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Louÿs – Poésies/Premiers vers 1

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Slatkine reprints (p. couv-15).
PIERRE LOUŸS

ŒUVRES
COMPLÈTES


TOME XIII

SLATKINE REPRINTS
GENÈVE
1973
Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 2 du 13ème tome des œuvres complètes).

POÉSIES

PREMIERS VERS — ASTARTÉ — CHRYSIS
STANCES ET POÉSIES DIVERSES
DERNIERS VERS


La poésie est une fleur d’Orient qui ne vit pas dans nos serres chaudes. La Grèce elle-même l’a reçue d’Ionie, et c’est de là aussi qu’André Chénier ou Keats l’ont transplantée parmi nous, dans le désert poétique de leur époque ; mais elle meurt avec chaque poète qui nous la rapporte d’Asie. Il faut toujours aller la chercher à la source du soleil.
Pierre LOUŸS.
Fac-similé d'une page manuscrite de Pierre Louÿs (page 6 du 13ème tome des œuvres complètes).



PREMIERS VERS


Ô toi que je n’ai jamais vue

Ô toi que je n’ai jamais vue,
Qui jamais ne m’es apparue
Et qui m’es pourtant bien connue,
   Ô toi !
Fillette à la lèvre ingénue,
Ma maîtresse tant attendue,
Qu’en mes rêves je presse nue
   Sur moi !

Ô mon amour ! ô ma chérie !
Toi qui dois être si jolie,
Ô toi que j’aime à la folie,
   Enfant !
Bien que ton joli corps n’existe
Que dans l’imagination triste
D’un pauvre fou au cœur d’artiste
   Naissant !


Pourquoi ne viens-tu pas vers moi ?
Moi qui ne puis vivre sans toi,
Tu me laisses tout seul… Pourquoi ?
   Cruelle !
Hélas ! je ne puis voir ses yeux,
Je ne puis sentir ses cheveux,
Je ne serai jamais heureux
   Sans elle !

Si tu savais ! Pendant la nuit,
Lorsque, tout seul dans mon grand lit,
Dans le silence et loin du bruit
   Je rêve,
Dans mes désirs inapaisés
Je sens sur moi tous tes baisers
Sur ma joue ardente posés
   Sans trêve.

Si tu savais cela, bien vite
Quittant la maison qui t’abrite,
Tu viendrais vers moi qui t’invite,
   Hélas !
Oh ! tu viendrais, dis, ma petite,
Sans plus que je te sollicite,
Par ma passion déjà séduite,
   Tout bas.


Tu viendrais toute radieuse,
Ployant ta taille gracieuse,
Ô toi, si vive et si joyeuse,
   M’aimant,
Tu m’apparaîtrais merveilleuse
Dans ta beauté voluptueuse,
Entr’ouvrant ta lèvre amoureuse
   Gaîment…

Mais peut-être ta destinée
Comme la mienne est attristée ;
Et, sous une grille enfermée,
   Tu dois
Dans ton couvent emprisonnée,
Quand tu rêves, au lit couchée,
Te sentir toute enamourée
   Parfois.

Être jeune, et vivre en prisons !
Oh ! quand les désirs polissons
Font naître en toi de longs frissons
   De fièvres…
Corbleu ! quelles démangeaisons
De planter la devoirs, leçons,
Pour poser sur les beaux garçons
   Tes lèvres !


Ah ! brise donc ton chapelet !
Viens avec moi dans la forêt…
Laisse-moi couper ton lacet…
   Éclate
De rire, si cela te plaît.
Laisse-moi froisser ton corset
Et chiffonner dans son filet
   Ta natte.

Ah ! jouissons de notre jeunesse !
Dénoue au vent ta folle tresse…
Embrassons-nous, ô ma maîtresse,
   Veux-tu ?
Laisse-moi te toucher sans cesse !
Oh ! permets que je te caresse
Et que sur mon sein je te presse
   À nu.

Oh ! pardon ! Que viens-je de dire ?
Oh ! mon Dieu ! j’étais en délire.
Quoi ! tu t’en vas, tu te retires ?
   Oh ! non !
Tu resteras, dis !… Ton sourire,
Je le verrai toujours luire.
Oh ! tu ne vas pas me maudire ?…
   Pardon !


Soyons chastes et reste pure.
Que sur ton sein blanc ta guipure
Monte très haut sans échancrure !
   Permets
Que je baise sur ta figure
Tes yeux noirs que le ciel azure,
Que je sente ta chevelure
   De jais !

Mais restons-en là, ma chérie !
Que toujours ta peau si jolie,
Que ta gorge rose et polie
   D’enfant,
Sous ta chemise ensevelie,
Cache aux yeux sa forme arrondie,
Dans ton chaste corset blottie
   Gaîment.

Nous allons tant nous adorer !
Je ne ferai que t’admirer
Et, te regardant, murmurer :
   « Je t’aime ! »
Sans jamais, jamais nous quitter,
Nous allons tant nous embrasser
Que tu finiras par m’aimer
   Toi-même !


Et je verrai tes deux grands yeux,
Je passerai mes doigts nerveux
Dans la forêt de tes cheveux
   Sans trêve ;
Et, restant ainsi tous les deux,
Toujours contents, toujours joyeux…
— Mais tout cela n’est, malheureux !
   Qu’un rêve !…

Ah ! pourquoi pensé-je, insensé !
Dans mon esprit trop passionné,
À ce que jamais je n’aurai
   Sans doute,
Puisqu’il me faut, emprisonné
Dans un collège détesté,
Suivre, sans bonheur ni gaîté,
   Ma route.

Puisque moi, dont toute l’envie
Est une enfant jeune et jolie
Avec qui je verrais la vie
   En beau
On m’enterre, on me momifie
Dans cette école où je m’ennuie…
Ah ! je te hais, pédagogie,
   Tombeau !


Oh ! mon Dieu ! c’est là la jeunesse,
L’âge où déborde l’allégresse,
Où tout plaisir est une ivresse !
   Et moi,
Ma chair est vierge de caresse ;
À seize ans, pas une maîtresse
Ne m’a juré, dans sa tendresse,
   Sa foi !

Mon amour dompté me déchire…
La femme épandant son sourire
Vers le fruit défendu m’attire…
   Le jour
Vient où finira mon martyre ;
Et, malgré ce qu’on pourra dire,
Je connaîtrai, dans mon délire,
   L’amour !

   L’amour !3 février 1888.