Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 20

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume Ip. 348-359).
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CHAPITRE XX


Quelles que fussent les idées de Lucien, il n’était pas maître de ses actions. Le lendemain, de bonne heure, après s’être mis en tenue pour se présenter chez le colonel Malher, il aperçut de loin la rue sur laquelle donnaient les fenêtres de madame de Chasteller. Il ne put résister à l’envie de passer sous ces fenêtres qu’il ne devait plus revoir si le colonel lui accordait sa demande. À peine fut-il dans la rue, qu’il sentit son cœur battre au point de lui ôter la respiration : la seule possibilité d’entrevoir madame de Chasteller le mettait hors de lui. Il fut presque bien aise de ne pas la voir à sa fenêtre.

« Et que deviendrai-je, se dit-il, si, après avoir obtenu de quitter Nancy, je viens à désirer d’y revenir avec la même folie ? Depuis hier, je ne suis plus maître de moi, j’obéis à des idées qui me viennent tout à coup, et que je ne puis pas prévoir une minute à l’avance. »

Après ce raisonnement digne d’un ancien élève de l’École polytechnique, Leuwen monta à cheval et fit cinq ou six lieues en deux heures. Il se fuyait lui-même : ce que la soif physique a de plus poignant, il l’éprouvait au moral par le besoin de soumettre sa raison à celle d’un autre homme et de demander conseil. Il se sentait juste assez de raison pour croire et sentir qu’il devenait fou ; cependant, tout son bonheur au monde dépendait de l’opinion qu’il devait se former de madame de Chasteller.

Il avait eu le bon esprit de ne pas sortir des bornes de la plus étroite réserve avec aucun des officiers du régiment. Il n’avait donc personne auprès de qui il pût se fortifier, même de la ressource du raisonnement le plus vague et le plus lointain. M. Gauthier était absent, et d’ailleurs, croyait-il, n’eût compris sa folie que pour l’en gronder et l’engager à s’éloigner.

En revenant de sa promenade, il éprouva, en repassant dans la rue de la Pompe, un mouvement de folie qui l’étonna. Il lui semblait que s’il eût rencontré les yeux de madame de Chasteller, il fût tombé de cheval pour la troisième fois. Il ne se sentit pas le courage de fuir, et n’alla point chez le colonel.

M. Gauthier arriva le même soir de la campagne. Leuwen voulut lui parler en termes éloignés de sa position, le tâter, comme on dit. Voici ce que lui dit Gauthier, après quelques phrases de transition :

— Je ne suis pas sans chagrin non plus. Ces ouvriers de N*** me chiffonnent. Que va leur dire l’armée ?…


Dès le lendemain du bal, le docteur Du Poirier vint faire une longue visite à son jeune ami, et sans trop de préambules se mit à lui parler de madame de Chasteller. Leuwen sentit qu’il rougissait jusqu’au blanc des yeux. Il ouvrit la fenêtre et se plaça derrière les persiennes, de façon à n’être que difficilement examiné par le docteur.

« Ce cuistre vient ici me faire subir un interrogatoire. Voyons. »

Leuwen se répandit en admiration sur la beauté du pavillon où l’on avait dansé la veille. De la cour, il passa à l’escalier magnifique, aux vases de plantes exotiques qui en faisaient l’ornement ; ensuite, suivant un ordre mathématique et logique, de l’escalier il passa à l’antichambre, de là aux deux premiers salons…

À chaque instant le docteur l’interrompait pour lui parler de l’indisposition de madame de Chasteller, la veille, et pour raisonner sur ce qui avait pu la causer, etc., etc. Leuwen n’avait garde de l’interrompre ; chaque mot était un trésor pour lui : le docteur sortait de l’hôtel de Pontlevé. Mais Leuwen sut se contenir ; au moindre petit silence, il reprenait gravement sa dissertation sur ce qu’avait pu coûter la tente élégante rayée de cramoisi et de blanc de la veille. Le son de ces mots étrangers à sa langue habituelle semblait redoubler son sang-froid et l’empire qu’il avait sur soi-même. Jamais il n’en eut autant de besoin : le docteur, qui à tout prix voulait le faire parler, lui disait les choses les plus précieuses sur madame de Chasteller, des choses sur lesquelles il eût payé au poids de l’or un mot de plus. Et le cas était tentant : il lui semblait qu’avec de la flatterie un peu adroite le docteur trahirait tous les secrets du monde. Mais il fut sage jusqu’à la timidité ; jamais le nom de madame de Chasteller ne fut prononcé par lui que pour répondre au docteur ; c’eût été une maladresse ailleurs. Leuwen forçait son rôle, mais Du Poirier avait trop peu d’habitude de gens répondant juste à ce qu’on leur dit pour saisir cette nuance. Leuwen se promit bien d’être malade le lendemain ; il espérait savoir par le docteur bien des détails sur M. de Pontlevé et la vie habituelle de madame de Chasteller.

