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Louÿs — Littérature, Livres anciens, Inscriptions et belles lettres/Livres anciens 1.

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Slatkine reprints (p. 101-109).

LIVRES ANCIENS


SPONDILLES, ESPONDILLES
ET OSPOPONDRILLES


Au chapitre XXVII de Gargantua, Rabelais nous conte en ces termes comment Frère Jean des Entommeures défendit l’abbaye contre les ennemis ;


 Es uns escarbouilloit la cervelle, es autres rompoit bras et jambes, es autres deslochoit les spondilles du coul.


Godefroy étiquette spondille sous la rubrique espondille : deux formes du même mot, paraît-il ; et, selon lui, ce mot signifie, quelle que soit son orthographe :

1° Vertèbre ;

2° Ventre.

Voilà qui est assez étrange, et l’on ne s’explique pas bien comment un même vocable pourrait désigner indifféremment deux parties du corps qui n’offrent entre elles aucune espèce d’analogie, ni de forme, ni de nature, ni d’objet.

Pour justifier le sens n° 2, Godefroy cite trois vers de Jean Marot. Nous en citerons un peu davantage. L’interprétation n’en sera que plus facile :


Changeant propos, icy court un caquet
Qu’en un banquet que l’on vous fist à Parme
Une Madone, estant dans le parquet
Contraincte fut de lascher son bacquet
Soubz son rocquet, qui fut un cas infame.
La pauvre dame indigne d’estre femme
De ce diffame assez fut esplorée
Quand pour partir elle eut vent et marée

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

               Nos esperitz
               En sont marris
       Pour l’honeur du sexe en effect
       Mais dire fault apres tous ris
       Qu’elle eust l’espondille ou marriz
       Trop remply du vin du buffet.

(Recueil des œuvres Jehan Marot, Lyon, F. Juste, 1537, fol. C. v. vi.)

Ces vers sont datés de 1515.

Leur sens est clair. Espondille était un mot rare qui risquait de ne pas être compris. Jean Marot le définit par un à peu près :


  … l’espondille ou marriz.


Donc, pour lui, l’espondille est quelque chose d’analogue à la matrice (marriz) ; mais comme d’autre part il prend évidemment la matrice pour la vessie, son anecdote manque un peu de précision anatomique.

Essayons de lui en donner, en notant une suite de textes que les linguistes ne semblent pas avoir rapprochés, ni même relevés, jusqu’ici. Nous allons retrouver espondille sous les formes les plus diverses. Par la bizarrerie de ses métamorphoses, le mot est une des curiosités de cette langue rabelaisienne qui survécut un siècle à Rabelais ; mais aucune de ses formes n’est inscrite dans Godefroy, aucune dans Cotgrave, aucune dans Oudin, Duez, Richelet, Leroux.

1° C’est d’abord d’Aubigné qui altère le mot dans une satire contre une femme.


Tous les garçons petits enfans
Tordans autour du doit leurs guilles [pénis]
Fourgonilloient tes espondrilles.

(D’Aubigné, Printemps [vers 1570]. Ed. Réaume, t. III, p. 165.)

2° D’Esternod, après lui, fait sur le même mot une plaisanterie extravagante et latine. Comme spondere donne au passé spopondisse, les espondrilles d’une femme qui n’est plus vierge seront mieux nommées spopondrilles : tel est sans doute le sens de ce redoublement.

(À une courtisane :)


Que tes paillards les plus lubriques
Ayant leur : est long comme picques
D’un fin acier tranchant, aigu

Transperçant comme des aiguilles
Pour te rompre les spopondrilles
Et les nerfs qui bandent ton cu.

(D’Esternod, Espadon [1619]. Ed. de Lyon, 1621. p. 71.)

Imprimée dès 1619 et reproduite en 1620 dans les Délices satyriques (p. 341), la plaisanterie savante de d’Esternod est immédiatement imitée, comme on va le voir[1].


 3° Les estudians ès Loix… apprennent la manière de gaigner le cœur de la servante des lieux où ils sont logez, premier que celuy de l’hostesse, afin qu’en tapetant les fesses d’une chambrière sur un degré… quand elle ira tirer du vin qu’elle en tire à six sols en lieu de celuy à deux, et luy eschauffer les spopondrilles et la rendre souple en luy graissant les jambes de l’huile de courtoisie.

