Lucien Leuwen (ed. Martineau)/Chapitres 11 à 20

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Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Volume Ip. 218-359).


CHAPITRE XI


Pendant cette visite, qui devait être de vingt minutes et qui dura deux heures, Lucien n’entendit d’autres propos désagréables que quelques mots haineux de madame de Serpierre. Cette dame avait de grands traits flétris et imposants, mais immobiles. Ses grands yeux ternes et impassibles suivaient tous les mouvements de Lucien et le glaçaient. « Dieu ! quel être ! » se dit-il.

Par politesse, Lucien abandonnait de temps à autre le cercle formé par les demoiselles de Serpierre autour de la lampe, pour causer avec l’ancien lieutenant du roi. Celui-ci aimait à expliquer qu’il n’y avait de repos et de tranquillité pour la France qu’à la condition de remettre précisément toutes choses sur le pied où elles se trouvaient en 1786.

« Ce fut le commencement de notre décadence, répéta plusieurs fois le bon vieillard ; inde mali labes. »

Rien n’était plus plaisant aux yeux de Lucien, qui croyait que c’était précisément à compter de 1786 que la France avait commencé à sortir un peu de la barbarie où elle est encore à demi plongée.

Quatre ou cinq jeunes gens, sans doute nobles, parurent successivement dans le salon. Lucien remarqua qu’ils prenaient des poses et s’appuyaient élégamment d’un bras à la cheminée de marbre noir, ou à une console dorée placée entre deux croisées. Quand ils abandonnaient une de ces poses gracieuses pour en prendre une autre non moins gracieuse, ils se mouvaient rapidement et presque avec violence, comme s’ils eussent obéi à un commandement militaire.

Lucien se disait : « Ces façons de se mouvoir sont peut-être nécessaires pour plaire aux demoiselles de province », lorsqu’il fut arraché aux considérations philosophiques par la nécessité de s’apercevoir que ces beaux messieurs à poses académiques cherchaient à lui témoigner beaucoup d’éloignement, ce qu’il essaya de leur rendre au centuple.

— Est-ce que vous seriez fâché ? lui dit mademoiselle Théodelinde en passant près de lui.

Il y avait tant de simplicité et de bon naturel dans cette question, que Lucien répondit avec la même candeur :

— Si peu fâché, que je vais vous prier de me dire les noms de ces beaux messieurs qui, si je ne me trompe, cherchent à vous plaire. Ainsi c’est peut-être à vos beaux yeux que je dois les marques d’éloignement dont ils m’honorent en ce moment.

— Ce jeune homme qui parle à ma mère est M. de Lanfort.

— Il est fort bien, et celui-là a l’air civilisé ; mais ce monsieur qui s’appuie à la cheminée avec un air si terrible ?

— C’est M. Ludwig Roller, ancien officier de cavalerie. Les deux voisins sont ses frères, également officiers démissionnaires après la Révolution de 1830. Ces messieurs n’ont pas de fortune ; leurs appointements leur étaient nécessaires. Maintenant ils ont un cheval entre eux trois ; et, d’ailleurs, leur conversation est singulièrement appauvrie. Ils ne peuvent plus parler de ce que vous appelez, vous autres messieurs les militaires, le harnachement, la masse de linge et chaussures, et autres choses amusantes. Ils n’ont plus l’espoir de devenir maréchal de France, comme le maréchal de Larnac, qui fut le trisaïeul d’une de leurs grand-mères.

— Votre description les rend aimables à mes yeux ; et ce gros garçon, court et épais, qui me regarde de temps à autre d’un air si supérieur et en soufflant dans ses joues comme un sanglier ?

— Comment ! vous ne le connaissez pas ? C’est M. le marquis de Sanréal, le gentilhomme le plus riche de la province.

La conversation de Lucien avec mademoiselle Théodelinde était fort animée ; c’est pourquoi elle fut interrompue par M. de Sanréal qui, contrarié de l’air heureux de Lucien, s’approcha de mademoiselle Théodelinde et lui parla à demi bas, sans faire la moindre attention à Lucien.

En province tout est permis à un homme riche et non marié.

Lucien fut rappelé aux convenances par cet acte de demi-hostilité. L’antique pendule attachée à la muraille, à huit pieds de hauteur, avait un cadran d’étain tellement découpé, que l’on ne pouvait voir ni l’heure, ni les aiguilles ; elle sonna, et Lucien vit qu’il était depuis deux grandes heures chez les Serpierre. Il sortit.

« Voyons, se dit-il, si j’ai ces préjugés aristocratiques dont mon père se moque tant tous les jours. » Il alla chez madame Berchu ; il y trouva le préfet, qui achevait sa partie de boston.

En voyant entrer Lucien, M. Berchu père dit à sa femme, personne énorme de cinquante à soixante ans :

— Ma petite, offre une tasse de thé à M. Leuwen.

Comme madame Berchu n’écoutait pas, M. Berchu répéta deux fois sa phrase avec ma petite.

« Est-ce ma faute, pensait Lucien, si ces gens-là me donnent envie de rire ? » La tasse de thé prise, il alla admirer une robe vraiment jolie que mademoiselle Sylviane portait ce soir-là. C’était une étoffe d’Alger, qui avait des raies fort larges, marron, je crois, et jaune pâle ; à la lumière ces couleurs faisaient fort bien.

La belle Sylviane répondit à l’admiration de Lucien par une histoire fort détaillée de cette robe singulière ; elle venait d’Alger ; il y avait longtemps que mademoiselle Sylviane l’avait dans son armoire, etc., etc. La belle Sylviane, ne se souvenant plus de sa taille un peu colossale, ne manquait pas de pencher la tête aux endroits les plus intéressants de cette histoire touchante. « Les belles formes ! » se disait Lucien pour prendre patience. « Sans doute mademoiselle Sylviane aurait pu figurer comme une de ces déesses de la Raison de 1793 dont M. de Serpierre vient de nous faire aussi la longue histoire. Mademoiselle Sylviane aurait été toute fière de se voir promener sur un brancard, portée par huit ou dix hommes, par les rues de la ville. »

L’histoire de la robe terminée, Lucien ne se sentit plus le courage de parler. Il écouta M. le préfet, qui répétait avec une fatuité bien lourde un article des Débats de la veille. « Ces gens-là professent, et ne font jamais de conversation, pensait Lucien. Si je m’assieds, je m’endors ; il faut fuir pendant que j’en ai encore la force. » Il regarda sa montre dans l’antichambre ; il n’était resté que vingt minutes chez madame Berchu.

Afin de n’oublier aucune de ses nouvelles connaissances et surtout pour ne pas les confondre entre elles, ce qui eût été déplorable, avec des amours-propres de province, Lucien prit le parti de faire une liste de ses amis de fraîche date. Il la divisa d’après les rangs, comme celles que les journaux anglais donnent au public pour les bals d’Almack. Voici cette liste :

« Madame la comtesse de Commercy, maison de Lorraine.

« M. le marquis et madame la marquise de Puylaurens.

« M. de Lanfort, citant Voltaire et répétant les raisonnements de Du Poirier sur le Code civil et les partages.

« M. le marquis et madame la marquise de Sauve-d’Hocquincourt ; M. d’Antin, ami de madame. Le marquis, homme très brave, mourait habituellement de peur.

« Le marquis de Sanréal, court, épais, incroyable de fatuité, et cent mille livres de rente.

« Le marquis de Pontlevé et sa fille, madame de Chasteller, le meilleur parti de la province, des millions et l’objet des vœux de MM. de Blancet, de Goëllo, etc., etc. On m’avertit que madame de Chasteller ne voudra jamais me recevoir à cause de ma cocarde : il faudrait pouvoir y aller en habit bourgeois.

« La comtesse de Marcilly, veuve d’un cordon rouge ; un bisaïeul maréchal de France.

« Les trois comtes Roller : Ludwig, Sigismond et André, braves officiers, chasseurs déterminés et fort mécontents. Les trois frères disent exactement les mêmes choses. Ludwig a l’air terrible, et me regarde de travers.

« Comte de Vassignies, ancien lieutenant-colonel, homme de sens et d’esprit ; tâcher de me lier avec lui. Ameublement de bon goût, valets bien tenus.

« Comte Génévray, petit bonhomme de dix-neuf ans, gros et trop serré dans un habit toujours trop étroit ; moustaches noires, répétant tous les soirs deux fois que, sans légitimité, il n’y a pas de bonheur pour la France ; bon diable au fond ; beaux cheveux.

« Êtres que je connais, mais avec lesquels il faut éviter toute conversation particulière, car une première oblige à vingt autres, et ils parlent comme le journal de la veille :

« M. et madame de Louvalle ; madame de Saint-Cyran ; M. de Bernheim, MM. de Jaurey, de Vaupoil, de Serdan, de Pouly, de Saint-Vincent, de Pelletier-Luzy, de Vinaert, de Charlemont », etc., etc.

C’est au milieu de tout cela que Lucien vivait. Il était bien rare qu’il passât une journée sans voir le docteur, et, même dans le monde, ce terrible docteur lui adressait souvent ses improvisations passionnées.

Lucien était si neuf, qu’il ne s’étonnait ni de l’excellente réception que lui faisait la bonne compagnie de Nancy (à l’exception des jeunes gens), ni de la constance de Du Poirier à le cultiver et à le protéger.

Au milieu de son éloquence passionnée et insolente, Du Poirier était un homme d’une timidité singulière ; il ne connaissait pas Paris et se faisait un monstre de la vie qu’on y menait ; cependant il brûlait d’y aller. Ses correspondants lui avaient appris, depuis longtemps, bien des choses sur M. Leuwen père. « Dans cette maison, se disait-il, je trouverai un excellent dîner gratis, des hommes considérables, à qui je pourrai parler et qui me protégeront en cas de malheur. Au moyen des Leuwen je ne serai pas isolé dans cette Babylone. Ce petit jeune homme écrit tout à ses parents ; ils savent déjà sans doute que je le protège ici. »

Mesdames de Marcilly et de Commercy, âgées l’une et l’autre de bien plus de soixante ans, et chez lesquelles Lucien eut le bon esprit de se laisser fort souvent inviter à dîner, l’avaient présenté à toute la ville. Lucien suivait à la lettre les conseils que lui donnait mademoiselle Théodelinde.

Il n’eut pas passé huit jours dans la bonne compagnie qu’il s’aperçut qu’elle était déchirée par un schisme violent.

D’abord on eut honte de cette division et on voulut la cacher à un étranger, mais l’animosité et la passion l’emportèrent ; car c’est là un des bonheurs de la province : on y a encore de la passion.

M. de Vassignies et les gens raisonnables croyaient vivre sous le règne de Henri V ; tandis que Sanréal, Ludwig Roller et les plus ardents n’admettaient pas les abdications de Rambouillet et attendaient le règne de Louis XIX après la fin de celui de Charles X.

Lucien allait souvent à ce qu’on appelait l’hôtel de Puylaurens ; c’était une grande maison située à l’extrémité d’un faubourg occupé par des tanneurs et dans le voisinage d’une rivière de douze pieds de large, et fort odoriférante.

Au-dessus de petites fenêtres carrées, éclairant des remises et écuries, on voyait régner une longue file de grandes croisées, avec de petits toits en tuile au-dessus de chacune d’elles, ces petits toits destinés à garantir les verres de Bohême. Préservés ainsi de la pluie, depuis vingt ans, peut-être, ils n’avaient pas été lavés, et donnaient à l’intérieur une lumière jaune.

