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Lord Macaulay, sa vie et sa personne

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Lord Macaulay, sa vie et sa personne
Revue des Deux Mondes3e période, tome 16 (p. 51-76).
LORD MACAULAY
SA VIE ET SA PERSONNE

The life and letters of lord Macaulay, by his nephew George Otto Trerelyan, Leipzig 1876 ; Tauchnitz.

L’alliance si rare en tout temps d’un beau talent et d’un noble, caractère, une vie publique qui ne compte pas une seule défaillance, une vie privée dont le devoûment fut le principe, enfin la passion et le respect des lettres, tels sont les titres de Macaulay au monument littéraire que M. Otto Trevelyan vient de lui consacrer, Il était temps que le grand essayiste whig eût aussi son histoire. A mesure que les années se passaient, on se demandait pourquoi l’historien n’avait pas encore obtenu la biographie à laquelle il avait droit, pourquoi personne ne s’était trouvé pour faire connaître an public ces détails intimes d’une vie brillante entre toutes et ces traits de caractère qui ont toujours du prix pour la curiosité, surtout quand c’est un écrivain aimé qu’ils servent à peindre. Or Macaulay a été le favori de deux générations de lecteurs, et rien n’indique que sa réputation soit sur le déclin. A bien des égards au contraire il est déjà passé classique : ne dit-on pas qu’en Australie, parmi les trois ouvrages qui composent la bibliothèque du squatter, on est sûr de rencontrer ses essais entre Shakspeare et la Bible ?

En revanche, si peu d’auteurs sont restés plus populaires que lui, peu d’hommes célèbres ont été moins connus. Jamais dans son œuvre sa personne ne s’est trahie, et son biographe a pu dire avec vérité qu’il serait aussi difficile de prendre une idée juste de Macaulay d’après ses écrits que de chercher dans Mesure pour mesure le portrait de Shakspeare. D’autre part, il a été moins répandu qu’on ne serait tenté de le supposer quand on songe à la part importante qu’il prit à de grands débats parlementaires et aux fonctions politiques dont il s’acquitta. En réalité, si brillante figure qu’il pût faire dans le monde quand il le voulait bien, il l’a peu fréquenté, ne lui donnant que ce qu’il ne pouvait lui refuser, et ne sortant qu’à contre-cœur, surtout dans les derniers temps, du petit cercle que formaient autour de lui quelques amis et sa famille. Cette intimité, M. Trevelyan vient de la détruire en nous montrant dans un récit intéressant et par de nombreux extraits de sa correspondance combien chez Macaulay l’homme était digne de respect. Les pages de cette biographie où M. Treveylan a laissé parler son oncle n’ajouteront pas grand’chose à la gloire du littérateur, mais elles apprendront à bien des lecteurs que le cœur de l’écrivain n’était pas moins haut que son intelligence.


I

C’est sous la plume du biographe de Johnson que le nom de Macaulay paraît pour la première fois dans l’histoire littéraire, à propos d’une description de Saint-Kilda que lisait le célèbre docteur. Le narrateur, qui n’était autre que Kenneth Macaulay, grand-oncle de l’historien, assurait gravement que, toutes les fois qu’un navire abordait dans cette île des Hébrides, les habitans ne manquaient pas de s’enrhumer ; cette étonnante assertion plut tellement à l’imagination superstitieuse de l’auteur de Rasselas, qu’il déclara aussitôt que celui qui avait eu le courage de la signer méritait d’être loué pour sa « grandeur d’âme » dans ce siècle d’esprits forts. Le propre père de l’historien, Zacharie Macaulay, a des titres plus sérieux au souvenir bienveillant de la postérité. Fils d’un ministre écossais, chargé tout jeune encore des fonctions de régisseur dans une plantation de la Jamaïque, le spectacle de l’esclavage révolta son âme et décida de sa vocation. Tandis qu’à côté de lui les gens les plus pieux trouvaient de bons argumens pour défendre l’odieuse institution, Zacharie Macaulay, logicien moins habile, ne voulut plus de part au trafic dont l’avaient dégoûté huit années d’expérience. Il refusa la position avantageuse qu’on lui offrait, et revint en Europe. Quelques hommes de bien, à la tête desquels se trouvait Wilberforce, rêvaient alors la colonisation de l’Afrique au moyen d’esclaves libérés. Une compagnie s’était formée à cet effet ; on donna au jeune écossais la seconde place dans le conseil de Sierra-Leone, et bientôt après celle de gouverneur de la colonie. La tâche était rude. En effet, tant qu’il ne s’agit que de consommer les provisions apportées par les navires, tout alla bien ; mais lorsqu’il fallut se mettre à l’ouvrage et songer à l’avenir, les colons montrèrent moins de goût pour la besogne. Un ramassis de nègres venus ceux-ci de la Jamaïque, ceux-là de la Nouvelle-Ecosse et les autres de Londres, n’ayant en commun qu’un jargon barbare, les souvenirs de la servitude et la haine du travail, il y aurait bien eu là de quoi inspirer, sinon des regrets, du moins des doutes, à un adversaire de l’esclavage moins convaincu que ne l’était Zacharie Macaulay. Celui-ci, forcé d’être à la fois juge, diplomate, secrétaire, trésorier et chapelain de la colonie, n’avait pas le temps de s’abandonner au découragement. Quant aux dangers, ne craignant au monde que sa conscience et Dieu, il y était insensible. Au bout de quelques mois d’un labeur pénible, il avait bâti une ville, ensemencé des champs et rempli des écoles. Par malheur, un dimanche du mois de septembre 1794, une escadre française vint mouiller à portée de fusil, balayer à coups de mitraille les rues de la cité naissante et mettre la colonie au pillage. M. Trevelyan s’est montré sévère pour ce qu’il appelle « l’état de la marine française pendant la période héroïque de la république. » Il se raille agréablement des tableaux de fantaisie où l’on nous peint, dans un style populaire, les guerres de la révolution ; il est sans pitié pour la tradition et ne laisse guère que deux choses aux matelots improvisés qui malmenèrent Freetown : leurs haillons et leur enthousiasme patriotique. Peut-être pourrait-on lui reprocher d’avoir conclu trop facilement du particulier au général. Toujours est-il qu’après avoir pendant une année fait de son mieux pour effacer les traces de l’invasion, Zacharie Macaulay retourna en Angleterre pour rétablir sa santé, que les fatigues et les fièvres avaient minée. Il rapportait de Sierra-Leone une foi intacte dans l’avenir de son œuvre, et, ce qui est moins explicable, une admiration sans bornes pour la salubrité du climat africain. Ce fut alors qu’ayant vu chez la célèbre Hannah More, miss Selina Mills, fille d’un libraire de Bristol qui faisait partie de la Société des Amis, il lui demanda sa main, l’épousa et vint à Londres comme secrétaire de la compagnie philanthropique à laquelle il avait voué sa vie. De ce mariage naquit, le 20 octobre 1800, à Rothley-Temple (Leicestershire), celui qui devait être lord Macaulay.

