et si succulente. Essayez seulement de lire l’un après l’autre Montluc, si vif dans ses récits, si naturellement orné dans ses descriptions, si beau dans ses harangues, si plein et à la fois si varié dans son langage, et celui que vous voudrez de ses contemporains du nord, quelque auteur de mémoires aussi intéressans par le sujet, le Tourangeau Michel de Castelnau racontant dans une prose exacte et réfléchie, mais traînante et glacée, les guerres religieuses du règne de Charles IX et les confidences de la grande reine Élisabeth, ou même le Parisien Pierre de l’Estoile notant plus tard, d’une plume curieuse, mais dans une langue encore indécise et monotone, les désordres d’Henri III et les réparations d’Henri IV. Vous jugerez de quel côté est la vie, la lumière, l’éloquence.

On n’en saurait douter, sous le règne de Charles IX, le nord recevait encore l’exemple du midi ; sous le règne de Henri III, le midi, ayant à sa tête le Béarnais, marcha à la conquête du nord. Les troupes qui, parties de Nérac, traversèrent alors successivement la Garonne, la Charente, la Loire et la Seine, disputant pied à pied le terrain depuis Coutras jusqu’à Ivry, jetèrent la Gascogne entière dans les rues de Paris et dans les appartemens du Louvre. Cette invasion véritable, conduite et légitimée par Henri IV, opéra la dernière grande fusion que la force ait faite des races et des populations diverses semées sur le territoire de la France ; elle fit circuler le sang et la chaleur des méridionaux dans les vaisseaux paresseux et encore un peu engourdis de la langue des habitans d’outre-Loire ; elle leur rendit naturelles ces tournures plus vives, plus variées, plus fortes que l’école de Ronsard, chère aux Toulousains et déjà secondée par eux, avait essayé d’imposer avec une raideur trop farouche ; elle jeta, par-dessus cette imitation déjà gourmée des Italiens, les rodomontades et les subtilités des Espagnols, de la frontière desquels elle était partie. Il y eut alors des excès graves qui déconcertèrent pendant quelque temps l’esprit français, et qui furent sensibles même pour ceux qui s’y étaient associés. D’Aubigné, qui venait en droite ligue de Nérac, et qui, dans les Tragiques, avait peu ménagé l’hyperbole méridionale, se retourna contre elle, et en fit la satire mordante dans le Baron de Funeste. Cette réaction déclarée trouva son héros ; un homme se présenta à qui ses contemporains ont expressément attribué la gloire d’avoir dégasconné la cour. C’était Malherbe, qui n’avait garde de proscrire la force plus vive et plus soutenue communiquée à notre idiome par l’arrivée des méridionaux, mais qui se proposa de corriger leurs barbarismes, d’atténuer leurs figures, de mettre plus de logique et plus de suite dans l’enchaînement de leurs pensées. Avec cette finesse du bon sens normand qu’on avait vu briller autrefois chez les trouvères, et qui allait présider au remaniement de notre langue, il fit succéder, dans la poésie, à l’éclat sonore des expressions, la justesse nuancée des idées. Contenue dès-lors dans des règles sévères, qui garantissaient son harmonie et ne la laissaient plus livrée au hasard de l’organisation particulière des poètes, la versification française devint un moule savant où la pensée aima à se déposer, à se balancer dans des formes qui la ramenaient heureusement sur elle-même, à s’analyser par des épreuves qui la faisaient passer avec mesure à tous les degrés et à tous les tons. L’ordre naquit de l’empire légitime que l’esprit ressaisit ainsi sur l’imagination et sur la passion. Cependant les hommes du nord, que leur intelligence plus calme et plus scrupuleuse avait rendus les instrumens et les maîtres de ce mouvement, ne possédaient point encore un sentiment assez puissant de l’harmonie pour pouvoir la produire là où ils ne trouvaient plus de règles précises capables de la soutenir. La prose, que l’on peut justement appeler une versification libre, vit de rhythmes secrets, mais marqués, de cadences inégales, mais sensibles, qu’il faut inventer et renouveler sans cesse au gré des idées. Les hommes du midi gardèrent cet art difficile, auquel leur imagination prompte et ardente les rendait éminemment propres. Aux bords de la Charente, Balzac fut le Malherbe de la prose, et, après lui, laissa son secret aux écrivains qui, sous un ciel pareil, avaient reçu une organisation semblable.

Ce n’est pas le lieu de développer toutes les suites de cette question piquante ; il fallait du moins en indiquer la solution pour faire comprendre toute l’importance de la lutte des deux génies différens du midi et du nord de la France. Cette rivalité, qui se montre par tant de conséquences curieuses et éloignées, M. Fauriel l’a étudiée dans son principe et dans ses premiers résultats. C’est lui qui l’a inscrite, d’une manière désormais ineffaçable, dans l’histoire des révolutions littéraires de notre pays. Après avoir fait entrevoir quelles lumières cette idée, qui lui appartient, peut répandre sur l’esprit et sur les chefs-d’œuvre des époques les plus avancées, il est temps de considérer directement comment il l’a proposée et défendue.


III.

Le livre de M. Fauriel, quoique contenant un cours de deux années, ne renferme pas, à beaucoup près, tout ce que l’auteur avait assemblé de matériaux et de conjectures sur l’histoire du génie de la France méridionale. Dès le début, on remarque qu’examinant l’origine des civilisations et des langues différentes déposées tour à tour sur les rivages de notre Méditerranée, le professeur s’arrête aux Grecs et aux Romains sans rien chercher au-delà ; on sait cependant que sa pensée se reportait bien plus haut. Non-seulement il avait agité la question de nos origines celtiques dont son livre parle fort peu, mais, au-delà même de ces discussions que personne n’a remuées avec autant de profondeur, il avait cherché dans la Phénicie et jusque dans l’Inde, dont il avait étudié la langue primitive, les sources les plus lointaines de la civilisation développée sur nos tâtes méridionales ; il croyait que, dans la haute antiquité, le premier foyer de l’esprit occidental avait brillé sur ces plages où il voyait clairement se former, au moyen-âge, celui de la littérature des modernes. Dans ses conversations, il insistait sur cette prédestination si ancienne de la Provence, et il montrait, par les faits les plus curieux, que les traces s’en étaient prolongées jusqu’aux époques postérieures. Dans le cours de poésie provençale, M. Fauriel s’est entièrement abstenu de ces questions, retenues sans doute pour le premier des trois ouvrages qu’il se proposait de consacrer à l’histoire de la Gaule méridionale ; devant les auditeurs de la Sorbonne, il avait à discuter bien d’autres problèmes que nous voulons exposer d’abord d’après lui, en nous réservant de les comparer ensuite avec ceux qui les avaient préparés, et avec ceux aussi qui doivent peut-être en compliquer et, sur quelques points, en modifier les solutions.

Dès les premières pages, en traçant un tableau rapide de la littérature provençale, M. Fauriel fait connaître combien il en élargit le cadre. Avant lui, les chants d’amour et les satires des troubadours en étaient en quelque sorte le sujet unique ; en commençant, il déclare que la poésie des troubadours était une poésie de cour et de château, mais qu’elle s’est produite sur le fond d’une poésie populaire antérieure, que celle-ci avait la forme épique, que la poésie lyrique des nobles s’en est détachée, et que, malgré les occasions offertes par une civilisation brillante, la forme dramatique ne s’y est point ajoutée. Après avoir ainsi marqué les points principaux de son système, il les reprend aussitôt en examinant l’influence que la poésie des troubadours a exercée sur celle des différeras peuples de l’Europe. Il signale surtout en Espagne comme un développement de la poésie provençale, non pas les chansons d’amour des poètes d’Aragon, de Catalogne et de Valence, mais les romances castillanes, où il retrouve l’imitation et les débris même des anciens chants populaires de la Provence. Il montre aussi en Angleterre la littérature anglo-normande de la cour se teignant légèrement de la poésie des châteaux de la France méridionale, et la littérature saxonne du peuple faisant au contraire de larges emprunts aux récits épiques des campagnes du même pays. Il poursuit cette comparaison sur les ouvrages de l’Allemagne, de l’Italie, de la France du nord, et même dans ceux-ci, on le système des trouvères est évidemment calqué en entier sur la poétique des troubadours, il assure que l’imitation de l’épopée des Provençaux a tenu plus de place que celle de leurs chansons. Cette assertion si nouvelle, présentée dès le principe, fait, à vrai dire ; le sujet de l’ouvrage entier. L’auteur a consacré à sa démonstration un savoir consommé, des lectures infinies, des méditations continuelles, et une méthode aussi remarquable par la scrupuleuse retenue des déductions que par la nouveauté hardie des résultats.

Pour montrer comment est née du peuple même, d’une manière naturelle et spontanée, cette épopée provençale qui, selon lui, a imprimé le premier mouvement à la poésie des modernes, ou plutôt qui la rattache mystérieusement aux restes de la culture antique, M. Fauriel a d’abord recherché quelle action les anciens ont exercée sur la civilisation du midi de la Gaule. Habile à concentrer ses forces et ses preuves, il a pris Marseille comme le point de départ et comme l’exemple principal des communications que les Grecs et les Romains ont eues avec les Gaulois fixés sur les bords de la Méditerranée. Les Phocéens apportent là leur commerce, qui doit y être suivi de leurs arts, qui s’y trouve remplacé par leur luxe, par leurs déclamations et par leurs écoles, lorsque César les punit en élevant Narbonne à leurs dépens. Les disciples que les Grecs forment en Gaule vont donner des leçons aux Romains ; ils se perpétuent dans leur propre pays jusqu’après les invasions des Barbares. Les Suèves, les Alains, les Vandales, avaient déjà traversé notre territoire pour aller s’abattre sur l’Espagne et sur l’Afrique, lorsque, le mouvement antique se continuant parmi nos ancêtres, des écoles publiques s’ouvraient chez les Arvernes ; les Visigoths et les Burgundes entendent encore les rhéteurs gallo-romains dans leurs chaires et les emploient aux négociations et au gouvernement. Les Francs, qui, à la fin du même siècle, établissent leur domination sur les Gaules, semblent ne plus y trouver de savans que dans l’église. La première race entretient les lumières du clergé en lui conférant les terres et les dignités ; mais, la seconde race s’étant élevée en donnant tout aux hommes d’armes, qui furent le premier fondement de sa fortune, le clergé, devenu guerrier pour se maintenir, commença à négliger lui-même le dépôt de la vieille civilisation dont il avait été le dernier gardien. Charlemagne parut alors, et fit, pour ranimer la culture romaine, de grandes tentatives qui le désignèrent à l’admiration des siècles, sans empêcher que la dissolution des élémens antiques et l’influence croissante de la Germanie ne reprissent après lui. M. Fauriel a, le premier, noté avec un soin particulier qu’au temps de Charlemagne l’enseignement des lettres anciennes était abandonné dans le midi, et que ce foyer, autrefois si éclatant, au lieu de se rallumer au souffle de l’empereur, avait été plutôt éteint par ses efforts pour le transporter dans le nord de sa monarchie et sur les frontières de l’Allemagne.

C’est dans cet instant même, c’est au milieu de l’abandon de toute la partie officielle et classique des littératures anciennes, que M. Fauriel voit les populations méridionales, livrées en quelque sorte à elles-mêmes, commencer à faire briller leur imagination dans des productions indépendantes et cependant fidèles au génie gréco-romain. La tradition supplée chez elles à l’enseignement et leur donne ce que ni Alcuin et tous les savans abbés des bords de la Loire, ni Raban Maur et tous les bénédictins de Fulde ne peuvent communiquer aux hommes encore neufs parmi lesquels Charlemagne les a établis. Sur les bords de la Méditerranée, la civilisation antique vit de son propre mouvement, se développe, c’est-à-dire se modifie par une suite d’enfantemens où subsiste le vieil esprit. M. Fauriel indique toutes les habitudes poétiques que les anciens y ont laissées et qui vont féconder le germe des littératures modernes.

Dans quelle langue s’exprimera la poésie nouvelle qui va jaillir de ce mouvement à la fois continué et original de la vie antique ? Dans une langue nouvelle aussi, et qui sera l’expression du mélange des populations successivement déposées sur nos côtes. M. Fauriel a fait le dénombrement jusqu’à ce jour le plus précis des élémens que les révolutions de l’histoire ont apportés à l’idiome provençal. Il a pris un nombre considérable de mots de cette langue, et il a cherché à quelles langues antérieures ils se rapportaient, dans quelles proportions ils pouvaient être attribués à chacune d’elles. Sur trois mille mots choisis ; il a trouvé, chose bien digne d’attention, que la moitié environ appartenait à des langues dont l’histoire n’a point gardé la trace certaine ni le nom, et que l’autre moitié pouvait être assignée, en quantités différentes, à l’arabe, au grec, au celtique, au gallique, au basque ou ibérien, au visigoth, au franc ou théotisque, et, pour la plus grande partie, au latin ; mais il a eu soin d’ajouter que ce fonds général, attribué au latin, se pouvant également rapporter au sanscrit, avait pu descendre de cette souche première de nos langues européennes, indistinctement par le canal des anciens idiomes qui en sont sortis les premiers, c’est-à-dire du grec, du gallique, du celtique, du teuton, aussi bien que par le moyen du latin lui-même. Ainsi du sanscrit au latin s’étend la ligne générale des traditions que la langue nouvelle est destinée à prolonger.

Mais comment cette langue s’est-elle formée de tant d’élémens divers ? Sous l’influence de quelles lois a-t-elle reçu tant de débris et les a-t-elle reconstruits ? C’est une des parties les plus savantes du livre que celle où M. Fauriel, entièrement d’accord en ce point avec M. Diez, et développant plus philosophiquement les mêmes principes, a montré que, pleines d’artifices et d’inflexions à leur origine, toutes les langues étaient continuellement ramenées de la culture compliquée des classes supérieures à une simplicité tout à la fois plus profonde et plus populaire. Le peuple, qu’un admirable instinct de sa paresse et de sa raison tout ensemble pousse à décomposer sans cesse la langue littéraire et complexe des savans, est investi par les catastrophes de l’histoire du droit de substituer ses solécismes intelligens aux conventions moins naturelles des grammairiens. Les conquêtes qui pèsent principalement sur les classes lettrées, et qui ordinairement les anéantissent, le laissent libre de faire prévaloir et d’achever son système particulier d’expression. Ainsi les idiomes se dissolvent pour donner naissance à des idiomes successivement plus pauvres, mais plus simples ; ainsi les langues synthétiques sont remplacées par les langues analytiques. Ce qui prouve d’ailleurs que les langues nouvelles n’ont pas attendu pour se former que les anciennes eussent disparu, c’est qu’elles contiennent des mots antérieurs à celles-ci, et attestant un travail commencé dans les obscurités les plus lointaines du passé. M. Fauriel a signalé dans le grec et dans le latin, même aux belles époques, des vestiges évidens et comme des infiltrations des formes analytiques que le peuple avait dès long-temps inventées à son usage. Il juge que c’est au Xe siècle de notre ère, et dans le pays de Narbonne, que ces formes ont absolument prévalu avec la langue romane. Peut-être faut-il regretter que M. Fauriel n’ait pas cru devoir au moins critiquer l’opinion de M. de Sismondi, qui rapportait au IXe siècle, et au pays d’Arles, élevé alors en monarchie par Bozon, la première émancipation littéraire et politique de l’idiome nouveau.

