Lord Shaftesbury, philosophe anglais

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Lord Shaftesbury, philosophe anglais
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 42 (p. 449-484).
SHAFTESBURY

« Vous dites, écrivait le poète Gray à un de ses amis, que vous ne pouvez concevoir comment lord Shaftesbury est parvenu à être un philosophe en vogue. Je vous le dirai. D’abord il était lord. Secondement, il était aussi vain qu’aucun de ses lecteurs. Troisièmement, les hommes sont très enclins à croire ce qu’ils ne comprennent pas. En quatrième lieu, ils croiront tout absolument, pourvu qu’ils ne soient nullement obligés d’y croire. Cinquièmement, ils aiment à prendre une route nouvelle, même quand cette route ne conduit nulle part. Sixièmement, il était regardé comme un fin écrivain, et semblait toujours en plus entendre qu’il n’en disait. Vous faudrait-il encore d’autres raisons ? Un intervalle d’environ quarante ans a passablement détruit le charme. Un lord, quand il est mort, ne se distingue plus des simples commoners. La vanité n’a plus d’intérêt dans l’affaire, car la route neuve est devenue vieille, La mode du libre-penser est comme celle des fraises et des paniers, et elle a fait place à celle de ne pas penser du tout ; autrefois on tenait pour malséant de découvrir à demi et d’à demi cacher sa pensée, mais maintenant nous avons depuis longtemps pris l’habitude de la voir toute nue. La recherche et l’affectation du style, comme les belles manières de la cour de la reine Anne, ont tourné au sans-façon et à la grossière familiarité [1]. »

Gray, qui écrivait ainsi en 1758, s’était fait en latin le poète de Locke : Angliacœ certe o lux altera gentis, comme il disait. Il ne pouvait qu’être blessé de quelques attaques vives dans leur brièveté lancées contre son maître par Shaftesbury, et en présence d’une philosophie très différente de celle de Locke, à la fois plus faible et plus élevée, il devait recueillir avec une complaisance hostile, et aiguiser, pour les rendre plus acérées, toutes les critiques que des juges sévères ou malveillans avaient pu adresser à l’auteur des Caractéristiques. La vogue de ce dernier est en effet des longtemps évanouie. Il est douteux qu’elle renaisse ; Shaftesbury n’est pas oublié, mais il est inconnu. En Angleterre, on le lit peu ; en France, on ne l’a jamais lu, excepté dans une paraphrase de Diderot aujourd’hui peut-être plus abandonnée que l’original. La réputation même de Shaftesbury est compromise, sans qu’on sache pourquoi. On est averti qu’il faut se défier de lui. De vagues soupçons et nulle curiosité, c’est bien assez pour qu’un écrivain soit négligé. Parmi ses compatriotes, les dévots ont entendu dire qu’il était de cette école de libres penseurs que l’Angleterre semble étonnée d’avoir enfantée, et ils auraient scrupule de s’exposer à la remettre en crédit en lisant une page de sa façon. Les sages se sont laissé raconter qu’il n’avait pas courbé la tête devant cette science exclusivement expérimentale qui fait la gloire de l’Angleterre et le bonheur de ses habitans, et c’est assez pour qu’ils ne perdent pas leur temps avec un spéculatif qui peut-être aurait trouvé à redire à Paley et que Bentham ou Mill n’eussent pas convaincu. Les descendans même les plus éloignés de la famille de Platon sont assez sujets à encourir la suspicion des partis les plus opposés et à se trouver serrés jusqu’à en périr entre les dédains de l’empirisme et les anathèmes de la foi. Cette double disgrâce ne condamne pas toujours celui qui la subit, et, sans nous attendre à nous voir en présence d’un des maîtres de l’esprit humain, ce n’est pas sans intérêt ni curiosité que nous essayons de faire plus intime connaissance avec Anthony Ashley Cooper, comte de Shaftesbury.


I

Il était le petit-fils du célèbre chancelier qui, après avoir aidé Charles II à monter sur le trône, le servit avec plus d’ambition que de dévouement, avec plus d’indépendance que de respect, et finit par pousser l’opposition jusqu’aux extrêmes limites de la fidélité en tentant d’arracher des marches du trône son frère et son successeur. Cet homme d’état, encore étudié comme un problème par les historiens, eut pour fils un jeune homme maladif dont Locke avait surveillé l’éducation. Locke était l’ami et le conseiller du père, et voyant que l’état de santé de l’héritier du nom et du titre pouvait avant le temps frapper l’un et l’autre d’extinction, il conseilla de le marier jeune : à seize ans, Ashley épousa lady Dorothée Manners, fille du comte de Rutland. Quoiqu’il ne soit pas arrivé à la vieillesse, il eut le temps d’avoir sept enfans. L’aîné, qui portait les noms héréditaires de la famille, naquit à Londres, dans Exeter-House, la maison de son aïeul, le 26 février 1671. Lord Shaftesbury dirigea lui-même son éducation. Il l’éleva, suivant les idées de Montaigne, qui s’éloignaient peu de celles de Locke, et mit près de lui, des ses tendres années, la fille du maître d’une école, mistress Birch, qui lui parlait couramment grec et latin, en sorte qu’à onze ans il lisait également les deux langues. C’est peut-être pour lui que son aïeul, qui, en écrivant à Locke, parle de son petit-fils quelquefois, pria le philosophe alors voyageant en France de s’informer des livres dans lesquels le dauphin avait commencé le latin, et c’est probablement pour le satisfaire que Locke rapporta un mémoire complet sur la méthode suivie dans l’éducation des enfans de France. C’était chercher bien loin comment il faut apprendre le rudiment aux héritiers présomptifs.

En 1683, l’enfant fut placé par son père à l’école de Winchester, qui n’a encore, comme établissement d’instruction secondaire, que trois ou quatre rivales dans toute l’Angleterre [2]. À cette époque, lord Shaftesbury avait été déjà forcé de chercher un asile en Hollande pour échapper au sort qui menaçait les Russell et les Sydney : peut-être même était-il déjà mort à Amsterdam le 21 janvier 1683 ; mais tel était l’esprit de parti qui envenimait tout en Angleterre que les écoliers eux-mêmes ne pouvaient s’en préserver. Le petit-fils d’un proscrit reçut un mauvais accueil dans le collège. Le chef seul de l’établissement, le docteur Barris, et un ou deux élèves lui témoignèrent de la bienveillance : l’un d’eux, qui fut sir John Cropley, resta son intime ami ; mais l’insolence de ses camarades, qui outragèrent devant lui son grand-père, l’obligea de quitter l’école, et, trois ans après, il voyageait sur le continent, accompagné par un écossais, Daniel Denoune, qui méritait toute la confiance de sa famille. Le jeune lord Ashley resta assez longtemps en Italie, jouissant d’un climat favorable à la délicatesse de ses organes ; il y prit le goût des arts et en rapporta, avec une instruction rare de son temps dans son pays, la connaissance parfaite de la langue française, qu’il parlait sans accent.

Il ne revint en Angleterre qu’après la révolution (1689), mais il refusa d’entrer au parlement, voulant se mûrir pour les affaires par des études d’un autre genre que celles qui l’avaient occupé jusque-là. Ce n’est pas que, retrouvant Locke, l’ancien ami de sa famille, le guide promis à sa jeunesse, il ne reprît quelque habitude de l’entretenir de questions purement spéculatives. Il n’avait pas été, quoiqu’on l’ait dit souvent, élevé sous la direction de Locke ; mais ce dernier avait infailliblement remarqué son esprit, sans le goûter peut-être, et Ashley a dix-huit ans recherchait avec lui les conversations sérieuses. Il paraît que beaucoup de lettres qu’il lui avait écrites se sont retrouvées dans les papiers de Locke. Lord King n’en a donné que deux au public [3]. Dans la première, du mois d’août 1689, le jeune homme, avec beaucoup d’excuses et d’embarras, soumet quelques idées qui, dans leur conversation de la veille, lui sont venues à l’esprit, sans qu’il ait su les exprimer. Grâce à une pratique que Locke lui a souvent conseillée, il a mis par écrit ses réflexions. Ce sont des objections contre l’immatérialité absolue que son interlocuteur attribuait à l’âme. Il lui rappelle que la pensée n’a jamais appartenu qu’à l’être animé. On ne se figure pas l’inanimé pensant. Or, quand la matière est animée, elle est sensible, et la pensée ne consiste que dans les idées des objets naturels, tels qu’ils se présentent aux créatures sensibles. L’original en est donc dans la matière ; comment ce qui vient de la matière serait-il immatériel ? Quel rapport, quel médium pourrait-il y avoir entre deux choses si différentes ? La liaison de la sensibilité et de la pensée est visible, et si, après la disparition de la sensibilité, la pensée subsistait, il semble qu’on penserait sans savoir que l’on pense. La suppression de toute matérialité, soit dans la faculté de penser, soit dans les objets sur lesquels elle s’exerce, aboutit à quelque chose dont nous ne pouvons nous faire une idée quelconque. Ces doutes, présentés par Ashley d’une manière originale et fine, offrent ceci de remarquable, qu’ils reposent sur un point convenu entre Locke et lui, c’est que nous devons tout à la sensibilité. Ils prouveront aux philosophes deux choses : d’abord que Locke, malgré tout ce qu’on a pu dire, excluait tout élément matériel de l’essence de l’âme, et fondait cette exclusion sur l’immatérialité absolue de la pensée ; secondement., que cette opinion est difficilement compatible avec sa propre doctrine, qui veut que tout vienne des sens, cette doctrine menant à confondre la faculté de penser elle-même avec les idées issues de la perception des choses, et ces idées avec les sensations perceptives. Quoique les rapports du monde sensible avec la pensée soient toujours inexplicables, il est certain que l’existence du principe pensant par lui-même est beaucoup plus concevable lorsque l’analyse de ses opérations a démontré qu’il y a dans nos connaissances quelque chose qui vient de lui et nullement des sens. C’est ce dernier point qu’Ashley ignore et que Locke ne lui aurait pas appris. Dans leur discussion, Locke avait raison ; mais il avait raison malgré sa doctrine, que son adversaire interprétait mieux que lui.

Dans une lettre écrite cinq ans après [4], on voit que Locke lui avait demandé de lui communiquer quelque chose de ses travaux, et Ashley lui répond qu’il le ferait volontiers sans qu’on l’en pressât, s’il avait quelque chose qui en valût la peine ; mais toutes ses études n’ont qu’un but fort simple, l’amélioration de soi-même. Il ne prétend à aucune découverte, à aucun système. Ceux qui inventent, comme Descartes ou Hobbes, lui paraissent des apothicaires ou même des charlatans qui ne cherchent qu’à composer une drogue qui les mette en renom. Quant à lui, si par aventure il trouvait quelque chose, il l’enfouirait aussitôt. Il ne pense pas qu’il y ait rien à apprendre que ce qu’il est facile de savoir : c’est qu’il y a un Dieu, que tout a été fait pour le mieux dans l’univers, que tout sera toujours ainsi, parce que tout est conduit par la cause excellente qui a tout fait, et qui est Dieu. Et quand on découvrirait de nouvelles preuves de cette vérité, on ne la saurait pas pour cela davantage. La connaissance d’une perfection de plus en Dieu ne nous le ferait pas concevoir plus parfait. La seule étude digne du sage est donc d’apprendre à se conduire d’après ce qu’il connaît de Dieu et du monde, à se connaître soi-même, à régler sa vie sur ces vérités ; il n’y a de savoir utile que celui qui profite à l’humanité, et un faiseur de boutons qui perfectionne son métier doit être plus estimé que tous les fondateurs de métaphysique, que tous ceux qui pratiquent l’art de raisonner sans but. Il n’y avait pas un des sept sages qui n’eût rendu quelque signalé service à sa république.

