Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 40

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (IIp. 262-275).
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CHAPITRE XL


Pendant que Leuwen recevait de son père les premières leçons de sens commun, voici ce qui se passait à Nancy :

Quand, le surlendemain du brusque départ de Lucien, ce grand événement fut connu de M. de Sanréal, du comte Roller et des autres conspirateurs qui avaient dîné ensemble pour arranger un duel contre lui, ils pensèrent tomber de leur haut. Leur admiration pour M. Du Poirier fut sans bornes ; ils ne pouvaient deviner ses moyens de succès.

Suivant un premier mouvement toujours généreux et dangereux, ces messieurs oublièrent leur répugnance pour ce bourgeois aux mauvaises manières, et allèrent en corps lui faire une visite. Et comme le provincial est avide de tout ce qui peut prendre un air officiel et le tirer de la monotonie de sa vie habituelle, ces messieurs montèrent avec gravité au troisième étage du docteur. Ils entrèrent en saluant sans mot dire et, s’étant rangés en haie contre la muraille, M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase suivante frappa Du Poirier :

« Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et qu’il vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos voix et toutes celles dont chacun de nous peut disposer. »

Le discours fini, M. Ludwig Roller s’avança d’un air gauche, et ensuite se tut par timidité. Sa figure blonde et sèche se couvrit d’un nombre infini de rides nouvelles, il fit une grimace et enfin dit d’un air piqué :

« Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M. Du Poirier ; il m’a privé du plaisir de punir un insolent, ou du moins de l’essayer. Mais je devais ce sacrifice aux ordres de S. M. Charles X et, quoique partie lésée dans cette circonstance, je n’en fais pas moins à M. Du Poirier les mêmes offres de service que ces messieurs, quoique, à vrai dire, je ne sache pas si, à cause du serment à Louis-Philippe, ma conscience me permettra de paraître aux élections. »

L’orgueil de Du Poirier et sa manie de parler en public triomphaient. Il faut avouer qu’il parla admirablement ; il se garda bien d’expliquer pourquoi et comment Lucien était parti, et cependant sut attendrir ses auditeurs : Sanréal pleurait tout à fait ; Ludwig Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant son cabinet.

La porte fermée, Du Poirier éclata de rire[1]. Il venait de parler pendant quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès, il se moquait parfaitement des gens qui l’avaient écouté. C’était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments du plaisir le plus vif.

« Voilà une vingtaine de voix qui me sont acquises, si toutefois d’ici aux élections ces animaux-là ne prennent pas la mouche à propos de quelqu’une de mes démarches ; cela peut mériter considération. J’apprends de tous les côtés que M. de Vassignies n’a pas plus de cent vingt voix assurées, et il y aura trois cents électeurs présents ; ce qu’il y a de plus pur dans notre saint parti lui reproche le serment qu’il devra prêter en entrant à la Chambre, lui serviteur particulier d’Henri V. Pour moi, je suis plébéien ; c’est un avantage. Je loge au troisième étage, je n’ai pas de voiture. Les amis de M. de Lafayette et de la révolution de Juillet doivent, à haine égale, me préférer à M. de Vassignies, cousin de l’empereur d’Allemagne, et qui a en poche le brevet de gentilhomme de la chambre… si jamais il y a une chambre du roi… Je leur jurerai, s’il le faut, d’être libéral, comme Dupont (de l’Eure), l’honnête homme du parti maintenant qu’ils ont enterré M. de Lafayette. »

Un autre chef de parti, aussi honnête que Du Poirier l’était peu, mais bien plus fou, car il s’agitait beaucoup sans le moindre espoir de gagner de l’argent, M. Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus effrayé du départ de Lucien.

« Ne m’avoir rien dit, à moi qui l’aimais ! Ah ! cœurs parisiens ! politesse infinie et sentiment nul. Je le croyais un peu différent des autres, je croyais voir qu’il y avait de la chaleur et de l’enthousiasme au fond de cette âme !… »

Les mêmes sentiments, mais poussés à un bien autre degré d’énergie, agitaient le cœur de madame de Chasteller.

