Lucie Hardinge/Chapitre 2

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 19-33).



CHAPITRE II.


Mal placé dans la vie, je ne sais pas ce que j’aurais pu être, mais je sens que je ne suis pas ce que je devrais être. — Il faut que cela finisse.
Sardanapale.



Ce fut un grand soulagement pour moi de voir renaître le calme et la tranquillité sur mon bord, et lorsque le canot nous rejoignit, j’avais déjà viré de bord, sans donner un seul regret à Albany, que je ne connaissais pas alors. Marbre était trop accoutumé à la discipline pour faire quelques objections, et le Wallingford commença à descendre l’Hudson. Dans les premiers moments, je fus trop occupé pour pouvoir parler à Lucie. Quand je la revis, elle était triste et pleine d’angoisses. Grace avait été vivement affectée des manières de Rupert. La secousse qu’elle avait éprouvée était telle qu’il était à désirer qu’on la laissât le plus tranquille possible. Lucie espérait qu’elle allait s’endormir ; car elle était si épuisée que, dès que l’état de son esprit le permettait, elle tombait dans une sorte d’assoupissement. Son existence était comme la flamme qui vacille à l’air, et qu’un souffle de plus suffirait pour éteindre.

Nous réussîmes à traverser l’Overslaugh sans toucher, et nous étions descendus parmi les îles au-dessous de Coejiman[1], quand nous fûmes arrêtés par le retour du flot. Le vent était tombé, et nous fûmes obligés de chercher un ancrage. Dès qu’il fut trouvé, je demandai Lucie ; mais elle me fit dire par Chloé que Grace reposait, et qu’elle n’osait pas la quitter, de peur de faire le moindre bruit. Après avoir reçu ce message, je fis haler le long du bord le canot que nous remorquions, et j’y montai avec Marbre. Neb se chargea de nous conduire ; et Chloé riait aux éclats de la dextérité du nègre, qui d’une seule main, et par le simple jeu du poignet, faisait écumer l’eau sous les bossoirs de notre petite embarcation.

L’endroit ou nous débarquâmes était une petite anse charmante, qui était ombragée par trois ou quatre énormes saules pleureurs, et qui présentait un tableau parfait de calme et de repos. C’était un site tout à fait champêtre et retiré, car il n’y avait point près de là de lieu de débarquement régulier, point de filets préparés pour la pêche, — enfin aucun de ces signes qui dénotent un endroit fréquenté. Une seule habitation dominait une petite terrasse naturelle, élevée de dix à douze pieds au-dessus du sol fertile où croissaient les saules. C’était le beau idéal d’une demeure champêtre pour la propreté et pour l’agrément. Elle était en pierres, à un seul étage, avec un toit élevé se terminant en pointe, lequel se projetait en avant, du côté du fleuve, de manière à abriter l’entrée et la porte extérieure. Les pierres étaient blanches comme de la neige ; on voyait qu’elles avaient été lavées récemment. Les fenêtres étaient charmantes dans leur irrégularité ; et tout rappelait un autre siècle, et un régime différent de celui sous lequel nous vivions alors. En effet les chiffres 1698, gravés sur la façade, annonçaient que la maison remontait à la même époque que les secondes constructions de Clawbonny.

Le jardin n’était pas grand, mais il était dans un ordre admirable. Il était derrière la maison ; et, à la suite, un petit verger, contenant une centaine d’arbres couverts de fruits, s’étendait au pied de l’amphithéâtre qui protégeait ce petit domaine contre les regards du reste du monde. Il y avait aussi près de la maison, à laquelle ils servaient tout à la fois d’ombrage et d’ornement, une douzaine d’énormes cerisiers, dont les branches portaient encore quelques fruits. Les dépendances semblaient aussi vieilles que le reste du bâtiment, et en aussi bon état de conservation.

Comme nous approchions du bord, je dis à Neb de cesser de nager, et je restai à contempler cette scène calme et tranquille, pendant que le canot se dirigeait vers la berge par suite de l’impulsion qu’il avait reçue précédemment.