Comme beaucoup d’hommes marqués pour la gloire et comme beaucoup d’autres destinés à la médiocrité, Thomas Babington Macaulay fut un enfant fort remarquable par sa précocité. On le voit à trois ans couché devant un livre, une tranche de pain beurrée à la main, ou redisant à sa bonne émerveillée d’interminables histoires. Sa mémoire tenait dès lors du prodige. Les mots venaient s’y fixer d’eux-mêmes, fournissant au petit garçon un vocabulaire étendu dont il employait les termes au hasard, ce qui produisait souvent des effets assez imprévus. Hannah More aimait à raconter que, rendant visite à Mme Macaulay, elle fut reçue par le jeune enfant (il avait quatre ans alors), qui lui dit que ses parens étaient sortis, mais que, si elle voulait se donner la peine d’entrer, il irait lui chercher un verre de vieille eau-de-vie. Cette proposition, d’autant plus déplacée qu’elle s’adressait à une bonne dame qui n’avait jamais, en fait de liqueurs fortes, goûté que du cassis, était simplement un souvenir de Robinson Crusoé. Les métaphores dont Macaulay devait plus tard faire un si savant usage lui venaient déjà naturellement. Un jour que sa mère cherchait à lui faire comprendre la nécessité d’aller à l’école, comme les autres enfans, pour y étudier loin des tentations du garde-manger : « Oui, maman, répondit-il, le zèle sera mon pain, et l’attention mon beurre. » Il ne faudrait pas conclure néanmoins, comme on pourrait le faire d’après ce langage, que le fils de Zacharie Macaulay fût un de ces insupportables petits personnages que des parens malavisés proposent à l’admiration de leurs amis. Il était au contraire aussi simple, aussi gai qu’on doit l’être à son âge. Chez lui, tout était sincère, et si par l’extraordinaire maturité de l’intelligence il pouvait rappeler Chatterton ou Keats, il n’avait heureusement ni la vanité de l’un ni la maladive imagination de l’autre. A huit ans, il se mit en tête d’écrire un abrégé de l’histoire universelle. Les jugemens, on le devine, étaient sommaires et les renseignemens de seconde main ; mais c’était quelque chose que d’apprécier plus ou moins heureusement tous les rois et tous les héros de l’histoire depuis le pharaon « qui n’avait pas connu Joseph » jusqu’à Olivier Cromwell, « qui fut un méchant homme. » Afin de se délasser, l’historien en veste ronde entreprenait en même temps un poème épique dans la manière de Virgile, Olaus le Grand, et composait des cantiques dont on a pu dire qu’ils étaient étonnans pour un bébé. De ce train-là, le petit garçon eut bien vite épuisé l’enseignement que lui pouvait offrir l’école paroissiale qu’il fréquentait. Son père, qui, tout en restant au service de la colonie de Sierra-Leone, avait fondé une maison de commerce avec son neveu, résolut de le confier aux soins d’un pasteur de village, dans le voisinage de Cambridge. Ce fut là, au milieu d’une douzaine de condisciples, que Macaulay fit son apprentissage de la vie en commun, non sans répugnance, car jusqu’au bout il eut l’amour de la famille et l’horreur du collège. Il n’y perdit pas son temps et continua d’y meubler cette mémoire sans pareille dont on a rapporté des traits qui sembleraient voisins de la fable, s’ils n’étaient bien attestés. Il est des gens que leur mémoire écrase et qui, croyant inventer, ne peuvent faire autre chose que se souvenir : Macaulay portait légèrement la sienne et lui dut certainement comme écrivain une part de sa puissance. Il y joignait une faculté précieuse, celle de saisir d’un coup d’œil le contenu d’une page d’impression. Jusqu’à la fin de sa vie, il fut capable de lire un livre plus vite que les autres ne le parcouraient, et de le parcourir en moins de temps que les autres ne mettaient à tourner les feuillets. On peut dire sans exagération qu’il retenait exactement tout ce qu’il lisait avec attention. Un soir, par exemple, accompagnant son père chez un ami, il trouve sur la table du salon le Lai du dernier Ménestrel, qu’il ne connaissait pas : quand il revient chez lui, avant de se mettre au lit, il récite à sa mère des chants entiers du poème de Walter Scott. Une autre fois, comme il attendait dans une auberge de Cambridge la voiture qui allait le ramener à l’école, ses yeux tombent sur deux pièces de poésie banales, telles qu’en abritent certains journaux de province. Il les lit, et quarante ans après, sans y avoir donné une pensée dans l’intervalle, il les récitait d’un bout à l’autre. Il avait coutume de dire que, si tous les exemplaires du Paradis perdu ou du Voyage du pèlerin venaient jamais à disparaître de la surface de la terre, il s’engagerait à reproduire de mémoire le poème de Milton et l’allégorie de Bunyan. L’âge, il est vrai, devait porter une légère atteinte à cette faculté merveilleuse : on assure qu’il lui est arrivé de pleurer de dépit lorsque, par miracle, il la sollicitait en vain ; mais, à tout prendre, elle lui resta longtemps fidèle.

Avec l’arsenal de connaissances littéraires qu’un don pareil, joint à une insatiable curiosité, peut faire supposer, Macaulay partit pour Cambridge, où il entra en 1818, au Collège de la Trinité. Il semblait désigné d’avance aux plus grands succès universitaires, mais Cambridge exigeait alors des lauréats de ses concours l’amour des mathématiques, et le jeune étudiant ne parvint pas même à s’en donner le goût. Il fit cependant un effort sur lui-même pour vaincre sa répugnance, comme l’indique ce fragment d’une lettre adressée à sa mère : « Oh ! si je pouvais trouver des mots pour exprimer l’abomination que j’éprouve à l’endroit de cette science ! Oh ! si c’était seulement l’astrologie, ou la démonologie, ou la théologie scolastisque qu’il me fallût apprendre ! Oh ! s’il ne s’agissait que de méditer sur saint Thomas d’Aquin ou d’établir la relation de l’entité avec les deux prédicamens pour être exempté de cette misérable étude. Discipline de l’esprit, dit-on. Dites plutôt famine, torture, annihilation. Mais cela doit être. Je me sens devenir une personnification de l’algèbre, une table de logarithmes ambulante. Toutes mes idées d’élégance et de beauté sont parties ou s’en vont. Adieu, et recommandez à Selina et à Jane (ses sœurs) d’être reconnaissantes : une partie nécessaire de l’éducation des filles ne consiste pas à se donner tous les jours une migraine sans acquérir en échange une vérité pratique ou une belle image. »

Est-ce au souvenir des mauvais momens que lui lit passer la géométrie qu’il faut attribuer le jugement rigoureux porté plus tard par Macaulay sur les honneurs universitaires ? « Après tout, disait-il, ce qu’un jeune homme a fait à Cambridge n’est rien en soi. S’il fait pauvre figure dans le monde, son titre de grand-prix n’est jamais mentionné qu’avec dérision, et s’il y fait grande figure, ses nouveaux succès font oublier les anciens. » La gloire d’un concours académique n’aurait pas en effet sensiblement augmenté celle que l’auteur de l’Essai sur Milton n’allait pas tarder d’acquérir. Ce qui est certain, comme on l’a fort bien remarqué, c’est que jamais il ne se donna de peine pour forcer son talent. Il fit toujours honnêtement ce qu’il était contraint de faire ; il ne fit admirablement que ce qu’il aimait à faire. Au lieu de pâlir sur les difficultés d’une équation, il se plaisait à passer d’un livre à un autre, histoire, littérature ou philosophie, depuis le traité le plus abstrus jusqu’au roman le plus frivole, ou bien à entretenir de longues conversations avec les brillans condisciples qu’une bonne fortune avait assis sur les mêmes bancs que lui. Sans compter ceux que l’Angleterre connut plus tard sous les noms de lord Grey et de lord Romilly, Cambridge comptait alors parmi ses étudians Praed, Charles Villiers et Charles Austin. Ce dernier paraît avoir exercé sur Macaulay, comme sur tous ceux qui l’approchaient, une influence proche de la fascination. Austin, dont John Stuart Mill a pu dire que par la beauté de ses talens et la force de sa volonté il semblait capable de dominer le monde, Austin ne s’est jamais donné la peine de prendre la plume pour laisser à la postérité quelque témoignage de la grande intelligence que lui reconnaissaient ses amis ; mais on se figure le charme que devaient trouver à son commerce et ceux qui l’écoutaient, et ceux qui, plus audacieux, ne craignaient pas de rompre une lance avec lui. Pour des joutes semblables, Macaulay se montrait toujours prêt. Tant qu’une porte restait ouverte ou qu’une lampe brillait dans la cour du collège, on le trouvait disposé soit à discuter les institutions américaines et les mérites de la poésie de Wordsworth, soit à faire honneur à quelque dinde rôtie arrosée de punch à la crème. L’été, quand la nuit était belle, l’entretien se prolongeait dans la campagne, et souvent le bruit des argumens allait réveiller les oiseaux endormis. Macaulay n’a jamais parlé qu’avec émotion de ces heures si bien remplies.

Peut-être leur devait-il en partie son talent de causeur ; il leur devait certainement de nouvelles opinions en matière politique. En effet, le torysme, assez léger d’ailleurs, qu’il tenait de son père s’effaça bientôt au contact d’Austin, et le conservateur ne fut jamais si près de devenir un radical, au grand effroi de sa famille. Au reste, même avant sa conversion, il avait eu l’occasion de voir et même d’éprouver qu’à l’éducation politique du peuple anglais il manquait encore quelque chose. Une élection venait de se faire à Cambridge, et les citoyens exprimaient leurs sentimens de la seule façon qui leur fût permise avant la réforme parlementaire. Macaulay, qu’un pareil spectacle ne laissait jamais froid, entraîne un de ses camarades sur le lieu de l’action, et dans la bagarre reçoit un chat mort en plein visage. L’auteur du coup, voyant qu’il s’était trompé d’adresse, s’avance vers le jeune homme et s’excuse poliment, ajoutant que ce n’était pas lui, mais M. Adeane, l’un des candidats, qu’il avait voulu viser. — J’aurais mieux aimé, répondit avec calme Macaulay, que vous m’eussiez visé et que vous eussiez touché M. Adeane. — L’expérience était malheureuse, mais la repartie indiquait un sang-froid digne un jour d’affronter les hustings.

Avant de quitter Cambridge, Macaulay voulut montrer à son père que l’on peut être tout ensemble libéral et bon humaniste. Il remporta deux fois le prix de poésie anglaise avec des pièces de vers qui renfermaient des beautés sérieuses, mais qu’on n’a pas imprimées par égard pour le jugement que l’auteur portait lui-même sur ces sortes de compositions. Il prétendait qu’en fait de poèmes académiques, les plus courts étaient les meilleurs. Une distinction plus enviable et dont il fit grand état, fut celle qu’il obtint en 1824 à la suite d’un concours. Posséder un revenu de collège (fellowship) à Cambridge, se trouver parmi les soixante maîtres d’un antique et splendide établissement, avoir droit tous les matins à un déjeuner et tous les soirs à un bon dîner, sans compter une assez jolie somme au bout du trimestre, c’étaient là des privilèges auxquels il était d’autant plus sensible qu’il ne les devait qu’à son talent personnel. Il y gagnait une indépendance qui lui fut très utile pendant plusieurs années, et qui lui permit de regarder d’un œil assez indifférent les épines de la jurisprudence et les déboires de la profession d’avocat sans causes. Les lois n’avaient pas beaucoup plus d’attrait pour lui que l’algèbre, et lorsque, au sortir de Cambridge, il fréquenta le barreau, ce fut surtout pour obéir aux vœux de son père. Sa vocation l’entraînait d’un autre côté, et il le savait bien.