(La Fluste de Robin, Troyes, chez Parre Piot, s. d., p. 8, 9.)

Spopondrille devient espopondrille dans la Quintessence satyrique de 1622. Malheureusement, le passage est deux fois altéré par des fautes dénaturent le 1er et le 7e vers, et que nous ne nous hasardons pas à corriger :

Avec un gros V, tousjours roide et fumant
Aller accortement à la chambre des filles
Et en abattre autant qu’un bon joueur de quilles
Puis leur couller le V. dans le C. doucement,
Les hanches et le cu mouvoir incessamment
Et d’un meufle brouillée (sic) les espopondrilles,
Les deux fesses mouvoir en cent façons gentilles
Tant que l’on soit espris d’un doux frétillement…

(Quintessence satyrique, 1622, p. 264.)

5° La Quintessence ayant été saisie, condamnée et détruite en 1623, le sonnet qui précède est réimprimé clandestinement, avec une faute de plus, dans le Parnasse de 1625 :


Et d’un meufle brouillée les ospopondrilles.

(Parnasse satyrique, 1625, p. 338.)

6° Nous n’aurions pas relevé cette simple coquille si de toute évidence elle n’avait engendré deux autres formes du mot. — En 1655, l’auteur de l’École des filles trouve l’expression dans le Parnasse ; il ne la connaît pas, mais il en devine le sens et il emploie le mot, en retranchant une lettre :


Il faut qu’elle ayt la force d’appuyer si fort ses cuisses sur les siennes, qu’elle n’ayt moyen de remuer jusqu’à ce qu’elle se sente brouiller les opopondrilles avec son instrument.

(Escole des filles [1655]. Ed. de 1668, p. 198.)

7° Cependant on préparait en Hollande une édition corrigée du Parnasse satyrique. Les nouveaux éditeurs travaillaient sur le texte de 1625 et, n’entendant pas ce que pouvait signifier cet extraordinaire ospopondrille, ils imaginèrent de le couper en deux pour lui donner un sens :


Et d’un meufle brouiller les os des popondrilles.

(1668, p. 284.)

Jamais peut-être un mot français n’a subi autant de vicissitudes. Et ce n’est pas fini.

Spopondrille s’était répandu, non seulement par le livre, mais oralement ; et de bouche en bouche il s’était si promptement altéré que, dès 1646, il était devenu pafondrille !


 … afin que vos mains soient tellement empourprées du sang de vos ennemis que l’on croye que vous avez osté le mestier aux matrones de Paris, revisiteuses de pafondrilles.



Les citations qui précèdent paraissent démontrer qu’espondille, espondrilles, espopondrilles, ospopondrilles, spopondrilles, popondrilles et pafondrilles désignent la même partie du corps de la femme, et que cette partie n’a aucun rapport avec les spondilles du coul que deslochoit Frère Jean des Entommeures.

Pour un dictionnaire de la langue « dite » du XVIe siècle (1515-1630), voici comment nous pourrions définir ces deux mots complètement distincts :

SPONDILLE, spondile. spondyle, s. m. ou f. — Vertèbre (Rabelais).

Étym. — Σφόνδυλος, vertèbre.

ESPONDILLE, espondrilles, spopondrilles, etc. (Litt. : petit bord.) Petites lèvres de la vulve et orifice du vagin (d’Aubigné, d’Esternod). — Orifice de l’urèthre (J. Marot).

Étym. — Esponde, espondele, espondis : bord, marge, berge (lat. sponda, lit, puis bord du lit). À rapprocher de lipendis, qui, dans le langage des matrones du XVIe siècle, désigne la margelle du vagin.

  1. À moins qu’au contraire la Fluste de Robin, dont la date originale est peut-être antérieure à 1619, n’ait inspiré d’Esternod. Ce qui pourrait le faire croire, c’est que spondere et spopondisse sont des termes courants du latin judiciaire et que la phrase empruntée à la Fluste concerne précisément les « estudians ès Loix ».