— Voilà un ermitage comme il m’en faudrait un, Miles, dit Marbre, dont les regards ne s’étaient pas détachés de ce site, depuis que nous avions quitté le sloop ; c’est ce que j’appelle un ermitage humain ; mais ne me parlez pas de vos solitudes infernales. Ici, il y a place pour la basse-cour ; une jolie berge pour le canot ; du poisson en abondance, je le parierais ; un bijou de maison ; des arbres gros comme des mâts ; et du monde à portée de la voix, si l’on se sentait aller à la mélancolie. Voilà l’endroit où l’on aimerait à rentrer sa carcasse, quand elle sera trop vieille pour retourner en mer. Là-bas, sur le banc qui entoure ce cerisier, quelle place délicieuse pour fumer un cigare ! et le grog doit avoir bien plus de saveur pris sur le bord de cette source limpide.

— Il faut acheter cette petite propriété, Moïse. Nous serions voisins, et grâce à l’Hudson, les visites nous seraient faciles. Il n’y a pas plus de cinquante milles d’ici à Clawbonny.

— Savez-vous bien qu’on n’aurait pas honte de demander pour un bien pareil autant d’argent qu’il en faudrait pour acheter le meilleur navire ?

— Allons donc, mille à douze cents dollars feraient l’affaire, et vous auriez avec la maison toute la terre qui en dépend, ce qui n’est guère plus de douze à quinze acres, après tout. Ce n’est pas l’argent qui vous manque, vous avez plus de deux mille dollars à l’abri du naufrage, Moïse, sans compter les parts de prise, la paie, et bien d’autres choses.

— Ce n’est pas l’argent qui fait la difficulté, c’est l’éloignement. Si l’endroit était un peu plus près de Clawbonny, le propriétaire entendrait bientôt parler de moi.

— Mais à quoi bon ? quand j’y pense. N’ai-je pas une petite anse tout aussi retirée à deux pas de Clawbonny ? — Je vous y bâtirai une maison que vous ne distinguerez pas de la chambre d’un bâtiment. Voila qui vous ira, pour le coup.

— C’est une pensée qui m’est venue un jour, Miles, et je ne vous cacherai pas qu’elle me souriait assez ; mais elle n’a pu soutenir les logarithmes. Vous pouvez bien construire une maison qui ressemble à un navire, mais ce ne sera pas la même chose après tout. Vous aurez beau y mettre des carlingues, des barres d’arcasses, des panneaux et des écoutilles ; ou sera le roulis ? Et qu’est-ce qu’un navire sans mouvement ? ce serait bientôt comme la mer dans les latitudes calmes ; ce serait à en avoir des nausées. Non, non, pas de vos bâtiments infernaux qui ne bougeraient pas. À bord comme à bord ; mais aussi à terre, comme à terre !

Nous étions alors à terre nous-mêmes, la quille du canot frôlant légèrement les cailloux de la berge. Nous nous dirigeâmes vers l’habitation, sans rencontrer aucun obstacle. Je dis à Marbre que, pour motiver notre visite, nous demanderions du lait ; justement deux vaches paissaient devant nous dans un petit pâturage très appétissant. Cet expédient parut d’abord superflu, personne ne se présentant pour nous faire une seule question. Quand nous arrivâmes à la porte, nous la trouvâmes ouverte, et je pus regarder dans l’intérieur sans violer les lois de l’hospitalité. Il n’y avait point de vestibule, mais on se trouvait de prime-abord dans une grande pièce qui occupait toute la façade de la maison. Elle avait bien vingt pieds carrés, et elle avait plus d’élévation qu’on n’en trouve ordinairement dans des habitations de ce genre. Cette pièce était la propreté même ; un tapis fort simple, mais très-joli, ouvrage sans doute de quelque bonne ménagère, couvrait le plancher : il s’y trouvait une douzaine de chaises gothiques à dos élevé ; deux ou trois tables dans lesquelles on se serait miré ; une couple de glaces d’une dimension modeste, mais richement encadrées ; un buffet où était rangée de la vraie porcelaine de Chine ; et le reste du mobilier d’une habitation qui tenait le milieu entre une simple ferme et une maison de campagne proprement dite. Je supposai que c’était la résidence de quelque humble famille qui avait eu plus de rapports avec le monde que de simples paysans, sans pourtant s’être élevée beaucoup au-dessus des habitudes modestes qui les caractérisent.