Par qui cet idiome a-t-il été écrit, autorisé, fixé ? Suivant M. Fauriel, du milieu du VIIIe siècle au milieu du IXe, le latin ayant cessé d’être parlé dans les Gaules, fut remplacé non point par cette langue romane commune que M. Raynouard avait supposée, mais par tous les dialectes différens que les diverses populations assises sur le sol y avaient dû établir avec elles ; ce fut le clergé qui s’interposa entre ces dialectes, qui les rapprocha, et dans leur fusion fit dominer le latin. Les prêtres, chargés par les décisions des conciles de traduire au peuple dans sa langue naturelle l’enseignement fait jusqu’alors dans la langue de Rome, durent tenir aussi près que possible l’un de l’autre les deux idiomes qu’ils parlaient également. Composés par eux à la fois dans les deux langues, des chants, conservés jusqu’à nous, étaient répétés pour la partie latine par le clergé, pour la partie romane par le peuple. Telles étaient aussi les représentations polyglottes que l’on donnait dans les temples et dont nous possédons des fragmens curieux. Tels encore, ou à peu près, se perpétuent dans les églises du midi de la France des chants français qui datent du XVIIe et peut-être du XVIe siècle, et que, dans les cérémonies les plus solennelles, le peuple entonne de lui-même pour alterner avec les hymnes latines des clercs.

Après le clergé, l’aristocratie a influé sur la formation de la langue et de la littérature provençale ; c’est vers la Germanie qu’elle a dû les faire incliner, surtout dans les commencemens. M. Fauriel l’a montré dans l’une des plus longues excursions de son livre. Il fonde sa démonstration sur un poème de la basse latinité, connu d’abord de Muratori par quelques fragmens, et considéré alors comme la preuve de l’origine italienne des poèmes chevaleresques, puis publié en entier par les Allemands en 1780, et donné cette fois comme traduit de leur vieille langue, enfin mieux caractérisé par la découverte de deux manuscrits de Bruxelles et de Paris qui l’attribuent à Gérald, moine de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire. Ce poème, ou plutôt cet épisode, qui porte le titre de Walther, montre son héros, attribué tantôt à la race espagnole et tantôt à l’Aquitaine, se mêlant à tous les personnages de la Wilhina-Saga et des Nibelungen, s’enfuyant de la cour d’Attila avec l’héritière du royaume des Burgundes, et disputant le chemin de son pays aux grands chefs des Francs, Gunther et Hagen. M. Fauriel a analysé cette composition, l’a comparée aux poèmes germaniques dont elle semble détachée, l’a rapprochée des grandes luttes que les chefs des populations aquitaines soutinrent au IXe siècle contre l’empire franc. Dans le même monument, il a ainsi trouvé l’indice certain des communications littéraires et des débats politiques que les habitans de la Gaule méridionale avaient eus, au IXe siècle, avec les races germaniques.

Charlemagne, qui, en faisant recueillir les chants des aïeux, dut fixer ou renouveler chez les méridionaux le souvenir de la Germanie, a précisé aussi leurs relations avec les Arabes. En fondant le royaume d’Aquitaine, il lui imposa la mission de défendre la frontière de son empire contre les invasions des musulmans d’Espagne. L’un des premiers chefs qu’il y employa, le duc Guillaume-le-Pieux, célèbre par ses exploits contre les Andaloux et par sa retraite dans la vallée de Gellone, fut l’objet de chants populaires qui, bientôt s’agrandissant, donnèrent naissance à l’un des poèmes les plus complexes et les plus volumineux de l’Occident. D’autres chants, que déjà les jongleurs colportaient, et qui, perdus sous leur forme première, se retrouvent quelquefois dans des poèmes latins, souvent dans des recueils de légendes, montrent, à la même époque, sous l’influence de la pensée de Charlemagne, les lointains souvenirs de la Grèce et de Rome se mêlant au sentiment de la lutte engagée avec les Sarrasins. Telle est, dans le récit des vingt-deux miracles de sainte Foi d’Agen, l’histoire évidemment épique d’un seigneur toulousain, Raymond du Bousquet, qui, tantôt errant sur les mers comme Ulysse, tantôt poursuivant la querelle du christianisme contre les Arabes d’Espagne, nous fait voir les réminiscences d’Homère associées aux premiers retentissemens des guerres saintes.

Arrivé à ce point où il a constaté tout à la fois l’influence de la Germanie, celle de l’antiquité, celle des Arabes, dans des chants épiques provençaux du IXe et du Xe siècle, M. Fauriel, avec une habileté singulière, paraît retirer tout à coup le système qu’il a si bien introduit ; il voit naître, au XIe siècle, le premier de ces troubadours dont les poésies amoureuses ont jeté tant d’éclat et ont effacé, aux yeux des modernes, l’épopée oubliée de la Provence. M. Fauriel semble se consacrer tout entier à l’étude de ces chansons fameuses qui s’offrent à lui dans l’ordre de leur apparition ; il examine la vie et les ouvrages du comte de Poitiers, Guillaume IX, ordinairement inscrit le premier sur la liste des troubadours. Il prouve, de la manière la plus irrécusable, que ce noble faiseur de vers n’avait reçu de la nature et n’a mis dans ses chansons aucune des qualités auxquelles on doit reconnaître le créateur d’une poésie, ou même d’un genre poétique ; bien plus, il le surprend fournissant des preuves matérielles d’une poésie populaire déjà ancienne sur laquelle, avant lui, s’est greffée la nouvelle poésie lyrique.

Qui donc a donné naissance à cette poésie nouvelle dont Guillaume de Poitiers ne saurait être le créateur ? C’est tout un nouveau système de sentimens, de mœurs, d’usages qu’on appelle la chevalerie, et qui se place ainsi entre la naissance des chants épiques et celle des chants amoureux des Provençaux. Qu’est-ce que la chevalerie ? Il faut en lire la définition dans l’ouvrage de M. Fauriel, pour savoir jusqu’à quel point la science peut être ingénieuse, et quelles agréables clartés un esprit méditatif sait faire jaillir de l’érudition. La chevalerie est, suivant lui, une fleur du midi. Les chants des troubadours en sont le parfum le plus exquis. Mais, sous ces chansons des châteaux, M. Fauriel veut retrouver la poésie épique du peuple. Aussi ne passe-t-il point en revue tous les troubadours, et ne fait-il même que toucher un moment, par leur côté, il est vrai, le plus essentiel et le plus difficile, quelques-uns de ceux qui se sont placés au premier rang. Il note, durant la première partie du XIIe siècle, après Guillaume de Poitiers, les chanteurs encore rares dont les noms ont été conservés, Cercamons, Marcabrus, Peiré de Valeira, tous les trois nés en Gascogne, au-delà de la Garonne, mais tous les trois composant leurs vers dans un autre dialecte que celui de leur pays, Pierre d’Auvergne, né sur une autre frontière du midi, au-dessus des Cévennes, poète savant et novateur qui fit une révolution dans la musique, dans la diction, et qu’on peut appeler le premier artiste de la renaissance néo-latine ; enfin Giraud-le-Roux, occupant, à Toulouse, le milieu entre la Gascogne et l’Auvergne, et paraissant y marquer le foyer le plus ancien et le plus naturel de la poésie méridionale. La seconde partie du XIIe siècle est l’âge d’or des troubadours, qui deviennent si nombreux qu’à peine peut-on les compter, Le Limousin et le Périgord produisent alors les plus éminens, Bernard de Ventadour, un des plus doux génies de ce temps ; Giraud de Borneil, le plus brillant, le plus suave, le mieux accueilli ; Gui d’Uissel, le pauvre chatelain ; Gaucelm Faydit, le joyeux bourgeois ; Arnaud Daniel, le plus grand maître d’amour, au dire des poètes italiens du XIVe siècle ; Arnaud de Mareuil, qui vient dans leur estime après son plus fameux compatriote. M. Fauriel semble rattacher ces chanteurs à l’école de Toulouse, où il voit venir la plupart d’entre eux, et où il les assemble avec Raymond de Miraval, le premier modèle des gentillâtres plaisans du pays, avec Pierre Vidal, le plus piquant exemple de la vivacité et de la superbe toulousaines, avec Guillaume de Cabestaing, le héros tragique des galanteries chevaleresques, avec le clerc Hugues Brunec de Rhodez, placé là pour montrer comment, par le Rouergue, s’étendait jusqu’en Auvergne l’influence de la cour des comtes de Toulouse. De l’avis de M. Fauriel, qui, en ce point, comme nous pensons pouvoir le montrer plus tard, n’a pas poussé ses recherches assez loin, la Provence proprement dite, c’est-à-dire la partie du midi qui est comprise entre le Rhône, les Alpes et la Méditerranée, aurait eu l’école la moins féconde et la moins célèbre, et Rambaud de Vaqueiras, cavalier distingué dans la croisade grecque, en serait la seule illustration. A cette liste quelques nobles dames ont été ajoutées pour mieux montrer que la poésie des troubadours était l’œuvre du loisir et de l’élégance des châteaux.

Cependant à peine M. Fauriel a-t-il donné cette nomenclature, habilement disposée et à dessein incomplète, que, revenant à son sujet favori, il se demande ce que le peuple pouvait entendre et goûter dans les chansons d’amour faites pour les grandes dames et pour les beaux chevaliers ; il signale des efforts entrepris pour varier les nobles abstractions de la chanson et pour la rendre accessible au vulgaire. Des troubadours qui, comme Giraud de Borneil, faisaient par leurs chants savans les délices des cours, disaient eux-mêmes qu’ils voulaient aussi être chantés à la fontaine par les filles du peuple. De là deux styles l’un uni, ou, comme disaient alors les chanteurs, plan, leu, leugier, qui était compris de tout le monde ; l’autre, recherché, fermé, car, clus, auquel n’avaient accès que les gens raffinés. Celui-ci paraît formé au nord des montagnes d’où descendent les principaux affluens de la Garonne, et où le dialecte employé aux compositions poétiques est une langue apprise et de pure convention. L’autre, au contraire, domine surtout au midi des Cévennes, où il semble que la poésie chevaleresque se soit naturellement greffée sur la poésie populaire ; mais là même ce style plus clair touche peu le peuple, qui tient encore à trois genres antérieurs à la chanson : ce sont les pastorelles, les ballades et les aubades, dont M. Fauriel étudie l’origine avec une sagacité délicate, et qu’il rapporte à des réminiscences directes des chants de la Grèce et de Rome.

Parmi les chansons, il en est cependant d’une espèce à laquelle le peuple prend un intérêt et un goût particuliers. En chantant les croisades, les troubadours approchent de la source des inspirations épiques, chères à la multitude. Aussi M. Fauriel les a-t-il suivis dans cette carrière avec une attention soutenue. Il trouve les chants lyriques qui, à la fin du XIe siècle, avaient dû accompagner la première croisade, totalement oubliés dès le XIIIe, hormis quelques allusions peu directes ; ceux de la seconde croisade, prêchée par saint Bernard vers le milieu du XIIe siècle, encore fort rares ; ceux de la troisième, entreprise avant la fin du même siècle par Philippe-Auguste et par Richard Coeur-de-Lion, les plus abondans et les plus brillans de tous. Les troubadours, alors au plus haut point de leur gloire, célèbrent cette guerre, où courent tant de barons, par les adieux qu’ils envoient à leurs dames, par les exhortations (prezies, prezicansas) qu’ils adressent au peuple ; orateurs, pour ainsi dire, de la noblesse, déjà ils marquent expressément qu’ils voudraient lui transférer la direction de ces luttes saintes où le clergé aspire à soutenir sa suprématie. C’est l’indice d’un refroidissement sensible. Dans les croisades nombreuses qui se succèdent depuis la fin du XIIe siècle jusqu’à celle du XIIIe, ils n’interviennent plus que par des chants de découragement et de défaillance, dont saint Louis aurait dû peut-être écouter les prophéties trop véridiques.

Les troubadours furent mieux inspirés par la guerre des Arabes de l’Andalousie que par celle des Sarrasins de la Palestine. La croisade d’Espagne avait bien devancé l’autre ; elle avait commencé avec l’invasion de Tarrick et de Mouzza. Pour les habitans de la Gaule méridionale, elle avait été en quelque sorte une lutte nationale pendant la durée du VIIIe, du IXe, et même du Xe siècle ; à partir du XIe, lorsque la grande dynastie des Ommiades fut tombée, emportant avec elle la terreur et la puissance du nom arabe, les Provençaux ne se mêlèrent plus qu’accidentellement aux affaires d’Espagne. Pendant tout un siècle, ils apprirent à former des relations commerciales avec ces Andaloux qui avaient cessé d’être redoutables, à les admirer, à les imiter peut-être. C’est seulement au milieu du XIIe siècle qu’ils furent poussés par saint Bernard à rentrer armés dans la Péninsule pour y soutenir Alphonse VII de Castille ; encore, sous les drapeaux de ce roi, se trouvèrent-ils les alliés des Almoravides, qui faisaient cause commune avec les chrétiens pour se défendre à la fois contre le zèle des Almohades que l’Afrique venait de leur opposer, et contre la haine antique des Arabes rendus à eux-mêmes par ce secours inespéré. Les expéditions, ainsi reprises, se continuent pendant la seconde partie du XIIe siècle, et au commencement du XIIIe, jusqu’à ce que les chrétiens, vainqueurs en 1212, dans les plaines de Tolosa, puissent se passer en Espagne de l’aide des Français. M. Fauriel a fort bien montré que les combats livrés pendant cette nouvelle lutte avaient reçu leurs Tyrtées des pays situés au nord des Pyrénées.

A côté de la chanson d’amour ou de guerre, qui s’adressait particulièrement aux maîtres des châteaux, il y avait un genre qui était mieux fait pour leurs serviteurs, et qu’en raison de cette destination on appelait sirventes. C’était la poésie des inférieurs, celle au-dessous de l’héroïque et du chevaleresque ; elle en faisait même en quelque sorte la contre-partie, étant en général consacrée à la satire. Elle attaquait quelquefois les choses les plus respectées ; souvent, dans l’antichambre ou dans la basse-cour qui avaient reçu les vieux genres poétiques exclus de la haute salle, elle frondait les occupations frivoles de la nouvelle littérature, et, à la fin du XIIe siècle, au moment le plus brillant de la chevalerie, se plaignait de la voir méconnue et oubliée dans les nobles chants du temps passé. La satire trouve alors son aliment le plus puissant dans les guerres que les barons et les peuples se font au sein de la chrétienté déchirée, dans les expéditions qui, parties de l’Allemagne, viennent dévaster l’Italie, terre hospitalière et aimable pour les troubadours, dans les luttes que la France et l’Angleterre soutiennent au sujet des provinces de l’ouest et du centre, et qui font briller le génie autant que le courage de Bertrand de Born ; dans la croisade des Albigeois, que Pierre Cardinal venge par ses railleries instructives ; dans l’avènement de Charles d’Anjou à la souveraineté de Provence, sujet qui fournit au poète Granet l’occasion de peindre par les traits les plus mordans l’opposition de l’esprit libre et en même temps féodal du midi à l’esprit administratif et déjà bourgeois de la monarchie du nord, étendant dès-lors son influence jusqu’à nos extrêmes frontières.

