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Louÿs — Littérature, Livres anciens, Inscriptions et belles lettres/Littérature 4.

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Slatkine reprints (p. --52).

IV

CORNEILLE


POLYEUCTE

Je ne sais comment s’y prennent les professeurs classiques pour nous dégoûter de la tragédie comme ils le font.

J’avais seize ans quand j’ai découvert avec stupeur, — mais au théâtre — Polyeucte encore tout vivant : une tragédie aussi jeune que les pressentiments de ma jeunesse future.

Pourquoi le personnage de Polyeucte — proche de sa trois centième année — demeure-t-il le plus vivant de la tragédie française ? Où prend source l’émotion intense qu’il ressent et qu’il nous impose, d’acte en acte, de mot en mot ?

Le christianisme de Polyeucte et celui de Parsifal sont également symboliques, c’est-à-dire imaginaires. Ce n’est pas ici le lieu de supputer sa valeur théologique. Nous savons qu’en 1643 elle était à peu près nulle, et cela suffit.

L’évêque Godeau — entendit la fameuse lecture de la pièce à l’hôtel de Rambouillet — condamna Polyeucte sur-le-champ, le traita d’iconoclaste et manda quelqu’un chez Corneille dès le lendemain, pour se faire entendre.

Que n’eût-il pas dit davantage s’il eût appris à Rouen, cet évêque de Grasse, quels hérétiques avaient fait profession d’iconoclastie en la propre église paroissiale des Corneille ? Les huguenots, en 1560, avaient profané l’église Saint-Sauveur ; les huguenots avaient tout brisé, les images et les crucifix, les vases sacrés, les instruments du culte, les pierres des tombeaux ; ils avaient brisé les autels…

Alors quelle était donc la religion de Corneille, si, après une messe entendue en cette paroisse profanée, il pouvait écrire avec allégresse à l’instant sublime de sa tragédie :


J’ai profané leur temple et brisé leurs autels.
Je le ferai encor si j’avais à le faire.


Corneille avait pourtant signé sa déclaration de guerre le 20 octobre 1643.


Adieu ; mais quand l’orage éclatera sur vous
Ne doutez point du bras dont partiront les coups.


L’orage éclata le 20 décembre. Ce jour-là, l’Apologie pour Yvelin fut distribuée individuellement, aux médecins ? non, aux magistrats, tout d’abord. Le Parlement et la Cour des Aides furent servis avant les bonnets pointus. Pourtant, malgré cette franchise dans l’attaque et les alliances l’auteur inimitable qui se découvrait ne parvint pas d’abord à se faire connaître.

Les médecins qui citaient Euripide et Pindare à l’appui de leurs diagnostics n’imaginaient pas la médecine comme un art plus facile à feindre que l’art d’écrire. Le diable citait Avicenne : ils le prirent pour un médecin. Et aussitôt, ils le nommèrent sans plus d’hésitation que s’il se fût agi de nommer une maladie. Treize jours, l’accusé protesta de son innocence. Il n’empêcha point Thomas Diafoirus d’écrire le 2 janvier 1644 à la Faculté de Paris que l’auteur de l’Apologie était le confrère indigne.


SIMPLE MÉTHODE POUR DÉCOUVRIR TOUTE L’HISTOIRE
DE « POLYEUCTE ».

I. — Faire table rase de tout les commentaires, personnels ou traditionnels.

II. — Lire Corneille avec l’assurance que la critique n’a jamais lu Corneille.

III. — Comprendre que Pierre Corneille écrit pour crier le drame de sa vie et ne s’intéresse pas à l’histoire ancienne.

IV. — Dès le titre Polyeucte, comprendre qu’il ne s’agit pas d’une tragédie pieuse, mais d’un symbole spirituel (cf. Parsifal). Autrement le choix d’un tel martyr serait une extravagance.

V. — Sentir que ces mille huit cents vers sont écrits en vingt jours, au courant de la plume, — avec passion — qu’une vie intense anime ce drame, une force qui ne cesse de s’accroître depuis trois centaines d’années, et que cela est immortel comme Œdipe-Roi.

VI. — Chercher alors ce que signifie, non seulement le vers 1313 mais le premier vers du premier acte.


Quoi ? Vous vous arrêtez aux songes d’une femme !


Il est singulier, ce premier vers.

VII. — Chercher à tout hasard, ce qui se passait en 1643 dans les monastères, à quatre lieues de Rouen. Et non à quatre lieues de Paris, comme tous les critiques ont tenté en vain. Corneille et Port-Royal des Champs ne risquaient pas le martyre en 1643.

Eh bien, le problème n’est pas difficile.

La grande affaire de Louviers éclate le 2 mars 1643. Le premier vers de Cinna parlait net à Richelieu. Le premier vers de Polyeucte est une allusion droite à Madeleine Bavent. Cela dit, le personnage s’efface et la clef du drame est plus claire que dans pas une autre pièce de Corneille :

FELIX : Mathieu de Lempérière
PAULINE : Marie de Lempérière
POLYEUCTE : Pierre Corneille.
Etc.