Quoique l’auteur de cette lettre ait toujours fait prédominer la morale dans ses écrits philosophiques, et qu’il se soit montré constamment fidèle aux grands intérêts de la société, il y a peut-être autant d’esprit de système que d’amour de la vertu dans cette sortie contre les systèmes. C’est bien là cette philosophie d’amateur qui aime à soutenir qu’il n’y a pas de philosophie ; c’est la boutade d’un esprit élevé et critique, qui, peu fait pour une analyse dialectique, en conteste les fruits, ne pouvant les cueillir. Cependant on entrevoit dès lors un moraliste qui n’a rien de vulgaire, et cette lettre n’est au fait qu’un sommaire de son ouvrage le plus méthodique, composé des sa jeunesse et tardivement publié. On y reconnaît, à vingt-trois ans, celui qui, deux années avant sa mort, écrivait à un jeune homme : « La parfaite connaissance que vous avez eue de moi, et la direction de toutes mes études et de toute ma vie vers la promotion de la religion, de la vertu et du bien de l’humanité, seront, j’espère, pour vous, de quelque bon exemple. »

C’est aussi en 1695 que, prenant enfin son parti, lord Ashley entra dans la carrière où l’appelait son nom, et il fut député à la chambre des communes par le bourg de Poole à la place de sir John Trenchard. Il fut compris dans l’élection générale qu’ordonna Guillaume III, saisissant comme une occasion favorable l’année signalée par la reprise de Namur, que ne célébra point Despréaux. Cette dissolution du parlement réussit à la politique royale, et Ashley, qui sut en tout temps la comprendre sans toujours la suivre, se plaça dans les rangs de ceux qui, ayant risqué une révolution pour la liberté, s’appliquaient à consolider leur ouvrage par les développemens de cette liberté même. Quoiqu’il ne prît pas une part fort active aux débats de la chambre, il s’y fit quelquefois entendre. On raconte de lui une anecdote parlementaire qui a été répétée sous diverses formes et dont l’équivalent a pu se reproduire en effet avec quelques variantes en d’autres occasions. Au commencement de 1696, on discutait un bill portant régularisation de la procédure pour les cas de haute trahison. Le projet de loi accordait (chose étrange que ce fût une nouveauté et une nouveauté contestée !) un défenseur aux accusés. Ashley se leva pour appuyer la proposition. Il était faible, peut-être timide ; son esprit n’avait pas cette franchise d’allure qu’il faut dans les assemblées. Il se troubla, il hésita, et parut perdre le fil de son discours. La chambre témoignant avec bienveillance qu’elle attendait qu’il se remît, il reprit possession de lui-même, et dit : « Comment pourrais-je, monsieur l’orateur, produire un plus fort argument en faveur du bill que ce qui m’arrive à moi-même ? Ma fortune, ma réputation, ma vie ne sont pas en jeu. Je parle devant un auditoire dont la bonté devrait m’encourager. Et cependant, pour un simple ébranlement nerveux, seulement pour n’être pas assez habitué à la présence des grandes assemblées, j’ai perdu le souvenir de mes idées, je suis devenu incapable de poursuivre mon raisonnement. Quel doit donc être le trouble d’un pauvre homme qui, n’ayant jamais ouvert la bouche en public, est appelé à répondre, sans une préparation d’un moment, aux avocats les plus habiles et les plus expérimentés du royaume, et dont les facultés sont paralysées par la pensée que s’il ne réussit à persuader ses auditeurs, il devra dans peu d’heures expirer sur un gibet et laisser à tout ce qu’il a de plus cher la misère et l’infamie ? »

On peut soupçonner avec lord Macaulay un peu de préparation dans ce trouble employé si fort à propos comme un moyen oratoire, d’autant que ce n’est pas la seule fois qu’au parlement d’Angleterre un orateur intimidé a tiré de son émotion un argument et un effet. On raconte que lord Finch et le général Ross, en défendant à la chambre des communes, l’un Steele et l’autre Bolingbroke, firent, en des situations bien différentes, une allusion directe à l’embarras qu’ils éprouvaient, et prirent le désordre de leurs paroles à témoin de l’énergie de leur conviction ; mais de tous les exemples que l’on cite, il me semble que l’inspiration de Shaftesbury a été la plus heureuse, et la seule qui ait uni au mérite de l’à-propos la force d’un raisonnement. Cependant, lorsqu’après la paix de Ryswick un nouveau parlement fut appelé, Shaftesbury ne se remit pas sur les rangs aux élections de 1698. Sa santé délicate et peut-être aussi ses goûts studieux et paisibles le détournaient des fatigues de la vie publique.

Il paraîtrait que ses opinions philosophiques n’étaient pas encore irrévocablement arrêtées, ou plutôt que son parti n’était pas pris de s’adresser librement au public sans relever d’une autorité autre que sa raison. Du moins sa première publication n’annonce-t-elle en rien l’indépendance d’esprit dont il ne tarda pas à donner les témoignages. Benjamin Whichcote, prévôt de King’s Collège à l’université de Cambridge, avait beaucoup vécu dans l’intimité de sa famille. C’est devant le premier comte de Shaftesbury qu’une partie de ses sermons avaient été prêchés, et c’est, dit-on, sur une copie manuscrite appartenant à la comtesse que ceux qui portent le titre de Discours choisis furent imprimés en 1698. On les avait recueillis au pied même de la chaire. Ashley s’occupa de cette publication quinze ans après la mort de l’auteur. Il n’y mit pas son nom, mais il en dicta la préface à une de ses nièces [5], et il y tient le langage d’un croyant. Il se plaint même assez sévèrement de la liberté avec laquelle on a écrit sur les matières religieuses, et ses reproches, motivés assurément par un ouvrage célèbre de Toland [6], paraissent remonter jusqu’à Locke, dont la philosophie aurait encouragé Toland lui-même.

Vers cette époque, il fit un voyage en Hollande. Il y était déjà lié avec ce marchand de Rotterdam, l’ami de Locke, Benjamin Furley, quaker un peu théologien, qui passe pour avoir reçu de l’auteur le manuscrit original de l’Essai sur l’Entendement humain trouvé parmi ses papiers. Il était depuis 1691 en correspondance avec lui, et continua de lui écrire toute sa vie. Il lui confia pour le former au commerce un jeune homme à qui il s’intéressait, Henri Wilkinson. Il écrivit en tous temps à Furley comme à un ami de la liberté civile et religieuse. Il vit aussi quelquefois Le Clerc ; mais à la différence de Locke, c’est avec Bayle qu’il se lia. Au début de leur connaissance, par un caprice assez singulier chez un homme sérieux, il lui cacha son véritable nom, se donnant pour un étudiant en médecine. Cependant les deux esprits du moins s’étaient reconnus. Quand il voulut se découvrir, il fit inviter Bayle par un ami commun à dîner avec lord Ashley. Le jour même où ils devaient se retrouver, Bayle le vint voir ; ils causèrent suivant leur coutume, et l’Anglais voulant le retenir, Bayle s’excusa en disant qu’il ne pouvait se retarder, et qu’il devait être ponctuel, ayant un engagement pour se rencontrer avec mylord Ashley. Il le quitta ainsi pour le revoir bientôt, à sa grande surprise. Cet incident égaya leur relation, sans la rendre moins intime, et une correspondance subsista entre eux jusqu’à la mort de Bayle (1706). On dit même qu’il fut assez heureux pour rendre à Bayle le service d’empêcher son bannissement du territoire hollandais. L’amour de la contradiction et le besoin de tout réfuter avaient entraîné l’éminent sceptique à prendre presque parti pour la monarchie française contre le républicanisme des huguenots, et il s’était fait accuser de trahison, jusque-là que Guillaume III, le soupçonnant d’avoir contribué sous main à la paix de Nimègue, l’avait fait destituer de sa place de professeur. Quoi qu’on pense du rôle assez obscur que Bayle a pu jouer à cette époque, sa position était devenue extrêmement précaire, et il avait besoin d’appui auprès des autorités hollandaises et du gouvernement anglais. On dit qu’il trouva cet appui dans lord Ashley.

Pendant que ce dernier était absent de Londres, il y parut une édition subreptice de son ouvrage intitulé Recherche touchant le mérite et la vertu (1699). C’est celui que Diderot a regardé comme le plus important, puisqu’il l’a traduit, et même avec un peu d’étalage. L’auteur y établissait en règle, mais avec plus de simplicité de langage qu’à son ordinaire, l’idée fondamentale de la seconde lettre à Locke dont nous avons parlé. C’est le travail qu’il ne trouvait pas digne de lui être montré, et quand on l’imprima pour la première fois, on mit au jour une esquisse tracée à vingt ans. Il est même dit que le texte était défiguré par d’assez graves altérations. Cette publication a été attribuée à Toland, qui aurait abusé de la confiance de l’auteur. Ashley avait eu des bontés pour lui, et probablement s’était épanché en sa présence dans toute la liberté de son esprit. L’ouvrage, tel qu’il était, fut cependant remarqué, et fit connaître l’auteur en le compromettant.

Quand il revint en Angleterre, il avait perdu son père et hérité de son titre. Cependant il s’abstint quelque temps d’aller à la chambre des lords, malgré toutes ses sympathies d’opinion pour les chefs du parti whig. Étranger à toute ambition active et peu familiarisé avec les nécessités des affaires, il était resté fidèle aux purs principes de l’ancienne opposition, et ne suivait pas toujours ses amis dans les concessions, souvent raisonnables, souvent excessives, qu’ils faisaient à la politique pratique. C’est à lui qu’on doit la citation de cette maxime qu’il donne comme un adage : l’honnêteté est la meilleure politique. Le gouvernement ne le trouvait donc pas toujours traitable. Cependant, quand la circonstance était pressante, on pouvait compter sur lui, et lord Somers ne réclamait pas en vain son concours. En 1700, cet homme d’état était forcé de sortir des affaires ; un ministère qu’on pouvait regarder comme tory avait succédé : la sagesse de Godolphin y tempérait seule la violence de Rochester. La mort du jeune fils de la princesse Anne faisait un vide dans la succession protestante. On voit par les lettres de Shaftesbury a son ami Furley combien cette situation des affaires l’inquiétait, et combien surtout il appréhendait une dissolution qui pouvait donner aux tories une majorité décidée. Ses craintes furent justifiées. Le roi n’avait pas cru pouvoir se refuser à une mesure qu’il n’approuvait pas. « Nous sommes en pleine élection, écrit Shaftesbury le 11 janvier 1701 ; c’est une crise… Cependant on espère encore un bon parlement. Quant aux désordres et aux actes de corruption qui accompagnent nos élections dans beaucoup d’endroits, cela ne fera que hâter notre remède et amener notre nécessaire réforme plus promptement. » Ce prompt remède s’est fait attendre quelque cent trente ans. Il ajoute : « La seule chose à espérer et à demander, c’est que le parti tory n’ait pas le dessus ; car, ainsi qu’on l’a dit du feu ou de l’eau, on peut dire d’eux qu’ils sont bons serviteurs, mais mauvais maîtres. Et comme par principes, ils sont esclaves, ils ne servent que tenus dans l’esclavage ; leur assujettissement est l’unique gage de notre liberté ou de la liberté du monde, autant que nous y pouvons contribuer en Angleterre. Et que nos amis de Hollande sachent bien quels sont ici leurs amis, et se souviennent que c’est ce parti-là qui hait les Hollandais et aime la France, et que les whigs, le parti contraire, sont les seuls qui puissent maintenant les sauver eux et l’Angleterre [7]. »

Une des affaires les plus délicates pour Guillaume et pour les whigs était le traité de partage, que l’un avait conclu et les autres approuvé. Il était peu populaire et passait presque pour une concession dissimulée à la France. Cependant, violé ouvertement par Louis XIV, qui venait d’accepter pour le second de ses petits-fils la succession du roi d’Espagne, il pouvait entraîner le pays dans une guerre. Les ministres, exploitant la crainte alors assez générale de la guerre, l’opposaient à tous les desseins du roi, et pour affaiblir encore les raisons de l’entreprendre, ils livrèrent aux poursuites de la chambre, où les tories étaient revenus les plus forts, les signataires de ce traité, pour lequel on parlait de prendre les armes. Somers, compris dans l’accusation qui venait d’atteindre ses collègues, dépêcha un message à Shaftesbury dans sa retraite pour le presser de venir au parlement. Shaftesbury n’avait pas approuvé le traité : il aurait préféré à un partage quelconque la reconnaissance pleine et entière des droits de l’archiduc Charles, il ne trouvait pas que la négociation eût été constitutionnellement conduite ; mais il redoutait plus que tout le reste l’agrandissement de Louis XIV, il le redoutait de la faiblesse des nouveaux ministres, et, partant en hâte du lieu où il résidait au-delà de Bridgewater dans le Somerset, il fut à Londres le jour suivant. Il lutta fidèlement pour ses amis contre un ministère de trahison (the traiterouse ministry), et ne put les sauver d’une accusation. Comme le public commençait à revenir à des idées plus guerrières, les ministres, qui étaient loin de partager ces idées, les ménageaient cependant et essayaient de les tourner contre les auteurs d’un traité qui avait fait à la France une part aux dépens de l’Autriche. Cette tactique indignait Shaftesbury, qui, voyant le mouvement de l’opinion, jugeait que le roi redevenait le maître. « Il pourrait tout, écrit-il, s’il avait de la résolution. » Il paraît que Guillaume en jugea comme lui ; il débuta par obtenir du parlement l’engagement de l’assister dans ses efforts pour soutenir ses alliés au dehors et conserver la liberté de l’Europe. Il se peut qu’il eût pris conseil de Shaftesbury, car on dit qu’il voulut alors profiter de son zèle et de ses lumières ; il lui aurait même offert le poste de secrétaire d’état. Une santé frêle ne légitimait que trop un refus ; mais Shaftesbury conserva la confiance royale. Il applaudit à la dissolution du mois d’août, quoiqu’elle ne fît qu’affaiblir les tories sans les abattre, et l’on dit qu’il prit part avec lord Somers à la rédaction du célèbre discours de la couronne du 31 décembre 1701, ce noble testament du libérateur de l’Angleterre. Moins de trois mois après, à l’avènement de la reine Anne, il retourna dans sa retraite, et cacha si peu ses sentimens au spectacle de la réaction qui s’annonçait contre la politique de Guillaume III, que le ministère lui retira la vice-amirauté du comté de Dorset, titre à peu près sans fonctions, qui était depuis trois générations dans sa famille.

