Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 18

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume Ip. 320-333).
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CHAPITRE XVIII


Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur. « Au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas, ce n’était donc pas faute d’idées, comme j’avais la simplicité de le penser : c’était peut-être le soupçon ! cet affreux soupçon qui l’arrêtait dans son estime pour moi… Et le soupçon de quoi ? Quelle calomnie peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune et si bon ? »

Pendant cette immobilité apparente, madame de Chasteller était tellement agitée, que, sans songer à ce qu’elle osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva jusqu’aux oreilles de Lucien :

— Mais quoi ! vous ne trouviez que des mots… peu significatifs à me dire au commencement de la soirée ! Était-ce un sentiment de politesse exagérée ? était-ce… la retenue si naturelle quand on se connaît aussi peu ? (ici sa voix baissa malgré elle) ? ou était-ce l’effet de ce soupçon ? dit-elle enfin, et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre contenu, mais fort marqué.

— C’était l’effet d’une extrême timidité : je n’ai point d’expérience de la vie, je n’avais jamais aimé ; vos yeux vus de près m’effrayaient, je ne vous avais vue jusqu’ici qu’à une grande distance.

Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre ; il montrait tant d’amour, qu’avant qu’elle y songeât, les yeux de madame de Chasteller, ces yeux dont l’expression était profonde et vraie, avaient répondu : « J’aime comme vous. »

Elle revint comme d’une extase, et, après une demi-seconde, elle se hâta de détourner les yeux ; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce regard décisif.

Il devint rouge à en être ridicule. Il n’osait presque pas croire à tout son bonheur. Madame de Chasteller, de son côté, sentait que ses joues se couvraient d’une rougeur brûlante. « Grand Dieu ! je me compromets d’une manière affreuse ; tous les regards doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si longtemps et avec un tel air d’intérêt ! »

Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.

— Conduisez-moi jusqu’à la terrasse du jardin : je lutte depuis cinq minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque… J’ai pris un demi-verre de vin de Champagne ; je crois en vérité que je suis enivrée.

Mais ce qu’il y eut de terrible pour madame de Chasteller, c’est qu’au lieu de prendre le ton de l’intérêt, M. le vicomte de Blancet ricanait en écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu’à la folie de l’air d’intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si longtemps, et on lui avait dit au régiment qu’il ne fallait pas croire aux indispositions des belles dames.

Il avait offert son bras à madame de Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu’une autre idée, tout aussi lumineuse, vint s’emparer de son attention. Madame de Chasteller s’appuyait sur son bras en marchant avec un abandon bien étrange.

« Ma belle cousine voudrait-elle enfin me faire entendre qu’elle me paye de retour, ou, du moins, qu’elle a pour moi quelque sentiment tendre ? » se dit M. de Blancet. Mais, dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements, rien n’avait semblé présager un aussi heureux changement. Était-il imprévu, ou madame de Chasteller voulait-elle dissimuler avec lui ? Il la conduisit de l’autre côté du parterre à fleurs. Il trouva une table de marbre placée devant un grand banc de jardin à dossier et à marchepied. Il eut quelque peine à y établir madame de Chasteller, qui semblait presque hors d’état de se mouvoir.

Pendant que le vicomte de Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des chimères, madame de Chasteller était au désespoir. « Ma conduite est affreuse ! se disait-elle ; je me suis compromise aux yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J’en ai agi, pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m’eût regardée, moi ni M. Leuwen. Ce public ne me passe rien… Et M. Leuwen ? »

Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir : « Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen ! »

Ce fut là le véritable chagrin qui, à l’instant, fit oublier tous les autres ; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se présentaient en foule sur ce qui venait de se passer.

Bientôt un autre soupçon vint augmenter le malheur de madame de Chasteller. « Si M. Leuwen a tant d’assurance, c’est qu’il aura su que je passe des heures entières cachée par la persienne de ma fenêtre et attendant son passage dans la rue. »

On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule madame de Chasteller ; elle n’avait aucune expérience des fausses démarches dans lesquelles peut entraîner un cœur aimant ; jamais elle n’avait éprouvé rien de semblable à ce qui venait de lui arriver pendant cette cruelle soirée. Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours, et n’avait aucune expérience réelle. Jamais elle n’avait été troublée par un sentiment autre que celui de la timidité en étant présentée à quelque grande princesse, ou celui d’une indignation profonde contre les Jacobins qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au-delà de toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient à troubler son cœur que pour un instant, madame de Chasteller avait un caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n’était propre qu’à augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l’émouvoir. Elle avait toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse ; car les caractères qui ont le malheur d’être au-dessus des misères qui font l’occupation de la plupart des hommes n’en sont que plus disposés à s’occuper uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher[1].

[Madame de Chasteller, avait reçu du ciel un esprit vif, clairvoyant, profond, mais elle était bien loin de se croire un tel esprit. Les Bourbons étaient malheureux, et elle ne songeait qu’au moyen de les servir. Elle se figurait qu’elle leur devait tout. Discuter ce qu’elle leur devait eût été une lâcheté et une bassesse à ses yeux.