Nous regardions de l’entrée cette scène de paix domestique et d’ordre parfait, quand une porte intérieure s’ouvrit, et la maîtresse de la maison parut. C’était une femme de près de soixante-dix ans, de moyenne taille, à la démarche lente, quoique ferme, et ayant un air de santé ; elle était habillée à la mode du siècle dernier, simplement, mais avec cette même propreté qui régnait partout autour d’elle. Un tablier, blanc comme neige, semblait défier aucune tache d’en approcher jamais. Sans doute, rien n’annonçait en elle cette distinction de manières qui est le résultat de l’éducation et de la bonne compagnie ; mais sa figure avait une expression de bonté, de bienveillance et de sensibilité ; elle ne parut pas surprise en nous saluant, et nous invita à entrer pour nous asseoir.

— Il est rare que des sloops entrent ici, nous dit-elle ; les endroits qu’ils affectionnent sont plus haut ou plus bas sur le fleuve.

— Et pourquoi donc, ma chère dame ? demanda Marbre qui s’était assis, et qui se mit aussitôt à causer avec toute la franchise d’un marin. Dans mon idée, c’est le meilleur ancrage que j’aie rencontré depuis longtemps. Savez-vous bien qu’il y a de quoi faire venir l’eau à la bouche. Parlez-moi de ça ! on pourrait vivre ici tout seul, sans devenir absolument un de vos ermites infernaux.

La vieille femme ouvrit de grands yeux en regardant Marbre, comme si elle ne savait à quelle sauce mettre ce singulier original ; et cependant son air était doux et indulgent.

— Je conçois, reprit-elle, que des bateliers préfèrent un autre endroit, parce qu’il n’y a point de taverne ici ; tandis qu’à droite et à gauche il y en une à deux milles de distance.

— Vous me faites souvenir que nous nous sommes présentés à votre porte un peu cavalièrement, dis-je à mon tour ; mais vous excuserez des marins qui n’ont pas l’intention d’être indiscrets, quoiqu’ils le soient souvent malgré eux en abordant.

— Vous êtes mille fois les bienvenus ; ceux qui savent respecter les vieilles gens, et leur parler avec bonté, je suis bien aise de les voir ; pour les autres, je les plains et je leur pardonne. Quand on est arrivé à mon âge, on sent tout le prix d’une bonne parole et d’un accueil cordial ; car on n’a plus longtemps à en espérer de personne, ni à en faire jouir ses semblables.

— Cette disposition si bienveillante pour les autres vient sans doute de la vie si paisible que vous coulez dans ce charmant endroit.

— Dites plutôt qu’elle vient de Dieu ; lui seul est la source de tout ce qu’il y a de bon en nous.

— Sans doute, mais un lieu pareil doit avoir aussi de l’influence sur le caractère. Je suis sûr qu’il y a longtemps que vous habitez cette maison, qui est plus vieille que vous, n’est-il pas vrai ? — Peut-être, depuis votre mariage ?

— Et bien avant, aussi, Monsieur. Je suis née dans cette maison, et mon père aussi.

— Voilà qui n’est pas très-encourageant pour mon ami, qui s’est pris d’une telle passion pour cette demeure, qu’il voulait l’acquérir. Je vois qu’il fera bien d’y renoncer à présent.

— Votre ami n’a donc point une maison où il demeure avec sa famille ?

— Ni maison, ni famille, ma bonne dame, répondit Marbre pour lui-même ; et c’est pour cela que je n’ai pas de temps à perdre, si je veux jamais en avoir. Je n’ai jamais eu ni père ni mère à moi connus ; ni demeure ni habitation d’aucun genre, autre qu’un navire. J’oubliais : j’ai été ermite une fois ; oui, c’est un métier dont j’ai essayé, et j’avais alors une grande île à moi tout seul ; mais je n’ai pas tardé à rendre tout à la nature, et je me suis enfui à toutes jambes. Le rôle ne m’allait pas.

La vieille femme regarda Marbre attentivement. Ce langage brusque, franc et simple à la fois du lieutenant, l’avait singulièrement frappée.

— Ermite ! répéta-elle avec curiosité ; j’ai souvent entendu parler d’ermites ; j’ai lu beaucoup d’histoires sur leur compte ; mais je ne me les figurais pas du tout comme vous.

— Nouvelle preuve que je n’étais pas fait pour le métier. Avant de se faire ermite, il faut sans doute connaître quelque chose de ses ancêtres, de même qu’on regarde la généalogie d’un cheval, avant de décider s’il est propre à disputer un jour le prix dans les courses. Or, comme il se trouve que je ne connais pas la mienne, il n’est pas étonnant que je sois un ermite manqué. C’est singulier, n’est-ce pas, qu’un homme naisse sans nom ?