Dans la plus triste des chambres éclairées par ces vitres sales, on trouvait, devant un ancien bureau de Boule, un grand homme sec, portant par principe politique, de la poudre et une queue ; car il avouait souvent et avec plaisir que les cheveux courts et sans poudre étaient bien plus commodes. Ce martyr des bons principes était fort âgé, et s’appelait le marquis de Puylaurens. Durant l’émigration, il avait été le compagnon fidèle d’un auguste personnage ; quand ce personnage fut tout-puissant, on lui fit honte de ne rien faire pour un homme que ses courtisans appelaient un ami de trente ans. Enfin, après bien des sollicitations, que M. de Puylaurens trouva souvent fort humiliantes, il fut nommé receveur général des finances à…

Depuis l’époque de ces sollicitations désagréables et aboutissant à un emploi de finances, M. de Puylaurens, outré contre la famille à laquelle il avait consacré sa vie, voyait tout en noir. Mais ses principes étaient restés purs et il eut, comme devant, sacrifié sa vie pour eux. « Ce n’est pas parce qu’il est homme aimable, répétait-il souvent, que Charles X est notre roi. Aimable ou non, il est fils du Dauphin, qui était le fils de Louis XV : il suffit. » Il ajoutait, en petit comité : « Est-ce la faute de la légitimité si le légitime est un imbécile ? Est-ce que mon fermier sera dégagé du devoir de me payer le prix de sa ferme par la raison que je suis un sot ou un ingrat ? » M. de Puylaurens abhorrait Louis XVIII. « Cet égoïste énorme, répétait-il souvent, a donné une sorte de légitimité à la Révolution. Par lui, la révolte a un argument plausible, ridicule pour nous, ajouta-t-il, mais qui peut entraîner les faibles. Oui, monsieur, disait-il à Lucien le lendemain du jour où celui-ci avait été présenté, la couronne étant un bien et une jouissance viagère, rien de ce que fait le détenteur actuel ne peut obliger le successeur, pas même le serment ; car ce serment, quand il le prêta, il était sujet et ne pouvait rien refuser à son roi. »

Lucien écoutait ces choses et bien d’autres encore d’un air fort attentif et même respectueux, comme il convient à un jeune homme ; mais il avait grand soin que son air poli n’allât point jusqu’à l’approbation. « Moi, plébéien et libéral, je ne puis être quelque chose, au milieu de toutes ces vanités, que par la résistance. »

Quand Du Poirier se trouvait présent, il enlevait, sans façon, la parole au marquis. « La suite de tant de belles choses, disait-il, c’est que l’on en viendra à partager toutes les propriétés d’une commune également entre tous les habitants. En attendant ce but final de tous les libéraux, le Code civil se charge de faire de petits bourgeois de tous nos enfants. Quelle noble fortune pourrait se soutenir avec ce partage continu, à la mort de chaque père de famille ? Ce n’est pas tout ; l’armée nous restait pour nos cadets ; mais, comme ce Code Civil, que j’appellerai, moi, infernal, prêche l’égalité dans les fortunes, la conscription porte le principe de l’égalité dans l’armée ; l’avancement est platement donné par une loi ; rien ne dépend plus de la faveur du monarque ; donc, à quoi bon plaire au roi ? Or, monsieur, du moment où l’on fait cette question, il n’y a plus de monarchie. Que vois-je d’un autre côté ? Absence de grandes fortunes héréditaires et par là encore point de monarchie. Il ne nous reste donc que la religion chez le paysan ; car, point de religion, point de respect pour l’homme riche et noble, un esprit d’examen infernal ; et, au lieu du respect, de l’envie ; et, à la moindre prétendue injustice, de la révolte. » Le marquis de Puylaurens reprenait alors : « Donc, il n’y a de ressource que dans le rappel des jésuites, et auxquels, pendant quarante ans, l’on donnera, par une loi, la dictature de l’éducation. »

Le plaisant, c’est qu’en soutenant ces opinions, le marquis se disait et se croyait patriote ; en cela bien inférieur au vieux coquin de Du Poirier, qui sortant de chez M. de Puylaurens, dit un jour à Lucien :

— Un homme naît duc, millionnaire, pair de France ; ce n’est pas à lui à examiner si sa position est conforme ou non à la vertu, au bonheur général et autres belles choses. Elle est bonne, cette position ; donc il doit tout faire pour la soutenir et l’améliorer, autrement l’opinion le méprise comme un lâche ou un sot.

Écouter de tels discours d’un air attentif et très poli, ne jamais bâiller quelque long et éloquent qu’en fut le développement, tel était le devoir sine qua non de Lucien, tel était le prix de la grâce extrême que lui avait faite la bonne compagnie de Nancy en l’admettant dans son sein. « Il faut convenir, se disait-il un soir en regagnant son logement et dormant presque debout dans la rue, il faut convenir que des gens cent fois plus nobles que moi daignent m’adresser la parole avec les formes les plus nobles et les plus flatteuses, mais ils m’assomment, les cruels ! Je n’y puis plus tenir. Je puis, il est vrai, en rentrant chez moi, monter au second, chez M. Bonard, mon hôte ; j’y trouverai peut-être son neveu Gauthier. C’est un honnête homme par excellence, qui va me jeter à la tête, dès l’abord, des vérités incontestables, mais relatives à des objets peu amusants, et avec des formes dont la simplicité admet quelquefois la rudesse, dans les moments de vivacité. Et que me ferait à moi la rudesse ? Elles admettent le bâillement.

« Mon sort est-il donc de passer ma vie entre des légitimistes fous, égoïstes et polis, adorant le passé, et des républicains fous, généreux et ennuyeux, adorant l’avenir ? Maintenant je comprends mon père, quand il s’écrie : « Que ne suis-je né en 1710, avec cinquante mille livres de rente ! »

Les beaux raisonnements que Lucien endurait tous les soirs et que le lecteur n’a endurés qu’une fois étaient la profession de foi de tout ce qui, dans la noblesse de Nancy et de la province, s’élevait un peu au-dessus des innocentes répétitions des articles de la Quotidienne, de la Gazette de France, etc., etc. Après un mois de patience, Lucien arriva à trouver réellement intolérable la société de ces grands et nobles propriétaires, parlant toujours comme si eux seuls existaient au monde, et ne parlant jamais que de haute politique, ou du prix des avoines.

Cet ennui n’avait qu’une exception : Lucien était tout joyeux quand, arrivant à l’hôtel de Puylaurens, il était reçu par la marquise. C’était une grande femme de trente-quatre ou trente-cinq ans, peut-être davantage, qui avait des yeux superbes, une peau magnifique, et, de plus, l’air de se moquer fort de toutes les théories du monde. Elle contait à ravir, donnait des ridicules à pleines mains et presque sans distinction de parti. Elle frappait juste en général, et l’on riait toujours dans le groupe où elle était. Volontiers Lucien en eût été amoureux ; mais la place était prise, et la grande occupation de madame de Puylaurens était de se moquer d’un fort aimable jeune homme, nommé M. de Lanfort. Les plaisanteries étaient sur le ton de l’intimité la plus tendre ; mais personne ne s’en scandalisait. « Voici encore un des avantages de la province », se disait Lucien. Du reste, il aimait beaucoup à rencontrer M. de Lanfort ; c’était presque le seul de tous les natifs qui ne parlât pas trop haut.

Lucien s’attacha à la marquise, et, au bout de quinze jours, elle lui sembla jolie. On trouvait chez elle un mélange piquant de la vivacité des sensations de la province et de l’urbanité de Paris. C’était, en effet, à la cour de Charles X qu’elle avait achevé son éducation, pendant que son mari était receveur général dans un département assez éloigné.

Pour plaire à son mari et à son parti, madame de Puylaurens allait à l’église deux ou trois fois le jour ; mais, dès qu’elle y était entrée, le temple du Seigneur devenait un salon ; Lucien plaçait sa chaise le plus près possible de madame de Puylaurens, et trouvait ainsi le secret de faire la cour aux exigences de la bonne compagnie avec le moins d’ennui possible.

Un jour que la marquise riait trop haut depuis six minutes avec ses voisins, un prêtre s’approcha et voulut hasarder des représentations.

— Il me semblerait, madame la marquise, que la maison de Dieu…

— Est-ce à moi, par hasard, que s’adresse ce madame ? Je vous trouve plaisant, mon petit abbé ! Votre office est de sauver nos âmes, et vous êtes tous si éloquents, que, si nous ne venions pas chez vous par principe, vous n’auriez pas un chat. Vous pouvez parler tant qu’il vous plaira dans votre chaire ; mais souvenez-vous que votre devoir est de répondre quand je vous interroge ; monsieur votre père, qui était laquais de ma belle-mère, aurait dû mieux vous instruire.

Un rire général, quoique contenu, suivit cet avis charitable. Cela fut plaisant, et Lucien ne perdit pas une nuance de cette petite scène. Mais, par compensation, il l’entendit raconter au moins cent fois.

Il arriva une grande brouille entre madame de Puylaurens et M. de Lanfort ; Lucien redoubla d’assiduité. Rien n’était plus plaisant que les sorties de deux parties belligérantes, qui continuaient à se voir chaque jour ; leur manière d’être ensemble faisait la nouvelle de Nancy.

Lucien sortait souvent de l’hôtel de Puylaurens avec M. de Lanfort : il s’établit entre eux une sorte d’intimité. M. de Lanfort était heureusement né, et, d’ailleurs, ne regrettait rien. Il se trouvait capitaine de cavalerie à la Révolution de 1830, et avait été ravi de l’occasion de quitter un métier qui l’ennuyait.

Un matin qu’il sortait, avec Lucien, de l’hôtel de Puylaurens, où il venait d’être fort maltraité et publiquement :

— Pour rien au monde, lui disait-il, je ne m’exposerais à égorger des tisserands ou des tanneurs, comme c’est votre affaire, par le temps qui court.

— Il faut avouer que le service ne vaut rien depuis Napoléon, répondit Lucien. Sous Charles X, vous étiez obligé de faire les agents provocateurs, comme à Colmar dans l’affaire Caron, ou d’aller en Espagne prendre le général Riego, pour le laisser pendre par le roi Ferdinand. Il faut convenir que ces belles choses ne conviennent guère à des gens tels que vous et moi.

— Il fallait vivre sous Louis XIV ; on passait son temps à la cour, dans la meilleure compagnie du monde, avec madame de Sévigné, M. le duc de Villeroy, M. le duc de Saint-Simon, et l’on n’était avec les soldats que pour les conduire au feu et accrocher de la gloire, s’il y en avait.

— Oui, fort bien pour vous, monsieur le marquis, mais moi, sous Louis XIV, je n’eusse été qu’un marchand, tout au plus un Samuel Bernard au petit pied.

Le marquis de Sanréal les accosta, à leur grand regret, et la conversation prit un cours tout différent. On parla de la sécheresse qui allait ruiner les propriétaires des prairies non arrosées ; on se jeta dans la discussion de la nécessité d’un canal, qui irait prendre les eaux dans les bois de Baccarat.

Lucien n’avait d’autre consolation que d’examiner de près le Sanréal ; c’était à ses yeux le vrai type du grand propriétaire de province. Sanréal était un petit homme de trente-trois ans, avec des cheveux d’un noir sale, et d’une taille épaisse. Il affectait toutes sortes de choses et, par-dessus tout la bonhomie et le sans-façon ; mais sans renoncer pour cela, tant s’en faut, à la finesse et à l’esprit. Ce mélange de prétentions opposées, mis en lumière par une fortune énorme pour la province et une assurance correspondante, en faisait un sot singulier. Il n’était pas précisément sans idées, mais vain et prétentieux au possible, à se faire jeter par la fenêtre, surtout quand il visait particulièrement à l’esprit.

S’il vous prenait la main, une de ses gentillesses était de la serrer à vous faire crier ; il criait lui-même à tue-tête par plaisanterie, quand il n’avait rien à dire. Il outrait avec soin toutes les modes qui montrent la bonhomie et le laisser-aller, et l’on voyait qu’il se répétait cent fois le jour : « Je suis le plus grand propriétaire de la province, et, partant, je dois être autrement qu’un autre. »

Si un portefaix faisait une difficulté à un de ses gens dans la rue, il s’élançait en courant pour aller vider la querelle, et il eût volontiers tué le portefaix. Son grand titre de gloire, ce qui le plaçait à la tête des hommes énergiques et bien pensants de la province, c’était d’avoir arrêté de sa main un des malheureux paysans, fusillés sans savoir pourquoi, par ordre des Bourbons, à la suite d’une des conspirations, ou plutôt des émeutes qui éclatèrent sous leur règne. Lucien n’apprit ce détail que beaucoup plus tard. Le parti du marquis de Sanréal en avait honte pour lui, et lui-même, étonné de ce qu’il avait fait, commençait à douter qu’un gentilhomme, grand propriétaire, dût remplir l’office de gendarme, et, pire encore, choisir un malheureux paysan au milieu d’une foule pour le faire fusiller en quelque sorte sans jugement et après une simple comparution devant une commission militaire.

Le marquis, en cela seulement semblable aux aimables marquis de la Régence, était à peu près complètement ivre tous les jours, dès midi ou une heure ; or il était deux heures quand il accosta M. de Lanfort. Dans cette position, il parlait continuellement, et était le héros de tous ses contes. « Celui-ci ne manque pas d’énergie et ne tendrait pas le cou à la hache de 93, comme les d’Hocquincourt, ces moutons dévots », se dit Lucien.

Le marquis de Sanréal tenait table ouverte soir et matin, et, en parlant de politique, ne descendait jamais des hauteurs de la plus emphatique énergie. Il avait ses raisons pour cela ; il savait par cœur une vingtaine de phrases de M. de Chateaubriand ; celle, entre autres, sur le bourreau et les six autres personnes nécessaires pour gouverner le département.

Pour se soutenir à ce degré d’éloquence, il avait toujours sur une petite table d’acajou, placée à côté de son fauteuil, une bouteille de Cognac, quelques lettres d’outre-Rhin, et un numéro de la France, journal qui combat les abdications de Rambouillet en 1830. Personne n’entrait chez Sanréal sans boire à la santé du roi et de son héritier légitime Louis XIX.

— Parbleu, monsieur, s’écria Sanréal, en se tournant vers Lucien, peut-être un jour ferons-nous le coup de fusil ensemble, si jamais les grands légitimistes de Paris ont l’esprit de secouer le joug des avocats.

Lucien répondit d’une façon qui eut le bonheur de plaire au marquis plus qu’à demi ivre, et, à partir de cette matinée, qui se termina par du vin brûlé, dans le café ultra de la ville, Sanréal s’accoutuma tout à fait à Lucien.

Mais cet héroïque marquis avait des inconvénients : il n’entendait jamais nommer Louis-Philippe sans lancer d’une voix singulière et glapissante ce simple mot : voleur. C’était là son trait d’esprit, qui, à chaque fois, faisait rire à gorge déployée la plupart des nobles dames de Nancy, et cela dix fois dans une soirée. Lucien fut choqué de l’éternelle répétition et de l’éternelle gaieté.


