Louis XIV et ses historiens/02

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LOUIS XIV


ET SES HISTORIENS




II.


LE DUC DE SAINT-SIMON.[1]





I

De toutes les œuvres de l’esprit, l’histoire est celle qui comporte les formes les plus diverses, lors même qu’elle s’applique à un fonds commun d’événemens. Les historiens diffèrent plus que les poètes, parce que le cœur a dans ses émotions, et jusque dans ses orages, quelque chose de permanent qui manque à l’intelligence dans l’éternelle mobilité de ses croyances, de ses systèmes et de ses appréciations. Quelquefois l’historien s’absorbe dans son récit, souvent aussi sa personnalité s’en dégage. Tandis qu’Hérodote et Froissart, tout pénétrés de la vie des siècles dont ils ont reproduit la physionomie héroïque, disparaissent en quelque sorte dans leurs écrits, Thucydide et Commines, formés par la longue pratique des hommes et des affaires, s’efforcent de rattacher les effets aux causes, en liant aux événemens les motifs qui les expliquent et les conséquences qui en ressortent. Si plusieurs écrivains ont imité la première manière, en accomplissant par système ce qu’Hérodote et les chroniqueurs avaient fait par naïveté, la plupart des historiens, suivant la voie tracée par l’auteur de la Guerre du Péloponèse, et plus largement ouverte depuis par Machiavel et par Guichardin, ont fait prédominer de nos jours, contrairement au précepte et à la définition du rhéteur latin [2], l’histoire qui juge sur l’histoire qui expose.

Cependant, si différentes que soient ces œuvres, il est une préoccupation qu’on retrouve, à un degré à peu près égal, chez les esprits puissans qui les ont crées : tous se sont placés pour écrire en présence du public ou de la postérité ; ils ont travaillé dans la pensée préconçue de faire partager leurs croyances, leurs préférences ou leurs haines ; aucun n’a écrit pour sa satisfaction personnelle, en se désintéressant du succès. Cela n’est guère moins vrai pour l’humble frère qui, dans l’obscurité d’un cloître, inscrivait sur un cartulaire les annales de son temps que pour l’historien des guerres médiques, jetant ses narrations à l’admiration d’un peuple entier dans l’ardente poussière d’Olympie.

S’il en est ainsi pour les histoires générales, à combien plus forte raison pour les autobiographies préparées à loisir afin de s’arranger sa place devant la postérité ! Les mémoires ne sont-ils pas d’ordinaire des lettres de change tirées sur celle-ci, au risque d’être protestées, et ne faut-il pas les considérer comme le genre dans lequel il entre le plus de calcul et le moins de sincérité ? Voici pourtant que parmi ces monumens, qui sont à la fois l’honneur et la surcharge de nos bibliothèques, se sont produits pour la première fois il y a trente ans, dans leur intégralité, des mémoires qui, en ressemblant par la matière à ceux qui les ont précédés comme à tous ceux qui doivent les suivre, en diffèrent autant par l’inspiration originale de l’auteur que par la parfaite liberté d’esprit qu’il a conquise en se préoccupant moins de réussir auprès du public que de se satisfaire pleinement lui-même. En recueillant dans sa retraite les souvenirs de sa longue vie, le duc de Saint-Simon a plus recherché un âpre plaisir qu’une importance littéraire à laquelle il ne se soupçonnait aucun droit, ou qu’une importance politique incompatible avec le secret profond dans lequel était ensevelie son œuvre. L’auteur y exprime à chaque page les doutes certainement les mieux fondés sur une publicité même très lointaine, car il n’a fallu rien moins qu’une immense révolution sociale pour décider l’impression complète d’un livre auquel manquent jusqu’aux plus simples ménagemens commandés par la prudence. C’est en ne s’inquiétant point de la fortune de ses Mémoires que l’écrivain l’a faite ; un succès sans exemple a été le résultat de cette entreprise sans précédent.

Si Saint-Simon avait suivi les routes battues et pris les précautions ordinaires en rassemblant les souvenirs d’une carrière qui commence aux dernières splendeurs de Louis XIV pour s’achever sous le gouvernement de Mme de Prie et des frères Pâris, s’il s’était préoccupé de rendre et la publication de son livre plus facile et le succès plus certain, il aurait laissé une œuvre qui frapperait probablement par une disproportion sensible entre le temps que l’on consacre à la lire et le profit qu’on en recueille. On y remarquerait à la fois et la multitude des détails et la rareté des grands événemens : Saint-Simon ne connaît guère en effet que par ouï-dire la plupart de ceux qu’il expose. Étranger au gouvernement de Louis XIV, puis, sous la régence même, jouissant plutôt de l’estime que de la confiance du duc d’Orléans, il apprend peu de choses qu’on ne sache déjà, et son cœur est trop passionné pour que son esprit ne soit pas souvent crédule. Avec plus de souci du public et de sa renommée, on peut donc croire qu’il aurait passé pour un rêveur d’un caractère honorable et d’un commerce fatigant, et que son livre serait allé prendre place entre le Journal de Dangeau et les Souvenirs de Madame de Caylus. Si Saint-Simon est passé de plein saut au rang des maîtres, si, sous l’empire d’une irrésistible fascination, l’on oublie ses inexactitudes, ses longueurs, ses redites, si on lui passe toutes les fantaisies d’un esprit malade et parfois les colères d’un cœur pétri de fiel, c’est que ce livre n’est ni un monument d’histoire ni une œuvre d’art ; c’est l’image même d’une vie humaine qui palpite de ses pensées et de ses émotions quotidiennes. Nous n’avons pas devant nous des mémoires habilement calculés pour la perspective, mais un drame prodigieux dont l’écrivain lui-même est le héros. Celui-ci y laisse en effet déborder ses passions plutôt pour se soulager de la contrainte forcée que lui imposent ses contemporains qu’avec l’espérance de mettre la postérité de moitié dans ses convictions et dans ses haines.

Comment Saint-Simon aurait-il entretenu un tel espoir, lui que sa propre génération s’était obstinément refusée à comprendre, et qui n’avait recueilli jusque dans les rangs des siens qu’amertumes et ironies pour les entreprises que son indomptable persévérance le portait à tenter dans l’intérêt de leur importance commune ? En plein XVIIIe siècle, lorsque déjà régnaient Voltaire et Rousseau, l’atrabilaire vieillard, retiré à La Ferté, n’était plus que l’inoffensif chevalier de causes perdues, dont les assauts contre les bonnets rappelaient ceux de don Quichotte contre les moulins. En défendant rétrospectivement des idées qui n’avaient même jamais été admises par la majorité des vingt seigneurs laïques revêtus de duchés-pairies, Saint-Simon savait fort bien qu’il n’arrêterait ni le cours de l’opinion ni celui des événemens ; il n’ignorait pas davantage qu’une admiration alors générale en Europe pour Louis XIV associait à la gloire de cette grande époque, dans la mesure de leur importance respective, Luxembourg, Vendôme, Villars, Louvois, Noailles, Harlay, Lamoignon et beaucoup d’autres dont il se complaît à contester les services, à dénigrer les talens et jusqu’à la probité. Au terme d’une vie qu’avaient troublée tant de chimères, il protestait seul cependant contre le sentiment de tous, moins soucieux de sa renommée que de sa vengeance. Caché dans son château comme un franc-juge dans l’ombre d’un tribunal wehmique, il évoquait tous ses ennemis, depuis Mme de Maintenon, qui avait dédaigné sa jeunesse, jusqu’au cardinal Dubois, dont l’habileté avait obtenu sur son vieux dévouement un triomphe facile. C’est dans cette satisfaction sans calcul comme sans mesure donnée à ses sentimens personnels que gît l’originalité véritable des Mémoires de Saint-Simon.

Il est plus ordinaire d’admirer ceux-ci que de se rendre un juste compte des motifs de son admiration. Saint-Simon n’a ni l’art profondément calculé de Tacite ou de Salluste, ni la splendeur littéraire de Tite-Live, ni la vérité sévère de Thucydide ; le cardinal de Retz l’emporte sur lui par l’éclat en quelque sorte métallique qu’il imprime à ses maximes ; il reste loin de Voltaire pour l’élégante facilité du style ; ses narrations brillantes, mais diffuses, ne sont pas, comme celles de Mme de Sévigné, toutes pailletées de mots immortels. Il est grand peintre sans être toujours dessinateur exact ; le génie abonde chez lui plus que la vérité ; esprit moins juste que puissant, de plus de passion que de culture, sa langue a quelque chose d’ardent comme sa pensée et d’inexpérimenté comme sa conduite, et on serait presque autorisé à dire qu’il a doté la France d’un chef-d’œuvre sans avoir fait un bon livre.

Un mot qui a réussi comme réussissent d’ordinaire les jugemens tout faits, c’est que Saint-Simon a créé le style grand seigneur. S’il faut entendre par là des allures dégagées, relevées par une certaine pointe de fatuité, les Mémoires du chevalier de Grammont et plusieurs écrits du XVIIIe siècle correspondent bien mieux à ce type que le livre à la fois très sérieux et très incorrect de Saint-Simon. Que si l’on veut parler de la belle langue formée à l’hôtel de Rambouillet et à l’hôtel de Carnavalet, langue que l’on continuait à parler à Versailles chez le roi et chez Mme de Maintenon, à Paris dans les salons de la haute magistrature, l’écho en est assurément plus affaibli dans les écrits de Saint-Simon que dans les Mémoires de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, dans les lettres de Mme de Sévigné et de Fénelon ou dans les discours de d’Aguesseau. L’aristocratique dédain de Saint-Simon pour la renommée littéraire lui fait traiter la langue en bourgeoise, et son ardent jansénisme n’exclut pas moins la mesure que la charité ; son style libre et presque déshabillé sent bien moins son cordon bleu et ses talons rouges que ses pantoufles et sa robe de chambre : c’est, s’il est permis de le dire, un instrument de la vie domestique plutôt que de la vie publique de l’écrivain. Si ce style est merveilleux et cette œuvre incomparable, c’est qu’ils révèlent, avec une vérité qui ne s’était peut-être jamais produite, l’âme humaine au plus haut paroxysme de toutes ses passions. C’est une sorte de divine comédie dans laquelle le courtisan, non pas proscrit, mais méconnu, étale, avec une joie d’autant plus ardente qu’elle est tardive, les vices ou les faiblesses de tous ceux qui l’ont distancé dans la faveur royale ou dans la faveur publique. C’est une ronde immense où, à côté de quelques figures charmantes, tournoie la troupe innombrable des fâcheux et des ennemis personnels, colorés par un pinceau que n’aurait désavoué ni Rembrandt ni Rubens.

Impitoyable comme Dante, Saint-Simon est en même temps comique comme Molière dans le merveilleux drame dont il est demeuré toujours le centre véritable par l’inépuisable abondance de sa passion. Alceste n’a pas pour flétrir les misères de son temps des accens d’une éloquence plus forte et plus naturelle, et lorsqu’on touche à la marotte de la pairie, Harpagon ne trouve pas pour maudire les voleurs de sa cassette des cris plus farouches et plus brutalement pittoresques. Saint-Simon est donc le personnage principal de son œuvre, et c’est l’originalité du peintre qui a fait celle du tableau. Il est le point où viennent se concentrer l’attention et l’intérêt entre tant d’hommes inconnus qui, dans cet obituaire d’un demi-siècle, se succèdent pour disparaître. Rien de plus curieux que d’observer cette nature sincère jusque dans ses plus grands excès, et de contempler la lutte désespérée qu’elle engage contre les institutions et les idées de son siècle avec les seules armes que celles-ci puissent lui fournir. Jamais en effet on n’a plus haï son temps, et jamais on n’en a plus été. Chez Saint-Simon, la grandeur native de l’âme était comme emprisonnée dans un cercle d’airain que les maximes et les respects universels lui interdisaient de franchir : aussi ce perpétuel désaccord se révèle-t-il par des soubresauts et par des mouvemens qui remuent tout son être jusqu’à ses dernières profondeurs.

