Littératures étrangères - Une grande dame anglaise à Berlin 1914-1918

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Littératures étrangères - Une grande dame anglaise à Berlin 1914-1918
Revue des Deux Mondes6e période, tome 59 (p. 187-200).
Littératures étrangères – Une grande dame anglaise à Berlin 1914-1918


AN ENGLISH WIFE IN BERLIN, par la princesse EVELYN BLÜCHER [1]


Le journal de la princesse Blücher fait en ce moment les délices de la société anglaise. Ce livre, plus que n’importe quel autre d’un écrivain professionnel, est un événement mondain qui fait depuis un grand mois le sujet de toutes les conversations. Il s’en est enlevé trois éditions en quelques jours. Il faut avouer qu’avec son charme et son absence de prétention, où l’on retrouve à chaque ligne la gracieuse séduction d’un clair esprit de femme, ce livre nous donne sur la guerre une note piquante qui manque aux aigres mémoires et aux plaidoyers bilieux des généraux vaincus. Il va sans dire qu’il ne contient sur les événements du conflit mondial aucune révélation importante, mais bien plutôt ce qu’on peut attendre de la conversation d’une femme intelligente, — de menus faits, des impressions, des anecdotes, des tableaux, ces mille choses impalpables qui échappent aux historiens et de quoi est faite pourtant la couleur de l’histoire. Ajoutez que l’auteur, appartenant au plus grand monde d’Angleterre et d’Allemagne, était placé pour bien voir, et pourvoir justement, sans trop de partis-pris, tout un côté des choses qui ne nous est encore qu’imparfaitement connu. Que de fois, pendant la guerre, n’aurions-nous pas payé bien cher pour jeter un coup d’œil par-dessus les tranchées et pour savoir ce qui se passait de l’autre côté de la barricade§ Sur ce sujet si important nous n’avions la plupart du temps que les témoignages les plus suspects, ou bien nous en étions réduits à interroger patiemment et à lire entre les lignes, comme l’a fait ici même M. André Hallays, les informations de la presse allemande. Le livre de la princesse Blücher complète rétrospectivement et corrige certaines de nos opinions. Il est peu vraisemblable que nous ayons jamais en ce genre un document plus véridique ou plus intéressant. Enfin, la Princesse elle-même, pendant ces quatre années, se trouvait, par la force des choses, dans une situation singulière, dans une position de captive ou d’otage qui ajoute à son aventure un attrait de roman.

En effet, de toutes les personnes qui, dans la matinée du mercredi 5 août 1914, quittèrent Londres à la suite de l’ambassadeur allemand, le prince Lichnowsky, aucune ne laissait plus de regrets dans toute la société anglaise et aucune n’y laissait elle-même plus de son cœur qu’Evelyn Stapleton-Bretherton, alors comtesse Blücher. Mariée en 1907 à l’arrière-petit-fils du fameux « maréchal Vorwaerts, » qui vint donner si à propos un coup de main à Wellington sur le champ de bataille de Waterloo, celle qui portait ce nom historique occupait un rang de choix parmi les élégances les plus aristocratiques. Depuis son mariage, elle n’avait cessé de vivre en Angleterre. Et ce mariage même avec le descendant de l’ancien compagnon d’armes du « Duc de fer » n’avait fait que cimenter par un nouveau lien une alliance séculaire. Le jeune comte était d’ailleurs un de ces grands seigneurs allemands si nombreux avant la guerre qui n’imaginaient rien de plus beau (comme le montrait son mariage) que le caractère anglais, ne pouvaient vivre que la vie anglaise, ne lisaient que les romans et les poèmes de Kipling, ne manquaient pas un bal ou un gala de la season, et tiraient en automne le grouse en Ecosse et en hiver le buffle et le lion au Cap. Quant au prince, beau-père de la jeune comtesse, il avait beau être brouillé avec le comte son fils, sans doute à cause de son mariage avec une catholique, il n’en était pas moins connu en Angleterre où, boudant l’Empereur et la maison de Saxe, il vivait de préférence à Berlin et dans son magnifique domaine de Krieblowitz en Silésie ; il louait au gouvernement britannique la petite île de Herm, où cet original s’était rendu célèbre par sa manie d’élever des kangourous.