CHAPITRE XII


C’est après avoir observé soixante ou quatre-vingts fois l’effet électrique de cette ingénieuse plaisanterie que Lucien se dit : « Je serais bien dupe de dire un mot de ce que je pense à ces comédiens de campagne ; tout, chez eux, même le rire, est une affectation ; jusque dans les moments les plus gais, ils songent à 93. »

Cette observation fut décisive pour le succès de notre héros. Quelques mots trop sincères avaient déjà nui à l’engouement dont il commençait à être l’objet. Dès qu’il mentit à tout venant, comme chantait la cigale, l’engouement reprit de plus belle ; mais aussi, avec le naturel, le plaisir s’envola. Par une triste compensation, avec la prudence l’ennui commença pour Lucien. À la vue de chacun des nobles amis de madame la comtesse de Commercy, il savait d’avance ce qu’il fallait dire et les réponses qui allaient suivre. Les plus aimables de ces messieurs n’avaient guère que huit ou dix plaisanteries à leur usage, et l’on peut juger de leur agrément par le mot du marquis de Sanréal, qui passait pour l’un des plus gais.

Au reste, l’ennui est si douloureux, même en province, même aux gens chargés de le distribuer le plus abondamment, que les vaniteux gentilshommes de Nancy aimaient assez parler à Lucien et à s’arrêter dans la rue avec lui. Ce bourgeois, qui pensait assez bien malgré les millions de son père, faisait nouveauté. D’ailleurs, madame de Puylaurens avait déclaré qu’il avait beaucoup d’esprit. Ce fut le premier succès de Lucien. Dans le fait, il était un peu moins neuf qu’à son départ de Paris.

Parmi les personnes qui s’attachèrent à lui, celle qu’il distinguait le plus était, sans comparaison, le colonel comte de Vassignies. C’était un grand homme blond, jeune encore, quoique fort ridé, qui avait l’air sage et non pas froid. Il avait été blessé en juillet 1830, et n’abusait pas trop de cet immense avantage. Rentré à Nancy, il avait eu le malheur d’inspirer une grande passion à la petite madame de Ville-Belle, remplie d’esprit appris, et avec des yeux fort beaux, mais où brillait une ardeur désagréable et de mauvaise compagnie. Elle dominait M. de Vassignies, le vexait, l’empêchait d’aller à Paris, pays que sa curiosité brûlait de revoir, et surtout voulait qu’il fît de Lucien son ami intime. M. de Vassignies venait chercher Lucien chez lui. « C’est trop d’honneur, pensait celui-ci ; mais que me restera-t-il en ce pays, si je n’ai pas du moins un peu de solitude chez moi ? » Enfin, Lucien s’aperçut qu’après l’avoir suffisamment dulcifié par les compliments les plus flatteurs et les mieux faits, le comte l’accablait de questions. Lucien tâchait de répondre en Normand, pour s’amuser un peu pendant ses visites si longues ; car le temps semble ne pas marcher à ces provinciaux, même aux plus polis ; une visite de deux heures est chose commune.

— Quelle est bien la profondeur du fossé creusé entre le palais des Tuileries et le jardin ? lui disait un jour le comte de Vassignies.

— Je l’ignore, répondit Lucien ; mais cela me paraît difficile à franchir les armes à la main.

— Quoi ! s’agirait-il de douze ou quinze pieds de profondeur ? Mais l’eau de la Seine pénétrerait au fond de ce fossé.

— Vous m’y faites penser… Il me semble que le fond est toujours humide ; mais peut-être aussi n’a-t-il que trois ou quatre pieds de profondeur. Je n’ai jamais songé à reconnaître ce fossé ; j’en ai cependant entendu parler comme d’une défense militaire.

Et, pendant vingt minutes, Lucien chercha à s’amuser par ces propos ambigus.

Un jour, Lucien vit madame d’Hocquincourt excédée de M. d’Antin. Ce bon jeune homme, si Français, si insouciant de l’avenir, si disposé à plaire, si enclin à la gaieté, était, ce jour-là, fou d’amour et de tendre mélancolie ; il avait perdu la tête, au point de chercher à être plus aimable qu’à l’ordinaire. Au lieu de comprendre les invitations polies d’aller se promener quelques instants et de revenir plus tard que madame d’Hocquincourt lui adressait, M. d’Antin se bornait à arpenter le salon.

— J’ai grande envie, madame, lui dit Lucien, de vous faire cadeau d’une petite gravure anglaise, arrangée dans un cadre gothique délicieux ; je vous demanderai la permission de la placer dans votre salon, et, le jour où je ne la verrai plus à sa place ordinaire, pour vous marquer mon dépit d’une action aussi noire, je ne mettrai plus les pieds chez vous.

— C’est que vous êtes un homme d’esprit, vous, lui répondit-elle en riant ; vous n’êtes pas assez bête pour devenir amoureux… Grand Dieu ! peut-on voir rien de plus ennuyeux que l’amour ?…

Mais de tels mots étaient rares pour le pauvre Lucien ; sa vie redevenait bien terne et bien monotone. Il avait pénétré dans les salons de Nancy, il avait des domestiques avec des livrées charmantes ; son tilbury et sa calèche, que sa mère avait fait venir de Londres, pouvaient le disputer, par leur fraîcheur, aux équipages de M. de Sanréal et des plus riches propriétaires du pays ; il avait eu l’agrément d’adresser à son père des anecdotes sur les premières maisons de Nancy. Et, avec tout cela, il était aussi ennuyé, pour le moins, que lorsqu’il passait ses soirées à se promener dans les rues de Nancy, sans connaître personne.

Souvent, sur le point de monter dans une maison, il s’arrêtait dans la rue, avant de s’exposer au supplice de ces cris qui allaient lui percer l’oreille. « Monterai-je ? » se disait-il. Quelquefois même, de la rue, il entendait ces cris. Le provincial dissertant est terrible dans sa détresse ; quand il n’a plus rien à dire, il a recours à la force de ses poumons ; il en paraît fier, et avec raison ; car, par là, fort souvent, il l’emporte sur son adversaire et le réduit au silence.

« L’ultra de Paris est apprivoisé, se disait Lucien ; mais, ici, je le trouve à l’état de nature : c’est une espèce terrible, bruyante, injuriante, accoutumée à n’être jamais contredite, parlant trois quarts d’heure avec la même phrase. Les ultra les plus insupportables de Paris, ceux qui font déserter le salon de madame Grandet, ici seraient des gens de bonne compagnie, modérés, parlant d’un ton de voix convenable. »

L’inconvénient de parler haut était le pire pour Lucien ; il ne pouvait s’y faire. « Je devrais les étudier comme on étudie l’histoire naturelle. M. Cuvier nous disait, au Jardin des Plantes, qu’étudier avec méthode, en notant avec soin les différences et les ressemblances, était un moyen sûr de se guérir du dégoût qu’inspirent les vers, les insectes, les crabes hideux de la mer », etc., etc.

Quand Lucien rencontrait un de ses nouveaux amis, il ne pouvait guère se dispenser de s’arrêter avec lui dans la rue. Là, on se regardait, on ne savait que dire, on parlait de la chaleur ou du froid, etc. ; car le provincial ne lit guère que les journaux, et, passé l’heure de la discussion sur le journal, il ne sait que dire. « Vraiment, ici c’est un malheur que d’avoir de la fortune, pensait Lucien ; les riches sont plus désoccupés que les autres, et, par là, en apparence, plus méchants. Ils passent leur vie à examiner avec un microscope les actions de leurs voisins ; ils ne connaissent d’autres remèdes à l’ennui que d’être ainsi les espions les uns des autres, et c’est ce qui, pendant les premiers mois, dérobe un peu à l’étranger la stérilité de leur esprit. Quand le mari s’apprête à faire à cet étranger une histoire connue de sa femme et de ses enfants, on voit ceux-ci brûlant de prendre la parole et de la voler à leur père, pour narrer eux-mêmes le conte ; et, souvent, sous prétexte d’ajouter une nouvelle circonstance oubliée, ils recommencent l’histoire. »

Quelquefois, de guerre lasse, au lieu de faire sa toilette en descendant de cheval et d’aller dans la noble société, Lucien restait à boire un verre de bière avec son hôte M. Bonard.

— J’irais offrir cent louis à M. le préfet lui-même, disait un jour à Lucien ce brave industriel, fort peu respectueux envers le pouvoir ; j’irais offrir cent louis pour obtenir la permission de faire entrer deux mille sacs de blé venant de l’étranger ; et cependant son père a vingt mille francs d’appointements.

Bonard n’avait pas plus de respect pour la noblesse du pays que pour les magistrats.

— Sans le docteur Du Poirier, disait-il à Lucien, ces b… là ne seraient pas trop méchants ; vous le recevez bien souvent, monsieur, prenez garde à vous ! Les nobles de ce pays-ci, ajoutait Bonard, crèvent de peur quand le courrier de Paris retarde de quatre heures ; alors ils viennent me vendre d’avance leur récolte de blé ; ils sont à mes genoux pour avoir de l’or, et, le lendemain, rassurés par le courrier qui, enfin, est arrivé, ils ne me rendent qu’à peine mon salut dans la rue. Moi, je ne crois pas manquer à la probité en tenant note de chaque impolitesse et la leur faisant payer un louis. Je m’arrange pour cela avec le valet de chambre qu’ils envoient me livrer leurs grains ; car, quoique fort avares, croiriez-vous, monsieur, qu’ils n’ont pas même le cœur de venir voir mesurer leur blé ? Au quatrième ou cinquième double décalitre, le gros M. de Sanréal prétend que la poussière lui fait mal à la poitrine ; drôle de particulier pour rétablir les corvées, les jésuites et l’ancien régime contre nous !

Un soir, comme les officiers se promenaient sur la place d’armes après l’ordre, le colonel Malher de Saint-Mégrin céda à un mouvement de haine contre notre héros.

— Qu’est-ce que ces quatre ou cinq livrées de couleur éclatante et avec des galons énormes que vous étalez dans les rues ? Cela fait un mauvais effet au régiment.

— Ma foi, colonel, aucun article du règlement ne défend de dépenser son argent quand on en a.

— Êtes-vous fou de parler ainsi au colonel ? lui dit tout bas son ami Filloteau en le prenant à part. Il vous fera un mauvais parti.

— Et quel mauvais parti voulez-vous qu’il me fasse ? Je pense qu’il me hait autant qu’on peut haïr un homme qu’on voit aussi rarement ; mais, certainement, je ne reculerai pas d’un pouce devant un homme qui me hait sans que je lui en aie donné aucune raison. Mon idée est pour les livrées, dans le présent quart d’heure, et j’ai fait venir de Paris, pour la même occasion, douze paires de fleurets.

— Ah ! mauvaise tête !

— Pas le moins du monde, mon colonel ; je vous donne ma parole d’honneur que vous n’avez pas un officier moins fat et plus pacifique. Je désire que personne ne me cherche et n’avoir personne à chercher ; je serai parfaitement poli, parfaitement sage avec tout le monde, mais si l’on me taquine, on me trouvera.

Deux jours après, le colonel Malher fit venir Lucien, et lui défendit, mais d’un air embarrassé et faux, d’avoir plus de deux domestiques en livrée. Lucien fit habiller ses gens en bourgeois et avec la dernière élégance, ce qui contrastait plaisamment avec leur air gauche et commun.

Il se servit, pour ces vêtements nouveaux, d’un tailleur du pays. Cette circonstance, à laquelle il n’avait pas songé, fit le succès de sa plaisanterie ; elle lui fit beaucoup d’honneur dans la société, et madame de Commercy lui en adressa des compliments. Pour mesdames d’Hocquincourt et de Puylaurens, elles étaient folles de lui.

Lucien écrivit l’histoire des livrées à sa mère ; le colonel, de son côté, l’avait dénoncée au ministre : Lucien s’y attendait. Il crut remarquer vers cette époque que l’on prenait son mérite beaucoup plus au sérieux dans les salons de Nancy ; c’est que le docteur Du Poirier montrait les réponses de ses amis de Paris aux lettres par lesquelles il demandait des renseignements sur la position sociale et sur la fortune de la maison Van Peters, Leuwen et compagnie. Ces réponses avaient été on ne peut plus favorables. « Cette maison, lui disait-on, est du petit nombre de celles qui achètent, dans l’occasion, des nouvelles aux ministres, ou les exploitent de compte à demi avec eux. »

C’était particulièrement M. Leuwen père qui se livrait à ce mauvais genre d’affaires, qui ruinent à la longue, mais qui donnent des relations agréables et de l’importance. Il était au mieux, avec les bureaux, et fut prévenu en temps utile de la dénonciation envoyée par le colonel Malher contre son fils.

Cette affaire à propos des livrées de son fils l’amusa beaucoup ; il s’en occupa, et, un mois après, le colonel Malher de Saint-Mégrin reçut à ce sujet une lettre ministérielle extrêmement désagréable.