Dans une carrière heureuse et grande, il y a souvent un tournant difficile à franchir avant de voir le vrai chemin se dégager et l’horizon apparaître. L’avenir d’un homme dépend parfois d’une si petite impulsion que l’on en vient à se demander, avec l’auteur de l’élégie fameuse, combien un cimetière de village peut renfermer de Miltons « muets et sans gloire » ou de Cromwells a purs du sang de leur pays. » Si Macaulay, en suivant les juges aux assises de Leeds, avait rencontré beaucoup de plaideurs disposés à se servir de sa parole, il est probable que l’Angleterre, sans y gagner un grand légiste, y aurait perdu un admirable historien. Le bonheur voulut que pour toute affaire il ne trouvât jamais qu’à poursuivre un jeune maraudeur qui avait volé des poules, et que la Revue d’Edimbourg eût besoin de nouveaux écrivains. Jeffrey, qui dirigeait alors ce recueil fameux, croyait y discerner des symptômes de déclin. « Ne pourriez-vous pas, écrivait-il en 1825 à l’un de ses amis de Londres, mettre la main sur quelque jeune homme de talent qui consentirait à écrire pour nous ? Les anciens collaborateurs se font vieux, deviennent trop obtus ou sont trop occupés, et ici les jeunes gens sont tories pour la plupart. » On fit à Macaulay des propositions qu’il accepta. Il n’était encore connu, comme écrivain, que d’un petit nombre de personnes qui avaient distingué dans le Knight’s Magazine des essais et des fragmens littéraires dont le style était remarquable. L’Essai sur Milton, qui parut en 1825 dans la revue écossaise, annonçait un talent vigoureux, et l’heureux auteur, comme jadis Byron, un beau matin se réveilla célèbre. Est-ce l’effet de l’illusion que produit la distance, ou bien sont-ce les occasions d’enthousiasme qui font défaut ? mais il semble que le public soit devenu moins inflammable. Combien compte-t-on aujourd’hui d’écrivains qu’un seul article de revue ait mis en lumière au premier plan, et de renommées durables établies en un jour ? Ce n’est pas d’ailleurs que les pages de cet essai ne méritassent l’accueil qu’on leur faisait. Macaulay devait rapidement arriver à plus de perfection et mieux distribuer les richesses que sa merveilleuse mémoire fournissait sans cesse à son imagination ; mais les juvéniles beautés de son début ne pâlissent point sous l’éclat de celles qui suivirent. Il y avait là un rajeunissement de la critique littéraire, une manière heureuse d’agrandir le sujet, de l’éclairer par des rapprochemens ingénieux, de l’animer en le développant sous une forme toujours spirituelle et parfois quelque peu cavalière. Sous chacune de ces périodes si claires et si bien rhythmées, on sentait percer l’amour de la haute littérature, peut-être même y pouvait-on distinguer le goût de la rhétorique, non d’une rhétorique banale toute composée de formules, et dont Macaulay détesta toujours les exercices, mais de celle que l’on rencontre chez les maîtres les plus grands. Et ce défaut même, si c’en est un, ajoutait une séduction à l’ouvrage, où l’on voyait bien que l’art n’avait pas su rester étranger. Les gens du goût le plus difficile et le plus éprouvé furent tout d’abord conquis. « Plus j’y pense, disait Jeffrey en s’adressant à l’auteur, et moins je peux m’imaginer où vous avez été chercher ce style. » C’était une question bien naturelle sans doute que se faisait le critique d’Edimbourg ; mais il est probable que Macaulay lui-même se serait trouvé fort embarrassé pour y répondre. Il en est du style original comme de ce vent dont parle l’Écriture, et qu’on entend sans pouvoir dire d’où il vient : ce qui est certain, c’est que celui de Macaulay était rate puissance.

On s’en aperçut bientôt dans la maison de Great-Osmond street où la famille du jeune écrivain vivait réunie. La table était chaque matin couverte de cartes d’invitations à dîner venues de tous les quartiers de Londres, ce que déplorait Zacharie Macaulay, qui voyait déjà son trop célèbre fils renoncer aux lois et jeter sa perruque poudrée aux orties. Le digne homme avait une façon puritaine et tragique de prendre les événemens heureux. Ainsi peu de temps auparavant Macaulay, demandant la parole dans un meeting présidé par le duc de Gloucester, avait fait applaudir les promesses d’un talent de parole supérieur. Le sujet, l’abolition de l’esclavage, était celui qui tenait le plus au cœur de l’ancien gouverneur de Sierra-Leone, et c’était son fils qui le traitait en public avec un certain éclat. Zacharie Macaulay ne laissa voir aucune émotion ? il fit seulement remarquer au jeune homme qu’à son âge on ne devait pas parler les bras croisés devant une personne de la famille royale : ce fut tout son compliment. Homme austère, travailleur infatigable et qui dans toute sa vie n’avait, en fait de repos, connu que celui qui lui avait été imposé par une chute de cheval où il s’était cassé les deux bras, il aimait son fils, mais il ne le comprenait pas.

A la sévérité naturelle de son humeur venaient s’ajouter des soucis réels. Le commerçant avait été moins heureux que le fondateur de colonie, et la prospérité de la maison Macaulay et Babington avait été de courte durée. Le moment n’était pas loin où de tous les privilèges d’un aîné le jeune essayiste ne garderait que celui de soutenir une famille nombreuse. En attendant, sa gloire naissante, loin de lui tourner la tête, ne faisait qu’augmenter la gaîté dont il remplissait la maison paternelle. Du matin au soir, c’était un feu roulant de plaisanteries, de bons mots, d’allusions et d’imitations burlesques. Le maître de la maison et sa femme avaient pour principe de laisser leurs enfans prendre leur plaisir où ils le trouvaient, sans se mêler à leurs avertissemens, qui d’ailleurs n’étaient pas compliqués. Tous les jours Macaulay, suivi de ses sœurs, parcourait les rues et les parcs de Londres, semant les anecdotes tout le long de la promenade. Pas une allée, pas une cour, pas un coin de la Cité dont il ne fît l’histoire : il l’aurait inventée au besoin. La soirée se passait à lire et à commenter quelques romans fameux, à chanter en chœur quelques-unes de ces chansons de nourrice qui ne sont jamais plus drôles que quand elles n’ont aucun sens, à faire des bouts rimes sur les travers des amis ou sur ceux des hommes du jour, à s’imposer la tâche d’un certain nombre de calembours à l’heure, exercice où Macaulay restait sans rival, et surtout à combler d’étonnement le père de famille, qui se demandait dans son coin comment il était possible à des êtres intelligens de perdre leur temps d’une pareille façon.

Il faut ajouter pour l’excuse du futur historien qu’il ne se trouvait nulle part aussi bien que dans la société de ses jeunes sœurs, et qu’il n’avait pris à l’université aucun des goûts virils que l’on prise si fort en Angleterre. Maladroit de ses membres, il ne savait ni ramer, ni nager, ni patiner, ni conduire à quatre chevaux, et, ce qui est plus grave, il avait pour ce genre de talens une suprême indifférence. Il ne savait pas même monter à cheval ; aussi à son retour des Indes, étant un jour à Windsor, comme on l’informait qu’il avait un cheval à sa disposition comme tous les membres du cabinet, il répondit plaisamment : « Si sa majesté veut me voir chevaucher, elle fera bien de commander un éléphant pour moi. » Ses jambes lui suffisaient, et la seule gymnastique où il excellât, c’était de lire en marchant au milieu de la foule. Pour tout dire, sa personne extérieure n’eut jamais rien de bien séduisant. Une tête massive sur un corps de médiocre grandeur, des traits puissans, mais rudes, une physionomie honnête et franche, mais commune, des vêtemens bien faits mais mal portés, voilà le portrait qu’on a tracé de lui : son neveu nous assure qu’il est ressemblant. L’enveloppe était ordinaire, mais elle cachait un rare esprit et qui méritait ses succès. De tous ceux qu’il eut alors, il dut le plus agréable à la bienveillance de lord Lindhurst, qui le nomma commissaire des banqueroutes. Le poste pouvait être convenablement tenu par un littérateur, comme le prouve l’exemple du poète Cowper, qui l’occupa sans encombre au siècle dernier ; quant à la besogne, elle n’était pas assez considérable pour absorber toute l’encre de l’écrivain, et les lecteurs de la Revue d’Edimbourg n’eurent pas lieu de se plaindre. Deux ans après, une bonne fortune qu’il n’avait pas désirée non plus se présentait à lui. Lord Lansdowne, charmé par un article dans lequel la philosophie utilitaire et James Mill avaient été pris à partie, écrivit à l’auteur pour lui offrir de le faire entrer au parlement, où, prétendait-on, il aurait été capable, s’il l’eût voulu, d’introduire son valet de chambre ou son cocher. Macaulay, dont le moindre défaut était l’hésitation, accepta sans balancer et vint représenter le bourg de Calne à la chambre des communes.