Ce fut donc un coup de théâtre quand, la guerre éclatant soudain entre l’Angleterre et l’Allemagne, la comtesse Blücher dut faire à l’opinion et à la politique le sacrifice de suivre son mari à Berlin Là, cette inconsolable fille, séparée brusquement de ses affections les plus chères, faute de pouvoir correspondre régulièrement avec sa mère, se mit à écrire au jour le jour à son intention le récit de tous les événements et de toutes les nouvelles qui allaient passer à sa portée pendant les quatre ans de son exil, depuis son départ de Londres jusqu’à la révolution de novembre 1918. Ce sont ces notes tout intimes, jetées chaque soir sur le papier comme des confidences, dans l’abattement, dans la tristesse ou dans l’indignation, qu’elle s’est décidée à publier, à peine de retour dans son pays, comme une lettre ouverte aux amis qu’elle avait quittés. On s’explique l’accueil qu’on a fait à ce journal comme le plaisir de revoir, après une longue séparation, une personne si brillante de la société : c’est une joie de la retrouver, et de la retrouver si pareille à elle-même. Je gage en effet que, dans ce livre, ce qui charme davantage le public anglais, ce ne sont pas les renseignements qu’il nous donne sur l’état d’esprit des Allemands pendant la guerre, ni sur la crise des vivres, ni même sur les étapes de la révolution, mais c’est bien plutôt le spectacle, toujours si dramatique, et qui forme le sujet de tant de romans anglais : celui d’une âme anglaise inflexible et qui, dans les conditions les plus hostiles ou les plus dangereuses, n’abandonne rien d’elle-même et reste anglaise de pied en cap. Souvent, voyant à l’étranger un de ces beaux Anglais solides et puissants, je me suis souvenu de ces petits soldats de bois de mon enfance, qui se tenaient debout sur une planchette, et j’admirais cette faculté qu’ils ont de transporter leur île à la semelle de leurs bottes. C’est une de leurs forces, presque une de leurs vertus : leurs habitudes, leur thé de cinq heures, leurs bains, leurs gâteaux secs, leur tennis et leur golf sont devenus autant d’institutions qui ont presque la valeur d’une politique et servent à faire régner la vie anglaise sur la surface de la terre. On pouvait pourtant se demander si ce cadre résisterait à la guerre et si dans un milieu nouveau, totalement sevrée de tout lien avec son pays, l’âme impressionnable d’une jeune femme ne se laisserait pas convertir aux manières de voir de sa nouvelle patrie. Mais là-dessus les lecteurs anglais ont dû être bientôt rassurés : pas une ligne de ce journal qui ne leur prouve que dans son exil la pensée de la jeune comtesse ne cesse pas un moment d’être d’accord avec la leur. Pas une seconde, Evelyn Blücher ne cesse d’être en tout une grande dame anglaise. Elle se réjouit ou elle s’indigne des mêmes choses : le torpillage du Lusitania, l’assassinat de miss Cavell, les raids de Zeppelins sur Londres lui procurent exactement les réactions anglaises. Comme une vraie Anglaise, elle souffre des premiers revers de l’armée britannique, se dilate aux nouvelles de la Somme et des Flandres ; elle se laisse même dire sans trop d’étonnement que ce sont les Anglais qui ont gagné la bataille de la Marne. Mais au fond, la guerre sur terre ne l’intéresse qu’à moitié. Ce n’est pas là le métier de l’Angleterre. Cette fille d’Albion est la sœur de la mouette ou du cygne ; elle a tout son cœur sur les eaux. Quelle déception pour elle que la bataille du Jutland ! Mais quel triomphe, le jour où le coup de Zeebrugge vient rafraîchir la gloire de la marine britannique ! J’imagine que le lecteur anglais éprouve un bonheur infini à tous ces témoignages de fidélité anglaise, ou quand il lit des traits comme celui de l’Anglais blessé, couvert de boue, que l’on ramasse dans un fossé, et dont le premier mot, en revenant à lui, est : « J’aurais bien envie de prendre un bain, » — ou de cet autre, fait prisonnier dans la grande offensive de 1918, et à qui les Allemands demandent son opinion sur la paix : « Oh ! je compte bien encore deux ans pour que vous soyez vraiment battus. » Ces mots sont en train de faire le tour du monde comme des exemples charmants du caractère anglais et de la légendaire ténacité anglaise. Et la princesse qui s’en délecte est bien une héroïne anglaise. Conserver ces opinions, cette sensibilité britanniques, les professer en plein Berlin, quand on est femme d’un prince allemand, c’est ce que l’écrivain appelle spirituellement « ma petite guerre à moi, » et c’est ce que le public a le droit de regarder comme une jolie victoire anglaise.