J’ai décrit ailleurs la situation, curieuse dans sa duplicité, du gouvernement anglais pendant les années qui suivirent [8]. Reine, cabinet, majorité soutenaient à contre-cœur ou du moins avec hésitation une guerre vivement populaire dans le pays, et qui a valu à l’Angleterre ses plus glorieux jours. Cette politique à plusieurs faces fit tout le succès d’un fourbe tel que Harley. Lui-même fut utile à cette époque, et put d’autant mieux servir le pays qu’il partageait ses sentimens, et ne se défendait d’en faire profession que par ménagement pour la cour, par goût pour l’intrigue, et par cette obstination de certains hommes à croire que la franchise sans arrière-pensée ne saurait être de la sagesse. Shaftesbury croyait le bien connaître. « Harley est des nôtres au fond, » écrit-il, et il espérait quelque chose de son genre d’habileté. D’ailleurs, en se séparant de Rochester, Godolphin avait fait un grand pas en avant. En appelant Harley dans le cabinet, s’il avançait peu, il ne reculait pas (1704). Étroitement lié avec Marlborough, Godolphin, malgré un fond de neutralité politique, ne pouvait empêcher le ministère dont il était le chef de se colorer chaque jour davantage des teintes de l’opinion contre laquelle il avait été formé. La guerre dont il avait accepté l’héritage était, comme on l’a dit, une guerre whig, et les victoires de Marlborough profitaient à la politique de l’opposition, puisque c’était cette politique qui lui avait mis les armes à la main.

Shaftesbury, ardent pour la guerre, prenait donc patience sur le reste, et, demeurant étranger à la politique active, il tolérait des ministres qui n’avaient pas sa confiance, d’autant que leurs adversaires ne l’avaient guère dans le pouvoir obtenue davantage. La pensée de la liberté générale, dont son pays et la Hollande lui semblaient les défenseurs victorieux, dominait tout dans son esprit. Il avait l’aversion et la crainte de la France, dont l’imitation sous les Stuarts lui paraissait avoir dénationalisé l’Angleterre, dont la valeur guerrière n’était à ses yeux consacrée qu’à la défense de l’absolutisme et de la servitude. « Je n’ai pas connu de Français, écrit-il brutalement quelque part, qui fût un homme libre. » Il est remarquable que la même ardeur et la même prévention s’étaient emparées du sage, de l’équitable, du pacifique Locke. Lui aussi, il ne redoublait rien tant dans les derniers jours de sa vie qu’une paix qui pût passer pour l’abandon de la cause de là guerre, et Shaftesbury s’est toujours donné pour son disciple en politique bien plus qu’en philosophie.

Disciple ou non, il donna des regrets à sa perte. Quelque temps auparavant, il était retourné en Hollande, et il y avait peu de mois qu’il en était revenu quand Locke fut enlevé à ses amis. Shaftesbury était resté du nombre. Peut-être avait-il pour lui plus de respect que de goût, et lui était-il resté lié plutôt par l’habitude que par la confiance. Son esprit inquiet et raffiné ne s’accommodait pas de la simplicité calme de l’esprit de Locke. Son goût plus difficile aspirait à quelque chose de plus exquis en style comme en pensées, et sa raison moins forte tendait cependant plus haut. Par déférence, il se soumettait à sa supériorité ; mais il ne la sentait pas autant qu’il se plaisait à la reconnaître. Toutefois il s’empressa de fournir à Le Clerc tous les renseignemens dont il pouvait disposer sur la vie de Locke depuis le moment où celui-ci était pour ainsi dire entré dans sa famille.

Il n’avait à cette époque encore rien publié. On peut cependant présumer que plusieurs de ses écrits étaient prêts. Un homme aussi versé dans la littérature ancienne, dans la critiqué des arts, d’un esprit si vif et si fin, condamné par sa santé à une vie de loisir et de retraite, ne s’était certainement pas borné à de stériles études, et son style travaillé n’est pas d’un commençant. Outre des ouvrages de plus longue haleine, il écrivit en 1707 la première de ses Lettres à un Étudiant de l’Université, lesquelles ne furent publiées qu’après sa mort : elles sont au nombre de dix, et la dernière est de 1710. Ces lettres, qui ont pour but évident d’apprendre à la jeunesse qu’en recevant l’enseignement universitaire il faut rester libéral en politique, en philosophie, en religion, sont une des choses qui font le mieux connaître et le plus estimer l’esprit et les sentimens de l’auteur. Encore aujourd’hui, les élèves de Cambridge et d’Oxford profiteraient à les lire, Mais, ainsi que je l’ai dit, ce n’est pas Shaftesbury qui les imprima. Sa première publication avouée fut sa Lettre sur l’Enthousiasme (1708).

Le mot enthousiasme en anglais est pris d’ordinaire dans un sens propre qu’il a moins communément parmi nous. C’est la persuasion où l’on tombe quelquefois d’être illuminé par un rayon direct de l’Esprit céleste, et de n’avoir plus besoin de ces dons généraux de la Divinité, la raison, la réflexion, la conscience, pour trouver la vérité, bien penser et bien agir. C’est ainsi que Locke l’entend lorsque, dans un chapitre spécial de son quatrième livre, il établit soigneusement que la foi même dans la révélation doit bien se garder de s’appuyer sur cette illusion d’une inspiration individuelle qu’on appelle l’enthousiasme. C’est au même ennemi que s’attaque lord Shaftesbury. Quelques-uns de nos malheureux compatriotes, chassés en Angleterre par la proscription, avaient fini par s’exalter sous l’influence de la persécution, et l’on croyait parmi eux que l’esprit de prophétie était redescendu sur la terre. À la voix de quelques illuminés, ils n’aspiraient qu’à braver toute autorité, dès qu’elle tentait de les calmer et de les retenir, et semblaient chercher un martyre assez facile d’ailleurs à supporter. Les feux des sectes les plus ardentes de la révolution auraient pu se rallumer à ce contact, comme aussi le pouvoir se montrait tenté de recourir aux moyens trop usités pour imposer le silence et la paix. Shaftesbury saisit cette occasion pour attaquer à la fois la persécution et le fanatisme. Après avoir étudié l’enthousiasme dans ses sources et sa nature, il le montre toujours sombre, mélancolique, et conduisant au mal par l’abus du sérieux ; il en conclut que ce serait le servir selon son goût et le fortifier au lieu de l’affaiblir que de le traiter sérieusement et de l’assombrir encore par l’oppression. Le véritable adversaire de l’enthousiasme, c’est la raison en liberté, c’est l’esprit qui se joue des préjugés et venge la vérité par le ridicule. Bien loin donc de se formaliser de voir la presse aborder tous les sujets avec indépendance, il faut l’encourager dans ses hardiesses et compter sur elle pour éclairer les esprits en les divertissant. C’est donc au fond un éloge de la tolérance, de la liberté et de l’esprit, que la lettre de Shaftesbury sur l’enthousiasme. Elle est adressée à un lord qu’elle ne nomme pas ; mais lorsque dans son analyse de l’enthousiasme il veut peindre l’influence de l’imagination sur le génie, il dit : « Et vous, mylord, qui êtes le plus noble acteur, et qui jouez le plus noble rôle qui ait été assigné à aucun mortel sur ce théâtre terrestre, lorsque vous parlez pour la liberté et pour l’humanité tout entière, cette publique présence, celle de vos amis et de tous ceux qui font des vœux pour votre cause, n’ajoutent-t-elles rien à vos pensées et à votre génie ? ou bien est-ce ce sublime de la raison et ce pouvoir de l’éloquence que vous déployez en public aussi bien que dans le particulier (car là aussi vous êtes un maître), et qui obéit à vos ordres également en tout temps, seul ou en compagnie ordinaire, comme dans vos heures de loisir ou de sang-froid ? Cela serait en vérité plus divin ; mais la commune humanité, je pense, n’atteint pas si haut. » Ces paroles ne pouvaient s’adresser qu’à l’homme dont la gloire a passé tout entière de ce temps au nôtre, à celui qui a, dit-on, aimé la liberté dans la philosophie comme dans la politique, à lord Somers.

Quoique cet ouvrage fût presque aussitôt traduit en français [9] que publié à Londres, il ne passa pas sans critique. Un anonyme dans un pamphlet intitulé Remarques sur une lettre à un Lord, Wotton dans Bartholomew-Fair ou la Course après l’esprit, l’accusèrent de tourner en moquerie des choses sérieuses et sacrées, le comparant apparemment à ceux qui traduisaient les sectes religieuses sur un théâtre de marionnettes pendant la foire Saint-Barthélémy [10], ou peut-être la licence de ces jours fériés était-elle plutôt tournée contre les beaux-esprits qui semblaient dédaigner les croyances populaires. À cette époque, le public de la Cité de Londres n’était pas fort endurant en matière de religion, et le temps approchait où un ministère considérable allait être ébranlé pour n’avoir pas assez ménagé les préjugés de la multitude en faveur de l’église.


II

Le moment est venu où, sur le sujet de la religion comme sur tous les autres, il nous serait facile de connaître plus à fond les sentimens de Shaftesbury. On a conservé quatorze lettres de lui où il se peint tout entier avec les délicatesses, les prétentions et les troubles d’une âme élevée, ombrageuse, souffrante, qui réunit des opinions décidées avec un caractère inquiet, et dont le juste amour-propre n’exclut pas la défiance de soi. Robert Molesworth, qui fut plus tard le pair de ce nom, s’était trouvé avec lui à la chambre des communes, et là tous deux s’étaient étroitement liés, grâce à une parfaite communauté d’opinion. Tous deux étaient de ces whigs persistans, exigeans, qui passaient difficilement à leurs amis dans le pouvoir l’oubli, l’atténuation ou l’ajournement des principes rigoureux de la révolution. Cependant le retour des chefs de leur parti à la tête des affaires, la formation du ministère de ceux qu’on a nommés les lords de la junte, leur donnaient bonne espérance. Shaftesbury, un peu absolu comme tous les spéculatifs, se montrait fort disposé à se rapprocher d’un ministère dont le seul tort était d’être composé exclusivement d’hommes de la même nuance d’opinion, et il exprime à Molesworth ses regrets de n’avoir pu voir autant qu’il l’aurait voulu le grand-trésorier Godolphin, ni même rendre ses devoirs à la reine ; mais il est astreint à une vie de régime, sa poitrine ne peut supporter la fumée de Londres ; il a besoin de monter à cheval à l’air libre de la campagne, et il s’est retiré dans sa maison de Chelsea [11], puis à Beechworth dans le Surrey [12], chez son ancien ami de collège, sir John Cropley. Il avait bien eu d’autres projets, il pensait à voyager : mais il y avait dans le voisinage une jeune lady qu’il avait rencontrée un certain dimanche du mois de septembre 1708, et c’était la personne même que son imagination s’était représentée quand il formait des rêves de bonheur. Il sait d’elle tout ce qu’il faut savoir, son caractère, sa réputation, son éducation, tout excepté sa fortune. Si elle n’avait que 10,000 livres sterling, sa modestie serait plus à l’aise pour la demander directement ; mais il craint qu’elle ne soit trop riche : son père pourrait avoir de plus grandes vues. Pour lui, il offrirait de l’épouser presque sans dot, si ce n’était un désintéressement dont elle pourrait souffrir. Il faisait d’ailleurs sa confidence à Molesworth, parce que celui-ci avait quelque accès auprès du vieux lord.

