Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitre 64

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume IIIp. 335-343).
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CHAPITRE LXIV[1]


M. Leuwen est un père passionné. Son principal motif, sa grande inquiétude dans toute cette affaire, c’est le goût que M. Lucien Leuwen montre pour mademoiselle Raimonde, de l’Opéra.

— Ma foi, tel père, tel fils !

— C’est ce que j’ai pensé, dit madame Grandet en riant. Il faut vous charger de ce sujet-là, ajouta-t-elle d’un air plus sérieux, ou bien vous n’aurez pas la voix de M. Leuwen.

— C’est une belle voix que vous me promettez là.

— Je sais que vous avez de l’esprit ; mais tant que cette petite voix se fera écouter, tant que ses sarcasmes seront de mode à la Chambre, on prétend qu’il peut défaire les ministères et l’on ne se hasardera pas à en composer un sans lui.

— C’est plaisant ! Un banquier à demi-hollandais, connu par ses campagnes à l’Opéra, et qui n’a pas voulu être capitaine de la garde nationale, ajouta M. Grandet d’un air tragique (son ambition datait des journées de juin), De plus, ajouta-t-il d’un air encore plus sombre (il était fort bien reçu par la reine), de plus, connu par d’infâmes plaisanteries sur tout ce que les hommes en société doivent respecter. Etc., etc.

M. Grandet était un demi-sot, lourd et assez instruit, qui chaque soir suait sang et eau pendant une heure pour se tenir au courant de notre littérature, c’était son mot. Du reste, il n’eût pas su distinguer une page de Voltaire d’une page de M. Viennet. On peut deviner sa haine pour un homme d’esprit qui avait des succès et ne se donnait aucune peine. C’était ce qui l’outrait davantage.

Madame Grandet savait qu’il n’y avait aucun parti à tirer de son mari jusqu’à ce qu’il eût épuisé toutes les phrases bien faites, à ce qu’il pensait, qu’un sujet quelconque pouvait lui fournir. Le malheur, c’est qu’une de ces phrases engendrait l’autre. M. Grandet avait l’habitude de se laisser aller à ce mouvement, il espérait arriver ainsi à avoir de l’esprit, et il eût eu raison, si au lieu de Paris il eût habité Lyon ou Bourges.

Quand madame Grandet, par son silence, fut tombée d’accord avec lui sur tous les démérites de M. Leuwen, et ce riche sujet occupa bien vingt minutes :

— Vous marchez maintenant dans la route de la haute ambition. Vous souvient-il du mot du chancelier Oxenstiern à son fils ?

— C’est mon bréviaire que ces bons mots des grands hommes, ils me conviennent tout à fait : « Ô mon fils, vous reconnaîtrez avec combien peu de talent l’on mène les grandes affaires de ce monde. »

— Eh bien ! pour un homme comme vous, M. Leuwen est un moyen. Qu’importe son mérite ! Si une Chambre composée de demi-sots s’amuse de ses quolibets et prend ses conversations de tribune pour l’éloquence à haute portée d’un véritable homme d’État, que vous importe ? Songez que c’est une faible femme, madame de… qui, parlant à une autre faible femme, la reine [Anne] d’Autriche, a fait entrer dans le Conseil le fameux cardinal de Richelieu. Quel que soit M. Leuwen, il s’agit de flatter sa manie tant que la Chambre aura celle de l’admirer. Mais ce que je vous demande, à vous qui courez les cercles politiques et qui voyez ce qui se passe avec un coup d’œil sûr, le crédit de M. Leuwen est-il réel ? Car il n’entre pas dans mon système de haute et pure moralité de faire des promesses et ensuite de ne les pas tenir avec religion. » Elle ajouta avec humeur : Cela ne m’irait point du tout.

[Madame Grandet se moquait de son mari et ne sentait pas toute la portée du ridicule qu’elle exprimait.]

— Eh bien ! oui, répondit M. Grandet avec humeur, M. Leuwen a tout crédit pour le moment. Ses quolibets à la tribune séduisent tout le monde. Déjà, pour le goût littéraire, je suis de l’avis de mon ami Viennet, de l’Académie française : nous sommes en pleine décadence. Le maréchal le porte, car il veut de l’argent avant tout et M. Leuwen, je ne sais en vérité pourquoi ni comment, est le représentant de la Bourse. Il amuse le vieux maréchal par ses calembredaines de mauvais ton. Il n’est pas difficile d’être aimable quand l’on se permet de tout dire. Le roi, malgré son goût exquis, souffre cet esprit de M. Leuwen. On dit que c’est lui uniquement qui a démoli le pauvre de Vaize, au Château, dans l’esprit du roi.

— Mais, en vérité, M. de Vaize à la tête des Arts, cela était trop plaisant. On lui propose un tableau de Rembrandt à acheter pour le Musée, il écrit en marge du rapport : « Me dire ce que M. Rembrandt a exposé au dernier salon. »

— Oui, mais M. de Vaize est poli, et Leuwen sacrifiera toujours un ami à un bon mot[2].

— Vous sentez-vous le courage de prendre M. Lucien Leuwen, ce fils silencieux d’un père si bavard, pour votre secrétaire général ?

— Comment ! Un sous-lieutenant de lanciers secrétaire général ! Mais c’est un rêve ! Cela ne s’est jamais vu ! Où est la gravité ?

— Hélas ! nulle part. Il n’y a plus de gravité dans nos mœurs, c’est déplorable. M. Leuwen n’a pas été grave en me donnant son ultimatum, sa condition sine qua non… Songer, monsieur, que si nous faisons une promesse, il faut la tenir.