Il y a même là un problème qui aurait bien de quoi tenter un romancier : à savoir, dans ces cas de mariages cosmopolites (on pourrait dire encore « inter-religieux »), lequel l’emporte le plus souvent, du mari ou de la femme, et lequel, chez celle-ci, est l’amour le plus fort, de l’amour conjugal ou de l’esprit de famille. Nul doute que la princesse Blücher ne soit fort tendrement attachée à son mari ; elle ne se cache pas d’être très fière de lui. Et elle est trop Anglaise pour ne pas tâcher d’être loyale et de voir honnêtement les « deux côtés de la question. » On verra tout à l’heure qu’elle se pique de rendre justice aux Allemands et ne leur ménage pas les témoignages d’estime (surtout quand elle les sent battus). En fait, elle aime beaucoup le pays de son mari, et l’Allemagne après tout lui parait le séjour le plus heureux du monde et le plus habitable pour une personne de son rang, quand on n’a pas le bonheur de vivre en Angleterre. Pourtant, elle a beau faire, le pays paternel, le pays de sa race, de sa mère et de ses frères, est le seul qui existe réellement pour elle ; elle a beau chérir son époux, admirer l’abnégation et le dévouement du peuple, jouir profondément de la sauvage poésie de ses terres de Krieblowitz : tout ce qu’une âme anglaise attache d’inexprimable à cette idée du home, aux images du pays et du foyer natal, tout cela est Angleterre, Angleterre, Angleterre. Il n’y a pour elle qu’une famille. C’est ce qui explique sa sympathie pour la charmante et malheureuse impératrice Zita. Comme elle l’entendait dire un jour, à propos de cette princesse, à un officier allemand : « C’est connu : celles qui ont des frères de l’autre côté, sont toujours pour ce côté-là. C’est dans le sang. » Il resterait pourtant à savoir si la princesse Blücher eût senti tout à fait de même, si elle avait eu des fils, ou si seulement elle avait eu à trembler pour son mari ; mais ce prince prussien, chose curieuse ! n’avait jamais fait de service militaire et se contentait d’un modeste emploi de la Croix-Rouge. Que fût-il arrivé si le Ciel l’eût doué d’un génie moins pacifique ? Sa femme eût souffert davantage. Mais la seule épreuve décisive est celle des enfants, et cette épreuve lui fut épargnée. Quoi qu’il en soit, il est remarquable qu’elle ait pu presque librement confesser pendant quatre années, au vu de tout son monde, les opinions qu’on vient de dire, sans être pour cela autrement inquiétée. Ce serait une preuve bien inattendue de la tolérance allemande, si l’on ne connaissait aussi l’extatique anéantissement allemand devant un titre. La princesse fut dénoncée, il va sans dire, comme tout le monde, et fut même une fois citée à la Kommandantur pour répondre de deux phrases assez insignifiantes d’une lettre ouverte par la censure. On ne peut dire vraiment que ce soit le martyre Elle eut à souffrir davantage de la rage anti-anglaise, et du furor teutonicus qui fit faire à l’Allemagne tant de sottises. Ce qui la blessait souverainement dans son tact de grande dame, c’étaient certaines « gaffes » de ses candides compatriotes, dont l’une apparaissait un soir outrageusement décolletée, en disant : « Oh ! ce n’est qu’une toilette pour la prise d’Anvers. Attendez celle que je réserve pour la défaite de l’Angleterre ! » Ah ! si les regards pouvaient tuer, la princesse Blücher aurait un meurtre sur la conscience. Elle eut d’ailleurs bientôt la satisfaction de voir la phobie américaine remplacer le Gott strafe England, et l’Allemagne de jour en jour concevoir plus de considération pour l’ « ennemi, » à mesure qu’elle encaissait les coups. L’Angleterre finissait par devenir presque populaire. Pour cet hommage, l’auteur pardonne tout à l’Allemagne, sans se rendre bien compte qu’il n’y a là autre chose qu’une preuve assez plate du culte allemand pour la force. Mais, à tout prendre, on ne peut s’empêcher de trouver que son patriotisme n’a pas eu trop à se plaindre. Ces Allemands se montrent, pour elle, assez bons diables. Quand la police se permet de l’espionner, elle ne manque pas de l’avertir de la liberté grande Pour ce qui est du prince, il se conduit en parfait galant homme, avec une correction chevaleresque de gentleman, prenant toujours le parti de sa femme, épousant ses idées et la protégeant de son nom, au point que l’on s’inquiète en haut lieu de la « maladie anglaise » et du « dangereux empire que les femmes de ce pays exercent sur leurs maris. » « Ce n’est pas très flatteur pour les femmes allemandes, » ajoute la princesse. Mais son livre nous montre que le ménage Blücher n’était pas seul atteint ; c’est presque toute l’Allemagne, à commencer par l’Empereur, qui subissait la contagion de la « maladie anglaise. »