Après cette analyse rapide des œuvres lyriques des troubadours, qui terminait, en 1832, la première année de son cours, M. Fauriel commença et remplit la seconde année par l’étude de l’épopée provençale, vers laquelle, comme on a pu aisément s’en convaincre, il tendait dans toute la série des recherches précédentes. Cette dernière partie, jointe maintenant à la première et plus facile à résumer, la couronne et achève de l’expliquer. Écartant les poèmes particuliers à certaines nations, le professeur envisage les deux cycles de Charlemagne et de la Table-Ronde, dont les romans sont devenus communs à l’Europe entière ; il se demande quelle part les Provençaux ont prise à leur composition. Il avance peu à peu, avec mille ménagemens discrets, vers la solution que, par un art extrême, toujours il laisse entrevoir, sans la hâter jamais. Dès l’abord il expose que tous les poèmes de Charlemagne et d’Arthur, tels que nous les retrouvons aujourd’hui dans des manuscrits précieux, ont été écrits pendant le XIIe siècle, trois ou quatre dans la première moitié de ce siècle, le reste dans la seconde. N’est-ce pas précisément l’époque brillante des troubadours ? Et alors y avait-il quelque part ailleurs une pareille puissance de création poétique ? Mais ces poèmes eux-mêmes, avant d’arriver à l’état où nous les possédons, et dans lequel les aventures, cousues les unes aux autres, forment des enroulemens infinis, des cycles véritables, ont dû commencer par des chants séparés, récits distincts et courts des aventures plus tard ajustées par la main encore visible des arrangeurs cycliques. Or, quel peuple, avant le XIIe siècle, a eu le loisir, le génie de former ces premiers chants épiques, sinon les Provençaux, que nous y avons déjà vus occupés dès le IXe siècle ?

M. Fauriel ne se presse pas de conclure. Ne voulant rien devoir qu’à l’observation, il étudie séparément tous les poèmes de l’un et de l’autre cycle, sous le double rapport des récits qu’ils contiennent et des formes qu’ils ont revêtues. Il divise chaque cycle en classes, chaque classe en ses branches principales. Dans le cycle de Charlemagne, il distingue deux classes. La première, consacrée à la gloire même de l’empereur, embrasse, dans des branches particulières, la suite de ses prédécesseurs et de ses aïeux, l’histoire de sa mère Berthe aux grands pieds, sa propre naissance, son éducation chez les infidèles Andalousiens, ses expéditions plus fabuleuses encore en Palestine, la conquête des reliques sacrées déposées à Rome, le vol que les Sarrasins font de ces reliques dans Rome même, la nouvelle conquête que Charlemagne en fait en Espagne, la soumission de la Septimanie, les guerres contre les Lombards et les Grecs de la basse Italie transformés en Sarrasins. La seconde classe est composée à la louange des grands chefs qui ont combattu pour l’empereur contre les Arabes d’Espagne, ou qui ont tourné contre lui et contre son empire la puissance développée par cette lutte. Elle contient la branche de Guillaume-le-Pieux, divisée elle-même en quinze branches subsidiaires qui racontent les exploits de ce chef et de ses descendans contre les Andalousiens ; la branche d’Aïol, partagée aussi en trois romans, où sont exposés les exploits de Jullien de Saint-Gilles, la révolte de son fils Elie, comte de Toulouse, contre Louis-le-Débonnaire, la réconciliation qu’Aïol, fils du comte, ménage entre lui et l’empire ; la branche de Gérard de Vienne ou de Roussillon, révolté contre Charles-le-Chauve ; celle de Gaydon, duc d’Angers, insurgé contre Charlemagne ; celle enfin des quatre fils Aymon, où paraît Renaud de Montauban, type le plus saillant que le moyen-âge ait donné du vassal rebelle à son suzerain. M. Fauriel insiste avec raison sur la dernière classe, et il trouve tous les esprits disposés à le croire, lorsqu’il fait pressentir qu’elle s’est formée dans les donjons des descendans de tous ces grands révoltés du midi, dont elle glorifie, dont elle invente même quelquefois l’insubordination.

Il essaie ensuite de caractériser ces romans carlovingiens qu’il vient de classer. On y reconnaît, suivant lui, l’idéal de l’héroïsme barbare et libre de la féodalité, devant laquelle la grande figure de Charlemagne semble abaissée à dessein Par son indépendance, par sa bravoure, par son esprit religieux, le chevalier du cycle carlovingien est l’image du chevalier du XIIe siècle ; par le reste des mœurs, par les passions rudes, emportées, il échappe aux habitudes déjà raffinées, aux idées délicates et subtiles du même siècle, il trahit une époque antérieure plus grossière ou plus simple, il s’adresse à des imaginations moins exigeantes, plus incultes. Il appartient en effet à un âge plus ancien et moins civilisé que celui des troubadours ; il est le héros du peuple qui perpétue les vieux récits et les mâles vertus. Aussi les poèmes qu’il remplit de ses exploits et de ses révoltes sont-ils donnés par leurs auteurs, non point comme des fictions arrangées pour plaire à des esprits polis et difficiles, mais comme des narrations véridiques, fondées sur des témoignages certains, expressément indiqués dès le début. Ils se composent de vers de douze ou de dix pieds, que l’hémistiche agrandit, et qui procèdent par longs couplets monorimes. Ces couplets, semblables à la cassidet des Arabes, sont chantés sur une musique simple, avec un accompagnement peu marqué du violon à trois cordes, qui emprunte sa forme et le nom de rebec au rebab sarrasin. Les romans où ils sont assemblés présentent l’un après l’autre jusqu’à quatre variations du même couplet ou de la même tirade monorime, preuve certaine que ces chants séparés ont précédé les poèmes, et que ceux-ci sont l’œuvre de compilateurs soigneux de conserver et de rapprocher toutes les versions et toutes les suites du même récit. Ainsi, comme chez les Grecs, aux aoides ont succédé les diascevastes ; à ceux-ci seulement a manqué un Homère pour les effacer en les couronnant.

Les romans de la Table-Ronde offrent à l’étude un sujet plus compliqué, car, s’il est certain que les fictions même invraisemblables du cycle de Charlemagne ont à peu près toutes quelque base secrète dans l’histoire, il n’est pas évident que les fables du cycle d’Arthur soient de même fondées sur quelque réalité. M. Fauriel se prononce même fortement contre cette assimilation, après avoir fait toutefois une distinction essentielle. Il ne nie pas qu’Arthur ait été un personnage célèbre parmi les Bretons ; mais il soutient que, purement historique ou mythologique chez eux, ce héros a reçu ailleurs une forme chevaleresque, indépendante du fondement réel que lui donnent les traditions locales. Il affirme que les fables tour à tour mollement galantes et subtilement religieuses des chevaliers de la cour d’Arthur n’ont pu prendre racine dans la Bretagne armoricaine ; il produit comme raison unique et péremptoire que la culture connue de cette province et son esprit perpétué jusqu’à nos jours par des témoignages authentiques s’opposent formellement à une semblable supposition. Pour défendre son opinion contre la Grande-Bretagne, il s’appuie sur deux espèces de monumens consacrés par le respect de cette nation. Les triades des Bretons sont le recueil important des aphorismes où, depuis le VIe siècle jusqu’au XIIe, leurs bardes ont déposé, dans des formules ternaires, les traditions de leur histoire, de leur civilisation, de leur industrie. Cette collection, souvent remaniée, fait à Arthur et à ses chevaliers deux sortes d’allusions fort différentes : dans les premières, dont l’air est tout ancien, on ne rencontre que les noms de ces personnages héroïques, sans aucune espèce d’ornement ou de costume chevaleresque ; dans les secondes, où la Table-Ronde se montre déjà toute formée, on trouve la mention expresse des romans français qui eu ont fourni l’idée. Les Chroniques que Galfrid ou Geoffroy, archidiacre de Montmouth, mit en latin au milieu du XIIe siècle, sont l’amas informe d’un autre genre de traditions qui contredisent celles des bardes, et, comme avaient déjà fait d’autres fables gauloises du IVe siècle cherchent l’origine des Bretons dans la ruine de Troie et dans la fuite d’Enée. Ces chroniques, bientôt rimées en normand par Wace, peignent Arthur tel que le montrent les romans, exemple accompli de la chevalerie ; mais M. Fauriel prouve que, lorsqu’elles furent écrites, déjà les plus célèbres romans de la Table-Ronde avaient cours en Europe. Ainsi, marquant toute la différence qui sépare de l’Arthur chevaleresque des romans l’Arthur historique du pays de Galles, il soutient que celui-là n’a de réel que son nom, qu’il est une pure création des poètes, et qu’au lieu de représenter une race particulière, il offre seulement le modèle du système général de la chevalerie.

Cet Arthur romanesque, où l’a-t-on composé ? Le cycle auquel il donne son nom se divise en deux grandes classes qui doivent fournir des preuves différentes de son origine méridionale. La première classe, où brillent surtout les romans de Lancelot du lac et de Tristan de Léonois, est consacrée aux exploits de la chevalerie galante ; c’est le tableau fidèle des aventures de cet amour hasardeux et discret, enthousiaste et raffiné, dont les chansons des troubadours, offrent en quelque sorte l’harmonieux soupir. Qui donc pourrait admettre que, ces romans amoureux de la Table-Ronde, composés au commencement du XIIe siècle, sont l’ouvrage d’un peuple du nord, tandis qu’il est avéré que les chansons amoureuses des Provençaux ont créé et communiqué à toutes les autres nations, dans la dernière partie du même siècle, le système délicat des passions modernes ? La seconde classe des romans de la Table-Ronde présente, il est vrai, un singulier contraste avec ces tendres images de l’amour aristocratique. Empruntant son nom au graal, vase où se conserve le sang divin de la Passion, elle retrace dans le Perceval, dans le T’iturel, une chevalerie au-dessus de la profane, une ardeur tout austère, toute religieuse, qui se voue à la recherche du bassin sacré, que les passions en éloignent, que la grace y ramène. C’est la représentation d’une milice sévère et monacale, opposée à la milice élégante qui remplit les châteaux et brise des lances pour les dames. M. Fauriel pense qu’elle a été imaginée après coup et d’un seul dessein, pour balancer les fictions voluptueuses de la chevalerie mondaine par une peinture réelle, quoique embellie, de la chevalerie chrétienne des templiers. Aussi voit-on qu’à la différence des romans carlovingiens, formés peu à peu par le rapprochement des couplets monorimes et de leurs versions différentes, les romans de la Table-Ronde, à quelque classe du cycle qu’ils appartiennent, sont faits d’une seule contexture, quelquefois par plusieurs mains successivement fatiguées, mais sans interpolations, sans indications de chants primitifs, sans invocations de sources historiques. Ils commencent par ces réflexions morales qui produisent la pensée de l’auteur à la place de la réalité des événemens, et que l’Arioste imitera plus tard. Ils sont non plus chantés, mais contés, puis lus. Ils s’écoulent mollement et régulièrement, avec la cadence toujours alternée des deux rimes, en petits vers de huit syllabes, où la langue, ornée et affaiblie, languit à travers mille détours complaisans, au lieu de tendre à l’expression ferme et directe. Ils offrent tous les signes d’un âge avancé et d’une civilisation élégante.

C’est seulement après avoir achevé ces analyses déjà si lumineuses que M. Fauriel croit pouvoir donner à la question de l’origine des deux cycles une solution de nouveau préparée par un cortége de preuves accumulées. Il récapitule les premiers essais épiques de la littérature méridionale ; il y ajoute les titres de poèmes provençaux connus et perdus seulement dans un temps voisin du nôtre ; il extrait des chansons des Provençaux la désignation expresse de plus de cent autres récits poétiques autrefois répandus parmi eux ; il y joint l’indication des contes et des nouvelles qui occupaient, à côté des troubadours, la classe particulière des novellaires. Sûr d’avoir ainsi prouvé la vocation et la fécondité épique des hommes du midi de la France, il n’hésite plus à découvrir les derniers argumens qui le décident à leur attribuer l’invention des romans du cycle de Charlemagne et de ceux du cycle d’Arthur. Pour les premiers, il invoque leur action toute méridionale, l’intérêt évident de la postérité des grands chefs qu’ils célèbrent, la popularité que les noms dont ils sont remplis avaient, dès les hauts siècles, depuis l’Auvergne jusqu’au golfe de Lyon, enfin le témoignage positif des troubadours qui, avant la fin du XIIe siècle, ont multiplié les allusions et les citations. Pour les seconds, par le débat le plus minutieux des dates de toutes les versions connues, il montre que les galanteries de Tristan, devenues, dans la seconde partie du XIIe siècle, un sujet commun à tous les poètes de l’Europe, étaient, dans la première partie, au témoignage de vingt-cinq troubadours, l’objet d’un poème provençal déjà célèbre ; que, d’un autre côté, les mystères du Graal indiquent clairement les Pyrénées pour le lieu de leur sanctuaire, et que ce mot même de graal qui les désigne appartient uniquement à la langue parlée au pied de ces montagnes, où encore aujourd’hui le nom de grasal désigne la vaste écuelle de terre destinée seule autrefois à tous les usages du foyer.

Là semble s’être arrêté l’effort de la pensée de M. Fauriel. La démonstration ainsi faite, et fondée sur des bases qu’on attaquera sans les détruire, le savant maître prend du repos, et jouit de son labeur : il n’a pas encore achevé son œuvre ; mais, dans la carrière qui lui reste à parcourir, il se contente de revenir, par des analyses et par des dissertations toujours intéressantes, sur les sujets de ses précédentes recherches. Il passe en revue quelques-uns des principaux romans provençaux qui ont échappé à la destruction ou à l’oubli : parmi les compositions du cycle de Charlemagne, le poème de Ferabras, celui de Gérard de Roussillon, conservés encore dans l’idiome méridional, celui de Guillaume au court nez, connu seulement par sa traduction française ; parmi les ouvrages du cycle de la Table-Ronde, celui de Blondin de Cornouailles, celui de Jauffre et Brunissende, tous deux en provençal, celui de Perceval, qui n’existe plus entier que dans la version allemande de Wolfram d’Eschenbach. Il donne une des confirmations les plus puissantes de son système, en faisant connaître la chronique rimée de la guerre des Albigeois, qu’il publia lui-même en 1837, avec une préface judicieuse réimprimée à la suite du cours de poésie provençale. Cette composition, monument presque unique dans son genre, marquant la transition de l’épopée à l’histoire, cite, dans les premières années du XIIIe siècle, tous les romans provençaux du XIIe, dont elle est elle-même la preuve en quelque sorte vivante, puisqu’elle se modèle sur leurs formes avec une aisance et un éclat qui dénotent des habitudes déjà anciennes. M. Fauriel, après avoir encore examiné, parmi quelques autres romans, celui d’Aucassin et Nicolette, où l’alternative de la prose et des vers lui semble directement empruntée aux Arabes, revient sur les premières parties de son sujet, pour combler les lacunes qu’il y a laissées. Il traite accessoirement de l’organisation matérielle de la poésie provençale, c’est-à-dire des attributions des troubadours et des jongleurs ; il insiste plus longuement sur la versification des troubadours, dont il trouve deux origines différentes dans les chants des Arabes et dans les hymnes de l’église chrétienne ; il reprend cette question si débattue, déjà effleurée par lui, des rapports des Provençaux avec les Arabes. Il penche à faire naître dans la liturgie chrétienne les formes métriques qu’ont employées non-seulement les Provençaux, mais encore les Arabes initiés à ces rhythmes par l’intermédiaire du culte mosarabe ; en revanche, il incline à attribuer aux Arabes, avec les influences du commerce, tout-à-fait sensibles au moyen-âge, les premiers exemples de la chevalerie religieuse, de l’amour enthousiaste, de la passion des généreuses aventures, remarquables chez eux dès les temps qui avaient précédé Mahomet. Enfin il revient aux relations des troubadours et des trouvères, pour montrer que les premiers, expirant sur le seuil du XIIIe siècle, ont dû nécessairement former les seconds, commençant au même point et reproduisant les mêmes sentimens dans les mêmes mesures, et il termine par cette conjecture hardie, que ce sont les Provençaux eux-mêmes qui ont écrit, dans la langue du nord, les premières chansons d’amour, ce qui est probable, et les premiers romans, ce que la preuve même donnée par M. Fauriel fait paraître fort téméraire. Ainsi s’achève, par un excès de confiance, un ouvrage tout entier conduit, il est vrai, par l’esprit d’une scrupuleuse critique, mais trop tendu vers un seul but pour que l’auteur n’ait pas dû être entraîné à le dépasser. La préoccupation continuelle des chants populaires et de la poésie épique fait l’intérêt puissant de ce livre, et devait y mêler aussi quelques défauts. Si elle y empreint une forte unité autour de laquelle tout s’arrange et se subordonne, elle relègue dans une place peut-être trop secondaire la poésie lyrique des troubadours, elle exclut trop facilement toute recherche sur leur poésie dramatique, et enfin, même au sujet de la poésie épique, elle conduit à des hypothèses extrêmes. C’est pourtant à de semblables sacrifices, inévitable condition de notre faiblesse, que sont dus quelquefois les monumens les plus utiles et les plus respectables de la raison humaine. Mais, avant de développer toutes nos réserves, il doit nous être permis de marquer, d’une manière définitive, l’importance du livre que nous venons d’analyser.


