Lord Jim/Chapitre XXVIII

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 236-243).


XXVIII


– « Après sa défaite, le Chérif Ali s’enfuit sans demander son reste, et lorsque les malheureux villageois pourchassés sortirent timidement de la jungle pour regagner leurs maisons pourries, c’est Jim qui, après entente avec Dain Waris, désigna leurs chefs. Ces nominations firent de lui le maître virtuel du pays. Quant au vieux Tunku Allang, sa terreur, au premier moment, n’avait pas connu de bornes. On raconte qu’en apprenant l’enlèvement de la redoute, il s’était jeté à terre, le visage collé au plancher de bambou de sa salle d’audience, et y était resté tout un jour et toute une nuit sans bouger, en poussant des cris si épouvantables, que nul n’osait approcher à moins d’une longueur de lance de sa forme prostrée. Il se voyait déjà ignominieusement chassé de Patusan, errant à l’abandon et dépouillé de tout, sans opium, sans femmes, sans serviteurs, proie trop désignée au premier passant désireux de le tuer. Après le Chérif Ali, son tour viendrait, et comment résister à une attaque menée par un diable pareil ? À la vérité, c’est à la seule idée que Jim se faisait de la justice qu’il devait la vie et ce qui lui restait d’autorité, à l’époque de ma visite. Les Bugis eussent fort aimé à régler de vieux comptes, et l’impassible Doramin nourrissait l’espoir de voir un jour son fils chef du Patusan. Au cours d’une de nos entrevues, il me laissa délibérément entrevoir cette ambition secrète. Rien ne pourrait être plus parfait que la circonspection pleine de dignité avec laquelle il aborda le sujet. Lui-même, commença-t-il par me déclarer, avait fait usage de sa force, dans sa jeunesse, mais maintenant il était vieux et las… Avec sa masse imposante et ses petits yeux hautains au regard sagace et pénétrant, il évoquait, d’irrésistible façon, l’idée d’un vieil éléphant malicieux ; sa vaste poitrine s’élevait et s’abaissait lentement, en un mouvement régulier et puissant, comme celui d’une mer calme. Lui aussi protestait de sa confiance illimitée dans la sagesse de Tuan Jim. Si seulement il eût pu obtenir une promesse ! Un seul mot suffirait… Ses silences, son souffle large et les roulements sourds de sa voix rappelaient les derniers efforts d’un orage qui s’éteint.

« Je m’efforçais de détourner la conversation, mais ce n’était pas facile, car il était trop évident que Jim avait le pouvoir de faire la chose ; il paraissait n’y avoir rien dans sa sphère nouvelle qu’il ne dépendît de lui de donner ou de retenir. Mais cette idée ne signifiait rien, je le répète, à côté de cette conviction qui s’imposait à moi, tandis que j’écoutais Doramin avec une grosse affectation d’intérêt : enfin je le voyais tout prêt, peut-être, à se rendre maître de sa destinée. Doramin s’inquiétait de l’avenir de son pays, et je fus frappé de l’argument qu’il faisait valoir. La terre reste où Dieu l’a placée, disait-il, mais les blancs viennent chez nous pour bientôt repartir. Ils s’en vont, et ceux qu’ils laissent derrière eux ne savent quand les attendre. Ils retournent à leur propre pays, à leur peuple, et ce blanc-là s’en irait comme les autres… Je ne sais ce qui m’incita, à ce moment, à lancer assez indiscrètement un : – « Non ! » énergique. Je saisis toute l’étendue de mon imprudence, lorsque tournant vers moi son visage dont l’expression, figée dans les lourds plis rudes, était inaltérable, comme celle d’un énorme masque brun, Doramin me dit d’un ton méditatif que je lui donnais là une assurance heureuse, et m’en demanda la raison.

« Sa femme, la vieille petite maternelle sorcière, était assise près de moi, la tête couverte et les pieds relevés ; elle regardait par la grande baie, et je ne voyais d’elle qu’une mèche folle de cheveux gris, une pommette saillante, une mâchoire nette agitée par les mouvements légers de la mastication. Sans quitter des yeux la vaste perspective de forêts étendue jusqu’aux montagnes, elle me demanda, d’un ton apitoyé, ce qui avait pu pousser mon ami à quitter si jeune son pays, à venir si loin, à travers tant de dangers. N’avait-il donc pas de foyer, pas de parents dans son pays ? N’avait-il pas de vieille mère qui se rappelât son visage ?

