Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 30

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 123-141).
◄    29 .
  31 .  ►


CHAPITRE XXX


Après les deux robs, qui avaient paru à Leuwen d’une longueur interminable, il eut encore à soutenir sa partie dans l’histoire de l’enterrement d’un cordonnier auquel l’un des curés de la ville avait refusé le matin l’entrée de l’église.

Leuwen écoutait en pensant à autre chose cette dégoûtante histoire, quand le grand vicaire s’écria :

— Je n’en veux pour juge que M. Leuwen lui-même, quoique engagé au service.

La patience échappa à Leuwen :

— C’est précisément parce que je suis engagé à ce service et non pas quoique, que j’ai l’honneur de prier M. le grand vicaire de ne rien dire qui me force à faire une réponse désagréable.

— Mais, monsieur, cet homme réunissait les quatre qualités : acquéreur de biens nationaux, détenteur du… à l’époque du décès, marié devant la municipalité, n’ayant pas voulu contracter un nouveau mariage à son lit de mort.

— Vous en oubliez une cinquième, monsieur : payant une part de l’impôt qui pourvoit à vos appointements et aux miens.

Et il partit.

Plusieurs réponses de la sorte auraient pu ruiner la bonne réputation dont Lucien jouissait, mais celle-ci fut à propos.

Cependant, ce mot eut fini par le perdre, ou du moins par diminuer de moitié la considération dont il jouissait dans Nancy, s’il eût dû habiter encore longtemps cette ville.


Il rencontra dans cette maison son ami le docteur Du Poirier qui le prit par un bouton de son uniforme et, bon gré, mal gré, l’emmena se promener sur la place d’armes pour achever de lui expliquer son système de restauration pour la France : le Code civil, par les partages qui suivent le décès de chaque père de famille, va amener la division des terres à l’infini. La population augmentera mais ce sera une population malheureuse et manquant de pain. Il faut rétablir en France les grands ordres religieux ; ils auront de vastes propriétés et feront le bonheur du petit nombre de paysans nécessaires à la culture de ces vastes domaines.

— Croyez-moi, monsieur, rien de funeste comme une population trop nombreuse et trop instruite…

Leuwen se conduisit fort bien.

« Cela est plausible, répondit-il… il y a beaucoup à dire… Je ne suis point assez préparé sur ces hautes questions… »

Il fit quelques objections, mais ensuite eut l’air d’admettre les grands principes du docteur.

« Mais ce coquin-là, se disait-il tout en écoutant, croit-il à ce qu’il me dit ? (Il examinait attentivement cette grosse tête sillonnée de rides si profondes.) Je vois bien là-dessous la finesse cauteleuse d’un procureur bas-normand, mais non la bonhomie nécessaire pour croire à ces bourdes. Du reste, on ne peut refuser à cet homme un esprit vif, une parole chaleureuse, un grand art à tirer tout le parti possible des plus mauvais raisonnements, des suppositions les plus gratuites. Les formes sont grossières, mais, en homme d’esprit et qui connaît son siècle, loin de vouloir corriger cette grossièreté, il s’y complaît ; elle fait son originalité, sa mission et sa force ; on dirait qu’il l’exagère à dessein. C’est un moyen de succès. La noble fierté de ces hobereaux ne peut pas craindre qu’on le confonde avec eux. Le plus sot peut se dire : « Quelle différence de cet homme à moi ! » Et il en admet plus volontiers les bourdes du docteur. S’ils triomphent contre 1830, ils en feront un ministre, ce sera leur Corbière. »

— … Mais neuf heures sonnent, dit-il tout à coup au docteur Du Poirier. Adieu, cher docteur, il faut que je quitte ces raisonnements sublimes qui vous porteront à la Chambre et que vous finirez par mettre à la mode. Vous êtes vraiment l’homme éloquent et persuasif par excellence, mais il faut que j’aille faire ma cour à madame d’Hocquincourt.