Son inquiétude était extrême. Il voulait s’adresser au père d’abord ; mais il aurait bien voulu savoir auparavant si la fille n’avait distingué personne, et si c’était de son contentement que son père avait refusé divers partis. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il savait d’elle l’enchantait chaque jour davantage. Malheureusement le pauvre homme avait toujours grand besoin de fuir les vents d’est et de nord-est ; il éprouvait de l’oppression, il ne pouvait respirer. Cependant comment aller chercher un climat meilleur sans s’éloigner de celle qu’il aimait ? Il prit donc son parti, il fit sa demande, et, pour la faire, il brava même un très mauvais temps. Le père ne se pressa pas de lui répondre ; il paraissait avoir quelque engagement. Il semblait du moins que la fille n’en avait pas. Si cependant le rival qui se proposait était, comme on le croyait, lord Halifax, le ministre, l’orateur, ce Charles Montague si célèbre pour son esprit, sa galanterie, son éclat, on ne pouvait se dissimuler que ce ne fût un bien bon parti, ou du moins un mari de bien belles manières, et Shaftesbury craignait fort que son cas ne fût désespéré. Pourtant il lui semblait que la jeune personne aimait par-dessus tout la vertu, et avec la vertu toutes ses dépendances, les mœurs simples, les goûts modestes, toutes les délicatesses de l’âme, et alors, dans son amour-propre de philosophe, il reprenait de l’espérance ; mais ce maudit vent d’est revenait, et avec lui la souffrance, la faiblesse, la mélancolie, le spleen. Shaftesbury convenait qu’il n’était pas exempt d’humeur noire. Il en avait eu des accès, du temps qu’au parlement il était en butte aux accusations des deux partis, de l’un pour sa fidélité à son nom et à ses principes, de l’autre pour une prétendue apostasie qui n’était qu’une fidélité plus grande à ses principes qu’à ses amis. Molesworth avait passé par les mêmes épreuves ; mais quant à lui, il s’en croyait quitte, et son humeur était devenue sereine. N’était-ce ce maudit air de Londres, comme homme il se trouvait très passable. Comme galant, à la vérité, il y avait à redire : il savait mal faire sa cour, il était un mauvais jockey, il n’en pouvait disconvenir ; mais au total, et pourvu qu’on ne lui demandât pas de vivre à Londres, il avait une santé de campagne et même de voisinage de ville. Il trouvait le vieux lord, de qui son sort dépendait, extrêmement prévenant ; il savait même qu’on avait tenu de bons propos sur son compte, mais il attendait toujours la réponse. — Je crains bien pour lui que sa santé ne fût l’objection qu’on n’osait pas lui faire en face.

Malgré ses amoureuses préoccupations, il n’abandonnait pas la politique. Quoiqu’il fût resté en froid avec les lords de la junte, il avait toujours distingué parmi eux lord Somers, et il annonçait avec satisfaction qu’il le croyait nommé président du conseil [13]. Le nouveau ministre devait avoir comme tel baisé la main de la reine, ou peu s’en fallait, car la reine était encore en deuil de son mari, et une personne qui prenait le deuil si fort au sérieux devait s’être difficilement résignée à recevoir un étranger, pour elle plus étranger que personne, un homme aussi séparé de la cour et qu’en aucun temps elle n’avait peut-être admis à lui baiser la main, car il jouissait de toute l’aversion du feu prince de Danemark, principalement conseillé par ses ennemis les plus violens. « Mais, dit-il à Molesworth, j’ai toujours souhaité l’alliance qui se forme entre lord Somers et notre lord (Godolphin). » Quant aux autres ministres, il reste avec eux sur la réserve. Cependant, en jugeant comme tout le monde des vices de lord Wharton, il est frappé de ses rares facultés. « C’est de l’acier fin, écrit-il, et si jamais il avait attendu quelque bien pour le public là où la vertu faisait totalement défaut, c’était de ce caractère, le plus mystérieux qu’il y eût ; mais il avait tant vu de preuves de ce monstrueux composé du meilleur et du pire ! » Malgré son rigorisme sur les principes, il n’en appuyait pas moins pour l’amirauté lord Pembroke. Sa présence dans le ministère lui ôterait une couleur de parti. C’était un tory en effet, mais un caractère sans tache et un homme si généralement aimé ! Ajoutons que cet honnête et intelligent ami de Locke et de Newton jouissait de toute la faveur de ce petit coin du monde politique où jamais on n’avait rien mis au-dessus de la philosophie et de la science.

D’après quelques passages de ses lettres, on croirait que Shaftesbury songeait alors à se rapprocher du gouvernement. Il était bien un réformiste assez radical, car il se plaint une fois de ce que la question du scrutin secret (the ballot) a été perdue dans les communes à neuf voix de majorité (novembre 1708) ; mais alors ce n’étaient pas là des questions de cabinet, et ses opinions ne le séparaient en rien du plus whig des ministères. Il allait voir de temps à autre lord Godolphin, et s’applaudissait de le trouver bienveillant. Il acceptait que Molesworth, qui parlait pour lui au père de la jeune personne, parlât de lui au ministre. Il concevait un vague désir d’entrer plus activement dans les affaires. Son plan était le mariage et une occupation. La solitude et l’oisiveté commençaient à lui peser. Il s’occupait de dissiper les ressentimens et les ombrages que son indépendance un peu capricieuse avait laissés à ses amis politiques. Son esprit difficile et railleur lui avait fait plus d’ennemis qu’il n’aurait voulu, et même dans ses projets d’hymen il appréhendait de rencontrer leur opposition. Quoiqu’il parût chaque jour s’attacher davantage au succès de la négociation, il la laissa marcher neuf mois d’une manière assez embarrassée. Enfin, entre deux accès d’asthme, profitant d’un vent favorable, il revint à Chelsea pour tâcher de faire expliquer le vieux lord. Il fut reçu par lui avec toute sorte d’empressement ; mais, quand il aborda le sujet délicat, il vit la contrainte et l’embarras succéder à la prévenance, et le désir d’éviter cette conversation était si clair, qu’il se le tint pour dit, et ne songea plus à la recommencer. En racontant sa déconvenue à Molesworth, qui avait en vain plaidé sa cause, il ne cache pas qu’il regrette vivement Une personne qu’il choisissait pour elle-même, et craint surtout d’être soupçonné d’avoir été trop touché du rang et de la fortune. Il a peur de n’avoir pas réussi à persuader au père qu’il prendrait sa fille, s’il le fallait, sans un farthing. Son désespoir n’est pas tel cependant qu’il ne dise dans la même lettre [14] qu’il aura soin de prouver son désintéressement en épousant une femme pauvre, et, pour éviter tout chagrin de cœur, sans l’avoir vue.

« Si le mariage, dit-il dans la lettre suivante, peut s’arranger avec les circonstances de ma vie, je suis tout prêt à m’y engager. Je ferai nécessairement de mon mieux pour le rendre agréable à ceux avec qui se contractera l’engagement, et mon choix, je le comprends, doit pour cette raison être tel. que vous l’avez prescrit. Il faut me résoudre à sacrifier d’autres avantages pour obtenir ce qui est le principal et l’essentiel dans mon cas. Que diront les autres d’une pareille union ? Je ne sais, ni quel motif ils supposeront dès que l’intérêt est mis de côté. L’amour, j’en ai peur, ne pourra guère être un prétexte tolérable quand il s’agit de moi, et pour les idées de famille, j’ai un frère vivant et qui peut donner encore des espérances [15]. Quelle faiblesse donc me trouverait-on, si je me mariais avec peu ou point de fortune, ni dans le plus haut degré de la qualité, ni autrement ? Suffira-t-il que je prenne une faiseuse d’enfans dans une bonne famille, avec une éducation convenable, propre uniquement à faire une femme, et sans autres avantages que la simple innocence, la modestie et les qualités communes d’une bonne mère et d’une bonne nourrice ? C’est là aussi peu le goût moderne que cette femme à la vieille mode dont parle Horace :

Sabina qualis, aut perusta solibuq
Pernicia uxor Appuli.


Pouvez-vous, vous ou mes autres amis, qui me pressez de le faire, me soutenir en cela ? Voyez si, avec toutes les idées de vertu que vous plus que personne avez contribué à propager dans ce siècle, il sera possible de faire passer une telle affaire pour tolérable aux yeux du monde. L’expérience en sera faite pourtant, si je vis jusqu’à la fin de cet été, et vous m’entendrez dire, comme le vieux garçon dans le Ménandre latin, avec un petit changement :

Etsi hoc molestum… atque alienum a vita mea
Videtur, si vos tantopere istuc voltis, fiat.

Cette lettre est du 19 juillet, et le 16 août son ami Cropley écrivait de sa part à son ami Molesworth pour lui annoncer son prochain mariage avec une personne qui avait tout, hormis l’égalité de fortune. Son bonheur paraissait assuré, et, quoiqu’il eût passé par un gros rhume, sa santé était redevenue excellente ; elle aurait étonné ses amis. En conséquence, vers la fin d’octobre, il épousa Jane, fille de Thomas Ewer, de Lea, dans le Hertfordshire. Elle avait vingt ans et devait lui survivre jusqu’en 1751. Nous avons deux lettres de lui où, quelques jours après le mariage, il entretient ses amis de son bonheur, vrai bonheur de philosophe maladif qui regarde sa tranquillité personnelle comme le triomphe de la sagesse. Le 1er novembre 1709, il dit à Molesworth ces mots singuliers :


« A parler bien sérieusement, car à vous je n’ai point d’embarras à tout dire, je n’ai pas depuis beaucoup d’années connu d’autre plaisir, intérêt ou satisfaction, en aucune chose, que de penser bien faire, et comme il me convenait de faire pour mes amis et pour mon pays. Non que je croie avoir été pour cela moins heureux ; mais l’honnêteté sera toujours regardée comme une triste chose par ceux qui ne vont qu’à moitié chemin dans la raison de l’honnêteté, et qui sont honnêtes par bonheur ou par force de nature, non par raison et conviction. Si j’avais à parler mariage et si j’étais obligé d’exprimer mes sentimens avec franchise, j’offenserais sans aucun doute la plupart des honnêtes mariés, et particulièrement les femmes, car je croirais réellement dire des merveilles et exalter le bonheur de mon nouvel état et le mérite de ma femme en particulier, si je disais que je me crois véritablement un homme aussi heureux maintenant que jamais. Et n’est-ce pas un sujet de joie suffisant ? Que pourrait souhaiter de plus un homme de sens ? Pour moi, si j’éprouve une sincère joie, c’est parce que je ne m’en étais pas promis une autre que la satisfaction de mes amis, qui croyaient que ma famille valait la peine d’être conservée, et moi, d’être soigné dans un état passable d’infirmité, chose pour laquelle une femme, si c’est vraiment une bonne femme, est un grand secours. C’est une telle femme que j’ai trouvée, et si, avec son aide et ses soins, je puis recouvrer une part de santé tolérable, vous pouvez être assuré qu’elle sera employée selon vos souhaits ; puisque mon mariage lui-même n’a pas eu d’autre fin. »


Et il poursuit en lui parlant politique et du grand-trésorier qu’il a vu, et dont il est toujours plus content. Son autre lettre est adressée à Benjamin Furley. Elle est également plus remplie d’élévation morale que de sensibilité. Sa correspondance avec ce confident de sa politique est intéressante à cette époque. Dans une lettre du commencement de l’année (le 15 janvier 1709), on voit qu’il regardait sa correspondance comme un lien entre l’Angleterre et la Hollande, et qu’il écrivait l’œil fixé sur les intérêts des deux pays. Ses prévisions sont toutes rassurantes. Il compte sur l’avenir du siècle, sur la solidité de la religion protestante et des libertés de l’espèce humaine, sur la féconde alliance des deux nations qui président à ce grand ouvrage. Maintenant que tout nuage est dissipé entre le gouvernement de la reine et lui, il s’emploiera de tout son pouvoir dans le comté de Dorset, où il a sa principale influence. Au reste il n’a jamais partagé la méprise de ces whigs qui ont contrarié Marlborough et Godolphin. Il blâme lord Peterborough de s’être mis à l’écart et trop rapproché de Harley, lui-même trop séparé maintenant de son ancien parti. Quant à lui, il n’a rien de plus à cœur que de contribuer à resserrer les liens de la Grande-Bretagne et des provinces-unies. Il ne faut ni s’acharner à des malentendus ni exagérer les torts. « Quoique l’humanité soit réellement améliorée et relevée par le libre gouvernement, l’homme cependant sera toujours homme, et ses infirmités se laisseront apercevoir… On se plaint des injustices des démocraties ;… mais, hélas ! qu’est-ce que cela en comparaison de ce qu’on supporte dans les monarchies pures ? Sans remonter plus haut que notre temps, que pensez-vous qu’il fût advenu de notre constitution anglaise, si le roi Charles II n’avait pas été un prodigue, le roi Jacques un bigot, ou si le roi Guillaume le Victorieux avait remporté par lui seul les avantages qui, grâce à la bénédiction du ciel, ont été obtenus par la force commune et la vertu réunie de deux nations conduites par un simple particulier et sous les bonnes influences d’une douce, vertueuse et pieuse reine ? » De certains troubles, excités sans doute par quelque intrigue étrangère ou par la lassitude de la guerre, l’inquiètent pour la cause commune. On ne devrait cependant pas oublier que tout appel à la populace est ce qu’il y a de plus destructif du gouvernement populaire lui-même. » La force de la France n’est pas à craindre tant qu’on lui tient tête ; mais si l’on écoute ceux qui ne savent qu’exalter sa puissance, on finira par faire avec elle une paix au moins indifférente, et, grâce à cette manie générale de l’Europe de courir après les modes et les mœurs de la France, celle-ci reprendra son empire, et nous pouvons revoir de notre temps s’engager une lutte plus dangereuse encore pour la liberté de l’Europe et de l’humanité. »

Il ne faut donc ni craindre ni tolérer des émeutes dans aucun des deux pays. La Hollande ne peut avoir oublié l’histoire des deux de Witt. En Angleterre, malgré les troubles qu’excite le procès du docteur Sacheverell, « la bonne cause n’est point en déclin ; ce ne sont là que de vaines apparences ; la patience et la modération admirables de nos whigs font mieux connaître leurs principes, tandis que ceux de l’autre parti se montrent dans sa conduite. Nonobstant l’alliance de certains torys et de quelques faux frères, les efforts du prétendant… ne peuvent aboutir qu’à nous faire voir le droit héréditaire monter sur l’échafaud, et la hache obéir aux ordres de la loi. »

Nous laissons Shaftesbury parler sa langue et se faire juger sur son propre témoignage. Ces énergiques sentimens étaient alors plus communs qu’on ne pense ; mais on n’en peut rencontrer la rude expression sans faire un rapprochement entre la France et l’Angleterre. Qu’aurait dit le plus indépendant grand seigneur de Versailles du langage de lord Shaftesbury ? L’aurait-il compris seulement ? Remarquons d’ailleurs qu’il se trompait en voulant rassurer ses amis de Hollande sur la solidité du pouvoir des whigs, car il écrivait le 22 mai 1710, et le ministère marchait à son dernier jour. Au mois d’août suivant, les whigs allaient tomber sous les coups dérobés de la douce, vertueuse et pieuse reine. Comme à beaucoup d’esprits supérieurs, il leur arriva malheur pour avoir trop dédaigné la médiocrité.