Il y avait là, en effet, en pleine capitale allemande, toute une colonie de ces ménages cosmopolites, une brillante volière de ces « oiseaux de passage, » huppés des plus beaux noms de l’Empire, et dont le rendez-vous ordinaire était l’hôtel de l’Esplanade. Là vivaient, entre autres couples princiers, le ménage Munster, le ménage Pless, le ménage Roeder, dont les femmes étaient toutes d’origine britannique ; une foule d’Américaines, comme la princesse Bragance, la princesse Isenburg, la comtesse Gœtzen, la duchesse de Croy, la baronne Barchfeld, épouse morganatique du prince Max de Hesse ; la princesse Biron, qui était une Française, et plusieurs autres dames d’origine russe ou polonaise. Ce petit cercle, tenant à toutes les aristocraties, ayant des relations dans les hautes sphères de l’Etat, n’était guère occupé que de surprendre et d’interpréter les nouvelles. C’était ce qui s’appelle un milieu de gens bien informés : en d’autres termes, un véritable foyer de défaitisme. On y apprit de très bonne heure la bataille de la Marne.

Dès lors, les clairvoyants virent la partie perdue. Bismarck eût arrêté les frais et trouvé la manière de contenter tout le monde. De même en mars 1918, dès les premières heures de l’offensive de Ludendorff, les initiés comprirent que c’était une affaire manquée. Dans ce milieu plein de résonances et relié à tous les mondes par d’invisibles fils, aucune information ne demeure longtemps secrète. Des militaires vont et viennent, apparaissent entre deux batailles : ou bien, en temps de crise, les attachés américains servent de baromètre. Dès le printemps de 1918, la princesse est au fait des négociations viennoises et du voyage des princes de Parme. Elle note même, dès l’automne de 1914, que Krupp construit un canon monstre pouvant tirer de Calais à Douvres. Ce sont les fameuses Berthas qui tirèrent sur Paris.

Sans doute, il ne faudrait pas prendre ce petit lot de désabusés pour un miroir fidèle de l’opinion allemande. La princesse Blücher nous montre pourtant dans cette opinion de curieuses divergences, elle trahit plus d’un secret que l’Entente aurait, sur le moment, acheté au poids de l’or. Elle voyait ce qui se passait derrière la coulisse. Il y eut dans le « front moral » de l’Allemagne des divisions assez graves, dont nous n’avons peut-être pas su nous servir à temps. Les lézardes dans la façade apparurent beaucoup plus tôt qu’on n’en a eu le soupçon, et que la plupart des Allemands n’en eurent conscience eux-mêmes. On assiste à la lutte entre les militaires et les diplomates, entre les Affaires étrangères et l’Etat-major général, entre les modérés, les conciliants et les énergumènes qui ne voient de salut que par la violence et la terreur. On assiste aux tiraillements et aux péripéties de la discussion sur la guerre sous-marine, aux altercations de Ludendorff et de Kühlmann avant la suprême offensive. Et toujours ce sont les insensés qui l’emportent, Ludendorff et Tirpitz, les mauvais génies de l’Allemagne Ces fous ne sont eux-mêmes que les instruments d’une poignée d’hommes d’affaires et de métallurgistes. Et cette bande sinistre précipite en quelques mois l’Empire dans l’abîme.