— C’est-à-dire à madame de Chasteller. Ah ! jeune tête ! Vous prétendez me donner le change, à moi ? »

Et le docteur Du Poirier, avant de se coucher, alla encore dans cinq ou six maisons savoir les affaires de tous, les diriger, les aider à comprendre les choses les plus simples, tout en ménageant leur vanité infinie et parlant de leurs aïeux au moins une fois la semaine à chacun, et prêcher sa doctrine des grands établissements de moines quand il n’avait rien de mieux à faire ou quand l’enthousiasme l’emportait.

Il décida chez l’un le jour où l’on ferait la lessive, chez l’autre… Et il décidait bien, car il avait du sens, beaucoup de sagacité, un grand respect pour l’argent, et était sans passion à l’égard de la lessive et de…

Pendant que le docteur parlait lessive, Leuwen, la tête haute, marchait d’un pas ferme, avec la mine intrépide de la résignation et du vrai courage. Il était satisfait de la façon dont il remplissait son devoir. Il monta chez madame d’Hocquincourt, que ses amis de Nancy appelaient familièrement madame d’Hocquin.

Il y trouva le bon M. de Serpierre et le comte de Vassignies. On parlait de l’éternelle politique : M. de Serpierre expliquait longuement, et malheureusement avec preuves, comment les choses allaient au mieux, avant la Révolution, à l’Intendance de Metz, sous M. de Calonne, depuis ministre si célèbre.

— Ce courageux magistrat, disait M. de Serpierre, qui sut poursuivre ce malheureux La Chalotais, le premier des jacobins. On était alors en 1779…[1] »

Leuwen se pencha vers madame d’Hocquincourt et lui dit gravement :

Quel langage, madame, et pour vous et pour moi !

Elle éclata de rire. M. de Serpierre s’en aperçut.

— Savez-vous bien, monsieur,… reprit-il d’un air piqué, en s’adressant à Leuwen…

« Ah ! mon Dieu ! me voici en scène, pensa celui-ci. Il était écrit que je tomberais du Du Poirier dans le Serpierre. »

« Savez-vous bien, monsieur, continuait M. de Serpierre d’une voix tonnante, que les gentilshommes un peu titrés ou parents des titrés faisaient modérer les tailles et capitations de leurs protégés ainsi que leurs propres vingtièmes ? Savez-vous que, quand j’allais à Metz, je n’avais point d’autre auberge, moi qui vous parle, ainsi que tout ce qu’il y avait de comme il faut en Lorraine, que l’hôtel de l’intendance de M. de Calonne ? Là, table somptueuse, des femmes charmantes, les premiers officiers de la garnison, des tables de jeu, un ton parfait. Ah ! c’était le beau temps ! Au lieu de cela, vous avez un petit préfet morne et sombre, en habit râpé, qui dîne tout seul, et fort mal, en supposant qu’il dîne ! »

« Grand Dieu ! pensait Leuwen ; celui-ci est encore plus ennuyeux que le Du Poirier. »

Tandis que pour amener la fin de l’allocution il se contentait de répondre au discours de M. de Serpierre par une pantomime admirative, le peu d’attention qu’il donnait et à ce qu’il écoutait et à ce qu’il faisait laissèrent reprendre tout leur empire aux pensées tendres.

« Il est évident, se disait-il, que, sans être le dernier des hommes, je ne puis plus me présenter chez madame de Chasteller. Tout est fini entre nous. Je ne puis plus me permettre, tout au plus, que quelque rare visite de convenance de temps à autre. En termes de l’art, j’ai mon congé. Les comtes Roller, mes ennemis, le grand cousin Blancet, mon rival, qui dîne cinq jours de la semaine à l’hôtel de Pontlevé et prend du thé, tous les soirs, avec le père et la fille, tout cela va bientôt s’apercevoir de ma disgrâce, et je vais être tympanisé d’importance. Gare le mépris, monsieur aux belles livrées jaunes et aux chevaux fringants ! Tous ceux dont vous avez fait trembler les vitres par le retentissement des roues de vos voitures qui ébranlent le pavé, célébreront à l’envi votre échec ridicule. Vous tomberez bien bas, mon ami ! Peut-être les sifflets vous chasseront-ils de ce Nancy que vous méprisez tant. Jolie façon pour cette ville de se graver dans votre souvenir ! »

