Lizzie Blakeston

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Le Temps (p. -36).


Le Temps — Paris
(Feuilleton publié du 3 au 8 mars 1908.)



Lizzie Blakeston




par Louis Hémon



LIZZIE BLAKESTON



Faith street donne dans Cambridge road, et Cambridge road aboutit à Mile-End road. Au n° 12 de Faith street, habitait la famille Blakeston. Le père et la mère étaient venus du Lancashire peu après leur mariage, et la nouvelle génération des Blakeston n’avait jamais connu comme horizon que les rangées de maisons sales et de boutiques douteuses qui s’étendent entre Mile-End et Bethnal-Green. À l’est, c’étaient Bromley et Bow ; à l’ouest, White-chapel, puis la Cité, et plus loin encore, entouré d’un nuage d’irréelle splendeur, le West-End, où une aristocratie légendaire vivait parmi les ors et les pourpres, dans la mollesse et les plaisirs.

Les jeunes Blakeston n’avaient sur l’existence de cette aristocratie lointaine que des données assez vagues, et ne s’en souciaient guère. Tout l’intérêt de la vie se concentrait pour eux dans la question sans cesse renaissante des comestibles, question dont les ressources cruellement irrégulières de la famille faisaient trop souvent un insoluble rébus. Quand les fonds étaient bas et le crédit épuisé, les repas se composaient uniformément de thé faible et de pain vaguement frotté de margarine ; encore les tranches étaient-elles parfois d’une minceur criminelle.

Ces contretemps affligeaient surtout Bunny, gros garçon mélancolique, dont les huit ans étaient hantés par des rêves d’abondante nourriture. Aux époques de famine, il promenait sa tristesse devant la boutique où l’on vend du poisson frit et des pommes de terre, ou devant celle encore où s’étalent, à côté des quartiers de viande, de massifs puddings au suif parsemés de raisins rares ; et l’odeur délicieuse de la graisse chaude augmentait son désespoir. Aux jours d’abondance, il mangeait avec une résolution sauvage, et même repu, il était sans gaieté, prévoyant les jeûnes à venir.

Sa sœur Lizzie était, comme il convient à son sexe, moins exclusivement préoccupée de ce genre de choses. Elle n’hésitait nullement, à l’occasion, à repousser par la violence les incursions tentées par son jeune frère sur sa part de victuailles ; mais quand les victuailles manquaient, elle affectait volontiers, et sans grand effort, une légèreté de cœur qui remplissait Bunny d’admiration. Il ne pouvait comprendre que sa sœur avait, pour la soutenir au milieu des privations et des déboires, son art, qui lui était un idéal et une consolation : Lizzie était danseuse.

Dans n’importe quel quartier populeux de Londres on peut voir, autour des Italiens et de leurs pianos mécaniques, de petites filles évoluer par paires, convaincues et solennelles, levant légèrement sur l’asphalte grasse des souliers éculés. Elles méprisent la polka enfantine et la valse langoureuse : leur danse est un curieux mélange de gigue, de pavane et de cake-walk ; mais la cadence est impeccable, la souplesse du genou et de la cheville révèle de longues années d’entraînement, et elles apportent à l’accomplissement du rite une gravité qui impose le respect.

Lizzie Blakeston était, à l’âge de douze ans, la meilleure danseuse de Faith street, de Cambridge road et peut-être de tout Mile-End, simplement. Qu’un orgue se fit entendre dans un rayon d’un quart de mille autour de sa demeure, et elle arrivait en courant, assujettissant d’une main sur sa tête un canotier délabré. Elle réparait rapidement le désordre de sa toilette tirait un bas, relevait une manche, repoussait dans le rang un faisceau de mèches rebelles, puis elle dansait, et les ballerines locales rentraient dans l’ombre.

Pas un piano mécanique dans Londres ne jouait un air sur lequel elle ne pût broder quelque pas ingénieux : Geneviève, Blue Bell, le Miserere du Trouvère ou la Marseillaise, tout servait indifféremment à son jeune génie. La grâce mièvre du menuet et l’excentrique audace du cake-walk se fondaient dans les évolutions de ses jambes minces revêtues de bas troués. L’harmonie exorbitante qui s’échappait à flots du piano mécanique s’emparait d’elle comme une main impérieuse, faisait monter vers le ciel en geste d’offrande ses minces souliers jaunes, rythmait le mouvement de ses bras balancés, la courbait et la relevait, enveloppait ses moindres gestes dans une irrésistible cadence, et saisie d’une glorieuse ivresse, Lizzie sautait, pirouettait et se trémoussait dans l’étau de la mesure, offrant au monde obscurci un sourire vague et des yeux hallucinés.

Puis c’était le silence. L’Italien reprenait sa place entre les brancards et s’éloignait ; il ne restait plus que quelques passants attardés, des gamins gouailleurs, Bunny, assis sur le trottoir, sortant périodiquement de poches invisibles des victuailles inattendues ; et Mile-End road par un soir d’hiver ; la chaussée gluante et sale, et les lumières clignotant dans le brouillard.


Les années passèrent ; mais les années ne comptent guère dans Faith street. Au dehors peut se déchaîner le tumulte des catastrophes ou des guerres ; les souverains ou les ministres peuvent lancer des proclamations, les banques crouler, les industriels faire fortune et les actrices épouser des pairs ; toutes ces choses ne pénètrent pas le cœur de Faith street. Loin dans l’ouest se déroulent les pompes des couronnements et des funérailles ; les candidats aux élections prochaines implorent au long d’affiches fulgurantes les votes du peuple souverain ; les vendeurs de journaux passent en courant dans Cambridge road, hurlant des nouvelles de défaites ; mais Faith street n’en a cure ; et quand la nuit tombe elle sort des maisons, et d’une porte à l’autre, commente d’une voix lamentable les thèmes éternels : la rareté du travail, la cherté du lard et l’iniquité des époux.

Ce n’est pas que les époux soient en réalité plus coupables là qu’ailleurs ; seulement ils sont généralement sans travail, — c’est une circonstance curieuse que tous les hommes sont sans travail dans Faith street, — et comme il n’y a rien chez eux qui les porte à la joie, ils s’en vont poursuivre leur idéal de la seule manière qui leur soit possible, à deux pence le verre, au-dessus d’un comptoir de bois. Quand l’argent manque, ils s’adossent au mur du « pub » et contemplent le trafic en fumant des pipes résignées ; ou bien ils s’en vont chercher du travail, n’en trouvant jamais, et reviennent vers le soir, altérés naturellement, et pleins d’une tristesse légitime ; ils sont reçus avec des reproches et des injures, donnent libre cours à leur indignation, et Faith street s’emplit de clameurs aiguës et du bruit de chaises renversées.

Les enfants sont dehors : ils ramassent dans les voies adjacentes des débris de bois et de papier, font un feu au beau milieu de Faith street, et jouent à essayer de s’y pousser l’un l’autre. À des intervalles irréguliers, ils rentrent dans les maisons pour voir s’il y a quelque chose à manger, mais sans grand espoir.

Lizzie Blakeston grandit parmi toutes ces choses. À treize ans elle était chargée de tous les travaux du ménage, pendant que sa mère nettoyait des magasins dans Bethnal-Grenn. L’entretien sommaire des quatre pièces de la maison ; la confection occasionnelle des repas ; la séduction quotidienne de l’épicier et du boulanger, qui refusaient de continuer leur crédit, prirent désormais le plus clair de son temps, et il ne lui resta plus guère de loisirs à consacrer à son art. D’ailleurs Lizzie prenait au sérieux ses devoirs et en tirait une dignité de manières qui provoquait parmi ses connaissances de Cambridge road d’amères railleries. Quand elle regagnait sa demeure, Bunny trottait sur ses talons, portant une miche ou le pot de bière paternel, elle n’accordait qu’une attention distraite aux jeunes personnes qui évoluaient autour d’un piano mécanique, exhibant devant des spectateurs plutôt narquois toute la gamme de leurs pas et de leurs altitudes. Invariablement une des danseuses s’arrêtait, et disait d’un ton mi-aimable et mi-moqueur : « Hallo ! Lizzie ! » Lizzie renfonçait un vestige de regret, répondait gracieusement « Hallo ! » et passait avec un sourire. Ce sourire disait aussi clairement qu’auraient pu le faire des mots : « Amusez-vous, mes filles, mais la vie n’est pas un jeu, comme vous vous en apercevrez tôt ou tard. D’ailleurs si Mr. Blakeston père ne trouvait pas à manger quand il rentrera, ça ferait des histoires !»

La vie avait pourtant ses bons moments. Le samedi soir Lizzie revêtait une robe de velours groseille, trop vieille pour pouvoir être engagée ou vendue, mais qui produisait encore une certaine impression de splendeur. Ses cheveux, roulés en papillotes toute la semaine, étaient enfin déroulés et formaient une frange gracieusement ondulée qui cachait son front, sans compter deux rouleaux disciplinés au-dessus de chaque oreille. Les débris de son canotier étaient rassemblés sur sa tête et maintenus au moyen d’une longue épingle dont la tête de verre taillé scintillait aux lumières des boutiques comme un authentique diamant. S’il se trouvait que ses bottines étaient trouées ou avaient égaré leurs semelles, elle se contentait de les ignorer. Bunny, dédaigneux de ces frivolités, ne songeait même pas à modifier sa toilette ; mais il la suivait aveuglément, et tous deux s’en allaient vers Mile-End road, dont les larges trottoirs, la veille du sabbat, se bordaient de merveilles.

Les boutiques n’avaient rien de changé. C’étaient toujours les mêmes étalages qui, du lundi au vendredi, avaient présenté dans le même ordre immuable les mêmes marchandises ; mais le samedi soir leur prêtait une majesté spéciale. Cinq jours sur sept ce n’étaient, après tout, que des magasins, où les gens qui avaient de l’argent pouvaient entrer et acquérir contre espèces des choses assurément enviables ; le samedi soir leur caractère vulgaire de boutiques disparaissait, et chaque vitrine devenait une des attractions d’une grande foire merveilleuse.

Certaines de ces vitrines excitaient pourtant chez Lizzie et Bunny une convoitise directe et qui n’allait pas sans amertume. Il était un restaurant dans Whitechapel road dont la vue les retenait longtemps captifs, suçant lentement leur salive et soupirant par intervalles. Derrière la vitre s’étalait une rangée de plats de fer-blanc carrés qu’un foyer invisible chauffait doucement par en-dessous. Dans un des plats, des saucisses rissolaient dans la graisse ; dans un autre, c’étaient des portions de viande de forme variée ; d’autres encore contenaient des pommes de terre en purée ou des oignons frits. Sur une plaque de tôle des puddings bouillis ou cuits au four, montrant leurs raisins, fumaient lentement. Derrière les plats se mouvait lentement un homme d’aspect auguste, revêtu d’un tablier, en bras de chemise et les manches relevées jusqu’au coude. Il piquait les viandes d’une fourchette attentive, élevait ou démolissait au gré de son caprice les montagnes d’oignons, empoignait les puddings à pleine main pour les mieux partager. Des pancartes appendues au mur vantaient la modicité des prix : saucisse et purée, deux pence et demi ; légumes ou pâtisserie, un penny la portion ; thé, café ou cacao, un penny la tasse.