Le lendemain, le docteur avait changé de batterie : madame de Chasteller, suivant lui, était prude, remplie d’un orgueil insupportable, beaucoup moins riche qu’on ne le disait. Elle avait tout au plus dix mille francs de rente sur le Grand-Livre. Et, au milieu d’un mauvais vouloir si peu déguisé, pas un mot sur le lieutenant-colonel. Ce moment fut bien doux pour Leuwen, presque plus doux que celui où, l’avant-veille, madame de Chasteller l’avait regardé après lui avoir demandé si le soupçon était relatif à elle. Il n’y avait donc pas eu scandale dans son affaire avec M. Thomas de Busant.

Leuwen fit beaucoup de visites ce soir-là, mais ne dit pas un mot au-delà des insipides demandes sur l’état de la santé après un bal aussi étonnamment fatigant.

« Quel spectacle admirable ne donnerait pas à ces provinciaux si ennuyés ma préoccupation, s’ils pouvaient la deviner ! »

Tout le monde lui dit du mal de madame de Chasteller, à l’exception de la bonne Théodelinde ; elle était cependant bien laide, et madame de Chasteller bien jolie. Leuwen se sentit pour Théodelinde une amitié qui allait presque jusqu’à la passion.

« Madame de Chasteller ne partage pas les façons de s’amuser de ces gens-ci ; voilà ce qu’on ne pardonne nulle part ; à Paris, on ignore ces différences. »

Pendant les dernières de ces visites, Leuwen, sûr de ne pas rencontrer madame de Chasteller, qui était indisposée chez elle, pensait à la douceur de voir de loin son petit rideau de mousseline brodé éclairé par la lumière de ses bougies.

« Je suis un lâche, se dit-il enfin. Eh ! bien, je me livrerai de bon cœur à ma lâcheté. »

________________Si vous vous damnez,
Damnez-vous [donc] au moins pour des péchés aimables
[1].

Ce furent presque là les derniers soupirs de son remords d’aimer et de son amour pour cette pauvre patrie trahie, vendue, etc. On ne peut pas avoir deux amours à la fois.


« Je suis un lâche », se dit-il en sortant du salon de madame d’Hocquincourt. Et comme à Nancy à dix heures et demie on éteint les réverbères par ordre de M. le maire et qu’à l’exception de la noblesse tout le monde va se coucher, sans être trop ridicule à ses propres yeux, il put se promener une grande heure sous les persiennes vertes, quoique presque à son arrivée les lumières de la petite chambre eussent été éteintes. Honteux du bruit de ses pas, Leuwen profitait de l’obscurité profonde, s’arrêtait longtemps, assis sur la pierre d’un plombier situé vis-à-vis de la fenêtre qu’il regardait presque à chaque instant.

Son cœur n’était pas le seul à être agité par le bruit de ses pas. Jusqu’à dix heures et demie, madame de Chasteller avait eu une soirée sombre et pleine de remords. Certainement, elle eût été moins triste en allant dans le monde ; mais elle ne voulait pas s’exposer à le rencontrer ou à entendre prononcer son nom. À dix heures et demie, en le voyant arriver dans la rue, sa tristesse sombre et morne fut remplacée par le battement de cœur le plus vif. Elle se hâta de souffler ses bougies, et malgré toutes les remontrances qu’elle se faisait à elle-même, elle n’avait pas quitté ses persiennes. Ses yeux étaient guidés dans l’obscurité par le feu du cigare de Leuwen. Celui-ci achevait de triompher de ses remords :

« Eh bien ! je l’aimerai et je la mépriserai, se dit-il. Et quand elle m’aimera, je lui dirai : « Ah ! si votre âme eût été plus pure, c’est pour la vie que je vous eusse été attaché. »

Le lendemain matin, réveillé à cinq heures pour la manœuvre, Leuwen se trouva un désir passionné de voir madame de Chasteller. Il ne doutait nullement de son cœur.

« Un regard m’a tout dit, se répétait-il quand le bon sens qui lui était naturel voulait élever quelque objection. Et plût à Dieu qu’il fût moins facile de lui plaire ! Ce n’est pas de cela que je me plaindrais ! »

Enfin, cinq jours après le bal, qui parurent cinq semaines à Leuwen, il rencontra madame de Chasteller chez madame la comtesse de Commercy. Madame de Chasteller était ravissante, sa pâleur naturelle avait disparu à la voix du laquais annonçant : M. Leuwen. Lui, de son côté, pouvait à peine respirer. Toutefois, la parure de madame de Chasteller lui parut trop brillante, trop gaie, de trop bon goût. Il est vrai que madame de Chasteller était mise à ravir, comme il faut pour plaire à Paris.