Il eut bonne envie d’envoyer Lucien en détachement à une ville manufacturière dont les ouvriers commençaient à se former en société de secours mutuel. Mais enfin, comme quand on est chef de corps il faut savoir se mortifier, le colonel, rencontrant Lucien, lui dit avec le sourire faux d’un homme du commun qui veut faire de la finesse :

— Jeune homme, on m’a rendu compte de votre obéissance relativement aux livrées ; je suis content de vous ; ayez autant d’hommes en livrée qu’il vous conviendra ; mais gare la bourse de papa !

— Colonel, j’ai l’honneur de vous remercier, répondit Lucien avec lenteur, mon papa m’a écrit à ce sujet ; je parierais même qu’il a vu le ministre.

Le sourire qui accompagna ce dernier mot choqua profondément le colonel. « Ah ! si je n’étais pas colonel, avec envie de devenir maréchal de camp, pensa Malher, quel bon coup d’épée te vaudrait ce dernier mot, fichu insolent ! » Et il salua le sous-lieutenant avec l’air franc et brusque d’un vieux soldat.

Ce fut ainsi, par un mélange de force et de prudence, comme on dit dans les livres graves, que Lucien laissa redoubler, à la vérité, la haine qu’on avait pour lui au régiment ; mais aucun mauvais propos ne fut entendu officiellement par lui. Plusieurs de ses camarades étaient aimables, mais il avait pris la mauvaise habitude de parler à ses camarades aussi peu que le pouvait admettre la politesse la plus exacte. Par cet aimable plan de vie, il s’ennuyait mortellement et ne contribuait en rien aux plaisirs des jeunes officiers de son âge ; il avait les défauts de son siècle.

Vers ce temps, l’effet de nouveauté de la société de Nancy sur l’âme de notre héros était tout à fait anéanti. Lucien connaissait par cœur tous les personnages. Il était réduit à philosopher. Il trouvait qu’il y avait plus de naturel qu’à Paris ; mais, par une conséquence naturelle, les sots étaient bien plus incommodes à Nancy. « Ce qui manque tout à fait à ces gens-ci, même aux meilleurs, se disait Lucien, c’est l’imprévu. » Cet imprévu, Lucien l’entrevoyait quelquefois auprès du docteur Du Poirier et de madame de Puylaurens.


CHAPITRE XIII


Lucien n’avait jamais rencontré dans la société cette madame de Chasteller qui, autrefois, l’avait vu tomber de cheval à son arrivée à Nancy ; il l’avait oubliée ; mais par habitude, il passait presque tous les jours dans la rue de la Pompe. Il est vrai qu’il regardait plus souvent l’officier libéral, espion attaché au cabinet littéraire de Schmidt, que les persiennes vert-perroquet.

Un après-midi, les persiennes étaient ouvertes ; Lucien vit un joli petit rideau de croisée en mousseline brodée ; il se mit aussitôt, sans presque y songer, à faire briller son cheval. Ce n’était point le cheval anglais du préfet, mais un petit bidet hongrois qui prit fort mal la chose. Le Hongrois se mit tellement en colère et fit des sauts si extraordinaires, que deux ou trois fois Lucien fut sur le point d’être désarçonné.

« Quoi, à la même place ! » se disait-il en rougissant de colère ; et, pour comble de misère, dans les moments les plus critiques, il vit le petit rideau s’écarter un peu du bois de la croisée. Il était évident que quelqu’un regardait. C’était, en effet, madame de Chasteller qui se disait : « Ah ! voilà mon jeune officier qui va encore tomber ! » Elle le remarquait souvent, comme il passait : sa toilette était parfaitement élégante et pourtant il n’avait rien de gourmé.

Enfin, Lucien eut cette mortification extrême, que son petit cheval hongrois le jeta par terre à dix pas peut-être de l’endroit où il était tombé le jour de l’arrivée du régiment. « On dirait que c’est un sort ! se dit-il en remontant à cheval, ivre de colère ; je suis prédestiné à être ridicule aux yeux de cette jeune femme. »

De toute la soirée, il ne put se consoler de ce malheur. « Je devrais la chercher, pensa-t-il, pour voir si elle pourra me regarder sans rire. »

Le soir, chez madame de Commercy, Lucien raconta son malheur, qui devint la nouvelle du jour, et il eut le plaisir de l’entendre répéter à chaque nouvel arrivant. Vers la fin de la soirée, il entendit nommer madame de Chasteller ; il demanda à madame de Serpierre pourquoi on ne la voyait jamais dans le monde.

— Son père, le marquis de Pontlevé, vient d’avoir un accès de goutte ; il a été du devoir de sa fille, quoique élevée à Paris, de lui faire compagnie ; et, d’ailleurs, nous n’avons pas le bonheur de lui plaire.

Une dame, placée à côté de madame de Serpierre, ajouta des paroles amères, sur lesquelles madame de Serpierre renchérit encore.

« Mais, se disait Lucien, ceci est de l’envie toute pure ; ou la conduite de madame de Chasteller leur fournit-elle un heureux prétexte ? » Et il se rappela ce que M. Bouchard, le maître de poste, lui avait dit, le jour de son arrivée, au sujet de M. de Busant de Sicile, lieutenant-colonel au 20e de hussards.

Le lendemain matin, pendant toute sa manœuvre, Lucien ne put penser à autre chose qu’à son malheur de la veille… « Pourtant, monter à cheval est peut-être la seule chose au monde dont je m’acquitte bien. Je danse fort mal, je ne brille guère dans un salon ; c’est clair, la Providence a voulu m’humilier… Parbleu ! si je rencontre jamais cette jeune femme, il faut que je la salue ; mes chutes nous ont fait faire connaissance, et, si elle prend mon salut pour une impertinence, tant mieux, ce souvenir mettra quelque chose entre le moment présent et l’image de mes chutes ridicules. »

Quatre ou cinq jours après, Lucien, allant à pied à la caserne pour le pansement du soir, vit à dix pas de lui, au détour d’une rue, une femme assez grande en chapeau fort simple. Il lui sembla reconnaître ces cheveux singuliers par la quantité et par la beauté de la couleur, comme lustrés, qui l’avaient frappé trois mois auparavant. C’était, en effet, madame de Chasteller. Il fut tout surpris de revoir la démarche légère et jeune de Paris.

« Si elle me reconnaît, elle ne pourra pas s’empêcher de me rire au nez. »

Et il regarda ses yeux ; mais la simplicité et le sérieux de leur expression annonçaient une rêverie un peu triste, et pas du tout l’idée de se moquer. « Bien certainement, se dit-il, il n’y a rien eu de moqueur dans le regard qu’elle a bien été obligée de m’accorder en passant si près de moi. Elle a été forcée de me regarder comme on regarde un obstacle, comme une chose que l’on rencontre dans la rue… C’est flatteur ! j’ai joué le rôle d’une charrette… Il y avait même de la timidité dans ces yeux si beaux… Mais, après tout, m’a-t-elle reconnu pour le cavalier malencontreux ? »

Lucien ne se souvint de son projet de saluer madame de Chasteller que longtemps après qu’elle fut passée ; son regard modeste et même timide avait été si noble, que quand elle contre-passa Lucien, malgré lui, il avait baissé les yeux.

Les trois grandes heures que la manœuvre prit ce matin-là à notre héros lui semblèrent moins longues qu’à l’ordinaire ; il se figurait constamment ce regard si peu provincial, qui était tombé en plein dans ses yeux. « Depuis que je suis à Nancy, mon âme ennuyée n’a eu qu’un désir : enlever à cette jeune femme le souvenir ridicule qu’elle a de moi… Je ne serais pas seulement un ennuyé, mais je serais de plus un sot, si je ne pouvais pas réussir, même dans cet innocent projet. »

Le soir, il redoubla de prévenance et d’attention envers madame de Serpierre et cinq ou six de ses bonnes amies, réunies autour d’elle ; il écouta avec des regards fort animés une diatribe infinie et remplie d’aigreur contre la cour de Louis-Philippe, laquelle se termina par une critique amère de madame de Sauve-d’Hocquincourt. Cette préparation savante permit à Lucien de se rapprocher, au bout d’une heure, de la petite table auprès de laquelle travaillait mademoiselle Théodelinde. Il donna à elle et à ses amies de nouveaux détails sur sa dernière chute.

— Ce qu’il y a de pis, ajouta-t-il, c’est qu’elle a eu des spectateurs, et pour qui un tel événement n’était point une nouveauté.

— Et quels sont-ils ? dit mademoiselle Théodelinde.

— Une jeune femme qui occupe le premier étage de l’hôtel de Pontlevé.

— Eh ! c’est madame de Chasteller.

— Ceci me console un peu, on en dit beaucoup de mal.

— Le fait est qu’elle est haute comme les nues ; elle n’est pas aimée à Nancy ; nous ne la connaissons pourtant que par quelques visites de société, ou plutôt, ajouta la bonne Théodelinde, nous ne la connaissons pas du tout. Elle met beaucoup de lenteur à rendre les visites. Je croirais volontiers qu’elle a de la nonchalance dans le caractère, et qu’elle se déplaît loin de Paris.

— Souvent, dit une des jeunes amies de mademoiselle de Serpierre, elle fait mettre les chevaux à sa voiture, et, après une heure ou deux d’attente, on dételle ; on la dit bizarre, sauvage.

— C’est une chose contrariante, pour une âme un peu délicate, reprit Théodelinde, de ne pouvoir pas danser une seule fois avec un homme sans qu’il ne forme le projet d’épouser.

— C’est tout le contraire de ce qui nous arrive, à nous autres pauvres filles sans dot, reprit l’amie : dame, c’est la veuve la plus riche de la province.

On parla du caractère excessivement impérieux de M. de Pontlevé. Lucien attendait toujours un mot sur M. de Busant. « Mais je suis bien distrait, se dit-il enfin ; est-ce que des jeunes filles peuvent s’apercevoir de ces choses-là ? »

Un jeune homme blond, à l’air fade, entra dans le salon.

— Tenez, dit alors Théodelinde, voici probablement l’homme qui ennuie le plus madame de Chasteller ; c’est M. de Blancet, son cousin, qui l’aime depuis quinze ou vingt ans, qui parle souvent et avec attendrissement de cet amour né dans l’enfance, amour qui a redoublé depuis que madame de Chasteller est une veuve fort riche. Les prétentions de M. de Blancet sont protégées par M. de Pontlevé, dont il est le très humble serviteur, et qui le fait dîner trois fois la semaine avec la chère cousine.

— Et pourtant, mon père prétend, dit l’amie de mademoiselle Théodelinde, que M. de Pontlevé ne redoute qu’une chose au monde, c’est le mariage de sa fille. Il se sert de M. de Blancet pour éloigner les autres prétendants ; mais lui-même ne se verra jamais possesseur de cette belle fortune, dont M. de Pontlevé se réserve l’administration ; c’est pour cela qu’il ne veut pas qu’elle retourne à Paris.

— M. de Pontlevé a fait une scène horrible à sa fille, il y a quelques jours, dit mademoiselle Théodelinde, vers la fin de son accès de goutte, parce qu’elle n’a pas voulu renvoyer son cocher. « Je ne sortirai pas de longtemps le soir, disait M. de Pontlevé, et mon cocher peut fort bien vous servir ; à quoi bon garder un mauvais sujet qui ne va presque jamais ? » La scène a presque été aussi forte que celle qu’il fit à sa fille lorsqu’il voulut la brouiller avec son amie intime, madame de Constantin.

— Cette femme d’esprit dont M. de Lanfort racontait des reparties si drôles l’autre jour ?

— Précisément. M. de Pontlevé est surtout avare et trembleur, et il redoutait l’influence du caractère décidé de madame de Constantin. Il a des projets d’émigration, en cas de chute de Louis-Philippe et de proclamation de la République. Dans la première émigration, il a été réduit aux plus fâcheuses extrémités. Il a de grandes terres, mais peu d’argent comptant, dit-on, et, s’il passe le Rhin de nouveau, il compte beaucoup sur la fortune de sa fille.

La conversation continuait ainsi agréablement entre Lucien, Théodelinde et son amie, lorsque madame de Serpierre crut convenable à son rôle de mère de rompre un peu cet aparté, que, d’ailleurs, elle voyait avec beaucoup de plaisir.

— Et de quoi parlez-vous donc là, vous autres ? dit-elle en s’approchant avec une sorte de gaieté. Vous avez l’air bien animés !

— Nous parlons de madame de Chasteller, dit l’amie.

Aussitôt la physionomie de madame de Serpierre changea entièrement et prit l’expression de la plus haute sévérité. « Les aventures de cette dame, dit-elle, ne doivent point faire l’entretien de jeunes filles ; elle nous a apporté de Paris des manières bien dangereuses pour votre bonheur futur, jeunes filles, et pour votre considération dans le monde. Malheureusement sa fortune et le vain éclat dont elle l’environne peuvent faire illusion sur la gravité de ses fautes ; et vous m’obligerez beaucoup, monsieur, ajouta-t-elle d’un air sec en se tournant vers Lucien, en ne parlant jamais avec mes filles des aventures de madame de Chasteller. »

« L’exécrable femme ! pensa Lucien ; nous nous amusions un peu, par hasard, et elle vient tout déranger ; et moi qui ai écouté tous ses contes tristes pendant une heure et avec tant de patience ! »

Lucien s’éloigna de l’air le plus hautain et le plus sec qu’il put trouver dans sa mémoire ; il rentra chez lui, et fut tout content d’y rencontrer son hôte, le bon M. Bonard, le marchand de blé.