Après une longue contemplation Lizzie disait invariablement d’un ton détaché : « Bah ! vous n’avez pas réellement faim, Bunny ! » Bunny répondait : « Non » sans conviction, et finissait par se persuader lui-même. N’ayant pas réellement faim il pouvait donc contempler d’un œil égal les petites voitures où des marchands ambulants débitaient des coquillages empilés dans une soucoupe et arrosés de vinaigre, ou des morceaux d’anguille flottant dans une gelée molle ; aussi les tas de bananes et de pommes, les gâteaux recouverts de sucre et les débris de chocolat suisse vendus au rabais.

D’ailleurs il y avait bien d’autres choses à voir dans Mile-End road. Devant les portes du « Pavillon » des affiches illustraient les phases les plus tragiques du drame en cours. L’une d’elles montrait le bandit mondain, revêtu d’un habit de chasse écarlate, serrant sur sa poitrine avec un rictus hideux l’héroïne dont le visage se convulsait d’indignation. Une autre représentait le « ring » et deux pugilistes aux torses nus ; l’un d’eux, qui venait de jeter son adversaire à terre, étendait le bras vers un homme dans la foule et prononçait d’une voix terrible : « Voilà l’homme qui m’a volé mon épouse ! » La terreur abjecte du misérable et le juste courroux du boxeur étaient reproduits en tons vifs et d’une façon saisissante.

Enfin il y avait la foule : le flot incessant d’humanité qui oscillait entre Whitechapel et Stepney, passant, regardant, marchandant, passant sans relâche. Il semblait que toute la lumière fût concentrée sur le trottoir et que le reste ne fût qu’un grand noir profond. Des gens sortaient de l’obscurité : sous la clarté des vitrines ou les flammes fumeuses des lampes de forains leurs figures s’illuminaient, devenaient un instant proches et vivantes, et disparaissaient de nouveau. La plupart n’offraient pour Lizzie aucun intérêt : c’étaient des gens comme on en voit tous les jours, même dans Faith street ; des ouvriers qui passaient avec leurs femmes, une pipe en terre à la bouche et un enfant dans les bras ; des amoureux ; des mères de famille achetant leurs provisions du dimanche ; la jeunesse dorée de Mile-End, flânant indolemment sous la voûte de la brasserie où l’on débite de la bière par deux fenêtres. Lizzie n’y faisait pas attention. Mais quand passait un groupe de jeunes juives, portant avec aisance leurs toilettes cossues, elle les suivait d’un regard hostile et pourtant chargé d’admiration.

Mr. Blakeston père, dans ses moments d’éloquence, se plaisait à tonner contre ces étrangers, importés évidemment de pays à demi sauvages, qui venaient s’établir par myriades dans l’East-End et arracher leurs moyens d’existence aux honnêtes travailleurs. Il ne se lassait jamais de flétrir conjointement eux et le gouvernement qui les tolérait. Le mépris héréditaire de l’ouvrier anglais pour les « forriners » se mêlait chez lui à l’âpre rancune des dépossédés envers les concurrents plus économes ou plus habiles. Lizzie l’avait entendu maintes fois traiter ce thème, et elle embrassait tous les immigrés de Whitechapel et d’alentours dans le même écrasant dédain, qui se mélangeait de crainte presque superstitieuse.

Envers les hommes, le dédain prédominait ; leur nez charnu, leurs yeux encore inquiets, leur lippe parfois arrogante et parfois servile les marquaient, aux yeux de Lizzie, du sceau indiscutable des races inférieures, mal connues, latines, turques ou nègres, qui s’agitent dans les contrées vagues du Sud, sur lesquelles ne règne pas encore la paix britannique. Mais quand des jeunes filles de la deuxième génération passaient ensemble, roulant des hanches dans leurs robes opulentes, copieusement poudrées, un soupçon de rouge aux lèvres, les yeux profonds, grasses et fortes, l’air insolent, le cœur de Lizzie débordait d’amertume et d’envie. C’était l’injustice écrasante du sort, le crève-cœur du bonheur immérité d’autrui, le fardeau d’extravagants désirs et la certitude de leur futilité ; car Lizzie ne croyait guère aux miracles. Et elle s’en allait.

Faith street s’ouvrait dans la nuit comme un couloir obscur ; il y avait une attente prudente au bas de l’escalier, l’oreille tendue, afin d’apprendre si Mr. Blakeston père n’avait pas, ce soir-là, l’humeur mauvaise. Et si rien n’indiquait un danger immédiat, on allait se coucher sans bruit.


Un jour vint où la robe de velours groseille se révéla vraiment par trop insuffisante : Lizzie avait grandi, et comme fort naturellement elle continua à grandir, laissant derrière elle les ornements éclatants qui avaient été le seul orgueil de son enfance, elle entra dans la maturité de ses quinze ans.

Les quinze ans de Lizzie n’eurent rien d’impertinent ni de frivole. À cet âge, les jeunes beautés de Mile-End road se préparent à l’amour, en échangeant avec les représentants du sexe ennemi, au hasard des rencontres, des grimaces, des bourrades ou des propos facétieux hurlés d’un trottoir à l’autre ; et quand cédant à l’inéluctable, elles entrent, vaincues et dociles, au « pays du Tendre », les premières haltes sont faites devant la petite voiture du marchand de glaces, dans la boutique où l’on vend des oranges ou la galerie à six pence du « Pavillon ».

Au milieu de ces tentations affolantes, Lizzie passa comme une héroïne de sonnet, doucement indifférente, supputant le prix du lard et la quantité de pain nécessaire à la famille. À vrai dire, elle ne mettait aucun amour-propre à remplir en conscience ses fonctions de ménagère ; elle avait seulement très peur des brutalités et des scènes, et s’efforçait d’y échapper ; une fois l’indispensable fait, elle contemplait avec une sérénité parfaite le désordre et le délabrement du logis. Elle l’avait toujours connu ainsi, et n’éprouvait aucun désir de réforme. Elle préférait s’asseoir près de la fenêtre et laisser couler les minutes et les heures sans penser à rien, avec le sentiment obscur que chaque moment représentait quelque chose de gagné, un peu de vie passé sans ennuis graves, une étape de plus accomplie sans effort vers cette chose qu’elle attendait et qui ne pouvait manquer de venir.

Ce n’était pas le Prince Bleu qu’elle attendait. Si l’événement qui était en route s’était révélé être l’apparition d’un jeune cavalier d’une beauté merveilleuse, Lizzie eût été cruellement désappointée. Ce serait quelque chose de bien mieux : quelque chose qui changerait tout, qui changerait à la fois Lizzie elle-même, la couleur du ciel, Faith street, le monde entier et l’humanité qui l’habitait. Cela tirerait au-dessous d’un certain moment de la vie un gros trait définitif, et il y aurait une grande voix exultante qui annoncerait : « Maintenant, nous allons tout recommencer ! » Et le recommencement serait quelque chose de si merveilleux qu’elle n’essayait même pas de l’imaginer.

Quand elle se sentait fatiguée d’être assise, Lizzie se levait et s’étirait doucement. Elle n’avait ni retour morose à la vie, ni réveil amer, car elle n’avait pas rêvé : elle n’avait fait qu’attendre. Et comme rien n’était venu cette fois encore et qu’il se faisait tard, elle allumait un fourneau à pétrole pour préparer le repas du soir.

C’était une vie monotone ; mais elle ne songeait pas à s’en plaindre ; et quand un changement survint, ce fut sous une forme qui ne lui apporta que de l’ennui. Mr. Blakeston père, à qui l’expérience de toute sa vie avait sans doute enseigné les dangers de l’oisiveté, s’avisa que les soins du ménage ne constituaient vraiment pas une occupation assez sérieuse pour absorber tout le temps de sa fille ; et après quelques aphorismes sur la sainteté du travail, il se mit en quête. Ses efforts furent couronnés d’un succès inespéré ; car après quelques semaines de recherches poursuivies avec une belle activité, il put annoncer à Lizzie qu’il avait obtenu pour elle un emploi dans une corderie de Commercial road, aux gages de 8 shillings par semaine.

Lizzie ne montra aucune joie : elle se contenta d’obéir. Il lui fallut désormais se lever très tôt, ce qu’elle n’aimait pas, et sortir encore mal éveillée dans le froid du matin blafard. Il lui fallut travailler onze heures par jour dans un atelier obscurci de poussières flottantes, entre des cloisons qui vibraient perpétuellement sous le ronflement des machines qui tournaient au-dessous ; et Lizzie n’aimait pas le travail. Elle se résigna pourtant, d’abord parce qu’elle était riche de toutes les vertus passives, et puis parce qu’elle ne pouvait rien faire d’autre.

Ses compagnes de l’usine la regardèrent d’abord avec méfiance. Lizzie ne faisait que de faibles tentatives pour rehausser d’artifices de toilette ses charmes naturels. Elle préférait à tous autres les amusements simples et qui ne demandent que peu d’effort, les plaisirs placides de petite fille paresseuse ; enfin aux propos facétieux ou galants des jeunes hommes, elle ne trouvait d’autre réponse qu’un sourire pâle ou une phrase de politesse dérisoire. Elle n’éprouvait aucune confusion, et ils étaient tous très gentils… Mais tout cela ne tirait pas à conséquence. Les lionnes de la corderie la jugèrent en peu de temps et sans appel : elle ne serait jamais qu’une petite dinde. D’autres prirent pour de la hauteur son détachement candide et parlèrent avec une moue dédaigneuse de cette petite qui faisait des manières.

Mais rancune et dédain vinrent s’émousser peu à peu sur l’inaltérable simplicité de Lizzie. On se fatigue vite de prodiguer des moues arrogantes à quelqu’un qui ne semble pas s’en offenser ; et Lizzie ne s’offensait de rien. Son souci principal était de n’être pas en retard le matin et d’éviter les histoires, et elle était toujours prête à rendre service, non pas tant par désir d’obliger que parce que sa propre peine la laissait presque indifférente. Quand les hostilités du début disparurent et qu’on prit l’habitude de lui donner des tapes amicales sur l’épaule en disant d’un ton mi-attendri et mi-moqueur : « Bah ! elle n’est pas méchante, Lizzie ! », ces témoignages d’amitié ne l’atteignirent guère plus profondément que ne l’avaient fait les offenses. Elle les reçut avec le même sourire faible, qui semblait une façade de charme inoffensif et doux devant des espaces vagues, des limbes obscurs qu’elle-même ne connaissait pas.


