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Louÿs — Littérature, Livres anciens, Inscriptions et belles lettres/Littérature 2.

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Slatkine reprints (p. 21-27).

II

RONSARD ET MARIE DUPIN


Ronsard a écrit trois volumes de vers pour trois femmes différentes.

La première et la dernière, Cassandre et Hélène, ne l’approchèrent point ; l’une parce qu’elle était trop belle et l’autre parce qu’elle était hideuse. C’est du moins ce qu’en disent ceux qui les ont connues ; mais Ronsard, ne voulait rien d’elles que leurs noms à mettre en sonnets, fit Cassandre plus belle encore que Cassandre, et daigna donner à Hélène tout ce que Dieu lui avait refusé. Aussi nous les voyons toutes deux incomparables.

Cependant, entre ces deux passions chimériques, dont l’une s’explique aisément par l’extrême jeunesse de l’auteur, et l’autre plus aisément encore par son âge devenu blanchissant, Ronsard se sentit un jour plein de mépris pour l’amour qui « se repaît de fumées ». Même son maître Pétrarque, à l’égard de qui son admiration allait jusqu’au pillage, ne lui parut plus mériter que le choix entre les deux épithètes d’hypocrite et de niais.


Ou bien il jouissait de sa Laurette, ou bien
Il était un grand sot d’aimer sans avoir rien,


dit-il, et ce reproche est curieux de la part d’un poète qui venait d’adresser à une femme insensible deux cent vingt-deux sonnets réguliers, sans compter les élégies, les chansons, les odes et les madrigaux. Il savait bien qu’en abandonnant ainsi publiquement la Dame à qui ses vers juraient un amour plus qu’éternel, et en dédiant à une autre, le deux cent vingt-troisième sonnet, il causerait un grand scandale. Mais, disait-il, si quelque dame me vient reprocher d’avoir abandonné Cassandre,


Et que le bon Pétrarque un tel péché ne fit
Qui fut trente et un ans amoureux de sa dame
Sans qu’une autre jamais lui put échauffer l’âme,
Réponds-lui, je te pri’, que Pétrarque sur moi
N’avait autorité de me donner sa loi.


Ainsi, c’était une rupture complète avec les principes de fidélité qui pendant tout le moyen âge avaient régi la vie exemplaire des poètes, au moins de ceux que lisait la cour. En même temps qu’il ouvrait la poésie française à l’antiquité renaissante, Ronsard venait d’apprendre à l’école des Grecs comment on peut charmer une trop courte vie en la délivrant des entraves volontaires que d’autres aiment à s’imposer.


Les hommes maladifs et matés de vieillesse
Peuvent être constants ; mais sotte est la jeunesse
Qui n’est point éveillée et qui n’aime en cent lieux.


Telles étaient ses nouvelles maximes.

Que s’était-il donc passé ? L’aventure est très simple et d’autant plus charmante.

Le mercredi 20 avril 1552, Ronsard se promenait au bord de la Loire, près d’un petit village nommé Bourgueil, en aval de Tours. Il rencontra une paysanne de quinze ans qui gardait ses vaches en jouant de la musette. Il l’aborda.

Elle avait (nous le savons par lui) des joues rouges, des yeux noirs, des seins et des bras de belle fille, et des cheveux Châtains qui frisaient autour de ses oreilles fraîches. Elle savait lire et écrire. On la nommait Marie Dupin.

Ronsard séduisit cette « petite pucelle angevine », et, ce qui est plus rare, il l’aima. Il l’aima d’un amour très tendre, très sensuel et très passionné. Il semble que, d’abord, elle le lui ait rendu.

Et, considérant combien une passion sincère, quelle qu’en fût l’héroïne, était, plus que des soupirs à Cassandre, un sujet digne d’être chanté dans la langue qui ne périt point, il lui vint à l’idée d’adresser des sonnets à cette fille des champs, mais des sonnets très simples, des sonnets sans hellénismes et surtout sans mythologies, des sonnets comme celui-ci :

Marie, levez-vous, vous êtes paresseuse.
Jà la gaie alouette au ciel a fredonné
Et jà le rossignol doucement, jargonné
Dessus l’épine assis sa complainte amoureuse.
Sus ! debout ! allons voir l’herbelette perleuse
Et votre beau rosier de boutons couronné,
Et vos œillets aimés auxquels aviez donné
Hier au soir de l’eau d’une main si soigneuse.
Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux
D’être plus tôt que moi ce matin éveillée ;
Mais le dormir de l’aube, aux filles gracieux,
Vous tient d’un doux sommeil encor les yeux sillés.
Çà ! Çà ! que je les baise ! et votre beau tétin
Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.

