Luc/Chapitre XXXI

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Ambert & Cie (p. 246-255).
XXXI

Nine ne pense pas au delà… Elle demeure sur cette angoissante sensation : Luc passe auprès d’elle…

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Luc est passé. L’angoisse, terrible, cette fois, après la joie, s’exalte jusqu’à la torture physique. Lucet lui ta dit des mots brefs, tout bas, avant de partir, en lui accordant, une fois encore, à la dérobée, ses lèvres qu’il voulait presque refuser. Il n’en a pas eu le courage. Elle est sa maîtresse ; à sa vue, sa chair s’abandonne à Nine… quand même !…

Mais après son départ, tout de suite inquiète ; Jeannine s’en fut à la bibliothèque de son père dontl’accès ne lui est plus guère défendu depuis qu’elle grandit. Elle parcourut les répertoires, les brochures, fouilla les rayons et trouva enfin dans l’enfer les livres cherchés… Elle lut avidement, et, nerveuse, courut pleurer au fond du parc, loin du petit temple où des stucs et des marbres répètent des carquois, des flèches, des attributs d’Amour… Et le souci terrible, sans répit, s’installa où la jeunesse seule, et la joie, sans partage, étendaient jadis leur souveraineté… Et Julien, dans son cœur affectueux se préparait la joie de dissiper ces soucis.

Dieu ! que ces hommes exaspèrent Nine avec leurs histoires de chasses ; et les femmes, avec leurs grâces grotesques de perruches menteuses qui se veulent faire tourterelles et roucouler !

Elle souffre, Nine gentille, et pourtant elle aime se souvenir de Luc.

Edouard auprès d’elle peut jaser de lui tout à l’aise ; le vilain garçon si joli n’y manque pas… Et Nine sourit de l’exaltation du gamin. Même Jeannine désirerait qu’il fût instruit de tout ; que quelqu’un, lui, puisqu’il connaît si bien Lucet ! partageât l’horrible et charmant secret… Oui, c’est cela, que quelqu’un sût la faute horrible et délicieuse ; horrible de la douleur qui persiste, délicieuse des joies ineffables qui furent… Edouard est trop gamin ! Tous les autres exaspèrent Jeannine : les hommes avec leurs brutales histoires de chasses, et les femmes par la niaiserie musquée de leurs « mamours ». Jeannine est inquiète et triste ; elle ne résiste plus guère à l’envahissement de cette inquiétude, de cette tristesse qui ronge sa chair, la chair que Luc a si ardemment caressée.

Julien est là, heureusement ! M. et Mme Jules Bréard prolongent leur séjour à Moult Plaisant sur la prière de Mme Marcelot.

Julien est là, très bon, lui, très affectueux, un peu plus sombre et moins inabordable pourtant. Nine sent bien que si elle osait il serait accueillant et doux et fraternel, parce qu’elle le voit souffrir. Nine avait vu cela depuis longtemps, mais depuis qu’elle-même souffre atrocement elle ne voit pas, elle sent cela.

Julien a de beaux yeux, comme Luc, moins jolis, meilleurs ; moins railleurs, plus fins ; moins spirituels, plus sûrs ; moins enfants, plus… oui, plus fraternels. Mais c’est une folie, pense-t-elle, de songer à l’instruire de ces craintes qui maintenant tenaillent sa chair et torturent par avance son jeune ventre encore tout exténué et ravi des audaces de Luc. C’est une folie !… La honte horrible peuple ses rêveries ; et le calme de tout autour d’elle meurtrit, à force d’indifférence ignorante, son cœur et sa pensée… Et quand elle relit son livre dans la bibliothèque, la certitude de la maternité fatale crispe ses membres et tord en la froide et inéluctable obsession de la honte — du crime — sa pensée effrénée… Julien rôde autour d’elle, et leur double contrainte se trahit mutuellement. Nine a peur de ces yeux qui parfois s’e’teignent comme sous une angoisse sans répit, et parfois s’allument de flammes révélatrices d’une fièvre douloureuse. Julien rôde ; il frémit de prendre l’ultime résolution qui va sacrifier son bonheur, son honneur peut-être, à l’affection de ces deux enfants : Nine et Lucet…

Un jour, il ose, tremblant, aborder la jeune fille, ignorant que ces paroles qu’il va lui dire sont attendues, désirées, que ses craintes sont vaines de blesser l’amante sur qui ses regards et les mots hésitants de ses lèvres, au contraire, se vont répandre comme un baume autour d’une blessure douloureuse qu’il faut bien voir et toucher pour la panser.

Ils parlent de Lucet, — même ils le nomment encore Chérubin — mais Nine tremble à ce nom. Leurs paroles furtives et peureuses, insensiblement se font moins brèves, plus rassurées, complices des mêmes douleurs, des mêmes chagrins, des mêmes appréhensions.

C’est le soir.

