Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 3

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume Ip. 31-55).
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CHAPITRE III


Hussard en 1794, à dix-huit ans, Filloteau avait fait toutes les campagnes de la Révolution ; pendant les six premières années, il s’était battu avec enthousiasme et en chantant la Marseillaise. Mais Bonaparte se fit consul, et bientôt l’esprit retors du futur lieutenant-colonel s’aperçut qu’il était maladroit de tant chanter la Marseillaise. Aussi fut-il le premier lieutenant du régiment qui obtint la croix. Sous les Bourbons, il fit sa première communion et fut officier de la Légion d’honneur. Maintenant il était venu passer trois jours à Paris, pour se rappeler au souvenir de quelques amis subalternes, pendant que le 27e régiment de lanciers se rendait de Nantes en Lorraine. Si Lucien avait eu un peu d’usage du monde, il aurait parlé du crédit qu’avait son père au bureau de la guerre. Mais il n’apercevait rien des choses de ce genre. Tel qu’un jeune cheval ombrageux, il voyait des périls qui n’existaient pas, mais aussi il se donnait le courage de les braver.

Voyant que M. Filloteau partait le lendemain par la diligence pour rejoindre le régiment, Lucien lui demanda la permission de voyager de compagnie. Madame Leuwen fut bien étonnée en voyant décharger la calèche de son fils, qu’elle avait fait amener sous ses fenêtres, et toutes les malles partir pour la diligence.

Dès la première dînée, le colonel réprimanda sèchement Lucien en lui voyant prendre un journal :

— Au 27e, il y a un ordre du jour qui défend à MM. les officiers de lire les journaux dans les lieux publics ; il n’y a d’exception que pour le journal ministériel.

— Au diable le journal ! s’écria Lucien gaiement, et jouons au domino le punch de ce soir, si toutefois les chevaux ne sont pas encore à la diligence.

Quelque jeune que fût Lucien, il eut pourtant l’esprit de perdre six parties de suite, et, en remontant en voiture, le bon Filloteau était tout à fait gagné. Il trouvait que ce muscadin avait du bon et se mit à lui expliquer la façon de se comporter au régiment, pour ne pas avoir l’air d’un blanc-bec. Cette façon était à peu près le contraire de la politesse exquise à laquelle Lucien était accoutumé. Car, aux yeux des Filloteau, comme parmi les moines, la politesse exquise passe pour faiblesse ; il faut, avant tout, parler de soi et de ses avantages, il faut exagérer. Pendant que notre héros écoutait avec tristesse et grande attention, Filloteau s’endormit profondément, et Lucien put rêver à son aise. Au total, il était heureux d’agir et de voir du nouveau.

Le surlendemain, sur les six heures du matin, ces messieurs trouvèrent le régiment en marche, à trois lieues en deçà de Nancy ; ils firent arrêter, et la diligence les déposa sur la grande route avec leurs effets.

Lucien, qui était tout yeux, fut frappé de l’air d’importance morose et grossière qui s’établit sur le gros visage du lieutenant-colonel au moment où son lancier ouvrit un portemanteau et lui présenta son habit garni des grosses épaulettes. M. Filloteau fit donner un cheval à Lucien, et ces messieurs rejoignirent le régiment, qui, pendant leur toilette, avait filé[1]. Sept à huit officiers s’étaient placés tout à fait à l’arrière-garde, pour faire honneur au lieutenant-colonel, et ce fut à ceux-là d’abord que Lucien fut présenté ; il les trouva très froids. Rien n’était moins encourageant que ces physionomies.

« Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre ! » se dit Lucien, le cœur serré comme un enfant. Lui, accoutumé à ces figures brillantes de civilité et d’envie de plaire, avec lesquelles il échangeait des paroles dans les salons de Paris, il alla jusqu’à croire que ces messieurs voulaient faire les terribles à son égard. Il parlait trop, et rien de ce qu’il disait ne passait sans objection ou redressement : il se tut.

Depuis une heure Lucien marchait sans mot dire, à la gauche du capitaine commandant l’escadron auquel il devait appartenir ; sa mine était froide ; du moins il l’espérait, mais son cœur était vivement ému. À peine avait-il cessé le dialogue désagréable avec les officiers, qu’il avait oublié leur existence. Il regardait les lanciers et se trouvait tout transporté de joie et d’étonnement. Voilà donc les compagnons de Napoléon ; voilà donc le soldat français ! Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et passionné.

Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position. « Me voici donc pourvu d’un état, celui de tous qui passe pour le plus noble et le plus amusant. L’École polytechnique m’eût mis à cheval avec des artilleurs, m’y voici avec des lanciers. La seule différence, ajouta-t-il en souriant, c’est qu’au lieu de savoir le métier supérieurement bien, je l’ignore tout à fait. » Le capitaine son voisin, qui vit ce sourire plus tendre que moqueur, en fut piqué… « Bah ! continua Lucien, c’est ainsi que Desaix et Saint-Cyr ont commencé ; ces héros qui n’ont pas été salis par le duché[2]. »

Les propos des lanciers entre eux vinrent distraire Lucien. Ces propos étaient communs au fond, et relatifs aux besoins les plus simples de gens fort pauvres : la qualité du pain de soupe, le prix du vin, etc., etc. Mais la franchise du ton de voix, le caractère ferme et vrai des interlocuteurs, qui perçait à chaque mot, retrempait son âme comme l’air des hautes montagnes. Il y avait là quelque chose de simple et de pur, bien différent de l’atmosphère de serre-chaude où il avait vécu jusqu’alors. Sentir cette différence et changer de façon de voir la vie fut l’affaire d’un moment. Au lieu d’une civilité fort agréable, mais fort prudente au fond et fort méticuleuse, le ton de chacun de ces propos disait avec gaieté : « Je me moque de tout au monde, et je compte sur moi. »

« Voici les plus francs et les plus sincères des hommes, pensa Lucien, et peut-être les plus heureux ! Pourquoi un de leurs chefs ne serait-il pas comme eux ? Comme eux je suis sincère, je n’ai point d’arrière-pensée ; je n’aurai d’autre idée que de contribuer à leur bien-être ; au fond, je me moque de tout, excepté de ma propre estime. Quant à ces personnages importants, de ton dur et suffisant, qui s’intitulent mes camarades, je n’ai de commun avec eux que l’épaulette. » Il regarda du coin de l’œil le capitaine qui était à sa droite et le lieutenant qui était à la droite du capitaine[3]. « Ces messieurs font un parfait contraste avec les lanciers ; ils passent leur vie à jouer la comédie ; ils redoutent tout, peut-être, excepté la mort ; ce sont des gens comme mon cousin Dévelroy. »

Lucien se remit à écouter les lanciers, et avec délices ; bientôt son âme fut dans les espaces imaginaires ; il jouissait vivement de sa liberté et de sa générosité, il ne voyait que de grandes choses à faire et des beaux périls. La nécessité de l’intrigue et de la vie à la Dévelroy avait disparu à ses yeux. Les propos plus que simples de ces soldats faisaient sur lui l’effet d’une excellente musique ; la vie se peignait en couleur de rose.

Tout à coup, au milieu de ces deux lignes de lanciers, marchant négligemment et au pas, arriva au grand trot, par le milieu de la route, qui était resté libre, l’adjudant sous-officier. Il adressait certains mots à demi-voix aux sous-officiers, et Lucien vit les lanciers se redresser sur leurs chevaux. « Ce mouvement leur donne tout à fait bonne mine », se dit-il.

Sa figure jeune et naïve ne put résister à cette sensation vive ; elle peignait le contentement et la bonté, et peut-être un peu de curiosité. Ce fut un tort ; il eût dû rester impassible, ou, mieux encore, donner à ses traits une expression contraire à celle qu’on s’attendait à y lire. Le capitaine, à la gauche duquel il marchait, se dit aussitôt : « Ce beau jeune homme va me faire une question, et je vais le remettre à sa place par une réponse bien ficelée. » Mais Lucien, pour tout au monde, n’eût pas fait une question à un de ses camarades, si peu camarades. Il chercha à deviner par lui-même le mot qui, tout à coup, donnait l’air si alerte à tous les lanciers et remplaçait le laisser-aller d’une longue route par toutes les grâces militaires.

Le capitaine attendait une question ; à la fin, il ne put supporter le silence continu du jeune Parisien.

— C’est l’inspecteur général que nous attendions, le général comte N…, pair de France », dit-il enfin, d’un air sec et hautain, et sans avoir l’air d’adresser précisément la parole à Lucien.

Celui-ci regarda le capitaine d’un air froid et comme simplement excité par le bruit. La bouche de ce héros faisait une moue effroyable ; son front était plissé avec une haute importance ; les yeux étaient tournés de côté, mais toutefois étaient bien loin de regarder tout à fait le sous-lieutenant.