Deux hommes ont pris simultanément le soin d’enregistrer leurs impressions sur les événemens journaliers dans lesquels ils furent acteurs ou témoins aux levers solennels de Louis XIV et à la cour licencieuse du régent. Deux volumineuses collections livrées aujourd’hui à une publicité complète sont venues lever pour nous les derniers voiles qui enveloppèrent si longtemps le sanctuaire de la royauté et les mystères de cette vie de cour que la nation n’entrevoyait que des grilles du château de Versailles. Ce que raconte le marquis de Dangeau [3] lui paraît si beau, qu’il s’interdirait toute réflexion par admiration, si ce n’était par prudence. Si incolore que soit l’œuvre de ce béat de cour, écrite avec la précision mathématique d’un journal de bord, on y sent comme la présence d’un point d’exclamation continue. Il éprouve une plénitude de bonheur que sa sincérité fait pardonner en transmettant aux générations futures les consignes des garçons bleus, les programmes des maîtres de cérémonies, et jusqu’aux ordonnances médicales de Fagon. C’est bien l’homme dont « le visage promettait ce qu’il tenait, une fadeur à faire vomir ; » c’est bien aussi ce journal, « maigre, sec, précautionné, littéral, à n’écrire que des écorces de la plus repoussante aridité, mémoires utiles toutefois parce qu’ils sont remplis de faits que taisent les gazettes, qui gagneront en vieillissant et serviront beaucoup pour l’exactitude de la chronologie et pour éviter confusion [4]. »

A. côté du marquis de Dangeau, que sa nature mettait à l’aise dans les idées et les adorations de son temps, se présente le duc de Saint-Simon, plus grandement posé que le chevalier d’honneur de Mme la dauphine, mais bien moins avancé dans l’intimité des personnes royales. Si l’un ne respire à pleins poumons « que dans les antichambres et sur les escaliers [5], » l’autre est lassé de sa nullité, sans se rendre d’ailleurs un compte précis de la torture continuelle que le vide de sa vie lui impose. Né avec des facultés éminentes dont il ne trouve point l’emploi, il appartient en tout et pour tout à l’opposition, et a défaut d’un aliment sérieux que les institutions lui refusent, il se repaît de chimères en se préparant dans l’ombre une vengeance terrible.

On peut toujours compter sur l’attention publique en venant parler de Saint-Simon, au risque de rencontrer devant soi des souvenirs et des concurrences redoutables. L’édition complète et vraiment définitive donnée aujourd’hui avec le concours de M. Cheruel [6] m’en fournirait une occasion très opportune, s’il n’était naturel et presque nécessaire de commencer l’étude des historiens de Louis XIV par l’appréciation de l’œuvre gigantesque qui est devenue pour les générations nouvelles comme le dernier mot des annales de ce temps. Toutefois, contrairement à ce qui s’est d’ordinaire pratiqué, je m’occuperai moins du livre que de l’auteur, par la double raison qu’on ne saurait comprendre l’œuvre que par l’écrivain, et que si toutes les opinions concordent pour admirer l’un des monumens les plus originaux des lettres françaises, les meilleurs esprits ont été et demeurent divisés d’opinion sur la personne de Saint-Simon. À quoi bon recommander la lecture de l’écrivain le plus lu de nos jours, et de quel commentaire a-t-on besoin pour parcourir cette immense galerie où des flots de lumière et de couleurs versent la vie, la force et la grâce sur tout un monde soudainement évoqué ? Ce que j’estime être un devoir plus sérieux pour la critique, devoir qu’elle ne me paraît pas avoir encore pleinement accompli, c’est d’expliquer les singularités de cet esprit à la fois puissant et chimérique en le replaçant dans le milieu véritable au sein duquel il s’est développé, et dans lequel ses instincts sont demeurés en contradiction permanente avec ses idées. Me dégageant donc d’une admiration littéraire que personne ne professe à coup sûr plus franchement que moi, je voudrais faire voir ce que le système de Louis XIV vieillissant et l’air de Versailles aux premières années du XVIIIe siècle ont fait de cet homme, dont la vie fut stérile, et qui, né cent ans plus tôt ou cent ans plus tard, aurait eu une importance personnelle au moins égale à celle qu’il a rencontrée dans les lettres sans la vouloir et sans la soupçonner.


II

Le jeune Louis de Saint-Simon était entré dans la vie avec un titre et une dignité dont l’éclat faisait ressortir davantage son isolement sur le terrain de la cour, où l’avait implanté la récente fortune de son père. Claude de Saint-Simon, issu d’une maison sans illustration, mais dont l’ancienneté ne fut contestée que durant l’ardeur des luttes imprudemment engagées par son fils [7], avait été l’un de ces favoris élevés par la fugitive amitié d’un prince qui, de toutes les prérogatives de la couronne, n’avait guère retenu que le droit de toucher les écrouelles et d’improviser de grands seigneurs. Page de la petite écurie, il avait imaginé un procédé pour faciliter à Louis XIII, durant le cours de ses chasses, le moyen de passer d’un cheval sur un autre sans mettre pied à terre. Lorsque des services de vénerie avaient suffi pour faire un connétable, il était naturel qu’une telle innovation fît un premier écuyer. Claude de Saint-Simon s’éleva de plus en plus dans la faveur royale, tant qu’enfin le faible monarque, contraint de céder aux exigences de son frère d’Orléans et de créer duc et pair Puylaurens, le ministre assidu de toutes ses trahisons, voulut, pour adoucir l’amertume d’un tel choix, le compenser par un autre, en revêtant aussi son ami personnel de cette dignité. Si aucun service éclatant n’avait provoqué cette élévation, le nouveau duc s’en montra digne par un dévouement à toute épreuve à la personne de son bienfaiteur. Le respect pour la mémoire du prince auquel il devait tout devint pour Claude de Saint-Simon une sorte de culte qui chez son fils ne manqua pas de dégénérer en fanatisme paradoxal. Celui-ci fit carrément de Louis XIII un autre saint Louis, en le plaçant au niveau de Henri IV pour le génie et fort au-dessus du roi son fils pour le courage.

Relégué dans son gouvernement de Blaye, où il garda à Louis XIV une stricte fidélité durant les temps orageux de la minorité, le vieux duc de Saint-Simon ne fut plus pour la nouvelle cour que le serviteur oublié d’un roi disparu. Il était à peu près inconnu des ministres de Louis XIV et sans relations de famille ou d’alliance avec les seigneurs revêtus de ces grands emplois héréditaires devenus pour la haute aristocratie une sorte de portion de son patrimoine. Un seul fils lui était né de son union avec la nièce de l’ancien garde des sceaux Châteauneuf, union de laquelle ce jeune homme ne voulut tirer aucun secours, quelle que fût la situation élevée de plusieurs des membres de sa famille maternelle dans la haute magistrature et les ambassades. L’importance de la maison de Laubépine-Châteauneuf ne rendait que plus notoire son origine de robe longue, et rappelait au jeune duc sa récente initiation à la haute noblesse de cour, secret qui fut l’obsession assidue de sa pensée et le stimulant de ses humeurs, quoiqu’il l’ait soigneusement caché au public et peut-être à lui-même.

Le jeune Saint-Simon ne répondit pas, par son goût pour l’étude, aux soins dévoués de sa mère ; mais il suppléa à une froideur naturelle pour les lettres par un amour passionné de l’histoire, dans laquelle, nous dit-il avec la sincérité d’un homme qui n’a pas même pressenti la gloire, « si on lui en eût fait faire une étude sérieuse, il aurait pu devenir quelque chose. »

Fort las de ses maîtres et ayant terminé en 1691 le cours de ses études classiques, il entra dans l’une des deux compagnies de mousquetaires où se faisait alors le noviciat militaire de la noblesse. Sa vie devint, à partir de ce jour, celle de toute la jeune aristocratie, c’est-à-dire un mélange des devoirs militaires et des devoirs du courtisan, relevé par les émotions du champ de bataille et par des plaisirs ruineux. En avril, on partait pour son régiment après avoir fait, pour monter ses équipages, des dépenses extraordinaires auxquelles les plus grandes familles ne suffisaient qu’en puisant dans les coffres du roi, réputés inépuisables comme ses bontés ; en octobre, on revenait en poste à Versailles reprendre la série monotone des mêmes assiduités, en attendant qu’un regard de Louis XIV ou une parole de Mme de Maintenon vous tirât de la foule pour vous faire compter. Aux débuts du règne, la campagne se composait ordinairement ou d’un grand siège conduit par le roi en personne, ou d’une bataille dont la fortune du jeune monarque garantissait d’avance l’issue ; mais à l’époque où Saint-Simon entra dans l’armée, la face des choses était déjà près de changer. Le maréchal de Luxembourg, sous les ordres duquel il servait, n’obtenait plus que des succès chèrement achetés contre une coalition assez solidement cimentée par la communauté des haines pour puiser des forces jusque dans ses défaites. L’on touchait aux temps où les estafettes expédiées des armées, qu’elles arrivassent des bords du Pô ou des bords du Rhin, n’apportaient plus qu’annonces de défaites et de périodiques humiliations, jours sinistres où les hôtes de Versailles, frappés dans leurs plus chères affections, étaient partagés entre l’appréhension d’irriter le monarque en dérogeant à la ponctuelle exactitude dont ne dispensait aucune souffrance et celle de le blesser en paraissant devant lui avec un front chargé de tristesse et des yeux pleins de larmes.

Capitaine et bientôt après propriétaire d’un régiment de son nom, Saint-Simon s’était fait remarquer au siège de Namur, il avait fait à Nerwinde trois charges brillantes dont il reçut mille complimens au retour ; mais il n’ignorait pas qu’à ce point-là s’arrêterait sa fortune militaire. Aussi complètement esseulé qu’il l’était alors, presque inconnu du roi et de ses ministres, n’ayant aucun accès possible chez Mme de Maintenon, il n’avait rien à la cour pour occuper la dévorante activité de son esprit, qu’il trompait du moins à l’armée en écrivant les notes sur lesquelles a été composée la première partie de ses Mémoires. Il ne lui restait, pour élever l’édifice de sa fortune, que ce duché-pairie qui, en l’assimilant par le rang aux plus hauts personnages, le laissait dans une humiliante infériorité, puisqu’il n’avait pour s’appuyer ni établissement lucratif ni alliance considérable. Le contraste entre l’éclat de son titre et l’obscurité de sa position personnelle décida de la destinée et du caractère de Saint-Simon. Il consacra toutes les forces en même temps que toute la subtilité de son esprit à rehausser l’importance de la dignité dont il était revêtu, en même temps aussi il déploya une souplesse, qui n’est jamais plus manifeste que lorsqu’il la dissimule, pour lier des relations utiles avec les principaux personnages du drame qui se déroulait autour de lui, et dont aucun incident, si frivole qu’il fût, n’échappait à sa pénétrante sagacité.

Une circonstance inattendue le servit à souhait dans cette double poursuite, et vint, en étendant le cercle, jusqu’alors fort restreint, de ses relations, lui offrir tout à coup l’occasion d’une lutte qui semblait pouvoir servir les intérêts de son ambition comme ceux de sa vanité. Le maréchal de Montmorency, créé duc de Piney-Luxembourg par suite de son mariage avec l’héritière de cette maison, prétendit un droit de préséance sur ses collègues, et l’obtint en faisant remonter sa pairie à la première érection du duché-pairie de Piney par Henri III. Cette érection, qui avait eu lieu en 1581, l’élevait du dernier rang, parmi les dix-huit pairs laïques, au second, puisqu’il ne rencontrait plus devant lui que le duché-pairie d’Uzès. Il est fort digne de remarque en effet que la pairie, transformée par l’imagination de Saint-Simon en institution fondamentale de la monarchie, était, à la fin du règne de Louis XIV, représentée par dix-huit ducs qui, en presque totalité, avaient reçu leur titre de la faveur royale dans les dernières années du XVIe siècle ou durant la première moitié du XVIIe.

Admis aux conférences de collègues qu’il connaissait à peine, le jeune duc saisit aux cheveux l’occasion, et ne tarda pas à les dépasser tous par l’ardeur de ses poursuites et de ses recherches aussi bien que par la fécondité merveilleuse de ses inventions procédurières. Il trouvait des ressources et des échappatoires que n’auraient pas levés les plus rusés procureurs ; il se fit érudit en même temps que légiste, et parla bientôt la langue de la chicane avec autant d’abondance qu’une plaideuse de Molière. M. de Luxembourg gagna son procès au parlement après des incidens multipliés. Cette grande affaire, dans laquelle Louis XIV paraît avoir conservé la réserve qu’il s’imposait toujours en matière judiciaire, ne servit guère que Saint-Simon. Elle fit de ce jeune homme le boute-en-train et plus tard le boute-feu de la pairie.

Quelque importance qu’un pareil résultat eût à ses yeux, il fut loin d’adoucir pour lui l’amertume de l’échec subi en commun. Ce n’est pas après les vingt-quatre heures données à tout plaideur pour maudire ses juges, ce fut après plus de quarante ans que Saint-Simon se vengea du premier président de Harlay en traçant le portrait de ce magistrat « d’une autorité pharisaïque, soutenu en tout par la cour, dont il était l’esclave ; homme sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu’extérieure ; hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme ; cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n’en ayant de sa vie perdu une occasion. » Qu’est-ce que le pilori de la place du palais auprès d’un tel poteau dressé dans l’histoire par la main d’un plaideur désappointé ?

