Lucie Hardinge/Préface

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 23p. 3-4).




PRÉFACE.




La seconde partie de ces mémoires demande à peine quelques mots d’explication. On pourra trouver que dans quelques pages le découragement du vieillard perce trop ; mais, après soixante ans, il est rare que nous voyions en beau les choses de ce monde. Il s’y rencontre certaines allusions politiques, en très-petit nombre, mais faites dans un langage assez énergique, que les circonstances justifient pleinement, dans la pensée de l’auteur, quoiqu’il n’entende pas donner son opinion personnelle dans cet ouvrage, mais bien celle du personnage qu’il met en scène. Le système de « non-paiement, » par exemple, sera, suivant lui, de deux choses l’une : ou le signal d’une révolution terrible, ou le commencement d’un retour aux idées plus saines et aux principes plus justes qui dominaient parmi nous il y a trente ans. Au milieu du mal profondément enraciné qui dévore le corps social, il y a un symptôme favorable ; c’est qu’il y a plus de loyauté, plus de franchise, aujourd’hui, dans la manière dont on ose apprécier l’état de la société aux États-Unis. Ce droit, le plus cher de tous pour l’homme libre, n’a été reconquis qu’au prix de sacrifices pénibles et d’une résolution énergique. Que les plumes des écrivains consciencieux ne nous fassent pas défaut, et l’on ne tardera pas à reconnaître que la vie privée doit être invulnérable, tandis qu’on ne saurait trop poursuivre les vices publics. Pendant trop d’années, c’est le contraire qui a prévalu parmi nous, et l’on a vu la presse américaine se faire le véhicule de la calomnie la plus atroce envers les personnes, en même temps qu’elle prodiguait les adulations les plus dégoûtantes à la nation. C’est par suite de cet état de choses que se sont produits quelques-uns des maux auxquels il est fait allusion dans cet ouvrage. Des réunions d’hommes, toutes bornées, tout insignifiantes qu’elles puissent être, en sont venues à se considérer comme portions intégrantes d’une communauté qui ne se trompe jamais, et, par conséquent, à se croire elles-mêmes infaillibles. Ont-elles des dettes, c’est par le droit du plus fort qu’elles les paient, et elles appellent cela la liberté politique ; moyen très-commode pour ceux qui se croient tout permis. De New-York, le mal a déjà gagné la Pensylvanie ; il se répandra, comme toute autre épidémie, dans tout le pays, et alors s’engagera une lutte redoutable entre le fripon et l’honnête homme. Avis aux honnêtes gens. Il est à espérer qu’ils sont encore assez nombreux pour l’emporter.

Ces quelques remarques sont présentées pour expliquer certaines opinions de M. Wallingford, qui lui ont été arrachées par les événements du jour, au moment où il terminait cet ouvrage ; remarques qui pourraient paraître déplacées, s’il n’était pas entré dans son plan primitif de s’étendre, plus encore peut-être qu’il ne l’a fait, sur les caractères dominants de l’état social aux États-Unis, où il a passé la plus grande partie de sa vie.


Septembre 1844.