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Louÿs – Poëtique, suivie de Théâtre, Projets et fragments ; Suite à Poëtique/Poëtique 2

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Slatkine reprints (p. 27-29).

NOTES SUR « POËTIQUE »


Dimanche matin.

Trois jours après avoir signé le bon à tirer, je commence à lire les Poëtiques célèbres. Je n’ai pas voulu en voir une ligne pendant que je travaillais. Je n’ai jamais lu celle d’Aristote, je ne l’ai même pas chez moi, si tu ne l’as pas non plus, je l’achèterai.

Je viens de lire celle d’Horace. L’avais-je lue jadis ? Je ne crois pas. Elle est pleine de vers, cités partout, mais je les y ai vus sans savoir d’avance qu’ils s’y trouvaient. Dietz n’était guère l’homme à nous faire admirer l’Épître aux Pisons ; je n’ai traduit Horace qu’en rhétorique et je crois bien n’avoir lu depuis que les Satires.


Elle est abominable, l’Épître aux Pisons. C’est un Manuel-Roret ; on croirait qu’il donne des conseils à un manufacturier. Ce qu’il y a de pire, chez Boileau, et ce qui a stérilisé la poësie française de 1690 à 1820 (Chénier excepté.) vient de là.

La thèse est : « Choisissez le sujet. Faites votre plan. Restez-y. Pas d’imaginations. » C’est comme cela qu’il faut parler aux entrepreneurs de constructions : ne dépassez pas le devis.

Je comprends maintenant pourquoi je connais si mal Horace. Et pourquoi j’aime tant Virgile, le vrai Virgile — pas toujours l’Énéide qu’il a voulu brûler — mais les Bucoliques d’abord, et les épisodes des Géorgiques. Dans les Géorgiques, ce qui est le « sujet » est assommant ; et chaque fois que Virgile oublie son agriculture préconçue, toute la poësie apparaît. Comment l’exemple des Géorgiques n’a-t-il pas suffi à démontrer que la thèse d’Horace était fausse ?



Virgile : voilà le poëte. Et comme la poësie a peu changé depuis deux mille ans ! Virgile et Hugo n’ont guère que des dissemblances, et ils n’écrivent pas la même langue, et dix-neuf siècles les séparent. Un seul point commun : ils avaient tous les deux l’oreille du vers. Aussi, leurs vers sont beaux pour les mêmes raisons.

L’homme qui a trouvé ce crescendo jusqu’à la grandeur presque soudaine du dernier vers, à peine préparée par deux notes qui s’élèvent (culmina, fumant)

Sunt nobis mitia poma
Castaneae molles et pressa copia lactis
Et jam prima procul villarum culmina fumant
Majoresque cadunt altis de montibus umbrae

— un des plus beaux vers qu’il y ait dans aucun langage et le même homme qui, après avoir entendu de pareilles sonorités (car c’est avec des sons qu’on fait de pareils vers) trouve ensuite ce petit prodige de consonnes choisies pour peindre en quatre mots un berger qui danse :

Savantes Satyros imitabitur Alphesibœus

— il en dit plus sur l’art d’écrire, avec ses deux vers-là, qu’Horace avec les 476 vers de l’Épître aux Pisons.