II

Le poète Wordsworth dit en parlant de la révolution française, dont il avait vu de près les débuts : « Vivre dans cette aurore, c’était une bénédiction ; mais être jeune, c’était le ciel même. » On pourrait appliquer ce mot à l’époque où Macaulay s’engagea dans la carrière publique, avec d’autant plus de justesse que ceux qui étaient jeunes dans le parlement de 1830 avaient quelque raison d’espérer qu’ils vivraient assez pour voir au moins le milieu du jour et l’accomplissement des réformes souhaitées. Que pouvait-on désirer de plus, lorsqu’on se sentait de l’ardeur et du talent, que de prendre part aux grands débats où la destinée politique de l’Angleterre allait se décider, aux luttes oratoires à l’issue desquelles était attaché le sort d’un ministère odieux et l’avenir du système représentatif ? Il fut donné à l’homme heureux dont M. Trevelyan nous a raconté l’histoire, de briller au premier rang dans ces batailles parlementaires et de graver son nom parmi ceux des vainqueurs dans le souvenir reconnaissant de la postérité. Le fameux bill de réforme fut porté à la chambre des communes par John Russell, le 1er mars 1831, et le jour suivant Macaulay prononça le premier de ses grands discours. L’enthousiasme fut immense, et l’agitation de l’assemblée extrême. Depuis les jours de Fox, de Burke et de Canning, on n’avait, disait-on, rien entendu d’aussi beau, et jamais orateur ne s’était adressé plus directement aux sympathies du pays. Et de fait, tandis qu’il ne reste rien de toutes les harangues prononcées à propos de ce bill, celles de Macaulay gardent une place dans la littérature ; on peut les lire encore. Il n’est douteux pour personne que, si les choses eussent suivi leur cours ordinaire, le populaire orateur ne fût un jour devenu premier ministre ; d’autres l’ont été qui mirent bien plus de temps à se faire une réputation parlementaire moins éclatante. Si Macaulay n’atteignit jamais ce but naturel de toutes les ambitions politiques, la raison en est pour lui fort honorable : il n’était pas ambitieux. Il aimait la gloire, mais le pouvoir lui était assez indifférent. Toutes les fois qu’il le put, au rebours des gens qui donnent aux lettres les restes d’un talent dont la politique ne veut plus, à la politique il préféra la littérature, qui fut la grande affaire de sa vie. C’est là le trait distinctif et l’originalité de sa carrière.

Au reste, au moment même où ses succès oratoires semblaient lui promettre un bel avenir, les nécessités du présent venaient lui rappeler que pour parvenir aux honneurs il fallait être riche ou tout au moins indépendant, et qu’avant de songer à suivre ses goûts particuliers, il fallait assurer le bien-être de sa famille. Un des premiers actes du nouveau ministère avait été de supprimer, par économie, le commissariat qui lui fournissait le plus clair de son revenu. Macaulay, par délicatesse de conscience, avait voté contre ses propres intérêts. Les émolumens que lui valait son titre de fellow de collège n’avaient plus que peu de mois à courir, et sa plume ne lui donnait pas encore ce qu’elle lui donna plus tard, une fortune. Ainsi ce membre du parlement qui, dès qu’il se levait, imposait le silence à la chambre attentive, après ses triomphes de la nuit s’en revenait à pied chez lui, de grand matin, pour souper d’un morceau de fromage dû à la libéralité de l’un de ses électeurs, et d’un verre d’ale qu’il devait à son bénéfice de Cambridge. Il en était même réduit à vendre les médailles d’or qu’il avait gagnées autrefois dans les concours ? mais jamais il n’écrivit une ligne ni ne prononça un mot qui ne fussent l’expression de ses croyances politiques ou de ses opinions littéraires. Jamais non plus il ne lui vint à l’esprit de se plaindre du fardeau que la ruine de son père avait mis sur ses épaules. Il l’accepta sans murmurer, sans même paraître croire qu’il y eût du mérite à sacrifier le meilleur de sa vie aux besoins de sa famille.

Le monde ignorait ces détails intimes, et M. Trevelyan a eu raison de ne point les passer sous silence, car ils servent à faire connaître le véritable Macaulay et sont l’honneur de sa jeunesse. Quel que soit le jugement que l’on porte sur son caractère et sur ses défauts, car il en eut, il ne faudra pas oublier désormais que son désintéressement et sa générosité ne connurent pas de limites. Par un contraste assez singulier, le temps où il se trouva le moins à son aise fut justement celui de sa plus grande dissipation mondaine. A la fois accueilli comme écrivain et comme orateur, il vit s’ouvrir à deux battans les portes de la plus haute société, qui même alors, paraît-il, quelquefois encore restaient fermées au talent. Il n’abusa pas de cet avantage, ne se trouvant pas sans doute l’étoffé d’un homme à la mode ; il ne semble pas non plus avoir jamais cherché à prendre cette grâce et cette légèreté de manières qui distinguent l’homme du monde. Pendant trois saisons, il dîna presque tous les soirs dans la meilleure compagnie, rencontrant tous les personnages illustres du présent, et même ceux du passé. Rogers, le banquier poète, le priait à ses déjeuners célèbres, lady Holland demandait à lui être présentée et lui offrait aussitôt un lit à Holland-House, tandis que lord Lansdowne l’invitait à ses soirées musicales où se pressait tout Londres, « excepté ce petit million et demi de gens » dont on ne parle pas. Enfin il causait avec Talleyrand, et celui-ci, laissant tomber de ses lèvres froides des mots qui ne devaient pas se perdre, daignait lui montrer la différence qu’il faisait entre le cardinal Mazarin, « qui trompait, mais ne mentait pas, et M. de Metternich, qui mentait toujours et ne trompait jamais. » On le voit ; il n’aurait pas été difficile à Macaulay d’écrire des mémoires intéressans. Il a laissé ce soin à d’autres, mais, dans les billets qu’il adressait à ses sœurs, il a tracé au courant de la plume maint portrait vivant, mainte esquisse qui nous permet d’entrevoir une fois de plus la société distinguée qu’il fréquentait. Telles sont par exemple les lignes suivantes, où il nous introduit dans le salon de Holland-House :

« Je fus samedi soir à Holland-House. J’y trouvai l’ambassadeur de Hollande, M. et Mme Vernon Smith et l’amiral Adam. Nous dînâmes comme des empereurs tout en babillant en diverses langues. Lady Holland, qui est un esprit fort, est aussi la plus grande poltronne que j’aie rencontrée. La dernière fois que j’avais été chez elle, la peur du tonnerre avait failli lui faire perdre la raison. Elle avait fait fermer les persiennes, tirer les rideaux et allumer des chandelles en plein jour pour empêcher les éclairs d’entrer ou plutôt d’être aperçus. Samedi le choléra l’avait mise dans les transes ; elle ne parlait pas d’autre chose. Elle refusa de manger des glaces, quelqu’un ayant dit que cela ne valait rien en temps de choléra. Elle assura qu’il était à Glascow et me demanda pourquoi l’on n’avait pas aussitôt mis un cordon de troupes autour de cette ville afin de prévenir l’infection des endroits restés sains. Elle a toutes les prévenances et toutes les bontés du monde pour moi, mais il en est d’autres, le pauvre Allen en particulier, qu’elle traite de telle façon que j’ai peine à en être témoin. Vraiment elle le mène comme un nègre : « Monsieur Allen, allez dans mon salon chercher mon ridicule. — Monsieur Allen, allez donc voir pourquoi l’on ne sert pas le dîner. — Monsieur Allen, il n’y a pas assez de soupe à la tortue pour vous. Il vous faut prendre de la soupe au jus, ou vous en passer tout à fait. — Le centurion de l’Évangile ne maintenait pas mieux la discipline parmi ses soldats qu’elle ne le fait parmi ses convives. A l’un elle dit : Va, et il va, à l’autre : Fais ceci, et c’est fait. — Tirez la sonnette, monsieur Macaulay. — Laissez donc cet écran tranquille, lord Russell ; vous allez le gâter. — Monsieur Allen, prenez un flambeau pour faire voir à M. Cradock le portrait de Bonaparte. » Ce que Macaulay ne dit pas, c’est qu’il lui arrivait parfois de ne pas être beaucoup mieux traité que M. Allen. Il était assez porté à confondre la conversation avec le monologue. La maîtresse du logis l’interrompait alors avec ces mots accompagnés d’une tape sur la table : « Allons, Macaulay, en voilà bien assez là-dessus. »

Le vrai milieu de Macaulay, c’était peut-être la société toute littéraire que Rogers aimait à réunir autour d’une table de déjeuner. il y rencontrait les plus beaux esprits de Londres, les artistes, les littérateurs, les avocats en renom, auxquels les hommes d’état ne dédaignaient pas de se mêler. Il y voyait Tom Moore, l’auteur de Lalla Rookh et des Mélodies irlandaises, Campbell, le poète un peu froid qui a chanté les Plaisirs de l’Espérance, Luttrell, le diseur de bons mots, et lord John Russell. Il y vit sans doute Crabb Robinson, l’avocat lettré qui fut, rare privilège, l’ami de Goethe et celui de Wordsworth, conteur intarissable à propos duquel Rogers ne manquait jamais de donner à ses convives ce conseil plaisant : si quelqu’un a quelque chose à dire, il fera bien de le dire tout de suite ; vous savez que Robinson vient déjeuner avec nous.