Quant au peuple, il est inutile d’ajouter que jusqu’à la dernière minute il ne se douta de rien. Ses premières victoires l’avaient rempli d’une sorte de stupeur et comme enivré de sa force : cet état d’hypnotisme dura près de quatre ans. Les fautes les plus éclatantes ne lui ouvraient pas les yeux. En septembre 1918, Hindenburg déclarait encore la situation excellente, et défendait burlesquement de penser le contraire. A la vérité, depuis longtemps, le pays commençait à se lasser de la guerre. La disette se faisait cruelle. Les paysans s’en tirent encore, mais la vie dans les villes devient intenable. On ne rencontre plus dans les rues que des figures hâves, hantées par l’obsédant problème de dîner. Ah ! cette question du beurre, des farineux, des graisses ! Et cet insoluble problème se complique encore de l’infinie complication de la bureaucratie et de la paperasserie allemandes. Nous l’a-t-on vanté, ce fameux « génie de l’organisation ! » En fait, il n’a su organiser que le gâchis. Les bévues de l’administration ! L’excès de réglementation qui dépasse tous les caprices de l’incohérence ! Tantôt, pour combattre l’accaparement et assurer l’équitable répartition des stocks, l’Etat rafle tous les produits, achète des montagnes de beurre, qui se gâte et qu’on cède à perte aux fabriques de savon. L’année suivante, on s’aperçoit que le pain va manquer : pour prévenir les désordres, on décide de compenser la ration de pain par celle de viande ; on décrète d’abattre toutes les vaches laitières. On était en juillet. Résultat : huit jours de bombance et d’effroyable gaspillage ; après quoi, pas plus de pain que devant, et plus de viande ni de lait… Après deux ans de ce régime, ce fut pour le ménage Blücher une bénédiction de la Providence, quand le ciel permit que le vieux prince se cassât la tête d’une chute de cheval dans son domaine de Krieblowitz ; enfin le jeune ménage peut manger à sa faim ! Le prince prend son fusil et abat quelques pièces pour le déjeuner ; s’il a de la chance, on troque un faisan ou une couple de perdrix contre une douzaine d’œufs ou une livre de beurre. Ou bien, on a la ressource de tuer un cochon ; mais quelle affaire ! « Toute la Silésie qui hume la chair fraîche avec des yeux goulus, et le spectre d’Hindenburg qui réclame là-bas « la part du travailleur, » cependant qu’un système du brimades et de privation de cartes vous fait expier longtemps les quelques bons morceaux qu’on a pu attraper. » Et cette ressource elle-même s’épuise, si bien qu’un jour le jeune prince se voit réduit à prendre le parti héroïque de sacrifier les kangourous….