— Prendre pour secrétaire général un petit sournois qui s’avise aussi d’avoir des idées ! Il jouera auprès de moi le rôle que M. de N…[3] jouait auprès de M. de Villèle. Je ne me soucie pas d’un ennemi intime.

Madame Grandet eut encore à supporter vingt minutes d’humeur, les phrases spirituelles et profondes d’un demi-sot qui cherchait à imiter Montesquieu, qui ne comprenait pas un mot à sa position, et qui avait l’intelligence bouchée par cent mille livres de rente. Cette réplique chaleureuse de M. Grandet, et toute palpitante d’intérêt, comme il l’aurait appelée lui-même, ressemblait comme deux gouttes d’eau à un article de journal (de MM. Salvandy ou Viennet), et nous en ferons grâce au lecteur, [qui] aura certainement lu quelque chose dans ce genre-là ce matin.

Enfin, M. Grandet, qui comprit un peu qu’il ne pouvait avoir quelque chance de ministère que par M. Leuwen, consentit à laisser la place de secrétaire général à la nomination de celui-ci.

— Quant au titre de son fils, M. Leuwen en décidera. À cause de la Chambre, il vaudra peut-être mieux qu’il soit simple secrétaire intime, comme il est aujourd’hui sous M. de Vaize, mais avec toutes les affaires du secrétaire général.

— Tout ce tripotage ne me convient guère. Dans une administration loyale, chacun doit porter le titre de ses fonctions.

« Alors, vous devriez vous appeler intendant d’une femme de génie qui vous fait ministre », pensa madame Grandet.

Il fallut encore perdre quelques minutes. Madame Grandet savait qu’on ne pouvait prendre ce brave colonel de garde nationale, son mari, que par pure fatigue physique. En parlant avec sa femme, il s’exerçait à avoir de l’esprit à la Chambre des députés. On devine toute la grâce et l’à-propos qu’une telle prétention devait donner en un négociant parfaitement raisonnable et privé de toute espèce d’imagination.

— Il faudra étourdir d’affaires M. Lucien Leuwen, lui faire oublier mademoiselle Raimonde.

— Noble fonction, en vérité.

— C’est la marotte de l’homme qui par un jeu ridicule de la fortune, a le pouvoir maintenant, mais je dis tout pouvoir. Et quoi de respectable comme l’homme qui a le pouvoir !

Dix minutes après, M. Grandet riant de la bonhomie de M. Leuwen, on reparla de mademoiselle Raimonde. M. Grandet ayant dit sur ce sujet tout ce qu’on peut dire, il dit enfin :

— Pour faire oublier cette passion ridicule, un peu de coquetterie de votre part ne serait pas déplacée. Vous pourriez lui offrir votre amitié.

Ceci fut dit avec simple bon sens, c’était le ton naturel de M. Grandet, jusque-là il avait eu de l’esprit. (La conférence était arrivée à son septième quart d’heure.)

— Sans doute, répondit madame Grandet avec le ton de la plus grande rondeur, et, au fond, beaucoup de joie. (« Voilà un immense pas de fait, pensa-t-elle, il fallait le constater. »)

Elle se leva.

— Voilà une idée, dit-elle à son mari, mais elle est pénible pour moi.

— Votre réputation est placée si haut, votre conduite, à vingt-six ans, et avec tant de beauté, a été si pure, a paru à une distance tellement élevée au-dessus de tous les soupçons, même de l’envie qui poursuit mes succès, que vous avez toute liberté de vous permettre, dans les limites de l’honnêteté, et même de l’honneur, tout ce qui peut être utile à notre maison. »

« Le voilà qui parle de ma réputation comme il parlerait des bonnes qualités de son cheval. »

— Ce n’est pas d’hier que le nom de Grandet est en possession de l’estime des honnêtes gens. Nous ne sommes pas nés sous un chou.

« Ah ! Grand Dieu, pensa madame Grandet, il va me parler de son aïeul le capitoul de Toulouse ! »

— Sentez bien, M. le ministre, toute l’étendue de l’engagement que vous allez souscrire ! Il ne convient pas à ma considération d’admettre de changement brusque dans ma société. Si une fois M. Lucien est notre ami intime, tel qu’il aura été pendant les deux premiers mois de notre ministère, tel il faudra qu’il soit pendant deux ans, même dans le cas où M. Leuwen perdrait son crédit à la Chambre ou auprès du roi, même dans le cas peu probable où votre ministère finirait…

— Les ministères durent bien au moins trois ans, la Chambre a encore quatre budgets à voter, répliqua M. Grandet d’un ton piqué.

« Ah ! Grand Dieu ! se dit madame Grandet, je viens de m’attirer encore dix minutes de haute politique à la façon du comptoir. »

Elle se trompait, la conversation ne revint qu’au bout de dix-sept minutes à l’engagement à prendre par M. Grandet d’admettre M. Lucien Leuwen à une amitié intime de trois ans, si l’on se déterminait à l’admettre pour un mois.

— Mais le public vous le donnera pour amant !

— C’est un malheur dont je souffrirai plus que personne. Je m’attendais que vous chercheriez à m’en consoler… Mais enfin, voulez-vous être ministre ?

— Je veux être ministre, mais par des voies honorables, comme Colbert.

— Où est le cardinal Mazarin mourant, pour vous présenter au roi ?

Ce trait d’histoire, cité à propos, inspira de l’admiration à M. Grandet et lui sembla une raison.

  1. Scène avec le mari.
  2. M. Grandet a une peur du diable des épigrammes, comme Martial, comme les sots qui s’imposent la corvée de lire et d’être littéraires.
  3. Renneville.