Pendant qu’il commençait contre la magistrature la rude guerre dans laquelle il allait user sa vie, Saint-Simon déployait une habileté plus fructueuse pour s’introduire à la cour dans un cercle où il était assuré de trouver, avec des sentimens conformes aux siens, des auxiliaires puissans pour avancer l’œuvre de sa fortune. Le duc de Beauvilliers était le centre d’une coterie dont les duchesses de Beauvilliers, de Chevreuse et de Mortemart, filles de Colbert, avaient formé le premier noyau, et qui s’était resserrée autour de l’abbé de Fénelon au point d’affecter les allures d’un parti et bientôt après d’une secte. Le précepteur du duc de Bourgogne goûta peu le jeune homme, qui paraît avoir fait de longs et vains efforts pour forcer la porte du cénacle. On peut l’inférer du moins de l’amertume avec laquelle Saint-Simon, dont les jugemens sont presque toujours déterminés par un contact personnel, parlé au début de ses Mémoires de « cet esprit coquet qui cherche à être goûté et à plaire depuis les personnes les plus puissantes jusqu’aux laquais ; » on doit le croire surtout d’après les contes ridicules qu’il accueille sur l’archevêque de Cambrai, au point d’accuser Fénelon, lorsque s’ouvre la querelle du quiétisme avec Bossuet, de s’être confessé à ce prélat afin de lui fermer la bouche.

Saint-Simon fut plus heureux auprès de M. de Beauvilliers, frappé sans doute de la solidité de ses croyances religieuses et de la pureté constante de sa vie dans un monde où des exemples si différens étaient donnés à la jeunesse. Or, de tous les hommes considérables de la cour, Beauvilliers était celui dont le patronage paraissait alors le plus précieux, car il semblait disposer de l’avenir plus encore que du présent. Premier gentilhomme de la chambre et gouverneur des princes fils du dauphin, ce seigneur était en même temps chef du conseil des finances. À la mort de Louvois, il avait été fait ministre d’état par une exception à peu près unique sous ce règne de vile bourgeoisie, durant lequel l’accès aux affaires publiques fut constamment refusé aux hommes d’une haute naissance, Louis XIV ne réservant en effet à ceux-ci que deux ou trois ambassades sans importance politique.

Saint-Simon voua dès sa jeunesse à ce noble personnage et au duc de Chevreuse, son beau-frère, une fidélité qui, avec sa tendresse presque filiale pour l’abbé de Rancé, forme l’attachement le plus long et le plus chaleureux dont la trace se rencontre dans ses Mémoires. Pour se rapprocher davantage de M. de Beauvilliers, il aspira, avec l’ardeur qu’il portait dans toutes ses poursuites, à la main de l’une de ses filles, projet qui paraît n’avoir échoué que par la résolution commune à ces jeunes personnes d’embrasser la vie religieuse. À la passion qu’il porte dans cette affaire, au désespoir qu’il exprime lorsqu’un premier refus lui est signifié, aux torrens de larmes que ce refus lui fait répandre, à la longue retraite qu’il va faire à la Trappe pour rentrer en possession de lui-même, on pourrait se croire en présence de l’un de ces attachemens exaltés qui embrasent et empoisonnent toute une vie, et l’on ne sort d’inquiétude qu’en entendant Saint-Simon, sur la résistance de l’aînée des filles de M. de Beauvilliers, déclarer que, n’ayant jamais vu aucune d’entre elles et ignorant jusqu’à leur âge, il prendra aveuglément celle qu’on voudra bien lui donner, « n’ayant passion que pour son alliance, tellement que forcer sa vocation sur ce point-là, c’est l’exposer à vivre mal avec la femme qu’il épouserait. » L’écrivain ajoute que « la duchesse de Beauvilliers fut surprise de la force de ce raisonnement et de la prodigieuse ardeur de son alliance qui le lui faisait faire. » Toutefois cette surprise n’alla pas jusqu’à sacrifier la vocation de ses filles à la vocation de M. de Saint-Simon. Après avoir pris cette affaire avec un entraînement passionné, il dut donc chercher ailleurs les points d’appui qu’il attendait de ce mariage, « car rien ne pouvait le tenter d’une mésalliance, ni la mode ni ses besoins le contraindre à s’y ployer. »

La Providence ne tarda pas à lui envoyer une compensation dont il sut se montrer digne par la reconnaissance profonde qu’il en exprima toute sa vie envers Dieu. En épousant la fille aînée du maréchal de Lorges, nièce du maréchal de Duras et petite-nièce de M. de Turenne, il trouva l’appui d’une grande et nombreuse maison, et profita de la haute considération personnelle acquise à M. de Lorges à la cour et surtout aux armées. À la même époque fut célébrée avec la seconde fille du maréchal l’union du duc de Lauzun, qui voulut finir par un mariage contracté à soixante-trois ans avec une jeune fille de quinze le fade roman de sa vie. D’autres alliances, moins éclatantes, mais plus précieuses encore pour Saint-Simon, quoiqu’il se garde bien de le confesser, l’introduisirent bientôt dans l’intimité de Chamillart et du chancelier de Pontchartrain, en lui donnant ainsi près du pouvoir le seul accès que comportât le système politique de Louis XIV.

Entre tant de figures que cette galerie fait passer sous les yeux, il n’en est pas de plus discrètement esquissée que celle de Mme de Saint-Simon. Par un sentiment de parfaite convenance, l’époux se tait sur les grâces de l’épouse et les laisse deviner sans les décrire ; mais cette douce image pénètre jusqu’aux pages où elle n’apparaît point. À chaque incident de la vie de M. de Saint-Simon, à chaque crise provoquée par ses humeurs, on sent à ses côtés l’action latente, mais continue, d’un esprit tout tempéré de douceur et de mesure. Est-il devenu suspect au roi par sa réputation de science et de hauteur, à Mme de Maintenon par les ressentimens du duc du Maine, au duc et à la duchesse de Bourgogne par les indignes calomnies répandues lors de la malheureuse campagne de Lille : un génie tutélaire, toujours présent, bien qu’invisible, dissipe les préventions, calme les ressentimens et parvient à retenir M. de Saint-Simon à la cour, moins pour y demeurer auprès de lui que pour ne pas l’exposer, jeune encore, à l’épreuve d’une longue retraite qu’il aurait été manifestement incapable de supporter.

Peu d’années après son mariage, un changement notable s’opéra dans la vie de M. de Saint-Simon, changement qui, en le dérobant au joug de la discipline militaire, ouvrit un cours plus libre aux inquiétudes d’une imagination stimulée par l’oisiveté. Après quatre campagnes, qu’il a décrites avec une entente remarquable, Saint-Simon se détermina à quitter le service, résolution grave pour un homme de sa condition, mais provoquée par des mesures que des juges compétens paraissent avoir reconnues outrageantes, quelque difficulté que nous puissions éprouver aujourd’hui à leur attribuer un tel caractère. Après la paix de 1697, le régiment de Saint-Simon fut réformé, comme beaucoup d’autres, et il arriva que M. de Barbézieux, successeur de Louvois, fidèle aux traditions paternelles, exigea de tous les colonels deux mois par an de présence à la suite d’un autre corps. « Cela fut trouvé fort sauvage ; » mais voici que, pour combler la mesure, Saint-Simon vit son nom omis dans une promotion de brigadiers qui comprenait plusieurs de ses cadets « et quatre gentilshommes particuliers, ce qui lui parut insupportable. » Perdant ainsi tout espoir d’une prompte carrière militaire en même temps qu’il se tenait pour outragé dans sa dignité de duc et pair, le jeune colonel renonça au service, « malgré la réflexion d’abandonner toutes les espérances du métier, l’ennui de l’oisiveté et la douleur des étés à ouïr parler de guerre, de départs et d’avancemens. »

Abandonner l’armée, c’était s’attirer la disgrâce à peu près certaine de Louis XIV, qui appelait cela le quitter ; c’était renoncer d’ailleurs à la seule situation vraiment honorable que fît à la noblesse française la constitution de l’ancienne monarchie ; c’était enfin, pour un homme de la qualité et du caractère de M. de Saint-Simon, retomber de tout son poids dans les périls de cette vie de cour que n’alimentaient ni la participation aux affaires publiques, ni le mouvement de la pensée, et qui se réduisait au jeu des intrigues croisées autour de la personne du roi comme des tranchées autour d’une place dont on fait le siège.

Il est impossible en effet de n’être pas frappé de la stérilité d’esprit dont les monumens de la dernière partie du règne ont porté jusqu’à nous l’authentique témoignage, stérilité qui se reflète dans les conversations, les correspondances et la vie quotidienne de l’époque. On y surprend rarement une préoccupation ou une idée qui dépasse le cercle des agitations souterraines où le haut clergé comme la haute aristocratie venaient s’étioler faute de sève et faute de soleil. Les observateurs les plus sagaces ne trouvent guère à signaler que les liaisons nouées entre quelques personnages soit pour conserver la faveur royale, soit pour conquérir celle de la seule personne qui en dispose. À cette étude vient s’en joindre une autre qu’on pourrait appeler de second plan, c’est celle des manœuvres opérées dans l’ombre pour s’assurer des chances d’avenir par la bienveillance du dauphin en se rapprochant de la coterie de Meudon et en nouant de secrets rapports avec Mlle Choin, qui jusqu’à la mort de ce prince parut destinée à prolonger sous le règne suivant la fatale influence des unions clandestines. La stratégie savante employée soit pour ménager de loin ce prince en flattant sa bonhomie vulgaire, soit pour pénétrer jusqu’au sanctuaire de Mme de Maintenon, gardé par l’escadron des dames familières, le travail des diverses factions ecclésiastiques afin d’enlacer la conscience du monarque beaucoup moins par l’autorité des argumens que par l’influence des relations, la diplomatie au petit pied des jansénistes modérés, des sulpiciens et des jésuites pour conquérir le pouvoir, en confondant très sincèrement d’ailleurs cet intérêt avec celui de l’église elle-même, ce sont là les traits principaux d’un tableau dont la pâleur n’est relevée que par la passion du peintre et les mille rayons qui en jaillissent.

Cependant la fortune change, les mauvais jours sont proches, les événemens calamiteux se pressent, la mort frappe toutes les familles, la ruine même de l’état semble imminente ; mais il faut tout subir sans rien discuter, car l’opinion publique n’a plus d’organe, l’opposition même des salons a péri, et l’on peut dire que depuis l’érection de Versailles ces salons n’existent plus. Les événemens littéraires tiennent une bien moindre place encore que les événemens politiques dans le casernement de cette existence de palais, où l’on est partout sous l’œil du maître, où les plus grandes races ont été amenées à renoncer à ce qui fait le charme et la dignité de la vie, la sainte liberté du foyer domestique.

Ce ne sont plus, comme aux jours de la jeunesse royale, les fantaisies d’esprit de Mme de Sévigné, alimentées chaque jour par des chefs-d’œuvre ; ce ne sont plus ses héroïques admirations pour Corneille, ses charmans paradoxes contre Racine, ses hardis commentaires sur saint Augustin, ses transports de bonheur ou de colère à chaque livre nouveau qu’elle parcourt avant de le transmettre en Provence. Ouvrez le journal de M. de Dangeau, et vous verrez que, tout membre de l’Académie française qu’il est, il ne s’inquiète guère plus des œuvres que de la personne de ses collègues : deux ou trois fois il constate la présence de Racine chez Mme de Maintenon et chez Mme la duchesse de Bourgogne, afin d’y lire des fragmens de cette histoire de Louis XIV dont la postérité n’a pas même déploré la perte ; il annonce la mort de La Fontaine, connu par ses fables, du ton dont le Moniteur a pu de nos jours annoncer la mort de M. Bouilly ; il parle enfin de quelques sermons prêches en présence du roi par le père Bourdaloue et par Massillon, prêtre de l’Oratoire, mais en s’y arrêtant bien moins longtemps que sur les ordonnances de Fagon et les opérations chirurgicales de Maréchal.