Peu à peu, par ennui et sans songer le moins du monde à l’amour, Lucien prit les soins d’un amoureux ordinaire, ce qui lui sembla fort plaisant. Le dimanche matin, il plaça un de ses domestiques en faction vis-à-vis de la porte de l’hôtel de Pontlevé. Lorsque cet homme vint lui dire que madame de Chasteller venait d’entrer à la Propagation, petite église du pays, il y courait.

Mais cette église était si exiguë, et les chevaux de Lucien, sans lesquels il s’était fait une loi de ne jamais sortir, faisaient tant de bruit sur le pavé de la rue, et sa présence en uniforme était si remarquée, qu’il eut honte de ce manque de délicatesse. Il ne put pas bien voir madame de Chasteller, qui s’était placée au fond d’une chapelle assez obscure. Lucien crut remarquer beaucoup de simplicité chez elle. « Ou je me trompe fort, pensa-t-il, ou cette femme songe bien peu à tout ce qui l’entoure ; et, d’ailleurs, son maintien peut fort bien convenir à la plus haute piété. »

Le dimanche suivant, Lucien vint à pied à la Propagation ; mais, même ainsi, il était mal à son aise, il faisait trop d’effet.

Il eût été difficile d’avoir l’air plus distingué que madame de Chasteller ; seulement Lucien, qui s’était placé de façon à la bien voir comme elle sortait, remarqua que, lorsqu’elle ne tenait pas les yeux strictement baissés, ils étaient d’une beauté si singulière, que, malgré elle, ils trahissaient sa façon de sentir actuelle. « Voilà des yeux, pensa-t-il, qui doivent souvent donner de l’humeur à leur maîtresse ; quoi qu’elle fasse, elle ne peut pas les rendre insignifiants. »

Ce jour-là, ils exprimaient une attention et une mélancolie profondes. « Est-ce encore à M. de Busant de Sicile qu’il faut faire l’honneur de ces regards touchés ? »

Cette question, qu’il se fit, gâta tout son plaisir.


CHAPITRE XIV


« Je ne croyais pas les amours de garnison sujets à ces inconvénients. » Cette idée raisonnable, mais vulgaire, mit un peu de sérieux dans l’âme de Lucien ; et il tomba dans une rêverie profonde.

« Eh bien, facile ou non, se dit-il après un long silence, il serait charmant de pouvoir causer de bonne amitié avec un tel être » ; mais l’expression de sa physionomie n’était point d’accord avec ce mot charmant. « Je ne puis pas me dissimuler, poursuivit-il avec plus de sang-froid, qu’il y a une cruelle distance d’un lieutenant-colonel à un simple sous-lieutenant ; et une distance plus alarmante encore du noble nom de M. de Busant de Sicile, compagnon de Charles d’Anjou, frère de saint Louis, à ce petit nom bourgeois Leuwen… D’un autre côté, mes livrées si fraîches et mes chevaux anglais doivent me donner une demi-noblesse auprès de cette âme de province… Peut-être, ajouta-t-il en riant, une noblesse tout entière…

« Non, reprit-il en se levant avec une sorte de fureur, des pensées basses ne sauraient exister avec une physionomie si noble… Et quand elle les aurait, ces idées seraient celles de sa caste. Elles ne sont pas ridicules chez elle, parce qu’elle les a adoptées en étudiant son catéchisme, à six ans ; ce ne sont pas des idées, ce sont des sentiments. La noblesse de province fait grande attention aux livrées et au vernis des voitures.

« Mais pourquoi ces vaines délicatesses ? Il faut avouer que je suis bien ridicule. Ai-je le droit de m’enquérir de qualités si intimes ? Je voudrais passer quelques soirées dans le salon où elle va le soir… Mon père m’a porté le défi de m’ouvrir des salons de Nancy, j’y suis admis. Cela était assez difficile ; mais il est temps d’avoir quelque chose à faire au milieu de ces salons. J’y meurs d’ennui, et l’excès de l’ennui pourrait me rendre inattentif ; ce que la vanité de ces hobereaux, même les meilleurs, ne me pardonnerait jamais.

« Pourquoi ne me proposerais-je pas, pour avoir un but dans la vie, comme dit mademoiselle Sylviane, de parvenir à passer quelques soirées avec cette jeune femme ? J’étais bien bon de penser à l’amour et de me faire des reproches ! Ce passe-temps ne m’empêchera pas d’être un homme estimable et de servir la patrie, si l’occasion s’en présente.

« D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant avec mélancolie, ses propos aimables m’auront bien vite guéri du plaisir que je suppose trouver à la voir ; avec des façons un peu plus nobles, avec les propos convenus d’une autre position dans la vie, ce sera le second tome de mademoiselle Sylviane Berchu. Elle sera aigre et dévote comme madame de Serpierre, ou ivre de gentilhommerie et me parlant des titres de ses aïeux, comme madame de Commercy, qui me racontait hier, en brouillant toutes les dates et, qui plus est, bien longuement, comme quoi un de ses ancêtres, nommé Enguerrand, suivit François Ier, à la guerre contre les Albigeois et fut connétable d’Auvergne… Tout cela sera vrai, mais elle est jolie ; que faut-il de plus pour passer une heure ou deux ? et, en écoutant ces balivernes, je serai à deux pas d’elle. Il serait même curieux d’observer philosophiquement comment des pensées ridicules ou basses peuvent ne pas gâter une telle physionomie. C’est qu’au fait rien n’est ridicule comme la science de Lavater. »

Ce qui répondit à tout, dans la tête de Lucien, ce fut la pensée qu’il y aurait de la gaucherie à ne pas pénétrer dans les salons où allait madame de Chasteller, ou dans le sien, si elle n’allait nulle part. « Cela exigera quelques soins. Ce sera comme la prise d’assaut des salons de Nancy. » Par tous ces raisonnements philosophiques, le mot fatal d’amour fut éloigné, et il ne se fit plus de reproche. Il s’était moqué si souvent du piteux état où il avait vu Edgar, un de ses cousins ! Faire dépendre l’estime qu’on se doit à soi-même de l’opinion d’une femme qui s’estime, elle, parce que son bisaïeul a tué des Albigeois à la suite de François Ier : quelle complication de ridicule ! Dans ce conflit, l’homme est plus ridicule que la femme.

Malgré tous ces beaux raisonnements, M. de Busant de Sicile occupait l’âme de notre héros tout autant, pour le moins, que madame de Chasteller. Il mettait une adresse prodigieuse à faire des questions indirectes au sujet de M. de Busant et de l’accueil dont il avait été l’objet. M. Gauthier, M. Bonard et leurs amis, et toute la société du second ordre, exagérant tout, comme à l’ordinaire, ne savaient rien de M. de Busant, sinon qu’il était de la plus haute noblesse, et qu’il avait été l’amant de madame de Chasteller. On était loin de dire les choses aussi clairement dans les salons de mesdames de Commercy et de Puylaurens. Quand Lucien faisait des questions sur M. de Busant, on semblait se souvenir que lui, Lucien, était du camp ennemi, et jamais il ne put arriver à une réponse nette. Il ne pouvait aborder un tel sujet avec son amie mademoiselle Théodelinde, et c’était, en vérité, le seul être qui semblât ne pas désirer le tromper. Lucien n’arriva jamais à savoir la vérité sur M. de Busant. Le fait est que c’était un fort bon et fort brave gentilhomme, mais sans aucune sorte d’esprit. À son arrivée à Nancy, se méprenant sur l’accueil dont il était l’objet, et oubliant sa taille épaisse, son regard commun et ses quarante ans, il s’était porté amoureux de madame de Chasteller. Il avait constamment ennuyé son père et elle de ses visites, et jamais elle n’avait pu parvenir à rendre ces visites moins fréquentes. Son père, M. de Pontlevé, tenait à être bien avec la force armée de Nancy. Si ses correspondances bien innocentes avec Charles X étaient découvertes, qui serait chargé de l’arrêter ? Qui pourrait protéger sa fuite ? Et si, tout à coup, l’on apprenait que la République était proclamée à Paris, qui pourrait le protéger contre le peuple du pays ?

Mais le pauvre Lucien était bien loin de pénétrer tout ceci. Il voyait constamment M. Du Poirier éluder ses questions avec une adresse admirable.

Dans la bonne compagnie on lui répétait sans cesse : « Cet officier supérieur descend d’un des aides de camp du duc d’Anjou, frère de saint Louis, et qui l’a aidé à conquérir la Sicile. »

Il sut quelque chose de plus de M. d’Antin, qui lui dit un jour :

— Vous avez fort bien fait d’occuper son logement ; c’est un des plus passables de la ville. Ce pauvre Busant était fort brave, pas une idée, d’excellentes manières, donnant aux dames de fort jolis déjeuners, dans les bois de Burelviller, ou au Chasseur vert, à un quart de lieue d’ici ; et presque tous les jours, sur le minuit, il se croyait gai, parce qu’il était un peu ivre.

À force de s’occuper des moyens de rencontrer madame de Chasteller dans un salon, le désir de briller au yeux des habitants de Nancy, que Lucien commençait à mépriser plus peut-être qu’il ne fallait, fut remplacé, comme mobile d’actions, par l’envie d’occuper l’esprit, si ce n’est l’âme, de ce joli joujou. « Cela doit avoir de singulières idées ! pensa-t-il. Une jeune ultra de province, passant du Sacré-Cœur à la cour de Charles X, et chassée de Paris, dans les journées de juillet 1830. » Telle était, en effet, l’histoire de madame de Chasteller.

En 1814, après la première Restauration, M. le marquis de Pontlevé fut au désespoir de se voir à Nancy et de n’être pas de la cour.

« Je vois se rétablir, disait-il, la ligne de séparation entre nous autres et la noblesse de cour. Mon cousin, de même nom que moi, parce qu’il est de la cour, viendra à vingt-deux ans commander, comme colonel, le régiment où, par grâce, je serai capitaine à quarante. » C’était là le principal chagrin de M. de Pontlevé, et il n’en faisait mystère à personne. Bientôt il en eut un second. Il se présenta aux élections de 1816, pour la Chambre des députés, et il eut six voix, en comptant la sienne. Il s’enfuit à Paris, déclarant qu’il quittait à jamais la province après cet affront, et emmenant sa fille, âgée de cinq ou six ans. Pour se donner une position à Paris, il sollicita la pairie. M. de Puylaurens, alors fort bien en cour, lui conseilla de placer sa fille au couvent du Sacré-Cœur ; M. de Pontlevé suivit ce conseil et en sentit toute la portée. Il se jeta dans la haute dévotion, et parvint ainsi, en 1828, à marier sa fille à un des maréchaux de camp attachés à la cour de Charles X. Ce mariage fut considéré comme très avantageux. M. de Chasteller avait de la fortune. Il paraissait plus âgé qu’il ne l’était, parce qu’il manquait tout à fait de cheveux ; mais il avait une vivacité étonnante et portait la grâce dans les manières jusqu’au genre doucereux. Ses ennemis à la cour lui appliquaient le vers de Boileau sur les romans de son époque :

Et jusqu’à je vous hais, tout s’y dit tendrement.

Madame de Chasteller, bien dirigée par un mari idolâtre des petits moyens qui font tant d’effet à la cour, fut bien reçue des princesses, et jouit bientôt d’une position fort agréable ; elle avait les loges de la cour aux Bouffes et à l’Opéra ; et, l’été, deux appartements l’un à Meudon et l’autre à Rambouillet. Elle avait le bonheur de ne s’occuper jamais de politique et de ne pas lire de journaux. Elle ne connaissait la politique que par les séances publiques de l’Académie française, auxquelles son mari exigeait qu’elle assistât, parce qu’il avait de grandes prétentions au fauteuil ; il était grand admirateur des vers de Millevoye et de la prose de M. de Fontanes.

Les coups de fusil de juillet 1830 vinrent troubler ces innocentes pensées.

En voyant le peuple dans la rue, c’était son mot, il se rappela les meurtres de MM. Foulon et Berthier, aux premiers jours de la Révolution. Il pensa que le voisinage du Rhin était ce qu’il y avait de plus sûr, et vint se cacher dans une terre de sa femme, près de Nancy.

M. de Chasteller, homme peut-être un peu affecté, mais fort agréable et même amusant dans les positions ordinaires de la vie, n’avait jamais eu la tête bien forte ; il ne put jamais se consoler de cette troisième fuite de la famille qu’il adorait. « Je vois là le doigt de Dieu », disait-il en pleurant dans les salons de Nancy ; et il mourut bientôt, laissant à sa veuve vingt-cinq mille livres de rente dans les fonds publics. Cette fortune lui avait été faite par le roi à l’époque des emprunts de 1817, et les salons de Nancy, qui en étaient jaloux, la portaient sans façon à dix-huit cent mille francs ou deux millions.

Lucien eut toutes les peines du monde à réunir ces faits si simples. Quant à la conduite de madame de Chasteller, la haine dont on l’honorait dans le salon de madame de Serpierre et le bon sens de mademoiselle Théodelinde rendirent plus facile à Lucien de savoir la vérité.