« Voilà un plaisant animal ! pensa Lucien. C’est apparemment là ce ton militaire dont m’a tant parlé le lieutenant-colonel Filloteau ! Certainement, pour plaire à ces messieurs, je ne prendrai pas ces manières rudes et grossières ; je resterai un étranger parmi eux. Il m’en coûtera peut-être quelque bon coup d’épée ; mais certes je ne répondrai pas à une communication faite de ce ton. » Le capitaine attendait évidemment un mot admiratif de la part de Lucien, comme : « Est-ce le fameux comte N…, est-ce le général si honorablement mentionné dans les bulletins de la grande armée ? »

Mais notre héros était sur ses gardes : sa mine ne cessa pas d’avoir l’expression de quelqu’un qui est exposé à sentir une mauvaise odeur. Le capitaine fut obligé d’ajouter, après une minute de silence pénible, et en fronçant de plus en plus le sourcil :

« C’est le comte N…, qui fit cette belle charge à Austerlitz ; sa voiture va passer. Le colonel Malher de Saint-Mégrin, qui n’est pas gauche, a glissé un écu aux postillons de la dernière poste ; l’un d’eux vient d’arriver au galop ; les lanciers ne doivent pas former les rangs ; ça aurait l’air prévenu. Mais voyez la bonne idée que l’inspecteur va prendre du régiment ; il faut soigner la première impression… Voilà des hommes qui semblent nés à cheval. »

Lucien ne répondit que par un signe de tête ; il avait honte de la façon de marcher de la rosse qu’on lui avait donnée ; il lui fit sentir l’éperon, elle fit un écart et fut sur le point de tomber. « J’ai l’air d’un frère coupe-chou », se dit-il.

Dix minutes plus tard, on entendit le bruit d’une voiture pesamment chargée ; c’était le comte N…, qui passait au milieu de la route, entre les deux files de lanciers ; la voiture arriva bientôt à la hauteur de Lucien et du capitaine. Ces messieurs ne purent apercevoir le fameux général, tant son énorme berline étant remplie de paquets de toutes les formes.

« Caisse contre caisse, caisson, dit le capitaine avec humeur, ça ne marche jamais qu’avec force jambons, dindons rôtis, pâtés de foie gras ! et des bouteilles de champagne en quantité. »

Notre héros fut obligé de répondre. Pendant qu’il est engagé dans la maussade besogne de rendre poliment dédain pour dédain au capitaine Henriet, nous demandons la permission de suivre un instant le lieutenant général comte N…, pair de France, chargé, cette année, de l’inspection de la 3e division militaire[4].

Au moment où sa voiture passait sur le pont-levis de Nancy, chef-lieu de cette division, sept coups de canon annoncèrent au public ce grand événement.

Ces coups de canon remontèrent dans les cieux l’âme de Lucien.

Deux sentinelles furent placées à la porte de l’inspecteur, et le lieutenant général baron Thérance, commandant la division, lui fit demander s’il voulait le recevoir sur-le-champ, ou le lendemain.

— Sur-le-champ, parbleu, dit le vieux général. Est-ce qu’il croit que je c… le service ? »

Le comte N… avait encore, pour les petites choses, les habitudes de l’armée de Sambre-et-Meuse, où jadis il avait commencé sa réputation. Ces habitudes lui étaient d’autant plus vivement présentes en ce moment, que, plus d’une fois, pendant les cinq ou six dernières postes, il avait reconnu les positions occupées jadis par cette armée d’une gloire si pure.

Quoique ce ne fût rien moins qu’un homme à imagination et à illusions, il se surprenait avec des souvenirs vifs de 1794. Quelle différence de 94 à 183… ! Grand Dieu ! comme alors nous jurions haine à la royauté ! Et de quel cœur ! Ces jeunes sous-officiers que N***[5] m’a tant recommandé de surveiller, alors c’étaient nous-mêmes !… Alors on se battait tous les jours ; le métier était agréable, on aimait à se battre. Aujourd’hui il faut faire sa cour à un monsieur le maréchal, il faut juger à la cour des pairs[6] !

Le général comte N… était un assez bel homme de soixante-cinq à soixante-six ans, élancé, maigre, droit, de fort bonne tenue ; il avait encore une très belle taille, et quelques boucles fort soignées de cheveux entre le blond et le gris donnaient de la grâce à une tête presque entièrement chauve. La physionomie annonçait un courage ferme et une grande résolution à obéir ; mais, du reste, la pensée était étrangère à ces traits.