IV.

Pour montrer quels services M. Fauriel a rendus à l’étude de la littérature provençale, il suffira d’indiquer, même brièvement, l’état dans lequel il l’a trouvée. M. Raynouard, qui, au commencement du siècle, a ranimé ces travaux dans notre pays, ne pouvait être jugé facilement, impartialement, qu’après l’exposition des idées de son successeur. Nous ne voudrions pas porter atteinte à la vénération dont sa mémoire est entourée, et qui rejaillit sur la France, si méconnue souvent par les gens les plus empressés à mettre à profit les méditations de ses savans. Cependant, en observant tout ce que commande un nom justement célèbre, il est permis sans doute, sur deux tombes également respectées, d’établir une comparaison sérieuse entre le grammairien à qui on attribue généralement le débrouillement de l’idiome des Provençaux, et le critique qui a créé l’histoire des origines et du développement de leur poésie.

En 1807, lorsque M. Raynouard, ayant le dessein, comme il nous l’a appris naïvement, de remplir avec exactitude ses devoirs d’académicien, se mit, par devoir de conscience et par dévouement pour l’œuvre du Dictionnaire, à étudier l’idiome provençal, il avait devant lui des modèles de deux différentes espèces.

Le fondateur de l’académie des Arcades, Crescimbeni, avait trouvé en Italie, à la fin du XVIIe siècle, le goût encore vivant de la poésie provençale ; il s’appliqua à l’éclairer avant que Muratori eût rendu familière à la péninsule cette grande critique historique enseignée par Mabillon. Crescimbeni ne savait pas quelles lumières l’histoire politique peut jeter sur la littérature. Les notes qu’il ajouta à sa traduction du livre de Jean de Nostredame [5] montrèrent la richesse des bibliothèques où il avait puisé, bien plus que la pénétration de son esprit. Cependant ces biographies, dont Millot lui-même a pu relever les erreurs et les lacunes, ne laissaient pas que d’avoir inauguré avec succès l’histoire littéraire des Provençaux. Vers le même temps, un autre érudit étranger, membre aussi de l’académie des Arcades, était revenu sur le même sujet avec des notions plus étendues et avec des dispositions plus heureuses. Antonio Bastero, noble catalan, qui avait parlé dans son pays un des principaux dialectes de la langue provençale, qui en avait étudié les monumens les plus intéressans dans les bibliothèques italiennes, entreprit de montrer les rapports qu’elle avait avec les idiomes des deux péninsules ; s’il se persuada trop légèrement que la Catalogne avait donné aux Provençaux et non pas reçu d’eux le langage dont elle usait, il établit dans sa Crusca provenzale [6] des rapprochemens ingénieux qu’on peut considérer comme le premier et l’un des plus utiles essais de l’histoire comparée des lettres modernes.

A peine ces deux beaux esprits avaient-ils ouvert la carrière qu’on vit s’y précipiter un Français, qui avait commencé ses études assez tard, à vingt ans, qui cependant, à vingt-six ans, était déjà entré à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avec des provisions amassées un peu à la hâte, qui alors avait employé dix ans à lire les historiens et les chroniqueurs de la troisième race de nos rois, et qui enfin en était venu à chercher dans les romans et dans la poésie le complément nécessaire de l’histoire de nos origines. C’était ce bon Lacurne de Sainte-Palaye, que les lettres du président des Brosses, son compagnon de route, nous représentent, quelquefois assez plaisamment, fouillant les bibliothèques de l’Italie pour y trouver les manuscrits de nos chansons provençales. Ce ne fut pourtant pas dans ce premier voyage, accompli en 1739, qu’il forma ses collections volumineuses ; il revint, roulant dans sa tête, peut-être pour se venger des railleries de des Brosses, cinq mémoires qu’il lut successivement à l’Académie, et où il employa une érudition à la fois vaste et un peu superficielle à décrire la chevalerie et à la défendre contre l’esprit positif du XVIIIe siècle. Bientôt, possesseur d’un manuscrit qui contenait cent cinquante-sept pièces des troubadours, il ne se contenta point d’y ajouter la copie des poésies provençales conservées dans les principaux cabinets de Paris et à la Bibliothèque du roi ; il repartit en 1749 pour l’Italie, avec le dessein de faire dépouiller tous les manuscrits provençaux qu’il avait vus, à Rome, dans la bibliothèque du Vatican et chez quelques grandes familles ; à Florence, chez les Riccardi et dans la Laurentienne ; à Milan, dans l’Ambroisienne ; à Vérone, dans la Saïbante ; à Modène, dans la bibliothèque d’Este. De ces copies ou de ces extraits, il forma huit volumes in-folio, contenant la matière de vingt-quatre manuscrits consultés et comparés par lui. Sur ce premier travail, il en entreprit un second, qui composa cinq nouveaux volumes in-folio, où il mêla des versions, des remarques, et tout ce qu’il put se procurer de documens sur les vies des troubadours. Comme s’il pressentait déjà les études de notre temps, à la copie des chansons il eut la curiosité de joindre aussi celle des romans méridionaux. Dans de nouveaux volumes demeurés, inaccessibles à M. Fauriel aussi bien que les précédens, il transcrivit, entre autres ouvrages épiques, le poème provençal de Gérard de Roussillon, suivi d’une vieille traduction en vers français, et, ce que l’historien de la poésie provençale aurait appris avec plus de surprise encore, la fameuse chronique en vers de la guerre des Albigeois, accompagnée de notes sans nombre et de tables qui auraient pu être très utiles à l’éditeur. Cependant M. de Sainte-Palaye n’était pas homme à faire produire à tant d’élémens réunis le fruit qu’un esprit méditatif aurait pu en recueillir. Né avec les goûts du compilateur, tout ce qu’il entreprenait tournait au dictionnaire. De la lecture des poètes provençaux, il tira un Glossaire en dix volumes in-folio ; de celle des prosateurs, encore un Glossaire de quatre volumes, sans compter les autres in-folio consacrés aux noms de lieux, aux noms de personnes qu’on rencontre dans les troubadours. Il avait commencé sur la France du nord le même travail qui eut le même résultat : un Glossaire en trente et un volumes in-folio, que Bréquigny reçut incomplet et termina. De toutes ces études de philologie, M. de Sainte-Palaye essayait pourtant, sur la fin de sa vie, de retourner à l’histoire qui avait eu ses premières études, et à laquelle il voulait aussi rapporter les dernières ; mais dans cette grande tentative, qui épuisa ses forces, il aboutit encore à un Dictionnaire des Antiquités de la France, immense compilation demeurée manuscrite comme toutes les autres.

M. Raynouard avait sous les yeux ce double exemple d’un essai d’histoire et de critique ébauché par Crescimbeni et par Bastero, ou d’un travail de répertoire et de philologie accompli par M. de Sainte-Palaye. Décidé par le point d’honneur académique et par les facilités qui lui étaient offertes, il suivit le second modèle. Il s’y attacha même si fort que, pour moins s’en écarter, il fit un jour emporter chez lui les treize volumes in-folio que M. de Sainte-Palaye avait consacrés aux copies et aux traductions des troubadours. Ces recueils précieux n’ont été rendus qu’après sa mort à la bibliothèque de l’Arsenal, où aujourd’hui ils sont plus connus sous le nom du grammairien qui s’y est formé que sous celui du savant qui les avait composés. Comment M. Raynouard s’est-il servi de ces volumes et des glossaires déposés aux manuscrits de la Bibliothèque du roi ? Qu’en a-t-il tiré pour notre instruction et pour l’avancement de l’étude de la littérature provençale ?

Quelqu’un qui se serait borné à parcourir les ouvrages de M. Raynouard aurait de la peine à dire de quelle manière ils sont composés. Comme on n’y trouve ni ordre certain, ni tables destinées à y suppléer, on est fort embarrassé, lors même qu’on les a lus avec attention, si on veut y ressaisir une citation ou une remarque oubliée. L’auteur a disposé son livre d’une façon toute mystérieuse et en quelque sorte hiératique. On sent que, se considérant comme le pontife unique d’un culte réservé, il se croit permis de ne donner à un petit nombre d’adeptes qu’une participation avare de son savoir. Il le communique de haut, sans plan, sans suite, sans explication. C’est l’affaire des disciples de mettre de l’ordre et de la clarté dans cet enseignement, s’ils en veulent profiter. Que rencontrent-ils dans les huit premiers volumes consacrés aux troubadours ? Un choix de leurs poésies, un abrégé de leurs biographies écrites dans leur langue par leurs contemporains, une grammaire de leur idiome, un vocabulaire où quelques-uns de leurs mots sont comparés aux termes des langues étrangères, et partout, à travers ces divisions générales, des fragmens dépareillés d’œuvres reconquises sur le temps, mais nulle part de cohésion, ni d’ordonnance, ni de marche graduelle partant d’un point fixé pour arriver naturellement à un autre point plus lointain. Au milieu des riches emprunts qui semblent l’embarrasser, l’auteur ne peut ni se marquer un but, ni respecter les limites que son sujet lui impose. Lorsqu’après sa mort on a achevé la publication des six volumes de son Lexique roman, le public y a retrouvé, avec le même désordre, une répétition de la grammaire, un glossaire et un supplément au choix de poésies contenu dans l’ouvrage précédent. Il n’y avait que la cassette royale qui pût soutenir de semblables publications.

Puisque M. Raynouard disposait de ces ressources, pourquoi, possédant, avec les recueils de M. de Sainte-Palaye, le répertoire complet des troubadours, n’a-t-il pas eu la généreuse pensée d’en demander et d’en diriger l’impression ? Pourquoi s’est-il borné à des extraits si courts, si rares, si arbitraires ? Quelle est cette manière de produire une grande littérature et de la sauver par échantillons ? Quel est, de bonne foi, l’homme qui pourra prendre une idée sérieuse d’un poète, s’il n’en connaît pas toutes les modulations, s’il n’en peut pas apprécier les écarts même, comme les races ? Tel fragment est d’une harmonie suave, et peut ne renfermer pas une pensée, pas une allusion même superficielle ; tel autre n’a aucun mérite littéraire, et contient peut-être des indications intéressantes sur les sentimens de l’auteur ou sur ceux de son siècle. Pourquoi exclure l’un ou l’autre ? pourquoi surtout, quand il est question des troubadours, dans les œuvres desquels le temps a déjà fait un choix, pourquoi choisir de nouveau au gré de notre goût, qui ignore celui de leur âge et qui va en effacer les vestiges ? La science proscrit ces mutilations, qui ne semblent permises que pour donner aux intelligences paresseuses ou débiles quelque communication des chefs-d’œuvre placés aux mains de tout le monde. M. Raynouard devait-il appliquer un pareil procédé aux travaux de l’érudition ?

Je citerai, entre plusieurs autres, un exemple qui prouvera jusqu’à quel point cette manière superficielle de faire connaître les œuvres des troubadours peut égarer le jugement. Une des questions intéressantes que leur histoire présente est celle de savoir lequel d’entre eux a touché à la perfection et a reçu la palme. Parmi les Provençaux eux-mêmes, Giraud de Borneil passa pour avoir remporté le prix par sa grace brillante et aimable, par son génie pur et vif. Suivant l’opinion des Italiens, qui s’y connaissaient parfaitement, et de l’avis de leurs plus illustres poètes, Dante et Pétrarque, c’est Arnaud Daniel qui est le maître par excellence, grau maestro d’amor. Qui croire ? ou plutôt comment pourrait-on accorder deux jugemens aussi considérables ? Cette question, que M. Fauriel a posée et n’a point traitée, dont M. Diez a fait entrevoir une solution moyenne et raisonnable, M. Raynouard l’a rudement tranchée au désavantage d’Arnaud Daniel, qu’il abaisse d’autant qu’on l’avait autrefois élevé. Il motive sa rigoureuse sentence par la citation de quelques couplets qui offrent en effet, dans leurs rimas caras, la quintessence de ce système recherché d’allitérations et de redoublement de sons, où le français du nord parvint aussi sous la plume d’Alain Chartier, où devait nécessairement aboutir, en se perfectionnant, le premier essai tenté pour soumettre au rhythme la poésie moderne ; mais, si l’on ne veut point considérer cette destinée particulière de la poésie provençale, n’est-il pas possible de trouver dans les œuvres d’Arnaud Daniel d’autres fragmens qui nous permettent, même aujourd’hui, de nous rapprocher de l’opinion de Dante et de Pétrarque, et au moins de la comprendre ? Les manuscrits ne nous ont pas conservé un grand nombre de chansons appartenant à ce troubadour ; les plus riches, et j’en ai parcouru beaucoup, n’en contiennent guère que quinze. Parmi celles-là, il y en a dont un trait précis fera juger la longue popularité.

J’ai pu voir, à Rome, dans la bibliothèque Vaticane, quelques manuscrits qui, je l’ose dire, ont échappé jusqu’à ce jour aux investigations des amateurs les plus curieux de la poésie provençale. Le codex 7190, qui est comme le portefeuille de quelque érudit italien du XVIIe siècle, offre une singularité remarquable : on y voit cet homme de lettres s’exercer, au milieu des chefs-d’œuvre et des lumières de la civilisation moderne, à traduire en distiques latins une chanson de Rambaud de Vaqueiras, après lequel il passa de plain-pied à l’Arioste. Dans le même volume se trouvent des versions italiennes de quelques pièces de Folquet de Marseilles ; elles sont adressées à un prélat par Bartolomeo Casassagia, sur lequel ni les conservateurs du Vatican, ni les biographies n’ont pu me donner aucun éclaircissement. Pendant que je courais sur ses traces, j’ai vu, dans le codex 7182, ce même Casassagia, qui semble être quelque pauvre abbé sollicitant un bénéfice de la générosité d’un monsignor, reparaître avec ses traductions ; cette fois, il les donne sous la ligne même des chansons provençales qu’il copie textuellement. Comme pour nous laisser penser qu’il y avait encore alors en circulation beaucoup de chansons perdues depuis ce temps, il commence par une pièce d’un troubadour dont je n’ai retrouvé le nom nulle part, et qu’il appelle Aassangut de Goisel ; il arrive ensuite à Arnaud Daniel, et il en donne trois chansons, dont la seconde est un modèle de grace ingénieuse et d’harmonie exquise. On la retrouve également dans la plupart des autres manuscrits provençaux, avec des variantes, où il serait trop long de s’engager. En voici les deux premiers vers, pleins d’un charme mélodieux et piquant :

Dous braills, e crits, e sons, et chahs, e noutas
Aug dels auzels quen lur latin fan precs.