Elle ne se croyait aucun talent, elle s’objectait le nombre de fois qu’elle s’était trompée en politique et jusque dans les moindres affaires. Elle ne voyait pas que c’était en suivant les avis des autres qu’elle se trompait ; si elle eût suivi dans les petites choses comme dans les grandes le premier aperçu de son esprit, rarement elle eût eu à s’en repentir. Un froid philosophe qui eût voulu juger cette âme cachée derrière une si jolie figure y eût remarqué une disposition singulière au dévouement profond et une horreur également irraisonnable pour tout ce qui était faux ou hypocrite. Depuis la chute des Bourbons à la Révolution de juillet, elle n’avait eu qu’un sentiment : une admiration sans bornes pour ces êtres célestes. Elle songeait sans cesse aux objets de son dévouement. Comme elle avait l’âme naturellement élevée, les petites choses lui paraissaient ce qu’elles sont, c’est-à-dire peu dignes de voler l’attention d’un être né pour les grandes. Cette disposition lui donnait de l’indifférence et de la négligence pour toutes les petites choses ; et comme rien de secondaire ne la touchait, elle avait un fond de gaieté presque inaltérable. Son père appelait cela de l’enfantillage. Ce père, M. de Pontlevé, passait sa vie à avoir peur d’un nouveau 93 et à songer à la fortune de sa fille, qui était son paratonnerre contre ce malheur trop certain. Sa fille, fort riche, pensait rarement à l’argent, et tant d’imprudence donnait au vieillard une mauvaise humeur incessante. L’indifférence ou plutôt la philosophie de sa fille pour un misérable détail défavorable ne la mettait point aux abois comme son père. On pouvait dire de celui-ci qu’il n’aimait pas tant les Bourbons qu’il n’avait peur de 93. Madame de Chasteller se fût sentie humiliée de prendre de la joie pour un détail favorable à son courage.

La politique constante de son père avait été de l’éloigner peu à peu d’une amie intime qu’elle avait, madame de Constantin, et de lui donner pour compagnon de tous les instants un M. de Blancet, son cousin, brave officier, excellent homme, mais qui ennuyait madame de Chasteller. M. de Pontlevé était bien sûr qu’elle ne ferait jamais un mari de l’ennuyeux Blancet, et ce que la méfiance de M. de Pontlevé redoutait le plus au monde, c’était de voir sa fille se remarier. Toute sa conduite à son égard était basée sur cette crainte.

Madame de Chasteller parlait naturellement avec une grâce charmante. Ses idées étaient nettes, brillantes, et surtout obligeantes pour qui l’écoutait. Pour peu qu’elle pût voir deux ou trois fois dans un salon l’indifférent le plus égoïste ou l’idéologue le plus enclin à la République, elle le convertissait à l’amour des Bourbons, ou du moins émoussait toute la haine qu’on pouvait avoir contre eux. Par amour pour les Bourbons comme par générosité naturelle, elle tenait à Nancy un grand état de maison. Malgré les sollicitations de M. de Pontlevé, elle n’avait voulu renvoyer aucun des domestiques de M. de Chasteller. Ses mardis avaient toute cette apparence de bien-être et de bon ton que l’on trouve dans les bonnes maisons de Paris, et qui paraît miraculeuse en province. Les samedis, qui étaient son petit jour, son salon réunissait ce qu’il y avait de plus noble et de plus riche à Nancy et à trois lieues à la ronde. Tout cela n’allait pas sans un peu d’envie de la part des autres dames nobles, mais elle était si bonne, et les dames rivales voyaient si clairement que, si elle eût suivi son penchant, elle eût habité la campagne tête à tête avec son amie madame de Constantin, que tout ce luxe ne faisant pas son bonheur, n’excitait pas trop d’envie. C’est une belle exception en province.

Madame de Chasteller n’était réellement haïe que des jeunes républicains, qui sentaient trop que jamais il ne leur serait donné de lui adresser la parole[2].]

Madame de Chasteller savait se présenter d’une façon convenable, et même avec grâce, dans le grand salon des Tuileries, saluer le roi et les princesses, faire la cour aux grandes dames ; mais au-delà de ces choses essentielles, elle n’avait aucune expérience de la vie. Aussitôt qu’elle se sentait émue, sa tête se perdait, et elle n’avait d’autre prudence, dans ces cas extrêmes, que de ne rien dire et de rester immobile.

« Plût à Dieu que je n’eusse adressé aucune parole à M. Leuwen », disait-elle aujourd’hui. Au Sacré-Cœur, une religieuse qui s’était emparée de son esprit en caressant tous ses petits caprices d’enfance, lui faisait remplir tous ses devoirs avec une sorte de religion par ces simples mots : « Faites cela par amitié pour moi. » Car c’est une impiété, une témérité menant au protestantisme, que de dire à une petite fille : « Faites telle chose parce qu’elle est raisonnable. » Faites cela par amitié pour moi répond à tout, et ne conduit pas à examiner ce qui est raisonnable ou non. Mais aussi, avec les meilleures intentions du monde, dès qu’elle était un peu émue madame de Chasteller ne savait où prendre une règle de conduite.