Cette tête plaisait moins au second regard et semblait presque commune au troisième ; on y entrevoyait comme un nuage de fausseté. On voyait que l’Empire et sa servilité avaient passé par là.

Heureux les héros morts avant 1804 !

Ces vieilles figures de l’armée de Sambre-et-Meuse s’étaient assouplies dans les antichambres des Tuileries et aux cérémonies de l’église de Notre-Dame. Le comte N… avait vu le général Delmas exilé après ce dialogue célèbre :

« La belle cérémonie, Delmas ! C’est vraiment superbe, dit l’empereur revenant de Notre-Dame.

— Oui, général, il n’y manque que les deux millions d’hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez. »

Le lendemain Delmas fut exilé, avec ordre de ne jamais approcher de Paris à moins de quarante lieues.

Lorsque le valet de chambre annonça le baron Thérance, le général N…, qui avait mis son grand uniforme, se promenait dans son salon ; il entendait encore, en idée, le canon du déblocus de Valenciennes. Il chassa bien vite tous ces souvenirs qui peuvent mener à des imprudences, et, en faveur du lecteur, comme disent les gens qui crient le discours du roi à l’ouverture de la session, nous allons donner quelques passages du dialogue des deux vieux généraux : ils se connaissaient fort peu.

Le baron Thérance entra en saluant gauchement ; il avait près de six pieds et la tournure d’un paysan franc-comtois. De plus, à la bataille de Hanau, où Napoléon dut percer les rangs de ses fidèles alliés les Bavarois pour rentrer en France, le colonel Thérance, qui couvrait avec son bataillon la célèbre batterie du général Drouot, reçut un coup de sabre qui lui avait partagé les deux joues, et coupé une petite partie du nez. Tout cela avait été réparé, tant bien que mal ; mais il y paraissait beaucoup, et cette cicatrice énorme, sur une figure sillonnée par un état de mécontentement habituel, donnait au général une apparence fort militaire. À la guerre il avait été d’une bravoure admirable ; mais, avec le règne de Napoléon, son assurance avait pris fin. Sur le pavé de Nancy il avait peur de tout, et des journaux plus que de toute autre chose : aussi parlait-il souvent de faire fusiller des avocats. Son cauchemar habituel était la peur d’être exposé à la risée publique. Une plaisanterie plate, dans un journal qui comptait cent lecteurs, mettait réellement hors de lui ce militaire si brave. Il avait un autre chagrin : à Nancy, personne ne faisait attention à ses épaulettes. Jadis, lors de l’émeute de mai 183*, il avait frotté ferme la jeunesse de la ville, et se croyait abhorré.

Cet homme, autrefois si heureux, présenta son aide de camp, qui aussitôt se retira. Il déploya sur une table les états des situations des troupes et des hôpitaux de la division ; une bonne heure se passa en détails militaires. Le général interrogea le baron sur l’opinion des soldats, sur les sous-officiers, de là à l’esprit public il n’y avait qu’un pas. Mais, il faut l’avouer, les réponses du digne commandant de la 3e division paraîtraient longues si nous leur laissions toutes les grâces du style militaire ; nous nous contenterons de placer ici les conclusions que le comte pair de France tirait des propos pleins d’humeur du général de province.

« Voilà un homme qui est l’honneur même, se disait le comte ; il ne craint pas la mort ; il se plaint même, et de tout son cœur, de l’absence du danger ; mais, du reste, il est démoralisé, et, s’il avait à se battre contre l’émeute, la peur des journaux du lendemain le rendrait fou. »

— On me fait avaler des couleuvres toute la journée, répétait le baron.

— Ne dites pas cela trop haut, mon cher général ; vingt officiers généraux, vos anciens, sollicitent votre place, et le maréchal veut qu’on soit content. Je vous rapporterai franchement, en bon camarade, un mot trop vif, peut-être. Il y a huit jours, quand j’ai pris congé du ministre : Il n’y a qu’un nigaud, m’a-t-il dit, qui ne sache pas faire son nid dans un pays.