Les lettres de Shaftesbury sont en général fort agréables ; la délicatesse et la culture de son esprit s’y montrent à chaque ligne. Ses idées sont subtilement vraies, et il ne dit rien de commun : le goût de la vertu parfaite s’y cache trop peu, et à force d’y revenir souvent et de rappeler à ses amis tout ce qu’il leur a confié, tout ce qu’ils se sont dit à ce sujet, il fatigue un peu le lecteur de ses raffinemens de moraliste. Assurément ce n’est pas une âme commune ; il s’étudie lui-même à noble intention, il cherche sérieusement l’ordre et l’élévation dans les sentimens, et l’accord de la conduite avec les principes ; mais il joint au mérite la prétention, à la vérité l’affectation. On reconnaît un homme méditatif, studieux, qui, souffrant et isolé, a vécu dans une préoccupation toute personnelle, qui profite de ce qu’un philosophe doit chercher à se connaître pour ne penser qu’à lui, qui, par le tour de son humeur et de son esprit n’ayant pas toujours obtenu la bienveillance, récuse le jugement des autres sans y être insensible, et ne se passe pas sans effort de ce qu’il méprise, le crédit, la faveur, le succès, la puissance. Enfin l’homme et l’écrivain ont mille dons divers ; mais à l’homme et à l’écrivain manquent la force et le naturel.

Les mêmes défauts, avec plus d’art, de piquant et d’effet, se retrouvent dans ses écrits, dont sa situation nouvelle n’interrompit pas la publication. En rendant compte à Molesworth du mariage de leur ami, Cropley ajoutait qu’il se portait à merveille, et que de manière ou d’autre le public en aurait bientôt des marques. Il annonçait ainsi quelque nouvel ouvrage ; mais ce n’était pas le premier de l’année. Shaftesbury avait, au mois de janvier, publié les Moralistes, rapsodie philosophique. C’est un dialogue, lointaine imitation de Platon, où la tentative de montrer de l’imagination se laisse trop apercevoir. Palémon et Philoclès sont des seigneurs anglais qui vont en carrosse se promener au parc de Saint-James et devisent, en se promenant, de l’amour des belles (sic) et de la philosophie. Puis ils se rendent à la campagne auprès de Théoclès, sage enthousiaste qui s’est guéri de tout scepticisme, grâce à la philosophie qui prouve en l’épurant ce que la théologie suppose en l’altérant. Là les trois interlocuteurs, Somers si l’on veut, Pembroke et Shaftesbury, dissertent dans le sens des doctrines de ce dernier, et dialoguent sans se contredire sur le sujet ordinaire, la recherche du bien. Ils le retrouvent, suivant la coutume de l’auteur, dans l’ordre universel ou divin, et des descriptions brillantes du ciel et de la terre montrent que le bon lui apparaît volontiers sous la forme du beau. Cet ouvrage, le plus orné de ceux de Shaftesbury, n’en est pas pour cela le meilleur, et quelques pages écrites d’un style noble et harmonieux ne surmontent pas la froideur d’un dialogue languissant, qui manque de mouvement dramatique ou dialectique. C’est une suite de morceaux plaqués dans un cadre invraisemblable, et dont l’unique but est de reproduire ou de défendre, par la voix de personnages fictifs, les principes de l’auteur. On voudrait qu’il eût moins cherché la distinction de la forme, et compté davantage sur la vérité du fond, car on trouverait encore beaucoup de vérité dans ce lieu-commun d’optimisme, qui n’était pas alors un lieu si commun. Pope et Bolingbroke n’avaient pas encore vulgarisé des idées que Shaftesbury puisait dans une philosophie plus élevée que la leur. Aussi Leibnitz, en y retrouvant les siennes sur ses vieux jours, se prit-il d’admiration pour un ouvrage qu’il n’avait pas inspiré.

Le Sensus communis, essai sur la liberté de l’esprit et de la plaisanterie (humour), qui parut au mois de mai 1709, est au fond une défense de la thèse soutenue dans la Lettre sur l’Enthousiasme. Littérairement, politiquement, l’auteur revendique tous les droits de la libre discussion, et elle n’est libre que si elle est au besoin piquante. La raillerie est l’arme naturelle du sens commun, et elle lui sert également contre le scepticisme et contre les systèmes. C’est à celui de Hobbes surtout qu’il adresse toutes ses attaques, et tandis que l’autorité ne fait en tout genre que des hypocrites, il montre que l’esprit, même dans ses jeux, peut servir à réhabiliter toutes les vérités que la tyrannie ne sert qu’à décrier. Ce morceau est un des plus vivement écrits de l’auteur, et au milieu de beaucoup de traits contre les philosophes, il est rempli de bonne philosophie.

Il y a plus de confusion et d’affectation dans un traité que Shaftesbury publia peu après son mariage, le Soliloque ou Avis à un auteur (1710). On trouve là des conseils pour tout le monde, pour les écrivains d’abord, puis pour les critiques, les grands, le peuple. C’est toujours cette même idée que la vraie philosophie est avant tout morale, et ne doit pas pousser ses recherches au-delà du point où elle rencontre la raison divine et universelle des devoirs. Ces devoirs sont autant ceux du patriotisme que ceux de la piété, et il faut aimer le bien sous toutes ses formes. Les lettres et les arts, éclairés par la critique, protégés par la liberté, ne sont que des moyens exquis de donner à ces vérités toutes pratiques l’empire de l’évidence et l’attrait de la beauté.

Enfin, prévoyant la nécessité pour lui de se rendre dans le midi de l’Europe, Shaftesbury recueillit tous ses écrits, en y comprenant cette fois la Recherche touchant le mérite et la vertu, et il publia ce recueil sous le titre de Caractéristiques des hommes, des mœurs, des opinions et des temps, 1611. Celui de Caractéristiques a seul prévalu. Il peut paraître singulier. Il signifie, ce me semble, que le livre contient une philosophie suggérée par l’observation du temps où elle est née, et l’auteur, en l’exposant, croit peindre, comme La Bruyère, les Caractères de ce siècle.

Ses divers écrits ne sont en général que le développement et la défense du premier essai de sa jeunesse, qui reste le plus sérieux et le mieux composé. Sans sa Recherche touchant le mérite et la vertu, Shaftesbury ne serait peut-être point compté dans l’histoire de la philosophie. C’est un livre où, sous une forme plus simple, plus suivie, en laissant moins voir le désir de briller, en s’effaçant lui-même davantage, il déduit un système général qu’il aurait pu mieux approfondir, dont il aurait pu serrer de plus près les conséquences, mais qui comporte un développement méthodique, et dont les idées fondamentales n’ont pas été étrangères aux progrès ultérieurs des théories morales. Shaftesbury conçoit dans l’âme un sens réfléchi qui attache à la contemplation de certaines de nos affections ou l’amour ou la haine, et à ces signes se reconnaissent la vertu et son contraire. Ce sens moral (il le nomme ainsi) est comme une faculté spéciale qui n’est ni la raison, ni la sensibilité, et qui semble appartenir autant au cœur qu’à l’esprit. Ses rapports, soit avec le bonheur individuel, soit avec le gouvernement des sociétés, soit avec la perspective d’une rétribution à venir, c’est-à-dire avec l’ordre universel, n’échappent point à l’esprit généralisateur d’un philosophe dont le mérite principal à mes yeux est de n’avoir jamais rendu la science étrangère au monde des réalités. L’opinion publique, les croyances populaires, les mœurs nationales, les événemens politiques, tout a contribué à susciter et à former la philosophie de Shaftesbury. Elle est fondée sur les faits, et elle n’est pas l’empirisme. Il est observateur et spéculatif.

Un an avant la publication des Caractéristiques, il avait dû renoncer à ses idées d’ambition, si jamais il s’y était arrêté. D’abord l’amélioration de sa santé ne s’était soutenue qu’un moment ; il avait dû, pour en sauver les restes, prendre ménagemens sur ménagemens, et d’ailleurs, assez peu de temps après son mariage, Godolphin, dont il s’était rapproché et dont il cultivait la bienveillance, avait enfin aperçu l’affaiblissement du cabinet qu’il conduisait avec plus de sagesse que de vigilance. Le procès de Sacheverell, auquel Shaftesbury avait applaudi, était devenu un échec pour la politique ministérielle. Une multitude bruyante et l’église, bruyante aussi à sa manière, avaient pris fait et cause pour cet apôtre de l’absolutisme persécuté. La reine, décidée par les avis de Harley, brisa la baguette blanche dans les mains de Godolphin, et un ministère que nous qualifierions aujourd’hui de réactionnaire se forma (1710). Quoique Shaftesbury eût d’anciennes relations de famille avec Harley, qu’il fît cas de ses talens et connût le fond de ses sentimens, il ne pouvait voir sans inquiétude une administration où les Rochester et les Saint-John tenaient une si grande place, et qui écartait tous, les amis de Marlborough avant de l’atteindre lui-même. Sa santé d’ailleurs ne lui permettait plus du tout de songer à la vie active ; ses maux s’étaient aggravés, il respirait à peine. Au printemps de 1711, il se décida à essayer à la lettre d’aller reprendre haleine sous le ciel de l’Italie. Un pair du royaume ne pouvait, surtout au cœur d’une si forte guerre, s’éloigner sans un congé ; il en fit la demande à Harley, devenu premier ministre et comte d’Oxford, et avant de partir il lui écrivit pour le remercier [16]. Sa lettre est empreinte de ce sentiment de confiance obstinée que certains amis de la révolution de 1688 gardèrent jusqu’au bout au plus flexible et au plus léger des hommes d’état, et il lui témoigne l’espoir de le voir, mieux que personne, « achever le grand ouvrage commencé et poursuivi si glorieusement pour le rétablissement de la liberté et pour la délivrance de l’Europe et de l’humanité. » Mais en même temps il ne négligeait pas de faire, par lettre, ses adieux à lord Godolphin, et au moment de se mettre en route pour l’Italie, en traversant la France, il lui demandait, s’il était capable d’atteindre le but de sa course, ses commissions pour tous les pays qu’il devait visiter, ne doutant pas qu’en tout lieu il ne trouvât son mérite reconnu de tous [17].

Il arriva dans le midi de l’Italie au mois de juillet, et ne quitta plus ces contrées. Là son goût pour les arts se ranima ; on en voit la preuve dans son petit ouvrage choix d’Hercule, ou du Dessin historique [18]. Il y donne, à propos de la représentation de l’allégorie morale qu’il prend pour sujet de tableau, ses idées sur la composition et les autres règles de la peinture. On conçoit que la représentation réfléchie de l’acte d’une âme forte qui choisit entre la vertu et la volupté fût du goût d’un moraliste et pût convenablement devenir une estampe inséparable de ses œuvres. Dans les soins qu’il prit alors pour en préparer une meilleure et dernière édition, on reconnaît le goût des arts, que le séjour en Italie réveillait en lui, et auquel s’unissaient une préoccupation philosophique et une arrière-pensée personnelle. Il voulut que ses ouvrages fussent enrichis de gravures et de vignettes de son invention. Il les fit exécuter sous ses yeux et prépara jusqu’à son dernier jour cette publication, trop minutieusement élégante, qui ne parut qu’après lui. Dans les réimpressions qui l’ont suivie, on a dû reproduire ou mentionner ces ornemens dont il avait lui-même rédigé l’explication et qui font, pour ainsi dire, partie du texte de ses écrits.