L’énumération serait imparfaite si l’on oubliait Sidney Smith, ce petit-fils littéraire de Swift, qui lui avait légué quelque chose de son ironie mordante et de son génie. Publiciste sans rival dans l’art de manier la plaisanterie, pasteur de village plein de dévouement, c’est peut-être sous les traits du causeur qu’on se le représente le plus volontiers, tant est vif le souvenir de ses reparties inimitables. Des entretiens où prenaient part tant d’hommes, à divers égards remarquables, il n’est rien resté qu’une légende ; mais l’on peut deviner sans peine que Macaulay ne s’y faisait pas oublier. Il semblerait au contraire que là comme ailleurs il abusait quelquefois de son talent d’improvisateur et de sa mémoire. C’est un trait du caractère de son héros que M. Trevelyan, on le conçoit, a dû pour beaucoup de raisons laisser dans l’ombre. Il est certain que, si l’on ne peut prononcer en parlant de Macaulay le vilain mot d’égoïsme, on ne peut sans difficulté s’empêcher de penser à ce travers que les anglais nomment égotisme. Au sentiment légitime de sa supériorité il joignait un penchant moins légitime peut-être à la faire paraître. Avec une foi naïve dans son infaillibilité propre, il ne comprenait pas aisément qu’on pût être d’un autre avis que le sien, toujours prêt d’ailleurs à considérer comme une faute morale toute erreur littéraire ou toute opinion différente de la sienne. Il avait à cet égard une certaine ressemblance avec les érudits du XVIe siècle, et quelque chose de leur cruauté. Il aimait la bataille, mais surtout il tenait au triomphe. Ce sont, est-il besoin de le dire, ceux qui péchaient du même côté que cette faiblesse devait choquer les premiers. Tel fut le cas pour Sidney Smith. Il avait invité Macaulay à venir passer deux jours dans sa paroisse, et celui-ci parle avec beaucoup de charme de l’excellent dîner de son hôte, du sermon original qu’il prononça le dimanche ; bref, il semble très satisfait de son voyage. M. Trevelyan ne nous a pas fait connaître les impressions de Sidney Smith, elles ont pourtant leur prix. On lui demandait un jour comment il s’était tiré d’affaire avec son confrère un peu loquace de la Revue d’Edimbourg. « Comment je m’en suis tiré ? répondit-il, mais je ne m’en suis pas tiré du tout. Il ne vous donne jamais la moindre chance. Il a parlé tout le jour, et, j’ose le dire, toute la nuit aussi ; heureusement, à ce moment-là, j’étais endormi. J’ai pourtant fini par lui rendre la monnaie de sa pièce. Quand je le mis en diligente, je posai la main sur son genou, et de mon ton le plus sérieux je lui dis : — Permettez-moi, vu mon âge, de vous donner un tout petit conseil. Ne vous laissez jamais persuader par personne que vous n’êtes pas le premier homme de l’Angleterre. Adieu. » Le mot fut-il vraiment prononcé ? Les grands railleurs ne se mangent guère entre eux, et Macaulay savait mordre à l’occasion.

Ce qui est certain, c’est que la variété de ses talens, l’éclat de son nom, étaient bien capables d’importuner des réputations anciennes. Lord Brougham parait avoir été de ceux que cette gloire offusqua. A son avis, Macaulay prenait trop de place dans la Revue d’Edimbourg, et lorsque Jeffrey, à la veille d’abandonner la direction de ce recueil, voulut l’offrir au plus brillant de ses collaborateurs, Brougham réussit à l’en dissuader. Il déclarait d’ailleurs qu’il n’avait jamais lu les articles de Macaulay, ce qui était pousser un peu loin l’amour de l’impartialité. On ne peut douter d’autre part que le défenseur de la reine Caroline n’ait été l’objet favori de l’aversion de l’essayiste. Les confidences qu’il fait à ses sœurs le montrent suffisamment. Si l’on ajoute à ce nom celui de Montgomery, le poète de coterie qu’il poursuivit avec tout l’acharnement de Boileau contre Cotin, et celui de Croker, le peu scrupuleux et très rancunier commentateur de Boswell, on aura la liste presque complète de ses inimitiés littéraires. Il était bon haïsseur, surtout la plume à la main ; mais au fond, ce qu’il haïssait, c’était la réclame, le charlatanisme et l’art de se faire valoir. Sur ce point-là, jamais il ne se démentit.

Ce fut peut-être pour cette raison que les faveurs du nouveau ministère mirent un temps assez long à venir trouver l’éloquent allié du parti libéral. On lui donna d’abord la place de commissaire, puis celle de secrétaire dans le Conseil de contrôle pour les Indes. En même temps, il s’offrait à la ville de Leeds pour la représenter dans le parlement réformé, et sa franchise plaisait aux électeurs. Il refusait absolument d’accepter ce qu’on appelle aujourd’hui le mandat impératif, et terminait sa lettre par ces fières paroles : « Il n’est pas nécessaire à mon bonheur que je siège au parlement, mais il est nécessaire à mon bonheur que je garde, dans le parlement ou hors du parlement, la conscience d’avoir fait ce qui est bien. » L’occasion se présenta bientôt de faire voir que dans la réalité ces mots avaient le même sens pour lui que sous sa plume. Le gouvernement dont il tenait sa place venait de proposer un bill que le fils de Zacharie Macaulay ne pouvait voter ; il offrit à deux reprises sa démission, qu’on n’accepta pas, et put se dire que la meilleure politique c’était encore l’honnêteté. Il put se convaincre aussi que sans l’appui de la fortune sa situation serait toujours précaire dans la chambre des communes. Pourquoi dès lors ne renonça-t-il pas, comme il le fit plus tard, aux affaires publiques, pour se consacrer aux travaux littéraires, qui lui auraient certainement donné l’aisance ? Il serait difficile de le dire. Il se demandait déjà de quelle fascination ne devaient pas être victimes les honnêtes gens qui, au lieu d’être assis tranquillement avec leurs livres et leur tasse de thé dans une chambre fraîche, s’en allaient respirer un mauvais air, entendre de mauvais discours et sommeiller incommodément sur de mauvais bancs jusqu’à trois heures du matin. L’avenir même des institutions de son pays lui paraissait menaçant. Il ne voyait à l’horizon qu’un conflit acharné d’opinions extrêmes, une courte période d’oppression suivie d’une « réaction convulsive, et puis un écroulement épouvantable des fonds publics, de l’église, la pairie et du trône. » Aussi, lorsqu’on lui proposa d’aller occuper dans le conseil des Indes une place récemment créée, accepta-t-il sans hésitation l’exil et ses ennuis avec l’espoir d’épargner assez sur ses appointemens pour renoncer aux emplois publics. Ce calcul, si singulier qu’il paraisse, ne devait point être en défaut. Cependant on ne peut s’empêcher de regretter le temps précieux pour les lettres que les Indes coûtèrent à l’auteur de y Histoire d’Angleterre. S’il n’eût consulté que ses goûts, Macaulay serait certainement resté en Europe ; mais dans l’offre qu’on lui faisait il croyait lire son devoir, et cela lui suffisait pour qu’il surmontât la pensée d’un long voyage et d’une occupation toute nouvelle pour lui. Les regrets que causait son départ étaient vifs. Jeffrey déplorait le vide que son absence allait faire dans le parti libéral, et, quant à lady Holland, elle tempêtait, s’en prenait aux ministres, qui laissaient partir un tel homme, à sa famille, qui ne rougissait pas d’accepter un pareil sacrifice, et faisait retomber quelques gouttes de l’orage sur le « cher Macaulay, » fort étonné de la scène, et sur lord Holland, qui n’en pouvait mais. Le favori de Holland-House ne se laissa pas fléchir par ces marques flatteuses de l’intérêt universel qu’il inspirait, et vers le commencement de 1834 il quitta l’Angleterre, accompagné de sa sœur aînée, sans laquelle il était bien résolu de ne point s’en aller, et suivi d’une provision de livres.


III

« Ayez soin, monsieur, d’avoir toujours à votre table quelque jeune écrivain ou quelque cadet nouvellement arrivé, dont la santé florissante et les joues rebondies puissent attirer les moustiques, qui laisseront alors le reste de la compagnie tranquille. » Tel était le conseil désintéressé que donnait à Macaulay, prêt à faire voile, l’ancien avocat général du Bengale ; il était superflu. Ni les inconvéniens ni les maladies des climats chauds n’avaient de prise sur le nouveau membre du conseil suprême. Les autres Européens languissaient, devenaient mélancoliques et mouraient ; Macaulay, grâce à son tempérament, était au-dessus de ces petites misères-là. Il trouvait tout naturel, agréable même, un voyage de 400 milles fait sur des épaules humaines, et montrait autant de présence d’esprit dans un bungalow que dans le salon de Holland-House, ainsi qu’il le prouve lui-même dans les lignes suivantes : « Je trouvai à Mysore un Anglais qui, sans autre préface, m’accosta en me disant : Monsieur Macaulay, répondez-moi, je vous prie ; ne pensez-vous pas que Buonaparte était la bête (de l’Apocalypse) ? — Non, monsieur, je ne puis pas dire que je le pense. — Monsieur, Buonaparte était la bête, et je peux le prouver. J’ai trouvé le nombre 666 dans son nom. D’ailleurs, monsieur, s’il n’était pas la bête, qui serait-ce donc ? — La question était embarrassante, et je ne suis pas médiocrement lier de ma réponse. — Monsieur, lui dis-je, c’est la chambre des communes qui est la bête. Elle se compose de 658 membres ; en comptant les 3 secrétaires, le sergent et son subdélégué, le chapelain, le bibliothécaire et le portier, cela fait justement 666. »