« … Ne m’avoir pas écrit, à moi qu’il jurait de tant aimer, à moi, hélas, dont il voyait bien la faiblesse ! »

Cette idée était trop horrible ; madame de Chasteller finit par se persuader que la lettre de Lucien avait été interceptée.

« Est-ce que je reçois une réponse de madame de Constantin ? se disait-elle ; et je lui ai écrit six fois au moins depuis que je suis malade. »

Le lecteur doit savoir que madame Cunier, la directrice de la poste aux lettres de Nancy, pensait bien. À peine M. le marquis de Pontlevé vit-il sa fille malade et dans l’impossibilité de sortir, qu’il se transporta chez madame Cunier, petite dévote de trois pieds et demi de haut. Après les premiers compliments :

— Vous êtes trop bonne chrétienne, madame, et trop bonne royaliste, dit-il avec onction, pour n’avoir pas une idée juste de ce que doit être l’autorité du roi (id est Charles X) et des commissaires établis par lui durant son absence. Les élections vont avoir lieu, c’est un événement décisif. La prudence oblige, de vrai, à certains ménagements ; mais là est le droit, madame : Prague avant tout. Et, n’en doutez pas, on tient un registre fidèle de tous les services, et…, madame la directrice, il entre dans mon pénible devoir de le dire, tout ce qui ne nous aide pas dans ces temps difficiles est contre nous. Etc., etc.

À la suite d’un dialogue entre ces deux graves personnages, d’une longueur et d’une prudence infinies et d’un ennui encore plus grand pour le lecteur s’il lui était présenté (car aujourd’hui, après quarante ans de comédie, qui ne se figure ce que peut donner l’entretien d’un vieux marquis égoïste et d’une dévote de profession ?), [après qu’une hypocrisie habituelle et savante eut développé les pensées d’un père qui veut hériter de sa fille, et qu’une fausseté plus plate et moins déguisée eut emmiellé les réponses de madame Cunier, dame de charité, dévote de profession, timide encore plus et qui songe avant tout à ne pas perdre une bonne place de onze cents francs dans le cas où Charles X ou Henri V remonterait sur le trône de ses pères ; après avoir parlé, pour débuter, de franchise, de cordialité, de vertu pendant sept quarts d’heure] on en vint à la conclusion des articles suivants :

1° Aucune lettre du sous-préfet, du maire, du lieutenant de gendarmerie, etc., ne sera jamais livrée à M. le marquis. Madame Cunier lui montrera seulement, sans s’en dessaisir, les lettres écrites par M. le grand vicaire Rey, par M. l’abbé Olive, etc.

Toute la conversation de M. de Pontlevé avait porté sur ce premier article. En cédant, il obtint un triomphe complet sur le second :

2° Toutes les lettres adressées à madame de Chasteller seront remises à M. le marquis, qui se charge de les donner à madame sa fille, qui est retenue au lit par la maladie.

3° Toutes les lettres écrites par madame de Chasteller seront montrées à M. le marquis.

Il fut tacitement convenu que le marquis pourrait s’en saisir pour les faire parvenir par une voie plus économique que la poste. Mais dans ce cas, qui entraînait une perte de deniers pour le gouvernement, madame Cunier, sa représentante dans la présente affaire, pouvait naturellement s’attendre à un cadeau d’un panier de bon vin du Rhin de seconde qualité.

Dès le surlendemain de cette conversation, madame Cunier remit un paquet, fermé par elle, au vieux Saint-Jean, valet de chambre du marquis. Ce paquet contenait une toute petite lettre de madame de Chasteller à madame de Constantin. Le ton en était doux et tendre ; madame de Chasteller aurait voulu demander des conseils à son amie, mais n’osait s’expliquer.

« Bavardage insignifiant », se dit le marquis en la serrant dans son bureau. Et, un quart d’heure après, on vit passer le vieux valet de chambre portant à madame Cunier un panier de seize bouteilles de vin du Rhin.