Est-il possible que personne encore, pas même un des bibliophiles rouennais qui, depuis quarante-trois ans possèdent, réimprimées, les pièces de l’affaire, n’ait encore fait ce rapprochement, que trois courtes phrases résument :

JEAN DE LEMPÉRIÈRE, médecin à Rouen, soutient que les religieuses sont possédées. PIERRE YVELIN, médecin de la Reine Mère, soutient qu’elles sont hystériques. PIERRE CORNEILLE dédie Polyeucte À LA REINE, le 20 octobre 1643. Et il a épousé Marie de Lempérière. Par conséquent Polyeucte lutte ouvertement contre Félix, Pauline et l’homme le plus célèbre de leur famille.

Corneille a contre lui, non seulement les siens, mais l’Église tout entière, et l’Évêque d’Évreux et les Capucins ; il a contre lui le Parlement où il siège et qui fera brûler vif, quelque temps plus tard, le vicaire Boullay, mêlé à cette affaire.

Corneille risque le bûcher. Il est presque seul contre tous. Il sait bien qu’une dédicace ne le réconcilie pas avec Anne d’Autriche qui pleure encore Richelieu mort depuis six mois. Mais Corneille est le premier homme qui ait trouvé cette réponse :

Dans un si grand revers, que vous reste-t-il ? — Moi
Moi, dis-je, et c’est assez.

Je vous conterai plus tard l’histoire de Polyeucte. Elle est admirable. Corneille la soutient sans une heure de faiblesse, dix ans. Mais relisez dès maintenant ces vers qui sont tous couronnés du nimbe, qui tous ont embrassé le martyre comme une joie et qui feront pleurer tous les yeux dignes de lire.

                                                            … Vos immortels !
J’ai profané leur temple et brisé leurs autels[1]
          Je le ferais encor si j’avais à le faire.
Même aux yeux de Félix. Même aux yeux de Sévère.
Même aux yeux du-Sénat[2]. Aux yeux de l’Empereur.
— Adore-les, ou meure !
— Adore-les, ou meure ! — Je suis chrétien.
— Adore-les, ou meure ! — Je suis chrétien. — Impie !
Adore-les, te dis-je ! ou renonce à la vie.
— Je suis chrétien.

Le poète ne salue que la noblesse des mots. Pour un poète qui n’a plus d’égal, c’est un beau nom de fiancée que Marie de l’Empérière. Pour une grande âme qui ne craint ni la mort ni le tyran — qui ne daigne pas lire les Sentiments de Richelieu sur le Cid mais répond au premier mot par la malédiction de la ville cardinalice, lance anathème contre Rome, — Rome ! l’unique objet de son Ressentiment, — et dédie cette page immortelle, avec une audace tranquille, au cardinal tout puissant, quel beau nom gibelin que Marie de l’Empérière !

Enfin, pour celui qui, devant Louis XIV, fera proclamer en plein théâtre sa marche de géant sur la tête des rois[3], Marie de l’Empérière est un nom.


SERTORIUS

Notre histoire littéraire n’existe pas encore et peut-être est-ce la faute de la vieille méthode que la Sorbonne impose au doctorat. Une thèse de lettres, par instinct, comporte deux études balancées : l’Homme et l’Œuvre. Or l’Œuvre et l’Homme se confondent exactement. Si la tradition ne les séparait pas, on aurait mieux compris pourquoi ce vers-ci, par exemple, est vivant pour toujours :


Rome n’est plus dans Rome. Elle est toute où je suis.


Il est vivant parce qu’il répond à un adversaire vivant et que l’auteur parle en son nom. Pierre Corneille est le poète le plus illustre du monde. Il le sait. On le critique de ne pas habiter Paris. Il répond que dorénavant la ville sacrée de la poésie est Rouen, puisqu’il lui plaît d’y élire sa résidence.

En effet, le cœur de la littérature était tout où Corneille savait dire : « Je suis » ; mais quelques honneurs qui soient dûs à une si grande mémoire, on pourrait, à son propos, étudier une histoire plus proche de ses passions. Vraisemblablement Sertorius n’est pas un personnage qui trouble vos songes ? Ni les miens.

Cependant, c’est un personnage, pour nous. Pour Corneille ce n’était pas même un costume. Le IIIe acte de Sertorius est le type du théâtre cornélien. Écriture admirable. Passions intenses. Obscurité volontaire par le symbolisme de toutes les scènes et par le dédoublement des personnages. Sa composition même le rend typique entre tous. Il comprend et à l’état de perfection, les deux formes principales de la poésie dramatique dans les tragédies de Corneille. Une satire à Georges de Scudéry : c’est la scène fameuse entre Sertorius et Pompée.


Souffrez que je réponde à vos civilités.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ah ! si je pouvais rendre à la République !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Tous les vers de cette première scène sont des allusions directes aux Observations sur le Cid. Chacun d’eux reprend une phrase écrite par Scudéry en 1637.

  1. Vers de provocation. La paroisse de Corneille, Saint-Sauveur, avait été pillée par les huguenots qui en brisèrent les autels.
  2. Le Parlement de Rouen.
  3. En marcherez-vous moins sur la tête des rois ?