Saint-Simon, de son côté, ne s’inquiète d’aucune œuvre littéraire en dehors de celles qui sont de nature à modifier la situation des partis religieux à la cour ; il paraît à peine à Paris, où d’ailleurs la pensée n’a plus ni stimulant ni grands centres depuis que le roi a logé tout son gouvernement dans son palais, il ne va jamais au théâtre, si ce n’est au spectacle du château, et prononce rarement le nom des grands hommes encore vivans qui remplissent l’Europe du bruit de leur renommée. Les luttes de M. de Meaux contre M. de Cambrai, du cardinal de Noailles contre les jésuites, le touchent singulièrement, il est vrai ; mais ce qui saisit son esprit, ce qui en entretient la bouillante ardeur, ce n’est ni la Gnose de l’abbé de Fénelon, ni les problèmes du probabilisme, ni la valeur théologique des raisons données par les jansénistes ou par leurs adversaires : ce qu’il voit dans le quiétisme, c’est la situation compromise de MM. de Beauvilliers et de Chevreuse, ses nobles amis. S’il est janséniste, c’est qu’il est mécontent, et que le jansénisme tend à devenir de plus en plus, à l’insu même de ses sectateurs, une doctrine et un instrument d’opposition ; il y verse par une pente plus sociale que théologique, fort peu soucieux d’en défendre les dogmes et d’en approfondir les mystères, à ce point qu’à juger par le ton général de ses écrits, il n’est guère plus instruit en ces matières que le roi Louis XIV, dont il gourmande si amèrement l’ignorance.

Le principal élément de succès porté par Saint-Simon à la cour fut une assiduité que ne découragèrent pas les froideurs les plus marquées. La haute considération assurée, à la maison de Durfort, dans laquelle il était entré, le tact exquis et l’esprit de conduite de sa jeune femme, conjurèrent les premiers mécontentemens du roi : il pénétra dans les cercles de l’abord le plus difficile, à l’exception toutefois de celui de Mme de Maintenon. Il fut de la plupart des voyages de Marly, et eut deux ou trois fois, en vingt années d’une résidence à peine interrompue, l’honneur de tenir le bougeoir au coucher, faveur qui se comptait beaucoup, « tant le roi avait l’art de donner l’être à des riens ; » mais ces distinctions clairsemées ne donnèrent point le change à Saint-Simon sur une indifférence qui, de toutes les tortures, était peut-être la plus sensible à son orgueil. L’état habituel du duc à Versailles était une contrainte déguisée à laquelle correspondait de la part de Louis XIV une réserve allant parfois jusqu’à la suspicion relativement à ce jeune homme, qui passait pour fort savant en histoire, qu’il soupçonna peut-être de jansénisme malgré des liaisons très habilement cultivées avec les pères Lachaise et Tellier, et dont il entendait parler à propos de toutes les querelles cherchées sur les rangs et des fastidieuses discussions des ducs avec les présidens à mortier.

La nullité dans laquelle s’écoulait sa vie, le vide au sein duquel se débattait sa forte intelligence, avaient donné à Saint-Simon, malgré la parfaite élégance de ses manières, quelque chose de l’âpreté querelleuse du gentillâtre gascon et de la verve processive du Bas-Normand. Il était arrivé, par une série d’idées que nous apprécierons bientôt, à croire représenter à peu près seul en France, en face du despotisme, un grand principe modérateur oublié, et s’était fait par conscience le procureur de la pairie jusqu’à emprunter aux suppôts de la basoche leur humeur acariâtre et leur hargneuse subtilité.

Saint-Simon n’entretint le roi que trois ou quatre fois dans sa vie, et ce fut toujours à propos de ces difficultés de préséance, où son nom ne manquait jamais d’être cité tout le premier. Ces entretiens furent courts et bienveillans, mais de cette bienveillance banale qui laisse comprendre qu’on est encore plus éloigné de la faveur que de la haine. Éloigné des affaires publiques malgré son intimité avec Chamillart, il s’efforça de se créer une importance de second rang en devenant, faute de mieux, intermédiaire entre les personnages les plus comptés de la cour, et le rare, pour lui emprunter un de ses mots, fut qu’il joua toute sa vie sans efforts et sans répugnance, paraît-il, le rôle le moins conforme à sa fière nature. On le voit travailler avec ardeur à la réconciliation du duc de Beauvilliers et du chancelier de Pontchartrain, qui, bien qu’assis tous deux au conseil du roi, ne se parlent jamais hors de la présence du monarque. Il ne déploie pas moins d’activité pour raccommoder MM. de Beauvilliers et de Chevreuse avec le duc de Noailles, en attendant l’heure d’ouvrir, sous la régence, contre le neveu de Mme de Maintenon une guerre qui, par ses fureurs de mauvais goût, est restée l’une des taches de ses écrits comme de sa vie. Lorsque personne n’ignore que le pouvoir est concentré dans un cabinet où il ne trouve aucun accès, il s’agite pour empêcher la retraite de Chamillart et pour faire donner les finances à Desmarets, à ce point qu’aux jours de crise ministérielle la galerie de Versailles devient pour lui ce qu’a été longtemps la salle des conférences pour les mouches du coche parlementaire. Saint-Simon prépare pour la mort prévue du roi d’innombrables projets de gouvernement ; à chaque ministre, il donne des plans de sa main, dans lesquels apparaissent, avec des développemens chaque jour plus hardis, les idées qui l’obsèdent.

Un moment il parut près de toucher au but de ses plus chères espérances. Le duc de Bourgogne avait remarqué, au milieu du bruyant essaim des courtisans, ce seigneur grave et laborieux dont l’estime de son gouverneur lui garantissait l’inviolable discrétion. Il lui demanda des notes pour aider au développement des pensées réparatrices qui fermentaient dans son noble cœur ; mais c’est ici qu’éclate l’amortissante influence des institutions sur les êtres les mieux doués, et qu’on reste stupéfait de rencontrer un homme si fort au-dessous de lui-même. Admis à quelques entretiens secrets, Saint-Simon n’en profita guère que pour relever l’importance de la dignité ducale et pour attaquer le rang des maisons de Lorraine, de Rohan et de Bouillon, ses trois bêtes noires. Ce commerce devenait plus étroit chaque jour, lorsque la mort se prit à frapper au palais de Versailles ces grands coups dont l’écho ne retentit nulle part avec un éclat plus funèbre et plus magnifique que dans le volume consacré aux catastrophes de 1712. C’est là que coulent de source ces lacrymœ rerum qui ne jaillissent pas moins du fond des choses que d’une douleur personnelle où viennent s’abîmer tant de rêves ardemment poursuivis.

Après la mort de l’incomparable dauphin, Saint-Simon n’a plus dans la maison royale qu’une seule affection. Lié de jeunesse avec le duc d’Orléans, dont il fut le conseiller sévère autant que le serviteur fidèle, il lui adresse chaque jour en Italie et en Espagne des projets et des observations qu’une correspondance secrète développe et corrobore. Saint-Simon triomphe avec une sorte de modestie personnelle des premiers succès du prince ; mais lorsqu’à sonné pour le brillant neveu de Louis XIV l’heure de l’épreuve, quand des trépas mystérieux semblent le pousser vers le trône, et que le soupçon s’élève contre lui à mesure qu’il en monte les degrés, au moment où une étoile fatale paraît le vouer à la fois à la royauté et à l’horreur publique, demeuré seul près du malheureux prince dans ce palais où l’épouvante arrête jusqu’aux empressemens de l’ambition, Saint-Simon le couvre par sa probité contre la calomnie, tout en flétrissant des vices dont ses ennemis aspirent à faire sortir la démonstration de tous les crimes. Ce fut assurément le plus grand jour de la vie du jeune duc et pair, car il eut l’honneur et le courage de faire ce qu’aucun autre n’aurait osé sans se perdre.

Personne n’eut plus que Saint-Simon l’aperception vive et continue des maux de la France aux dernières années de Louis XIV. Quoiqu’il vive dans un monde pour lequel les libéralités royales atténuent sensiblement l’effet des misères publiques, il n’ignore pas que la population s’épuise, que les terres restent en friche, que l’impôt dévore le capital et dépasse dans la plupart des généralités les forces des contribuables ; il pressent donc et va parfois jusqu’à prédire de prochaines perturbations. Seulement, lorsqu’à la gravité de ces maux on oppose la futilité des remèdes qu’il propose d’y appliquer, on éprouve un étrange étonnement, pour ne pas dire une sorte de confusion douloureuse. Humilier les présidens à mortier, obtenir le droit de traverser diagonalement le parquet et ramener les légitimés à leur rang de pairie, retirer à trois maisons les honneurs usurpés de princes étrangers, rendre enfin à vingt familles des honneurs sans pouvoir, en concédant tout à leur vanité sans rien réclamer pour leur légitime importance, si ce ne sont pas là les seules vues politiques développées par Saint-Simon, elles sont du moins les seules qui aient puissance de le passionner, et dont il rêve la réalisation au jour prochain des réparations et des grandes justices.

Ainsi ne procède pas un homme qui se plaçait dans le même temps à un point de vue assez conforme à celui de Saint-Simon. Lorsque le comte de Boulainvilliers déplore l’abaissement de l’aristocratie conquérante des Gaules, et qu’il l’impute à crime à la complicité des rois avec les serfs qu’elle a vaincus, lorsque, dans sa langue quasi factieuse, il revendique pour « les seuls maîtres légitimes du sol » la plénitude du pouvoir politique et administratif, dont la création des intendances a fait disparaître jusqu’à l’ombre, c’est à Richelieu, à Henri IV, à Louis XI et jusqu’à saint Louis qu’il fait remonter ses anathèmes. L’auteur de l’Ancien Gouvernement de la France ne croit pas que tant et de si vieilles questions puissent être résolues par quelques humiliations infligées à M. du Maine et par certaines réformes du cérémonial. Les spasmes que fait éprouver à Saint-Simon un carreau déplacé à la chapelle, un siège changé à la grand’chambre, la vue d’un tabouret à dossier ou d’une voiture drapée, cette ardeur effrénée avec laquelle il poursuit tous les signes extérieurs de la puissance sans s’inquiéter jamais de ses attributions effectives, rien de ce drame humoristique ne se retrouve dans les didactiques écrits du rude gentilhomme normand ; mais lorsqu’on prononce le nom d’un intendant, quand sa pensée se reporte sur ces gouverneurs de cour, étrangers aux provinces qu’ils pressurent sans jamais les visiter, lorsqu’il expose enfin ce grand système royal qui a eu pour résultats simultanés de faire de la France la plus forte et la mieux armée des nationalités ; et des Français les plus faibles et les plus mal défendus des citoyens, alors la furie lui tient lieu d’éloquence, et son style monotone emprunte quelques lueurs aux ardentes convictions qui l’inspirent.

D’où vient qu’un aussi vigoureux esprit que celui de Saint-Simon soit incapable de donner quelque consistance à ses vues politiques, et que, confondant les symboles avec les réalités, il ne touche jamais qu’aux écorces, comme il le dit lui-même si heureusement du marquis de Dangeau ? Comment se fait-il que lorsque sous la régence et dans les conditions les plus favorables qu’ait jamais souhaitées un réformateur, il fut mis en mesure d’appliquer des projets médités durant vingt-cinq ans, il n’ait pu répondre à la confiance de son royal ami qu’en lui proposant des tentatives extravagantes ? D’où vient enfin qu’il n’y eût d’égale à l’ambition de Saint-Simon que son incapacité pour gouverner ? La chose vaut la peine d’être examinée.