L’œil de notre hôtesse était toujours brillant et animé, et je n’ai jamais vu de regard plus perçant que celui qu’elle jeta sur le ci-devant ermite, pendant qu’il débitait sa tirade sentimentale avec ce ton qu’il prenait dans ses accès de misanthropie.

— Et vous êtes né sans nom ? demanda-t-elle avec un intérêt marqué.

— Absolument. Tout le monde naît avec un seul nom, moi je suis né sans nom du tout.

— Cela est si extraordinaire, Monsieur, ajouta notre hôtesse, qui semblait prendre aux tribulations du pauvre Marbre une part plus vive que je ne l’aurais cru possible de la part d’un étranger, — que j’aimerais à savoir comment la chose a pu se faire.

— Je suis tout prêt à vous satisfaire, ma bonne dame ; mais, comme un service en mérite un autre, je vous demanderai de répondre d’abord à quelques questions sur la propriété de cette maison, le jardin et le verger. Après votre histoire viendra la mienne.

— Je vois ce que c’est, s’écria la vieille femme alarmée. Vous êtes envoyés ici par M. Van Tassel, pour prendre des informations au sujet de la dette hypothécaire, et pour savoir si elle sera payée ou non.

— Nous ne sommes envoyés ici par personne, ma bonne dame, dis-je en m’interposant ; car l’anxiété qui se peignait dans tous les traits de la pauvre femme me faisait vraiment peine ; nous sommes ce que vous voyez, des marins qui sont venus à terre pour se dégourdir un peu les jambes, et qui n’ont jamais entendu parler de M. Van Tassel, ni d’argent, ni d’hypothèques.

— Ah ! le ciel en soit béni ! s’écria la vieille femme en cherchant à se soulager par un profond soupir. L’écuyer Van Tassel est un rude homme, et ce n’est pas une pauvre veuve, qui n’a pour tous parents auprès d’elle qu’une petite-fille de seize ans à peine, qui peut lutter contre lui. Mon pauvre vieil homme a toujours soutenu que l’argent avait été payé ; mais maintenant il n’est plus là. L’écuyer Van Tassel présente l’acte, et dit : prouvez seulement que la somme a été payée, et je ne demande plus rien.

— Ma chère dame, lui dis-je, tout ceci est si étrange, que vous n’avez qu’à nous mettre au courant de l’affaire, et vous aurez un défenseur de plus que votre petite-fille. Il est vrai que je suis un étranger pour vous, et que le hasard seul m’a conduit ici ; mais la Providence permet souvent de ces interventions mystérieuses, qu’elle dirige elle-même, et j’ai un secret pressentiment que nous pourrons vous être utiles. Racontez-nous donc vos peines, et je vous promets que vous serez entourée des meilleurs avis judiciaires, si votre position l’exige.

La vieille femme parut éprouver quelque embarras, mais en même temps une vive reconnaissance. Il y a un langage auquel on ne peut se méprendre, et qui, partant du cœur, va frapper droit au cœur. Mon offre était sincère, et cette sincérité porta ses fruits ordinaires : on me crut ; et, après avoir essuyé une ou deux larmes qui humectaient sa paupière, notre hôtesse me répondit avec la même franchise que j’avais montrée en lui offrant mon appui.

— Vous ne ressemblez guère aux gens de l’écuyer Van Tassel ; car, à les entendre, il semble que tout ce qui est ici leur appartienne déjà. De ma vie je n’ai vu de semblables harpies. — Je puis me fier à vous ?

— En toute assurance, chère dame, s’écria Marbre en lui serrant cordialement la main. J’ai pris cette affaire à cœur ; car j’avais une demi-envie, à la première vue, de devenir moi-même propriétaire de ce petit paradis, par une acquisition loyale, entendons-nous bien, et non par aucune des ruses infernales de vos requins de terre. Cela étant, vous pensez bien que je ne suis nullement tenté d’en céder la possession à ce M. Tassel.

— Il me serait presque aussi pénible de vendre ce bien, répondit la vieille femme, tandis que l’expression de sa figure contristée confirmait ce qu’elle disait, que de me le voir ravi par des fripons. Je vous ai dit que mon père était né dans cette maison ; j’étais sa fille unique, et quand Dieu l’appela à lui, ce qui arriva douze ans après mon mariage, la petite ferme me revint naturellement. Elle aurait été à moi dès ce moment, sans aucune charge ni aucune restriction quelconque, sans une faute commise dans ma première jeunesse. Ah ! mes amis, c’est une grande illusion de faire mal, et de croire pouvoir se soustraire aux conséquences.