Dix-huit mois après la mort de son mari, madame de Chasteller osa prononcer ces mots : Retour à Paris. « Quoi ! ma fille, lui dit le grand M. de Pontlevé, avec le ton et les gestes d’Alceste indigné, dans la comédie : vos princes sont à Prague et l’on vous verrait à Paris ! Que diraient les mânes de M. de Chasteller ? Ah ! si nous quittons nos pénates, ce n’est pas de ce côté qu’il faut tourner la tête des chevaux. Soignez votre vieux père à Nancy, ou, si nous pouvons mettre un pied devant l’autre, volons à Prague », etc.

M. de Pontlevé avait ce parler long et figuré des gens diserts du temps de Louis XVI, qui passait alors pour de l’esprit.

Madame de Chasteller avait dû renoncer à l’idée de Paris. Au seul mot de Paris, son père lui parlait avec aigreur et lui faisait une scène. Mais, par compensation, madame de Chasteller avait de beaux chevaux, une jolie calèche et des gens tenus avec élégance. Tout cela paraissait moins dans Nancy que sur les grandes routes du voisinage. Madame de Chasteller allait voir, le plus souvent qu’elle le pouvait, une amie du Sacré-Cœur, madame de Constantin, qui habitait une petite ville à quelques lieues de Nancy ; mais M. de Pontlevé en était mortellement jaloux, et avait tout fait pour les brouiller.

Deux ou trois fois, dans ses grandes promenades, Lucien avait rencontré la calèche de madame de Chasteller à plusieurs lieues de Nancy.

Le jour d’une de ces rencontres, sur le minuit, Lucien était allé fumer ses petits cigares de papier de réglisse dans la rue de la Pompe. Là il continuait à se réjouir de la faveur que les uniformes brillants trouvaient auprès de madame de Chasteller. Il s’efforçait à bâtir quelque espérance sur l’élégance de ses chevaux et de ses gens. Il combattait cet espoir par le souvenir de la simplicité de son nom bourgeois ; mais, en se disant toutes ces belles choses, il pensait à d’autres. Il ne s’était pas aperçu que, depuis quinze jours à peu près qu’il l’avait vue à la messe, madame de Chasteller, qui pour lui, cependant, n’avait qu’une existence en quelque sorte idéale, avait changé de manières à son égard.

D’abord il s’était dit, après s’être fait conter son histoire : « Cette jeune femme est vexée par son père ; elle doit être blessée de l’attachement que celui-ci affiche pour sa fortune ; la province l’ennuie ; il est tout simple qu’elle cherche des distractions dans un peu de galanterie honnête. » Ensuite sa physionomie franche et chaste avait fait naître des doutes, même sur la galanterie.

Enfin, le soir dont nous parlons : « Mais que diable ! se dit Lucien, je suis un vrai nigaud, je devrais me réjouir de ce bon vouloir pour l’uniforme. »

Plus il insistait sur ce motif d’espérer, plus il devenait sombre.

« Aurais-je la sottise d’être amoureux ? » se dit-il enfin à demi-haut ; et il s’arrêta comme frappé de la foudre, au milieu de la rue. Heureusement, à minuit, il n’y avait là personne pour observer sa mine et se moquer de lui.

Le soupçon d’aimer l’avait pénétré de honte, il se sentit dégradé : « Je serais donc comme Edgar, se dit-il. Il faut que j’aie l’âme naturellement bien petite et bien faible ! L’éducation a pu la soutenir quelque temps, mais le fond reparaît dans les occasions singulières et dans les positions imprévues. Quoi ! pendant que toute la jeunesse de France prend parti pour de si grands intérêts, toute ma vie se passera à regarder deux beaux yeux, comme les héros ridicules de Corneille ! Voilà le triste effet de cette vie sage et raisonnable que je mène ici.

Qui n’a pas l’esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.


« Il valait bien mieux, comme j’en avais l’idée, aller enlever une petite danseuse à Metz ! Il valait bien mieux, du moins, faire une cour sérieuse à madame de Puylaurens ou à madame d’Hocquincourt. Je n’avais pas à craindre, auprès de ces dames, d’être entraîné au delà d’un petit amour de société.

« Si ceci continue, je vais devenir fou et plat. C’est bien autre chose que le saint-simonisme dont m’accusait mon père ! Qui est-ce qui s’occupe des femmes aujourd’hui ? quelque homme comme le duc de…, l’ami de ma mère, qui au déclin d’une vie honorable, après avoir payé sa dette sur les champs de bataille et à la Chambre des pairs en refusant son vote, s’amuse à faire la fortune d’une petite danseuse, comme on joue avec un serin.

« Mais moi ! à mon âge ! quel est le jeune homme qui ose seulement parler d’un attachement sérieux pour une femme ? Si ceci est un amusement, bien ; si c’est un attachement sérieux, je suis sans excuse ; et la preuve que je mets du sérieux dans tout ceci, que cette folie n’est pas un simple amusement, c’est ce que je viens de découvrir : le faible de madame de Chasteller pour les brillants uniformes, loin de me plaire, m’attriste. Je me crois des devoirs envers la patrie. Jusqu’ici je me suis principalement estimé parce que je n’étais pas un égoïste uniquement occupé à bien jouir du gros lot qu’il a reçu du hasard ; je me suis estimé parce que je sentais avant tout l’existence de ces devoirs envers la patrie et le besoin de l’estime des grandes âmes. Je suis dans l’âge d’agir ; d’un moment à l’autre la voix de la patrie peut se faire entendre ; je puis être appelé ; je devrais occuper tout mon esprit à découvrir les véritables intérêts de la France, que des fripons cherchent à embrouiller. Une seule tête, une seule âme ne suffisent pas pour y voir clair, au milieu de devoirs si compliqués. Et c’est le moment que je choisis pour me faire l’esclave d’une petite ultra de province ! Le diable l’emporte, elle et sa rue ! » Lucien rentra précipitamment chez lui ; mais le sentiment d’une honte vive lui ôta le sommeil. Le jour le trouva se promenant devant la caserne ; il attendait avec impatience l’heure de l’appel. L’appel fini, il accompagna pendant quelques centaines de pas deux de ses camarades ; pour la première fois leur société lui était agréable.

Rendu enfin à lui-même : « J’ai beau faire, se dit-il, je ne puis voir dans ces yeux si pénétrants, mais si chastes, le pendant d’une danseuse de l’Opéra, moins les grâces. » De toute la journée, il ne put arriver à prendre son parti sur madame de Chasteller. Quoi qu’il fît, il ne pouvait voir en elle la maîtresse obligée de tous les lieutenants-colonels qui viendraient tenir garnison à Nancy. « Mais cependant, disait le parti de la raison, elle doit s’ennuyer beaucoup. Son père la force à bouder Paris ; il veut la brouiller avec une amie intime ; un peu de galanterie est la seule consolation pour cette pauvre âme. »

Cette excuse si raisonnable ne faisait que redoubler la tristesse de notre héros. Au fond, il entrevoyait le ridicule de sa position : il aimait, sans doute avec l’envie de réussir, et cependant il était malheureux et prêt à mépriser sa maîtresse, précisément à cause de cette possibilité de réussir.

La journée fut cruelle pour lui ; tout le monde semblait d’accord pour lui parler de M. Thomas de Busant et de la vie agréable qu’il avait su mener à Nancy. On comparait cette existence avec la vie de cabaret et de café que menaient le lieutenant-colonel Filloteau et les trois chefs d’escadron.

La lumière lui arrivait de toutes parts ; car le nom de madame de Chasteller était sur toutes les lèvres, à propos de M. de Busant ; et cependant son cœur s’obstinait à la lui montrer comme un ange de pureté.

Il ne trouva plus aucun plaisir à faire admirer dans les rues de Nancy ses livrées élégantes, ses beaux chevaux, sa calèche qui ébranlait en passant toutes les maisons de bois du pays. Il se méprisait presque pour s’être amusé de ces pauvretés ; il oubliait l’excès d’ennui dont elles l’avaient distrait.

Pendant les jours qui suivirent, Lucien fut extrêmement agité. Ce n’était plus cet être léger et distrait par la moindre bagatelle. Il y avait des moments où il se méprisait de tout son cœur ; mais malgré ses remords, il ne pouvait s’empêcher de passer plusieurs fois le jour dans la rue de la Pompe.

Huit jours après que Lucien avait fait dans son cœur une découverte si humiliante, comme il entrait chez madame de Commercy, il y trouva établie, en visite, madame de Chasteller ; il ne put dire un mot, il devint de toutes les couleurs, et, se trouvant seul homme dans le salon, il n’eut pas l’esprit d’offrir son bras à madame de Chasteller pour la reconduire à sa voiture. Il sortit de chez madame de Commercy se méprisant un peu plus soi-même.

Ce républicain, cet homme d’action, qui aimait l’exercice du cheval comme une préparation au combat, n’avait jamais songé à l’amour que comme à un précipice dangereux et méprisé, où il était sûr de ne pas tomber. D’ailleurs, il croyait cette passion extrêmement rare, partout ailleurs qu’au théâtre. Il s’était étonné de tout ce qui lui arrivait, comme l’oiseau sauvage qui s’engage dans un filet et que l’on met en cage ; ainsi que ce captif effrayé, il ne savait que se heurter la tête avec furie contre les barreaux de sa cage. « Quoi ! se disait-il, ne pas savoir dire un seul mot ; quoi ! oublier même les usages les plus simples ! Ainsi ma faible conscience cède à l’attrait d’une faute, et je n’ai pas même le courage de la commettre ! »

Le lendemain Lucien n’était pas de service ; il profita de la permission donnée par le colonel et s’enfonça fort loin dans les bois de Burelviller… Vers le soir, un paysan lui apprit qu’il était à sept lieues de Nancy.

« Il faut convenir que je suis encore plus sot que je ne l’imaginais ! Est-ce en courant les bois que j’obtiendrai la bienveillance des salons de Nancy et que je pourrai trouver la chance de rencontrer madame de Chasteller et de réparer ma sottise ? » Il revint précipitamment à la ville ; il alla chez les Serpierre. Mademoiselle Théodelinde était son amie, et cette âme, qui se croyait si ferme, avait besoin ce jour-là d’un regard ami. Il était bien loin d’oser lui parler de sa faiblesse ; mais, auprès d’elle, son cœur trouvait quelque repos. M. Gauthier avait toute son estime, mais il était prêtre de la République, et tout ce qui ne tendait pas au bonheur de la France se gouvernant elle-même, lui semblait indigne d’attention et puéril. Du Poirier eût fait un conseiller parfait ; outre ses connaissances générales des hommes et des choses de Nancy, il dînait une fois la semaine avec la personne que Lucien avait tant d’intérêt à connaître. Mais Lucien n’était attentif qu’à ne pas lui donner l’occasion de le trahir.

Comme Lucien racontait à mademoiselle Théodelinde ce qu’il avait remarqué dans sa longue promenade, on annonça madame de Chasteller. À l’instant Lucien devint emprunté dans tous ses mouvements ; il essaya vainement de parler ; le peu qu’il dit était à peu près inintelligible.

Il n’eût pas été plus surpris si, en allant au feu avec le régiment, au lieu de galoper en avant sur l’ennemi, il se fût mis à fuir. Cette idée le plongea dans le trouble le plus violent, il ne pouvait donc se répondre de rien sur son propre compte ! Quelle leçon de modestie ! Quel besoin d’agir pour être enfin sûr de soi-même, non plus par une vaine probabilité, mais d’après des faits !

Lucien fut tiré de sa rêverie profonde par un événement bien étonnant : madame de Serpierre le présentait à madame de Chasteller, et accompagnait cette cérémonie des louanges les plus excessives. Lucien était rouge comme un coq, et cherchait en vain à trouver un mot poli, tandis qu’on exaltait surtout son esprit aimable, admirable d’à-propos et d’élégance parisienne. Enfin, madame de Serpierre elle-même s’aperçut de l’état où il se trouvait.

Madame de Chasteller eut recours à un prétexte pour faire sa visite extrêmement courte. Quand elle se leva, Lucien eut bien l’idée de lui offrir son bras jusqu’à sa voiture, mais il se sentit trembler de telle sorte qu’il trouva imprudent d’essayer de quitter sa chaise ; il craignait de donner une scène publique. Madame de Chasteller aurait pu lui dire : « C’est à moi, monsieur, à vous offrir le bras. »


CHAPITRE XV


« Je ne vous croyais pas si sensible au ridicule, lui dit mademoiselle Théodelinde, quand madame de Chasteller eut quitté le salon ; est-ce parce que madame de Chasteller vous a vu dans la situation peu brillante de saint Paul, lorsqu’il eut la vision du troisième ciel, que sa présence vous a interdit à ce point ? »

Lucien accepta cette interprétation ; il craignait de se trahir en entreprenant la moindre discussion, et, quand il put espérer que sa sortie n’aurait rien d’étrange, il se hâta de fuir. Une fois seul, l’excès du ridicule de ce qui venait de lui arriver le consola un peu. « Est-ce que j’aurais la peste ? se dit-il. Puisque l’effet physique est si fort, je ne suis donc pas blâmable moralement ! Si j’avais la jambe cassée, je ne pourrais pas non plus marcher avec mon régiment. »

Il y eut un dîner chez les Serpierre, fort simple, car ils n’étaient rien moins que riches ; mais, grâce aux préjugés de la noblesse, si vivaces en province, et qui seuls pouvaient marier les six filles du vieux lieutenant du roi, ce n’était pas un petit honneur que d’être invité à dîner dans cette maison. Aussi madame de Serpierre balança-t-elle longtemps avant d’inviter Lucien, son nom était bien bourgeois ; mais enfin l’utilité l’emporta, comme il est d’usage au dix-neuvième siècle : Lucien était un jeune homme à marier.