III

Le trait saillant de cette physionomie originale, c’est que chez Saint-Simon les idées étaient presque toujours en désaccord avec les tendances. Par celles-ci, il était d’ordinaire de l’opposition et touchait presque à l’esprit factieux ; par celles-là, il appartenait à l’école qui voyait dans la royauté la source unique des pouvoirs et des droits, et se trouvait ainsi conduit à envisager comme criminelles toutes les tentatives antérieures que son caractère l’aurait cependant porté à seconder. Fils d’un père qui avait puisé dans sa reconnaissance pour son bienfaiteur le culte de la monarchie, Saint-Simon avait été conduit par ses traditions domestiques à répudier tous les souvenirs de la fronde ; il ne parle jamais qu’avec la plus grande haine des temps de la ligue en les enveloppant dans une commune réprobation, et ne rappelle les résistances opposées en d’autres siècles aux progrès de la puissance royale que pour les condamner autant que Boulainvilliers les honore. À ses yeux, les états-généraux ont été des instrumens aussi dangereux qu’inefficaces ; il leur dénie nettement d’ailleurs toute puissance législative et ne leur réserve, selon les théories historiques qui prévalaient de son temps, qu’un simple droit de conseil et de remontrance subordonné à la volonté royale. Pour les parlemens, ils ne sont pas seulement des corps factieux, ils sont encore et avant tout d’insolens usurpateurs. Nul n’a pris plus de soins que Saint-Simon pour signaler leurs empiétemens dans le domaine des affaires d’état ; personne n’a consacré une érudition plus piquante à montrer comment les légistes, introduits aux parlemens par les barons à titre de secrétaires, ne tardèrent pas à s’y asseoir comme conseillers, et comment, après s’être émancipés de leurs maîtres, ils finirent par faire sortir du fait de l’enregistrement un droit souverain de vérification. Ainsi, repoussant d’une part les états-généraux, liés dans l’histoire à des souvenirs que sa fidélité désavoue, haïssant de l’autre les parlemens de la haine d’Alceste pour Oronte, trouvant sa plus douce jouissance à voir le chancelier et les magistrats parler à genoux devant le prince, « en témoignage perpétuel de la bassesse de leur condition, » Saint-Simon ne sait quelle digue élever contre l’omnipotence dont il déteste les effets sans en répudier jamais le principe, parce qu’il est à la fois et le plus indiscipliné des hommes et le plus monarchique des sujets. Dévoré du besoin de participer aux affaires publiques et tout plein de la crainte d’ébranler l’édifice de l’autorité royale, ayant devant lui l’aristocratie anglaise au comble de la grandeur, parce qu’elle est un pouvoir sans être une caste, et la grandesse espagnole alors écrasée sous le pied d’Alberoni parce qu’elle n’a qu’un rang sans puissance, lui aussi bâtit Chalcédoine avec le rivage de Byzance devant les yeux, et s’efforce de rattacher la pairie créée par lettres-patentes à la pairie féodale, dont l’existence remontait au berceau de la monarchie. Il identifie quelques hommes de cour revêtus par les derniers rois du titre de ducs et pairs avec des princes dont la souveraineté directe sur leurs propres vassaux ne fut jamais contestée par leur suzerain ; il altère enfin les faits avérés afin de changer le caractère de cette création récente, dont le but principal, ne dit pas sans quelque raison Boulainvilliers dans son rude langage, fut « de détruire l’égalité naturelle entre gentilshommes, et de venir en aide à l’œuvre des anoblissemens en attaquant à la fois la noblesse par la tête et par la queue [8]. »

Les cours souveraines avaient assurément des titres plus spécieux pour remplacer les parlemens de Philippe-Auguste et de saint Louis que les favoris de Henri III et de Louis XIII pour se porter héritiers des ducs de Bourgogne et de Normandie. Aucune attribution propre n’appartenait d’ailleurs à la pairie ; elle tenait de sa participation facultative aux séances du parlement ses seuls pouvoirs effectifs, et l’argumentation qui allait à dénier tout caractère politique à celui-ci ne portait pas moins sur elle-même. Bien loin d’user de ses prérogatives judiciaires, celles-ci lui paraissaient d’ailleurs parfaitement ridicules, et si de hasard il arrivait à un duc et pair de les prendre au sérieux, c’était révéler le secret d’une origine bourgeoise, cela sentait son Lescalopier. L’inaptitude aux affaires et le dédain pour l’étude des plus grands intérêts étaient devenus, sous l’influence des idées régnantes, le caractère même de l’aristocratie. Nul n’a décrit d’une manière plus piquante que Saint-Simon la lassitude et le quasi désespoir que faisaient éprouver à ses collègues les séances du parlement lorsque la convenance les contraignait à s’y montrer. Il nous a conservé la bonne histoire de l’un d’entre eux, dont le suprême bonheur était de rendre les délibérations nulles en partageant également les suffrages, et c’est de ses meilleures couleurs qu’il a peint le duc de Richelieu frétillant durant trois mortelles heures, et menaçant ses voisins, si la séance se prolongeait, de toutes les conséquences d’un lavement appuyé d’une large dose de casse.

Transformer en grand pouvoir politique une institution sans attributions définies et qui ne touchait guère que la vanité de vingt familles, c’était une tentative dont l’auteur était fort exposé à supporter le contre-coup. La noblesse non titrée se souleva avec toute la furie française contre l’homme dont le travail incessant consistait à rendre plus profonde la séparation qu’elle prenait elle-même tant de soin pour faire disparaître, et Saint-Simon rencontra des ennemis non moins implacables parmi les gentilshommes que dans les rangs des magistrats. L’isolement seyait d’ailleurs à cette singulière nature qu’en toutes choses le combat préoccupait plus que la victoire.

On touchait cependant au moment où l’ami éprouvé du duc d’Orléans allait être mis en demeure d’appliquer aux intérêts de l’état cette disposition d’esprit agressive et théorique développée par l’inexpérience générale de son temps. Le prince qui, sans être un grand homme, sut être un si grand roi, venait de rendre à Dieu cette âme qui, durant cinquante ans, avait été celle de la France. Il faut suivre dans Saint-Simon les progrès de cette agonie et le jeu des innombrables intrigues nouées autour de l’auguste moribond dans l’intérêt du prince auquel appartient la régence et dans celui des bâtards, dont la tendresse paternelle s’efforce en vain de garantir l’avenir ; il faut assister avec lui à ces conciliabules qui remplissent Versailles, depuis les cabinets du roi jusqu’aux combles du palais, et où les hommes que leur chef nommera demain les roués débattent déjà le sort de la monarchie et s’en partagent moins le gouvernement que les dépouilles. Cette admirable lecture laisse une double impression singulièrement pénible. Si d’une part on découvre la fébrile impatience avec laquelle la nation, fatiguée d’une dictature semi-séculaire, s’élance vers toutes les nouveautés, de l’autre on entrevoit trop distinctement la frivolité le disputant à la corruption, l’audace stimulée par l’ignorance. On sent que la France touche à des jours où la hardiesse des tentatives ne sera dépassée que par la honte des avortemens.

Lorsque le régent ouvrait l’oreille à tous les aventuriers de l’Europe, il ne pouvait la fermer au fidèle conseiller initié à tous les mystères de sa vie domestique, et qui venait d’être tout récemment le négociateur, sinon le plus influent, du moins le plus actif du mariage de la princesse sa fille avec le petit-fils de Louis XIV. Avant la mort du roi, Saint-Simon fut donc mis en mesure de choisir dans le nouveau gouvernement la position qui lui conviendrait et de faire prévaloir ses vues dans les conseils du duc d’Orléans. Le début de la régence fut en effet l’heure décisive de sa vie, le point culminant de sa carrière : c’est là que nous acquérons tout à coup une révélation d’impuissance qui ne nous éclaire pas moins sur son temps que sur lui-même, c’est là que nous sommes conduits à constater le désordre profond introduit jusque dans les consciences les plus honnêtes par la longue durée d’un pouvoir sans contrôle.

Une double tâche était dévolue au pouvoir nouveau : pourvoir à une crise financière issue de l’épuisement de la nation et d’une dette de près de 3 milliards contractée pour faire face aux périls de la guerre et pour solder les prodigalités de la paix ; instituer un gouvernement qui sût éviter les écueils contre lesquels s’était brisée la fortune de Louis XIV, à ce point que le miracle de la paix d’Utrecht avait pu seul conjurer la ruine de la monarchie. Invité à prendre la direction des finances à cause d’une probité devenue trop rare, Saint-Simon refusa ce témoignage de confiance, préférant à ces difficiles fonctions une place au conseil de régence, à côté du prince son ami. Il repoussa cette offre moins faute d’une spécialité qu’aucun homme qualifié ne possédait alors que parce qu’il ne se crut pas l’énergie nécessaire pour appliquer aux embarras financiers de la France le seul remède qu’il conseille avec autant d’ardeur que de persévérance.

La nature de ce moyen est si étrange, qu’il signale une perturbation visible dans les idées et la conscience publique, perturbation à laquelle ne se dérobent pas en certains momens les consciences les plus honnêtes, surtout dans le régime du silence et de l’asservissement de la pensée. La vue de tant de misères contraint Saint-Simon de remonter au fait qui les explique ; il en trouve la cause dans l’entraînement des passions du grand roi, odieusement stimulées par les calculs personnels de Louvois et les intérêts des courtisans. Cependant l’autorité monarchique inspire à Saint-Simon un tel respect, il entretient une suspicion si vive contre les états-généraux, une horreur si profonde pour les parlemens et les exemples de la factieuse Angleterre, que le seul remède licite et efficace à opposer, selon lui, aux abus trop certains du pouvoir absolu des rois, c’est, en leur maintenant durant leur vie l’intégrité de leur puissance, de ne pas permettre que celle-ci leur survive un seul jour dans aucun acte de nature à engager après eux l’avenir. En conservant la plénitude du pouvoir absolu, il le transforme en pouvoir viager, et ne dénie pas moins aux monarques le droit de passer des traités perpétuels que celui de contracter, au détriment des générations nouvelles, des obligations financières destinées à leur survivre. La couronne n’est selon lui qu’un fidéicommis, absolu dans son usage, mais limité dans sa durée par la vie même du prince qui l’exerce. « Conséquemment, tout engagement pris par le roi prédécesseur périt avec lui et n’a aucune force pour le successeur, et nos rois paient le comble du pouvoir qu’ils exercent durant leur vie par l’impuissance entière qui les suit dans le tombeau… Ces raisons prouvent avec évidence que le successeur à la couronne n’est tenu de rien de tout ce dont son prédécesseur l’était, et que, par le fidéicommis et la substitution, la couronne lui a été réservée pure, nette, franche, libre, et quitte de tout engagement précédent. »

Si cette naïve théorie du despotisme périodiquement tempéré par l’anarchie présente pour Saint-Simon quelques légères difficultés en matière d’engagemens internationaux, elle n’en suscite aucune dans son esprit en matière de finances. La banqueroute lui apparaît comme une solution aussi légitime que radicale. Cependant, comme une pareille mesure doit affecter d’innombrables intérêts, il n’aimerait pas à en laisser peser sur la régence la responsabilité tout entière. Les états-généraux sont à la fois très puissans et très redoutables : double motif pour s’en servir et pour les compromettre. L’occasion lui semble donc unique pour les convoquer, afin qu’ils aient eux-mêmes à prononcer solennellement la banqueroute en vertu du grand principe de la substitution monarchique. Il ne doute ni de leur empressement ni du succès, pourvu que le régent soit résolu à mépriser toutes les clameurs, « car les états-généraux sont presque tous composés de gens de province des trois ordres, surtout du premier et du dernier ; presque tous ceux sur qui porte cet immense fardeau des dettes du roi sont de Paris ; la noblesse des provinces n’en a point ou presque point fait hors de son pays, et ne tient point aux créanciers du roi, qui sont tous financiers établis à Paris et roturiers richards de la même ville, gens à n’être point députés pour le tiers-état. Par conséquent la grande pluralité des trois ordres aura un intérêt personnel, et pour leurs commettans, à préférer la banqueroute à la durée et à toute augmentation possible des impositions, et comptera pour peu les ruines et les cris que causera la banqueroute, en comparaison de la délivrance de toute sorte d’impôts qui ruinent les familles avec les particuliers » L’aise de se voir au courant leur fera voir une nouvelle terre et de nouveaux cieux, et ne les laissera pas balancer entre leur propre bonheur et le malheur des créanciers. C’est donc à la banqueroute, si flatteuse par elle-même pour le gros, qu’il faudrait tourner les états avec adresse. »

Sans s’incliner devant les mœurs de notre temps, il est permis de constater que si Saint-Simon vivait de nos jours, il ne tiendrait pas un pareil langage. Au milieu d’embarras plus graves encore, des hommes moins honnêtes assurément se refuseraient à penser ce qu’il n’hésite pas à dire. Ajoutons que, quelle qu’ait été parfois l’étrangeté de nos expérimentations politiques, personne aujourd’hui n’imaginerait non plus un plan de gouvernement aussi manifestement impraticable que celui que fit accepter au régent sa confiance d’ailleurs fort naturelle dans les lumières de son ami.

Tout entier à la pensée d’appeler la noblesse aux affaires, dont l’accès lui avait été si longtemps fermé « par les efforts qu’on avait faits pour persuader au roi que mieux valait pour le servir des gens de rien qu’au moindre mécontentement on réduisait au néant en leur ôtant leur emploi, » tout plein de haine contre le pouvoir ministériel, « issu de l’élévation de la plume et de la robe, » Saint-Simon se propose de « renverser le monstre qui avait dévoré la noblesse. » Or, comme il ne lui vient pas même à l’esprit de réclamer pour celle-ci, non plus que pour le tiers-état, l’usage d’aucun droit politique, il n’imagine rien de mieux que de diviser les fonctions administratives de manière à constituer une centaine de ministres au petit pied. De là la substitution aux départemens ministériels de six conseils particuliers relevant tous du conseil de régence, et qui durent exercer collectivement les fonctions des anciennes secrétaireries d’état auxquelles ils correspondaient par leur titre. Ces corps bruyans et nombreux se mirent à l’œuvre avec aussi peu d’unité que de secret, avec une inexpérience aussi complète des hommes que des choses, et l’anarchie gouvernementale la plus ridicule fut le résultat presque immédiat des mesures chaudement recommandées par Saint-Simon. Aussi le pouvoir du régent, qui avait commencé par une cohue de grands seigneurs, se trouva-t-il au bout de quatre ans concentré aux mains du fils d’un apothicaire limousin, devenu premier ministre ù force de complaisances et cardinal à force d’obsessions.