— Le mal que vous avez fait, ma bonne dame, reprit Marbre, s’efforçant de consoler la pauvre créature, dont les larmes commençaient alors à couler abondamment, le mal que vous avez fait ne saurait être grand-chose. S’il s’agissait d’un loup-garou tel que moi, ou même de Miles que voici, qui est une espèce de saint de mer, il pourrait y avoir encore de quoi faire un petit compte assez raisonnable ; mais, sur le grand livre que votre conscience tient au courant, je parierais que la page de l’actif est toute pleine, et qu’au passif il n’y a que zéro.

— C’est ce qui n’arrive à personne sur la terre, mon jeune ami, — Marbre était jeune en comparaison de sa compagne, quoiqu’il eût cinquante ans bien sonnés. — Ma faute ne fut rien moins que de violer un des commandements de Dieu.

Mon lieutenant ne laissa pas que d’être étonné de cet aveu ingénu ; car, pour lui, violer les commandements, c’était tuer, voler, ou blasphémer. Les autres péchés défendus par le Décalogue, il en était venu par l’habitude à ne les regarder que comme des misères.

— Je pense qu’il y a ici quelque méprise, chère dame, dit-il, comme pour la consoler ; vous avez pu tomber dans quelques petites peccadilles, mais cette violation des commandements est quelque chose de sérieux.

— Et pourtant j’ai violé le quatrième. J’ai omis d’honorer mon père et ma mère ; néanmoins le Seigneur a été miséricordieux, puisqu’il m’a laissée si longtemps sur la terre ; mais c’est l’effet de sa bonté, mais non d’aucun mérite de ma part.

— N’est-ce pas une preuve que l’erreur a été pardonnée ? m’aventurai-je à dire ; si le repentir peut acheter la tranquillité d’esprit, je suis sûr que ce soulagement ne vous a pas manqué.

— Qui sait ? Je crois que cette malheureuse hypothèque, et le danger que je cours de n’avoir bientôt plus un toit pour abriter ma tête, proviennent de ce seul acte de désobéissance. J’ai été mère moi-même, et je le suis encore, ma petite-fille m’est aussi chère que me l’était sa mère bien-aimée ; et c’est surtout quand nous avons des enfants, quand nous éprouvons par expérience que les affections descendent plus qu’elles ne remontent, que nous comprenons tout le prix de ce commandement.

— Ne croyez pas, repris-je, que je cède à une indiscrète curiosité, en vous demandant de me faire connaître vos peines ; c’est parce que j’ai l’espoir de les soulager que j’insiste encore, et je ne trahirai pas votre confiance.

La vieille femme me regarda de nouveau fixement à travers ses lunettes.

— Il serait mal de ne pas finir, à présent que j’ai commencé, dit-elle ; car vous pourriez croire que Van Tassel et ses amis sont les seuls à blâmer, tandis que ma conscience me répète que ce qui est arrivé n’est que le juste châtiment de mon grand péché. Vous aurez de la patience pour la pauvre vieille, et vous l’écouterez jusqu’au bout, n’est-ce pas ? Je ne suis pas d’un âge où il prenne envie de tromper personne. Les jours sont comptés, quand on n’a plus que des cheveux blancs ; et, n’était Kitty, je verrais arriver le coup fatal sans grande peine. Vous saurez que nous sommes Hollandais d’origine, descendant de la colonie primitive, et que nous nous nommions Van Duzers. Il est probable, mes amis, ajouta la bonne femme, en hésitant, que vous êtes Yankees de naissance ?

— Je ne puis le dire, répondis-je, quoique je sois d’extraction anglaise ; ma famille est depuis longtemps de New-York, mais elle ne remonte pas tout à fait jusqu’au temps des Hollandais.

— Et votre ami ? il garde le silence ; peut-être est il de la Nouvelle-Angleterre ? Je ne voudrais rien dire qui lui fût pénible ; car mon histoire pourra mettre son patriotisme à une rude épreuve.

— N’y faites pas attention, chère dame, débitez-nous tout cela en bloc, comme une cargaison dont on est pressé de se défaire, dit Marbre avec ce sentiment d’amertume qui lui était ordinaire quand il faisait allusion à sa naissance ; il n’y a pas d’homme dans l’univers devant qui on puisse parler plus librement de ces sortes de choses que Moïse Marbre.