Le samedi où elle toucha pour la première fois son salaire de la semaine, la journée de travail avait été courte ; et quand elle sortit de l’usine, c’était encore le grand jour de l’après-midi, un jour clair qui donnait à Commercial road un air de fête. Tous ces gens qui passaient sur le trottoir avaient comme elle fini leur travail et rentraient chez eux. Les voitures et les camions passaient très vite, bruyamment, dans la hâte de la dernière course, et toutes les figures avaient déjà pris leur air de vacances. Lizzie s’en alla par les rues, contente de sentir le bon soleil sur sa nuque, et songeant aux huit shillings qu’elle tenait dans sa main fermée. Les poches n’étaient pas assez sûres : il s’y trouverait probablement quelque trou insoupçonné, et l’idée de sa semaine de travail semée au hasard des ruisseaux la secouait d’un frisson d’horreur. Il était à la fois plus prudent et plus agréable de tenir l’argent dans le poing bien serré.

Ce ne fut qu’après un peu de temps qu’elle s’avisa que cet argent étant bien à elle, elle pouvait se demander comment elle allait le dépenser, et il lui vint presque tout de suite à l’idée que ses parents s’attendraient certainement à en recevoir une partie. Elle n’était pas très sûre que ce fût juste, et elle savait fort bien que cela lui serait désagréable ; mais elle savait aussi qu’il serait inutile de résister.

Elle s’arrêta un instant, et ouvrant la main, contempla son trésor ; il y avait deux demi-couronnes et trois shillings séparés. Alors, une vague d’héroïsme l’envahit toute, et elle décida soudain qu’elle ne garderait pour elle que les trois shillings. Elle sacrifiait ainsi toute idée d’achats magnifiques, car on ne peut avoir grand’chose pour trois shillings ; mais il y aurait encore de quoi acheter des portions de poisson frit et de pommes de terre pour Bunny et elle, puis deux glaces, deux places au théâtre, et peut-être resterait-il encore de quoi acquérir un collier de perles, le lendemain matin, dans Middlessex street.

Quand elle arriva chez elle, elle trouva Mr. Blakeston père qui semblait attendre. Il fit observer que c’était vraiment bien agréable d’avoir ainsi la moitié de la journée de libre ; puis il demanda avec simplicité :

— Où est l’argent ?

Lizzie lui remit les deux demi-couronnes ; il les regarda un instant en haussant les sourcils, les fit passer dans sa paume gauche, et tendit de nouveau la main.

Si Lizzie avait parlé, elle aurait probablement formulé un vain appel à la justice, une protestation indignée, peut-être aussi des propos qui eussent appelé un châtiment ; mais elle ne dit rien. Elle ouvrit la main gauche, sa pauvre main moite où les trois pièces d’argent avaient laissé leur empreinte sur les doigts crispés ; et quand sa main fut vide, elle comprit définitivement que ce monde n’était qu’une erreur, le produit d’un gigantesque malentendu dont il lui fallait souffrir. Blakeston père fit sauter l’argent dans sa main, donna deux shillings à sa femme pour acheter des provisions ; puis, laissant tomber le reste dans sa poche, sortit en sifflotant.

Lizzie, restée seule avec Bunny dans la pièce, s’assit sur une chaise et regarda par la fenêtre. Un grand morceau de carton, appuyé contre un côté de la vitre, servait à la fois de volet et de rideau ; sur l’autre moitié, il y avait un chiffon de toile bleue, fixé avec deux épingles et relevé en partie. Le soleil avait déjà disparu de Faith street ; il devait luire encore quelque part, de l’autre côté des maisons, mais sa lumière avait abandonné les deux rangées rapprochées de façades moisies, et déjà régnait un demi-jour morne qui annonçait avant l’heure l’approche du soir. Après un silence, Lizzie dit d’une voix tremblante :

— S’ils m’avaient laissé l’argent, je vous aurais payé un grand dîner, Bunny, et le théâtre.

Bunny répondit faiblement :

— Ça ne fait rien.

Et Lizzie se mit à pleurer.

Elle pleurait doucement, presque sans bruit, comme un enfant fatigué. L’ombre arriva lentement cacher les murs sales et emplir la chambre ; de la pièce voisine vint d’abord un bruit de pas et de portes secouées, puis celui de la graisse qui fondait en grésillant. Bunny malgré lui prêta l’oreille, et Lizzie, cessant de pleurer, croisa les bras sur le dossier de sa chaise et appuya le menton sur ses poignets.

— Leur sale usine ! dit-elle. Faut pas qu’ils s’imaginent que je vais y rester toute ma vie !

Bunny répondit :

— Bien sûr !

Après un silence, elle reprit avec plus d’assurance :

— Qu’est-ce que ça peut me faire, après tout ? Leur sale usine ! C’est pas comme si ça devait durer toujours, pas ?

Et Bunny, faute de mieux, répéta :

— Bien sûr !

Lizzie était depuis quelque temps à l’usine quand le cours monotone de sa vie fut interrompu par un événement, un gros événement : l’oncle Jim vint à Londres. Elle avait à peine soupçonné son existence ; il n’avait jamais été pour elle qu’un personnage légendaire et lointain, obstinément attaché au pays noir qui avait été le berceau de la famille ; et voilà qu’en rentrant un soir, elle le trouva installé sur la meilleure chaise de la maison, partageant un pot d’ale avec Blakeston père et proclamant à haute voix avec un formidable accent du Lancashire son mépris irréductible de la capitale et de ses habitants. Il faisait d’ailleurs exception pour la famille de sa sœur : les Blakeston, à ses yeux, n’étaient comme lui que des colons, contraints par les nécessités de la vie à l’exil parmi les barbares. Au premier coup d’œil, il discerna que Lizzie était restée une véritable fille du Lancashire, et il s’en tint à cette affirmation.

Toutes les vertus qu’il estimait être l’apanage exclusif des comtés du Nord se trouvaient réunies en Lizzie, et sur ses défauts évidents il ferma les yeux. La vérité était qu’il avait conçu de suite pour sa nièce une tendresse profonde de vieil homme solitaire, et les avantages de son affection protectrice se firent promptement sentir. D’abord il fit savoir à tous qu’il ne tolérait pas qu’on ennuyât Lizzie ; et l’autorité d’un homme qui gagne cinq shillings par jour est une chose que Faith street ne discute pas. De plus, il décréta qu’il prenait en main l’éducation de sa nièce, et que, avant toutes choses, il était urgent et indispensable qu’elle apprît à jouer de l’accordéon.

Il possédait un de ces instruments et le maniait avec une virtuosité étonnante. C’était son unique talent et sa distraction principale ; et il remarquait lui-même volontiers que pour avoir atteint sans instruction musicale une semblable maîtrise, il fallait que ses aptitudes naturelles eussent été bien au-dessus de l’ordinaire. Quand il jouait de la musique sacrée, les airs des hymnes et des psaumes sortaient de l’accordéon avec tant de force et de majesté qu’il semblait que ce fût la voix de l’Éternel lui-même tonnant entre les nuages ; et quand il redescendait vers les mélodies sentimentales du moment, la plainte traînante de l’instrument se faisait si touchante et si tendre qu’on était forcé de croire que le soufflet de cuir vert contenait une âme prisonnière, qui, pétrie entre ses paumes impitoyables, exhalait sa douleur harmonieuse sur un rythme approprié.

Quand Lizzie l’entendit exécuter pour la première fois Genevieve, sweet Genevieve, avec des ralentissements langoureux aux bons endroits, elle retint son souffle et pensa défaillir. Elle avait toujours conservé une tendresse secrète pour les pianos mécaniques, les orgues et les fanfares ; mais ceci était différent : c’était l’enchaînement miraculeux des sons, la vraie musique enchanteresse et poignante, qui lui était révélée, et la seule idée qu’elle, Lizzie, pouvait aspirer à produire ces harmonies quasi divines la remplit d’un trouble profond. Ce ne fut donc pas la bonne volonté qui lui manqua, et elle eut en l’oncle Jim un professeur admirable, plein du feu sacré et d’une patience infinie ; pourtant ses progrès furent presque insensibles, et l’oncle lui-même, tout en l’encourageant à persévérer, dut avouer que Lizzie ne semblait pas destinée à jamais devenir une des gloires de l’accordéon.

Même après qu’elle eut à peu près compris le maniement subtil des poignées et des trous, les premiers rythmes rudimentaires qu’elle sut évoquer manquaient absolument de vie. L’instrument, qui sous les doigts experts du professeur venait de mugir avec majesté ou de soupirer avec tendresse, ne produisait entre ses mains qu’une plainte anémique, une pauvre mélodie heurtée et faible, moins un chant qu’une lamentation molle, interrompue, malhabile, l’appel pitoyable d’une petite âme élémentaire et triste. L’oncle Jim reprenait l’accordéon, faisait une démonstration, donnait quelques conseils, prêchait la force et l’audace ; et Lizzie recommençait courageusement, serrant les lèvres et ouvrant des yeux étonnés sur ses insuccès.

Quand il la voyait prêle à se décourager, l’oncle interrompait la leçon et jouait un des airs de son répertoire pour terminer agréablement la soirée. D’autres fois, il condescendait pour amuser Bunny à reproduire avec son instrument des piaillements d’oiseau, des grondements de tonnerre et des clameurs aiguës de chien écrasé, et Lizzie oubliait son désespoir et riait aux larmes.

Un soir, il attaqua un air de cake-walk, et Lizzie, entraînée par la musique, se leva d’un saut, empoigna sa jupe à pleine main et se mit à danser. Voilà longtemps, bien longtemps qu’elle n’avait pas dansé ; mais tous les pas qu’elle exécutait jadis lui revinrent à la mémoire en un instant ; et quand elle eut parcouru deux fois d’un mur à l’autre la pièce étroite, elle était redevenue la petite fille aux bas troués que la ritournelle d’un piano mécanique grisait comme un philtre puissant.

L’oncle, qui l’avait d’abord regardée faire avec un sourire, fit signe à Bunny d’écarter les chaises ; et accentuant la cadence du heurt de ses gros souliers sur le plancher, il joua tous les airs de danse qu’il connaissait, valses, polkas et gigues, en fredonnant et dodelinant de la tête. Et Lizzie dansa.

Elle dansa parce que chacune des mesures de la musique lui parlait avec une voix différente, lui chuchotait de tourner, de sauter d’un pied sur l’autre, de faire claquer ses talons sur le plancher ou de s’avancer en tendant les bras. Elle suivait le rythme parce qu’elle se sentait forcée, et le rythme entrait en elle et lui suggérait les gestes nécessaires, soulevait ses pieds et les forçait à suivre à pas précis un tracé invisible, faisait monter les genoux, balançait le torse frissonnant sur les hanches raidies, ployait le cou mince sous un lourd vertige. Il y avait des cadences vives et claires qui semblaient remplir la chambre de joie et donner aux membres une légèreté surnaturelle ; des cadences délirantes qui exigeaient des gestes brusques et le martèlement brutal des pieds fiévreux sur les planches. Lizzie les suivait toutes aveuglément, déroulant d’un mur à l’autre sa danse sans nom et sans règles, grave comme un rite, primitive comme le vol ivre d’un moucheron dans une traînée de lumière.

Puis le monde s’arrêta avec un choc ; et il sembla que l’ombre descendait tout à coup, inexorable, après une longue attente. La musique s’était tue, et Lizzie était assise sur une chaise, haletant un peu, avec un faible sourire étonné.