Ce début propre, à ce qu’il semble, à toucher un érudit, avait fait une vive impression au moyen-âge. L’auteur anonyme du plus long fragment que nous ayons conservé du Perceval français, probablement Chrétien de Troyes, l’avait imité presque littéralement au commencement de son poème :

Ce fu au tans que arbres florissent,
Fuelles, boscages, près verdissent,
Et els oisels en for latin
Dolcement chantent au matin.


Voilà, avec le sujet d’une réparation à faire à la mémoire d’un troubadour célèbre, une preuve sensible de l’influence exercée par la poésie du midi de la France sur celle du nord. Il faut croire que M1. Raynouard a ignoré la gracieuse chanson d’Arnaud Daniel, puisqu’il n’en a pas même donné un extrait.

C’est ainsi que le savant philologue a résumé les grands travaux de M. de Sainte-Palaye. Il a fait un choix trop incomplet et quelquefois peu judicieux des poésies que son devancier avait rassemblées. Mieux inspiré, il a cité dans le texte provençal, plein d’une grace vive, et non pas, comme son modèle, dans une traduction pâle et rebelle, les vies des troubadours qu’il a cependant encore trop raccourcies. Il a bien plus réduit le Glossaire, dont ceux qui ont eu occasion d’y recourir peuvent dire quelle est l’insuffisance. Il semble, il est vrai, s’être plus particulièrement appliqué à la grammaire, que M. de Sainte-Palaye n’avait pas abordée ; mais il a encore eu des guides, aujourd’hui connus, dans cette carrière, où il paraissait avoir fourni les résultats les plus originaux. Lorsque, s’arrêtant à la formation des mots, il a dressé le tableau comparé des modifications diverses apportées au même radical par les différentes langues modernes, il suivait, sans trop le dire, la pensée et les traces même de Bastero. Lorsque, considérant la construction des mots, il a cherché à ramener à des règles fixes leurs flexions, que long temps on avait cru abandonnées aux caprices sans ordre de la barbarie, il copiait encore, sans l’avouer, d’anciennes grammaires provençales sur lesquelles il nous faudra revenir. Ni à ces monumens curieux, ni à l’œuvre du gentilhomme catalan, il ne savait emprunter les notions historiques et littéraires que le temps était pourtant venu de développer. Philologue exclusif, il se permit une seule fois d’exercer librement sa pensée sur tous ces documens réunis. Qu’en est-il résulté ? Son hypothèse sur l’unité d’une langue romane primitivement commune à tous les peuples de l’Europe méridionale. Cette conjecture gratuite, démentie tout à la fois par la raison et par l’histoire, est le seul titre original d’une intelligence dont on a tant loué la pénétration et l’exactitude.

Pourtant ne nous abusons point. Sans être un esprit créateur, on peut se rendre fort utile à la science et aux lettres. Si M. Raynouard n’a rien inventé, il a beaucoup enseigné. Ce qu’on ôtera à sa réputation d’initiateur, il faudra le donner au talent qu’il a montré en répandant avec une autorité persuasive, avec une réserve habile, le goût et la connaissance de la littérature provençale. Ses livres demeureront, comme un abrégé indispensable, dans la bibliothèque de toutes les personnes que l’étude des langues modernes ramènera aux troubadours ; ils offriront la réunion sinon complète, du moins précieuse, d’un vocabulaire, d’une grammaire, d’une biographie, d’une anthologie, nécessaires à quiconque voudra remonter à la source commune des littératures néo-latines. Ce sera leur mérite incontestable, mais borné.

Cependant, à côté de ces instrumens et de ces résumés d’un usage journalier, les travaux de M. Fauriel prendront la place qui est due aux méditations d’une intelligence féconde. Accomplis loin des volumineux secours d’une érudition toute faite, soutenus par des réflexions longues et solitaires, ils ont donné le souffle de la vie à des textes morts dont à peine avait-on jusqu’à présent étudié les sons et estimé la cadence. Appuyé sur l’histoire, qu’il interrogeait avec une sagacité profonde, le savant professeur a rendu à la langue, aux poésies des troubadours, le sens vif et étendu qu’elles avaient pour leurs contemporains. Non content de replacer les poètes provençaux au milieu du monde matériel qu’ils avaient traversé, il a reconstruit autour d’eux ce monde invisible d’idées, de sentimens, de souvenirs, d’espérances, où chaque époque s’abrite, pour ainsi dire, comme dans une tente, et qu’elle emporte avec elle, n’en laissant souvent dans ses œuvres que quelques traces à peine reconnaissables, comme les vestiges confus de la caravane sur le sol foulé pendant une nuit. Il a retrouvé, sous les jeux brillans et en apparence superficiels de la poésie méridionale, ce fonds de vérité inexprimable et de vie secrète qui soutient toutes les littératures, plus précieuses par ce qu’elles sous-entendent que par ce qu’elles disent. En étudiant les chansons des Provençaux, il a expliqué la formation de la chevalerie ; le berceau de la chevalerie lui a révélé celui de l’épopée de l’Europe chrétienne : deux notions où, tantôt remontant de la littérature à l’histoire, tantôt redescendant de l’histoire à la littérature, il a enfermé le problème des origines du génie moderne.

Doué de cette activité de la pensée qui est la véritable richesse littéraire, M. Fauriel a exposé ses idées avec un art sévère, même au milieu des plus longs développemens. Il conservait, à la fin de sa vie, cette austérité naturelle qui, au commencement, l’avait porté à écrire l’histoire du stoïcisme. Passionné pour la poésie populaire, il l’aimait comme l’expression sincère de pensées vives et fortes ; il en préférait la franchise à l’élégance de la culture ordinaire, pour laquelle il éprouvait un sentiment mêlé de crainte et de dédain. Son langage se ressentait de ces prédilections : évitant les ornemens presque avec autant de soin qu’on en met ordinairement à les chercher, sa plume ne savait fuir aucune des longueurs où la suite nécessaire des pensées la conduisait. Dans les préparations, qui sont la partie pénible, mais obligée, de toute démonstration sérieuse, son style manquait de variété et d’agrément ; aux endroits solides, où l’idée, libre enfin, se produisait d’elle-même, il se développait en savantes analyses dont la lumière se répandait avec plénitude et avec égalité dans une langue subitement éclairée, mais toujours austère.

Il y a, dans les époques semblables à la nôtre, parmi les esprits qu’on doit louer et qu’on peut suivre, deux familles différentes. Les uns, pleins de respect pour les belles formes d’une langue fixée avant eux, et craignant de les gâter en y déposant sans ménagement l’expression nouvelle d’une civilisation qui a changé, n’osent pas se servir des mots faits pour nos besoins et des tours créés pour nos pensées ; se traduisant continuellement eux-mêmes dans une langue qui n’est plus, au lieu d’offrir l’image directe de leurs idées, ils n’en font voir que ces lueurs lointaines, reflétées, artificielles, qui rendent leur talent admirable et laissent leur intelligence stérile. Les autres, sachant tous les égards que méritent ces belles formes, mais se souvenant qu’elles doivent leur éclat à la force des idées pour lesquelles elles ont été façonnées, considèrent qu’il importe plus à la langue de se féconder par des méditations nouvelles que de s’arrêter dans des redites pompeuses ; ils s’occupent plus de dire avec vérité des choses pensées que de revêtir des choses connues d’un langage imité ; au lieu de l’expression qui fait allusion au vrai, ils choisissent celle qui le montre ; ils laissent à un siècle plus calme, plus majestueux, et sans doute plus fortuné, cette belle symétrie qui épuise toutes les inflexions de la parole, pour balancer toutes les décisions de l’esprit ; ils entrent plus au vif avec l’analyse, instrument cher aussi à la langue française, qui en a toujours armé les hommes chargés de préparer ou de refaire ses jugemens. C’est à ce dernier titre que M. Fauriel s’en est servi, et a déjà été loué ici par l’un des écrivains qui en ont usé chez nous avec le plus de délicatesse et de succès.


V.

Cependant, par la raison même que M. Fauriel a écrit le premier une histoire critique de la poésie provençale, il n’a pu la faire ni irréprochable, ni complète, et c’est encore honorer un pareil maître que de signaler des lacunes, des erreurs même, qui rendent son ouvrage imparfait sans en altérer cependant la solidité.

M. Raynouard, à qui on a, pendant vingt ans, attribué la découverte des lois de la grammaire provençale, les avait trouvées toutes tracées dans deux monumens curieux de l’ancienne littérature méridionale, auprès desquels M. de Sainte-Palaye avait passé sans les apercevoir, et que M. Guessard a publiés en 1841 dans la Bibliothèque de l’École des Chartes. Ce sont deux grammaires provençales du XIIIe siècle. Elles font partie d’un manuscrit conservé à Florence, dans la bibliothèque Laurentienne, sous le n° 42 du Pluteus 41, et daté du 28 mars 1310, par Pietro Buzol d’Agubbio, qui, en le signant, nous a appris que sa patrie, vantée par Dante pour ses habiles miniaturistes, était aussi renommée pour ses calligraphes. La plus récente et la plus complète de ces deux grammaires avait été consultée, au commencement du dernier siècle, par Bastero, qui la fit connaître sous le titre un peu relevé de la Dreita maniera de Trobar. Raymond Vidal, qui, au début, s’en dit lui-même l’auteur, est très probablement le même que Raymond Vidal de Bezaudun, dans lequel on a vu le fils de Pierre Vidal de Toulouse, et par conséquent un homme vivant vers le milieu du XIIIe siècle. Ugo Faydit, ou Hugues-le-Banni, qui se donne pour l’auteur de l’autre ouvrage, pourrait bien lui-même être Hugues de Saint-Cire, prosateur et poète, rédacteur de plusieurs biographies de troubadours, versé dans les lettres antiques, et poussé, par la fortune hors de chez lui, tantôt en Espagne, tantôt en Italie, où cette première grammaire paraît en effet avoir été écrite. C’est une imitation du traité que le précepteur de saint Jérôme, OElius Donatus, le Lhomond du moyen-âge, fit au IVe siècle sur les huit parties du discours. Désignée quelquefois sous ce titre des huit parties, Las oit partz, quelquefois aussi sous celui de Donatus provençal, elle appartiendrait à la fin du XIIe siècle, si elle était réellement de la main de Hugues de Saint-Circ.

Si M. Fauriel avait connu ces monumens autrement que par la publication récente de M. Guessard, il leur aurait emprunté des lumières qui manquent à son livre. Il est à croire qu’excité par des textes tout-à-fait positifs, il aurait prêté une attention plus soutenue aux questions de grammaire et de syntaxe. Sans doute aussi il aurait plus insisté sur les dialectes provençaux. Dès la seconde page de son traité, Raymond Vidal nous apprend que le dialecte de Limoges, ayant prévalu sur ceux de Provence, d’Auvergne et de Quercy, était la véritable langue propre à faire vers, chansons et sirventes. Ainsi on explique (ce que M. de Sainte-Palaye ne sait comment motiver dans son Dictionnaire des Antiquités de la France) que les Valenciens aient donné, jusqu’à nos jours, le nom de lémosine à leur langue toute semblable au provençal primitif. C’est sous ce nom, antérieur à celui de langue d’oc, que Jayme Ier, roi d’Aragon, la porta à Valence, conquise par lui sur les Maures, au milieu du XIIIe siècle ; mais pourquoi ce nom avait-il prévalu ? Est-il aussi bien vrai que celui de dialecte provençal comprenne le dialecte de la province qui va s’appeler Languedoc à la fin du siècle ? Ne faudrait-il pas croire qu’après la guerre des Albigeois, la langue du comté de Toulouse fut comme retranchée par la proscription, qu’elle fit place, au moins officiellement, à la langue française, apportée par celui des frères de saint Louis qui épousa la fille du dernier comte, tandis que les Anglais, maîtres du Limousin comme de la Guienne, en avaient adopté la langue par une condescendance habile, et lui avaient donné une véritable supériorité politique sur tous les autres dialectes du midi ?

Le Languedoc, qui n’avait pas encore de nom dans les grammaires du XIIIe siècle, produisit bientôt des monumens philologiques non moins importans, et dont on regrette aussi que M. Fauriel n’ait pas fait usage. L’Académie des jeux floraux, instituée au XIVe siècle, pour maintenir le vieux langage national qui déjà s’effaçait, puis renouvelée à deux reprises diverses, au XVIe siècle et au XVIIe, pour maintenir la langue française qui s’était imposée, a, dans ces dernières années, accordé une attention tardive à ses archives où elle a retrouvé un des documens les plus intéressans de la littérature du moyen-âge. Sous le titre de lois d’amour, leyes d’amor, elle vient de faire imprimer un immense recueil de préceptes littéraires, rédigés en 1348 par son chancelier, Guillaume Molinier, pour conserver les traditions d’un art en déclin. La grammaire, la rhétorique, la poétique, se mêlent dans ce volumineux ouvrage, le plus minutieux et le plus considérable de tous ceux qui ont été consacrés à de semblables matières. Jamais les Grecs, qui avaient rempli leurs bibliothèques de ce nombre infini de rhétoriques retrouvées à Herculanum et à Pompeï sous les cendres du Vésuve, n’ont écrit de plus longs et de plus subtils traités dans les jours de leur décadence. Jamais ces rhéteurs gaulois, que M. Fauriel nous a représentés enseignant les règles inutiles de l’art de parler à Rome privée de son Forum et de ses harangues, n’ont dû connaître plus de raffinemens et plus de lenteurs. Rien n’égale le luxe des définitions de Molinier, hormis celui des disputes scolastiques de la même époque. L’argutie du moyen-âge s’y déploie avec toutes ses pompes dans un sujet qu’on ne croyait pas envahi par elle ; tout ce que la renaissance a reproduit ensuite de règles difficiles et sévères est peu de chose auprès des distinctions infinies que le rhéteur de Toulouse a marquées dans les œuvres de la poésie méridionale.

Ce manuscrit, que l’Académie des jeux floraux a publié avec les traductions déjà anciennes de M. Descouloubres et de M. d’Aguilar, n’est point le seul qu’elle possède. Elle en conserve d’autres où la poétique des troubadours se trouve confirmée par de plus nombreux exemples tirés de leurs œuvres. Depuis que la révolution a dispersé les beaux manuscrits admirés par Scaliger au collège de Foix, depuis que la vente de la bibliothèque de M. de Mac-Carthy a fait passer en Angleterre un des plus riches recueils de nos chansons chevaleresques, ces archives de l’Académie des jeux floraux sont tout ce qui reste à Toulouse des traditions de, ses vieux poètes. Malheureusement personne jusqu’à ce jour n’a voulu se consacrer à la comparaison de ces documens avec ceux que gardent les autres collections de l’Europe. La réputation et l’esprit de l’éditeur ne sauraient seuls féconder ces vieux ouvrages, dont l’étude demande beaucoup de loisir et une longue expérience personnelle. Il faut, aux bords de la Garonne, redouter une autre extrémité, et, en cherchant l’érudition, prendre garde de tomber aux mains de ces gens qu’on ne croirait plus rencontrer dans notre siècle, qui parlent sans cesse des grands voyages qu’ils ont faits en Portugal, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et jusqu’en Orient, pour découvrir les traces des troubadours, tandis qu’on sait pertinemment qu’ils n’ont pas quitté leur maison depuis que la Providence les y a mis à couvert. Il n’est pourtant pas impossible, même aujourd’hui, de trouver à Toulouse de véritables savans, très capables d’achever de sérieuses études avec habileté et avec bonne foi. Tout le monde y nommera celui qui, il y a quinze ans, écrivait familièrement, dans l’idiome des troubadours, une petite chronique plaisante de Montpellier, et qui fut assez heureux pour que cet ouvrage, porté sans lettre d’envoi à M. Raynouard, passât, comme une œuvre originale du XIVe siècle, sous les yeux du fameux philologue empressé de répondre qu’il y avait déjà pris plusieurs mots excellens, propres à figurer dans son glossaire. C’est le même érudit qui proposait en vain à l’Académie des jeux floraux d’ajouter à ses amaranthes et à ses soucis, faits pour encourager de petits vers d’un français souvent équivoque, une fleur nouvelle, celle que les Allemands appellent ne m’oubliez, pas, et qui serait destinée à récompenser le souvenir de la langue des troubadours et l’imitation de leurs chants. Il faut espérer qu’avec de semblables secours, l’académie ne laissera point achever, sans elle, cette histoire littéraire du midi, qui pourrait dignement occuper ses continuels loisirs.