Tout en se livrant à ces réflexions agréables, les yeux de Leuwen étaient fixés sur les jolies épaules de madame d’Hocquincourt, qu’une charmante camisole d’été, arrivée de Paris la veille, laissait fort découvertes. Tout à coup, il fut éclairé par une idée :

« Voilà mon bouclier contre le ridicule. Attaquons ! »

Il se pencha vers madame d’Hocquincourt et lui dit tout bas :

— Ce qu’il pense de M. de Calonne qu’il regrette tant, je le pense, moi, de notre joli tête-à-tête de l’autre jour. Je fus bien gauche de ne pas profiter de l’attention sérieuse que je lisais dans vos yeux pour essayer de deviner si vous voudriez de moi pour l’ami de votre cœur.

— Tâchez de me rendre folle, je ne m’y oppose pas », dit madame d’Hocquincourt d’un air simple et froid. Elle le regardait en silence avec beaucoup d’attention et une petite moue philosophique charmante. Sa beauté, en ce moment, était relevée par un petit air de grave impartialité, délicieux.

— Mais, ajouta-t-elle, quand il eut fait tout son effet, comme ce que vous me demandez n’est point un devoir, au contraire, tant que je ne serai pas folle de vos beaux yeux, mais folle à lier, n’attendez rien de moi.

Le reste de la conversation à mi-voix répondit à un début aussi vif.

M. de Serpierre cherchait toujours à engager Leuwen dans ses raisonnements. Lucien l’avait accoutumé à beaucoup de complaisance de sa part quand il se rencontrait chez lui sans madame de Chasteller. À la fin, M. de Serpierre vit bien aux sourires de madame d’Hocquincourt que l’attention que lui prêtait Leuwen ne devait être que de la politesse pénible. Le vénérable vieillard prit le parti de se rabattre complètement sur M. de Vassignies, et ces messieurs se mirent à se promener dans le salon.

Leuwen était du plus beau sang-froid ; il cherchait à s’enivrer de la peau si blanche et si fraîche et des formes si voluptueuses qui étaient à deux pieds de ses yeux. Tout en les louant beaucoup, il entendit que le Vassignies répondait à son partenaire en tâchant de lui inculquer les grands ordres religieux de M. Du Poirier, et les inconvénients de la division des terres et d’une population trop nombreuse.

La promenade politique de ces messieurs et la conversation galante de Leuwen duraient depuis un quart d’heure, lorsque Leuwen s’aperçut que madame d’Hocquincourt n’était pas sans intérêt pour les propos tendres qu’il débitait à grand effort de mémoire. En un clin d’œil, cet intérêt lui fournit des idées nouvelles et des paroles qui ne furent pas sans grâce. Elles exprimaient ce qu’il sentait.

« Quelle différence de cet air riant, poli, plein de considération, avec lequel elle m’écoute, et de ce que je rencontre ailleurs ! Et ces bras potelés qui brillent sous cette gaze si transparente ! ces jolies épaules dont la molle blancheur flatte l’œil ! Rien de tout cela auprès de l’autre ! Un air hautain, un regard sévère et une robe qui monte jusqu’au cou. Plus que tout cela, un penchant décidé pour les officiers d’un rang supérieur. Ici l’on me fait entendre, à moi non noble, et sous-lieutenant seulement, que je suis l’égal de tout le monde, au moins. »

La vanité blessée de Leuwen rendait bien vif, chez lui, le plaisir de réussir. MM. de Serpierre et de Vassignies, dans le feu de leur discussion, s’arrêtaient souvent à l’autre bout du salon. Leuwen sut profiter de ces instants de liberté complète, et on l’écoutait avec une admiration tendre[2].