Ses idées sur les arts du dessin, combinées avec d’autres idées encore plus sérieuses, ne peuvent mieux être appréciées que dans le dernier morceau d’un peu d’étendue qu’il ait composé. C’est une lettre sur ce même choix d’Hercule dont il avait fait faire d’abord un dessin, puis une esquisse, puis un tableau, et qu’il adressa de Naples [19] à mylord***, qui ne peut être encore que lord Somers. Il s’excuse sur son oisiveté forcée de cet amusement qui convient à sa santé et au pays qu’il habite. Il n’aurait même osé en entretenir sa seigneurie au milieu des grands intérêts qui l’occupent, s’il n’avait pensé que, fût-elle en ce moment dans l’administration immédiate, les arts du dessin, la peinture, la sculpture, l’architecture pouvaient être rattachés à ses idées sur la situation politique de son pays. Selon lui, il ne faut pas regretter que l’Angleterre se soit laissé devancer dans la carrière des arts. Du temps que la seule règle était le goût du souverain, qu’un peintre ou un architecte de cour travaillait sans émulation pour plaire à un seul, que l’imitation des modes de la France s’unissait à celle de son gouvernement, on ne pouvait mieux faire qu’on n’a fait, et il est heureux qu’on n’ait pas fait davantage. Là où le public est muet, où ses sentimens ne comptent pour rien, où tout le décourage et l’annule, le génie des arts manque d’un aiguillon, d’une règle, d’un but. C’est l’éveil d’une opinion publique qui seule ranime la critique et le goût. Le jugement d’une nation anticipe et représente celui de la postérité. Il se risque donc à prophétiser que l’Angleterre, grâce aux nobles principes de la révolution qu’elle a faite, va ressentir une inspiration nouvelle, et pourvu que la paix soit conclue dans le généreux esprit qui a inspiré la guerre, ses progrès en savoir, en raison, en talent, seront tels qu’elle deviendra la patrie des arts.

Cet espoir qu’il développe avec complaisance pourrait bien avoir été déçu ; mais il rentre dans un ensemble de préoccupations patriotiques et libérales qui l’ont soutenu dans les souffrances de ses dernières années et qui, grâce à Dieu, n’ont pas été toutes des illusions. En véritable Anglais, Shaftesbury ne se laisse pas arracher par la philosophie à la politique. En vrai citoyen, la pensée d’une fin peut-être prochaine n’éteint pas sa sollicitude pour la cause et l’avenir de sa patrie. Il est abattu, mais non découragé ; il se refroidit pour le bonheur, non pour la vérité ; il ne se résigne à rien qu’à ses propres maux. Les lettres de Naples, où il passa ses dernières années, sont empreintes d’un profond sentiment de mélancolie. Ses infirmités deviennent de plus en plus pénibles ; les distractions qu’il cherche dans l’étude de l’antiquité et des arts ne peuvent détourner sa pensée de choses plus sérieuses, et, malgré de vains efforts, il revient, comme il le dit, aux intérêts de la vertu et de la liberté en général.

Lord Oxford était loin d’avoir justifié les espérances qu’on s’était entêté à mettre en lui. La politique toute nationale des dernières années était chaque jour plus ouvertement abandonnée. Shaftesbury ne pouvait plus rien pour la cause publique, mais elle restait chère à son cœur. « Honte que je n’aurais jamais cru vivre assez pour voir de mes yeux ! écrit-il à Furley dans une lettre du 19 juillet 1712, la dernière qu’on ait conservée. Cela me console d’avoir perdu l’espoir de guérir. J’avais toujours espéré jusqu’à la fatale indignité de ce séditieux prêtre de Sacheverell et jusqu’à la chute de l’ancien ministère des whigs… Pauvres whigs que nous sommes ! le monde s’en va, mais la Providence est dans tout, et tout honnête homme porte sa récompense dans son sein. J’ai la mienne. Du fond de ma conscience je bénis Dieu d’avoir tout fait pour le mieux pour moi, et même de m’avoir amené à ce faible état de santé par mes soins et mes travaux pour l’intérêt du bien et la cause de la liberté et de l’espèce humaine. Adieu. »

Le 21 février 1713, Crell, peut-être de la famille de ce Crellius célèbre parmi les théologiens sociniens, écrivit à Furley que lord Shaftesbury, dont il peignait les souffrances, la résignation, la parfaite sérénité et la douceur jusque dans l’agonie, était mort le 15, à dix heures du matin.

Sa femme lui survécut jusqu’en 1751. Elle ne lui avait donné qu’un fils, qui fut le quatrième comte de Shaftesbury, et dont l’évêque Huntingford dit qu’aucun homme n’eut jamais plus de piété. C’est lui qui a composé l’article biographique sur son père inséré, dans le Dictionnaire historique publié en Angleterre comme une traduction de Bayle [20].

La belle édition des œuvres de Shaftesbury parut immédiatement après sa mort. C’est, je crois, la première qui contînt ses Miscelianées. En 1716, on imprima ses lettres à un étudiant de l’université, et en 1721 Toland publia celles à Robert Molesworth. L’arrière-petit-fils de Furley, T. Forster, a réuni en 1830, avec d’autres lettres de Locke et de Sydney, celles de l’auteur des Caractéristiques à son bisaïeul. C’est un recueil intéressant.


III

Les dissensions religieuses qui préparèrent et suivirent la révolution d’Angleterre contribuèrent plus que toute autre cause à déterminer le caractère de la philosophie de ce pays dans le cours du XVIIe siècle. Presque tous les systèmes de cette époque sont conçus dans un esprit de réaction ou de défense contre toute croyance théologique absolue, déclarée suspecte de fanatisme, et la même aversion pour une foi passionnée, et par la même turbulente ou persécutrice, conduisit les uns, tels que Hobbes, à la domination d’une froide religion d’état, les autres, comme Locke, à la tolérance de toutes les sectes. Ainsi l’oppression et la liberté des consciences sortirent également, pour des esprits différens, d’une expérience commune. Le scepticisme, aussi bien que l’orthodoxie, parut une conséquence naturelle de l’indiscipline et du conflit des opinions et des symboles. Tandis qu’une sagesse conciliante tentait de délivrer le christianisme de tout accessoire dû à la crédulité ou à l’imagination et de le réduire à son essence, une hardiesse plus raisonneuse l’attaquait dans ses dogmes et hasardait une doctrine qui pouvait envelopper dans ses destructions jusqu’aux principes abstraits de toute religion. Dans l’église, à la tête de l’épiscopat, des esprits éclairés et bienveillans, dont on ne faisait que constater l’étendue en les appelant latiludinaires, cherchèrent à régénérer le culte établi par la tolérance et la modération. Dans l’état, des politiques non moins respectables poussèrent l’impartialité jusqu’à cette largeur de vues où le christianisme n’est plus qu’une forme mystique et arrêtée de la religion naturelle. Tillotson dans l’église et Somers dans l’état sont cités comme les modèles de ces deux écoles, l’une encore chrétienne, l’autre tout près de l’être. Nous avons vu quelle confiance et quelle sympathie unissaient à Somers Shaftesbury.

Whichcote, qui avait été comme le prédicateur ordinaire de sa famille, avait essayé de mêler le platonisme à la religion et de relever la chaire par le langage de la science. Il se peut que Shaftesbury, qui, nous l’avons vu, s’était fait l’éditeur de ses sermons, y ait puisé cette vague disposition platonicienne qui l’éloigna de bonne heure de l’école de Locke, et qui le rattacherait plutôt à celle de Cudworth et de Henri More. Ce n’est pas qu’il les ait adoptés pour ses maîtres ; il ne se connaissait pas de maîtres. Les grands philosophes de l’antiquité eux-mêmes le frappaient plutôt par la beauté de leurs pensées que par la puissance de leurs systèmes. Il admirait Platon et même Aristote, mais pour leur génie. C’était un bel esprit amoureux de l’éloquence, charmé des grâces piquantes de Térence ou d’Horace, et qui, par ses goûts classiques, se séparait encore de Locke, indifférent jusqu’au dédain pour le talent et l’imagination. L’austérité d’une science sans ornement, la froideur d’une analyse subtile, la décomposition logique des idées et du langage lui paraissaient la nouvelle pédanterie à fuir, et il se sentait prêt à railler la philosophie dès qu’elle affectait un appareil systématique et se donnait pour l’interprète doctoral de la nature des choses. Homme du monde, grand seigneur, élevé dans la politique et le gouvernement, il aurait bien pu tourner au mépris de toute philosophie, si l’élévation et le sérieux d’un esprit réfléchi ne lui eussent fait un besoin de fonder ses opinions morales sur des principes. Ce n’était pas assez pour lui, comme il le dit lui-même, d’être honnête par accident ou par inclination ; il voulait l’être en sachant pourquoi, et motiver par la raison ses devoirs envers lui-même, envers la société, envers la religion. C’est par là qu’il resta philosophe, tout en se moquant des systèmes métaphysiques, et qu’il finit même par en avoir un susceptible d’une exposition méthodique. On ne la rencontrerait tout entière, cette exposition, dans aucun de ses écrits : ce sont en général des essais isolés, des mélanges, où le fil d’une même pensée ne se voit pas au premier coup d’œil. On le retrouve cependant en le cherchant, et il a eu soin d’avertir souvent que ses idées et ses ouvrages formaient un ensemble. Son Essai sur le Mérite surtout offre assez d’ordre et de déduction pour qu’on y reconnaisse une doctrine, et Diderot a trouvé à cette doctrine assez d’importance et d’originalité pour juger utile de la recommander dans une préface et de l’exposer dans une paraphrase. Ce n’est pourtant pas dans sa traduction que nous conseillerions de l’aller chercher ; elle y est clairement exprimée, mais si vague et si terne qu’elle ne saisit plus l’esprit : triste surprise, en passant dans notre langue, elle a perdu presque tout caractère ; elle ressemble à un lieu-commun ennuyeusement écrit. Le texte anglais, sans être l’œuvre la plus brillante de l’auteur, est plus agréable à lire, plus instructif, plus intéressant ; il donne à penser.

Une observation qui lui sert de point de départ, c’est la confusion établie dans beaucoup d’esprits entre la religion et la vertu. La religion n’est ni partout ni toujours la même, et une même religion varie avec les passions des partis et les dissidences des sectes. Cette instabilité des dogmes controversés ne touche en rien au prix, à la puissance, à l’inviolabilité des idées morales. Même dans la pratique de la vie, on est obligé de distinguer l’honnête homme de l’homme religieux. Shaftesbury en conclut que la religion ne comprend pas nécessairement la vertu, et que l’on peut mettre en question que l’honnêteté fût impossible à un athée. En tout cas, il a pensé qu’on pouvait essayer de déterminer la part de la religion et la part de la morale. Cette première vue, malgré l’élévation de ses principes et les saines notions qu’il exprime touchant la Divinité, a rendu pour toujours sa doctrine suspecte aux personnes religieuses, et l’on est même allé jusqu’à méconnaître le théisme pur qui respire dans toute sa philosophie.

Tout est bien dans le monde, ou quelque chose s’y rencontre qui pourrait être mieux. Dans le premier cas, il n’existe point de mal réel ; dans le second, le mal existant vient d’un dessein ou du hasard. Le dessein supposerait que l’ordonnateur a manqué de bonne volonté ; le hasard, qu’il n’est pas la cause universelle. Le supérieur du monde est ce que les hommes appellent Dieu. S’il n’était pas nécessairement bon, s’il n’était pas unique, ce nom devrait faire place à celui de démon. Croire tout pour le mieux est donc la croyance du parfait théiste. Cependant que de dissidences sur ce point ! Combien s’éloignent de cette confiance absolue en la justice, en la bonté de Dieu, parmi les plus fervens de ceux qui l’adorent

Tout conspire à une fin. Tout ce qui contribue au bien du tout ou des parties est bon. Un être absolument isolé n’aurait aucune bonté. On ne peut donc dire d’aucune chose qu’elle est absolument bonne ou mauvaise, si l’on ne connaît le système entier dans lequel elle est placée. Une créature sensible ne peut être bonne ou mauvaise que par l’affection, le sentiment qui la détermine à l’action. Toute affection qui tend au bien particulier est vicieuse, si elle est incompatible avec le bien général ; mais tout sentiment, même égoïste, n’est pas dans ce cas. Il n’est pas, il ne rend pas nécessairement incapable de tout sentiment généreux. Toutefois le bien que l’on fait à la société ne devient mérite qu’à raison du motif. La vertu est dans-la volonté du bien général. Autrement on ne parlerait de la bonté d’un homme que comme on parle de la bonté d’un cheval.