M. Fauriel, qui, accompagné de M. Augustin Thierry, avait visité Toulouse au temps où M. Descouloubres et M. d’Aguilar vivaient encore, qui, seul, y était ensuite revenu avec un goût toujours nouveau, n’a tiré parti d’aucun des manuscrits que cette ville renferme. Il n’y a pas même fait une seule allusion dans les deux années de son cours. Cependant, quoique écrites au XIVe siècle, ces grammaires et ces rhétoriques languedociennes, comparées à celles du XIIIe, fournissent à l’histoire de la poésie provençale un sujet piquant d’études désormais indispensables ; elles montrent quel développement considérable la critique avait déjà pris à côté d’un art qu’on a trop cru tout instinctif et tout spontané. Indépendamment de cette nouveauté intéressante, les grammaires provençales auraient pu suggérer à M. Fauriel des réflexions salutaires sur les matières auxquelles son livre est consacré. Pour commencer par la poésie épique, qui est son sujet principal, on peut assurer qu’il aurait mieux ménagé quelques-uns des jugemens qu’il en porte, s’il avait pu reconnaître l’opinion des grammairiens du XIIIe siècle. Raymond Vidal reconnaît expressément que, si l’idiome du Limousin est plus propre pour faire vers, chansons et sirventes, le langage français est meilleur et plus avenant pour faire romans et pastourelles. La parladura francesca val mais etes plus avinenz a far romanz et pasturellas ; mas cella de Lemosin val mais per far vers, et cansons, et serventes. Ce texte précis semble offrir une solution tout-à-fait contraire à l’opinion de M. Fauriel, et conforme à celle des personnes qui pensent qu’excellant dans les rhythmes de la chanson, les méridionaux ont laissé aux habitans du nord la gloire de l’épopée. Il faut regretter que le savant professeur ne se soit pas chargé d’interpréter lui-même un témoignage qu’il est désormais impossible d’omettre dans la discussion soulevée par lui. Il aurait certainement fait remarquer que Raymond Vidal, écrivant à la fin du XIIIe siècle, n’avait pu entendre résoudre une question d’origine ; qu’à cette époque la maison de France, avant couvert, par deux mariages, la Provence et le Languedoc, y avait naturellement transporté, avec ses établissemens politiques, les poèmes rimés depuis près d’un siècle sur les bords de la Loire et de la Seine ; que ces compositions pouvaient avoir des qualités particulières, moins sensibles dans les épopées du midi ; qu’ainsi elles présentaient en leur langage cette naïveté délicate, et quelquefois un peu affectée, signalée par M. Fauriel lui-même dans les romans français du cycle d’Arthur, où l’on ne voit point paraître une idée, et, pour ainsi dire, un mot, sans les retrouver aussitôt développés, par des retours à la fois languissans et coquets, sous tous leurs aspects, et avec tous leurs contrastes. Ce ton agréablement traînant, gracieusement prolixe, que prennent souvent les essais épiques de la langue d’oil, ce je ne sais quoi de plus plaintif, de plus ingénu, et cependant de plus cherche, qu’on distingue dans ses vieilles bergeries, ont dû piquer singulièrement, à la fin du XIIIe siècle, les habitans plus vifs et plus impétueux du midi, qui recevaient la première impression des finesses spirituelles du nord et de son sourire narquois. Ces rapprochemens auraient pu conduire M. Fauriel à modifier aussi, en quelques points, son opinion sur la manière dont les sujets chevaleresques du nord ont pu être transportés dans l’idiome méridional, et sur celle dont ces poèmes du midi ont été ensuite traduits dans la langue septentrionale.

M. Th. De la Villemarqué, qui, dès 1839, avait fait une première édition des Chants populaires de la Bretagne, a introduit dans la science es élémens nouveaux dont on ne trouve pas même l’indication dans l’Histoire de la poésie provençale. D’un côté, par les chansons des Bretons, dont il possède maintenant plus de trois mille pièces, il a fourni la preuve qu’à tous les âges les Armoricains avaient eu le don de revêtir des couleurs de la poésie les événemens de leur histoire ; il a donné en effet, dans son dernier choix, de véritables romances, que celles du Cid ne surpassent ni par la fierté des sentimens, ni par l’énergie du trait. D’un autre côté, sous le titre de Contes populaires des anciens Bretons, il a traduit et fait connaître, en 1842, une partie des légendes épiques que conservaient les Bretons du pays de Galles, et dont lady Charlotte Gnest publie le texte en Angleterre sous leur nom original de Mabinoghion. Dans ce recueil, il a trouvé des récits déjà étendus qui ont certainement servi de base aux fictions romanesques de la Table-Ronde ; il y a puisé en même temps de justes motifs de croire qu’Arthur et les autres chefs gallois, ayant conservé leur figure historique parmi les Bretons insulaires, ou n’y ayant reçu de la main des bardes qu’un déguisement mythologique, ont subi leur première transformation romanesque chez les Bretons du continent. Cette opinion, que M. Fauriel a vivement repoussée dans son cours, et à laquelle les dissertations de M. de la Villemarqué l’avaient fait revenir, ne résout pas encore toutes les difficultés. A quel point s’est arrêtée l’inspiration originale des Bretons ? Voilà la question qu’il importe de poser, et qui pourra recevoir encore bien des solutions diverses avant qu’un esprit ferme l’ait décidée. Pour se borner à un exemple, il est de toute évidence que le Pérédur des Bretons, courant à la recherche de la chaudière magique où il a aperçu la tête de son cousin, tué par les sorcières, forme le thème à moitié païen sur lequel a été modelé, par des mains chrétiennes, le Perceval des Provençaux, poursuivant, à travers des demeures et des initiations successives, le bassin pareillement merveilleux où est conservé le sang du Christ ; mais, s’il fallait admettre que le conte de Pérédur, tel qu’il a été traduit des Mabinoghion par M. de la Villemarqué, a été rédigé avant le roman de Perceval, toute la démonstration de M. Fauriel croulerait par la base, car déjà, dans le conte, le système de la chevalerie et de la cour d’Arthur paraît organisé, et enveloppe, pour ainsi dire, un fonds plus rude et plus ancien. Accorder ce fonds aux Bretons, qui, par le Poitou, ont dû le transporter aux troubadours pleins des traces vivantes de leurs communications, réserver aux Provençaux l’invention du système chevaleresque, qu’ils ont dû, à leur tour, livrer aux Bretons, c’est ce qu’il faut se plaindre que M. Fauriel n’ait pas accompli avec cette critique à la fois résolue et délicate qui seule peut achever les démonstrations.

Après avoir présenté d’une manière incomplète la transformation des légendes septentrionales dans les romans méridionaux, M. Fauriel a expliqué le retour de ces fictions dans le nord par une hypothèse dont il est impossible d’omettre l’examen. Quelques chansons composées par Rambaud de Vaqueiras et par Gaucelm Faydit, en langage mi-parti de provençal et de français, à la fin du XIIe siècle, près de cinquante ans avant que le comte Thibaut eût naturalisé dans l’idiome du nord les rhythmes du midi, ont conduit le savant historien à penser que, puisque les troubadours avaient rimé les premiers vers lyriques de la langue d’oil, ils devaient aussi en avoir rédigé eux-mêmes les premiers chants épiques. Il appuie cette conjecture, et il termine son livre par une des plus singulières erreurs où un érudit ait pu tomber.

L’imitateur allemand de notre roman de Perceval, Wolfram d’Eschenbach, a déclaré que l’auteur suivi par lui était un nommé « Kyot, Provençal, qui avait écrit son poème en français [7]. » Voilà, s’écrie M. Fauriel, les Provençaux qui, de l’aveu des contemporains, vers la fin du XIIe siècle, ont écrit leurs poèmes dans l’idiome du nord de la France ! Il ne fixe qu’un instant son attention sur ce nom assez étrange de Kyot, où il a raison de voir une forme germanisée de Guyot. Le nom de Guyot est en effet assez célèbre dans l’histoire littéraire du moyen-âge ; mais il appartient à un poète dont la biographie bien connue n’aurait pas dû permettre la méprise. Un trouvère le portait qui, vivant à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe, entreprit le pèlerinage de Jérusalem, parcourut l’Europe, et dut se faire connaître des Allemands non-seulement par ses voyages, mais surtout par le poème de la Bible, où l’auteur, quoique bénédictin, avait composé la satire des princes et des moines de son siècle. Ce trouvère, qui, malgré sa réputation, semble avoir été ignoré de M. Fauriel, était d’une ville dont le nom, ordinairement joint au sien, a pu aisément tromper un Allemand du XIIIe siècle. Il s’appelait Guyot de Provins. Wolfram, entendant ce nom et étant peu édifié sur la géographie de la France, a facilement changé Guyot de Provins en Guyot de Provence, et c’est ainsi qu’il a pu dire qu’un Provençal avait écrit un poème en français. Il mettait d’autant moins de soin à vérifier sa propre assertion, que les épiques du moyen-âge, habitués par une vieille tradition à défigurer les sources où ils puisaient, citaient ordinairement les noms qui pouvaient le plus accréditer leurs ouvrages, et non pas ceux des véritables auteurs, qu’ils ne copiaient jamais sans les altérer beaucoup. Gardons-nous donc bien, d’après le témoignage corrigé de Wolfram, d’attribuer à Guyot de Provins un Perceval sur lequel nous n’avons pas d’autres indications ; il faut seulement nous étonner que M. Fauriel ait pu se laisser égarer par une erreur géographique, ajoutée légèrement à une supercherie qu’il a lui-même relevée si souvent, avec raison, dans d’autres manuscrits. M. Diez, plus excusable peut-être, était déjà tombé dans cette faute en rédigeant une note de son livre sur la poésie des troubadours ; il a sans doute contribué à égarer M. Fauriel, quoiqu’il fasse en même temps au dialecte champenois, qui était précisément celui de Provins, résidence des comtes de Champagne, une allusion qui, pour un Français, aurait dû être un trait de lumière.

Si M. Fauriel a pu s’abuser à ce point dans le sujet principal de ses études, il n’est pas surprenant que, dans les autres parties où il portait un moindre intérêt, il ait laissé des imperfections regrettables. Ce qu’il dit de la poésie lyrique des troubadours est en soi fort judicieux et vient parfaitement en aide à la thèse importante à laquelle il a tout subordonné ; mais il ne semble pas que ce soit faire assez de cas de ces admirables chansons, germe de tout le système poétique des modernes, que de les traiter accessoirement et comme en passant. Quel que soit le plaisir qu’un esprit original et délicat éprouve à étudier l’origine des littératures, on ne peut concevoir que cette recherche dispense de l’examen des monumens qu’elles produisent à l’instant de leur pleine fécondité, et qui fixent réellement leur rang dans le souvenir des hommes. Non-seulement les chansons de la Provence sont les créations les plus parfaites de son génie, mais, on peut le dire hardiment, elles ont ouvert cette grande ère, féconde en chefs-d’œuvre immortels, que notre orgueil oppose justement à tout ce que les anciens ont produit de plus accompli ; ce sont elles qui ont déterminé les rhythmes auxquels les peuples de l’Europe, rendue à elle-même, ont accordé leurs premiers sentimens, leurs premières pensées ; ce sont elles qui ont marqué la cadence sur laquelle le chœur des nations a recommencé à chanter ses passions renaissantes, à exprimer son intelligence retrouvée. M. Fauriel n’a point assez considéré ces chansons, d’abord en elles-mêmes, ensuite dans les imitations qui en ont été faites immédiatement par les autres peuples.

M. Fauriel a classé les troubadours suivant le genre de chansons où chacun d’eux s’est distingué. Cette classification lui a si peu réussi, qu’il a pu l’épuiser sans parler de Giraud de Borneil et d’Arnaud Daniel, dont il avait cependant annoncé le parallèle, et qui, nous l’avons dit, sont à des titres divers les auteurs les plus renommés de chansons provençales. Le savant écrivain n’aurait pas été exposé à ce grave inconvénient, si, poursuivant l’idée qu’il s’était faite du génie particulier des diverses provinces méridionales, et la corrigeant un peu, il s’était donné le temps de grouper les troubadours d’après les pays qui les ont vus naître. Il serait arrivé ainsi à tracer le tableau curieux des principaux foyers où la poésie provençale a été cultivée, et des migrations successives qu’elle semble avoir faites des uns aux autres. On voit très clairement que ces foyers sont distincts, et que quelques-uns s’éteignent plus vite ou brillent plus souvent que les autres. Dans les uns, c’est l’aristocratie qui semble chargée de la culture littéraire ; dans les autres, elle la partage avec le clergé et la bourgeoisie ; dans d’autres enfin, le peuple seul l’entretient. L’étude de toutes ces différences contrarie quelquefois les inductions de M. Fauriel.

Le troubadour qu’il nomme d’abord, le comte de Poitiers, emploie, dès la fin du XIe siècle, la langue provençale dans un pays où l’on ne s’attend pas à en voir le premier éclat, et il est remarquable qu’après Guillaume IX, non-seulement dans le Poitou, sa résidence, mais encore dans la Saintonge et dans la Guienne, parties considérables de ses états, la noblesse seule cultive la poésie provençale, qui, si on en juge par cet indice sûr, n’y est ainsi qu’un objet de luxe, réservé à la société polie. Au contraire, au commencement du XIIe siècle, c’est par le peuple même que, sur deux frontières opposées de la France méridionale, la Gascogne et l’Auvergne s’associent à l’enthousiasme nouveau de la poésie des troubadours. D’un côté Cercamons, Marcabrus et Peire de Valeira, de l’autre Pierre d’Auvergne, ouvrent la carrière où ces deux provinces vont se signaler. Il y a encore cette différence, qu’en Auvergne, après Pierre, que les biographes nous représentent comme un homme lettré, appliquant à la langue moderne les ornemens de l’art antique, la noblesse paraît presque seule composer la liste des troubadours, même bien avant dans le XIIIe siècle, tandis qu’en Gascogne toutes les classes continuent à la grossir. De ces indications il ne faut pas conclure, comme M. Fauriel l’a fait, qu’au-dessus de l’Aveyron et des Cévennes, la poésie méridionale n’était que le passe-temps élégant des cours ; car dans ces limites même, entre la zone orientale que forment l’Auvergne et le Velay, et la zone occidentale du Poitou, de la Saintonge et de la Guienne, se place une contrée intermédiaire, composée des trois provinces du Limousin, du Périgord et du Quercy, qui ont vu leur bourgeoisie, leur peuple même, lutter avec la noblesse de vers, de chansons et d’esprit. Dans le Limousin, pendant que le terrible baron Bertrand de Born chante les guerres qu’il renouvelle sans cesse, Giraud de Borneil sort de la condition la plus basse pour faire les plus belles chansons d’amour, et Bernard de Ventadour apprend auprès du four de son père la langue qui le fait briller à la cour de ses maîtres, en Espagne, en Italie : d’un côté, les seigneurs d’Uissel se réunissent pour composer les airs et les vers des chants qui rendent leur noble famille célèbre ; de l’autre, les joyeux bourgeois d’Uzerche, Gaucelm Faydit et Hugues de la Bazelaria, répandent dans leur ville, et jusque dans la Lombardie, le renom de leur esprit courtois et plaisant. Le Périgord même, qui, avec le gentilhomme Arnaud Daniel, met le comble aux difficultés et aux raffinemens de la versification méridionale, produit des ouvriers comme Elias Cairel, assez heureux pour faire briller jusqu’en Grèce l’éclat de la poésie qu’ils ont apprise dans les boutiques de la ville de Sarlat. Ainsi, dès la fin du XIIe siècle, au-dessus des frontières que M. Fauriel a tracées, on voit le peuple non-seulement s’associer à la noblesse pour cultiver la poésie provençale, mais encore lui en disputer la palme, et, s’il faut en croire le témoignage des contemporains sur Giraud de Borneil, la lui enlever.