— Je voudrais y voir M. le maréchal, reprit le baron avec impatience, entre une noblesse riche bien unie, qui nous méprise ouvertement et se moque de nous toute la journée, et des bourgeois menés par des jésuites fins comme l’ambre, qui dirigent toutes les femmes un peu riches. De l’autre côté, tous les jeunes gens de la ville, non nobles ou non dévots, républicains enragés. Si mes yeux s’arrêtent par hasard sur l’un d’eux, il me présente une poire[7], ou quelque autre emblème séditieux. Les gamins mêmes du collège me montrent des poires ; si les jeunes gens m’aperçoivent à deux cents pas de mes sentinelles, ils me sifflent à outrance ; et ensuite, par une lettre anonyme, ils m’offrent satisfaction avec des injures infernales, si je n’accepte pas… Et la lettre anonyme contient un petit chiffon de papier avec le nom et l’adresse de celui qui écrit. Avez-vous ces choses-là à Paris ? Et, si j’essuie une avanie, le lendemain tout le monde en parle, ou y fait allusion. Pas plus tard qu’avant-hier, M. Ludwig Roller, un ex-officier très brave, dont le domestique a été tué par hasard, lors des affaires du 3 avril, m’a offert de venir tirer le pistolet hors des limites de la division. Eh bien ! hier, cette insolence était l’entretien de toute la ville.

— On transmet la lettre au procureur du roi ; votre procureur du roi n’est-il pas énergique ?

— Il a le diable au corps ; c’est un parent du ministre qui est sûr de son avancement au premier procès politique. J’eus la gaucherie, quelques jours après l’émeute, de lui aller montrer une lettre anonyme atroce, que je venais de recevoir ; ce fut la première de ma vie, morbleu ! « Que voulez-vous que je fasse de ce chiffon ? me dit-il avec insouciance. C’est moi qui demanderais protection, à vous, général, si j’étais insulté ainsi, ou je me ferais justice. » Quelquefois je suis tenté d’appliquer un coup de sabre sur le nez de ces pékins insolents !

— Adieu la place !

— Ah ! si je pouvais les mitrailler ! dit le vieux et brave général avec un gros soupir et en levant les yeux au ciel.

— Pour cela, à la bonne heure, répliqua le pair de France ; telle a toujours été mon opinion ; c’est au canon de Saint-Roch que Bonaparte dut la tranquillité de son règne. Et M. Fléron, votre préfet, ne fait-il pas connaître l’esprit public au ministre de l’Intérieur ?

— Ce n’est pas l’embarras, il écrivaille toute la journée ; mais c’est un enfant, un étourneau de vingt-huit ans, qui fait le politique avec moi ; il crève de vanité, et c’est peureux comme une femme. J’ai beau lui dire : Renvoyons la rivalité de préfet à général à des temps plus heureux ; vous et moi sommes vilipendés toute la journée et par tout le monde. Monseigneur l’évêque, par exemple, nous a-t-il rendu nos visites ? La noblesse ne vient jamais à vos bals et ne vous engage point aux siens. Si, d’après nos instructions, nous nous prévalons de quelque relation d’affaires, au conseil général pour saluer un noble, il ne nous rend le salut que la première fois, et la seconde il détourne la tête. La jeunesse républicaine nous regarde en face et siffle. Tout cela est évident. Eh bien, le préfet le nie ; il me répond, tout rouge de colère : Parlez pour vous, jamais on ne m’a sifflé. Et il ne se passe pas de semaine où, s’il ose paraître dans la rue, à la nuit tombante, on ne le siffle à deux pas de distance.

— Mais êtes-vous bien sûr de cela, mon cher général ? Le ministre de l’Intérieur m’a fait voir dix lettres de M. Fléron, dans lesquelles il se présente comme à la veille d’être tout à fait réconcilié avec le parti légitimiste. M. G… le préfet de N…, chez lequel j’ai dîné avant-hier, est très passablement avec les gens de cette opinion, et cela je l’ai vu.

— Parbleu, je le crois bien ; c’est un homme adroit, un excellent préfet, ami de tous les voleurs adroits, qui vole lui-même, sans qu’on puisse le prendre, vingt ou trente mille francs par an, et cela le fait respecter dans son département. Mais je puis être suspect dans ce que je vous rapporte de mon préfet ; permettez-vous que je fasse appeler le capitaine B… ? Vous savez ? Il doit être dans l’antichambre.

— C’est, si je ne me trompe, l’observateur envoyé dans le 107e, pour rendre raison de l’esprit de la garnison ?