Durant son court ministère, Dubois exerça l’autorité suprême sans résistance comme sans contrôle. Saint-Simon, à peu près supplanté dans la confiance politique du régent par l’active habileté d’un homme qui, lui du moins, a mérité toutes ses injures posthumes, ressentit ce qu’ajoutent d’aiguillons à la haine les apparences obligées du dévouement. Il accepta ce supplice, parce qu’en demeurant inébranlable dans ses antipathies et bien plus encore dans ses idées, ce seigneur portait dans sa conduite une souplesse dont, contrairement à l’opinion commune, il y aurait à signaler dans le cours de sa vie l’excès plus que le défaut. Il fut l’ennemi le plus implacable, mais certainement aussi le plus prudent du cardinal. Rien ne trahit dans leurs rapports quotidiens le dégoût profond que ne pouvait manquer d’inspirer au duc cette fortune aussi humiliante pour le prince qui en était l’auteur que pour la société qui la voyait s’élever ; il est même permis de penser que Dubois pouvait se croire autorisé à compter de la part de Saint-Simon sur des sentimens très différens. L’une des scènes les plus piquantes de cette longue comédie est assurément celle où l’écrivain nous montre Bellisle, émissaire de Dubois, attendant avec anxiété dans l’antichambre du régent la sortie de Saint-Simon, qui s’est fait fort près du cardinal, sur les pressantes instances de celui-ci, de lever les dernières hésitations du duc d’Orléans relativement au titre de premier ministre, et qui, après avoir vainement employé deux longues heures à détourner le prince de cette résolution dont il lui signale la honte et les périls, ouvre la porte du cabinet, avise Bellisle et lui coule dans l’oreille « qu’enfin l’affaire est faite et tout sur le petit bord d’être déclarée. »

Pour assouplir à ce point la hauteur du duc et pair et la loyauté du gentilhomme, il fallait à coup sûr que Saint-Simon eût, en désespoir de cause, transigé avec sa propre ambition en acceptant un rôle subalterne. Il fut en effet peu compté dans les principales affaires de cette époque si féconde en tentatives, en avortemens et en ruines. Beaucoup moins important dans l’administration intérieure que le duc de Noailles, chef du conseil des finances, peu initié aux intérêts diplomatiques, réservés au maréchal d’Uxelles jusqu’à ce que Dubois, grandi par son ambassade en Angleterre, en eût pris seul la direction, Saint-Simon n’eut d’action sensible ni dans les transactions qui fixèrent alors le sort de l’Europe, ni dans les crises financières amenées par les premières applications du crédit. Si l’on excepte une pompeuse mission en Espagne pour y signer le double contrat de mariage de la jeune infante avec Louis XV et de la fille du régent avec le prince des Asturies, son rôle politique durant la régence se réduisit aux agitations parlementaires provoquées par la querelle du bonnet et par la lutte des princes du sang contre les légitimés. La brillante sinécure de Madrid lui fut accordée pour le mettre en mesure de réaliser l’un de ses vœux les plus chers en obtenant de Philippe V une grandesse pour son second fils. Le régent et son ministre paraissent d’ailleurs avoir maintenu l’ambassadeur extraordinaire dans la plus singulière ignorance des négociations très délicates qui précédèrent l’accord important qu’il fut appelé à l’honneur de revêtir de son nom.

Un double mariage de famille qui, par une sorte de changement à vue, fit, à la surprise générale de l’Europe, passer tout à coup l’Espagne d’une hostilité acharnée contre le régent à la plus étroite intimité, c’était là un événement assez grave pour qu’un homme dont la discrétion ne fut point la qualité dominante ne manquât pas d’en révéler à la postérité les motifs véritables, s’il les avait connus ou seulement soupçonnés. Et s’il est vrai, comme des documens plus récemment publiés paraissent l’avoir établi, que la principale clause de cette transaction préparée entre le cardinal Dubois et le père d’Aubenton, confesseur du roi catholique, ait été la substitution prochaine d’un jésuite à l’abbé Fleury dans la direction de la conscience de Louis XV, quel transport de joie n’aurait pas éprouvé Saint-Simon en révélant un pareil fait ! Il ne fut guère mieux renseigné sur la conspiration du prince de Cellamare, qui avait précédé les mariages, et ce n’est pas sans étonnement qu’on trouve dans les documens judiciaires recueillis par Lémontey [9] des faits authentiques qui font évanouir la plupart des bruits sans consistance recueillis par un écrivain pourtant si investigateur. Si les innombrables intrigues nouées par Alberoni en France contre le duc d’Orléans, en Angleterre contre la dynastie régnante, en Italie, en Allemagne et jusqu’au fond du Nord contre la paix du monde, fournissent au membre du conseil de régence de longs chapitres, cette partie de son œuvre, incolore, obscure et diffuse, est si peu conforme à ses vives et libres allures, qu’on y devine, avant même qu’il ne le confesse, un remplissage étranger. On sait en effet qu’elle se compose de la copie à peu près textuelle des lettres interceptées par M. de Torcy, alors surintendant des postes, qui se consolait chaque matin par la violation du secret des correspondances de ne plus disposer du secret des affaires étrangères. C’est de la main de ce ministre en non activité qu’émane le contingent suspect fourni à Saint-Simon par l’art d’amollir les cachets.


IV

Dans le déclin de plus en plus marqué de son importance politique, Saint-Simon se consolait de l’échec qu’éprouvaient la plupart de ses idées par le triomphe de la plus inextinguible de ses passions. Si, malgré l’appréhension que lui faisaient éprouver le titre de premier ministre et son dédain pour le gouvernement des parvenus, il voyait Law nommé contrôleur-général des finances et le plus vil des hommes élevé à la plus haute dignité dans l’église comme dans l’état, ces contrariétés avaient eu pour compensation l’inexprimable bonheur d’entendre prononcer par le régent l’exil du parlement à Pontoise et de voir un moment les deux princes légitimés privés du droit de le précéder. La suppression du rang intermédiaire attribué par Louis XIV à ses enfans naturels entre les paire et les princes du sang avant qu’il les identifiât pleinement avec ceux-ci, telle est l’unité fondamentale de la vie de Saint-Simon, le lien qui réunit tous les actes du drame immense auquel il nous fait assister. Durant trente ans, il avait éprouvé des tortures quotidiennes à chaque faveur nouvelle accordée au duc du Maine et au comte de Toulouse par la faiblesse de leur père et par l’active insistance de Mme de Maintenon, leur protectrice infatigable. Il avait vu conférer successivement aux deux frères le gouvernement de la Guyenne et du Languedoc, l’amirauté, l’artillerie, le commandement général des Suisses et des mousquetaires ; mais lorsqu’ils étaient venus prendre siège au parlement après les princes du sang et dans un rang supérieur à celui des ducs et pairs, le fier champion de la pairie s’était étonné que la terre ne s’entr’ouvrît point jusqu’aux abîmes pour engloutir ces indignes profanateurs de la première dignité du royaume. Cependant, lorsque bientôt après le roi eut élevé les fils de l’adultère jusqu’au trône, quand, en vertu de son autorité suprême, il les eut déclarés princes du sang et revêtus d’un droit de successibilité à la couronne, la révolution la plus inattendue, quoiqu’au fond la plus logique, s’opéra dans les sentimens et dans l’attitude de M. de Saint-Simon.

Bien loin de partager la rage du président de Maisons, qui vient lui annoncer la résolution royale, encore secrète, il en témoigne une joie qui soulève chez son interlocuteur autant de surprise que d’indignation ; il court des premiers porter ses félicitations au duc du Maine et au comte de Toulouse, et montre un empressement de nature à lui mériter pour la première fois un regard bienveillant de la vieille fée. C’est que la résolution royale qui assimile les légitimés aux princes du sang et leur ouvre après ceux-ci des droits à la couronne, si odieuse qu’elle lui paraisse d’ailleurs en elle-même, a pour effet de supprimer le rang intermédiaire, devenu le tourment de sa pensée ; c’est que les ducs et pairs ne verront plus personne entre eux et les héritiers du trône, et que, tout honnête homme que soit Saint-Simon, il a été bien plus ému de l’attentat contre le droit de la pairie que de l’attentat contre le droit de la société : il poursuit plutôt dans M. du Maine le compétiteur que le bâtard.

On comprend qu’avec de tels sentimens, Saint-Simon dût être exaspéré de la politique suivie par le duc d’Orléans envers les légitimés aux première jours de sa régence, politique fort raisonnable cependant, et dont l’abandon temporaire suscita devant son gouvernement les seuls embarras graves qu’il ait rencontrés. Le régent ne pouvait aimer le duc du Maine, qui l’avait poursuivi avec acharnement durant la vieillesse du feu roi ; il avait d’ailleurs de justes motifs pour le redouter, puisque le testament de Louis XIV, en maintenant à son fils légitime ses immenses établissemens, lui avait conféré, par une précaution injurieuse, la surintendance de l’éducation du jeune roi avec une autorité illimitée sur toute la maison royale. Toutefois, en se prémunissant contre ces périls et en donnant à l’opinion publique soulevée contre le droit de successibilité déféré aux bâtards une satisfaction légitime, le régent ne pouvait oublier que ceux-ci jouissaient depuis trente ans d’une situation princière, et que les frapper dans leur état, c’était atteindre ses propres enfans dans la personne de leur mère. Usant donc d’une politique de tempérament en rapport avec la bienveillance de son caractère et la rectitude naturelle de son esprit, il leur retira par édit enregistré le droit éventuel à la succession royale, tout en leur conservant l’intégrité de leurs établissemens et les honneurs dont ils jouissaient à la suite des princes du sang. Or c’était là précisément rétablir ce rang intermédiaire dont la suppression par Louis XIV avait valu à M. du Maine l’amnistie si soudainement octroyée par M. de Saint-Simon. Ce rétablissement frappa donc celui-ci dans sa fibre la plus sensible, et son cœur saigna longtemps de cette blessure infligée par la main d’un ami. Tout à coup, et lorsqu’il attendait le moins une réparation dont le sens droit du duc d’Orléans n’admettait aucunement la nécessité, Saint-Simon la reçut plus complète qu’il n’aurait osé l’attendre.

Le duc du Maine, stimulé par la princesse qui, dans l’olympe de Sceaux, s’était ménagé une place à part entre les déesses et les poupées, entama avec les chefs du parlement des intrigues aussi misérables par elles-mêmes que par la qualité des agens qui s’offraient pour les servir. Dans le même temps, le prince avide qui portait alors si tristement le grand nom de Condé se prit, sous l’aiguillon de la cupidité plus que sous celui de l’ambition, à entamer une guerre acharnée contre les légitimés. M. le duc voulait enlever à ceux-ci une portion de leurs établissemens pour les faire attribuer aux membres de sa branche ; il était résolu surtout de se faire attribuer à lui-même et à tout prix la surintendance de l’éducation et de la maison du roi, qui, outre ses avantages lucratifs, lui paraissait nécessaire pour assurer son influence à la majorité prochaine du monarque.