Au-dessous des limites que nous venons d’indiquer restent encore deux foyers qui, pour avoir été dans une communication constante, sont néanmoins demeurés distincts. La Provence d’un côté, le Languedoc de l’autre, ont eu leur génie propre ; encore, dans chacune de ces deux provinces, la poésie méridionale a-t-elle eu successivement ou à la fois divers sièges préférés. Sur la rive gauche du Rhône, elle semble briller d’abord à la cour des comtes de Vienne, à celle de la comtesse de Die, auprès des comtes de Forcalquier et des marquis d’Aups, chez les seigneurs des Baux, souverains d’Orange, et peu à peu dans la bourgeoisie des villes de Sisteron, de Cavaillon, de Tarascon, de Marseille ; sur la rive droite du Rhône, elle se partage également entre l’aristocratie et la bourgeoisie dans les diverses parties du Languedoc, dont Toulouse et Montpellier forment les deux centres les plus importans. Entre les troubadours de ces pays différens, on peut, par la seule biographie, reconnaître des distinctions caractéristiques. Que sera-ce si, à l’étude de la vie des poètes, on joint celle de leurs œuvres ? Toutes les villes du midi de la France qui, placées si loin de Paris, ont perdu peu à peu leur originalité avec leur importance, avaient, au moyen-âge, une physionomie piquante et personnelle ; la bourgeoisie de chacune d’elles était peinte par les troubadours sous des couleurs particulières, avec des épithètes tranchées dont on peut voir encore la nomenclature dans le petit livre de Jean de Nostredame. C’est ainsi qu’en Italie, en allant d’une cité à l’autre, on voit encore aujourd’hui changer les mœurs, les paroles, les visages même, qui gardent la trace ineffaçable des divisions d’un pays partagé entre mille races différentes. M. Fauriel a-t-il dit quelque chose des diversités toutes semblables qu’on trouve dans la littérature et dans l’histoire de la Provence et du Languedoc ? Non-seulement il ne s’est pas arrêté à les considérer, mais, tout en se servant partout du nom de Provençaux, il n’a cité, à l’exception de Rambaud de Vaqueiras, que des poètes nés hors des frontières de la Provence proprement dite. Il a donné le titre d’Histoire de la poésie provençale à un livre où ne figurent que des troubadours languedociens. A Toulouse, on blâmera le titre de l’ouvrage ; à Aix, avec plus de raison encore, on se plaindrait de l’ouvrage même.

Voilà tout ce que M. Fauriel a négligé, en faisant aussi petite que possible la part de la poésie lyrique du midi de la France. Sous prétexte d’étudier dans la poésie épique l’élément le plus profond et le plus intéressant de l’histoire littéraire, il a perdu l’occasion de peindre, par la diversité du génie des troubadours, la variété de toutes ces provinces méridionales dont la civilisation faisait cependant le fonds même de ses recherches. Trop indifférent pour les grands foyers de la culture méridionale, il n’est pas étonnant qu’il l’ait été plus encore pour la personne même des troubadours. Il reste à élever à la mémoire de ces premiers poètes du monde moderne un monument complet où le souvenir des petits soit conservé à côté de la gloire des grands. Alors même qu’on imprimerait les volumineux recueils de M. de Sainte-Palaye, on n’aurait pas encore donné au public tout ce qui nous reste des troubadours. Déjà j’ai remarqué que ce savant, ayant sans doute fait prendre ses copies à la hâte et par procureurs, n’avait point mis à profit, dans la bibliothèque Vaticane, les manuscrits, plus curieux du reste qu’importans, de Bartolomeo Casassagia, et, dans la bibliothèque Laurentienne, les deux grammaires plus précieuses pour nous que les poésies dont elles sont accompagnées. Si je ne craignais d’ajouter à ces observations des impressions trop personnelles, je pourrais montrer que c’est surtout à Modène qu’il me paraît avoir été mal servi. Après avoir employé tout ce qu’une curiosité extrême peut inspirer de démarches et d’efforts, je n’ai pu obtenir, d’un gardien très complaisant de la bibliothèque d’Este, que la permission de parcourir à la hâte quelques-uns de ses catalogues. Pour qu’un jour un Français fût admis à consulter ce dépôt, dont on est loin d’avoir épuisé les richesses, je souhaitai qu’il fût possible de former quelque traité d’alliance littéraire avec la dynastie de Modène. L’occasion s’en offre sans doute en ce moment dans l’avènement d’un prince qui n’aura point vu en vain à Munich le goût du souverain encourager l’essor des arts et des lettres. Déjà, en fixant rapidement mes souvenirs, j’ai pu recueillir à Modène quinze ou vingt noms de troubadours qui ne figurent dans aucune autre collection. Je me suis aussi convaincu que les manuscrits de cette bibliothèque, autrefois gardée à Ferrare, avaient fourni au Bojardo et à l’Arioste toutes les diverses branches de notre épopée chevaleresque. Comme les bibliothécaires de l’Italie ne distinguent pas ordinairement les romans écrits en provençal de ceux qui sont composés en vieux français, je n’ai pu, il est vrai, d’après les catalogues, m’assurer d’une manière définitive si les poèmes conservés à Modène appartenaient à l’un ou à l’autre des deux idiomes entre lesquels la France se partageait autrefois. Cependant j’en ai vu assez pour oser inviter M. Galvani à recommencer sur ce sujet les recherches qu’il assure n’avoir pas été favorables à l’épopée provençale.

Pour rendre aux troubadours un hommage complet, M. Fauriel n’aurait même pas dû se contenter, à ce qu’il me semble, de faire relever les beaux manuscrits de l’Italie ; il aurait dû présenter le tableau des imitateurs et des successeurs qu’ils ont eus, je ne dis pas en Provence, où leur gloire, malgré les efforts du génie local, paraît s’être bien vite obscurcie, mais dans les pays étrangers. J’omets l’Angleterre, dont la cour, séjournant dans le midi de la France durant la seconde moitié du XIIIe siècle, établit des rapports continuels entre les poètes anglo-normands et ceux du Limousin. J’omets encore l’Allemagne, dont deux empereurs, Frédéric Ier et Frédéric II, l’un au milieu du XIIe siècle, l’autre au commencement du XIIIe, encouragèrent, imitèrent même, dit-on, la poésie provençale, florissante alors non-seulement dans le pays d’Arles revendiqué par eux, mais dans la Lombardie et dans tout le reste de l’Italie, théâtre ordinaire de leurs expéditions et de leur politique. Je ne parlerai même pas de l’Italie, dont les principales villes, surtout dans le nord, Gênes, Massa, Casal, Mantoue, Ferrare, Venise, donnèrent des rivaux aux chanteurs de Marseille et de Toulouse. Je m’attacherai aux troubadours espagnols, sur lesquels l’attention s’est particulièrement fixée dans ces dernières années, et qui nous conduiront à faire sur le livre de M. Fauriel quelques remarques importantes.

Le savant auteur a nommé, parmi les poètes qu’il rattache à l’école de Toulouse, Guillaume de Cabestaing, ce cavalier de Roussillon dont le cœur fut servi a sa dame, dans un affreux festin, par un mari révolté contre les mœurs nouvelles de la chevalerie. M. Fauriel aurait dû voir, dans cette exécution cruelle, l’accueil fait par la jalousie espagnole à la civilisation provençale, que, dès la fin du XIIe siècle, la maison de Catalogne et d’Aragon s’efforçait de naturaliser au midi des Pyrénées, pour mieux assurer sa domination sur les deux versans de ces montagnes. Lorsque l’Espagne chrétienne eut dompté les Maures, qui entretenaient dans ses peuples, avec les héroïques vertus, les usages encore rudes de la guerre, les royaumes adoptèrent successivement les habitudes élégantes dont Guillaume de Cabestaing avait été la victime. Le contemporain de ce malheureux troubadour, et, suivant les chroniques, son vengeur, le roi Alphonse II, avait fait asseoir la poésie avec lui sur le trône d’Aragon. En Castille, on voit, à la fin du XIIIe siècle, le roi Alphonse X recommander par son testament un livre des troubadours, Dos Cantares, dont on chantait les hymnes dans l’église, et qu’on déposait sur l’autel aux grandes cérémonies avec l’encyclopédie rédigée par Vincent de Beauvais sous l’inspiration de saint Louis. En Portugal, c’était à la même époque qu’un troubadour de Cahors, Aymerie d’Ebrard, enseignait au roi Denis à tourner des vers provençaux, et fondait à Lisbonne, dont il devint archevêque, la célèbre université transportée en 1308 à Coïmbre. Vers la fin du XIVe siècle, la Péninsule entière, commençant à cultiver les arts de la paix, s’associa au goût déjà ancien de ses princes pour la poésie provençale, ranimée, dans ses divers royaumes, par l’imitation de l’Institut du gai savoir de Toulouse. De cette époque datent quelques manuscrits inestimables que Paris possède, et qui renferment les œuvres choisies des derniers successeurs des troubadours. Les chants les plus curieux que les troubadours d’Aragon, de Catalogne et de Valence aient produits sont conservés à la Bibliothèque du roi dans un Cançoner d’Amor formé des poésies de près de quarante poètes. Ce recueil a aussi porté le nom et renferme les vers étudiés d’Ausias March, le plus illustre élève que les Provençaux aient eu au midi des Pyrénées, auteur si fameux en Espagne que, malgré les changemens survenus dans le goût de l’Europe à la fin du XVIe siècle, il était expliqué comme Virgile lui-même aux enfans de Philippe II. Les troubadours castillans nous sont connus par deux manuscrits principaux, par le Cancionero, auquel Juan Alfon de Baena, écrivain et poète du roi Juan II, a donné son nom, recueil des poésies faites à la cour d’Henri III à la fin du XIVe siècle, et par le Vergel de Pensamiento, compilation formée, en 1494, de tous les vers dont Juan de Ména et ses rivaux berçaient la faiblesse de Juan II. Les Portugais ont eu aussi deux collections. Dans le débris d’un Cancioneiro du XIVe siècle retrouvé parmi les manuscrits du collége des nobles de Lisbonne, et imprimé en 1823 par les soins de sir Charles Stuart, sont contenues des imitations si expresses des Provençaux, que les auteurs n’en ont pas même été nommés. Dans le Cancioneiro dont nos bibliothèques envient l’exemplaire presque unique à M. Ternaux-Compans, et que publia en 1516 à Lisbonne Garcia de Resende, cousin peu lettré du fameux André de Resende, le restaurateur des études classiques du Portugal, on trouve des extraits d’environ trois cent soixante troubadours appartenant presque tous au XVe siècle, comme, la plupart de ceux qui ont fleuri dans les autres royaumes de la Péninsule. Tous ces recueils, où les derniers reflets de la poésie chevaleresque des Provençaux se mêlent à chaque instant au premier éclat de la poésie mythologique des Italiens, ont le mérite particulier de caractériser d’une manière nouvelle le XVe siècle, que les historiens du génie moderne s’accordent à représenter comme stérile, et qui, au contraire, après les grands efforts des esprits d’élite, nous montre partout la foule inspirée et devenue capable, à son tour, d’exprimer ses sentimens.

Dans ces sources espagnoles, où M. Fauriel aurait dû chercher surtout des élémens pour écrire une histoire complète de la chanson provençale, il aurait encore rencontré des sujets de douter d’une opinion qu’il a avancée trop résolument, et dont l’examen terminera nos longues observations. Un peu dédaigneux pour la poésie lyrique des troubadours, le savant professeur est tout-à-fait incrédule à l’endroit de leur poésie dramatique. Il se contente d’affirmer brièvement, et sans autre considération, que jamais les Provençaux n’ont rien eu qui ressemblât à un théâtre. Jean de Nostredame, qui écrivait, au milieu du XVIe siècle, sur des matériaux évidemment perdus pour nous, assure au contraire que les troubadours ont composé des tragédies et des comédies, dont il va jusqu’à donner les titrés. Il est vrai qu’en les citant, il commet des anachronismes si manifestes, qu’il semble mériter, au premier abord, de perdre toute confiance. C’est ainsi, par exemple, qu’il attribue à Arnaud Daniel, poète de la fin du XIIe siècle, cinq tragédies sur les crimes et sur les malheurs de la reine Jeanne de Naples, qui vivait au milieu du XIVe siècle. Une erreur semblable, accompagnée de tant d’autres méprises non moins singulières, a ébranlé justement, nous en convenons, le crédit du compilateur méridional. Cependant M. Fauriel lui-même a bien marqué quel parti on pouvait tirer des fautes de ce procureur au parlement de Provence, et jusqu’à quel point son témoignage pouvait être agréé. Nostredame a écrit que Richard Coeur-de-Lion, partant pour la croisade, avait reçu, à Marseille, de la fille du comte Raymond Bérenger, un roman provençal sur les amours de Blandin de Cornouailles ; comme Richard était mort à la fin du XIIe siècle, que Raymond Bérenger vivait au milieu de XIII, que le roman de Blandin de Cornouailles demeurait inconnu, la critique n’avait pas de peine à convaincre l’historien de mensonge. Cependant, le roman de Blandin de Cornouailles ayant été retrouvé de nos jours dans la bibliothèque de Turin, M. Fauriel a reconnu qu’un neveu de Richard Coeur-de-Lion, Richard de Cornouailles, facilement confondu avec son oncle par un biographe peu exact, s’était en effet embarqué à Marseille pour la Syrie, en 1240, époque où il est très vraisemblable qu’il ait vu le comte Raymond Bérenger, et reçu un roman des mains de sa fille. C’est dans cette mesure que Nostredame a dû tromper ses lecteurs aux endroits où il les trompe, c’est avec ces corrections qu’il doit être entendu. Le mensonge même a des lois qui le tiennent toujours dans un certain voisinage de la vérité. Rien n’est plus difficile et plus rare que l’invention d’un fait dénué de toute espèce de fondement véridique. Nostredame a vu, je n’en saurais douter, des tragédies empruntées à la vie orageuse de Jeanne de Naples, composées même probablement par un auteur qui aura porté le nom fort répandu d’Arnaud, et que le biographe, entraîné par son double penchant à tout simplifier et à tout agrandir, aura confondu avec le célèbre troubadour de Périgord.