Au milieu de cette misère croissante, le peuple témoigne longtemps de la même résignation et de la même passivité. Quelquefois la princesse éclate : « Si on leur disait de manger du foin, ils le feraient ! » Malgré tout, bien lentement, la lassitude gagne. Le découragement, la dépression augmentent. Il faut suivre dans le journal de l’auteur les étapes de ce long chemin du désenchantement. C’est peut-être la partie supérieure de son livre : on assiste aux progrès de la révolution. Ce sont d’abord de simples bagarres, des cortèges d’affamés qui demandent du pain. La paix devient une idée fixe. A la fin de 1916, la démoralisation est déjà générale. L’armée murmure ; on surprend des propos menaçants contre les officiers. L’inquiétude, d’abord encore sourde et à peine perceptible, prend des proportions alarmantes. Les gens parlent à voix basse de l’abdication de l’Empereur. On entend des permissionnaires dire dans les tramways : « Patience ! Bientôt, ce sera notre tour. » La brusque chute du tsar, suivie de celle du roi de Grèce, est le prodrome des écroulements de trônes. Entre la face obscure de la nouvelle Russie et la menace de l’Amérique follement provoquée, l’Allemagne sent déferler le flot universel de la démocratie. Au milieu de ce désarroi, de ces craquements de débâcle de l’année 19I7, Berlin, au bord du gouffre, est pris d’une folie de plaisir : la vague de vertige et d’oubli, la fièvre de dissipation qui prélude aux grandes catastrophes, fait tanguer l’Allemagne a ses flonflons de danse macabre. Le vieux prince Ernst Gunther dit en petit comité : « L’Allemagne s’en va au diable ! » L’empereur Charles essaie de la paix séparée ; chacun fuit le bateau en détresse, le grand vaisseau de la Germania qui sombre. On se chuchote le mot du roi de Bulgarie, qui fait sa cure à Mannheim : « L’année prochaine, mon cher, je reviendrai ici en simple bourgeois ; j’ai trop vécu. » Ou celui du kronprinz : « Moi, à mon âge, je m’en tirerai toujours ; mais le vieux ? » Depuis la paix de Brest, le drapeau rouge flotte aux Tilleuls sur l’ambassade de Russie. Et alors, brusquement, le drame se précipite ; le nuage pesant, l’effroyable épaisseur d’illusions et de mensonges, de complicités et de silence, se dissipé en quelques éclairs et l’Allemagne découvre sa véritable situation. Je ne vais pas rappeler ce que tout le monde connaît : la demande d’armistice, la panique de Ludendorff et sa culbute lamentable, l’affolement de Berlin, les hésitations de l’Empereur, sa fuite et les événements qui suivirent. Sur chacune de ces journées de la Révolution, la princesse nous a laissé une suite d’instantanés dont le déroulement rapide, capricieux et haletant, nous fait assister, semble-t-il, au spectacle de la réalité. Derrière sa fenêtre blindée du vieux palais Blücher, sur le Pariser-Platz, devant la porte de Brandebourg, faite pour que l’ombre du « maréchal Vorwaerts » présidât à perpétuité aux retours triomphants des troupes, sous le quadrige de bronze ailé que conduit la Victoire, son arrière-petite bru put voir toute une journée le défilé de la populace célébrant comme une fête la chute de l’Empire, et entendre plus morte que vive toute la nuit suivante les mitrailleuses faire rage entre les insurgés et le parti de l’ordre. Avec quel soulagement on reçut à Berlin la dépêche de Clemenceau, signifiant que les vainqueurs ne feraient pas la paix avec le bolchévisme ! Ce dimanche 10 novembre, « tout Berlin » se disposait à recevoir les Alliés comme des libérateurs !

Et la princesse, avec son talent ordinaire, ne manque pas de nous faire encore quelques tableaux saisissants des semaines tragiques : c’est Liebknecht haranguant la foule du haut de ce même balcon doré du Schloss impérial, où l’Empereur quatre ans plus tôt promettait à ses troupes qu’elles reviendraient à Berlin avant les feuilles d’automne ; ce sont les bureaux de la Wilhelmstrasse envahis de « camarades, » sous le contrôle desquels les fonctionnaires impériaux, et parmi eux le propre neveu de la princesse, continuent le travail du Reich : c’est le spartakiste Eichorn, l’Empereur rouge de Berlin, gardé dans son repaire par un splendide marin, ancien garde de Guillaume II sur le Hohenzollern, et qui, avec le flegme du vrai prétorien, continue son métier de veiller sur le « pouvoir. »

Je voudrais, dans ce flot des dernières images, en retenir quelques-unes particulièrement émouvantes : c’est, dans le grand désastre, l’exode désordonné des petites monarchies, l’évasion affolée de la maison de Saxe, l’émoi des maîtres de cérémonie, le roi invité à quitter son palais dans une auto à drapeau rouge et refusant avec une dignité comique cette offre « sans précédent dans l’histoire des rois de Saxe, » le dévouement d’un serviteur, les diamants de la couronne sauvés dans une brouette par un courtisan fidèle. Et c’est le tourbillon de ces pauvres Altesses inaccoutumées à la vie, jetées à la rue sans toit, sans argent, sans habits, sans « cartes » et sans état-civil, la pauvre vieille princesse boiteuse Johann Georg courant à travers champs, n’emportant dans un petit sac qu’une brosse à dents et un mouchoir. C’est un thé de fortune, un pique-nique d’exilés, dans la chambre des Blücher, où l’un apporte un quart de beurre, l’autre des gâteaux secs, comme dans un noël de pauvres. Et tout cela est si romanesque, qu’on a l’impression de vivre subitement « dans un conte à la Walter Scott, où des Altesses en fuite, des partisans dévoués, de belles dames en détresse, des cachettes à trésors et les sanglantes horreurs de la Révolution forment un drame agité sur l’horizon farouche des monts de la Silésie, avec le noir secret de leurs bois pleins de rendez-vous de chasse, servant de gite précaire à plus d’un prince traqué… »