L’oncle posa l’accordéon par terre, appuya les mains sur ses genoux et poussa un long sifflement

— Mais, petite, dit-il, c’est que vous savez danser !


L’oncle Jim comprit de suite qu’il avait fait jusque-là fausse route en essayant d’enseigner la musique à sa nièce ; il était clair qu’elle n’était pas née pour l’accordéon, mais bien pour la danse, et c’était de ce côté qu’ils devaient diriger tous deux leurs efforts.

Lizzie fut un peu étonnée et presque offensée de l’entendre insinuer qu’elle avait encore beaucoup à apprendre ; elle se souvenait des triomphes de son enfance et protestait que quelques semaines de pratique lui rendraient toute la souplesse d’antan. Mais l’oncle avait des idées sur la danse, des idées particulières et très arrêtées, et quand il les exposa à Lizzie, ce lui fut une révélation presque aussi complète que quand elle l’avait entendu pour la première fois jouer de l’accordéon.

Elle avait accompli sous sa direction quelques exercices et se reposait. C’était l’heure où le marchand de sable passe pour les enfants et où les petites travailleuses fatiguées songent qu’il n’y a plus qu’une courte nuit entre l’heure présente et le travail du lendemain. L’oncle Jim était assis, penché en avant, les coudes sur les genoux, maniant rêveusement l’accordéon d’où sortaient à chacun de ses gestes des plaintes étouffées.

— Voyez-vous, petite, n’importe quelle jeune oie qui n’a pas les genoux trop raides ni la taille en bois peut donner des coups de pied en l’air, se casser en deux et appeler ça de la danse. Mais nous pouvons faire mieux que cela, petite, beaucoup mieux ! Les gens du grand monde s’attrapent par la taille et tournent en rond en faisant des manières, et ils appellent ça aussi de la danse. Mais si vous prenez une duchesse et si vous la mettez sur une plate-forme de deux pieds de côté, bien sonore, et si vous lui jouez un air de danse, un vrai, qui vous enlève comme des coups de fouet dans les jambes, et que vous lui disiez de chanter cet air-là avec ses pieds, eh bien, elle ne saura pas, la duchesse ! Elle ne saura pas, petite ! Et toutes ses manières ne l’empêcheront pas d’avoir l’air d’une sotte, parce qu’elle ne saura pas.

Entendant cette parabole, Lizzie perçut clairement que sa mission en ce monde était de faire ce que la duchesse n’aurait pas su faire : de monter sur une plate-forme bien sonore et de chanter un air avec ses pieds ; et qu’en dehors de cela, la vie ne serait jamais pour elle qu’une chose incolore et sans joie.


Pour la première fois de sa vie, Lizzie sut ce que c’est que d’avoir un vrai désir, un désir qui vous hante et qui vous mène, et qui, oublié un instant, revient vous éveiller avec un sursaut au milieu de la routine du jour. Elle avait des moments de terreur affolée, la terreur d’avoir commencé trop tard, alors qu’il n’était plus temps, ou la terreur encore de quelque chose d’inattendu et d’inévitable qui viendrait tout à coup l’arrêter. Puis sa peur se dissipait, et son calme coutumier revenant, elle se sentait envahie d’un grand espoir. Elle allait ce jour-là revenir de l’usine à la maison en toute hâte, boire son thé, manger une tartine, et l’oncle arriverait pour la leçon du soir. Elle écouterait tous ses conseils et s’appliquerait très fort, sans perdre une minute, afin de hâter ses progrès. Et elle recommencerait le lendemain, et les jours suivants, et bien d’autres jours encore, jusqu’à celui où elle pourrait enfin monter sur la plate-forme de son rêve, le carré de planches compact et sonore qui serait son piédestal ; et là, scandant la musique miraculeuse du choc précis des talons et des pointes, répandre sur le monde l’ivresse du rythme qui la grisait.

Lorsqu’elle fixait un certain point sur le mur pendant assez longtemps sans penser à rien, elle voyait son rêve se réaliser en image. Tout y était : la plate-forme glorieuse, Lizzie, une Lizzie un peu transformée, qui avait des cheveux d’aurore, un sourire vainqueur et pourtant très doux, et probablement aussi un collier de perles au cou ; et tout autour, il y aurait… elle ne savait pas au juste quoi, mais ce serait glorieux aussi. Certainement pas des murs resserrés et humides ni les vitres sales de la corderie ; c’étaient peut-être des figures, d’innombrables rangées de figures claires qui formaient un amphithéâtre, mais quoi que ce fût, ce serait bien ; car il n’y aurait plus alors rien d’ennuyeux ni de laid. Et les belles juives de Whitechapel road jauniraient d’envie.

Elle était généralement rappelée à la réalité par un bruit quelconque ou le coup de pied charitable d’une voisine qui voulait lui éviter une amende ; et elle se remettait au travail de bonne grâce, avec un sourire un peu supérieur, parce qu’elle était seule à savoir ce qui allait arriver.

Et l’été vint. Il vint tout à coup, après un printemps tardif et froid, et peut-être qu’il remplit les campagnes de merveilles, mais dans Mile-End et Stepney il pesa lourdement. Le soleil chauffa à blanc le toit de zinc de la corderie et transforma en étuve le long atelier où flottaient des poussières de chanvre, et les heures chaudes se traînaient l’une après l’autre au long des interminables journées.

Le soir arrivait pourtant ; mais il n’apportait à Lizzie que Faith street, pareille à un long couloir tiède et sans soleil, emplie d’une atmosphère stagnante où se fondaient tous les relents du jour. Quand l’oncle Jim tardait à venir, elle montait pour l’attendre dans la pièce du premier, et s’asseyait à sa place favorite près de la fenêtre. À cette heure-là, il venait souvent par-dessus les toits des maisons d’en face une brise un peu plus fraîche, qui annonçait l’approche de la nuit ; et même quand la brise manquait, les teintes douces du ciel entre les cheminées étaient une sorte de réconfort.

Bunny, qui lui tenait généralement compagnie, se laissait parfois attendrir par la paix du soir et lui révélait ses aspirations. Il désignait le couchant par un geste vague et disait pensivement : « Tu vois là où c’est vert. Hein ! ce que ça doit être loin ! » Et après un silence : « Je voudrais bien y aller voir ! » Il ne songeait probablement qu’à cette partie du monde qui devait se trouver directement au-dessous de l’horizon aux nuances d’aigue-marine ; mais Lizzie, s’imaginant qu’il aspirait au firmament même, le regardait d’un air soupçonneux et se contentait de secouer la tête.

Elle n’éprouvait aucun désir de ce genre. L’idée de déplacement s’associait dans son esprit avec des embarras nombreux, une grande fatigue, l’intrusion dans un milieu inconnu et probablement hostile. Non, elle préférait attendre son bonheur sur place… Elle sentait confusément qu’elle avait une quantité de souhaits à formuler ; mais elle ne pouvait guère les séparer l’un de l’autre. Ils formaient un tout, un régime complet dont l’avènement viendrait modifier un état de choses par trop défectueux ; mais séparés, ils perdaient leur prestige.

L’obscurité venait peu à peu, peuplée de formes vagues, tachée de lumières, et Lizzie en venait à songer que si un de ses désirs pouvait être réalisé elle souhaiterait avant tout que le soir durât plus longtemps. D’abord le soir était souvent frais et agréable ; on avait fini de travailler et il y avait encore toute la nuit avant qu’il fallût recommencer. Toutes les dures nécessités du jour, les abus odieux, les flagrantes injustices cessaient, après tout, d’être si intolérables. Peut-être que le lendemain, ou un peu plus tard, tout s’arrangerait ; et en tout cas, tant que le soir durait, on n’avait pas besoin d’y songer. Le soir était une heure de repos et de dédommagement : il venait rectifier d’une pesée légère les balances irrémédiablement faussées, et donner au pauvre monde presque toute sa mesure de paix. Lizzie aurait bien aimé qu’il durât plus longtemps ; pour le moment elle n’en demandait pas davantage.

Le grincement d’une porte poussée annonçait l’arrivée de l’oncle, et elle descendait le retrouver. Quelques instants plus tard Faith street était secouée dans sa torpeur par un refrain qui montait alerte et léger, un air de danse qui semblait lancer un défi à toutes les lourdes choses immobiles et emporter le reste dans une irrésistible ronde. Et bientôt se mêlait à la musique un autre son plus alerte encore, le tapotement de deux pieds vivants sur les planches.

Ils suivaient d’abord la cadence timidement, hésitant un peu ; puis quand elle se faisait plus allègre et plus forte, leur battement s’élevait aussi, précis et clair, scandant le refrain, découpant en chocs nets chaque phrase de musique ; et ils finissaient par dominer la voix de l’accordéon, emplir la maison d’une grande clameur rythmée qui se fondait en roulements ou s’espaçait en intervalles, marmottait une prière à petits coups discrets, s’affolait, se muait en défi, sortait par la fenêtre, insistante et brave, peur apprendre à l’univers indifférent que là-dedans, derrière les murs pelés et la porte vermoulue, il y avait Lizzie Blakeston, la petite Lizzie, qui dansait dansait, dansait…


Un samedi soir en rentrant, Lizzie trouva l’oncle installé dans la pièce du rez-de-chaussée ; sa figure et son maintien dégageaient une impression de mystérieux contentement. Il accueillit sa nièce d’un hochement de tête amical, et lui montra des yeux quelque chose qui occupait un coin de la chambre.

Lizzie suivit son regard, et joignant les mains, poussa un « Oh ! » de surprise exultante : le mobilier sommaire de la pièce s’était enrichi depuis la veille d’une plate-forme carrée formée de planches assemblées avec art, une petite plate-forme qu’on devinait au premier coup d’œil bien assise, forte et légère, élastique comme un tremplin et sonore comme un tambour.

Lizzie s’y campa d’un saut, arracha son chapeau et le lança sur la table, donna quelques coups de talon d’essai, poussa un éclat de rire aigu, reprit aussitôt un air de gravité surnaturelle et dit : « Y a du bon ! » Et l’oncle Jim empoigna l’accordéon avec un large sourire.

Les enfants qui jouaient au milieu de Faith street s’arrêtèrent tout à coup dans leurs ébats, et après une courte quête, vinrent écraser contre la vitre des figures multicolores. Ils arrivèrent juste à temps pour voir la danseuse s’arrêter, car l’oncle venait de reposer son instrument sur la table, et se renversant sur sa chaise, regardait son ouvrage d’un air de satisfaction modeste. « Et voila ! dit-il. C’est moi qui l’ai faite, cet après-midi. Elle est bonne. Ça n’a l’air de rien, comme ça ; mais il faut savoir. » Puis il se leva et reprit son air mystérieux. « Ce n’est que le commencement, reprit-il. Remettez votre chapeau, petite, nous allons sortir. » Lizzie écarquilla les yeux et obéit.