C’est d’après ces idées que doivent être déterminées les conditions du bien moral. Si l’homme n’était qu’une créature sensible, le bon ou le mauvais résiderait tout entier dans l’accord ou le désaccord de ses affections avec le bien de l’ensemble ; mais l’homme est de plus une créature, raisonnable : il est capable de concevoir les objets rationnels du bien moral. C’est à raison de ces motifs que les affections humaines deviennent non-seulement bonnes, mais méritoires. La vertu est à cette condition, elle s’élève d’autant plus que les conceptions morales de la raison ont rencontré davantage la résistance des passions. La vertu sans sacrifice est de la vertu à bon marché.

Les principes de la vertu ne peuvent être mis en péril que par des causes qui supprimeraient ou altéreraient le sentiment du juste et de l’injuste, la notion du bien et du mal ; mais cette suppression est impossible : aucune opinion ne peut changer à ce point la nature humaine. Seulement certaines opinions peuvent la dépraver. L’athéisme peut favoriser les vices d’un être pervers ; cependant il n’est pas directement contraire au sentiment du juste et du bien, tandis que la superstition, en retirant la notion de justice de la notion de Dieu même, nous expose à l’erreur de lui rendre hommage par de mauvaises actions. Toutefois au premier rang des affections qui agissent sur le sentiment naturel du bien restent les affections religieuses. Il faut bien distinguer néanmoins entre les diverses affections qui nous portent à honorer Dieu. Si c’est la crainte de sa puissance, elle ne peut être le principe d’une vertu véritable, elle ne peut avoir aucun mérite devant Dieu. Elle n’engendre pas la sainteté ; mais la contemplation de la bonté de Dieu a de tout autres effets. Non-seulement cette bonté est pour nous un suprême modèle ; mais celui à qui la pensée en est incessamment présente, ne veut pas rougir devant l’invisible témoin. Là évidemment est le grand défaut de l’athéisme. Si cependant nos notions morales étaient attaquées par des passions violentes, la crainte de la puissance divine, comme la crainte de tout châtiment, pourrait, sans précisément produire aucune vertu, servir de contre-poids aux impulsions vicieuses. Les peines et les récompenses ne sont pas une chose indifférente, pas plus que ne l’est une administration juste et éclairée. Si la récompense future que la religion elle-même nous fait espérer est un vertueux bonheur, elle est l’objet d’un désir pur et désintéressé. Il faut pourtant se défendre d’outrer ce sentiment au point de trop dédaigner les biens d’ici-bas, et de consentir trop facilement au bonheur du vice sur la terre. Quant à l’athéisme, il n’enseigne pas à méconnaître le bonheur attaché à la vertu, mais il ne fait rien pour en provoquer, pour en fortifier la pensée dans notre âme. Sans aucun doute l’amour du bien perdrait un grand appui, si nous cessions de croire qu’il existe une bonté, une beauté dans l’univers. Sans aucun doute l’admiration de l’ordre et de l’harmonie est une passion. Sans aucun doute la croyance en un Dieu qui n’est pas seulement bon, mais qui est la bonté même, est favorable à la vertu. Quelque chose manque à sa perfection, à son élévation, sans cette croyance.

Cette considération de l’ordre et de l’harmonie sert à concilier avec le bien général ces affections privées qui semblent ne tendre qu’au bien particulier. Elles ne sont vicieuses que si elles sont excessives. Si elles étaient mauvaises par elles-mêmes, il faudrait donc dédaigner la vie, la santé, le bonheur. Par une décomposition ingénieuse des sentimens et des motifs qui nous guident, Shaftesbury montre comment on peut les concilier, en les limitant les uns par les autres, et comment les instincts mêmes de l’intérêt personnel sagement gouvernés sont des principes d’action qui peuvent concourir au bien général. Ce sont les cordes de l’instrument qui peuvent tour à tour engendrer la dissonance ou l’harmonie. Tout dépend du degré auquel elles sont tendues et de la manière dont elles sont touchées.

Les affections qui, par elles-mêmes ou par la direction qu’on leur imprime, conspirent au bien général peuvent prendre le nom d’affections sociales. Ce sont celles qui procurent le plus de bonheur, celles qui obtiennent le plus d’estime, d’amour, d’admiration. Celui qui en nie la douceur ne les a jamais senties. L’âme qu’elles remplissent tout entière a la conscience de son accord avec tout ce qui est capable d’aimer et d’approuver, avec tout ce qui mérite, avec tout ce qui comprend, enfin avec cette intelligence suprême, le type et la fin de toute intelligence. Ainsi un théisme vrai naît de la vertu même. Vivre ainsi, conformément à la nature et aux lois de la souveraine sagesse, c’est la moralité, la justice, la piété, la religion naturelle.

Shaftesbury manquerait à l’œuvre ordinaire des moralistes s’il n’établissait avec détail que la vertu, comme il la définit, est une source de bonheur. Il passe en revue toutes les passions et s’acquitte habilement de la tâche facile de montrer combien la domination des mauvaises et l’excès même des bonnes peuvent engendrer de fautes cruelles et d’agitations douloureuses. Ce tableau souvent tracé ne représente peut-être qu’une des faces de la vie ; mais c’est celle qu’il importe le plus de contempler, et Shaftesbury n’en détourna jamais ses regards.

Telle est l’esquisse du seul de ses ouvrages qui puisse être appelé un traité philosophique. L’ensemble ne manque ni d’unité ni d’ordre ; les conclusions sortent légitimement des prémisses. L’auteur n’affirme rien qu’il ne prouve. Sur la qualité de certaines preuves seulement on pourrait lui chercher chicane. Peut-être n’a-t-il pas évité une équivoque où sont tombés d’autres moralistes, ceux mêmes de l’antiquité, et qui résulte du double sens des mots applicables également au bien et au mal moral et aux biens et aux maux. Cette équivoque entraîne à l’exagération d’une vérité qu’il serait tentant de rendre absolue, celle du bonheur attaché à la vertu. Enfin l’idée première du livre, qui semblait être la distinction de la morale et de la religion, disparaît un peu dans le cours de la déduction, et je le remarque plus que je ne le reproche, car il ne faut pas abuser de cette distinction et rompre tout lien entre Dieu et le devoir. Il est très vrai que la certitude et la clarté des notions morales leur permettent de subsister en dehors de nos croyances religieuses, et que même les premières peuvent servir à contrôler les secondes, plus mêlées d’obscurité, plus soumises à l’empire de l’imagination. Dans cette mesure, Shaftesbury a pu s’élever au-dessus des théologies discordantes qui l’entouraient, et refaire sous la dictée de la raison et de la conscience la profession de foi du théiste ; mais il ne s’ensuit pas qu’au moins spéculativement la morale et la religion soient étrangères l’une à l’autre. Ce peuvent être deux lignes différentes, elles ne sont point parallèles, et, quelque écartées qu’on les suppose l’une de l’autre, elles ont un sommet commun.

Ce n’est que dans la pratique de la vie qu’une telle divergence peut se manifester entre elles deux qu’il soit plus sûr de prendre son point d’appui hors de la religion telle qu’elle est enseignée et pratiquée. Quand celle-ci ne sert qu’à fournir des erreurs à nos passions, l’indépendance de Shaftesbury peut être sage et nécessaire. Les clergés et les sectes peuvent perdre quelquefois jusqu’à la vérité même. Nous ne saurions donc blâmer Shaftesbury, comme d’autres sages de son temps, d’avoir secoué Je joug de ce qu’il appelle le formalisme des dévots. Nous ne sommes pas certain cependant qu’il ait soigneusement distingué l’essence de l’accessoire, et ses déclarations de soumission à la religion de son pays, ses désaveux d’aucune sympathie pour les libres penseurs qui l’attaquaient ne nous persuadent pas qu’il n’en fût pas un lui-même, différent d’eux seulement par une philosophie meilleure. Il a en commun avec le christianisme l’amour et le respect des choses divines, je le reconnais ; mais le christianisme lui-même échappe-t-il à la sévérité du jugement qu’il prononce sur les controverses contemporaines ? Je ne saurais le soutenir. Je crains que, devançant, peut-être par entraînement de polémique, l’artifice usité des disciples de Voltaire, il n’ait abusé de l’élasticité du mot de superstition pour couvrir d’un nuage, même à ses propres yeux, l’objet et la portée de ses traits. Sa pensée va plus loin qu’il ne l’avoue. En tout cas, et se fût-il payé lui-même des équivoques de son langage, sa doctrine a moins d’ambiguïté, et ce qu’elle affirme sert à mesurer tout ce qu’elle exclut. Sa conception fondamentale de l’ordre universel et de la domination du bien dans la nature est radicalement contraire aux principes du protestantisme de son temps, et je crois même de tous les temps. N’en déplaise à Leibnitz, tout optimisme est difficilement chrétien. En résumé, il est impossible de ne pas classer Shaftesbury au rang des philosophes qui placent la morale hors de la religion et la religion hors de la révélation.

Si le fond du système ressort de l’Essai sur le mérite et la vertu, l’esprit s’en montre plus nettement peut-être dans ses autres écrits. Son talent y est plus à l’aise et s’abandonne davantage. Le premier ouvrage n’est pas dénué de pages spirituelles ; certaines réflexions y trahissent déjà le goût du raffinement ; cependant le ton est grave et encore simple. La simplicité disparaît de presque toutes les autres compositions. Les traits deviennent plus hardis et plus brillans. La critique tourne à la satire, et si quelques passages respirent l’enthousiasme et touchent à l’éloquence, d’autres tombent dans l’abus de la subtilité ou dans la froideur par l’effort même d’être piquans. Le goût n’accompagne pas toujours la plaisanterie ; une affectation obscure gâte la finesse d’esprit, et le style perd la grâce avec le naturel. Nous ne faisons que répéter le jugement des bons critiques anglais, de Blair et de Mackintosh, qui, en plaçant assez haut Shaftesbury parmi les écrivains de leur nation, lui trouvent des défauts aussi grands que ses beautés.

Nous aimons mieux, en convenant qu’il ne faut pas chercher dans Shaftesbury le vrai style du philosophe, lui tenir compte d’une persistance vraiment philosophique dans cette grande idée : trouver la base de la morale dans la nature humaine, et dans la morale la règle, le titre et comme la pierre de touche de la religion et de la politique. Il est évident que de bonne heure il a pris en aversion les opinions de Hobbes et leur influence désastreuse dans les questions de culte et de gouvernement. La force spécieuse que donne un grand apparat de logique à ce système l’a mis en garde contre tout ce qui en rappelle la forme, les principes ou les conséquences ; il en est devenu sévère et quelque peu injuste pour Locke lui-même, dont les analyses idéales et verbales lui semblent toucher aux vanités scolastiques et qu’il soupçonne d’avoir ébranlé, à la suite de Hobbes, les fondemens de l’invariable morale. Il le loue d’avoir voulu que la raison fût religieuse et la religion raisonnable. Il le reconnaît pour sincère et zélé chrétien. Il l’admire dans ses écrits sur le gouvernement, l’éducation, le commerce, la tolérance. Mais il l’accuse d’avoir porté un coup fatal, lorsqu’afin d’empêcher les idées d’ordre et de vertu de passer pour innées, il les a cherchées hors de la nature ; lorsque, trop crédule aux récits des voyageurs sur les bizarreries des sauvages, il a fait dépendre de la loi et de la coutume les notions du devoir, rendant ainsi une apparence décente aux opinions justement décriées par la politique repoussante de Hobbes. La philosophie de Locke est donc, dit-il, une pauvre philosophie. Ce jugement de Shaftesbury rappelle un jugement de Leibnitz conçu presque dans les mêmes termes. Shaftesbury signale toute la distance qui le sépare de Locke en disant que la croyance en Dieu se fonde sur une idée innée, comme les notions de l’ordre et du bien moral. Il identifie même toutes ces idées, et s’il en coûte de les appeler innate, il propose le mot inusité de connatural. Pour établir l’existence des principes universels, il ne craint pas d’en appeler au sens commun, comme après lui les Écossais, et de constater dans l’âme l’existence d’un sens moral, avant que Hutcheson eût écrit ce mot [21]. C’est en dire assez pour montrer que Shaftesbury, quoiqu’à la forme irrégulière de ses écrits il puisse paraître un simple amateur de philosophie, avait cependant atteint jusqu’aux principes de cette pure et saine doctrine qui défie le scepticisme et réconcilie la nature avec la science. Dans un chapitre de ses Miscellanées, il est amené à faire son apologie, et cette fois exposant sa philosophie en forme, il la rattache déductivement à Descartes, et plus net que Cudworth, moins mystique que More, il semble devancer Reid dans l’établissement d’un rationalisme fondé sur l’observation, qui ne laisse aucun accès au doute, à l’hypothèse, à l’autorité, à la tradition, à tout ce qui trouble, égare, opprime ou supplante la raison. Dans une histoire de la philosophie, on pourrait prouver en termes exprès que pour les choses essentielles sa doctrine est une première esquisse, mais déjà très réfléchie et très arrêtée, de la philosophie écossaise. S’il avait moins puérilement craint les apparences de la pédanterie, il passerait pour un philosophe aussi sérieux qu’aucun autre ; chez lui,

C’est le fonds qui manque le moins.

