Luc/Chapitre III

La bibliothèque libre.
< Luc
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Ambert & Cie (p. 18-22).
III

Mme Marcelot reportait sur les œuvres paroissiales l’activité qui ne trouvait plus à s’exercer dans ses réceptions. On l’aimait pour sa charité. Très jeune, elle abandonnait son temps aux pauvres, discutant, dans les nombreuses réunions de bienfaisance, les moyens les plus effectifs de venir en aide aux malheureux. Mme Marcelot comptait à peine plus de trente ans et, bien qu’elle ne prît aucun soin de se parer avec éclat, son élégance native, cette élégance, faite d’une distinction suprême, s’affirmait sous l’austérité de continuels vêtements noirs. Mais Mme Marcelot savait allier aux devoirs la plus saine et la plus spirituelle gaîté, comprenant toutes les douleurs parce que la sienne avait été sans pareille, mais désirant pour les autres toutes les joies et semant la bonne humeur autour d’elle ; elle se conformait ainsi aux exemples de sa famille. Son enfance s’était écoulée auprès de son père, ancien magistrat, dans un milieu respectueux de la vertu la plus magnanime, celle qui, rigide à soi-même, se fait compatissante pour autrui.

Tous ceux qui avaient été les hôtes de sa maison, de son salon, se souvenaient du charme de la jeune femme ; elle avait su réunir autour d’elle une cour aimable où s’épanouissait un don inné de causer, une grâce inimitable relevée d’un je ne sais quoi d’excentrique et d’indépendant qui captivait. D’ailleurs la haute situation de son père, le Président Hérard de Villonest, et celle de son mari, l’avocat Jean Marcelot, l’élève préféré du vieux magistrat, avaient rendu nécessaire cette cour dont le nombre des assidus ne faisait qu’un impersonnel hommage à sa beauté. Pas un des hommes jaloux de l’honneur d’y trouver une place ne se fût autorisé à prendre pour soi seul aucune des attentions que la jeune femme prodiguait à tous. Jean Marcelot s’était plu dans ce cénacle tout bourdonnant d’un esprit qui le servait en colportant par la ville la renommée de son jeune talent.

De ce salon, soudainement fermé par la mort de son mari après avoir été continuellement ouvert à tout ce que comptait d’intéressant et d’esprits supérieurs le monde artistique, le barreau, la magistrature, Mme Marcelot avait conservé un esprit large, apte aux plus prosaïques occupations comme aux spéculations les plus élevées et les plus abstraites. Lettrée sans pédantisme, elle s’appliquait avec autant de goût à la tenue parfaite de sa maison qu’elle s’attachait à suivre l’évolution des idées, accessible à toutes les hardiesses, trouvant dans la pureté de sa vie une indulgence acquise aux faiblesses dont la rumeur, méchante ou menteuse, apportait le récit jusqu’à elle.

Le théâtre avait été la grande passion de son adolescence, et cette passion demeurait la joie de sa jeunesse. Servie par une haute culture, elle nese reportait qu’aux nobles productions de la littérature dramatique ou de la musique et en dédaignait les misérables déformations. Son deuil de veuve était un obstacle qu’il lui plaisait de tenir élevé contre ces goûts. Un jour ou l’autre elle ne refuserait pas l’occasion offerte de renouer ses souvenirs anciens aux actualités des répertoires nouveaux de la Comédie Française ou de l’Opéra ; elle ne recherchait pas cette occasion.

On l’avait vue une fois ou deux assister aux concerts de bienfaisance donnés, au profit des œuvres paroissiales, à la salle de la Société des Agriculteurs, rue d’Athènes. L’intention pieuse de ces fêtes artistiques en faisait, pour Mme Marcelot, le seul charme.

Précisément un de ces concerts avait été annoncé pour le dimanche de la Passion. Des noms illustres figuraient sur l’affiche. Le premier eût seul suffi à remplir la salle des Agriculteurs. C’était celui de la célèbre comédienne, Déah Swindor dont le nom est, dans les cinq mondes, synonyme d’extravagance et de grand art ; la première et le second étant également chers à l’inimitable femme ; l’une et l’autre admirablement servis par une réclame savante jointe à un génie sans rival.

Tout ce que nos scènes subventionnées comptent de talents superbes ou gracieux devait paraître dans le festival charitable. En donner le programme ce serait quintessencier les plus magnifiques expressions de l’art religieux, fût-il, cet art, aux mains d’un Musset ou d’un Haydn, d’un Hugo ou d’un Méhul, d’un Leconte de l’Isle ou d’un Niedermeyer, d’un Verlaine ou d’un César Franck.

Un tout petit nom parmi tant de noms célèbres étonnait : — Luc Aubry, soprano solo de la Maîtrise de la Sainte-Trinité. — Ainsi s’exprimait le programme. Luc Aubry était vraisemblablement le petit chanteur qui depuis six mois aurait dû tenir sous le charme de sa voix tous les fidèles de la paroisse, si l’indifférence dévote n’avait laissé passer la grâce neuve et fraîche de cette voix qui, dans un théâtre, eût conquis d’emblée les suffrages des snobs peu avertis cependant de la beauté quelle qu’elle soit. Imbéciles à la remorque d’un engouement, valets de la mode, ne répondant qu’au coup de gong de la réclame. Las ! faut-il en dire autant, pour une toute autre cause, des âmes candides et béates incapables de rehausser du prestige de penser la vaillance de croire ; rivées aux formules incomprises, inaptes à faire d’une beauté leur prière, quand même, à cette prière, devrait se mêler le frisson profane de la chair !

Jeannine et Mme Marcelot, et quelques autres encore, avaient compris la surhumanité de cette voix. Leur curiosité reçut une satisfaction partielle en apprenant le nom du petit prodige. On parlait de lui, mais comme d’une chose. La voix semblait aussi admirable mais pas plus personnelle que les languides harmonies de l’orgue auxquelles elle se mêlait. On n’imaginait pas sur cette voix charmante une forme. Même aucun sexe ne se précisait à l’esprit si l’on s’interrogeait sur ce que pouvait être, là-haut, suspendu entre les voûtes et le sanctuaire, l’anonyme au gosier vibrant de si pures mélodies ; fille ou garçon ? Ange tout simplement, peut-être, probablement. La légèreté aérienne de cette voix n’imposait pas, comme pour d’autres chanteurs, la certitude autour d’elle d’un corps épais et lourd ; une âme suffisait. On en arrivait à penser à l’inconnu en disant : le Chanteur, la Voix, le Soprano, — bien que les notes exprimées fussent d’un déjà grave et troublant mezzo-soprano.

Quelques jours encore, et l’on verrait bien quel est ce Luc Aubry…

Nine, à l’église, avait abandonné tout à fait le souvenir appâli de son enfant de chœur pour s’éprendre ingénument au charme pâle et brun aussi, pensait-elle, aux mêmes yeux d’aigue-marine de l’autre enfant de chœur qu’elle n’avait jamais vu. Elle confondait sous ce nom : enfant de chœur, tout ce qui, gamin et joueur comme elle, chanteurs, clercs ou servants, participait aux cérémonies religieuses. Et sa petite âme, d’avance, préparait à celui-ci des trésors d’admiration craintive où se glissaient, doux et pervers, le tendre frissonnement et les appréhensions de l’amour.