La bonne et simple Théodelinde n’approuvait point du tout cette politique ; mais il fallait obéir. La place de Lucien fut indiquée à côté de la sienne, par les petits billets placés sur les serviettes. Le vieux lieutenant du roi avait écrit : « M. le chevalier Leuwen. » Théodelinde comprit que Lucien serait choqué de cet anoblissement impromptu.

On avait engagé madame de Chasteller parce qu’elle n’avait pu venir à un autre dîner donné deux mois auparavant, quand M. de Pontlevé avait la goutte. Théodelinde, toute honteuse de la politique de sa mère, obtint avec beaucoup de peine, au moment où les hôtes allaient arriver, que la place de madame de Chasteller fût marquée à droite de M. le chevalier Leuwen, tandis qu’elle occuperait la gauche.

Lorsque Lucien arriva, madame de Serpierre le prit à part et lui dit avec toute la fausseté d’une mère qui a six filles à marier :

— Je vous ai placé à côté de la belle madame de Chasteller ; c’est le meilleur parti de la province, et elle ne passe pas pour haïr les uniformes ; vous aurez ainsi une occasion de cultiver la connaissance que je vous ai fait faire.

Au dîner, Théodolinde trouva Lucien assez maussade ; il parlait peu, et ce qu’il disait, en vérité, ne valait pas la peine d’être dit.

Madame de Chasteller parla à notre héros de ce qui faisait alors le sujet de toutes les conversations à Nancy. Madame Grandet, la femme du receveur général, allait arriver de Paris, et, sans doute, donnerait des fêtes superbes. Son mari était fort riche, et elle passait pour être une des plus jolies femmes de Paris. Lucien se rappela le propos qui le faisait parent de Robespierre, et il eut le courage de dire qu’il voyait souvent madame Grandet chez sa mère, madame Leuwen. Ce sujet de conversation ne fut que pauvrement suivi par notre sous-lieutenant ; il prétendait parler avec vivacité, et, comme son esprit ne fournissait rien, il arrivait presque à faire des questions sèches à madame de Chasteller.

Après dîner, on proposa une grande promenade, et Lucien eut l’honneur de conduire mademoiselle Théodelinde et madame de Chasteller dans une excursion sur l’étang qui est décoré du nom de lac de la Commanderie. Il s’était chargé de manœuvrer la barque, et Lucien, qui avait mené cinq ou six fois fort bien les demoiselles de Serpierre, fut sur le point de faire chavirer, dans les quatre pieds d’eau de ce lac, mademoiselle Théodelinde et madame de Chasteller.

Le surlendemain était le jour de fête d’une auguste personne, maintenant hors de France.

Madame la marquise de Marcilly, veuve d’un cordon rouge, se crut obligée de donner un bal ; mais le motif de la fête ne fut point exprimé dans le billet d’invitation ; ce qui parut une timidité coupable à sept ou huit dames pensant supérieurement, et qui, pour cette raison, n’honorèrent point le bal de leur présence.

De tout le 27e de lanciers, il n’y eut d’invités que le colonel, Lucien et le petit Riquebourg. Mais, une fois dans les salons de la marquise, l’esprit de parti fit oublier les plus simples convenances à des gens d’ailleurs si polis, polis jusqu’à fatiguer. Le colonel Malher de Saint-Mégrin fut traité en intrus et presque en homme de police ; Lucien comme l’enfant de la maison ; il y avait réellement de l’engouement pour ce joli sous-lieutenant.

La société réunie, on passa dans la salle de bal. Au milieu d’un jardin planté jadis par le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et représentant, suivant le goût du temps, un labyrinthe de charmilles, s’élevait un kiosque fort élégant, mais très négligé depuis la mort de l’ami de Charles XII. Pour dissimuler les ravages du temps, on l’avait transformé en tente magnifique. Le commandant de la place, très fâché de ne pouvoir pas venir au bal et célébrer la fête de l’auguste personnage, avait prêté, des magasins de la place, deux de ces grandes tentes nommées marquises. On les avait dressées à côté du kiosque, avec lequel elles communiquaient par de grandes portes ornées de trophées indiens, mais où la couleur blanche dominait ; on n’eût pas mieux fait, même à Paris ; c’étaient MM. Roller qui s’étaient chargés de toute la partie des décorations.

Le soir, grâce à ces jolies tentes, à l’aspect animé du bal et aussi sans doute à l’accueil vraiment flatteur dont il était l’objet, Lucien fut complètement distrait de sa tristesse et de ses remords. La beauté du jardin et de la salle où l’on dansait le charmèrent comme un enfant ; ces premières sensations en firent un autre homme.

Ce grave républicain se donna un plaisir d’écolier : celui de passer souvent devant le colonel Malher sans lui parler, ni même daigner le regarder. En cela, il suivait l’exemple général ; pas une parole ne fut adressée à ce colonel, si fier de son crédit, et il restait isolé comme une brebis galeuse ; c’était le mot dont on se servait généralement, dans le bal, pour désigner sa position fâcheuse. Et il n’eut pas l’esprit de quitter le bal et de se soustraire à une impolitesse si unanime. « Ici, c’est lui qui ne pense pas bien, se disait Lucien, et je lui rends la monnaie de la scène qu’il me fit jadis au sujet du cabinet littéraire. Avec ces êtres grossiers, il ne faut pas perdre l’occasion de placer une marque de mépris ; quand les honnêtes gens les dédaignent, ils se figurent qu’on les redoute. »

Lucien remarqua, en entrant, que toutes les femmes étaient parées de rubans verts et blancs, ce qui ne l’offensa pas le moins du monde. Cette insulte s’adresse au chef de l’État, et à un chef perfide. La nation est trop haut placée pour qu’une famille quelconque, fût-elle de héros, puisse l’insulter.

Au fond d’une des tentes adjacentes était comme un petit réduit, qui resplendissait de lumière ; il y avait peut-être quarante bougies allumées, et Lucien fut attiré par leur éclat. « Cela a l’air d’un reposoir des processions de la Fête-Dieu, » pensa-t-il. Au milieu des bougies, dans le lieu le plus noble, était placé, comme une sorte d’ostensoir, le portrait d’un jeune Écossais. Dans la physionomie de cet enfant, le peintre, qui pensait mieux sans doute qu’il ne dessinait, avait cherché à réunir aux sourires aimables du premier âge un front chargé des hautes pensées du génie. Le peintre était ainsi parvenu à faire une caricature étonnante et qui tenait du monstre.

Toutes les femmes qui entraient dans la salle de bal la traversaient rapidement pour aller se placer devant le portrait du jeune Écossais. Là, on restait un instant en silence, et l’on affectait un air fort sérieux. Puis, en s’en allant, on reprenait la physionomie plus gaie du bal, et on allait saluer la maîtresse de la maison. Deux ou trois dames qui s’approchèrent de madame de Marcilly avant d’être allées au portrait, en furent reçues fort sèchement et parurent tellement ridicules, que l’une d’elles jugea à propos de se trouver mal. Lucien ne perdait pas un détail de tout ce cérémonial. « Nous autres aristocrates, se disait-il en riant, en nous tenant unis, nous ne craignons personne ; mais aussi que de sottises il faut regarder sans rire ! Il est plaisant, pensait-il, que ces deux rivaux, Charles X et Louis-Philippe, en payant les serviteurs de la nation avec l’argent de la nation, prétendent que nous leur devons personnellement quelque chose. »

Après une revue générale du bal, qui était fort beau, la reconnaissance marqua la place de Lucien sur une chaise à côté du boston de madame la comtesse de Commercy, cette cousine de l’Empereur. Pendant une mortelle demi-heure, Lucien lui entendit donner cinq ou six fois ce titre en parlant d’elle à elle-même.

« La vanité de ces provinciaux leur inspire des idées incroyables, pensait-il ; il me semble voyager en pays étranger. »

— Vous êtes admirable, monsieur, lui dit la cousine de l’Empereur, et, certainement, je ne voudrais pas me séparer d’un aussi aimable cavalier. Mais je vois d’ici des demoiselles qui ont bonne envie de danser ; elles me regarderont avec des yeux ennemis si je vous retiens plus longtemps.

Et madame de Commercy lui indiqua plusieurs demoiselles de la première qualité.

Notre héros prit son parti en brave : non seulement il dansa, mais il parla ; il trouva quelques petites idées à la portée de ces intelligences, non cultivées exprès, des jeunes filles de la noblesse de province. Son courage fut récompensé par les louanges unanimes de mesdames de Commercy, de Marcilly, de Serpierre, etc. ; il se sentit à la mode. On aime les uniformes dans l’Est de la France, pays profondément militaire ; et c’est en grande partie à cause de son uniforme porté avec grâce, et presque unique dans cette société, que Lucien pouvait passer pour le personnage le plus brillant du bal.

Enfin, il obtint une contredanse de madame d’Hocquincourt : il eut de l’à-propos, du brillant, de l’esprit. Madame d’Hocquincourt lui faisait des compliments fort vifs.

— Je vous ai toujours vu fort aimable ; mais, ce soir, vous êtes un autre homme, lui dit-elle.

Ce propos fut entendu par M. de Sanréal, et Lucien commença à déplaire beaucoup aux jeunes gens de la société.

— Vos succès donnent de l’humeur à ces messieurs, dit madame d’Hocquincourt ; et, comme MM. Roller et d’Antin s’approchaient d’elle, elle rappela Lucien qui s’éloignait.

— Monsieur Leuwen, lui dit-elle de loin, je vous demande de danser avec moi la première contredanse.

« C’est charmant, se dit Lucien, et voilà ce qu’on n’oserait pas se permettre à Paris. Réellement, ces pays étrangers ont du bon ; ces gens-ci sont moins timides que nous. »

Pendant qu’il dansait avec madame d’Hocquincourt, M. d’Antin s’approcha d’elle. Madame d’Hocquincourt feignit d’avoir oublié un engagement pris avec lui et se mit à lui faire des excuses en termes si plaisants et si piquants pour lui, que Lucien, toujours dansant avec elle, eut toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Madame d’Hocquincourt cherchait évidemment à mettre en colère M. d’Antin, qui protestait en vain que jamais il n’avait compté sur cette contredanse.

« Comment un homme peut-il se laisser traiter ainsi ? pensait Lucien. Que de bassesses fait faire l’amour ! » Madame d’Hocquincourt lui adressait des mots fort aimables et ne parlait presque qu’à lui ; mais Lucien était aigri par la position où il voyait le pauvre M. d’Antin. Il alla à l’autre bout du salon et dansa des valses avec madame de Puylaurens, qui, elle aussi, fut charmante pour lui. Il était l’homme à la mode de ce bal, lui qui dansait fort mal ; il le savait bien, et c’était pour la première fois de sa vie qu’il goûtait ce plaisir. Il dansait une galope avec mademoiselle Théodelinde de Serpierre, lorsque, dans un angle de la salle, il aperçut madame de Chasteller.

Tout le brillant, tout l’esprit de Lucien disparurent en un clin d’œil. Elle avait une simple robe blanche, et sa toilette montrait une simplicité qui eût semblé bien ridicule aux jeunes gens de ce bal, si elle eût été sans fortune. Les bals sont des jours de bataille dans ces pays de puérile vanité, et négliger un avantage passe pour une affectation marquée. On eût voulu que madame de Chasteller portât des diamants ; la robe modeste et peu chère qu’elle avait choisie était un acte de singularité qui fut blâmé avec affectation de douleur profonde par M. de Pontlevé, et désapprouvé, en secret, même par le timide M. de Blancet, qui lui donnait le bras avec une dignité plaisante.

Ces messieurs n’avaient pas tout à fait tort ; le trait le plus marquant du caractère de madame de Chasteller était une nonchalance profonde. Sous l’aspect d’un sérieux complet et que sa beauté rendait reposant, elle vivait avec un caractère heureux et même gai. Rêver était son plaisir suprême. On eût dit qu’elle ne faisait aucune attention aux petits événements qui l’environnaient ; aucun ne lui échappant au contraire : elle les voyait fort bien, et c’étaient même ces petits événements qui servaient d’aliment à cette rêverie, qui passait pour de la hauteur. Aucun détail de la vie ne lui échappait, pourtant il était donné à très peu d’événements de l’émouvoir, et ce n’étaient pas les choses importantes qui la touchaient.

Par exemple, le matin même du bal, M. de Pontlevé lui avait fait une querelle sérieuse pour l’indifférence avec laquelle elle avait lu une lettre qui lui annonçait une banqueroute. Et, peu d’instants après, la rencontre, dans la rue, d’une femme fort petite, vieille, marchant à peine, mal vêtue, au point de laisser voir une chemise déchirée, et, sous cette chemise, une peau noircie par le soleil, l’avait émue jusqu’aux larmes. Personne à Nancy n’avait deviné ce caractère ; une amie intime, madame de Constantin, recevait seule quelquefois ses confidences, et souvent s’en moquait.

