Lord Jim/Chapitre XXXIX

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Traduction par Philippe Neel.
Édition de la nouvelle revue française (p. 310-316).


XXXIX


– « Tous les événements de cette nuit-là ont une grosse importance, puisqu’ils amenèrent une situation qui resta inchangée jusqu’au retour de Jim. Jim était parti, depuis plus d’une semaine, dans l’intérieur du pays, et c’est Dain Waris qui avait pris les premières mesures de défense. Ce jeune homme brave et intelligent (qui savait se battre à la façon des blancs), aurait voulu en finir tout de suite avec les agresseurs, mais il lui fallut se plier à l’avis de ses compatriotes. Il n’avait pas, comme Jim, un prestige de race, et une réputation de puissance invincible et surhumaine. Il n’était pas une incarnation visible, tangible, d’une vérité absolue et d’une infaillible victoire. Pour aimé, honoré et admiré qu’il fût, il était encore l’un d’eux, tandis que Jim était l’un de nous. De plus, le blanc, rempart de force en lui-même, était invulnérable, tandis que Dain Waris pouvait être tué. Ces pensées inexprimées commandaient l’opinion des principaux chefs de la ville, qui avaient choisi le fort de Jim pour s’y réunir et y délibérer sur la situation, comme s’ils eussent pensé trouver inspiration et courage dans la demeure du blanc absent. Le feu des bandits avait été si bien dirigé ou si heureux qu’une demi-douzaine d’indigènes étaient déjà hors de combat. On avait couché les blessés sous la véranda, où les femmes venaient les panser. Femmes et enfants de la basse ville avaient, dès la première alarme, été envoyés au fort, où Bijou commandait avec beaucoup d’autorité et de cœur ; elle était très écoutée par « les gens » de Jim, qui avaient, en corps, quitté leur petit domaine autour de l’enceinte, pour en former la garnison. Les réfugiés se pressaient aux côtés de la jeune femme, qui pendant toute l’affaire, et jusqu’à sa fin désastreuse, fit montre d’une extraordinaire ardeur combative. C’est à elle qu’à la première nouvelle du danger, Dain Waris avait couru tout de suite, car Jim était dans la ville le seul détenteur d’une provision de poudre. Stein, avec lequel il gardait des relations épistolaires intimes, avait obtenu une autorisation spéciale du gouvernement hollandais pour en exporter cinq cents barils à Patusan. La poudrière était une petite hutte en troncs bruts, entièrement recouverte de terre, dont, en l’absence de Jim, la jeune femme conservait la clef. Au conseil, tenu à onze heures du soir, dans la salle à manger de Jim, elle appuya l’avis d’action immédiate et vigoureuse, formulé par Dain Waris. Elle restait debout, près du fauteuil vide de Jim, et fit un discours belliqueux et passionné, qui, sur l’instant, souleva dans l’assemblée des murmures d’approbation. Le vieux Doramin qu’on n’avait plus vu hors de son logis depuis plus d’un an, s’était fait apporter à grand-peine. Il était naturellement le chef de l’assemblée. Le conseil était d’humeur impitoyable, et l’avis du vieillard aurait entraîné une action décisive, mais je suis convaincu que la crainte du courage fougueux de son fils l’empêcha de prononcer le mot nécessaire, et l’on pencha pour l’expectative. Un certain Haji Saman démontra tout au long que « ces hommes féroces et tyranniques » étaient, en tout état de cause, voués à une mort certaine. Ou bien, cramponnés à leur colline, ils y mourraient de faim ; ou, tentant de regagner leur chaloupe, ils seraient tués par des hommes postés en embuscade de l’autre côté du