« Je n’étais nullement préparé à semblable question, et ne pus que balbutier en secouant la tête d’un air sagace. Après quoi je tentai assez maladroitement, je m’en rends parfaitement compte, de me tirer de ce mauvais pas. Mais, de ce moment, le vieux Nakhoda se fit taciturne. Il n’était pas content, je le crains, et je lui avais manifestement donné matière à réflexion. Le hasard voulut, assez singulièrement, que je me retrouvasse, ce même soir (mon dernier soir à Patusan), en face du même problème, et de ce pourquoi de la destinée de Jim auquel on ne pouvait répondre. Ceci, d’ailleurs, m’amène à l’histoire de son amour.

« Vous allez croire qu’il s’agit là d’une conquête facile. Nous avons entendu conter tant d’aventures pareilles, où, pour la plupart, nous ne voyons pas du tout des histoires d’amour. Nous les tenons pour des récits de rencontres fortuites, des épisodes de passion, au plus, ou seulement des égarements de jeunesse ou des tentations vouées à un définitif oubli, même s’ils ont connu la sincérité des tendresses et des regrets. Une telle opinion est valable dans la plupart des cas, et peut-être même dans celui-là… Et pourtant, je ne sais pas ! Cette histoire-là n’est pas de celles qui se regardent du point de vue habituel. Apparemment, elle ressemble fort aux autres, mais pour moi, je vois à l’arrière-plan une ombre mélancolique de femme, un fantôme victime d’une sagesse cruelle, qui se tient auprès de sa tombe solitaire, avec un air de méditation inquiète et des lèvres scellées. La tombe même, que je découvris par hasard, au cours d’une promenade matinale, était un monticule informe de terre brune, décoré à sa base d’une bordure régulière de rameaux de corail. Une palissade circulaire l’entourait, faite de jeunes arbustes fendus en long et revêtus encore de leur écorce. Autour de la tête de ces frêles piquets, courait une guirlande de feuilles et de fleurs…, et les fleurs étaient fraîches.