« Tant de soins pour une simple visite à une femme âgée rappellent un peu trop, se disait-il, le faible pour les lieutenants-colonels. »

Cependant, malgré l’amertume de cette censure, il ajoutait :

« Eh bien ! je l’aimerai, mais sans conséquence. »

Pendant tous ces beaux raisonnements, il était à trois pas d’elle, tremblant comme la feuille, mais de bonheur.

À ce moment, madame de Chasteller répondait à je ne sais quelle question de politesse sur son indisposition que Leuwen lui avait adressée, avec une politesse et un son de voix d’une grâce parfaite, mais en même temps avec une tranquillité d’autant plus inaltérable qu’elle n’était point triste et sombre, mais au contraire affable et sur le bord de la gaieté. Leuwen déconcerté ne vit toute l’étendue du malheur que lui annonçait ce ton qu’après la fin de la visite, et en y réfléchissant. Quant à lui, il fut commun et presque plat devant madame de Chasteller. Il le sentit, et en arriva à ce point de misère de chercher à donner de la grâce à ses mouvements et au son de sa voix, et l’on devine avec quel succès !

« Me voici tout à fait revenu au degré de gaucherie dont je jouissais dans les premiers moments de notre conversation au bal… », pensa-t-il en se jugeant lui-même. Et il avait raison, il ne s’exagérait nullement le manque de grâce et d’esprit. Mais ce qu’il ne se disait pas, c’est que le seul être aux yeux duquel il désirait ne pas paraître un sot jugeait bien autrement de son embarras.

« M. Leuwen, se disait madame de Chasteller, s’attendait à trouver la suite de mon inconcevable légèreté du bal, ou du moins il avait droit d’espérer des façons douces et presque affectueuses, rappelant le ton de l’amitié. Il rencontre des façons extrêmement polies, mais qui, au fond, le renvoient bien au-delà du rang d’une simple connaissance. »

Leuwen, pour dire quelque chose, ne trouvant absolument pas une idée, s’avisa d’entreprendre une explication du mérite de madame Malibran, qui chantait à Metz, et que la bonne compagnie de Nancy annonçait l’intention d’aller entendre. Madame de Chasteller, enchantée de n’avoir plus à se faire violence pour trouver des mots polis et froids, le regardait parler. Bientôt, il s’embrouilla tout à fait, il fut ridicule d’embarras, et à un point tel que madame de Commercy s’en aperçut.

« Ces jeunes gens à la mode ont des mérites bien sujets au changement, dit-elle tout bas à madame de Chasteller. Ce n’est plus du tout le joli sous-lieutenant qui vient souvent chez moi. »

Ce mot fut le bonheur parfait pour madame de Chasteller : une femme de bon sens, d’un bon sens célèbre dans la ville, et de sang-froid, venait confirmer ce qu’elle se disait à elle-même depuis quelques minutes, et avec quel plaisir !

« Quelle différence avec cet homme enjoué, vif, étincelant d’esprit, embarrassé seulement par la foule et la vivacité de ses aperçus, que j’ai vu au bal ! Le voilà qui parle d’une chanteuse et ne peut pas trouver une phrase passable. Et tous les jours il lit des feuilletons sur le mérite de madame Malibran. »

Madame de Chasteller se sentait si heureuse qu’elle se dit tout à coup :

« Je vais tomber dans quelque mot ou quelque sourire de bonne amitié qui gâtera tout mon bonheur de ce soir. Ceci est bien doux, mais pour n’être pas mécontente de moi-même, il faut finir ici. »

Elle se leva et sortit.

Bientôt après, Leuwen quitta madame de Commercy ; il avait besoin de rêver en paix à l’étendue de sa sottise et à la parfaite froideur de madame de Chasteller. Après cinq ou six heures de réflexions déchirantes, il arriva à cette belle conclusion :

Il n’était pas lieutenant-colonel, et, comme tel, digne de l’attention de madame de Chasteller. Sa conduite au bal avec lui avait été une velléité, une fantaisie passagère, à laquelle ces femmes un peu trop tendres sont sujettes. L’uniforme lui avait fait un instant illusion ; faute de mieux, elle l’avait pris un instant pour un colonel. Ces consolations désolaient Leuwen :

« Je suis un sot complet, et cette femme une coquette de théâtre, seulement étonnamment belle. Du diable si jamais je regarde ses fenêtres ! »

Après cette grande résolution, si l’on eût offert à Leuwen de le mener pendre, sa manière d’être eût été plus heureuse. Malgré l’heure avancée, il monta à cheval. À peine hors de la ville, il s’aperçut qu’il n’avait pas la force de guider son cheval. Il le rendit au domestique, et se promena à pied. À quelques minutes de là, comme minuit sonnait, malgré les injures qu’il adressait à madame de Chasteller, il était assis sur la pierre vis-à-vis de sa fenêtre.


FIN DU PREMIER VOLUME
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