Jeannine et Julien se sont un peu écartés des parents ; mais ils demeurent, comme toujours, sous leurs regards. On est aux derniers jours d’octobre. Des feuilles et des feuilles encore voltigent ; la sérénité de leur vol est apaisante. Parfois elles tombent sur la tête, sur les épaules, sur les genoux ; elles frôlent en passant les cheveux ; et les robes en marchant les traînent à leur suite… Le soleil est d’or à son couchant ; il répand sous les arbres des buées rougeoyantes et vermeilles… Et les arbres, sur le couchant, se profilent en silhouettes de bronze ourlées d’or…

Ils parlent de Chérubin… L’Angelus sonne… Le soleil chancelant a fléchi sous les branches ; il n’en reste, au ras de terre, qu’une abondante poussière rouge qui lentement se fait rose, lilas, mauve, bleue, et pâlit sous les arbres et sur les pelouses lointaines du parc.

Lucet… Iohanam… Chérubin !!! Ils voudraient pleurer tous deux… L’Angelus s’éteint mol et mélancolique… Il semble qu’on peut tout oser et, sans crainte, avouer larmes et peines… Julien parle doucement :

— …Pourquoi tremblez-vous, Nine, quand je nomme Chérubin ? pourquoi ne me dites-vous pas, Nine, le chagrin que je sens, dans vos yeux, tout prêt à s’avouer et qu’un rien tient captif encore sous vos lèvres ?…

Nine répond des mots tout petits dans lesquels Julien sait de grandes choses étouffées. Les yeux de Julien sont adorablement bons et enjôleurs. Nine ne se défend plus de trembler au nom de Chérubin. Nine a entendu Julien parler à Lucet de cette façon, plusieurs fois ; elle s’est étonnée que l’enfant ne sautât pas au cou de ce grand beau jeune homme dont tout le corps et toute l’âme sentent, souffrent, comprennent et compatissent avec tant de violence et de mansuétude !

On dirait qu’il berce un nouveau-né au chuchotement tutélaire de ses paroles, et qu’il faut lui obéir, faire comme il dit, se confier sans crainte, sans honte ! Il l’ignore, la honte ! Il aime ; il pardonne avant de savoir ; il ne grondera pas ; il pleurera, lui aussi, avec son âme affinée et son cœur dolent la faute accusée.

Le jour décline, décline… On voit, à travers les massifs dépouillés, les hautes fenêtres s’éclairer dans le brouillard frais et bleu qui va forcer à rentrer… On allume les lampes au château.

Vite, vite, nous avons encore un peu de temps… vite, vite, Nine gentille…

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— … Voyez, je vous ai dit, Nine gentille, tout ce que je pouvais, comme à un grand enfant sérieux déjà, très près des gamineries plus faciles à pardonner parce que, gamin soi-même, on en sent mieux la puérilité, et que peut-être on en est coupable… si coupable n’est pas un bien gros mot !… On ne dispose pas toujours à son gré des inclinations irrésistibles qui naissent d’un rien, ou de tant de choses ! qu’en vérité pas un être au monde n’a le droit, s’il est honnête et conscient, de vous reprocher d’avoir suivi la pente tracée devant soi vers l’abîme où vous entraîne un vertige soudain… Ne vous fais-je pas trop de chagrin, Nine, en vous dévoilant ce moi douloureux que vous croyiez peut-être si léger de tourments ?… ; Dites, je m’arrêterais… mais la bienveillance charitable de votre attention m’est douce, merci…

Jeannine, dans l’ombre plus dense, abandonne sa main et répond seulement d’une voix où la gratitude s’augmente d’émotion :

— …Je vous écoute, Julien… je vous écoute !…

— Vous êtes grande maintenant, Nine gentille ; vous m’avez vu tout enfant comme je vous ai vue toute petite ; à quoi bon me cacher ce que vous ne refusez pas d’entendre de moi, et que vous pouvez, vous devez savoir ; et pourquoi me cacher ce qui pèse horriblement, je le sais, je le sens, à votre cœur endolori ?…

Jeannine tressaille auprès de Julien, elle se sent attirée, non plus comme vers Lucet, mais mieux, par cette franche parole du jeune homme, et elle devine que Julien la veut aimer, l’aime peut-être, sans folie, mais profondément comme elle se sent l’aimer depuis longtemps. Et elle n’a plus le courage de retenir l’aveu auquel son silence acquiesçait, au-devant duquel va, certaine et compatissante, la tendre assurance de Julien… Il adoucit encore sa voix ; même on l’entend à peine ; et si Jeannine veut, elle peut ne pas comprendre, parce que les mots n’arrivent plus jusqu’à elle dans l’étroit espace où leurs haleines se confondent avec la buée du soir.