— Marbre ! c’est un nom bien dur ! reprit la vieille femme avec un léger sourire ; mais qu’importe, pourvu que le cœur ne soit pas comme le nom ? Mes parents étaient Hollandais, et vous avez pu entendre dire comment les Hollandais et les Yankees vivaient entre eux avant la révolution. Proches voisins, ils étaient loin de s’aimer. Les Yankees disaient que les Hollandais étaient des imbéciles ; les Hollandais, que les Yankees étaient des fripons. Je n’ai pas besoin de vous dire que je suis née avant la révolution, quand le roi George II était sur le trône et gouvernait le pays ; et quoique ce fût longtemps après l’époque où les Anglais étaient devenus nos maîtres, c’était encore avant que nos compatriotes eussent oublié leur langue et leurs traditions. Mon père lui-même ne naquit qu’après l’arrivée des gouverneurs anglais, comme il me l’a souvent répété ; mais n’importe, il aima la Hollande jusqu’au dernier moment, et les coutumes de ses pères.

— Tout cela est naturel, ma bonne vieille, dit Marbre avec un peu d’impatience, mais venons au fait ; un Hollandais ne peut pas plus s’empêcher d’aimer la Hollande, qu’un Anglais d’aimer les bonnes liqueurs qu’elle produit. J’ai été dans les Pays-Bas, moi qui vous parle. Quelle drôle de vie amphibie on mène là ! — ni à bord, ni à terre !

La vieille femme éprouva pour Marbre un surcroît de considération et d’estime après cette déclaration. À ses yeux, c’était un plus grand exploit d’avoir vu Amsterdam que ce n’en serait un aujourd’hui de visiter Jérusalem. Au train dont vont les choses, c’est presque un déshonneur pour un homme du monde de n’avoir point vu les pyramides, la Mer Rouge et le Jourdain.

— Si mon père n’avait jamais vu la terre de ses ancêtres, continua la vieille, il ne l’en aimait pas moins. Malgré la jalousie des Yankees et leur peu de sympathie pour les Hollandais, il en venait souvent parmi nous pour chercher fortune ; ils n’aiment guère à rester chez eux, et je ne saurais nier qu’il n’y ait eu des circonstances où ils parvinrent à s’approprier quelques-unes des fermes faisant partie des propriétés des Pays-Bas, d’une manière qu’il aurait mieux valu pour eux d’éviter.

— J’admire votre réserve, ma brave dame, et l’on ne saurait avoir plus de charité pour les faiblesses humaines.

— Je dois en avoir, d’abord à cause de mes péchés, et ensuite par égard pour les habitants de la Nouvelle-Angleterre ; car mon mari était de cette race.

— Allons, voilà l’histoire qui commence à prendre son cours régulier, Miles, me dit Marbre en inclinant la tête en signe d’approbation. Bientôt va venir l’amour, et si, ensuite, nous n’avons pas du grabuge, que je sois le vieux garçon le plus endurci de l’univers.

— Sachez donc, continua notre hôtesse, souriant en dépit de ses peines, qui se réveillaient si douloureusement dans son âme au moment de les raconter, qu’un jeune homme, Yankee de naissance, vint s’établir parmi nous, comme maître d’école, quand je n’avais que quinze ans. Nos compatriotes voulaient que leurs enfants apprissent tous à lire l’anglais ; car ils avaient éprouvé combien il est désavantageux de ne connaître ni la langue de ses chefs, ni leurs lois. Je fus envoyée à l’école de George Wetmore, comme presque tous les autres enfants du voisinage, et j’y allai pendant trois ans. Si vous étiez sur la hauteur au-dessus du verger là-bas, vous verriez la maison ; car ce n’est pas loin, et c’est un chemin que j’ai fait quatre fois par jour pendant ces quatre années-là.

— Nous commençons à voir la terre ! s’écria Marbre en allumant un cigare, car c’est une liberté qu’il crut pouvoir prendre sous un toit hollandais. Le maître en apprit plus à son élève qu’il n’y en avait dans le syllabaire ou dans le catéchisme. Nous vous en croirons sur parole quant au gisement de la maison, attendu qu’elle n’est pas en vue.

— Oui, et c’est ce qui mit si fort mes parents en colère quand George demanda à m’épouser. Il ne s’y hasarda qu’après m’avoir ramenée pendant toute une année jusqu’à l’entrée du verger, et avoir accompli un service aussi long, et avec non moins de patience, que Jacob pour Rachel.