« Que l’ombre soit ou non le fruit de mon imagination, je suis en tout cas, vous le voyez, en possession de ce fait significatif d’une tombe que l’on n’oubliait pas. Quand je vous aurai dit, au surplus, que Jim avait, de ses propres mains, dressé la rustique barrière, vous verrez tout de suite ce qui différencie cette histoire-là des autres histoires, et ce qui la caractérise. Il y a, dans cette participation à la tendresse et au souvenir d’un autre être, quelque chose qui convenait fort à la gravité du jeune homme. Il avait une conscience, et une conscience romanesque. De toute sa vie, la femme de l’innommable Cornélius n’avait eu d’autre compagne, d’autre confidente, d’autre amie non plus que sa fille. Ce qui avait pu amener la pauvre femme, après avoir quitté le père de sa fille, à épouser l’affreux petit Portugais de Malacca ; ce qui avait commandé la séparation même : une mort qui peut être clémente, ou l’impitoyable fardeau des conventions, c’est un mystère pour moi. Les quelques allusions faites en ma présence par Stein, qui connaissait tant d’histoires, m’ont fait comprendre que la malheureuse n’était pas une femme ordinaire. Son père était un blanc, un grand fonctionnaire, un de ces hommes brillamment doués, qui ne sont pas assez ternes pour ménager leur succès, et dont la carrière se termine souvent dans l’ombre. Elle aussi, elle avait dû ignorer l’assouplissement salutaire, et sa carrière s’était terminée à Patusan. Notre commune destinée – car où est l’homme, j’entends l’homme vraiment sensible, qui ne se souvienne vaguement d’avoir été, dans la plénitude de la possession, délaissé par un être ou une chose plus précieux que la vie ? – notre commune destinée pèse d’un poids particulièrement lourd sur les femmes. Elle ne les punit pas comme un maître despotique, mais leur inflige de lentes tortures, comme pour satisfaire une rancune secrète et implacable. On dirait que désignée pour tout conduire ici-bas, elle cherche à se venger sur les êtres les plus prêts à s’affranchir des entraves de la prudence humaine ; car ce sont les femmes qui savent seules faire passer parfois dans leur amour un élément juste assez sensible pour faire peur, une note de tendresse surhumaine. Je me demande parfois avec étonnement l’aspect que le monde peut prendre à leurs yeux, et s’il a bien pour elles la forme et la substance que nous connaissons, l’air que nous respirons. Je me figure que ce doit être une région de déraisonnable sublimité, toute frémissante des émotions de leurs âmes aventureuses, éclairée par la gloire de tous les risques et de toutes les renonciations possibles. À vrai dire, je soupçonne qu’il y a très peu de femmes au monde, bien que je connaisse, vous l’entendez bien, l’infinie multitude des êtres humains, et la quasi-égalité numérique des sexes. Mais j’étais bien certain que la mère avait dû être aussi femme que le paraissait la fille. Je ne pus m’empêcher de me les représenter toutes deux : d’abord la jeune femme et l’enfant, puis la femme mûre avec la jeune fille, dans le décor immuable et terrible, malgré le passage du temps ; je vois la solitude de ces deux vies, au milieu du tumulte, derrière la barrière des forêts ; j’entends leurs paroles, uniformément pénétrées de tristesse. Paroles de confidence, mais où il me semble déceler, mieux encore, un sentiment profond de regret, de crainte, d’appréhension, que la jeune fille ne dut pas bien comprendre avant la mort de sa mère et l’arrivée de Jim. Seulement ce jour-là, je suis sûr qu’elle comprit beaucoup – pas tout peut-être – les appréhensions surtout. Jim lui donnait un nom qui veut dire « Précieux », dans le sens du mot « pierre précieuse » : il l’appelait Bijou. C’est joli, n’est-ce pas ? Mais ce garçon-là avait toutes les délicatesses ; il était à la hauteur de son heureuse fortune comme, somme toute, il s’était montré à la hauteur de ses épreuves. Il l’appelait donc Bijou, et il prononçait ce mot comme il eût dit Jeanne, – comprenez-vous ? avec un paisible et familier accent conjugal. J’entendis pour la première fois ce nom dix minutes après avoir mis le pied dans sa cour ; Jim qui venait de m’arracher à moitié le bras d’enthousiasme, bondit sur l’escalier, et se mit, avec une vivacité juvénile et joyeuse, à secouer la porte sous le toit pesant : « Bijou ! Vite !… C’est un ami !… », et me regardant tout à coup dans la pénombre de la véranda, il murmura avec ferveur : « Dites donc, pas d’erreur, n’est-ce pas ?… Je ne puis pas vous dire tout ce que je lui dois ;… c’est exactement comme si… » Ses paroles précipitées et nerveuses furent interrompues par une exclamation étouffée ; je vis une forme blanche au visage enfantin mais énergique qui s’avançait, et de l’ombre surgit un regard profond et attentif, comme sort de l’abri du nid un regard d’oiseau. Le nom me frappa, mais il me fallut quelque temps pour en saisir le rapport avec une histoire extravagante qui m’était venue aux oreilles au cours de mon voyage, dans un petit port de la côte, à quelque deux cent trente milles au sud de la rivière de Patusan. La goélette de Stein qui me transportait avait fait escale dans cette bourgade pour embarquer des marchandises, et descendu à terre, je m’aperçus, à ma grande surprise, que la pauvre localité avait l’honneur de posséder un sous-résident auxiliaire de troisième classe, gros garçon gras à lard, sang mêlé aux lèvres retroussées et luisantes et aux yeux clignotants. Je le trouvai vautré sur une chaise de rotin, odieusement débraillé, avec une grande feuille verte sur le sommet de sa tête fumante, et une autre à la main, dont il se servait pour s’éventer languissamment. J’allais à Patusan ! Oui… Ah ! Bien ! La Compagnie Stein ? Il connaissait. J’avais l’autorisation ?