Le régent, irrité de manœuvres sans portée, mais non sans imprudence, exaspéré d’ailleurs par les bravades de Mme du Maine, cessa de repousser les vues naïvement cyniques de M. le duc, et celui-ci, connaissant la haine proverbiale de M. de Saint-Simon pour les bâtards, s’empressa de rechercher son concours. Il s’ouvrit secrètement à lui de sa résolution touchant l’éducation royale en réclamant près du régent l’active intervention de Saint-Simon. À sa grande surprise pourtant, ce dernier se refusa d’abord, avec une énergie qu’on aurait pu croire invincible, à seconder toute entreprise contre les légitimés : il fit valoir la nécessité de respecter le testament du feu roi et insista plus vivement encore sur le danger d’exposer l’état à une guerre civile, guerre que les légitimés, disposant de deux grandes provinces et des forces de la maison militaire, pouvaient avoir tout au moins la tentation d’allumer. Le cours de la conversation ayant bientôt fait comprendre très clairement au prince que M. de Saint-Simon, qui entrevoyait de si grands périls à dépouiller le duc du Maine de l’éducation royale, n’en trouverait plus aucun dans une mesure plus décisive qui aurait pour but de l’anéantir, M. le duc, peu scrupuleux sur les moyens, finit par promettre que la réduction des bâtards à leur rang de pairie serait comprise dans le programme du coup d’état pour lequel il avait réclamé si vainement jusqu’à ce jour l’appui de son interlocuteur. Alors s’opéra dans l’attitude et le langage de celui-ci une évolution dont le haut comique n’a jamais été dépassé sur aucune scène. Devant cette perspective enivrante, le crime et l’imprudence de toucher aux dispositions prises par le feu roi pour la sûreté de son successeur, les chances d’agitations et de luttes disparurent comme par enchantement ; l’horizon devint couleur de rose, et le politique timoré de la veille dépassa bientôt l’auteur principal de l’entreprise en sécurité comme en audace. Toutefois Saint-Simon, connaissant fort bien le prince égoïste avec lequel il traitait, entendait ne s’engager qu’à bon escient ; avant de se jeter dans la mêlée, il lui fallait un projet de déclaration sur le rang des bâtards libellé en bonne et due forme pour être lu et imposé en lit de justice. L’un des agens de M. le duc le lui porte enfin, rédigé par le secrétaire d’état La Vrillière, et se dit de la part de son maître pleinement d’accord avec le régent, en mesure de répondre que la déclaration passera le lendemain. « Jamais baiser donné à une belle maîtresse ne fut plus doux que celui que j’appuyai sur le gros et vieux visage de ce charmant messager. Une embrassade étroite et redoublée fut ma première réponse, suivie après de l’effusion de mon cœur pour M. le duc, et pour Millain même, qui nous avait si dignement servis dans ce grand coup de partie. ».

Si la seule espérance causa de tels transports à Saint-Simon, on peut juger de l’extase dans laquelle le jeta l’accomplissement d’un vœu devenu l’obsession de ses jours et de ses nuits. Les momens qui précédèrent la convocation du lit de justice secrètement préparé aux Tuileries au-dessus de l’appartement occupé par la victime, dont l’immolation se préparait dans l’ombre, furent à coup sûr les plus délicieusement occupés de sa vie. Rendez-vous mystérieux, courses en manteau couleur de muraille, vagues insinuations à ses collègues de la pairie en style de Joad annonçant à Abner quelque grand coup de la justice divine, plaisirs confondus de l’ambition et de la vengeance, voilà ce qui remplit l’âme de Saint-Simon d’une joie qu’il se déclare à peine capable de supporter. Que n’éprouva-t-il pas lorsqu’il vit de ses propres yeux, lorsqu’il entendit de ses propres oreilles la voix du régent imposant au parlement consterné, mais soumis, l’enregistrement d’une déclaration royale qui, en annulant tous les arrêts de cette compagnie rendus en matière politique ou financière, attribuait à M. le duc la surintendance de l’éducation royale, et dépouillait le duc du Maine de tous ses honneurs princiers pour le ramener au dernier rang de la pairie ! « Je gouvernais mes yeux avec lenteur, et ne regardais qu’horizontalement pour le plus haut. M. le duc m’avait jeté un regard triomphant qui pensa démonter tout mon sérieux, qui m’avertit de le redoubler et de ne m’exposer plus à trouver ses yeux sur les miens. Contenu de la sorte, attentif à dévorer l’air de tous, présent à tout et à moi-même, compassé de mon corps, pénétré de tout ce que la joie peut imprimer de plus sensible et de plus vif, du trouble le plus charmant, d’une jouissance la plus démesurément et la plus persévéramment souhaitée, je suais d’angoisse de la captivité de mon transport, et cette angoisse même était d’une volupté que je n’ai jamais ressentie ni devant ni depuis ce beau jour. Que les plaisirs des sens sont inférieurs à ceux de l’esprit, et qu’il est véritable que la proportion des maux est celle-là même des biens qui les finissent ! »

Il y a dans ces paroles du Tibère et du saint Augustin. De tels enivremens sont trop vifs pour le cœur des faibles mortels. Aussi Saint-Simon en épuisa-t-il promptement les voluptés ardentes. Les résolutions sévères arrachées aux répugnances du duc d’Orléans furent promptement rapportées. M. du Maine fut plus humilié que puni, et la princesse, tombée du haut de son ciel d’opéra dans le silence d’un château-fort, ne tarda pas à dénoncer ses complices, en sollicitant, pour prix de ses tristes aveux, un pardon qu’elle n’eut que la peine de demander. Le régent, qui était le meilleur et qui aurait été le premier des princes de son siècle, s’il n’en avait été le plus corrompu, comprit qu’il ne pouvait lui convenir de tenir rigueur à son beau-frère et au fils chéri du vieux roi repentant et abattu. Aussi peu de mois se passèrent-ils avant que celui-ci ne fût rétabli dans tous ses honneurs, au premier rang desquels figurait celui de voir le premier président à l’appel de son nom soulever ce terrible bonnet que les longs efforts des ducs et pairs n’étaient pas parvenus à ébranler sur sa base. Martyr vivant du cérémonial, Saint-Simon s’épuisa dans une lutte inutile contre des formes qui, très respectables lorsqu’elles conservent le fond en représentant des droits dont elles sont le symbole, touchent au ridicule lorsqu’elles n’ont d’autre prétention que de se conserver elles-mêmes. Pendant que les légitimés passaient leurs jours dans les splendeurs princières, le vieux duc, retiré à La Ferté sans cesser de se montrer à la cour et d’y tenter la faveur, continuait sous le cardinal de Fleury son rôle d’homme à projets ; il prétendait avoir donné le premier à celui-ci la salutaire pensée de garder la Lorraine, et se consolait de l’effacement de son rôle en peignant de ses plus chaudes couleurs le portrait du vieux ministre dans sa longue galerie des incapables et des ingrats.

Tel m’apparaît ce grand esprit faussé par le despotisme dont il accepta le principe en en répudiant les conséquences, et qui jeta des regards si profonds sur les maux de son temps, en demeurant aussi incapable de contribuer à les guérir qu’il était sagace pour les pénétrer. Homme d’une grande honnêteté naturelle, quoique singulièrement assouplie par l’ambition, auquel une ténacité sans exemple dans les idées fit perdre tous les profits d’une extrême souplesse dans la conduite, inférieur à Boulainvilliers comme publiciste aristocratique, à d’Harcourt, à Noailles et à la plupart de ses rivaux comme homme de gouvernement, il n’aurait pas laissé de souvenir dans l’histoire, si, sans prévoir une immortalité littéraire qui fut le prix de son indifférence, il n’avait légué à sa patrie ce monument unique auquel sied, autant qu’à l’œuvre de Montesquieu, l’épigraphe proles sine matre creata. Saint-Simon n’a pas seulement photographié son siècle, comme on l’a dit, il l’a évoqué devant nous dans le coloris de sa vie, et ses Mémoires sont devenus tout à coup pour la vieille société française ce que fut pour la société romaine l’exhumation de Pompéia.

C’est principalement dans ce livre que les générations nouvelles iront étudier l’époque où tant de misères succédèrent à tant de grandeurs. Quelque valeur qu’aient les travaux entrepris de nos jours sur les diverses parties du gouvernement et de l’administration de Louis XIV, quelle que soit l’importance des monumens inédits récemment publiés ou complétés, ces documens n’auront qu’une action fort secondaire sur un public enivré des émotions du long drame où il voit passer sous ses yeux tout un règne ressuscité. Il faut donc bien reconnaître que Saint-Simon a préparé pour la postérité les élémens d’un arrêt définitif. Cet arrêt, quel sera-t-il, et en quels traits se résume la physionomie générale de cette époque dans l’œuvre dont nous venons d’apprécier l’auteur ?


V

Je suis frappé d’une analogie singulière entre le caractère personnel de Saint-Simon et celui de son temps. Cette époque fut, comme cet homme, douée d’admirables qualités natives rendues stériles par l’influence fatale des maximes dominantes. Parcourez la longue galerie de Saint-Simon, et vous n’aurez pas assez d’anathèmes pour les institutions qui par un effet certain, quoique à peine soupçonné, préparent la ruine de cette société sur laquelle la nature avait versé comme à pleines mains les dons les plus délicats et les plus nobles. Mettez en regard de tant de belles facultés, de tant de dispositions heureuses, la dépendance universelle dans l’église et dans l’état, la déplorable condition de toute l’aristocratie française systématiquement confinée dans un palais sans air et sans horizon, l’extinction de tout esprit public et la cessation presque absolue du mouvement de la pensée, qui ne se réveille que par les plus tristes stimulans de la corruption ; contemplez ces hommes si spirituels et si braves même aux plus mauvais jours, ces femmes pieuses encore et toujours charmantes, et en comparant les fils avec les pères, demandez-vous ce qu’ils auraient pu faire et ce qu’ils ont fait : vous verrez ensuite si, par la main des révolutions, Dieu n’a pas exercé de lentes, mais nécessaires justices !

Il est une autre observation déjà présentée au début de ce travail, et qui retrouve ici une application importante. J’ai rappelé que le règne de Louis XIV, dans sa double fortune et sous son double aspect, se trouve en quelque sorte coupé en deux parties par la génération antérieure à ce prince et qui disparaît tout entière de 1685 à 1690, et par celle qu’il éleva à l’ombre de son pouvoir et sous l’empire de ses maximes. La lecture de Saint-Simon corrobore à chaque page cette distinction qui suffit à elle seule pour résoudre bien des problèmes. Les hommes qui disparaissent sont en effet de tout point infiniment supérieurs à ceux qui survivent, qu’on les contemple dans l’église, dans la politique, dans les lettres ou dans la guerre, ou qu’on se borne à les étudier au point de vue des qualités privées. Au moment où tombe le rideau, il ne reste plus sur la scène que des personnages anonymes qui semblent la dernière expression d’un ordre social condamné, et dont on peut tout attendre dans le vice comme dans la bassesse.

À la période d’exposition qu’il faudrait nommer le prologue du drame, aux jours déjà lointains de l’enfance et des confus souvenirs, appartiennent au contraire des figures presque consacrées par les respects populaires : c’est l’austère Montausier refusant à son royal élève le titre de monseigneur, attendu, disait-il, « qu’il n’était pas devenu évêque ; » c’est M. de Turenne, « qui acheva sa vie avec la même gloire et la même autorité, dont la majestueuse sépulture fut la récompense de ses vertus militaires et de la mort qui la couronna d’un coup de canon à la tête de l’armée. » Cette grande mémoire dompte jusqu’à la haine de Saint-Simon pour la maison de Bouillon et sa princerie, et c’est avec les rayons empruntés à cette auréole qu’il couronne le neveu du grand homme auquel il se trouve rattaché par le lien le plus cher à son cœur. « Jamais un plus honnête homme que M. de Lorges, plus droit, plus égal, plus uni, plus aise de servir et d’obliger ; d’ailleurs la vérité et la candeur même, sans humeur, sans fiel, et toujours prêt à pardonner avec une hauteur naturelle qui ne se faisait jamais sentir qu’à propos, mais que nulle considération ne pouvait faire rabattre ; dédaignant les routes utiles, si elles n’étaient pas frayées par l’honneur le plus délicat ; ménagé du roi, hardi à rompre pour les malheureux et pour la justice des glaces qui auraient fait peur aux plus favorisés, ne s’étant jamais souillé les mains, et ayant, disait-il, appris cette leçon de M. de Turenne. »

Lorsque Saint-Simon est parvenu à l’âge viril, ces traditions de grandeur morale et de probité militaire ne sont plus guère continuées que par Catinat et Vauban. Celui-ci meurt en pleine disgrâce, parce qu’en lisant le livre du savant maréchal, sur la dîme royale, le monarque « oublia ses services, sa capacité militaire, ses vertus, l’affection qu’il y avait mise, jusqu’à croire se couronner de lauriers ; en l’élevant, il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public. » Catinat s’éteint obscurément dans sa petite maison de Saint-Gratien, « déplorant les fautes signalées qu’il voyait se succéder sans cesse, l’extinction de toute émulation, le luxe, le vide, l’ignorance, la confusion des états, l’inquisition mise à la place de la police, voyant tous les signes de destruction et prédisant qu’ il n’y avait qu’un comble très dangereux de désordre qui pût enfin rappeler l’ordre dans le royaume. »

A. ces grands hommes de guerre enlevés par la mort sous le coup de leurs sinistres et trop véridiques prophéties, il faut joindre, dans l’œuvre de Saint-Simon, de graves et saintes figures qui semblent appartenir encore au temps des Bérulle, des Vincent de Paul, des Olier et des Condren. Au premier rang, c’est « le sublime Rancé qui, dans un jour aussi heureux pour lui que triste pour l’église et pour ses amis, s’éteignit à soixante-dix-sept ans, après quarante ans de la plus prodigieuse pénitence, et auquel le monde même rendit justice. » Autour du célèbre abbé de la Trappe se groupent, avec une nuance de rudesse janséniste qui semble les vieillir de près d’un demi-siècle, ce du Charmel, exilé de la cour et du plus grand monde, et « devenu homme de cilice à pointes de fer, à toutes sortes d’instrumens de continuelle pénitence. » C’est encore ce M. de Saint-Louis, « l’un de ces preux militaires pleins de droiture, qui la mettent à tout, sans s’en écarter jamais, et à qui le cœur et le bon sens servent d’esprit et de lumière. »