— Voyons, comment les vieux reçurent-ils cette ouverture ? comme de bons parents sans doute, qui ne veulent que le bonheur de leur enfant ?

— Dites plutôt comme des enfants de la Hollande, qui écoutent leurs préjugés contre les enfants de la Nouvelle-Angleterre. Ils ne voulurent pas en entendre parler, et ils voulurent me faire épouser mon propre cousin, Petrus Storm, qui n’était pas fort aimé même dans sa famille.

— Et je vois que vous avez jeté l’ancre, et déclaré que vous ne quitteriez pas le mouillage paternel.

— Si je vous comprends bien, Monsieur, je fis toute autre chose. J’épousai George secrètement, et il continua à tenir l’école encore pendant un an, quoique la plupart des jeunes filles lui fussent retirées l’une après l’autre.

— Oui, oui, connu ! on ferma la porte de l’écurie après que le cheval avait été volé. Enfin, vous voilà mariée, ma bonne vieille.

— Au bout d’un certain temps, il me fallut aller visiter une parente qui demeurait un peu plus bas sur les bords du fleuve. Ce fut là que j’accouchai de mon premier enfant, à l’insu de mes parents ; et George le confia à une pauvre femme qui venait de perdre le sien ; car nous craignions encore que notre secret ne fût découvert. C’est alors que commença le châtiment pour avoir violé le saint précepte.

— Comment cela, Miles ? demanda Moïse. Est-ce qu’il y a un précepte qui défend à une femme mariée d’avoir un fils ?

— Vous voyez bien, mon ami, que ce que cette bonne femme se reproche, c’est de s’être mariée contre le gré de ses parents. — Assurément, et j’en ai été bien punie. Quelques semaines après, je revins à la maison, et j’y reçus bientôt la triste nouvelle de la mort de mon premier-né. Dans l’accès de ma douleur, mon secret m’échappa, et la nature parla si haut dans le cœur de mes pauvres parents, qu’ils pardonnèrent tout, firent venir George auprès d’eux, et le traitèrent toujours depuis lors comme s’il eût été leur propre fils. Mais il était trop tard ; si la réconciliation eût eu lieu seulement quelques semaines plus tôt, mon cher enfant vivrait encore.

— Comment cela, puisqu’il était déjà mort ?

— Je le croyais. Mais la misérable à qui George l’avait confié l’avait exposé parmi des étrangers, pour s’épargner tout embarras, et s’assurer les vingt dollars qui lui avaient été donnés, sans avoir aucune dépense a faire.

— Arrêtez ! m’écriai-je. Au nom du ciel, ma bonne dame, en quelle année cela s’est-il passé ?

Marbre me regarda tout étonné, quoiqu’il commençât à entrevoir vaguement le but de ma question.

— C’était au mois de juin 17—. Pendant trente longues années, je crus que mon enfant était mort effectivement ; puis alors le cri involontaire de la conscience me révéla la vérité. La malheureuse n’eut pas le courage d’emporter avec elle son secret dans la tombe ; elle me fit appeler et me révéla tout.

— Qu’elle avait déposé l’enfant dans un panier, sur une pierre tumulaire, dans un atelier de marbrier, à New-York ? dis-je avec toute la rapidité dont j’étais capable.

— Oui vraiment ! Comment un étranger peut-il connaître si bien tous ces détails ? qu’est-ce que la Providence me réserve encore ?

Marbre poussa un profond soupir. Il se cacha la figure dans les deux mains, pendant que la pauvre femme nous regardait alternativement l’un et l’autre, dans l’attente de ce qui allait suivre. Je ne pouvais la laisser plus longtemps dans l’incertitude ; mais, la préparant par degrés, je lui appris que l’homme qui était devant elle était son fils. Après un demi-siècle de séparation, la mère et l’enfant se trouvaient ainsi réunis par l’intervention d’une incrustable Providence ! Le lecteur se figure aisément les explications qui suivirent. Toutes les circonstances se rapportaient trop exactement pour qu’il pût rester l’ombre même d’un doute. Mistress Wetmore, à l’aide des renseignements fournis par la nourrice infidèle, avait pu suivre la trace de son enfant jusqu’à la maison de charité ; mais elle n’avait pu savoir sous quel nom il en était sorti. La révolution finissait au moment où elle prit ses informations, et il paraît que quelques registres s’étaient égarés. Cependant on interrogea de tous les côtés ; on rapprocha les renseignements et les conjectures ; le mari et la femme n’épargnèrent ni l’argent ni les démarches. Tout fut longtemps inutile. Enfin on découvrit une vieille surveillante qui prétendait savoir toute histoire de l’enfant apporté de l’atelier d’un marbrier. Cette femme sans doute était honnête, mais sa mémoire l’avait trompée. Elle dit que l’enfant avait été appelé Pierre, au lieu de Marbre, méprise assez naturelle, d’autant plus qu’un enfant de ce nom avait quitté la maison peu de mois auparavant. On se mit à la piste de ce Pierre. Il avait été d’abord placé comme apprenti chez un marchand ; puis il était entré dans un régiment d’infanterie de l’armée britannique, qui avait accompagné le reste des troupes, lors de l’évacuation, le 25 novembre 1783.