Ces messieurs étaient à l’autre bout du salon depuis plusieurs minutes, arrêtés apparemment par quelque raisonnement frappant de M. de Vassignies en faveur des vastes terres et de la culture en grand, si favorables à la noblesse, quand arriva tout à coup, jusqu’à deux pas de madame d’Hocquincourt, madame de Chasteller, suivant de près, avec sa démarche jeune et légère, le laquais qui l’annonçait et que l’on n’avait pas écouté.

Il lui fut impossible de ne pas voir dans les yeux de madame d’Hocquincourt, et même dans ceux de Leuwen, combien elle arrivait peu à propos. Elle se mit à parler beaucoup, avec gaieté et à voix haute, de ce qu’elle avait remarqué dans ses visites de la soirée. De cette façon, madame d’Hocquincourt ne fut point embarrassée. Madame de Chasteller fut même mauvaise langue et commère, choses que jamais Leuwen n’avait vues chez elle.

« De la vie je ne lui aurais pardonné, se dit-il, si elle s’était mise à faire de la vertu et à embarrasser cette pauvre petite d’Hocquincourt. Au milieu de tout cela, elle a fort bien vu la nuance de trouble que commençait à créer mon talent pour la séduction. »

Leuwen était à demi sérieux en se prononçant cette phrase.

Madame de Chasteller lui parla avec liberté et grâce, comme à l’ordinaire. Elle ne disait rien qui fût remarquable, mais, grâce à elle, la conversation était vivante, et même brillante, car rien n’est amusant comme le commérage bien fait[3].

MM. de Vassignies et de Serpierre avaient quitté leur politique et s’étaient rapprochés, attirés par les grâces de la médisance. Leuwen parlait assez souvent.

« Il ne faut pas qu’elle s’imagine que je suis absolument au désespoir parce qu’elle m’a fermé sa porte. »

Mais en parlant et tâchant d’être aimable, il oublia jusqu’à l’existence de madame d’Hocquincourt. Sa grande affaire au milieu de son air riant et désoccupé était d’observer du coin de l’œil si ses beaux propos avaient quelque succès auprès de madame de Chasteller.

« Quels miracles mon père ne ferait-il pas à ma place, pensait Leuwen, dans une conversation ainsi adressée à une personne pour être entendue par une autre ! Il trouverait encore le moyen de la faire satirique ou complimenteuse pour une troisième. Je devrais par le même mot qui doit agir sur madame de Chasteller continuer à faire la cour à madame d’Hocquincourt. »

Ce fut la seule fois qu’il pensa à celle-ci, et encore à travers son admiration pour l’esprit de son père.

L’unique soin de madame de Chasteller était, de son côté, de voir si Leuwen s’apercevait de la vive peine qu’elle avait éprouvée en le trouvant établi ainsi d’un air d’intimité auprès de madame d’Hocquincourt[4].

« Il faudrait savoir s’il s’est présenté chez moi avant de venir ici », pensait-elle.

Peu à peu, il vint beaucoup de monde : M. de Murcé, de Sanréal, Roller, de Lanfort, et quelques autres inconnus au lecteur, et dont, en vérité, il ne vaut pas la peine de lui faire faire la connaissance. Ils parlaient trop haut et gesticulaient comme des acteurs. Bientôt parurent mesdames de Puylaurens, de Saint-Cyran, enfin M. d’Antin lui-même.

Malgré elle, madame de Chasteller regardait toujours les yeux de sa brillante rivale. Après avoir répondu à tout le monde et fait rapidement le tour du salon, ces yeux, qui ce soir-là avaient presque le feu de la passion, revenaient toujours à Leuwen et semblaient le contempler avec une curiosité vive.

« Ou, plutôt, ils lui demandent de l’amuser, se disait madame de Chasteller. M. Leuwen lui inspire plus de curiosité que M. d’Antin, voilà tout. Ses sentiments ne vont pas au-delà pour aujourd’hui ; mais chez une femme de ce caractère, les incertitudes ne sont pas de longue durée[5]. »

Rarement madame de Chasteller avait eu une sagacité aussi rapide. Ce soir-là, un commencement de jalousie la vieillissait.