Ils descendirent Cambridge road, tournèrent à gauche dans Mile-End road et suivirent le large trottoir jusqu’au « Paragon », L’oncle dit négligemment : « Nous n’entrerons pas ce soir ; mais on peut toujours regarder le programme. » Lizzie lut les noms l’un après l’autre, saluant ceux des étoiles d’exclamations admiratives : « George Mozart ! Will Evans !… Chirgwin ! Oh ! oncle ! Chirgwin !… »

L’oncle eut une moue évasive :

— Oui, ça n’est pas mauvais ; mais voyons, qu’est-ce qu’ils donnent la semaine prochaine. Et ça ! Qu’est-ce que c’est que ça ?

« Ça » était une affiche jaune qui annonçait que la direction, afin de mettre au jour des talents nouveaux susceptibles d’orner la scène d’un music-hall, organisait pour la quinzaine suivante un grand concours ouvert aux seuls amateurs des deux sexes, qui étaient invités à présenter devant le jury formé de personnalités du quartier un numéro de leur composition.

Lizzie lut l’affiche à demi-voix d’un ton placide, distraitement, et se retournant, rencontra le regard de l’oncle, qui se frottait le menton en la contemplant d’un air gouailleur. Ce fut seulement alors qu’elle comprit, et la chose lui parut sur le moment d’une si prodigieuse énormité qu’elle ne put qu’arrondir les yeux, hausser les épaules, et les doigts raidis d’émotion, laisser échapper un long soupir, pendant que tous les becs de gaz de la façade entamaient devant ses yeux un sarabande hystérique. Puis elle demeura immobile sur le trottoir, la tête encore vide de toute idée, la bouche ouverte et arrondie en « O », retenant son souffle ; et le bruit des voitures et des tramways sur la chaussée, un moment suspendu, revint emplir ses oreilles comme un tonnerre confus.

Le premier instant de stupeur passé, elle comprit plus clairement, et embrassant d’un regard le large trottoir inondé de lumière, la façade imposante et le portier en uniforme, douta d’elle-même.

— Oh ! oncle ! fit-elle. Vous croyez ?

L’oncle eut un sourire supérieur.

— J’en fais mon affaire, dit-il. Nous avons encore quinze jours, petite ! et vous êtes en bonnes mains.

Après un instant de silence il ajouta :

— Et le premier prix est de deux livres.

Ils allèrent un peu plus loin dans Mile-End road, revinrent sur leurs pas et s’arrêtèrent de nouveau pour lire l’affiche avec attention, puis ils rentrèrent. Lizzie marchait avec assurance au milieu du trottoir ; elle se tenait très droite et ses joues cuisaient un peu, mais sa surprise s’était tout à fait dissipée.

Elle se disait à elle-même très posément qu’elle aurait bien pu deviner que c’était quelque chose de ce genre qui allait arriver. Une petite fille qui rêve de contes de fées ne se donne guère la peine de calculer exactement comment et quand le miracle va, dans son cas, survenir ; et elle n’avait jamais tenté de se figurer ces détails d’une façon précise. Mais le miracle était là ; il n’était pas encore arrivé à vrai dire, mais il était presque à la portée de la main, tangible, immanquable. L’oncle Jim, qui ne croyait pas aux fées, en répondait.

Il lui parut plus proche et plus certain encore quand elle fut rentrée dans la petite maison de Faith street où la plate-forme neuve, poussée dans un coin, semblait attendre. La chambre n’était éclairée que par la lumière incertaine qui venait de la rue, et il n’y avait pas de glace ; mais Lizzie traîna le carré de planches au milieu de la pièce, et de là, tournée vers la fenêtre, elle esquissa quelques saluts gracieux et peupla l’obscurité de ses sourires. Ce n’était toujours que Faith street : on entendait par intervalles un bruit de querelle lointaine, le cri d’un enfant, les plaintes d’un ivrogne qui, poussé dehors, se lamentait et menaçait tour à tour devant sa porte fermée ; le silence lui-même était peuplé de modulations vagues, des mille craquements anxieux des fragiles maisons de pauvres, et la faible clarté de la rue n’éclairait que des murs écaillés, des fenêtres borgnes, l’étroite chaussée jonchée de détritus ; mais Lizzie pouvait maintenant contempler tout cela avec sérénité. Elle n’en voulait plus à personne ; elle songeait déjà à l’heure présente avec une sorte d’attendrissement anticipé, et n’éprouvait qu’une immense pitié pour tous ceux qui n’avaient rien à attendre.

Elle se répéta doucement : « Dans quinze jours ! » et esquissa un pas plein d’allégresse. Le claquement léger de ses semelles sur le plancher troubla le silence de la nuit et elle s’arrêta court, ayant cru entendre quelqu’un remuer en haut. La seule idée que Mr. Blakeston père était peut-être rentré et pouvait être dérangé dans son sommeil glaça son enthousiasme. Elle sortit, referma la porte avec précaution, et retira ses chaussures avant de monter l’escalier.


Cette quinzaine ne lui parut pas très longue. Elle avait attendu si longtemps que deux semaines de plus ou de moins n’avaient vraiment pas grande importance ; et ces deux semaines-là étaient différentes de toutes celles qui les avaient précédées. Il ne s’agissait plus de songes creux ni d’espérances improbables. L’événement merveilleux qui devait inaugurer l’ère nouvelle avait pris forme, une forme vraisemblable et indiscutablement réelle. Ce n’était plus qu’une date sur le calendrier, une date soulignée à l’encre, que rien ne pouvait empêcher d’arriver.

Et puis Lizzie était bien trop occupée pour être impatiente. Il fallait d’abord choisir l’air de danse, l’air irrésistible qui devait assurer le triomphe ; il fallait en copier la musique sur du papier soigneusement rayé pour l’orchestre du « Paragon ». C’était long : on devait s’appliquer terriblement, éviter les pâtés, ne pas se tromper de ligne, et l’ouvrage fait, enlever avec une gomme les traces de doigts. Et avec tout cela il fallait encore trouver le temps de travailler plus que jamais, d’apprendre par cœur toutes les nuances du morceau, d’en donner à l’exécution le « fini » brillant et sûr qui devait trancher sur la médiocrité des exhibitions rivales. Les heures d’atelier ne s’écoulaient qu’avec une lenteur fastidieuse ; mais les soirées passaient dans la fièvre.

Ce ne fut que dans le courant de la dernière semaine que Lizzie s’avisa qu’il était une question capitale qu’on avait jusque-là négligée : le costume. Elle y songea pour la première fois un matin en s’habillant, récapitula mentalement le contenu de sa garde-robe et s’abandonna au plus complet désespoir. L’insuffisance de son trousseau était si évidente qu’il semblait impossible d’arriver à une solution satisfaisante. Elle agita le problème toute la journée et décida qu’il faudrait recourir à des emprunts : une camarade de l’usine avait un chapeau orné de plumes jaunes qu’elle consentirait peut-être à prêter ; une autre possédait une robe de satin noir d’une grande beauté.

Lizzie se rasséréna quelque peu ; mais quand elle fit part de son projet à l’oncle Jim, il réfléchit quelques instants, et exposa des vues surprenantes.

— Petite ! dit-il, si vous avez le beau chapeau et la robe de satin noir, peut-être que ça fera plaisir à la galerie ; mais vous pouvez être sûre que les gens des places chères ne trouveront pas ça superbe ! Ils ont vu mieux que cela, cela ne les étonnera pas, et peut-être bien que ça ne leur plaira pas du tout. Il ne faut pas oublier qu’ils auront payé des deux ou trois shillings pour leur place, et que c’est leur opinion qui comptera aux yeux de la direction.

Il délibéra quelques minutes, et dit avec décision :

— Vous ne savez pas ce que vous allez faire, petite ? Vous allez danser en costume d’atelier. Parfaitement ; avec une petite blouse de toile bien blanche, les manches relevées jusqu’aux coudes, et sans chapeau.

Lizzie le regarda avec horreur, — parut se soumettre lentement et dit d’une voix tremblante :

— Et la jupe ?

L’oncle eut un moment d’hésitation.

— Ah ! la jupe ! dit-il. Il faudra voir.

Il se gratta la tête d’un air rêveur, et songea.

— La jupe, reprit-il, ça n’a pas grande importance. N’importe quel jupon court pas trop mauvais fera l’affaire ; tout ce qu’il faut, c’est qu’il soit assez court pour ne pas gêner et pour bien laisser voir le travail des pieds.

Comme Lizzie ne paraissait pas convaincue, il continua d’une voix persuasive :

— Voyez-vous, petite, ce que vous voulez montrer, c’est quelque chose de distingué. Pas un numéro de danseuse nègre, avec des robes à paillettes, des coups de rein et des hurlements. Non ; rien que la plate-forme, l’orchestre qui jouera un air, et vous. Vous avez des dispositions, et je vous ai montré du mieux que j’ai pu.

L’oncle sembla se débattre avec son vocabulaire, plein d’un grand désir d’exprimer sa pensée ; il déploya les paumes et devint solennel.

— De la danse comme ça, petite, ça n’est pas tout le monde qui peut la comprendre ! Mais ça vaut mieux ; c’est décent, et c’est distingué. D’abord s’il s’agissait de faire des singeries sur la scène vous ne sauriez pas : ça n’est pas dans la famille. Au lieu de ça vous allez leur montrer ce que vous savez faire : du travail propre, et joli ; et ceux qui n’y verront rien c’est tant pis pour eux. Mais il ne faut pas oublier une chose, petite ! C’est que si vous voulez avoir les deux livres, et peut-être quelque chose avec, il faut leur montrer de la danse pour de vrai, et pas des singeries !

Lizzie hocha la tête, sérieuse : elle avait compris. Mais ces conseils étaient superflus ; elle avait une mission, qui n’était certes pas de faire des grimaces et des cabrioles. L’oncle lui-même ne considérait l’épreuve de samedi que comme une occasion heureuse dont il fallait essayer de profiter. Elle, Lizzie, en savait davantage. À partir de samedi tout allait changer ; l’horloge du temps allait s’arrêter une seconde et repartir, allègre, pour battre la cadence heureuse des jours nouveaux ; c’était un miracle authentique, révélé à elle seule, qui venait en secret et dont il faudrait se réjouir en cachette : la réalisation d’une promesse faite il y avait longtemps, longtemps, à une petite fille sage qui avait patiemment attendu.


C’était l’impression qui la dominait encore quand elle fit son entrée sur la scène du « Paragon », le sentiment confus qu’elle avait attendu toute sa vie, au long des interminables années grises, et que le moment était enfin venu. Elle n’avait aucun doute sur le résultat : en un quart d’heure passé dans la coulisse elle venait de voir défiler sur les planches une douzaine de concurrentes dont les romances nasillées plaintivement ou les monologues éventés n’avaient suscité qu’une hilarité peu flatteuse ou des murmures impatients. Il n’y avait eu qu’un succès : un menuisier qui jonglait avec ses outils ; mais Lizzie n’avait pas peur.