ruisseau, ou enfin, faisant une percée pour fuir dans la forêt, ils y périraient les uns après les autres. Il affirmait que d’ingénieux stratagèmes permettraient de venir à bout des féroces étrangers sans courir le risque d’une bataille, et ses paroles furent d’un grand poids, surtout auprès des habitants de la ville même. Ce qui les troublait, c’était l’inaction gardée par les bateaux du Rajah au moment décisif. Le diplomate Kassim représentait Tunku Allang au conseil. Il parlait peu et écoutait avec un sourire courtois et impénétrable. Pendant la séance, des messages reçus de minute en minute rapportaient les faits et gestes des assaillants. Folles rumeurs et exagérations se donnaient libre cours ; il y avait, à l’embouchure du fleuve, un énorme vaisseau, avec de gros canons et un nombreux équipage de blancs et de noirs, tous hommes à mine sanguinaire. Ils remontaient le courant avec plusieurs embarcations, pour exterminer tout ce qui était en vie. Un sentiment de danger imminent et insaisissable accablait la populace. Tout à coup, il y eut dans la cour, une panique parmi les femmes : de grands cris s’élevèrent ; on galopait ; les enfants hurlèrent. Haji Saman sortit pour calmer la foule. Puis une sentinelle du fort, tirant sur une ombre mouvante au ras de l’eau, faillit tuer un villageois qui amenait, dans un canot, ses femmes avec les plus précieux de ses ustensiles domestiques et une douzaine de volailles. Il en résulta un surcroît de confusion. Cependant les palabres se poursuivaient dans la maison de Jim, en présence de la jeune femme. Pesant, le visage farouche, Doramin regardait tour à tour les orateurs, et respirait lentement, comme un taureau. Il ne parla qu’en dernier, lorsque Kassim eut déclaré que les bateaux du Rajah allaient être rappelés, parce que Tunku Allang avait besoin de ses hommes pour défendre son domaine. Malgré Bijou, qui le suppliait, au nom de Jim, de parler, Dain Waris ne voulut formuler aucune opinion en présence de son père. Dans son désir de voir, sans retard, chasser les bandits, la jeune femme lui offrait les hommes de Jim. Mais après avoir regardé Doramin, Dain Waris se contenta de secouer la tête. On décida en définitive, avant de lever le conseil, d’occuper fortement les maisons voisines du ruisseau, pour commander l’embarcation ennemie. On feindrait de ne pas s’en occuper, pour laisser aux blancs la tentation d’embarquer, sur quoi un feu bien dirigé les tuerait presque tous. Pour couper la retraite aux survivants éventuels et pour empêcher d’autres assaillants d’arriver à la rescousse, Dain Waris reçut de Doramin l’ordre de se porter, avec une troupe de Bugis en armes, vers un point de la rivière situé à dix milles au-dessous de Patusan, de se retrancher sur la berge et de barrer le fleuve avec ses embarcations. Je ne crois pas du tout que Doramin redoutât l’arrivée de forces nouvelles. Sa décision était motivée, à mon sens, par le seul désir de mettre son fils à l’abri du danger. Pour prévenir un assaut de la ville, on devait, à l’aube, élever une barricade sur la rive gauche, à l’extrémité de la rue. Le vieux Nakhoda fit part de son intention de commander là en personne. Une distribution de poudre, de balles et de capsules fut aussitôt effectuée sous la direction de la jeune femme. Plusieurs messagers devaient être dépêchés, en différentes directions, vers Jim que l’on ne savait exactement où trouver. Ces hommes partirent au petit jour, mais avant ce moment-là, Kassim avait su entrer en communication avec les assiégés.