Quand la conversation fut bien animée et que madame de Chasteller put se taire sans inconvénient, sa physionomie devint assez sombre ; ensuite, elle s’éclaircit tout à coup :

« M. Leuwen, se dit-elle, ne parle pas à madame d’Hocquincourt avec le son de voix qu’on a en parlant à ce qu’on aime. »

Pour se soustraire un peu aux compliments de tous les arrivants, madame de Chasteller s’était rapprochée d’une table sur laquelle était jetée une foule de caricatures contre l’ordre de choses. Leuwen bientôt cessa de parler ; elle s’en aperçut avec délices.

« Serait-il vrai ? se dit-elle. Quelle différence cependant de ma sévérité, qui peut-être est un peu rude et tient à mon caractère trop sérieux, avec la joie, le laisser-aller, les grâces toujours nouvelles, toujours naturelles, de cette brillante d’Hocquincourt ! Elle a eu trop d’amants, mais d’abord est-ce un défaut aux yeux d’un sous-lieutenant de vingt-trois ans, et qui a des opinions si singulières ? Et d’ailleurs, le sait-il ? »

Leuwen changeait fort souvent de position dans le salon. Il était enhardi à ces mouvements fréquents parce qu’il voyait tout le monde fort occupé de la nouvelle qui venait de se répandre qu’un camp de cavalerie allait être formé près de Lunéville. Cette nouvelle imprévue fit entièrement oublier Leuwen et l’attention que madame d’Hocquincourt lui accordait ce soir-là. Lui, de son côté, avait également oublié les personnes présentes. Il ne se souvenait d’elles que pour craindre les regards curieux. Il brûlait de s’approcher de la table des caricatures mais il trouvait que de sa part ce serait un manque de dignité impardonnable.

« Peut-être même un manque d’égards envers madame de Chasteller, ajoutait-il avec amertume. Elle a voulu m’éviter chez elle, et j’abuse de ma présence dans le même salon qu’elle pour la forcer à m’écouter ! »

Tout en trouvant ce raisonnement sans réplique, au bout de quelques minutes Leuwen se vit si rapproché de la table sur laquelle madame de Chasteller était un peu penchée, que ne pas lui parler du tout eût été une chose marquée.

« Ce serait du dépit, se dit Leuwen, et c’est ce qu’il ne faut pas. »

Il rougit beaucoup. Le pauvre garçon n’était pas assez sûr dans ce moment des règles du savoir-vivre, elles disparaissaient à ses yeux, il les oubliait.

Madame de Chasteller, en éloignant une caricature pour en prendre une autre, leva un peu les yeux et vit bien cette rougeur, qui ne fut pas sans influence sur elle. Madame d’Hocquincourt, de loin, voyait fort bien aussi tout ce qui se passait près de la table verte, et M. d’Antin, qui cherchait à l’amuser, dans ce moment, par une histoire plaisante, lui parut un conteur infini dans ses développements.

Leuwen osa lever les yeux sur madame de Chasteller, mais il tremblait de rencontrer les siens, ce qui l’eût forcé de parler à l’instant. Il trouva qu’elle regardait une gravure, mais d’un air hautain et presque en colère. La pauvre femme avait eu la mauvaise pensée de prendre la main de Leuwen, qu’il appuyait sur la table en tenant de l’autre une gravure, et de la porter à ses lèvres. Cette idée lui avait fait horreur et l’avait mise dans une véritable colère contre elle-même.

« Et j’ose quelquefois blâmer avec hauteur madame d’Hocquincourt ! se dit-elle ; dans le moment encore j’osais la mépriser. Je jurerais bien qu’une aussi infâme tentation ne s’est pas présentée à elle de toute la soirée. Dieu ! d’où de telles horreurs peuvent-elles me venir[6] ? »

« Il faut en finir, se dit Leuwen, un peu choqué de cet air hautain, et puis n’y plus songer. »

— Quoi ! madame, serais-je assez malheureux pour vous inspirer encore de la colère ? S’il en est ainsi, je m’éloigne à l’instant.