Quand son tour fut venu, elle attendit qu’un domestique en livrée chamarrée eût traîné sa plate-forme au milieu de la scène ; puis elle fit son entrée à pas rapides, affairée et digne, s’assura que le carré de planches était posé bien d’aplomb, et s’y campa. Elle s’aperçut alors que son entrée avait été accueillie par une grande clameur, une clameur née quelque part au fond de la salle béante, qui venait franchir la rampe comme une avalanche de bruit.

Toutes les amies de la corderie étaient là-haut, dans la galerie à six pence : le bar était déserté ; celles qui n’avaient pu trouver de siège s’entassaient autour des balustrades, et elles criaient toutes à tue-tête : « Lizzie ! Ohé, Lizzie ! Hooray ! » Les spectateurs des autres places commencèrent à appeler aussi : « Liz…zie ! Ohé, Lizzie ! » au milieu des rires. L’orchestre étonné ne jouait pas encore. Lizzie restait immobile sur sa plate-forme, impatientée et presque en colère. Mais l’occasion était si solennelle qu’elle ne pouvait que se contenir et attendre encore un peu.

Peut-être était-ce la fragilité de sa silhouette, du corps menu seul au milieu de la scène ; peut-être l’humilité naïve du costume, du jupon court à fleurs, du corsage pauvre aux manches relevées ; ou bien encore était-ce la simplicité enfantine de sa figure blanche sous les cheveux légers, son air solennel d’attente… Mais Lizzie, toujours immobile, figée et digne sous les appels familiers, avait quelque chose d’étrangement pathétique.

L’orchestre attaqua un air de danse ; et l’auditoire, amusé et sympathique, se tut tout à fait en voyant que la petite poupée s’était mise à danser.


Elle dansa avec soin, suivant exactement la cadence, un peu ennuyée que l’orchestre jouait à son gré trop fort et qu’elle craignait de n’être pas entendue. En face d’elle, il y avait une vaste salle presque comble ; d’innombrables rangées de sièges occupés par des spectateurs, hommes et femmes, qui étaient maintenant silencieux. Tout cela était exactement comme elle se l’était imaginé. Après les premières mesures, sa vue se troubla un peu, et elle ne vit plus devant elle qu’un grand espace béant peuplé de figures attentives, vers lesquelles le tapotement léger de ses pieds sur les planches s’en allait comme un appel poignant.

Il y eut un passage difficile, très vif, et la peur désespérée d’être en retard sur la mesure la remplit d’une angoisse fiévreuse ; mais après cela, c’était un rythme plein et facile, un chant clair, léger, joyeux, qui l’emporta tout entière. Elle eut envie de tendre les mains pour offrir ses paumes ouvertes, de se laisser osciller avec la mesure, de chanter avec tout son corps l’hymne de désir et d’allégresse. Tous ces gens qui écoulaient, comment pourrait-elle leur faire comprendre ? Mais les paroles de l’oncle Jim lui revinrent à la mémoire : « Surtout, petite, pas de singeries ! » Et elle laissa retomber ses bras à ses côtés.

Il fallait pourtant bien qu’elle se fit entendre, et elle essaya de faire passer dans sa danse tout ce qu’il lui était interdit d’exprimer autrement. D’une cadence preste et légère, elle fit un naïf alleluia, le psaume délirant d’une petite créature jeune grisée d’air et de soleil ; et quand le rythme retomba, languit, se traîna un peu, elle leva vers la salle béante ses yeux enfantins, et raconta d’un tapotement incertain et monotone sa courte vie incolore, longue d’ennui, son espérance découragée, le rêve encore mal défini, obscur et fragile.

Et c’était fini ! Elle entendit arriver la dernière mesure avec une surprise affolée, fit claquer ses derniers coups de talon très fort en guise d’appel, de protestation, — c’était trop court ; on ne pouvait pas la juger là-dessus ; c’était si important pour elle ; elle aurait dû… — et l’orchestre était silencieux, la salle était sortie de son immobilité, emplie soudain de mouvements divers et d’un grand bruit confus. Lizzie, oubliant la révérence gracieuse qu’elle avait projetée, descendit de la plate-forme et rentra dans la coulisse, un peu étourdie, la gorge serrée, prenant les dieux à témoins que c’était trop court et qu’elle pouvait faire beaucoup mieux.

Un gros monsieur l’arrêta par le poignet, et sans lâcher prise, avança de deux pas et prêta l’oreille. Elle écouta aussi, et se dit qu’il y avait beaucoup de gens qui applaudissaient, mais qu’ils n’avaient pas l’air de claquer bien fort. Une voix de femme, aiguë comme un sifflet, cria au-dessus du tumulte :

— Lizzie !… Lizzie !… Engcôo !

Le gros monsieur se retourna, hocha la tête d’un air paternel et dit :

— C’est un succès, petite, un vrai succès !

Et une jongleuse américaine montra des dents éblouissantes en un sourire protecteur.

Après ? Eh bien, après il y eut la délibération du jury ; la proclamation du résultat, accueillie par de nouveaux cris d’enthousiasme de la galerie ; et on amena Lizzie au milieu de la scène pour lui remettre deux souverains neufs dans une petite bourse de peluche bleue. Après il y eut toutes les amies qui attendaient à la porte, débordant d’une affection jusque-là insoupçonnée et de félicitations suraiguës ; et il y eut l’oncle Jim, souriant et supérieur, qui demanda à voir les souverains, et méfiant, les fit sonner sur le trottoir.

Mais au milieu de tout cela, Lizzie ne pouvait se défaire d’une inexplicable angoisse et elle se répétait doucement à elle-même tout le long de Mile-End road, que c’était trop court et que cela ne pouvait pas compter. Comment ? C’était déjà fini ? Les figures familières, les voix connues, le décor de chaque jour, rien de tout cela n’avait changé ; tout était comme auparavant, et voilà que Faith street s’ouvrait de nouveau devant elle, étroite et sombre, ramassant entre ses murailles souillées l’air étouffant du soir, tous ses relents pauvres, et la tristesse de la nuit.

Quand Lizzie s’éveilla, elle eut tout de suite conscience du grand calme qui régnait à la fois dans la maison et au dehors ; le silence de la rue n’était troublé que par de vagues bruits domestiques et l’écho lointain d’une voix paresseuse. Elle se frotta les yeux, murmura : « Dimanche » et se renfonça dans l’oreiller. Un peu plus tard, elle rouvrit les yeux sans bouger, et tout ce qui s’était passé la veille lui revint à la mémoire par images successives. Elle se souvint des deux souverains qu’elle avait confiés à l’oncle Jim pour plus de sûreté, et l’importance de la somme lui fit chaud au cœur. Après quelques instants de réflexion elle se dit que le mal qu’elle s’était donné valait vraiment bien cela ; et après quelques instants encore, elle se trouva assise dans son lit, les genoux sous le menton, tremblant d’indignation.

Pour deux livres, quarante shillings, deux petites pièces d’or, qui ne lui serviraient à rien. elle avait vendu son avenir ! Voilà ce qu’elle avait fait ! Elle s’était perfectionnée dans un art d’agrément à force de labeur et de persévérance ; elle avait acquis un talent, un talent rare, qui lui avait coûté de longs efforts et avait par conséquent beaucoup de valeur ; une grande espérance, l’espérance de jours meilleurs, d’une vie différente, de la revanche qui devait tôt ou tard venir, l’avait pénétrée, accompagnée partout et toujours, lui avait fait supporter les injustices des hommes et du sort, les longues heures d’atelier, les souliers percés, la margarine rance, les chapeaux sans plumes, et bien d’autres choses : et puis les événements avaient suivi leur cours, le jour de l’apothéose était venu, et voilà que tout était fini ! De tout ce que lui avait promis sa juste espérance, il ne restait qu’une petite bourse de peluche bleue qui contenait deux souverains ; rien n’était changé ; la vie allait reprendre comme autrefois, avec cette différence qu’elle n’avait plus rien à attendre.

Elle ne comprenait pas bien ce qui s’était passé. Elle ne savait pas à qui s’en prendre ; mais il y avait eu quelque part une malhonnêteté, un vol ; et comme ce qu’on lui avait escroqué était son dû, son unique bien et l’essence de sa vie, l’injustice était si criante et le vol si cruel qu’un Dieu juste n’aurait jamais dû les tolérer.

Lizzie se disait toutes ces choses, assise sur son lit, les bras autour de ses genoux repliés, et une crise de colère impuissante contre l’iniquité des hommes lui fit monter les larmes aux yeux. Le passé étant plein de mélancolie et le présent incertain, elle essaya pour se consoler de se figurer encore une fois le futur sous des couleurs éclatantes ; mais après un court effort d’imagination, son pauvre courage s’écroula, et l’idée des longues années à venir la secoua d’un frisson d’horreur. Elles se présentaient comme une longue trame grise, tissée de travail et d’ennui, où la suite interminable des jours traçait le même dessin monotone. Elle pouvait se figurer très exactement ce que serait l’avenir, parce qu’il serait tout pareil à l’autrefois ; seulement, autrefois, il y avait au bout des longs jours mornes la clarté consolante d’une promesse, la promesse de toutes les choses qui n’étaient pas arrivées… Lizzie se souvint d’avoir lu dans un livre imprimé en grosses lettres pour les petits enfants l’histoire d’une fée qui marchait « au milieu d’un nuage doré » ; elle ressentit une sorte de vanité amère à songer qu’elle avait, elle aussi, marché dans un nuage doré, éblouie et aveugle ; et il ne restait plus du beau nuage que deux fragments dérisoires, enfermés dans une bourse de peluche bleue.

Au milieu de son désespoir, il lui vint tout à coup à l’idée qu’il y avait, comme chaque dimanche, le marché de Middlesex street, à quelques minutes de chez elle, et que les deux souverains tant méprisés, employés judicieusement, pouvaient après tout faire bien des choses. Elle se leva, fit sa toilette avec le plus grand soin et descendit. Sa mère lui fit observer que quand on sortait de son lit à cette heure-là il était absolument futile d’espérer trouver quelque chose à manger. Lizzie sourit avec hauteur et alla s’asseoir sur le pas de la porte pour attendre l’oncle. Il arriva bientôt, et sur sa demande, lui remit le trésor avec un sourire d’indulgence.

En descendant Mile-End road, Lizzie songeait que c’était quelque chose d’étonnant et de presque tragique, la petitesse du prix en quoi s’était résumé son rêve. Elle tenait là dans sa paume fermée tout ce qui restait d’un monde de mirage, échafaudé lentement et dissipé en un soir ; ces deux pièces d’or étaient en quelque sorte des reliques, tout ce qui restait pour prouver aux autres et lui rappeler à elle-même l’existence du bel édifice fauché.

Quand elle arriva dans Middlesex street, elle se souvint tout à coup qu’elle n’avait encore rien mangé, et elle déjeuna sur-le-champ d’une portion d’anguille à la gelée, de deux glaces et d’une tablette de chocolat ; ensuite elle se laissa prendre dans la foule et suivit la rue jusqu’au bout, regardant les étalages.