Il ne faillit s’ennuyer qu’une fois, la première et la dernière de sa vie ; ce fut sur les Nilgherries, où la pluie l’empêcha de sortir pendant un mois. Heureusement il avait Clarisse Harlowe dans son bagage, et son enthousiasme pour le roman de Richardson fut le salut de l’aimable, mais ignorante société qui l’entourait dans cette retraite d’été. Du reste il n’éprouvait pour la nature, pour les plaisirs et pour les Anglais de l’Inde qu’un goût très modéré. Mal vu des journalistes et des avocats de Calcutta, dont il dédaignait les talens, il n’était rien moins que populaire dans le monde anglo-indien. Le Times allait même jusqu’à dire que, de tous les Anglais qui avaient quitté les bords de la Tamise pour ceux du Gange, jamais membre de la société n’avait été moins aimé, jamais fonctionnaire public n’avait été plus exécré que lui. Ces critiques violentes, on le sent bien, ne le détournaient pas du but qu’il s’était proposé. Il n’en continuait pas moins à mettre au service de l’administration ses grandes facultés, ses connaissances et ses idées libérales. Il revendiquait la liberté de la presse pour l’Inde, l’égalité des Européens et des indigènes devant la loi, s’occupait de l’instruction publique et surtout préparait pour l’Inde un code pénal. En même temps, par manière de délassement, il relisait l’antiquité classique d’un bout à l’autre et ses auteurs favoris deux ou trois fois, tandis que l’Essai sur Bacon partait pour Edimbourg et traversait les mers. Cependant il s’apercevait aussi qu’il est pénible de « rôtir et de bouillir alternativement pendant huit mois » sans pouvoir espérer de se refroidir le reste de l’année, et il soupirait après l’Angleterre. Quand il eut mis la dernière main à son projet de code, son grand ouvrage, il n’y tint plus. Il donna sa démission et s’embarqua pour l’Europe. Sa sœur, qui dans l’intervalle avait épousé M. Trevelyan, jeune employé civil de grand avenir, l’accompagnait encore, suivie de son mari. Macaulay rapportait des Indes une fortune suffisante pour la modestie de ses désirs et les matériaux de ses beaux essais sur Lord Clive et Warren Hastings. Pendant la traversée, qui fut longue, il apprit l’allemand. « J’ai, disait-il, un pressentiment qui m’assure que la cause finale de mon existence, l’objet spécial pour lequel je suis envoyé dans cette vallée de larmes, c’est de m’amuser aux dépens de certains Allemands. « Il ne prévoyait pas alors qu’il serait un jour élu chevalier de l’ordre du mérite de Prusse.

Si l’on en croit Sidney Smith, il devait encore quelque chose à son séjour dans l’Inde : il avait appris à se taire. « Il est certainement plus aimable depuis son retour, disait le malin ecclésiastique ; il a de temps en temps des éclairs de silence qui rendent sa conversation parfaitement agréable. » Ce n’était pas le seul profit qu’il eût tiré de la solitude et de l’éloignement de Londres. Tout en parcourant son jardin, un livre à la main, aux premières lueurs de l’aube, il s’était senti devenir, de plus en plus indifférent à la politique. Qu’est-ce, pensait-il, que la gloire de Townshend en comparaison de celle de Hume, et qu’est-ce que lord North auprès de Gibbon ? Se faire un nom durable parmi les historiens de l’Angleterre, créer, comme Thucydide, son modèle idéal, une de ces œuvres qui demeurent « à toujours, » voilà quel sera désormais le rêve de cette seconde partie de sa vie. La politique va céder le pas à la littérature. Il acceptera encore un siège au parlement et des fonctions publiques, mais son cœur est ailleurs. Son père Zacharie est mort, ses frères et ses sœurs sont établis : il peut songer à lui-même. Il entrevoit déjà dans l’ombre du passé cette grande figure de Guillaume III, que le hasard d’une dissertation académique lui avait autrefois présentée à Cambridge. Ce sera là son héros politique : il lui consacrera tous ses loisirs et toute son éloquence ; mais le bonheur de finir une entreprise commencée trop tard lui sera refusé.

A son retour de l’Inde, Macaulay, pour se reposer, commença par visiter l’Italie, non pas en artiste ou en érudit, mais en simple lettré. Les beautés de la nature ne le passionnèrent jamais beaucoup, et, quoiqu’il sût tout comme un autre composer de belles descriptions, ainsi que le témoigne celle du défilé de Glencoe dans le septième volume de son Histoire, il était plus curieux de vérifier le dire des poètes et des orateurs romains sur les lieux dont ils ont parlé, que d’admirer ces lieux eux-mêmes. Il avait en cette matière une théorie ingénieuse suivant laquelle le beau ne serait pas fait pour qu’on l’admire, mais pour qu’on vive avec lui. Cela le dispensait au moins des extases de commande. Quand il revint en Angleterre, il ne sut pas résister aux instances qu’on lui faisait pour qu’il se présentât aux électeurs d’Edimbourg. Le ministère sentait sa popularité décroître et voulait tirer parti du nom de Macaulay en donnant à celui-ci le secrétariat de la guerre avec un siège dans le cabinet.

Les perspectives du parti libéral n’étaient pas alors très brillantes. Aux émotions de l’agitation réformiste une réaction avait succédé, et le découragement s’était glissé dans les rangs de ceux qui préféraient leur pays à leur opinion. Cependant jamais ministère n’avait accompli de plus grands et de plus heureux changemens que celui que lord Grey et lord Melbourne dirigeaient depuis 1831. Il avait en 1833, au prix de sacrifices pécuniaires considérables, fait disparaître les lois d’esclavage, encore en vigueur dans les colonies anglaises ; il avait aboli le monopole commercial de la compagnie des Indes, ouvrant au reste du monde le trafic de l’Orient ; il avait tenté d’arrêter les progrès du paupérisme ; il avait rendu aux habitans des villes le droit de se gouverner, dont ils étaient privés depuis le XIVe siècle ; enfin, en 1834, il avait jeté les assises d’un nouveau système d’éducation nationale. Quelque salutaires qu’eussent été ces mesures, les difficultés du ministère whig n’avaient cessé de s’accroître et ses jours étaient comptés. Le moment était peut-être mal choisi pour entrer aux affaires ; toutefois il est permis de croire que dans la résolution de Macaulay le sentiment de la fidélité due à son parti menacé n’eut pas moins de part que le plaisir de montrer comment par la seule puissance du talent on peut arriver aux premières charges de l’état avant d’avoir atteint la quarantième année. Il eût sans doute cédé moins facilement à l’offre qu’on lui faisait, s’il se fût douté qu’il ne lui restait plus que dix-huit ans à vivre, et que les forces qu’il allait employer à des débats souvent sans profit lui manqueraient pour l’accomplissement d’un dessein plus cher. M. Trevelyan a raconté avec beaucoup de charme les triomphes et les déboires de cette dernière partie de sa carrière publique ; mais elle ne présente pas le même intérêt que la première et pourrait se résumer en peu de mots. Macaulay n’échappa point à la destinée commune : il commit des fautes, les plus légères, il est vrai, qu’on puisse imaginer en politique, car c’étaient des fautes de goût, et il en porta la peine. Il déplut à ses électeurs d’Edimbourg, ce qui se comprend assez, car il ne s’occupait pas beaucoup d’eux, et ceux-ci lui préférèrent un inconnu. Enfin il lui arriva de parler quand il aurait du se taire, et la chambre des communes ne l’écouta pas. Tout bien pesé, n’aurait-il pas mieux valu qu’il écrivît quelques essais de plus et qu’il signât quelques décrets de moins ?

Ce n’est pas que même à ce moment il se fût interdit de penser à la Revue d’Edimbourg. Au contraire, et l’on admirera toujours comment, sans compter les Ballades de l’ancienne Rome, il a pu trouver le temps de préparer ces magnifiques morceaux où il retraçait la vie dramatique des conquérans anglais de l’Inde, ces pages spirituelles où il renouvelait la condamnation prononcée contre la comédie anglaise de la restauration et cette pénétrante critique du livre de M. Gladstone, le jeune tory que « le Seigneur avait enfin livré entre ses mains. » Lorsque la chute du ministère lui eut rend sa liberté, le premier usage qu’il en fit fut de se mettre à son ouvrage historique. Il était alors dans son appartement d’Albany, dont les livres formaient le plus bel ornement ; du moins en trouvait-on partout. Une demi-douzaine de belles gravures italiennes, une pendule française et les statuettes de bronze de Voltaire et de Rousseau, souvenir de lord Holland, relevaient un ameublement plus commode que luxueux. Ce fut dans cette heureuse retraite qu’il évoqua les grands littérateurs du siècle qu’il aimait par-dessus tous les autres et traça le portrait de Temple et d’Addison dans un style moins classique, mais plus vivant et peut-être aussi parfait que le leur. Il avait déjà conçu le plan de son histoire et la commença vers la fin de l’année 1841. « Les matériaux sont immenses, écrivait-il à son ami Napier de la Revue d’Edimbourg, et le récit amusant. Je ne serai content que si je produis un ouvrage capable de prendre pour quelques jours la place du dernier roman à la mode sur la table des jeunes femmes du monde. » Cette œuvre de joie sur laquelle il fondait l’espoir de sa réputation dans la postérité, il s’aperçut bientôt qu’il fallait en restreindre les proportions. Il avait rêvé d’arriver jusqu’à une époque dont le souvenir fût encore dans la mémoire des contemporains, et la plume, on le sait, devait lui tomber des mains au moment où il achevait de raconter la mort de son cher Guillaume III. Sa méthode en effet était trop laborieuse pour lui permettre d’aller vite. Son soin était extrême, et il poussait jusqu’à la minutie le souci de la forme. Mémoires, pamphlets, chansons des rues, dépêches diplomatiques, il lisait tout, et rien ne sortait de sa mémoire. De cet amas informe de documens de toute sorte, comment a-t-il tiré cette merveille de clarté qui s’appelle l’Histoire d’Angleterre depuis l’avènement de Jacques II ? C’est son secret, et il l’a bien gardé.