Le caractère de madame de Chasteller était la douceur et la nonchalance. Rien ne parvenait à agiter cette âme douce, noble, amante de ses pensées et de la solitude. Mais placée par le malheur hors de son état habituel, les décisions ne lui coûtaient rien : elle envoya son valet de chambre jeter à la poste, au bourg de Darney, une lettre adressée à madame de Constantin.

Une heure après le départ du valet de chambre, quelle ne fut pas la joie de madame de Chasteller en voyant madame de Constantin entrer dans sa chambre. Ce moment fut bien doux pour les deux amies.

— Quoi ! ma chère Bathilde, dit enfin madame de Constantin, quand on put parler après les premiers transports, six semaines sans un mot de toi ! Et c’est par hasard que j’apprends d’un des agents que M. le préfet emploie pour les élections que tu es malade et que ton état donne des inquiétudes…

— Je t’ai écrit huit lettres au moins.

— Ma chère, ceci est trop fort ; il est un point où la bonté devient duperie…

— Il croit bien faire…

Ceci voulait dire : « Mon père croit bien faire », car l’indulgence de madame de Chasteller n’allait pas jusqu’à ne pas voir ce qui se passait autour d’elle ; mais le dégoût inspiré par les petites manœuvres dont elle suivait le développement n’avait ordinairement d’autre effet que de redoubler son amour pour l’isolement. Ce qui lui convenait de la société, c’étaient les plaisirs des beaux-arts, le spectacle, une promenade brillante, un bal très nombreux. Quand elle voyait un salon avec six personnes, elle frémissait, elle était sûre que quelque chose de bas allait la blesser. L’expérience désagréable lui faisait redouter tout dialogue entre elle et une seule personne.

C’était un caractère tout opposé qui faisait compter pour beaucoup dans la société madame de Constantin. Une humeur vive et entreprenante, s’attaquant aux difficultés et aimant à se moquer de tous les ridicules ennemis, faisait considérer madame de Constantin comme l’une des femmes du département qu’il était le plus dangereux d’offenser. Son mari, très bel homme et assez riche, s’occupait avec passion de tout ce qu’elle lui indiquait. Depuis un an, par exemple, il ne songeait qu’à un moulin à vent, en pierre, qu’il faisait construire sur une vieille tour voisine de son château et qui devait lui rapporter quarante pour cent. Depuis trois mois, il négligeait le moulin et ne songeait qu’à la Chambre des députés. Comme il n’avait point d’esprit, n’avait jamais offensé personne, et passait pour s’acquitter avec complaisance et exactitude des petites commissions qu’on lui donnait, il avait des chances.

— Nous croyons être assurés de l’élection de M. de Constantin. Le préfet le porte en seconde ligne par la peur qu’il a du marquis de Croisans, notre rival, ma chère.

Madame de Constantin dit ce mot en riant.

— Le candidat ministériel sera perdu. C’est un friponneau assez méprisé, et la veille de l’élection fera courir trois lettres de lui qui prouvent clairement qu’il s’adonne un peu au noble métier d’espion. Cela explique sa croix du 1er de mai dernier, qui a outré d’envie jalouse tout l’arrondissement de Beuvron. Je te dirai en grand secret, ma chère Bathilde, que nos malles sont faites ; quel ridicule si nous ne l’emportons pas ! ajouta-t-elle en riant. Mais aussi, si nous réussissons, le lendemain du grand jour nous partons pour Paris, où nous passons au moins six grands mois. Et tu viens avec nous.

Ce mot fit rougir madame de Chasteller.

— Eh ! bon Dieu, ma chère, dit madame de Constantin en s’interrompant, que se passe-t-il donc ?

Madame de Chasteller était pourpre. Elle aurait été heureuse en ce moment que madame de Constantin eût reçu la lettre que le valet de chambre portait à Darney ; là se trouvait le mot fatal : « Une femme que tu aimes a donné son cœur.

Madame de Chasteller dit enfin avec une honte infinie :

— Hélas ! mon amie, il y a un homme qui doit croire que je l’aime, et, ajouta-t-elle en baissant tout à fait la tête, il ne se trompe guère.