En arrivant sur le banc, près de la table de marbre, madame de Chasteller était au désespoir, elle ne savait où trouver un refuge contre le terrible reproche d’avoir pu paraître, aux yeux de Leuwen, manquer de retenue. Sa première idée fut de se retirer pour toujours dans un couvent.

« Il verra bien par le vœu de cette retraite éternelle que je n’ai pas le projet d’attenter à sa liberté. »

La seule objection contre ce projet, c’est que tout le monde allait parler d’elle, discuter ses raisons, lui supposer des motifs secrets, etc.

« Que m’importe ! Je ne les reverrai jamais… Oui, mais je saurai qu’ils s’occupent de moi, et avec malveillance, et cela me rendra folle. Un tel éclat serait intolérable pour moi… Ah ! s’écria-t-elle avec une augmentation de douleur, est-ce qu’il ne confirmerait pas M. Leuwen dans l’idée, qu’il n’a peut-être que trop, que je suis une femme hardie, incapable de me renfermer dans les bornes sacrées de la retenue féminine ? »

Madame de Chasteller était tellement troublée, et si peu accoutumée à calculer froidement ses démarches, qu’elle oubliait en ce moment les détails de l’action qui faisait la base de son désespoir et de sa honte. Jamais elle ne s’était placée à un métier à broder, derrière sa persienne, sans avoir renvoyé sa femme de chambre et fermé sa porte à clef.

« Je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen », se répétait-elle, d’une façon presque convulsive, appuyée sur la table de marbre près de laquelle M. de Blancet l’avait conduite. « Il y a eu un moment fatal pendant lequel j’ai pu oublier auprès de ce jeune homme cette sainte et…[3] retenue sans laquelle mon sexe ne peut aspirer ni au respect du monde, ni presque à sa propre estime. Si M. Leuwen a un peu de cette présomption si naturelle à son âge, et que je croyais lire dans ses façons quand je le voyais passer sous ma fenêtre, j’ai forfait à jamais, j’ai détruit par un seul instant d’oubli la pureté de la pensée qu’il put avoir de moi. Hélas ! mon excuse, c’est que c’est le premier mouvement de passion désordonnée que j’ai eu de ma vie. Mais cette excuse peut-elle se dire ? Peut-elle même s’imaginer ? Oui, j’ai oublié toutes les lois de la pudeur ! »

Elle osa se dire ce mot terrible. Aussitôt, les larmes qui remplissaient ses yeux se séchèrent subitement.

— Mon cher cousin, dit-elle au vicomte de Blancet avec une certaine assurance convulsive (mais il ne sut point voir cette nuance, il n’était attentif qu’au degré d’intimité qu’on aurait avec lui), ceci est une attaque de nerf dans toutes les règles. Faites, au nom de Dieu, que personne dans le bal ne s’en aperçoive, et allez me chercher un verre d’eau. Elle lui dit de loin : « D’eau à la glace, s’il se peut. »

Les soins nécessaires pour jouer cette petite comédie firent quelque diversion à son affreuse douleur ; son œil hagard suivait au loin les mouvements du vicomte. Quand il fut absolument hors de portée de l’entendre, le désespoir le plus vif et des sanglots qui semblaient devoir l’étouffer s’emparèrent d’elle ; c’étaient les larmes brûlantes du malheur extrême, et surtout de la honte.

« Je me suis compromise à jamais dans l’esprit de M. Leuwen. Mes yeux lui ont dit : « Je vous aime follement. » Et j’ai fait entendre cette cruelle vérité à un jeune homme léger, fier de ses avantages, peu discret, et j’ai parlé ainsi dès le premier jour qu’il m’adressa la parole. Dans ma folie, j’ai osé lui adresser des questions que six mois de connaissance et de bonne amitié justifieraient à peine. Dieu ! Où avais-je la tête ? »

« Quand vous ne trouviez rien à me dire au commencement de la soirée, c’est-à-dire pendant ce siècle d’attente durant lequel je désirais avec passion un mot de vous, était-ce timidité ? — Timidité, grand Dieu ! — (Et ses sanglots menacèrent de l’étouffer.) Était-ce timidité, répétait-elle, l’œil hagard et secouant la tête, était-ce timidité, ou était-ce l’effet de ce soupçon ? On dit qu’une femme est folle une fois en sa vie ; apparemment que mon heure était arrivée. »

Et tout à coup son esprit vit le sens de ce mot : soupçon.

« Et, avant que je me jetasse à sa tête avec cette horrible indécence, il avait déjà un soupçon. Et moi, je descendais bassement à me justifier de ce soupçon ? Et envers un inconnu ? Si quelque chose, grand Dieu, peut lui faire croire à tout, n’est-ce pas mon atroce conduite ? »

  1. Ici finit la première partie du manuscrit de Lucien Leuwen, la partie recopiée et corrigée que Colomb a publiée sous le titre du Chasseur vert. N. D. L. E.
  2. Ce caractère de madame de Chasteller, placé ici entre crochets, provient d’une ébauche conservée dans le dossier R. 288 des manuscrits de Stendhal. N. D. L. E.
  3. Un mot en blanc dans le manuscrit. N. D. L. E.