Les premiers volumes de ce noble récit d’une révolution bienfaisante parurent, en 1848-1849, au milieu d’une autre période révolutionnaire. A cette époque, Macaulay croyait bien s’être débarrassé pour jamais du servage de la politique. Après avoir, sous le ministère de lord John Russell, occupé la sinécure lucrative de trésorier de la guerre, il avait échoué dans les élections générales de 1847. Depuis longtemps il mécontentait les électeurs d’Edimbourg qui, se souciant peu que leur représentant devînt un bon historien, tenaient beaucoup à ce qu’il répondît à leurs lettres et s’inquiétât de leurs affaires. Les députations qu’on lui dépêchait pour lui communiquer les vœux de la cité, Macaulay les haranguait au lieu de les écouter. Très généreux toutes les fois qu’il s’agissait de soulager une infortune, il ne l’était plus du tout quand il était question d’une coupe d’honneur à décerner au vainqueur d’un steeple-chase. Il n’avait en un mot aucun goût pour ces petites prévenances qui entretiennent l’amitié entre le membre du parlement et ceux qui l’ont nommé. La brouille fut complète lorsqu’il déclara aux marchands de whisky d’Edimbourg que non-seulement il ne chercherait pas à faire abaisser la taxe des boissons, mais que probablement il demanderait qu’on l’élevât. Quelques jours après, des chiffres très éloquens vinrent lui montrer qu’il n’avait plus la confiance de ses électeurs. Le soir même de sa défaite, pendant que la moderne Athènes célébrait le triomphe de son obscur rival, Macaulay se consolait tranquillement en composant de beaux vers sur l’infortune qu’allait bien vite lui faire oublier le succès de ses premiers volumes. Peut-être le mot d’enthousiasme conviendrait-il mieux pour exprimer l’effet produit sur le public par cette admirable narration. Parmi les innombrables témoignages d’admiration qui venaient de toutes parts à Macaulay, il en est un bien touchant qu’il n’oublia jamais. Un digne habitant des environs de Manchester, ne voulant pas tenir une telle lumière sous le boisseau, fit venir les ouvriers du voisinage, et, soir après soir, leur lut les deux volumes jusqu’au bout. A la fin de la dernière lecture, un des auditeurs se leva, proposant un vote de remercîmens à M. Macaulay pour avoir écrit une histoire que des travailleurs pouvaient comprendre. La gloire de l’historien était complète, aucun genre de célébrité n’était épargné à l’homme, ainsi qu’il le raconte lui-même à l’un de ses meilleurs amis, Ellis : « J’ai vu l’hippopotame endormi, je l’ai vu éveillé, et je puis vous assurer qu’éveillé comme endormi c’est bien le plus laid des ouvrages de Dieu. Mais il faut que je vous dise mes triomphes. Thackeray jure qu’il a été le témoin oculaire et auriculaire du fait suivant, le plus glorieux de ma vie. Deux demoiselles se disposaient à franchir le seuil que nous essayâmes en vain de dépasser lundi dernier, lorsque je leur fus montré du doigt. — M. Macaulay ! s’écria le charmant couple. Est-ce là M. Macaulay ? Peu importe l’hippopotame maintenant ! — Et après avoir payé un shilling pour voir le monstre, elles le plantent là dans le temps qu’il allait s’étaler devant elles, et cela pour voir, — mais épargnez ma modestie. Je n’ai plus rien à souhaiter sur la terre, aujourd’hui que Mme Tussaud est morte, dans le panthéon de laquelle j’espérais jadis trouver une place. »

Les années qui suivirent la publication des premiers volumes de l’Histoire d’Angleterre furent sans doute les plus heureuses dans ce que M. Trevelyan appelle le « brillant et joyeux pèlerinage de Macaulay à travers le monde. » Le journal qu’il tenait à cette époque porte à chaque page la trace de son contentement. Tout lui souriait, et il jouissait de l’indépendance la plus complète. Il n’avait pas pris avec l’âge le goût du monde, mais il aimait à réunir ses amis autour de sa table. La mode alors était aux déjeuners intimes, et il préférait à tous les plaisirs celui de partager avec d’anciens condisciples une grillade de saumon. On le voyait aussi régulièrement assister aux dîners de ce club célèbre fondé en 1764 par Reynolds et le docteur Johnson, et qui avait compté parmi ses membres les plus grands causeurs du siècle. C’était là que, les mains croisées sur la pomme de sa canne, fronçant ses grands sourcils si le sujet demandait un effort de méditation, ou laissant deviner au sourire qui éclairait son visage l’approche d’un mot plaisant, il tenait ses auditeurs enchaînés à sa parole sonore et pittoresque. Il ne perdait rien à être vu de plus près encore, par exemple dans son rôle d’oncle, qu’il prenait fort à cœur. Il pouvait passer des journées entières à jouer avec les enfans de sa sœur. Mieux que personne il s’entendait à donner aux conseils les plus sages les formes les plus littéraires et les plus comiques à la fois, sans craindre de recourir à la fiction. « Les vrais poètes, disait-il, ce sont les enfans. » Est-il nécessaire d’ajouter qu’il était adoré de tous ceux qui l’entouraient et qu’il réussissait sans peine à faire, suivant son expression, « bien accueillir partout le fils de sa mère ? »

En 1852, lord John Russell lui demanda d’entrer dans le cabinet. L’offre ne le tentait nullement, et il refusa. Le repentir de ses anciens électeurs d’Edimbourg le trouva moins insensible, et il consentit à les représenter de nouveau ; mais dans la semaine même où sa victoire électorale devenait un sujet de joie publique, le malaise dont il souffrait depuis quelques mois se chargea de lui montrer par des symptômes plus graves qu’il avait trop présumé de ses forces. Son médecin ne lui cacha pas que les fonctions du cœur ne s’accomplissaient plus régulièrement et qu’il devait se ménager. L’excès du travail avait, semble-t-il, ruiné son vigoureux tempérament, et à cinquante-deux ans, malgré le genre de vie le plus régulier, sans jamais avoir été malade, il se voyait tout à coup vieillir de vingt années. Il sentit dès lors qu’il ne restait plus beaucoup de sable dans son sablier, et cette pensée ne l’effraya pas. Il y fait plusieurs allusions dans son journal, où se lisent, à la date du 31 décembre 1853, ces simples mots : « Encore un jour de travail et de solitude. Je jouis extrêmement de cette existence d’invalide. En dépit de ma santé, qui décline graduellement, cette année a été heureuse. Ma force me fait défaut, ma vie, je le pense, ne sera plus longue ; mais mes facultés sont nettes, j’ai de chaudes affections et d’abondantes sources de plaisir. » A une autre date, il exprime la même idée avec une mélancolie pleine de résignation : « Je ne suis plus ce que j’étais, et chaque mois mon cœur me le dit de plus en plus clairement. Je me sens abattu, non par l’effet de l’appréhension, car je regarde en avant, du côté de l’inévitable fin, avec une parfaite sérénité, mais, par regret pour ceux que j’aime. J’ai peine parfois à maîtriser mes larmes en pensant qu’il faudra les quitter si tôt. » Jamais sous sa plume les regrets ne se changèrent en plaintes : il était reconnaissant de la grande part de félicité que son lot terrestre avait contenue, et quand il se sut condamné, le courage ne lui manqua pas. Il ne prit que rarement la parole au parlement, il est vrai ; peut-être la prit-il encore plus souvent que ne l’aurait conseillé la prudence, car l’émotion de la lutte et le sentiment de l’admiration respectueuse dont il était l’objet ne pouvaient qu’aggraver son mal. En 1856, par scrupule de conscience, il résolut de renoncer à un mandat politique qu’il ne pouvait plus remplir et remercia de leur bienveillance les électeurs d’Edimbourg. En même temps, pour jouir un peu de la fortune que ses écrits lui avaient faite et dont il dépensait le quart en œuvres charitables, il s’établit dans une maison de Kensington, après l’avoir disposée à sa mode. Tous les honneurs vinrent l’y trouver à la fois avec leur couronnement, la pairie.