— Que tu es folle ! s’écria madame de Constantin en riant. Réellement, si je te laisse encore un an ou deux à Nancy, tu vas prendre toutes les manières de sentir d’une religieuse. Et où est le mal, grand Dieu ! qu’une jeune veuve de vingt-quatre ans, qui n’a pour unique soutien qu’un père de soixante-dix ans qui, par excès de tendresse, intercepte toutes ses lettres, songe à choisir un mari, un appui, un soutien ?…

— Hélas ! ce ne sont pas toutes ces bonnes raisons ; je mentirais si j’acceptais tes louanges. Il se trouve par hasard qu’il est riche et bien né, mais il aurait été pauvre et fils d’un fermier qu’il en eût été tout de même. »

Madame de Constantin exigea une histoire suivie ; rien ne l’intéressait comme les histoires d’amour sincères, et elle avait une amitié passionnée pour madame de Chasteller.

— Il commença par tomber deux fois de cheval sous mes fenêtres…

Madame de Constantin fut saisie d’un rire fou[2] ; madame de Chasteller fut très scandalisée. Enfin, les yeux remplis de larmes, madame de Constantin put dire, en s’interrompant vingt fois :

— Ainsi, ma chère Bathilde… tu ne peux pas appliquer… à ce puissant vainqueur… le mot obligé de la province : c’est un beau cavalier !

L’injustice faite à Lucien ne fit que redoubler l’intérêt avec lequel madame de Chasteller raconta à son amie tout ce qui s’était passé depuis six mois. Mais toute la partie tendre ne toucha guère madame de Constantin : elle ne croyait pas aux grandes passions. Cependant, sur la fin du récit, qui fut infini, elle devint pensive. Le récit terminé, elle se taisait.

— Ton M. Leuwen, dit-elle enfin à son amie, est-il un Don Juan terrible pour nous autres pauvres femmes, ou est-ce un enfant sans expérience ? Sa conduite n’a rien de naturel.

— Dis qu’elle n’a rien de commun, rien de convenu d’avance, reprit madame de Chasteller avec une vivacité bien rare chez elle ; et elle ajouta avec une sorte d’enthousiasme :

— C’est pour cela qu’il m’est cher. Ce n’est point un nigaud qui a lu des romans.

Le discours des deux amies fut infini sur ce point. Madame de Constantin garda ses méfiances, elles furent même augmentées par le profond intérêt qu’à son grand chagrin elle découvrait chez son amie.

Madame de Constantin avait espéré d’abord un petit amour bien convenable pouvant conduire à un mariage avantageux si toutes les convenances se rencontraient ; sinon, un voyage en Italie ou les distractions d’un hiver à Paris effaçait le reste de ravage produit par trois mois de visites journalières. Au lieu de cela, cette femme douce, timide, indolente et que rien ne pouvait émouvoir, elle la trouvait absolument folle et prête à prendre tous les partis.

— Mon cœur me dit, disait de temps en temps madame de Chasteller, qu’il m’a lâchement abandonnée. Quoi ! ne pas m’écrire !

— Mais de toutes les lettres que je t’ai écrites, pas une seule n’est arrivée, disait avec feu madame de Constantin ; car elle avait une qualité bien rare en ce siècle : elle n’était jamais de mauvaise foi avec son amie, même pour son bien ; à ses yeux, mentir eût tué l’amitié.

— Comment n’a-t-il pas dit à un postillon, reprenait madame de Chasteller avec un feu bien singulier, comment n’a-t-il pas dit à un postillon, à dix lieues d’ici : Mon ami, voilà cent francs, allez vous-même remettre cette lettre à madame de Chasteller, à Nancy, rue de la Pompe. Donnez la lettre à elle-même, et non à une autre.

— Il aura écrit en partant, écrit de nouveau en arrivant à Paris.

— Et voilà neuf jours qu’il est parti ! Jamais je ne lui ai avoué tout à fait mes soupçons sur le sort de mes lettres ; mais il sait ce que je pense sur toutes choses. Mon cœur me le dit, il sait que mes lettres sont ouvertes.

  1. Éclata, etc., phrase peu noble, mais bien claire et bien courte.
  2. Quatre rires ; mais je vois cela chez le modèle.