Pour montrer comment le génie de la Provence aurait pu arriver peu à peu jusqu’à ces grands développemens, les indications ne manqueraient pas. Des témoignages nombreux nous assurent que, dans les siècles les plus obscurs, à côté des jongleurs, subsistaient toujours les mimes. Les jongleurs n’étaient-ils pas eux-mêmes, dans un certain sens, des comédiens ? Quand il s’en trouvait plusieurs réunis autour d’un troubadour, ou dans la salle d’un château, n’était-il pas naturel qu’ils passassent du chant au dialogue, dont le tenson était déjà une forme usitée ? Souvent les termes dont se servent les biographes ou les poètes, lorsqu’ils parlent des jeux des jongleurs, se prêteraient à cette interprétation. A la tradition directe de la société antique se joignaient les innovations du clergé chrétien. C’est dans le midi de la France, M. Fauriel en convient, que les prêtres imaginèrent de très bonne heure de mêler les pompes du théâtre à celles de l’église, et de donner les représentations sacrées qui, au-dessus de la Loire, ont produit les mystères, et que perpétuent, en Provence et en Languedoc, ces processions figurées et dramatiques, presque aussi recherchées de nos jours qu’au temps du roi René. Quelques-uns des premiers drames ecclésiastiques de la Gaule méridionale ont été conservés par l’écriture ; le mystère des Vierges sages et des Vierges folles est un exemple connu de tout le monde. Si M. Magnin, qui vient d’y découvrir quatre mystères en un seul, publie la suite de ses savantes recherches sur les origines du théâtre moderne, il versera la lumière sur ces points qu’il nous suffit d’avoir indiqués.

Ce drame provençal, dont je ne saurais mettre l’existence en doute, me paraît surtout s’être communiqué à l’Espagne sous sa double forme cléricale et mondaine. Les autos sacramentales, dérivés à la fois de nos processions et de nos mystères, étaient en général précédés de pantomimes presque inintelligibles, et d’exhibitions de figures fantastiques, restes de cérémonies très anciennes, probablement communes jadis à toutes les populations méridionales. A côté de la scène ecclésiastique, la scène profane prit, au midi des Pyrénées, un développement précoce par les soins de ces troubadours espagnols, dont nous signalions tout à l’heure les recueils, et qui, en cela comme dans tout le reste, devaient n’être que des imitateurs des troubadours provençaux. Je laisse de côté la littérature portugaise et Gil Vicente, qui feraient le sujet d’une étude particulière, et dont on sait que les racines principales sont dans notre vieille France. Le Cançoner d’Amor des Catalans, composé dans la seconde partie du XVe siècle, contient, mêlée aux poésies lyriques, une pièce longue et curieuse, qui a pour titre : Chants de la comédie de la Gloire d’Amour. La forme en est semblable à celle de presque toutes les compositions dramatiques du moyen-âge, et, jusqu’à un certain point, à ce que nous conjecturons des commencemens du théâtre grec. Un personnage principal et raisonneur, qui s’appelle l’acteur, interroge tantôt la dame, tantôt l’amant. Il répand à profusion, dans ce dialogue trop simple et trop prolongé, les sentimens raffinés qui sont l’héritage des troubadours, et les allusions qui, tantôt, par Fiammetta et par Briséis, fille de l’évêque de Troie, rappellent les romans de Boccace, tantôt, par Arthur et par Lancelot, se rapportent aux romans anonymes de la France. En atténuant l’excès des développemens, en retranchant les souvenirs de la littérature italienne, on aurait une congédie galante telle qu’on a pu en représenter, dès le XIIIe siècle, dans les cours du Languedoc et de la Provence. Le manuscrit qui nous a conservé cet exemple intéressant fournit d’autres dialogues plus courts, qui, soit qu’ils aient lieu entre deux êtres symboliques comme le cœur et le corps, soit qu’ils mettent en présence un troubadour et l’Amour, ont pu être l’objet d’une représentation plus semblable sans doute aux premiers essais dramatiques des Provençaux.

Après ces sujets de galanterie en quelque sorte idéale et abstraite, on lit, dans les recueils des troubadours espagnols, d’autres ouvrages d’un caractère fortement historique, et qui donnent, ce me semble, une idée exacte de ce qu’ont pu être les tragédies attribuées par Nostredame à Arnaud Daniel. Le Vergel de Pensamiento, où se trouve aussi une traduction castillane de cette Dispute de l’ame et du corps, alors fort en vogue en France, et jouée au cimetière des Innocens après la grande pièce de la Danse Macabre, nous offre, sous une forme dramatique assez relevée, le tableau des discordes déchaînées dans les cours espagnoles, au commencement du XVe siècle. Cette œuvre a pris, sans doute de son auteur, le nom de Comedieta de Ponça. A la place de l’acteur sans nom, qui représente le poète lui-même dans les ébauches plus anciennes du moyen-âge, on voit paraître, dès l’abord, miter J. Boccacio de Certaldo, illustre poeta florentino, assez singulièrement appelé « l’historien des accidens de la destinée humaine. » C’est le raisonneur obligé, mais cette fois poétique, qui précède les autres personnages, et engage la conversation avec eux. Il introduit une des plus turbulentes familles de rois que l’Espagne ait enfantées. Éléonore d’Albuquerque, qui, de la condition privée, s’éleva jusqu’au trône d’Aragon en épousant Ferdinand-le-Juste, éprouva ces grandes alternatives de succès et de malheur que la fortune envoie à ses favoris. Après avoir perdu inopinément son mari dans les premières années du XVe siècle, elle put s’enorgueillir de voir ses deux filles épouser les deux rois de Castille et de Portugal, ses deux premiers fils recevoir, par hérédité et par mariage, les deux sceptres d’Aragon et de Navarre, tandis que ses deux derniers enfans, établis en Castille auprès de la reine leur sœur, y devenaient pour un temps les maîtres même du roi. Cependant cette femme, qui couvrait ainsi de ses rejetons tous les trônes de l’Espagne, trouva dans ses triomphes des sujets de déplaisirs mortels. La cour de Castille, où régnait son gendre, le faible Juan II, et qui, plus riche et plus puissante, était le centre de toutes les intrigues de la Péninsule, avait pour tyran ou pour défenseur Alvar de Luna, ce favori que les vers de Juan de Mena et l’échafaud ont rendu célèbre. C’est contre sa domination que les infinis d’Aragon, malgré l’appui des rois leurs frères, vinrent se briser, après une lutte soutenue, pendant près de dix ans, par la ruse et par les armes. Ces longues querelles sont retracées par la Comedieta de Ponça, avec des couleurs d’un éclat parfois admirable, dans un cadre plus savant qu’on ne pourrait l’attendre d’un troubadour du XVe siècle. Comme une autre Hécube, la reine Éléonore nous fait ressentir, à travers ses angoisses et ses larmes, les malheurs de ses enfans. Pour rappeler encore l’antiquité, le dénouement est renfermé dans un long récit, qui est plein des plus beaux traits épiques, et que suit la mort de la reine-mère. Enfin, au prologue, où a figuré Boccace, est opposée une sorte d’épilogue, où la Fortune s’avance, accompagnée des grands rois du temps passé, et s’efforce de consoler les infantes et les reines par l’annonce des prospérités à venir. Cette prophétie, faite avec tout l’enthousiasme du patriotisme espagnol, frappe d’autant plus, qu’à l’insu du poète, et certainement sans qu’il ait pu assister à cet événement, l’héritier de l’un des rois battus par Alvar de Luna, Ferdinand-le-Catholique, réunit bientôt tous les royaumes divisés de l’Espagne dans la main d’un petit-fils d’Éléonore d’Albuquerque.

Voilà une véritable tragédie historique, écrite au milieu du XVe siècle bien avant tous les essais classiques qui passent pour avoir donné naissance au théâtre moderne. Comme dans les tragédies latines que Mussato composait en Italie avant la naissance de Pétrarque, comme dans celles plus anciennes peut-être que conservent les manuscrits de la bibliothèque Saïbante de Vérone, on rencontre, dans l’ouvrage vraiment remarquable de l’auteur espagnol, beaucoup plus de narrations épiques, beaucoup plus de plaintes lyriques, que de ces mouvemens et de ces passions qui font, à nos yeux, le principal mérite du drame. A cette inexpérience des effets scéniques, et sous cette forme mêlée de la chanson et de l’épopée, qui ne reconnaîtrait le système et l’œuvre des troubadours ? C’est cette même naïveté élégante et fière tout ensemble qu’on a dû admirer dans les tragédies provençales composées sur la reine Jeanne de Naples, et dont je ne saurais me défendre ni d’affirmer la réalité, ni de regretter la perte.

Si, à l’âge où les opinions se réforment encore aisément, M. Fauriel avait connu les monumens curieux que renferment les manuscrits espagnols, sans doute il ne se fût guère plus laissé émouvoir par l’absence de nos tragédies provençales qu’il n’a été arrêté par la rareté des romans provençaux. Comme il a retrouvé, avec l’épopée des méridionaux, un premier âge de leur génie, de même, j’aime à le croire, il aurait pensé à en étudier un troisième âge, consacré à un certain développement dramatique. S’il avait pris ainsi à la fin de la poésie provençale cet intérêt de curiosité et d’érudition qui l’a porté à en renouveler les commencemens, il aurait bien fallu qu’il donnât à l’époque intermédiaire des troubadours la considération qu’elle mérite. Il eût fait de cette manière une œuvre complète, et personne plus que lui n’était capable de dire, avec une hardiesse ingénieuse et mesurée, le dernier mot d’une science qu’il a véritablement inaugurée. Né pour explorer les origines, il a été trop frappé du premier résultat qu’il obtenait de leur étude ; il s’y est trop complu, et a perdu la meilleure occasion de montrer toute leur importance, en négligeant de faire voir quelle lumière elles répandaient sur toute la série des monumens postérieurs. Quoique sa vie ait été pleine, laborieuse et modeste, il n’a pas vécu assez pour compléter, par l’examen des matériaux qui se produisent maintenant de toutes parts, les idées même sur lesquelles il avait porté tout l’effort de sa pensée. Il n’a pas connu sous toutes ses faces et dans tous ses accidens cette question de l’épopée provençale qu’il avait si heureusement posée, ou, lorsqu’il l’a entrevue tout entière, il n’a plus eu le temps de la traiter de nouveau. Cherchant toujours la solution de ce problème dont il ne tenait pas toutes les données, il n’a apporté qu’une attention distraite au jugement des troubadours, dont il avait toutes les pièces réunies dans ses mains, et il a refusé d’accorder même un regard au problème intéressant de la création du théâtre moderne, dont les sources étaient ouvertes devant lui.

Défenseur passionné des titres poétiques de la France méridionale et de ses droits à la reconnaissance des nations civilisées, M. Fauriel a ainsi épuisé, dans une discussion trop étroite, les grandes richesses qu’il semblait avoir amassées pour tracer d’une main ferme cette histoire progressive de la poésie provençale, dont nous nous sommes efforcé de trouver le plan véritable, et de signaler quelques documens peu consultés. S’appesantissant trop sur le point où il avait fait porter toute la charge de son érudition, il ne s’est point borné à constater l’origine méridionale de la chevalerie et des romans qui la peignent ; il a presque nié, contre l’aveu formellement exprimé dans la grammaire de Raymond Vidal, que l’épopée se soit plus largement développée dans le nord que dans le midi de la France. N’eût-il pas mieux plaidé la cause de la Provence en faisant voir jusqu’à quel point de grace, de force, de perfection en quelque sorte anticipée, la langue française s’était élevée, durant le grand siècle de saint Louis, par ses belles versions des épopées provençales ? N’eût-il pas ajouté des traits nécessaires au tableau de la poésie méridionale, s’il eût pris le temps d’en montrer les imitateurs donnant, en Italie, les formes suprêmes de l’art aux chansons de ses troubadours, en Espagne, une suite illustre à ses drames perdus ? N’eût-il pas offert un spectacle complet et bien digne de piquer son ambition, s’il eût peint ainsi les trois peuples qui passent pour avoir marqué leur génie original dans les trois grands genres de la poésie moderne, les Français dans le roman chevaleresque, les Italiens dans la poésie lyrique, les Espagnols au théâtre, recevant l’inspiration première et le germe fécond de ces Provençaux qui, après avoir tout possédé, tout inventé, tout donné à leurs voisins plus tardifs et plus heureux, achèvent de perdre, sous nos yeux, jusqu’à leur langue, jusqu’à leur nom au sein d’une nation rattachée par eux à la civilisation antique ? C’est là, en effet, nous le croyons, tout ce que devrait présenter une histoire parfaite de la poésie provençale. Pour juger jusqu’à quel point M. Fauriel aurait pu approcher du but, peut-être conviendrait-il d’attendre la lecture de ses cours sur la langue italienne et sur la poésie espagnole ; mais si, même avec ces complémens nécessaires, il n’avait point encore rempli toutes les conditions que nous avons indiquées, il faudrait s’en prendre beaucoup moins à son esprit, qui joignait l’étendue à la pénétration et la force à la prudence, qu’à l’enseignement lui-même, qui se plaît aux problèmes successivement posés, séparément résolus, et qui ne laisse pas toujours assez de calme et de suite aux graves expositions de l’histoire. Pour peu qu’on ait eu l’occasion de connaître les limites que la parole donne à la pensée, on ne peut qu’admirer un professeur dont les leçons, imprimées après lui, sans qu’il ait pu apporter une correction ou ajouter une note à des opinions souvent modifiées par l’impression de l’auditoire, forment encore la base solide d’une science nouvelle. Aussi ne finirai-je point sans m’excuser d’avoir fait de si longues réserves au sujet d’un livre que sa méthode suffirait pour recommander comme un modèle excellent, alors même que les résultats qu’il contient ne seraient pas justement comptés parmi les nouveautés les plus piquantes et les plus incontestables de la critique moderne.


H. FORTOUL.

  1. Trois vol. in-8°, chez Labitte, passage des Panoramas.
  2. Les derniers éditeurs de l’Histoire de la poésie anglaise de Warton, en remaniant ce livre consacré presque tout entier au XVe siècle, ont à peine su y mentionner les troubadours. — M. E. de Ochoa, dans son catalogue des manuscrits espagnols, a encore désigné, d’après les anciennes indications, sous le nom de poème catalan, la légende épique de Santa Enimia, que M. Raynouard avait déjà signalée comme un des monumens les plus curieux de la poésie provençale, et que doit publier prochainement M. Vaissade, l’un des conservateurs de la bibliothèque de l’Arsenal. — M.J. Galvani, l’un des bibliothécaires du duc de Modène, a fait paraître en 1829 Osservazioni sulla poësia de’ trovatori, ouvrage qui, bien que cité par M. Fauriel, n’est qu’un pâle abrégé des travaux de M. Raynouard.
  3. Publiée à Avignon, 1704.
  4. M. de Roisin,vient d’en donner la traduction en y joignant des extraits d’un autre ouvrage, composé en 1829 par le même auteur, sur la vie et les œuvres des troubadours.
  5. Le Vite de’ piu celebri poeti provenzali tradotte dal francese, ornate di copiose annotazioni e accresciute di moltissimi poeti ; 2e édit. Rome, 1722
  6. La Crusca provenzale, ovvero le voci, frasi, e maniere di dire che la gentilissima, e celebre lingua toscana, ha preso dalla provenzale, etc. ; Rome, 1724.
  7.  Kyôt ist ein Provencâl…
    Swaz er en francoys da von gesprach.
    (Parcival de Wolfram d’Eschenbach, édit. de Lachman.)