Il la quitta. Puis il revint. Son château vendômois et ses relations à Paris ne savaient le retenir si longtemps qu’il ne pût passer des semaines, des mois, même une année entière auprès de Marie. Là, il quittait ses habits de cour pour des vêtements de paysan, il s’en allait dans le plus profond des bois, disant que même les sentiers lui étaient odieux, et il oubliait tout du monde, fors son amour et ses vers.

Nous avons l’itinéraire de l’un de ses fréquents voyages, celui qu’il fit avec Baïf. Ils partirent tous deux du hameau de Coutures où se trouve encore aujourd’hui la maison seigneuriale de Ronsard. Ils traversèrent la forêt de Gâtine, et le village de Marré ; puis, après un arrêt à Beaumont-la-Ronce, ils couchèrent en plein air au gué de Langerie.


Sous les saules plantés le long d’une prairie.


Cette année-là, il n’allait pas directement à Bourgueil mais à Tours, où Marie assistait aux noces d’une de ses cousines. Aussi passa-t-il par Saint-Côme, et peut-être ce souvenir ne fut-il pas indifférent à la demande qu’il fit plus tard d’obtenir le prieuré de cette abbaye afin de mourir dans le lieu même où il avait été aimé.

Sur les petits détails de la vie de Marie, nous ne savons que peu de chose. Elle avait une mère et deux sœurs avec lesquelles, le soir, elle causait et filait, assise devant la porte. Quand elle était au lit, elle contenait ses cheveux sombres dans un filet de soie verte et dormait sur le côté droit, la bouche fermée dans le pli du coude. Elle savait danser. Elle aimait les œillets.

Malheureusement elle ne crut pas toujours que Ronsard fût le seul homme digne d’être chéri par elle. Son poète lui donnait pourtant des arguments irrésistibles :


Marie, qui voudrait votre nom retourner,
Il trouverait Aimer. Aimez-moi donc, Marie.


Elle ne pensa pas que cet anagramme désignât spécialement le chef de la Pléiade, et d’autres purent apprécier avec la même compétence l’ardeur de ses jeunes sentiments.

L’un de ceux-ci fut un cousin de Ronsard : Charles de Pisseleu, celui-là même à est adressée l’ode fameuse où M. de Hérédia prit l’épigraphe des Trophées. Les autres, pour être moins célèbres, n’en furent pas moins adorés ni moins amers au cœur du poète.

Cependant, la santé de Marie déclinait. Elle eut un accès de fièvre quarte, pendant lequel Ronsard fit appeler un médecin qui, s’il faut en croire un sonnet, poussa l’examen de la malade un peu plus loin qu’il n’était nécessaire. Le nom de ce Pagello ne nous est point parvenu.

Ronsard la quitta souffrante. Elle avait, dit-il, une haleine de feu et un regard « qui reluisait outre mesure ».

Après ce dernier départ, il se prit à rêver, sur cette fille et sur lui-même, des projets extraordinaires. Il comprit que jamais femme aimée n’avait inspiré en France un Livre d’Amour tel que celui-là ; et soucieux d’en perpétuer le souvenir au delà des âges, il souhaita qu’on voulût lui élever dans les prairies de Bourgueil un monument religieux. Reprenant un vœu de Théocrite, il demanda que cet édifice


Le temple de Ronsard et de sa Marion,


fût chaque année le prétexte de solennelles cérémonies. Tous les jeunes gens et les jeunes filles y seraient assemblés comme pour une fête, et lutteraient à qui mieux saurait donner le baiser.


Ô ma belle maîtresse ! hé, que je voudrais bien
Qu’amour nous eût conjoints d’un semblable lien
Et qu’après notre mort, dans nos fosses ombreuses,
Nous fussions la chanson des bouches amoureuses


C’est alors qu’on vint lui apprendre que Marie avait expiré.

Comment il la pleura, ceux qui ont lu ses vers le devinent. Les grands voluptueux sont les seuls poètes qui aient su parler de la Mort. Le lit et le cercueil de Marie demeurent ensevelis sous les roses. Ronsard était un amant. Les quinze lamentations funèbres qu’il offrit à son tombeau sont toujours pleines de larmes ; il n’en est pas de plus émouvantes. C’est là qu’est écrit ce vers admirable qu’on ne cite jamais :


Elle enflamme la terre et la tombe d’amour.


Le Dies Irae fut chanté sur Marie dans une église du XIIe siècle qui seule subsiste encore des murailles anciennes où flotta son ombre. Puis on l’enterra derrière l’abside. Nous ne saurons jamais sous quelle croix disparue.

Telle est la vie de Marie Dupin, qui mourut à vingt et un ans, aimée de Ronsard et immortelle.