À la cour et sur le plus éclatant théâtre, les vieilles traditions se conservent chez ces deux beaux-frères si rapprochés par leurs idées, si dissemblables par leur physionomie, mais dont les mâles et discrètes vertus se confondent pour pénétrer de leur parfum les plus belles pages de Saint-Simon. C’est d’abord le duc de Chevreuse « offrant tout à Dieu qu’il ne perdait jamais de vue, et possédant son âme en paix qu’il portait, dit le psalmiste, dans sa main, amoureux par nature des voies obliques en matière de raisonnemens, mais toujours de la meilleure foi du monde, qui se livra avec un abandon qui dura autant que sa vie aux prestiges de la Guyon et aux fleurs de M. de Cambrai. » A côté de ce seigneur et dans une intimité qui confondit jusqu’à leur dernière heure ces nobles existences, apparaît le duc de Beauvilliers « dont la vie était entièrement partagée entre les exercices de piété, les fonctions de ses charges et les affaires qui ne lui laissaient que de courts délassemens dans le plus intime intérieur de sa famille. » Beauvilliers avait été profondément atteint par la mort de tous ses enfans ; il sut toutefois en offrir héroïquement à Dieu le sacrifice, et, surmontant le sentiment de sa douleur par celui de ses devoirs, il parut reprendre un calme qui ne tarda pas à l’abandonner, lorsque la Providence le frappa d’un coup plus terrible, il n’hésite pas à le confesser, que la perte de son propre fils. « Toute la tendresse de M. de Beauvilliers s’était réunie en effet sur le duc de Bourgogne, dont il admirait l’esprit, les talens, le travail, les desseins, la vertu, les sacrifices et la métamorphose entière que la grâce avait opérée en lui et y confirmait sans cesse ; il était sensiblement touché de sa confiance sans réserve et de leur réciproque liberté à se communiquer, à discuter et à résoudre toutes choses ; il était pénétré de l’amour de l’état, de l’ordre, de la religion qu’il allait voir refleurir et comme renaître sous son règne. »

La mort du duc de Bourgogne n’est dans l’histoire de cette époque une date aussi importante que parce qu’elle fit évanouir les dernières espérances entretenues par les hommes qui se rattachaient encore par leurs habitudes aux fortes traditions de la génération disparue. Ce jeune prince voyait avec un effroi qui n’est pas contestable, lorsqu’on a lu Saint-Simon, l’abîme que la politique du règne avait creusé sous ses pas, et sans qu’il soit possible de pressentir quelle eût été la direction d’un gouvernement dont Beauvilliers et Fénelon fussent devenus les principaux conseillers, il est manifeste que le dauphin aurait tenté autre chose que ce qui depuis plus d’un siècle avait si tristement réussi. Cette réaction était attendue et souhaitée par tout ce qui dans la nation n’avait pas désappris à penser ou à espérer, et c’est en s’inspirant du sentiment public que, dans la plus magnifique partie de son œuvre, Saint-Simon a pu s’écrier en parlant de ce prince, qui, « comme l’abeille, recueillait la plus parfaite substance des meilleures fleurs : Quel amour du bien ! quel dépouillement de soi-même ! quelles recherches ! quels fruits ! quelle pureté d’objets ! quel reflet de la Divinité dans cette âme candide, simple, forte, qui, autant qu’il est donné ici-bas, en avait conservé l’image ! »

Toutes les perspectives changent donc à la mort du duc de Bourgogne, et dans le courage avec lequel le vieux roi soutint un tel coup, il entra peut-être quelque vague satisfaction de n’avoir plus à redouter une réaction contre son ouvrage. C’est alors, en effet, que s’emparent vraiment de l’avenir ces hommes depuis si longtemps façonnés à n’être plus eux-mêmes, qui n’auront qu’à renier Dieu et à prendre une maîtresse à l’Opéra pour se mettre du jour au lendemain au niveau des mœurs nouvelles, et qu’on verra porter au Palais-Royal l’obséquieuse nullité qu’ils traînèrent si longtemps à Versailles, à Marly et à Saint-Cyr.

Le ciel voulut que la génération nouvelle reçût pour lui commander un chef dont les vices avaient été le résultat nécessaire, encore qu’imprévu, d’une politique très persévéramment suivie. Louis XIV avait humilié la jeunesse du duc d’Orléans en lui imposant de force l’obligation de couvrir de son nom royal le fruit d’un double adultère. Il avait tenu peu de compte des promesses par suite desquelles cet hymen inégal avait été, non pas conclu, mais subi ; le duc d’Orléans végétait à la fois dans l’oisiveté, où le retenait le refus obstiné de l’appeler à la tête des armées malgré d’éminentes qualités militaires, et dans la débauche, qu’expliquait, sans la justifier, la froideur d’une union où son cœur était aussi froissé que son orgueil. Certains hommes auraient pu trouver quelques consolations dans les jouissances vulgaires qu’on pouvait attendre d’une affectueuse prodigalité. Malheureusement pour lui-même, et peut-être aussi pour la France, le duc d’Orléans fut l’un des princes les plus richement doués qui se soient jamais assis sur les marches d’un trône. Aussi se trouva-t-il conduit, par l’effet d’une situation contrainte et violente, à refouler toutes ses qualités sous des vices dont il affecta l’apparence, lorsqu’il ne parvint pas à s’en inculquer la réalité. Cet homme, que Saint-Simon nous représente passant de longues nuits à évoquer le diable, avait la prétention de ne pas croire en Dieu ; il répudia la foi pour la nécromancie, se consolant un peu de sa nullité politique et militaire par l’étude des sciences occultes et le commerce des plus hardis coquins ; il rechercha la mauvaise compagnie parce que la bonne croyait complaire au maître en l’évitant, et que, dépassant en cela les,ordres du roi, elle allait jusqu’a joindre l’insulte au délaissement, en attendant le jour où il fallut « se prosterner le front dans la poussière devant ce soleil levant. »

Le régime de la régence sortit donc du gouvernement de Louis XIV, comme la corruption du fruit succède à sa maturité. Si, durant les dernières années du vieux monarque, les progrès de cette corruption demeurèrent cachés sous une sorte de majestueux appareil, c’est que cette société vivait de la vie même de son roi, et que l’attitude du prince ne fut jamais plus imposante que lorsqu’il eut absorbé toutes les forces vives de la nation, et qu’il demeura seul debout au sein de la prostration universelle.

Il faut remarquer en effet que si, dans les Mémoires de Saint-Simon, le gouvernement de la France, passé aux mains de Voysin et de Desmarets, et miraculeusement sauvé par le caprice de la reine Anne, apparaît infime et misérable, nulle part la dignité personnelle du roi ne resplendit plus éclatante que dans ces grandes fresques historiques. Quel mélange de faiblesse et de puissance dans l’incomparable peinture du règne de ce prince « despotique et jaloux de tout faire, qui, aux jours les plus désastreux, semblait se dédommager du mépris du dehors par le tremblement que la terreur redoublait au dedans, prince heureux s’il en fut jamais, en figure unique, en force corporelle, en santé égale et ferme, en sujets adorateurs, prodigues de leurs biens, de leur sang, de leurs talens, quelques-uns même de leur honneur !… » Que dire après de telles paroles ! Comment ne pas voir que la fascination exercée par le prince fut à la fois et le principe et l’excuse de cette grande abdication nationale, si désastreuse qu’elle ait été ? Comment ne pas demeurer convaincu que, sans le vouloir et sans y songer, Saint-Simon a dans son œuvre grandi la personne de Louis XIV dans la mesure même où il a rabaissé et flétri son gouvernement ?

Cette flétrissure demeurera indélébile : elle suivra de siècle en siècle les hommes au front desquels sa plume d’acier l’a imprimée, comme les anathèmes de Tacite pèsent sur des mémoires condamnées et maudites. Peut-être même l’action de Saint-Simon sera-t-elle dans la postérité plus irrésistible que celle de l’auteur des Annales. Si grand en effet que soit le génie de Tacite, on sent trop bien qu’il a consacré de longues veilles à composer ses tableaux, en y faisant contraster les couleurs et les ombres, et en les élevant à force d’art à la hauteur de châtimens immortels. Aussi est-on tenté de se demander quelquefois s’il n’a pas inventé ses tyrans afin d’inspirer l’horreur de la tyrannie, comme il a loué les vertus des Barbares pour flétrir les vices de Rome. Chez Saint-Simon, on n’est arrêté par aucune hésitation semblable. Dans ce livre, écrit par l’auteur, non pour le public, mais pour lui-même, le calcul n’est guère plus de mise que l’habileté, et lorsque l’écrivain satisfait sa passion, il ne croit satisfaire que sa conscience. En ne s’inquiétant point d’une publicité pour lui fort incertaine, en profitant de la pleine liberté qu’assurent l’ombre et le secret, Saint-Simon s’est donné un avantage refusé à quiconque écrit l’histoire contemporaine en présence des acteurs qui remplissent encore la scène. Tout animée d’ailleurs qu’ait été sa vie et quelque amertume qu’il ait portée parfois dans ses jugemens, il règne dans ses tableaux une vérité d’ensemble au sein de laquelle les erreurs de détail se perdent et se confondent, comme des taches et des ombres devant les rayons du soleil. Il a donc dit pour nous le dernier mot sur cette société conduite au scepticisme par l’hypocrisie, à tous les excès de l’anarchie morale par tous les excès du pouvoir. Saint-Simon a porté à l’époque à laquelle est restée la qualification d’ancien régime des coups dont elle n’a plus aucune chance de se relever dans l’opinion des générations nouvelles. Il a plus contribué que personne à élargir l’abîme qui sépare en France le passé de l’avenir. Cet homme, qui en poursuivant les distinctions du rang n’a rencontré que celles de l’esprit, a eu pour ses œuvres la même fortune que pour sa vie : elles ont profité aux idées les plus contraires aux siennes, et peu d’écrivains démocratiques ont autant servi la cause de la révolution que le plus fier des grands seigneurs. Celui-ci l’a servie, non pas devant ce public dressé de temps immémorial à considérer les cours comme des sentines de vices, — à l’instruction de ce public-là M. Dulaure devait suffire, — mais au sein de la portion de la société française liée au culte d’un passé où plongent ses propres racines ; il a suscité ces hésitations et ces doutes qu’on ne saurait manquer de provoquer lorsqu’on entr’ouvre le sanctuaire des dieux devant leurs plus fervens admirateurs. Les plus redoutables instrumens sont ceux qui s’ignorent.


LOUIS DE CARNE.

  1. Voir la livraison du 1er novembre 1856.
  2. « Scribitur ad narrandum, non ad probandam… Historia est rei gestae expositio. » Instit. Orator., lib. III, c. 4.
  3. Journal du marquis de Dangeau, publié pour la première fois par MM. Soulié, Dussieux, de Chennevières, Mantz, de Montaiglon, avec les additions inédites du duc de Saint-Simon, publiées par M. Feuillot de Conches. Firmin Didot, 1855.
  4. Le duc de Saint-Simon.
  5. La Bruyère.
  6. Paris, chez Hachette.
  7. En 1716, au plus fort de la querelle engagée entre les magistrats du parlement et les ducs et pairs pour les questions du salut et du bonnet, une brochure anonyme, universellement attribuée au président Potier de Novion, avait rappelé l’origine récente et parfois honteuse de plusieurs familles ducales. On y lisait le passage suivant : « Le duc de Saint-Simon est d’une noblesse et d’une fortune si récentes, que tout le monde en est instruit. Un de ses cousins était presque de nos jours écuyer de Mme de Schomberg. La ressemblance des armes de La Vacquerie, que cette famille écartèle avec celles de Vermandois, lui a fait dire qu’elle vient d’une princesse de cette maison. Enfin la vanité de ce petit duc est si folle, que, dans sa généalogie, il fait venir de la maison de Bossu un juge de Mayence nommé Le Bossu, qui a épousé l’héritière de la branche aînée de sa maison. »
  8. Histoire de l’ancien Gouvernement de la France, avec quatorze lettres sur les états-généraux. La Haye, 1727, tome II, p. 165.
  9. Histoire de la Régence, tome II, pièces justificatives.