… Ce n’était pas son affaire, d’ailleurs. – « Plus trop mal, là-bas, maintenant », remarqua-t-il, d’un ton négligent, en poursuivant de sa voix traînante : « Il y a une espèce de blanc, un vagabond quelconque qui s’est installé dans le pays, paraît-il… Hein ? Vous dites ?… Un de vos amis ?… Alors, c’est donc vrai qu’il y avait un de ces vordamte… ? Qu’est-ce qu’il allait donc chercher ? Il avait su entrer dans le pays, le brigand, hein ? On n’en était pas tout à fait sûr… Le Patusan ? On s’y coupe la gorge, mais ce n’est pas notre affaire ! » Il s’interrompit pour gémir : « Oh ! Dieu puissant ! Quelle chaleur ! Quelle chaleur ! Mais alors, en somme, il pourrait y avoir quelque chose de vrai dans l’histoire, et… » Il ferma un de ses sales yeux vitreux, dont la paupière continua à trembloter, tout en me regardant d’odieuse façon avec l’autre. « Écoutez donc ! » fit-il sur un ton de mystère, « si,… comprenez-vous ?… s’il a vraiment déniché un beau morceau,… pas un bout de verre coloré, comprenez-vous ?… Je suis un fonctionnaire du gouvernement… Dites à ce coquin-là… Eh ? Comment ?… Un de vos amis… ? » Il continuait à s’étaler placidement sur sa chaise… « C’est entendu ; vous l’avez dit, et je suis heureux de vous donner un avis amical… Je suppose que vous ne seriez pas fâché, vous non plus, de tirer quelque chose… Laissez-moi parler… Dites-lui que je connais l’histoire, mais que je n’ai pas adressé de rapport à mon gouvernement. Pas encore… Vous voyez ? À quoi bon un rapport, hein ? Dites-lui de venir me trouver, si on le laisse sortir vivant du pays. Il fera bien de se garder à carreau. Hein ? Je ne poserai pas de questions, c’est promis. En douce, vous comprenez… À vous aussi, je vous donnerai quelque chose… Une petite commission pour votre peine. Ne m’interrompez pas ! Je suis fonctionnaire du gouvernement et ne fais pas de rapport. Ce sont les affaires. Compris ? Je connais de braves gens qui achèteront tout ce qui en vaudra la peine, et qui lui donneront plus d’argent que le coquin n’en a vu de sa vie. Je connais ce genre de types… » Il me regardait fixement, les deux yeux ouverts, et je le contemplais avec stupeur, en me demandant s’il était fou ou ivre. Il suait, soufflait, geignait et se grattait avec un sang-froid si répugnant, que je ne pus supporter assez longtemps ce spectacle pour démêler la vérité de l’histoire. Le lendemain, des bavardages d’oisif avec des familiers de la petite cour indigène me donnèrent vent d’une légende qui se propageait lentement sur la côte : on parlait d’un blanc mystérieux, installé au Patusan, qui avait mis la main sur une pierre prodigieuse, une émeraude de dimensions énormes et d’inestimable valeur. L’émeraude semble plus que toute autre gemme, frapper les imaginations orientales. Le blanc l’avait dérobée, disait-on, moitié par ruse, moitié grâce à sa force prodigieuse, au chef d’un pays lointain, d’où il s’était aussitôt enfui, pour arriver dans un dénuement total au Patusan ; là il avait épouvanté les indigènes, par une férocité sans bornes, que rien ne pouvait apaiser. La plupart de mes interlocuteurs étaient d’avis que cette émeraude devait être une pierre fatale, comme la fameuse pierre du Sultan de Succadano, qui avait, en un temps, déchaîné sur le pays des guerres et des calamités inouïes. Peut-être était-ce la même ?… Savait-on ?… À vrai dire, la légende d’une émeraude de grosseur fabuleuse est aussi ancienne que l’arrivée des premiers blancs dans l’Archipel Indien, et la croyance en persiste si bien qu’il y a moins de quarante ans, une enquête officielle fut menée par les autorités hollandaises, pour dégager la vérité de cette histoire. Pareil bijou, m’expliquait le vieux bonhomme qui m’avait conté la majeure partie de ce stupéfiant mythe Jimesque, – manière de scribe du pauvre petit Rajah de l’endroit, – pareil bijou, disait-il, en clignant des yeux myopes qu’il levait sur moi, du plancher de la cabine où il s’était assis par respect, – se cache de préférence sur la personne d’une femme. Mais on ne saurait le confier à la première venue : il faut qu’elle soit jeune (il poussa un profond soupir) et insensible aux séductions de l’amour. Il hochait la tête d’un air sceptique. Il semblait pourtant y avoir une femme pareille. On lui avait parlé d’une grande fille que le blanc traitait avec beaucoup de sollicitude et de respect, et que l’on ne voyait jamais seule, hors de sa demeure. Le blanc sortait presque tous les jours avec elle ; ils s’en allaient côte à côte, au grand jour, et il lui tenait le bras sous le sien, serré contre son côté,… comme ceci !… d’une façon extraordinaire ! C’était peut-être un mensonge, concédait-il, car c’eût été une singulière façon d’agir, mais au moins était-il hors de doute que cette femme ne portât le bijou du blanc caché sur sa poitrine. »