Il y a surtout une vision qui attire, passant et repassant dans le fond de la scène : celle de l’Empereur, du souverain déchu, trompeur et trompé, envié et haï comme un maître du monde, auteur responsable de toutes les catastrophes, — en réalité si impuissant, incapable en bien et en mal, avec toutes ses velléités de conduire la civilisation.

Je ne prétends pas trancher cette énigme, dont la princesse elle-même ne donne pas le mot. Triste fantôme, en vérité, que ce personnage inutile, ne jouant aucun rôle dans la guerre, qui parait encombrant partout, et qu’on expédie comme une malle de Varsovie à Verdun et de Flandre en Russie, pour s’en débarrasser. Il ne sait jamais rien des intentions de ses généraux. Au G. Q. G. on le met à la porte chaque fois qu’il s’agit de quelque chose de sérieux. Falkenhayn le chambre et l’empêche de parler à qui que ce soit hors de sa présence. Ludendorff lui truque ses rapports. Ses courtisans s’arrangent pour escamoter les journaux. Tous les moyens sont bons pour lui cacher la vérité. Solitude des grands ! Dans ce désert de la cour, il est réduit à prendre pour confident, qui ? un valet de comédie, un vil dentiste américain. Il a des idées modérées et il cède toujours à la pression des violents. Il est obligé de dissimuler ses véritables sympathies. On croit qu’il est le maître, et il n’est que le jouet du peuple. Ce sont les masses elles-mêmes qui poussent à la guerre. Il est vrai que le malheureux a fait le geste qui les déclenche ; il a eu le mouvement funeste qui déchaîne les éléments. Les éléments l’emportent et le roulent. Il s’éveille du songe et du délire au bord du gouffre.

Ainsi la princesse Blücher flotte entre des sentiments divers. Son cœur et sa raison se combattent. On ne peut exiger d’une femme une justice bien exacte, et les contradictions elles-mêmes de ses impressions font le charme naturel et émouvant de son récit. Tantôt elle accuse l’Empereur et tantôt elle l’absout ; la lâcheté des « lâcheurs » révolte sa loyauté d’Anglaise. Elle est presque portée à plaindre le misérable, comme elle se sent prise de pitié et d’admiration pour les misères et la patience sans bornes de ce peuple égaré par une bande de « surhommes » et de mégalomanes. Ce n’est pas ici le lieu de trancher ce procès. Mais on voit bien qu’un tel jugement n’est peut-être pas une simple affaire de sentiment. Sans doute, la princesse sent en créature généreuse, quand elle montre sa reconnaissance pour son pays d’adoption, pour ce peuple sombre et têtu dont elle a vu les sacrifices inouïs et inutiles. Comme elle se rappelle son orgueil de jeune femme, lorsque l’Empereur, dans un bal, lui fit demander d’être la marraine du Blücher ! II ajouta en souriant : « Je pense que je vais vous brouiller avec toute votre famille, si vous vous mettez à baptiser mes cuirassés ! » Il avait des manières irrésistibles. Et puis, quatre mois plus tard, les fêtes du baptême à Kiel, le prince et la princesse Henri de Prusse, von der Goltz, le premier speech en allemand, le Champagne qui saute, et le bateau qui s’élance gracieusement sur la rade. Et, après la cérémonie, le déjeuner au château, chez la princesse Henri, qui était une princesse anglaise, et tous les souvenirs enchantés de Windsor et de la bonne reine Victoria. Angleterre, Angleterre, ô charmante Angleterre !