« Diplomate accompli, ce confident du Rajah quitta le fort pour rejoindre son maître, et emmena dans sa barque Cornélius, qu’il avait trouvé rôdant, sans mot dire, dans la cour, parmi la foule. Kassim avait son plan, pour la réalisation duquel Cornélius devait lui servir d’interprète. Aussi, vers le matin, au moment où il méditait sur sa lamentable position, Brown entendit-il sortir du fourré marécageux une voix tremblante, qui se forçait pour demander en anglais sur un ton amical, la permission, moyennant promesse de sécurité personnelle, de venir le trouver pour lui soumettre une proposition de la plus haute importance. Brown se sentit le cœur inondé de joie : si on lui parlait, il cessait d’être une bête sauvage traquée. La cordialité de ces accents rendait vaine la douloureuse tension d’une vigilance anxieuse, comme celle d’aveugles qui ne savent de quel côté attendre un coup mortel. Brown affecta pourtant une grande répugnance. La voix parlait toujours : c’était, à l’entendre, « celle d’un blanc, d’un malheureux vieillard ruiné, qui habitait le pays depuis des années ». Une brume humide et glacée masquait les flancs de la colline, et après un nouvel échange d’interpellations, Brown se décida : – « Allons, montez ! Mais seul n’est-ce pas ? » À vrai dire, m’avouait-il, en tremblant de rage au souvenir de son impuissance, cela n’eût pu faire aucune différence. Les aventuriers ne voyaient pas à plus de quelques mètres et nulle trahison n’eût pu aggraver leur situation. Bientôt ils distinguèrent vaguement Cornélius ; pieds nus, dans ses vêtements de tous les jours, chemise crasseuse et pantalons en loques, avec un casque de liège à visière brisée, le métis montait obliquement vers la barricade, hésitait, s’arrêtait dans une posture inquiète pour écouter. – « Arrivez donc ; vous n’avez rien à craindre », cria Brown, tandis que ses hommes ouvraient de grands yeux. Tous leurs espoirs de salut se trouvaient soudain concentrés sur cet individu chétif et décrépit qui, maladroitement et sans mot dire, escaladait un tronc d’arbre abattu ; tout frissonnant, il dirigeait son regard aigre et méfiant sur le groupe de bandits barbus, anxieux, enfiévrés par le manque de sommeil.