Les Wetmore s’imaginèrent que pour le coup ils étaient sur la trace de leur enfant ; il était infailliblement en Angleterre, portant toujours la livrée du roi. Après une longue consultation entre les parents inconsolables, il fut décidé que George Wetmore partirait pour Londres pour continuer ses recherches. Mais à cette époque l’argent était rare. Ces braves gens trouvaient bien moyen de vivre honorablement du produit de leur petite ferme, mais ils n’étaient pas riches en argent comptant. Tout ce qu’ils en possédaient était passé dans les recherches antérieures, et même une petite dette avait dû être contractée à cette occasion. Il ne restait donc d’autre alternative que d’emprunter en donnant la ferme pour hypothèque. Il en coûtait beaucoup, mais que ne ferait pas un père pour son enfant ? Un agent d’affaires, nommé Van Tassel, se montra tout disposé à avancer cinq cents dollars sur un bien qui en valait au moins trois mille. Cet homme faisait partie de cette classe odieuse d’usuriers de province qui s’abattent sur les malheureux comme d’avides oiseaux de proie pour en exprimer toute la substance, engeance encore plus détestable que leurs pareils des grandes villes, parce que leurs victimes sont dans une détresse réelle qu’un désir immodéré de s’enrichir tout d’un coup n’a pas amenée, et qu’en même temps leur ignorance et leur peu d’habitude des affaires les rend encore plus faciles à exploiter. On ne saurait croire avec quelle patience infatigable ces misérables attendent le moment propice pour faire ce qu’ils appellent un bon coup. Ce Van Tassel avait des motifs particuliers pour convoiter la petite ferme de mistress Wetmore, sans parler de sa valeur intrinsèque ; et pendant des années il se montra d’une douceur et d’une longanimité à toute épreuve. Il laissa s’accumuler les intérêts jusqu’à ce que la dette s’élevât à la somme totale de mille dollars. Pendant ce temps le père était allé en Angleterre ; à force de soins et de frais, il avait retrouvé le soldat, uniquement pour acquérir la certitude que Pierre connaissait parfaitement ses parents, et en attendant, il avait dépensé tout son argent.

Des années d’anxiété et de détresse suivirent, et le père succomba graduellement sous le poids de ses infortunes. Une fille unique, qui elle-même avait perdu son mari, le suivit de près au tombeau, léguant la petite Kitty à la pauvre veuve. C’était ainsi que Catherine Van Duzer, notre vieille hôtesse, était restée presque seule au déclin de la vie pour lutter contre la pauvreté. Cependant, peu de mois avant sa mort, George avait réussi à vendre quelques terres dépendant de la ferme, et avec le produit de la vente, il avait remboursé Van Tassel. Il avait même montré la quittance à sa femme. C’était peu de temps avant sa dernière maladie Un an après, on conseilla à la veuve de demander la mainlevée de l’hypothèque ; mais il fallait représenter la quittance, et elle ne put jamais se retrouver. Dans son ignorance complète des affaires, la pauvre femme ne s’en occupa plus. Lorsque, plus tard, il fallut cependant revenir à la charge, on lui répondit en lui demandant de fournir la preuve qu’elle avait payé. Ce fut le commencement de l’attitude hostile de Van Tassel ; depuis lors il avait poursuivi ses démarches, et la vente du bien était même affichée depuis quelques jours, quand mistress Wetmore retrouva si à propos son fils.





  1. C’est un nom hollandais, et non pas indien, qui appartient à une famille respectable de New-York.