Et maintenant, un autre tableau : un « Salut » du soir à Sainte-Hedwige, la « Madeleine » de Berlin ; l’autel, buisson ardent de cierges et de fleurs, le Saint-Sacrement dans l’ostensoir, les prêtres et leurs acolytes, l’encens et les fidèles confondant leurs prières et leurs parfums ; la comtesse Henckel et ses filles en costume d’infirmières ; la princesse Lôwenstein et la comtesse Larisch entourées de leurs jeunes enfants ; des bonnes sœurs, des soldats blessés, des têtes enveloppées de linge et des bras en écharpe… Au fond de la chapelle, « mon mari en tenue de chevalier de Malte, avec le brassard de la Croix-Rouge, et le prince Lôwenstein en tenue de campagne d’officier bavarois, tous deux appuyés sur leurs sabres, les yeux cloués au tabernacle. Et toute cette foule pieuse, dans un oubli total du monde extérieur, épanche tendrement son cœur aux pieds du Créateur, dans un cantique profond à la Vierge Marie. Et je me demande à moi-même : « Est-ce que tu hais ces gens-là autant que tu le « crois ? Ne vois-tu en eux que du mal ? Est-ce qu’ils ne souffrent pas aussi, et ne vois-tu pas leurs foyers en deuil et « tout ce qu’ils endurent aussi bien que les liens ? » Et ma rancune s’apaise, et je me mets à faire une prière pour ces êtres malheureux comme moi, et peut-être plus que moi. »

Le passage est touchant et fait honneur au cœur de celle qui l’a écrit. Peut-être est-ce le destin des créatures de sa sorte de se jeter parfois, comme les Sabines de la légende, échevelées et éperdues, entre leurs frères et leurs maris. Mais peut-être aussi le monde un peu exceptionnel où vivent de telles personnes, s’il leur permet de voir certaines choses, leur en cache d’autres plus importantes. Panser les blessures de la guerre est la lâche de la paix, mais n’y a-t-il à guérir que des blessures allemandes ? Nous en connaissons de plus cruelles et de moins méritées. On peut avoir le malheur d’épouser un prince allemand, mais ce malheur d’élite n’est pas une raison qui compte devant tant d’infortunes plus communes et plus simples. Tout le monde n’a pas l’honneur d’être la marraine du Blücher et de posséder en Silésie des chasses seigneuriales. Que ces avantages se paient de quelques inconvénients, qu’est-ce que cette insignifiante et aristocratique misère et que ce chagrin privilégié, au prix de ces millions de deuils d’étoffe bourgeoise ou paysanne, qui pleurent des fils et des maris et qui sanglotent d’humbles sanglots sur les tombes de nos provinces dévastées ?

Ce n’est pas tout. La princesse Blücher écrit comme si l’Angleterre était entrée dans la guerre sans motif personnel par pur désintéressement et dévouement pour un autre pays. Elle assure que, la guerre finie, il n’y a plus de raison de haine, et que, pendant la guerre elle-même, nombreux était en Allemagne le parti de la paix et de la conciliation. L’Empereur ne demandait pas mieux que de marcher avec l’Angleterre. « Ah ! je n’aurais jamais cru cela de Georgie ! » s’écria-t-il naïvement quand la guerre éclata. En effet, cette admiration pour l’Angleterre était depuis vingt ans l’obsession de l’Allemagne. Faire de l’Allemagne une Angleterre, ce fut le rêve de Guillaume II, comme celui de Tirpitz, de Ballin, de tous les coloniaux, de tous les pangermanistes, de toute la noblesse d’argent, de tous les officiers de marine qui copiaient le chic britannique, de tous les élégants qui, comme le comte Gebhart Blücher, affectaient de ressembler à des aristocrates anglais. C’est cette concurrence qui devait rendre la guerre fatale. En changeant le destin de leur Allemagne continentale et agricole, en la jetant sur les eaux, dans les grandes aventures, dans les affaires et l’industrie, en construisant la flotte, les dreadnoughts et les sous-marins, ces anglomanes préparaient le choc inévitable où les deux grands impérialismes devaient se rencontrer. Le mariage de la princesse appartient à la lune de miel de cette histoire. Elle ne pouvait se terminer que par une tempête. La dame aux deux patries se flatte de connaître mieux que nous autres, pauvres gens, les « deux aspects des choses. » Le roi Edouard VII voyait plus simplement, quand il disait ce mot, dont une Anglaise devrait se souvenir : « Notre frontière est sur le Rhin. »


LOUIS GILLET.

  1. 1 vol. in-8°, Londres, Constable, 1920.