La révolte des cipayes faisait alors couler le sang anglais aux Indes, et chaque malle apportait avec elle le deuil de nombreuses familles. Il a lui-même marqué dans son journal comment il reçut la nouvelle de son élévation à la chambre des lords, prenant Dieu à témoin qu’au milieu de sa joie il pensait moins à sa nouvelle couronne de baron qu’aux pauvres femmes qui derrière les murs de Cawnpore ou de Delhi attendaient la plus horrible des morts. C’était la première fois qu’une dignité pareille devenait la récompense du mérite littéraire. Quant à la popularité de son œuvre, elle dépassait ses plus vives espérances. Les éditions succédaient aux éditions, et la seconde partie de l’ouvrage n’avait pas eu moins de succès que la première. Macaulay s’en étonnait lui-même, surtout lorsque son éditeur, le priant d’accepter, en mars ce qui n’était du qu’en décembre, déposait 20,000 livres sterling chez le banquier de l’auteur. « Quelle somme, s’écriait celui-ci, pour une seule édition, et, je puis ! le dire, gagnée en un jour ; mais c’était, il est vrai, le jour de la moisson. » Et il ajoutait plaisamment : « J’ai quelque idée d’aller trouver le chancelier de l’Échiquier, et de lui demander la préférence comme souscripteur du prochain emprunt. » Et pourtant c’était alors surtout qu’il sentait, comme bien d’autres avant lui, combien l’art est long en comparaison de la vie. Il lui semblait qu’il venait seulement de commencer à comprendre comment il faut écrire, alors que, suivant toute apparence, il avait fini d’écrire. Ce qui rendait ses regrets plus pénibles, c’est qu’il prévoyait avec trop de raison que jamais, pour employer une comparaison dont il se sert à propos d’un autre, il n’entrerait dans la terre promise, et qu’il ne lui serait pas permis de raconter ce règne de la reine Anne qui faisait l’objet de sa prédilection littéraire. Un sacrifice plus grand encore allait être exigé de son affection. Au commencement de 1859, son beau-frère Trevelyan, nommé gouverneur de Madras, avait fait voile pour les Indes. Macaulay voyait avec angoisse approcher le moment où il lui faudrait se séparer d’une sœur qu’il n’avait jamais quittée et dont les enfans étaient devenus les siens. Il savait que cette séparation serait éternelle : elle lui fut épargnée en quelque sorte, car ce fut lui qui partit le premier, avant que lady Trevelyan se fût embarquée et sans avoir d’adieux à lui faire. Depuis plusieurs mois, il souffrait davantage et ne pouvait plus, avec les progrès de son mal, cacher un extrême abattement. Le 28 décembre 1859, il eut assez de force pour dicter une lettre par laquelle il envoyait une somme d’argent à un pasteur nécessiteux : ce fut la dernière fois qu’il signa son nom. Son neveu le trouva le même jour, la tête penchée sur une revue nouvelle, assoupi dans une mélancolique rêverie, et le soir, au moment où il se levait de son fauteuil pour s’étendre sur son sofa, il expira tout à coup, n’ayant auprès de lui que son valet de chambre. Il mourait comme il avait toujours souhaité de mourir, sans agonie, sans prendre congé de ceux qu’il aimait et qu’il précédait dans la tombe, laissant, comme le dit heureusement son biographe, le souvenir d’une vie dont chaque action avait été aussi nette, aussi transparente qu’une phrase de ses ouvrages. On l’ensevelit à Westminster, au pied de la statue d’Addison : il n’aurait pu lui-même mieux choisir la place de son repos.


IV

On s’est quelquefois demandé si Macaulay mérite la réputation dont il jouit auprès de tant de gens, et le livre de M. Trevelyan vient de fournir une occasion nouvelle pour remettre dans la balance les qualités et les défauts de l’écrivain. Le point de vue de la critique a changé depuis que parurent les Essais et l’Histoire d’Angleterre, et c’est presque en accusé que leur auteur se présente à la barre du tribunal où l’on examine ses titres. On semble moins aujourd’hui lui tenir compte de ce qu’il a fait que lui demander raison de tout ce qu’il n’a pas fait. Les philosophes lui reprochent d’avoir manqué de philosophie et de n’être point un penseur. Il a, disent-ils, volontairement ignoré les grands problèmes pour lesquels l’âge présent se passionne. La crise philosophique provoquée par Kant l’a laissé froid ; le fait est qu’un jour ayant essayé de lire un volume du sage de Kœnigsberg, il n’y avait rien compris : c’était pour lui du sanscrit. Ils ajoutent qu’il n’a su développer aucune grande vérité sociale, et que son influence a été plus funeste que bienfaisante. Les historiens, de leur côté, prétendent qu’il n’a été que le représentant des idées chères au petit cercle de Holland-House. Ils l’accusent d’avoir fait passer dans le style historique les procédés de l’art oratoire, d’avoir transformé le récit des événemens en un cours de morale et remplacé les vues profondes par des plaidoyers pompeux. On a même été jusqu’à l’appeler philistin, voulant caractériser par là son indifférence pour la métaphysique et pour la haute poésie. Les littérateurs ne le traitent pas beaucoup mieux. Ils signalent chez lui l’abus du style coupé, la monotonie des phrases, la recherche des antithèses, et cette limpidité même à laquelle il faisait tant de sacrifices ne trouve pas grâce devant leurs yeux. Ces critiques ne pénétreront probablement jamais jusqu’au grand public qui a pris la gloire de Macaulay sous sa garde ; mais, malgré une évidente exagération, elles renferment une part de vérité. Il y avait plus de surface que de profondeur dans l’esprit de Macaulay, et l’on peut soutenir sans paradoxe que son talent offre des lacunes. Une chose est incontestable, c’est l’insouciance de Macaulay pour la plupart des questions de son temps.

Par une contradiction singulière, cet homme dont le nom rappelle le souvenir d’une grande réforme politique, cet orateur dont la parole avait tant d’autorité sur ses semblables, une fois la lutte terminée et le but atteint, n’avait rien de plus pressé que d’aller vivre par la pensée avec les contemporains de Périclès et d’Auguste, avec les compagnons du prince d’Orange et les beaux esprits du XVIIIe siècle. Là seulement il se sentait parmi ses pairs, et ce monde des morts devenait pour lui le vrai monde des vivans. La moindre chanson des rues, pourvu qu’elle eut un siècle et demi de date, l’intéressait plus vivement que les plus belles poésies du jour, et l’on a fort bien dit qu’il prenait plus de part aux controverses politiques, religieuses ou littéraires qui agitèrent les règnes de Guillaume III et de la reine Anne, qu’à celles de l’Angleterre sous la reine Victoria. Sa jeunesse avait été nourrie de Pope, de Swift et d’Addison, il savait par cœur les vers burlesques de Prior et d’Arbuthnot ; mais Byron lui plaisait médiocrement et Carlyle encore moins. Grand lecteur de romans, même des plus absurdes, il était resté fidèle aux admirations de son enfance, où Richardson et miss Austen tenaient le premier rang. En matière de littérature, il était conservateur et peu curieux de nouveautés. L’inconnu ne l’attirait pas, ni les hautes spéculations non plus. On peut le regretter, mais il faut ajouter qu’ayant conscience de ce qui lui manquait à cet égard, il ne s’aventurait que rarement au-delà des limites de son génie propre : « Je n’ai jamais écrit, disait-il, une page de critique sur la poésie ou sur les arts, que je ne fusse prêt à brûler si je le pouvais. » On le voit, Macaulay ne s’ignorait pas. Il n’avait pas toutes les qualités du critique, car la faculté d’analyse lui faisait défaut, mais il était né pour l’histoire ou pour l’essai. Il a mis dans l’une tout l’intérêt du roman, grâce à l’incomparable talent de narration qu’il tenait de la nature et de l’étude, et l’on sait comment il a fait de l’autre une création originale. Quant aux fautes de son style, quelque nombreuses qu’elles soient, une qualité les rachète sans laquelle tout le reste n’est rien, c’est-à-dire le charme. On a dit, non sans une certaine ironie, que la raison principale de son succès c’avait été l’immense quantité de faits, de portraits, de digressions qu’il excelle à faire entrer dans la trame de ses compositions, et que pour bien des gens plus occupés d’affaires que de littérature, ses essais formaient une bibliothèque portative. Rien n’est plus vrai ; seulement ne serait-ce pas là le plus beau des éloges ? Quel chemin en effet le savant écrivain ne fait-il pas faire à son sujet ! Avec quelle aisance il promène son lecteur dans tous les coins du monde à propos de Temple ou de Milton, et quel panorama de souvenirs, d’allusions et d’images il déroule en un instant sous ses yeux éblouis ! Au fond, c’est peut-être là ce qui fait tort à Macaulay. Moins clair, et il est si facile d’être obscur, il paraîtrait plus profond ; moins brillant, il semblerait plus grave, et moins intéressant on le trouverait plus philosophe. Ce qu’on ne peut nier, c’est l’influence qu’il a exercée sur la littérature périodique de son temps et du nôtre. Les journaux et les revues gardent encore la trace de son passage, et c’est en l’imitant qu’on lui fait son procès. Il est plus aisé sans doute de lui prendre ses défauts que ses beautés, mais ce n’est pas sa faute. Si l’on en croit les prédictions de la critique, il restera plus longtemps dans la mémoire des hommes par ses essais que par son histoire. Il est possible en effet que la postérité balance entre l’essayiste et l’historien ; mais il est un titre au moins qu’elle ne marchandera pas à Macaulay, c’est celui de grand prosateur.


LEON BOUCHER.