— Précisément ; il n’y a que trois mois qu’il est ici ; pour ne pas le brûler dans son régiment, je ne le reçois jamais de jour. »

Le capitaine B… parut. En le voyant entrer, le baron Thérance voulut absolument passer dans une autre pièce ; le capitaine confirma, par vingt faits particuliers, les doléances du pauvre général. « Dans cette maudite ville, la jeunesse est républicaine, la noblesse bien unie et dévote. M. Gauthier, rédacteur du journal libéral et chef des républicains, est résolu et habile. M. Du Poirier, qui mène la noblesse, est un fin matois, du premier ordre et d’une activité assourdissante. Tout le monde, enfin, se moque du préfet et du général ; ils sont en dehors de tout ; ils ne comptent pour rien. L’évêque annonce périodiquement à tous ses fidèles que nous tomberons dans trois mois. Je suis enchanté, monsieur le comte, de pouvoir mettre ma responsabilité à couvert. Le pire de tout, c’est que si on écrit un peu nettement là-dessus au maréchal, il fait répondre qu’on manque de zèle. C’est commode à lui, en cas de changement de dynastie…

— Halte-là, monsieur.

— Pardon, mon général, je m’égare. Ici les jésuites mènent la noblesse comme les servantes ; enfin, tout ce qui n’est pas républicain.

— Quelle est la population de Nancy ? dit le général, qui trouvait le raisonnement trop sincère.

— Dix-huit mille habitants, non compris la garnison.

— Combien avez-vous de républicains ?

— De républicains vraiment avérés, trente-six.

— Donc deux pour mille. Et parmi ceux-là combien de bonnes têtes ?

— Une seule, Gauthier l’arpenteur, rédacteur du journal L’Aurore ; c’est un homme pauvre, qui se glorifie de sa pauvreté.

— Et vous ne pouvez pas dominer trente-cinq blancs-becs et faire coffrer la bonne tête ?

— D’abord, mon général, il est de bon ton, parmi tous les gens nobles, d’être dévot ; mais il est de mode, parmi tout ce qui n’est pas dévot, d’imiter les républicains dans toutes leurs folies. Il y a ce café Montor où se réunissent les jeunes gens de l’opposition ; c’est un véritable club de 93. Si quatre ou cinq soldats passent devant ces messieurs, ils crient : Vive la ligne ! à demi-voix ; si un sous-officier paraît, on le salue, on lui parle, on veut le régaler. Si c’est, au contraire, un officier attaché au gouvernement, moi, par exemple, il n’y a pas d’insulte indirecte qu’il ne faille essuyer. Dimanche dernier encore, j’ai passé devant le café Montor ; tous ont tourné le dos à la fois, comme des soldats à la parade ; j’ai été violemment tenté de leur allonger un coup de pied où vous savez.

— C’était un sûr moyen pour être mis en disponibilité, courrier par courrier. N’avez-vous pas une haute paye ?

— Je reçois un billet de mille francs tous les six mois. Je passais devant le café Montor par distraction ; d’ordinaire, je fais un détour de cinq cents pas, pour éviter ce maudit café. Et dire que c’est un officier blessé à Dresde et à Waterloo qui est obligé d’esquiver des pékins !

— Depuis les Glorieuses[8], il n’y a plus de pékins, dit le comte avec amertume ; mais faisons trêve à tout ce qui est personnel, ajouta-t-il en rappelant le baron Thérance et en ordonnant au capitaine de rester. Quels sont les meneurs des partis à Nancy ? »

Le général répondit :

« MM. de Pontlevé et de Vassignies sont les chefs apparents du carlisme, commissionnés par Charles X ; mais un maudit intrigant, qu’on nomme le docteur Du Poirier (on l’appelle docteur parce qu’il est médecin) est, dans le fait, le chef véritable. Officiellement, il n’est que secrétaire du comité carliste. Le jésuite Rey, grand vicaire, mène toutes les femmes de la ville, depuis la plus grande dame jusqu’à la plus petite marchande ; cela est réglé comme un papier de musique. Voyez si au dîner que le préfet vous donnera il y a un seul convive hors des administrateurs salariés. Demandez si une seule des personnes attachées au gouvernement et allant chez le préfet est admise chez mesdames de Chasteller et d’Hocquincourt ou de Commercy ?

— Quelles sont ces dames ?