Elle était encore perplexe quand une poussée subite la projeta vers un coin de trottoir où s’alignaient des paires de chaussures ; à vrai dire, elle eût préféré réserver son argent pour des objets moins utiles, mais la voix de la raison se fit entendre, et elle fit l’acquisition d’une paire de souliers jaunes un peu usés, mais pointus à ravir. Refusant l’offre d’un journal pour les emballer, elle alla s’asseoir sur le trottoir dans une petite rue latérale, mit les souliers jaunes et abandonna les vieux. Quand elle eut fait cela, elle se dit qu’elle venait d’être pratique, prévoyante et sage, et elle décida que le prochain achat aurait pour objet un article d’ornement. Après une longue hésitation elle se décida pour une fourrure. On était en août ; mais le marchand dissipa ses derniers doutes en lui assurant que les fourrures vraiment belles se portaient toute l’année. Elle acheta encore un collier de perles, une broche, un nœud de velours rose dont elle orna son chapeau, et un mouchoir de soie safran avec son initiale brodée en bleu. Après cela, elle ne pouvait vraiment plus s’apitoyer sur elle-même ; et son souci principal fut de disposer ses divers ornements avec assez d’art pour qu’on pût les voir tous au premier coup d’œil.

Quand ce fut fait elle remonta Whitechapel road jusqu’au « Pavillon », puis revint sur ses pas, marchant lentement au milieu du trottoir, mais s’appliquant à ne pas révéler dans son maintien un orgueil de mauvais goût. Une fois revenue, elle comprit que dans ce quartier on ne saurait pas réellement apprécier son apparence ; puisqu’elle se trouvait par hasard être bien habillée, elle irait se montrer dans des sphères plus élégantes ; et sans attendre plus longtemps, elle empoigna sa jupe à pleine main, prit le coin de sa fourrure entre ses dents pour ne pas la perdre, et rattrapa un omnibus en trois enjambées. Comme ce n’était pas le moment de regarder à la dépense, elle prit un ticket de trois pence, se réservant de descendre quand bon lui semblerait. Elle hésita plusieurs fois et se leva à moitié, mais se contint, et elle ne quitta l’omnibus que quand le conducteur annonça « Marble Arch ! » d’une voix lassée.

Lizzie, débarquée sur le trottoir, regarda la grille et dit : « Hyde Park ! » à demi-voix, d’un ton chargé de respect ; puis elle épousseta sa fourrure à petites tapes tendres, prit le mouchoir de soie safran à la main, et entra dans le grand monde avec simplicité.

Il est bon de se promener dans les rues et de regarder les étalages ; il est doux de manger lentement une glace à la framboise ; doux aussi de rester tard au lit le dimanche matin, ou bien d’aller en voiture jusqu’à Epping-Forest et de reposer ses yeux sur de l’herbe vraiment verte et des arbres qui ne soient pas plantés en rangées ; mais marcher doucement dans les allées d’un parc, par un beau soleil, quand on a une fourrure neuve, des souliers jaunes, un collier de perles et un mouchoir de soie brodée est plus délicieux que tout cela. C’est une joie si complète et si pure que toutes les satisfactions de vanité mesquine finissent par disparaître. On se sent sorti de la dure carapace des jours de travail, installé dans un cercle supérieur où les toilettes éclatantes, le décor ratissé et les manières polies rendent la vie douce, facile et belle ; et par sympathie les gestes les plus ordinaires et même le cours naturel des idées prennent une distinction mystérieuse.

Lizzie se promena donc dans Hyde-Park et Kensington-Gardens tant que dura le jour, et fut parfaitement heureuse. Vers la fin de la journée, elle se dirigea sur le kiosque de la musique et s’assit à quelque distance pour jouir de ses dernières heures. Le soleil descendit derrière les arbres lointains, borda de nuances éclatantes et douces quelques nuages épars et disparut tout à fait. Au milieu de l’ombre qui tombait sur le parc, la musique continuait à se faire entendre, jouant des airs militaires, au rythme martial et gai, auxquels la venue lente du crépuscule prêtait une mélancolie inattendue.

Lizzie restait sans bouger dans son fauteuil, résolue à ne partir que le plus tard possible, et sentant pourtant que son bonheur s’en allait. Il faisait trop sombre maintenant pour qu’on pût voir sa fourrure, ni le nœud rose de son chapeau, ni le mouchoir de soie qu’elle tenait pourtant à moitié déployé sur ses genoux. L’obscurité la repoussait impitoyablement dans sa sphère : elle n’était plus qu’une petite chose insignifiante, perdue dans la nuit.

Quand la musique se tut, des gens qui étaient assis se levèrent et passèrent devant elle pour s’en aller : il y avait surtout des dames, des dames à démarche molle et balancée, dont la silhouette devinée dans l’ombre avait un aspect d’élégance raffinée. C’étaient de grandes dames, assurément, qu’elles fussent ou non titrées ; la molle indolence de leurs moindres gestes disaient aux tiers : « Maintenant nous rentrons chez nous, dans nos maisons où il y a des lumières douces, des lits à colonnes et de la vaisselle d’argent. »

Lizzie se souvint du soir où l’oncle Jim avait éveillé son grand désir en parlant des duchesses qui n’auraient pas su danser. Eh bien, elle savait danser, elle ! danser comme les grandes dames n’auraient jamais pu, jamais : mais elles s’en moquaient pas mal ! Elles n’étaient même pas venues au « Paragon » pour lui voir gagner le premier prix, et si elles étaient venues elles l’auraient oubliée en moins d’une heure, retournant à leurs plaisirs, à leurs jolies choses et à leurs jolies vies, pendant que la petite Lizzie rentrait dans les régions noires, avec ses deux souverains, et au dedans d’elle quelque chose de cassé qui criait son agonie. L’argent était déjà, en partie dépensé ; il lui avait donné quelques heures de satisfaction, et voici que c’était déjà fini, et l’autre voix au dedans d’elle recommençait sa clameur lamentable, lui rappelait sans répit son désespoir, semblait la pousser vers quelque redoutable asile.

Elle se leva aussi et s’en alla vers la grille ; elle n’essayait plus d’avoir l’air distingué. D’abord elle sentait qu’elle n’était même pas bien habillée ; elles n’avaient pas de fourrures, les autres, et probablement que si elles avaient vu la sienne, avant qu’il fît nuit, elles auraient ri. Elles auraient ri doucement, sans éclats, par politesse, et elles auraient passé en balançant les hanches dans leurs jupes soyeuses et molles vers les équipages qui les attendaient certainement un peu plus loin. Le beau mérite de savoir danser ! C’était moins difficile que d’être riche, et moins spirituel que de porter de jolies toilettes et de ne rien faire !


Dans les allées sombres du parc, et plus tard sur l’omnibus qui la ramenait vers Mile-End, Lizzie sentit au milieu de son souci se lever en elle un étrange orgueil : l’orgueil de ceux qui ont nourri de grands rêves et n’ont pas été compris. Il y aurait une sorte de noblesse amère à promener dans Faith street, même dans la corderie, la conscience d’aspirations méconnues. Elle se sentait maintenant délivrée des obligations mesquines et des devoirs vulgaires, appelée à marcher dans ces sentiers semés de lauriers et de ronces où s’en vont les grandes âmes que la vie a traitées injustement.

Cet orgueil tomba quelque peu quand elle arriva à la maison, où le reste de la famille était rassemblé. Sur la table il y avait un pot de bière et des verres ; même Bunny avait auprès de lui un peu de bière dans le fond d’un gobelet et mangeait des noix avec diligence. Blakeston père vit du premier coup d’œil les ornements nouveaux et fronça les sourcils ; mais l’oncle Jim admira sincèrement

— C’est étonnant, dit-il, la différence que ça fait tout de suite, un peu de toilette chez une jeune fille !

Lizzie garda un silence tragique, et Bunny, devinant sa tristesse, lui offrit des noix.

L’oncle poursuivit placidement :

— À la bonne heure ! On s’amuse quand on peut, et puis le lundi, au travail ! S’pas, petite ?

La « petite », les lèvres serrées, retira son chapeau, posa sa fourrure ; puis s’abandonnant soudain, elle se laissa aller sur la table, et la tête entre les coudes, sanglota éperdument. Les noix échappées de sa main rebondirent sur la table et roulèrent par terre, où Bunny les ramassa.

Au milieu du silence stupéfait, la voix mouillée de Lizzie prononça piteusement :

— Je ne veux pas ! Oh ! je ne veux pas !

L’oncle, qui ne comprenait pas encore, demanda avec lenteur :

— Qu’est-ce qu’elle ne veut pas ?

Entre deux hoquets désespérés, elle répondit faiblement :

— Travailler. Oh ! je ne veux pas !

Entendant cette prétention éhontée, Blakeston père voulut protester avec indignation. Mais l’oncle l’arrêta de la main.

Il chercha laborieusement quelque chose à dire, et ne trouva rien. Mme Blakeston, qui ne prenait pas au sérieux les nerfs de jeune fille, examinait la fourrure avec intérêt. Au bout de quelque temps, l’oncle Jim, ayant définitivement reconnu son impuissance à trouver des paroles de consolation, offrit un peu de bière, et voyant que ce subterfuge ne suffisait pas à arrêter les larmes, il lui conseilla d’aller se coucher.

Elle monta l’escalier en sanglotant toujours, se déshabilla et pleura longtemps sur l’oreiller. La vie était trop dure : le chemin des grandes âmes était tout en ronces, sans aucuns lauriers ; et même l’oubli du sommeil ne lui était d’aucun réconfort, à cause du lendemain qui venait déjà.


À cinq heures un quart, Lizzie se leva, descendit allumer le fourneau à essence et emplir la bouilloire, et remonta s’habiller. À côté de son lit, il y avait un morceau de miroir pendu à un clou ; quand elle s’en servit pour arranger ses cheveux, elle constata qu’elle avait les yeux rouges, et dit à haute voix : « Ça m’est bien égal ! » En regardant avec plus d’attention, elle découvrit autre chose : c’est qu’elle ne pourrait jamais avoir l’air d’une héroïne, d’une héroïne de rien.

Les héroïnes du crime et du vice, les révoltées avaient une mine altière, des yeux profonds au regard dominateur, un teint mat, des lèvres de carmin, un port de tête arrogant, enchanteur et cruel. Elle, Lizzie, n’avait rien de tout cela. Comme héroïne vertueuse, innocente persécutée, elle eût été plus vraisemblable ; mais celles-là avaient toujours un grand air de distinction chaste, de vertu éclatante qui les marquait pour le triomphe inévitable de la fin. Ce qu’elle voyait dans le débris de miroir c’était, sans illusion possible la figure d’une petite jeune fille ennuyée et lasse, qui se préparait à aller travailler toute la journée, pour huit shillings par semaine, et n’aimait pas cela. Il n’y avait donc pour elle aucun espoir ! Quand elle eut fait cette constatation, elle s’aperçut qu’elle n’avait plus que juste le temps de boire son thé en toute hâte et d’emporter un morceau de pain pour manger en route

Elle arriva en grignotant dans Mile-End road, et la gloire du soleil levant au-dessus des maisons la frappa comme une offense. Elle se dit :

« Elles sont encore au lit, les grandes dames ! » et regarda le ciel rose avec hostilité, le fait d’être levée à temps pour voir l’aurore étant la preuve amère de sa servitude. Mais ce ne fut que quand elle se retrouva à l’atelier à sa place coutumière, attelée de nouveau à la longue tâche fastidieuse, qu’elle goûta tout à fait l’horreur de la vie qui recommençait.