Nous ne serons donc plus si fort étonné de la haute estime que Leibnitz lui témoigne. Il semble l’approuver en tout ou du moins ne lui contester rien d’essentiel. Seulement il voudrait bien tempérer ses hardiesses. Il ne peut consentir sans scrupule à cette liberté d’agression et même de sarcasme que Shaftesbury regarde comme une suite de la liberté de l’examen et de la réflexion. Pas plus que lui Leibnitz ne voudrait qu’on s’abstînt de scruter les dogmes, même le premier de tous, celui de l’existence de Dieu ; mais il s’inquiète pourtant de la critique illimitée des croyances qui contiennent des vérités utiles. L’emploi universel du ridicule l’effraie. Il le permet, mais il craint qu’on n’en abuse, et l’on dirait qu’il prévoit les moqueries de Voltaire. « Il faut quelquefois être formaliste, » dit-il. Comme tous les esprits indépendans, mais prudens et modérés, il est fort en peine pour fixer les limites de la liberté de discussion ; il prétend la contenir, mais il repousse toute intolérance compressive. « On veut, dit-il, qu’il soit permis aux gens d’attaquer la religion établie ; cela se peut accorder, mais avec quelque restriction. » Comme tous les Allemands, il a peur de la plaisanterie. « Je craindrais celui qui voudrait retirer les gens de la superstition par les railleries ; car je crois que, s’il réussissait, il les ferait devenir impies. » Leibnitz a raison, mais il est bien embarrassé. En toutes choses, l’alliance de la sagesse et de la liberté n’est pas facile. Peut-être entre Leibnitz et Shaftesbury n’y a-t-il que la différence de la réserve d’un conseiller de l’électeur de Hanovre et d’un pensionnaire de l’empereur d’Allemagne au franc-parler d’un pair d’Angleterre et d’un whig de 1688 ; mais on n’aura pas une médiocre idée du rang que l’un assigne à l’autre lorsqu’on l’entendra désigner l’écrit intitulé Rapsodie ou les Moralistes comme le « Sacrarium de la plus sublime philosophie où je fus, dit-il, aussi enchanté que son Philoclès. J’y ai trouvé, d’abord, continue-t-il, presque toute ma Théodicée, mais plus agréablement tournée, avant qu’elle eût vu le jour… Je n’avais cru trouver qu’une philosophie semblable à celle de M. Locke ; mais j’ai été mené au-delà de Platon et de Descartes. Si j’avais vu cet ouvrage avant la publication de ma Théodicée, j’en aurais profité comme il faut. »

La Théodicée avait paru en 1710, et les Moralistes l’année précédente. Leibnitz ne les connut qu’avec les œuvres complètes imprimées en 1711, et peut-être l’éloge raisonné qu’il fait de tout ce que ce recueil contient n’a-t-il été écrit que dans les années suivantes, les dernières de sa vie. Il avait soixante-dix ans, dit Mackintosh ? c’est l’âge où il mourut (1719) ; mais à quelque époque qu’il l’ait rendu, son témoignage classe avec autorité Shaftesbury dans cette grande école de philosophes que nous faisons remonter à Platon et que Platon faisait descendre de Pythagore. Il n’y peut compter comme créateur, quoiqu’il se soit montré penseur original et que la réflexion, non l’autorité, ait déterminé ses principes. Dégagés de leur caractère polémique, ces principes sont ceux de toute philosophie religieuse. Ce n’est pourtant pas de ce nom qu’on a constamment appelé celle de Shaftesbury. Leibnitz le déclare un des siens, et parmi ceux qui adoptent ou amnistient Leibnitz, beaucoup le repoussent et le condamnent. Quelques-uns même lui disent anathème, tandis que d’autres hésitent à la juger rigoureusement. C’est à regret que le sage Leland le range parmi les adversaires de la révélation ; il s’efforce de l’excuser par des inconséquences, tandis que l’évêque Berkeley sort de son calme pour le traiter avec une rudesse inaccoutumée, et que l’évêque Warburton prend vivement contre lui la défense de Locke, de ce Locke l’honneur de son siècle, abandonné ou trahi par son ami et son élève [22]. L’ami est Collins, qui, chargé par Locke de défendre sa mémoire, a commencé par insulter aux principes mêmes de ses croyances religieuses ; l’élève est Shaftesbury, qui, abusant des plus heureux dons, a poursuivi de ses sarcasmes la philosophie de son maître par haine de la foi qu’il avait défendue.

On remarquera, car Locke n’en est pas le seul exemple, qu’il est arrivé assez souvent aux philosophes de son école de trouver plus aisément grâce devant la sévérité de l’orthodoxie chrétienne que les promoteurs d’une morale plus divine et d’un spiritualisme plus décidé. En Angleterre surtout, on rencontrera à presque toutes les époques les preuves d’une préférence, au premier abord surprenante, accordée par l’église à une philosophie empirique sur une philosophie qui subordonne moins la pensée à la sensation. C’est l’analogue d’une opinion qui reprend faveur parmi nous, et d’après laquelle Aristote serait après tout plus près que Platon de la religion chrétienne. Sans accorder que les principes de l’un et de l’autre autorisent ce singulier choix, et en persistant à penser que Bossuet, Arnauld, Fénélon, ont bien fait d’abandonner saint Thomas pour Descartes, nous conviendrons que plus d’une fois les philosophes les plus résolus sur les principes communs et nécessaires à la religion naturelle ainsi qu’à la religion révélée se sont montrés les moins dociles à l’autorité théologique et les plus armés par la foi dans la raison pure contre toute autre foi. Bacon, dont on a prétendu par momens faire un matérialiste, est plus soumis à l’église que lord Herbert de Cherbury [23], qui se déclare si vivement pour la divine origine de nos facultés et de nos pensées. Shaftesbury, qui, dans ses idées spéculatives, offre tant de rapports avec Herbert, laisse percer comme lui pour les sectes religieuses une antipathie qui l’a rendu inaccessible à toute argumentation fondée sur le dogme du péché, la corruption de la nature humaine, la distribution arbitraire de la grâce, et l’infaillibilité dogmatique de toute parole en langue humaine. Quoiqu’il s’élève contre les incrédules de son temps, que, voyant dans Collins et Tindal des continuateurs malheureux de Locke, il se sépare d’eux avec affectation, on ne comprend guère de quel droit il prétendrait se faire plus qu’eux agréer par aucune église. Respectueux pour la religion lorsqu’il la nomme, il n’en cite jamais un dogme, un argument, un détail que pour le critiquer. Celui qui ne croit que sur la foi de l’autorité est à ses yeux un sceptique. Celui qui ne fait le bien que par crainte de l’autre vie est un mercenaire ; 42t c’est une faible garantie que la profession qu’il fait, en parlant de lui-même comme d’un tiers, de croire à la révélation « autant qu’il est possible de croire à un homme qui n’a jamais éprouvé par lui-même aucune communication divine par songe, vision, apparition ou autre opération surnaturelle, et qui n’a été témoin oculaire d’aucun signe, prodige ou miracle quelconque. »

Ce qu’on peut ajouter, c’est que l’état d’esprit de Shaftesbury était une suite naturelle de plus d’un siècle de guerres de religion, et devait être très commun dans les classes supérieures de la société britannique. Les hommes d’état qui comme lui avaient embrassé avec un généreux enthousiasme les principes de la liberté étaient portés à regarder les croyances sectaires comme des élémens de trouble, les doctrines de l’église comme des instrumens de tyrannie. Hobbes avait pour longtemps décrié l’église et l’état. « Quant à nous, Bretons, dit Shaftesbury, nous avons, grâce au ciel, une meilleure idée du gouvernement que nous ont légué nos ancêtres. Nous avons la notion d’un public et d’une constitution, de l’organisation d’un pouvoir législatif, d’un pouvoir exécutif. Nous comprenons le poids et la mesure en ces matières, et nous pouvons raisonner justement sur la balance du pouvoir et sur la propriété. Les maximes que nous en déduisons sont aussi évidentes que les propositions des mathématiques. Notre instruction, que chaque jour accroît, nous montre de plus en plus quel est le sens commun dans la politique, et cela nous doit conduire nécessairement à concevoir un sens commun tout pareil dans la morale, qui en est le fondement. » Plus d’un de ceux qui liront ces lignes pourront se rappeler comment en d’autres temps le sentiment de la vérité politique s’est développé en eux et a suscité et transformé à, sa suite tous leurs autres sentiments, même par rapport à la morale et à la religion. Aux époques où domine la vie publique, à la veille des révolutions, dans les luttes du patriotisme, tout, la philosophie même, se ressent de la politique, et il est difficile de croire, dans les matières de gouvernement, à la raison et à la liberté sans passer en toutes choses sous le drapeau de la raison et de la liberté. Shaftesbury, qui prend feu toutes les fois qu’il parle de la révolution, qui se dit pour l’Angleterre nouvelle contre la vieille Angleterre [24], devait presque irrésistiblement penser comme il a pensé sur tout le reste, et il n’était, pour ainsi dire, pas libre de concevoir Dieu autrement que sous la raison d’une justice immuable et universelle. Inspirée par sa politique, sa philosophie lui dictait sa religion.


CHARLES DE REMUSAT.

  1. Lettre XXXI, 18 août 1758, à M. Stonhewer. Grays Works, t. Ier, p. 369.
  2. Eton, Harrow, Rugby, Westminster.
  3. Life and Correspondence of Locke, t. Ier, p. 337.
  4. 29 septembre 1694. Ibid., p. 344.
  5. On a voulu présenter comme douteux ce petit fait d’histoire littéraire ; mais le Dictionnaire de Chambers dit que le docteur Huntingfurd le tenait de James Barris de Salisbury, fils de cette nièce. Les biographes sont unanimes sur ce point, et l’un d’eus avait reçu au moins le fond de son article du fils même de Shaftesbury.
  6. Christianity not Mysterious, 1695.
  7. Origin. Lett. of Locke, Sidney and Shaftesbury, ed. by T. Forster, in-12. Lond., 1830. Lettre du 11 janvier, p. 113.
  8. Voyez les études sur Bolingbroke, sa vie et son temps, — Revue du 1er et 15 août, 1er et 15 septembre, 1er octobre 1853.
  9. Par Samson, à La Haye, 1708.
  10. La Bartholomew-Fair a existé dans la moitié des capitales de l’Europe, et elle fut établie à Londres par Henri Ier, à l’occasion de la fondation du prieuré et de l’hôpital Saint-Barthélémy par un saltimbanque repentant nommé Rahere (1133). Elle a été suivant les temps célébrée par des tournois et des farces. Dans celles-ci, les événemens et les ridicules du jour étaient joués avec une grande licence qui parut encore tout entière lors de l’affaire de la reine Caroline, mais qui est toujours allée en diminuant, et dont il reste peu de traces.
  11. Proprement Little-Chelsea, hameau de la paroisse de Chelsea, si voisin de Londres qu’il venait jusqu’auprès de Hyde-Park, et fait maintenant partie de la ville. La petite maison de lord Shaftesbury fut achetée en 1787 par la paroisse de Saint-George, qui s’étendait dans Chelsea et qui l’a transformée en workhouse.
  12. Entre Reygate et Dorking.
  13. Lettre du 20 novembre 1708.
  14. Du 15 juin 1709.
  15. Maurice Ashley, qui fut membre du parlement, traduisit la Cyropédie de Xénophon, et mourut sans postérité.
  16. Du 29 mars 1711.
  17. Du 27 mai 1711.
  18. Ouvrage posthume publié en 1713.
  19. Du 6 mars 1712.
  20. A general Dictionary historical and critical, by J. Bernard, Th. Birch, etc. (1734-1741). Les articles de Bayle y sont insérés avec des additions et des suppressions.
  21. Lett. to a Student, I, VII, VIII. — Sensus comm., IV, s. I. — Inquiry, l. I, p. III, s. I, II et III. — Soliloq., p. II, s. I. — Rhapsod., p. III, s. II.
  22. The Divine Légation, dédicace de 1738 aux libres penseurs.
  23. Voyez, sur lord Herbert de Cherbury, la Revue du 15 août 1854.
  24. Miscell. Reflect., III, c. II. Late England… Old England. On se rappelle la France nouvelle.