… Et puis, certains êtres exercent sur nous, dans la minute actuelle ou avec une intensité durable, une telle action qu’ils nous dirigent véritablement. On ne peut être coupable de les suivre ; à peine est-on imprudent de laisser percer autour de soi le mystère de son abandon à leur influence…

Julien change de ton. Il comprend. Dieu ! comme il comprend, lui ! que Nine se soit abandonnée à ce Lucet !… Et ses paroles vont affectueusement dire ce qu’il sait ; il ose, sentant la prière muette de Nine le lui demander, l’interroger comme interroge le vieux prêtre au confessionnal quand, à treize ans, la première faute du printemps éveillé trouble notre cœur et pèse sur nos lèvres adolescentes qui se veulent, devant Dieu, libérer d’un fardeau, et tremblent de parler…

Julien précise les détails de ce soir, de cette nuit qui trouva Nine inquiète aux abords du temple, troublée du moindre mouvement des choses, en arrêt précisément au bruit léger que fit Julien… car il était là…

L’instant paraît à Julien d’une solennité terrible ; il craint l’audace effroyable de ses paroles qui peuvent à jamais tout briser… Mais Jeannine souffre, la plaie est douloureuse et, douloureux, le pansement soulage sa fièvre… Elle ne se sent plus la force de résister à l’appel du jeune homme. Elle ignore tout de ses intentions, et l’énigme se dresse des suites de son aveu ; mais quand même il lui faut crier et pleurer sa faute et que quelqu’un l’absolve ou la maudisse… Tout plutôt que la solitude de sa douleur et de son angoisse ! ! Elle retient son souffle comme moins peut-être elle retiendrait son âme prête à s’exhaler :

— … Oui… je l’ai aimé…

Julien voulut savoir encore. Il savait, il voulut être certain. Les parents s’en étaient allés, peu inquiets de laisser ensemble les jeunes gens… Nine répondit encore :

— … Oui… cette nuit-là… tout entière… sans réserve… Mais j’étais folle, Julien, je vous assure, depuis des mois… et lui… lui…

Des mots se perdirent, tellement faibles, dans le silence !… Elle éclata en sanglots, délivrée, enfin ! quoi qu’il pût advenir de l’aveu qui secouait à nouveau tout son être empreint du charme actif et irrémédiable de l’adolescent… Julien éclairé sur ce qu’il savait, certain, mais épouvanté de ce crime, Julien retint la tête adorée de Nine comme il eût attiré vers lui le visage maintenant chéri de Lucet ; et ce fut à lui de trembler contre celle qui résumait dans la douceur soyeuse de ses boucles fines, dans l’éclat fatigué de ses yeux, dans la meurtrissure rose de ses lèvres et la délicatesse élégante de ses formes, toute la beauté de Lucet, la chair même, l’empreinte, l’Empreinte de Luc Aubry, dont la proche et certaine floraison comble de joie douloureuse l’ami devenu l’amant presque autant de Lui, en elle — que d’Elle par lui !!!

Luc et Jeannine tous deux unis dans sa pensée se magnifient. Le Fruit de leurs baisers adolescents est à lui… est à lui !!! La splendeur des membres très beaux de l’enfant très beau se donne dans son expression la plus pure ; elle va se faire sensible, cette splendeur intranscriptible, dans un fruit, et dans ce fruit jaillir en le vivant frisson de son charme intangible !!!

Oh ! comme les lèvres de Jeannine, et ses larmes sentent bon les lèvres et les yeux de Luc ! Comme il est plein de lui, ce baiser où Julien offre — sachant tout — d’être à elle, de sauvegarder aux yeux du monde non pas l’honneur — cette vertu de commerce — mais la tranquillité de Jeannine, la paix de son être à peine atteint par les caresses douces et jolies de l’adolescent, papillon amoureux et joli qui se vint poser sur une fleur et fit germer en elle l’éclat léger de sa grâce mutine et de sa beauté !…

Nine s’écrase contre Julien dans l’amour, cette fois, que vient doucement troubler, s’il le trouble, le désir au contact de ce fin visage de jeune homme, robuste et simple et d’une telle délicatesse qu’elle se sent aller vers lui sans effort et que toute son âme tressaille d’une joie plus intense, auprès de lui, que son corps n’en avait ressenti dans les bras joueurs du ravissant Lucet…

— Oui, Julien, je serai votre femme aimante et fidèle ; et puisque vous avez souffert, puisque vous souffrez encore, je tâcherai, pour deux, de câliner votre cher visage comme celui d’un frère aîné à qui toutes peines, désormais, doivent être épargnées… Je me sens heureuse auprès de vous, Julien, non plus gamine, — c’est fini, maintenant — jeune fille encore à peine, mais femme, votre femme… Je vous aime avec…

Et leurs baisers tendres et sans voluptés s’unissent, bien qu’ils veuillent, dans ce soir que la nuit revêt de mystère, seulement échanger leurs âmes…

Et cet amour est étrange, en lequel Julien confond deux amours, sans crainte, librement, avec tout l’élan de son cœur, l’enthousiasme de sa chair, l’abandon de son âme, avec, aussi, la calme sérénité de son intelligence…

Oh ! les belles fiançailles, là, sous les arbres dénudés, dans la poussière bleue des nuits, de leurs feuilles d’or, de cuivre, de vermeil et de Chrysoprase, semées autour des jeunes gens unis dans la même pensée, dans le même rêve du bonheur qui se veut réaliser, déjà commencé ! et sans cesse renaître de ses dépouilles, comme les feuillages exténués endormis sur la terre féconde en attendant le lent et sûr réveil du printemps…

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