Il se pourrait fort bien que dans vingt-cinq ans elle fût encore là. Vingt-cinq ans ! elle essaya de se représenter combien cela faisait de jours, et abandonna bientôt le calcul, arrivée à des chiffres tels qu’ils cessaient d’avoir aucun sens. Le ronronnement continu des machines sans heurts, inlassables, rapides, exemptes des imperfections et des faiblesses d’une humanité précaire, et toutes ces choses qui tournaient sans arrêt, les volants, les longues tiges d’acier, les courroies et les engrenages, c’étaient des vies, des vies, des vies qui passaient. Elles se suivaient en longues files inépuisables, faisaient quelques tours rapides, s’usaient et passaient dans le vide, remplacées par d’autres, toutes résignées et dociles. D’innombrables générations se succédaient sans plainte, et déjà la machine appelait de son ronronnement doux les petites filles qui avaient cru lui échapper.

L’heure du déjeuner amena toutes les amies, qui exigeaient le récit détaillé de tout ce qui s’était passé, de ce qu’avait dit le directeur du « Paragon » et de la façon dont elle allait dépenser les deux souverains. Mais Lizzie n’était pas en humeur de causer : la curiosité de ces prétendues amies lui parut sotte et vulgaire, et leurs exclamations diverses, qui se traduisaient toutes par : « A-t-elle de la chance, cette Lizzie ! » la choquèrent comme des propos déplacés au cours de funérailles. Car elle portait en terre ce jour-là un grand secret plein d’orgueil, quelque chose comme les restes d’une personne de haute naissance qui aurait vécu en exil et dont, même après sa mort, il serait interdit de révéler le nom. Elles ne comprenaient pas, les autres ; elles ne comprendraient jamais ! et elles l’ennuyaient. Naturellement, quand elle montra sa mauvaise humeur, on l’accusa de vanité ridicule, et les camarades coupèrent court à leurs félicitations pour dire d’un ton moqueur :

— Ah ! ça paraît dur de se remettre au travail quand on a passé sur les planches ! Il faudra pourtant s’y faire ma fille !

Lizzie répondit :

— Peut-être !

Et elle rentra la première à l’atelier.

Les machines tournaient toujours ; il semblait qu’elles dussent continuer ainsi pendant des siècles et des siècles et que toutes les générations du futur suffiraient à peine à assurer leur besogne ; mais Lizzie n’était plus disposée à se résigner. Une fièvre de révolte haletait en elle et faisait trembler ses mains, et toute sa volonté frêle se cabrait contre le destin. Ce qui l’exaltait surtout, c’était l’inégalité de la lutte ; d’un côté, il y avait une grande loi irrésistible et peut-être juste qui depuis le commencement du monde ployait sous le même joug les résignés et les réfractaires ; et de l’autre côté, il y avait la petite Lizzie, qui se dressait en face de l’inévitable et prétendait échapper au sort commun. Pourtant, il lui faudrait céder tôt ou tard, à moins… Elle s’arrêta un instant dans son travail, les yeux ouverts sur la muraille ; et quelque chose de grand et de solennel entra dans la longue salle emplie de poussières, voila le décor mesquin, couvrit tous les bruits de la vie vulgaire, et lui chuchota à l’oreille des promesses d’évasion.

Elle songea : « Comme c’est simple ! » et s’étonna de n’y avoir pas pensé plus tôt. C’était une revanche, en somme ; la seule possible, mais éclatante ; un défi lancé à toutes les grandes puissances oppressives ; une fin tragique et belle qui terminerait sans déchéance un grand chagrin… et elle avait lu dans les journaux que cela ne faisait presque pas mal. Les grandes dames elles-mêmes, si elles apprenaient cela, seraient contraintes au respect ; les amies de la corderie percevraient confusément qu’elles avaient caché au milieu d’elles une âme plus haute et plus pure ; et quand sonnerait le glas de son départ, il y aurait quelque part dans l’infini une voix juste et compatissante qui annoncerait :

— Celle qui s’en va, c’est la petite Lizzie, qui savait danser !

Une fois que l’idée lui fut venue, elle ne songea même pas qu’il pût y avoir la moindre hésitation : c’était une solution glorieuse et simple, qui répondait à tout, et pour laquelle elle n’avait besoin de la permission de personne. Et elle serait une héroïne, après tout !

Les heures qui passèrent après cela furent douces et faciles, et les moindres choses prirent un sens mystérieux, comme ennoblies par le reflet de ce qui allait venir. Quand la journée de travail fut finie, Lizzie quitta l’usine avec un sourire affable et s’en alla le long de Commercial road vers les docks, un peu émue, mais pleine de fierté. Elle sentait qu’elle allait faire là quelque chose de grand et d’héroïque, qui allait la relever à jamais au rang duquel elle avait cru un moment déchoir, et mettre un sceau de noblesse authentique sur ses aspirations avortées. Les gens diraient : « Il fallait vraiment qu’elle eût une nature supérieure au vulgaire, puisqu’elle est morte d’avoir été méconnue ! » Et la mort lui donnerait ainsi son auréole plus facilement et plus sûrement que le succès.

Elle avait marché assez vite et s’aperçut qu’il était encore trop tôt ; la nuit ne faisait que commencer, la rivière serait sillonnée de chalands et de vapeurs ; elle aurait pu être dérangée, et elle désirait finir sans hâte, doucement, dans un cadre auguste de silence et de paix. Elle s’en alla donc par les rues, regardant autour d’elle par curiosité : tout ce qu’elle voyait, gens, maisons et boutiques, était laid, indistinctement laid ; il n’y avait rien là qui valût un regret. D’ailleurs elle le comprenait maintenant, même les maisons du West-End avec leurs façades à colonnes, les squares tranquilles et distingués, les magasins aux épais tapis, ni même les bijoux et les fourrures n’auraient pu la satisfaire tout à fait. Elle disait cela sans envie et sans dépit et elle en donnait la preuve, puisqu’elle allait renoncer à jamais à l’espérance de toutes ces choses, que personne n’aurait pu lui retirer.

Quand la nuit fut un peu avancée, elle se dirigea de nouveau vers la rivière, longea l’église de Limehouse et suivit les rues obscures en cherchant l’endroit qu’elle avait en vue. Elle le trouva bientôt : c’était un passage étroit entre deux murailles qui menait à un tronçon de quai ; des deux côtés l’eau du fleuve clapotait doucement contre les hautes parois de wharfs déserts ; du quai partait une passerelle qui conduisait à un ponton ancré dans le courant, où s’amarraient les vapeurs.

Au coin du quai, il y avait un public-house dont les fenêtres étaient encore éclairées ; quand elle se fut assurée qu’il n’y avait plus personne dehors, elle passa vite et sans faire de bruit et franchit la passerelle en courant.

L’eau était parfaitement calme et pourtant le ponton se balançait doucement, en oscillations paresseuses, comme bercé dans le remous de quelque chose qui venait de passer. De l’autre côté, c’était la double obscurité de l’eau noire et des murailles sombres des entrepôts ; çà et là dans la distance les lumières de quelques vapeurs immobiles se reflétaient dans le fleuve en longues traînées vacillantes ; le sifflement lointain d’un remorqueur s’étouffant dans la nuit ; les bruits divers de la cité arrivant par intervalles en échos confus ; et c’était tout. Ce ponton qui oscillait doucement sur l’eau sombre avait des airs d’asile et sa solitude recueillie semblait en vérité une promesse de la paix définitive.

Lizzie arriva là en courant, vit les lumières miroitant dans l’eau presque sous ses pieds, et s’arrêta. Elle savait qu’à gauche, très loin, c’était la mer, et de l’autre côté Londres, et elle fut contente de voir que la marée descendait. Elle songea quelle chose vaste et mystérieuse c’était, qu’une rivière, qui traversait d’un bout à l’autre les villes des hommes en poursuivant au milieu d’eux sa vie à elle, que rien n’avait pu changer. Combien en avait-elle déjà porté dans ses eaux troubles et roulé sur ses bancs de vase, de ces choses semblables à ce que la petite Lizzie allait devenir ? Pauvres filles qui avaient été poussées au dernier refuge pour avoir cru que l’honneur ou l’amour étaient des choses d’importance ; vieilles gens qui avaient trop longuement et trop durement vécu et ne se sentaient pas la force d’attendre davantage ; faillis, vaincus et délaissés, ils étaient venus à elle, et ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient, comme elle allait le trouver à son tour.

Elle fit deux pas vers le bord et s’arrêta encore une fois. Elle n’avait pas peur de la mort, Lizzie ; seulement… elle avait grand’peur de l’eau noire, et elle recula lentement jusqu’au milieu du ponton et s’efforça de rappeler à l’esprit son grand chagrin afin de s’exalter un peu.

Il vint tout à coup, avec son cortège de désillusions, d’iniquités et d’intolérables ennuis. De toutes celles qui avaient cherché un asile dans l’eau profonde, il n’en était certes pas qui pût avoir eu d’aussi justes raisons que Lizzie ! La belle affaire d’avoir été trahie ou délaissée ! La grosse douleur, de n’avoir pas de quoi manger ! Elle ! On lui avait volé son espoir : des puissances occultes et malfaisantes lui avaient suggéré un rêve obscur, l’avaient nourri, attisé, fait croître d’un jour à l’autre, pour l’escamoter soudain d’une façon incompréhensible et cruelle et rire dans l’ombre de son désespoir. Il ne restait plus qu’une grande détresse, l’avenir interminable et vague, le travail fastidieux… El les deux souverains déjà dépensés !

Quand elle eut songé à tout cela, Lizzie se couvrit les yeux de ses mains, marcha droit devant elle, sentit le sol manquer sous ses pieds, et se laissa aller en frissonnant…


Au rez-de-chaussée de la maison de Faith street, le conseil de famille était rassemblé. Mr. Blakeston père regarda la montre de son beau-frère, et dit avec amertume :

— Voilà ce que c’est quand on leur laisse quatre sous, à ces petites ! Ça passe ses soirées dehors à les dépenser comme des sottes !

Sa femme ajouta :

— Et ce que ça se monte la tête ! Vous avez vu cette histoire qu’elle a faite hier, disant qu’elle ne voulait plus travailler !

L’oncle Jim intervint avec bienveillance :

— Bah ! dit-il. À cet âge-là, on dit ça, et puis le lendemain on n’y pense plus. Il ne faut pas se plaindre, en somme : tout a bien fini.

Tout avait bien fini, en effet, surtout pour Lizzie, que la marée descendante poussait doucement vers la mer.

FIN
L. Hémon.