— C’est de la noblesse très riche et très fière. Madame d’Hocquincourt est la plus jolie femme de la ville et mène grand train. Madame de Commercy est peut-être plus jolie encore que madame d’Hocquincourt, mais c’est une folle, une sorte de madame de Staël, qui pérore toujours pour Charles X, comme celle de Genève contre Napoléon. Je commandais à Genève, et cette folle nous gênait beaucoup.

— Et madame de Chasteller ? dit le comte N… avec intérêt.

— Cela est tout jeune et cependant elle est veuve d’un maréchal de camp attaché à la cour de Charles X. Madame de Chasteller prêche dans son salon ; toute la jeunesse de la ville est folle d’elle ; l’autre jour, un jeune homme bien pensant fait une perte énorme au jeu, madame de Chasteller a osé aller chez lui. N’est-ce pas, capitaine ?

— Parfaitement, général ; je me trouvais, par hasard, dans l’allée de la maison du jeune homme. Madame de Chasteller lui a remis trois mille francs en or et un souvenir garni de diamants, à elle donné par la duchesse d’Angoulême, et que le jeune homme est allé mettre en gage à Strasbourg. J’ai sur moi la lettre du commissionnaire de Strasbourg.

— Assez de ce détail, dit le comte au capitaine qui déjà étalait un gros portefeuille.

— Il y a aussi, reprit le général de Thérance, les maisons de Puylaurens, de Serpierre et de Marcilly, où monseigneur l’évêque est reçu comme un général en chef, et du diable si jamais un seul d’entre nous y met le nez. Savez-vous où M. le préfet passe ses soirées ? Chez une épicière, madame Berchu, et le salon est dans l’arrière-boutique. Voilà ce qu’il n’écrit pas au ministère. Moi j’ai plus de dignité, je ne parais nulle part et vais me coucher à huit heures.

— Que font vos officiers le soir ?

— Le café et les demoiselles, pas la moindre bourgeoisie ; nous vivons ici comme des réprouvés. Ces diables de maris bourgeois font la police les uns pour les autres, et cela sous prétexte de libéralisme ; il n’y a d’heureux que les artilleurs et les officiers du génie.

— À propos, comment pensent-ils ici ?

— De fichus républicains, des idéologues, quoi ! Le capitaine pourra vous dire qu’ils sont abonnés au National, au Charivari, à tous les mauvais journaux, et qu’ils se moquent ouvertement de mes ordres du jour sur les feuilles publiques. Ils les font venir sous le nom d’un bourgeois de Darney, bourg à six lieues d’ici. Je ne voudrais pas jurer que dans leurs parties de chasse ils n’aient des rendez-vous avec Gauthier.

— Quel est cet homme ?

— Le chef des républicains, dont je vous ai déjà parlé ; le principal rédacteur de leur journal incendiaire qui s’appelle L’Aurore, et dont la principale affaire est de déverser le ridicule sur moi. L’an passé, il m’a proposé une partie à l’épée, et ce qu’il y a d’abominable, c’est qu’il est employé par le gouvernement ; il est géomètre du cadastre, et je ne puis le faire destituer. J’ai eu beau dire qu’il a envoyé cent soixante-dix-neuf francs au National pour sa dernière amende, à l’égard du maréchal Ney…

— Ne parlons pas de cela, dit le comte N… en rougissant ; et il eut beaucoup de peine à se défaire du baron Thérance, qui trouvait soulagement à ouvrir son cœur.

  1. Variante : s’était avancé d’un quart de lieue. Style : Filé plus expressif : avancé d’un plus français. Choisir.
  2. C’est un républicain qui parle.
  3. Demander la position à un officier. Actuellement je l’ai oubliée. De 1802, à Saluces, à 1835.
  4. « Metz est maintenant (1849) chef-lieu de la 3e division militaire » écrit Colomb en note après avoir corrigé. Car Stendhal avait écrit 26e division et un peu plus loin : 24e. (N. D. L. E.)
  5. Stendhal a d’abord écrit : Soult, mais il a corrigé. N. D. L. E.
  6. Vrai, mais…
  7. Peu après l’avènement de Louis-Philippe au trône de France, M. Philipon, gérant du journal la Caricature, traduit en cour d’assises pour délit de presse, s’amusa, pendant que les jurés étaient en délibération, à dessiner des poires qui offraient une sorte de ressemblance à la figure et à la coiffure du roi ; la plaisanterie eut un très grand succès. (Note de Colomb.)
  8. Surnom donné aux trois journées des 27, 28 et 29 juillet 1830. (Note de Colomb.)