« Une demi-heure de conversation confidentielle avec Cornélius ouvrit les yeux de Brown sur l’état des affaires intérieures du Patusan. Il fut immédiatement en éveil. Il y avait des possibilités, d’immenses possibilités ; mais avant de discuter les propositions de Cornélius, il stipula, comme garantie de bonne foi, un envoi de vivres. Cornélius le quitta pour descendre nonchalamment la pente vers la demeure du Rajah ; quelques minutes plus tard, des serviteurs de Tunku Allang apportaient une assez chiche provision de riz, de poivre et de poisson sec. C’était infiniment mieux que rien. Un peu après, Cornélius amena Kassim ; le Malais s’avançait avec une mine de pleine et joviale confiance ; il avait les pieds dans des sandales, et un sac de toile bleu sombre couvrait son corps du cou aux chevilles. Il serra discrètement la main de Brown, et les trois hommes se retirèrent à l’écart pour conférer. Retrouvant leur confiance, les compagnons de Brown s’allongeaient de grandes tapes dans le dos, et lançaient vers leur chef des regards d’intelligence, tout en s’occupant des préparatifs du repas.

« Kassim haïssait fort Doramin et ses Bugis, mais il exécrait plus encore le nouvel était de choses. Il s’était dit que ces blancs, unis aux partisans du Rajah, pourraient attaquer et battre les Bugis avant le retour de Jim. Il en résulterait fatalement une défection en masse des habitants de la ville, et c’en serait fini du règne de ce blanc, qui protégeait les pauvres. Après quoi il serait facile de se défaire de ces nouveaux alliés dépourvus de tout appui. Le fin matois savait bien reconnaître la différence des caractères, et avait assez vu de blancs pour s’apercevoir que les nouveaux venus étaient des réprouvés, des hommes sans patrie. Brown conservait une attitude sévère et impénétrable. Le premier appel de la voix de Cornélius demandant à lui parler n’avait fait luire à ses yeux qu’un espoir de salut. Moins d’une heure après, de nouvelles pensées bouillonnaient dans sa tête. Poussé par une extrême nécessité, il avait abordé sur cette côte pour y voler des vivres, faire main-basse peut-être sur quelques tonnes de gomme ou de caoutchouc, voire sur une poignée de dollars, et s’y était trouvé empêtré dans des dangers mortels. Et maintenant, ces ouvertures de Kassim faisaient luire à ses yeux la perspective de faire main basse sur tout le pays. Un maudit individu y était déjà presque arrivé, malgré son isolement. Il ne paraissait pourtant guère avoir tout à fait réussi. Peut-être pourraient-ils travailler ensemble et pressurer à sec le pays, avant de s’en aller tranquillement. Ses négociations avec Kassim révélèrent à Brown qu’il était censé posséder, à l’embouchure du fleuve, un grand navire avec un gros équipage. Kassim le suppliait d’appeler sans délai ce navire à la rescousse, avec ses canons et ses hommes, pour le service du Rajah. Brown feignit d’y consentir, et la discussion se poursuivit sur cette base, avec une méfiance mutuelle. Trois fois dans le courant de la matinée, le jovial et actif Kassim descendit pour consulter le Rajah, et remonta vivement à grandes enjambées. Tout en débattant les conditions du marché, Brown s’égayait avec une sombre ironie à l’idée de sa misérable goélette, chargée d’un tas d’immondices pour tout fret, qui passait pour un navire de guerre, et de son nombreux équipage, représenté par un cuisinier chinois et un ancien pilleur d’épaves boiteux de Levuka. L’après-midi, il obtint de nouvelles distributions de vivres, une promesse d’argent, et une provision de nattes pour permettre à ses hommes de se faire des abris. Protégés du soleil torride, les aventuriers se couchèrent et ne tardèrent pas à ronfler ; mais assis en pleine vue sur l’un des arbres abattus, Brown repaissait ses yeux du spectacle de la ville et de la rivière. Il y avait là de bien belles promesses de pillage. À l’aise maintenant dans le camp, Cornélius se tenait près de lui, bavardait, lui désignait les lieux, lui donnait des conseils, commentait à sa façon le caractère de Jim et les événements des trois dernières années. Feignant l’indifférence et le regard perdu, Brown écoutait pourtant avec l’attention la plus vive ; il n’arrivait pas à s’expliquer clairement l’espèce d’homme que pouvait être Jim. – « Comment s’appelle-t-il donc, d’abord ? Jim ! Jim ! cela ne suffit pas pour un nom d’homme ! » – « On l’appelle Tuan Jim, ici », répondit Cornélius avec mépris, « Lord Jim, si vous voulez. » – « Qui est-il ? D’où sort-il ? » interrogeait Brown. « Quel genre d’homme est-ce ? Est-il Anglais ? » – « Oui, oui ; c’est un Anglais. Mais moi aussi je suis Anglais, Anglais de Malacca. C’est un imbécile. Tout ce que vous avez à faire, c’est de le tuer, après quoi vous serez roi ici. Tout lui appartient », expliquait Cornélius. – « J’ai idée qu’on pourra l’obliger à partager avant longtemps », commenta Brown à mi-voix. – « Non, non ! Ce qu’il faut, c’est le tuer à la première occasion, et alors vous pourrez faire ce que vous voudrez », insista Cornélius avec énergie. « Voici des années que je vis ici, et c’est un conseil d’ami que je vous donne. »

« L’après-midi se passa en de tels entretiens et dans la contemplation de la ville, où Brown voyait déjà une proie désignée. Ses hommes se reposaient. Ce jour-là, les canots de Dain Waris quittèrent un à un la rive opposée au ruisseau, et descendirent le courant pour couper la retraite des aventuriers. Brown ne savait rien de cette expédition et Kassim, qui gravit la colline une heure après le coucher du soleil, se garda bien de l’en informer. Il voulait que le navire des blancs remontât la rivière, et craignait qu’une telle nouvelle fût de nature à l’en dissuader. Il pressait fort Brown d’envoyer « l’ordre », et offrait un messager de confiance qui, pour plus de sécurité, disait-il, gagnerait par terre l’embouchure du fleuve, et irait porter l’ordre à bord. Après réflexion, Brown jugea intéressant d’écrire ces simples mots sur une page arrachée à son carnet : – « Tout va bien. Grosse affaire. Retenez le bonhomme. » Le messager obtus choisi par Kassim s’acquitta fidèlement de sa mission, et fut récompensé de son zèle en se sentant précipité, la tête la première, dans la cale vide de la goélette, par le pilleur d’épaves et le Chinois, qui s’empressèrent de replacer les panneaux. Ce qu’il advint du pauvre diable, Brown ne me l’a pas dit. »