Elle leva les yeux, et ne put s’empêcher de lui sourire avec une extrême tendresse.

— Non, monsieur, lui dit-elle quand elle put parler. J’avais de l’humeur contre moi-même, pour une sotte idée qui m’était venue.

« Dieu ! Dans quelle histoire est-ce que je m’engage ? Il ne me manque plus que de lui en faire confidence ! »

Elle devint si excessivement rouge que madame d’Hocquincourt, dont l’œil ne les avait pas quittés, se dit :

« Les voilà réconciliés, et mieux que jamais. En vérité, s’ils l’osaient, ils se jetteraient dans les bras l’un de l’autre. »

Leuwen allait s’éloigner. Madame de Chasteller le vit.

— Restez auprès de moi, là, lui dit-elle ; mais, en vérité, je ne saurais vous parler en ce moment. »

Et ses yeux se remplirent de larmes. Elle se baissa beaucoup et regarda attentivement une gravure.

« Ah ! nous en sommes aux larmes ! » se dit madame d’Hocquincourt.

Leuwen était tout interdit, et se disait :

« Est-ce amour ? Est-ce haine ? Mais il me semble que ce n’est pas de l’indifférence. Raison de plus pour m’éclaircir, et en finir. »

— Vous me faites tellement peur que je n’ose vous répondre, lui dit-il d’un air en effet fort troublé.

— Et que pourriez-vous me dire ? reprit-elle avec hauteur.

— Que vous m’aimez, mon ange. Dites-le-moi, je n’en abuserai jamais.

Madame de Chasteller allait dire : « Eh bien ! oui, mais ayez pitié de moi », lorsque madame d’Hocquincourt, qui s’approchait rapidement frôla la table avec sa robe de toile anglaise toute raide d’apprêt, et ce fut par ce bruit seulement que madame de Chasteller s’aperçut de sa présence. Un dixième de seconde de plus, et elle répondait à Leuwen devant madame d’Hocquincourt.

« Dieu ! quelle horreur ! pensa-t-elle. Et à quelle infamie suis-je donc réservée ce soir ? Si je lève les yeux, madame d’Hocquincourt, lui-même, tout le monde, verra que je l’aime. Ah ! quelle imprudence j’ai commise en venant ici ce soir ! Je n’ai plus qu’un parti à prendre : dussé-je périr à cette place, je vais rester ici, immobile et en silence. Peut-être ainsi parviendrai-je à ne plus rien faire dont je doive rougir. »

Les yeux de madame de Chasteller restèrent en effet fixés sur une gravure, et elle se baissa extrêmement sur la table.

Madame d’Hocquincourt attendit un instant que madame de Chasteller relevât les yeux, mais sa méchanceté n’alla pas plus loin. Elle n’eut point l’idée de lui adresser quelque parole piquante qui, tout en augmentant son trouble, l’eût forcée à relever les yeux et à se donner en spectacle. Elle oublia madame de Chasteller et n’eut plus d’yeux que pour Leuwen. Elle le trouva ravissant en ce moment : il avait des yeux tendres, et cependant un petit air mutin. Lorsqu’elle ne pouvait pas s’en moquer chez un homme, cet air mutin décidait de la victoire.

  1. Voyez le procès de La Chalotais.
  2. Cela fait-il entendre que Leuwen osait beaucoup ?
  3. Ce petit La Bruyère d’une ligne fait-il bien ?
  4. Peut-être trop de symétrie dans la forme. Est-ce une grâce ?
  5. Style. – Longues ou de longue durée ? Combat entre l'énergie et le beau style, l'élégance, ce dernier n'est quelque chose qu'autant qu'il exprime non le bel esprit acquis de l'écrivain, mais la délicatesse qui réveille certaines sensations fines chez le lecteur.
  6. De la matrice, ma petite !