Avec tout le reste du monde, madame de Chasteller parlait assez pour fournir son contingent à la conversation ; mais se mettre à parler était toujours une corvée pour elle.

Elle ne regrettait qu’une chose de Paris, la musique italienne, qui avait le pouvoir d’augmenter d’une façon surprenante l’intensité de ses accès de rêverie. Elle pensait fort peu à elle-même, et même le bal que nous décrivons n’avait pu la rappeler assez au rôle qu’elle devait jouer pour lui donner la quantité d’honnête coquetterie que le vulgaire croit inhérente au caractère de toutes les femmes.

Comme Lucien ramenait mademoiselle Théodelinde à sa mère :

« Que veut dire cette petite robe blanche de mousseline ? disait tout haut madame de Serpierre. Est-ce ainsi qu’on se présente un jour tel que celui-ci ? Elle est veuve d’un officier général attaché à la propre personne du roi ; elle jouit d’une fortune triplée et quadruplée par la bienveillance de nos Bourbons. Madame de Chasteller eût dû comprendre que venir chez madame de Marcilly le jour de la fête de notre adorable princesse, c’est se présenter aux Tuileries. Que diront les républicains en nous voyant traiter avec légèreté les choses les plus sacrées ? Et n’est-ce pas quand le flot de tout le vulgaire d’une nation vient attaquer les choses saintes que chaque être, selon sa position, doit avoir du courage et faire strictement son devoir ? Et elle encore, ajoutait-elle, fille unique de M. de Pontlevé, qui, à tort ou à raison, se voit à la tête de la noblesse de la province, ou, du moins, nous donne des instructions comme commissaire du roi ! Cette petite tête n’a rien entrevu de tout cela ! »

Madame de Serpierre avait raison ; madame de Chasteller était blâmable ; mais pas tant qu’elle en fût blâmée. « Que vont dire les républicains ? » s’écriaient toutes les nobles dames ; et elles songeaient au numéro de L’Aurore qui devait paraître le surlendemain.


CHAPITRE XVI


Madame de Chasteller se rapprocha du groupe de madame de Serpierre comme celle-ci continuait à très haute voix ses réflexions critiques et monarchiques. Cette critique amère fut brusquement coupée par les compliments fades et exagérés qui passent pour du savoir-vivre en province. Lucien fut heureux de trouver madame de Serpierre bien ridicule. Un quart d’heure plus tôt, il eût ri de grand cœur ; maintenant cette femme méchante lui fit l’effet d’une pierre de plus que l’on trouve dans un mauvais chemin de montagne. Pendant toutes ces politesses infinies auxquelles madame de Chasteller était bien obligée de répondre, Lucien eut tout le loisir de la regarder. Le teint de madame de Chasteller avait cette fraîcheur inimitable qui semble annoncer une âme trop haut placée pour être troublée par les minuties vaniteuses et les petites haines d’un bal de province. Lucien lui sut gré de cette expression, toute de son invention. Il était absorbé dans son admiration, lorsque les yeux de cette beauté pâle se tournèrent sur lui ; il ne put soutenir leur éclat ; ils étaient tellement beaux et simples dans leurs mouvements ! Sans y songer, Lucien restait immobile, à trois pas de madame de Chasteller, à la place où son regard l’avait surpris.

Il n’y avait plus rien chez lui de l’enjouement et de l’assurance brillante de l’homme à la mode ; il ne songeait plus à plaire au public, et, s’il se souvenait de l’existence de ce monstre, ce n’était que pour craindre ses réflexions. N’était-ce pas ce public qui lui nommait sans cesse M. Thomas de Busant ? Au lieu de soutenir son courage par l’action, Lucien, en ce moment critique, avait la faiblesse de réfléchir, de philosopher. Pour se justifier de la faiblesse et du malheur d’aimer, il se disait qu’il n’avait jamais rencontré une physionomie aussi céleste ; il se livrait au plaisir de détailler cette beauté, et sa gaucherie s’en augmentait.

Sous ses yeux, madame de Chasteller promit une contredanse à M. d’Antin, et, depuis un quart d’heure, Lucien avait décidé de solliciter cette contredanse. « Jusqu’ici, se dit-il en se voyant enlever madame de Chasteller, l’affectation ridicule, pour moi, des jolies femmes que j’ai rencontrées m’a servi de bouclier contre leurs charmes. Cette froideur parfaite de madame de Chasteller se change, lorsqu’elle est obligée de parler ou d’agir, en une grâce dont je n’avais pas même l’idée. »

Nous avouerons que, pendant ces raisonnements admiratifs, Lucien, immobile et droit comme un piquet, avait tout l’air d’un niais.

Madame de Chasteller avait la main fort bien. Comme ses yeux faisaient peur à Lucien, les yeux de notre héros s’attachaient à cette main, qu’il suivait constamment. Toute cette timidité fut remarquée par madame de Chasteller, chez laquelle on parlait tous les jours de Lucien. Notre sous-lieutenant fut réveillé de son bonheur par l’idée cruelle que tout ce qui ne dansait pas l’observait avec des yeux ennemis et lui cherchait des ridicules. Son uniforme seul et sa brillante cocarde suffisaient pour indisposer contre lui, et jusqu’à la violence, tout ce qui, dans ce bal, n’appartenait pas à la très haute société. C’était une remarque déjà ancienne pour Lucien, que moins il y a d’esprit dans l’ultracisme, plus il est furibond.

Mais toutes ces réflexions prudentes furent bien vite oubliées ; il trouvait trop de plaisir à chercher à deviner le caractère de madame de Chasteller.

« Quelle honte, dit tout à coup le parti contraire à l’amour ; quelle honte pour un homme qui a aimé le devoir et la patrie avec un dévouement qu’il pouvait dire sincère ! Il n’a plus d’yeux que pour les grâces d’une petite légitimiste de province, garnie d’une âme qui préfère bassement les intérêts particuliers de sa caste à ceux de la France entière. Bientôt, sans doute, à son exemple, je placerai le bonheur de deux cent mille nobles ou… avant celui des autres trente millions de Français. Ma grande raison sera que ces deux cent mille privilégiés ont les salons les plus élégants, des salons qui semblent m’offrir des jouissances délicates, que je chercherais vainement ailleurs ; en un mot, des salons qui sont utiles à mon bonheur privé. Le plus vil des courtisans de Louis-Philippe ne raisonne pas autrement. » Ce moment fut cruel, et la physionomie de Lucien n’était rien moins que riante, tandis qu’il cherchait à réfuter, à repousser cette terrible vision. Il était alors debout et immobile, près de la contredanse où figurait madame de Chasteller. Aussitôt le parti de l’amour, pour réfuter la raison, le porta à prier madame de Chasteller à danser. Elle le regarda ; mais, pour cette fois, Lucien fut incapable de juger ce regard ; il en fut comme brûlé, enflammé. Ce regard, pourtant, ne voulait rien dire autre chose que le plaisir de curiosité de voir de près un jeune homme qui avait des passions extrêmes, qui, tous les jours, avait un duel, dont on parlait beaucoup, et qui passait fort souvent sous ses fenêtres. Et le beau cheval de ce jeune officier devenait ombrageux précisément quand elle pouvait l’apercevoir ! Il était clair que le maître du cheval voulait faire croire qu’il était occupé d’elle au moins lorsqu’il passait dans la rue de la Pompe, et elle n’en était point scandalisée ; elle ne le trouvait point impertinent. Il est vrai que, placé auprès d’elle au dîner chez madame de Serpierre, il avait paru absolument dénué d’esprit et même gauche dans ses manières. Il avait été brave en conduisant la barque sur l’étang de la Commanderie, mais c’était de cette bravoure froide que peut avoir un homme de cinquante ans.

De tout cet ensemble d’idées, il résultait qu’en dansant avec Lucien, sans le regarder et sans s’écarter du sérieux le plus convenable, madame de Chasteller était fort occupée de lui. Bientôt elle s’aperçut qu’il était timide jusqu’à la gaucherie.

« Son amour-propre se rappelle sans doute, pensa-t-elle, que je l’ai vu tomber de cheval le jour de l’arrivée du régiment de lanciers. » Ainsi madame de Chasteller ne faisait aucune difficulté d’admettre que Lucien était timide à cause d’elle. Cette défiance de soi-même avait de la grâce dans un homme jeune et placé au milieu de tous ces provinciaux, si sûrs de leur mérite et qui ne perdaient pas un pouce de leur taille en dansant. Ce jeune officier, du moins, n’était pas timide à cheval ; chaque jour il la faisait trembler par sa hardiesse, et une hardiesse si souvent malheureuse, ajoutait-elle presque en riant.

Lucien était tourmenté du silence qu’il gardait ; à la fin il se fit violence, il osa adresser un mot à madame de Chasteller, et n’arriva qu’avec beaucoup de peine à exprimer très mal des idées fort communes, juste châtiment de qui n’exerce pas sa mémoire.

Madame de Chasteller évita quelques invitations des jeunes gens de la société, dont elle savait par cœur les mots les plus jolis, et, après un moment, par une de ces adresses de femmes que nous ne devinons que lorsque nous n’avons plus d’intérêt à les deviner, elle se trouva danser à la même contredanse que Lucien ; mais, après cette contredanse, elle décida que réellement il n’avait aucune distinction dans l’esprit, et elle cessa presque de penser à lui. « Ce ne sera qu’un homme de cheval, comme tous les autres ; seulement il monte avec plus de grâce et a plus de physionomie. » Ce n’était plus ce jeune homme vif, leste, à l’air insouciant et supérieur à tout, qui passait souvent sous sa croisée. Contrariée de cette découverte, qui augmentait pour elle l’ennui de Nancy, madame de Chasteller adressa la parole à Lucien et fut presque coquette avec lui. Elle le regardait passer depuis si longtemps, que, quoique à elle présenté depuis huit jours seulement, il lui faisait presque l’effet d’une vieille connaissance.

Lucien, qui n’osait que rarement regarder la figure parfaitement froide de la belle personne qui lui parlait, était bien loin de se douter des bontés qu’on avait pour lui. Il dansait, et en dansant faisait trop de mouvements, et ces mouvements manquaient de grâce.

« Décidément ce joli Parisien n’est bien qu’à cheval ; en se mettant à pied, il perd la moitié de son mérite, et, s’il se met à danser, il perd son mérite tout entier. Il n’a pas d’esprit : c’est dommage, sa physionomie annonçait tant de finesse et de nature ! Ce sera le naturel du manque d’idées. » Et elle respira plus librement. Cependant elle n’était pas envieuse ; mais elle aimait sa liberté, et elle avait eu peur.

Tout à fait rassurée sur les moyens de plaire de Lucien, et peu touchée de l’unique avantage de bien monter à cheval : « Ce beau jeune homme, se dit-elle, veut faire l’homme ébahi de mes grâces, comme les autres. » Et elle songea librement à ces autres qui l’environnaient et cherchaient à lui dire des choses aimables. M. d’Antin y réussissait quelquefois. Tout en lui rendant justice, madame de Chasteller fut impatientée de ce qu’au lieu de lui adresser la parole, Lucien se bornait à sourire des mots aimables de M. d’Antin. Pour comble de déplaisance, il la regardait avec des yeux dont l’expression était exagérée et pouvait être remarquée.

Notre pauvre héros était trop profondément occupé, et de ses remords d’aimer, et de l’impossibilité absolue de trouver un mot passable à dire, pour surveiller ses yeux. Depuis qu’il avait quitté Paris, il n’avait rien vu au moral que de contourné, de sec, et de désagréable pour lui. Je ménage les termes : la platitude des désirs, les prétentions puériles, et, plus que tout, la gauche hypocrisie de la province allaient jusqu’à produire le dégoût chez cet être accoutumé à toute l’élégance des vices de Paris.

Au lieu de cette disposition satirique et malheureuse depuis une heure, Lucien n’avait pas assez d’yeux pour voir, pas assez d’âme pour admirer. Ses remords d’aimer étaient battus en brèche et détruits avec une rapidité délicieuse. Sa vanité de jeune homme l’avertissait bien, de temps à autre, que le silence continu dans lequel il se renfermait avec délice n’était pas fait pour augmenter sa réputation d’homme aimable ; mais il était si étonné, si transporté, qu’il n’avait pas le courage de donner une audience sérieuse au soin de sa gloire.

Par un charmant contraste avec tout ce qui offensait ses yeux depuis si longtemps, il voyait à six pas de lui une femme adorable par une beauté céleste ; mais cette beauté était presque son moindre charme. Au lieu de cette politesse empressée, incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge, qui faisait la gloire de la maison de Serpierre ; au lieu de cette fureur de faire de l’esprit à tout propos de madame de Puylaurens, madame de Chasteller était simple et froide, mais de cette simplicité qui charme parce qu’elle daigne ne pas cacher une âme faite pour les émotions les plus nobles, mais de cette froideur voisine des flammes, qui semble prête à se changer en bienveillance et même en transports, si vous savez les inspirer.


CHAPITRE XVII


Madame de Chasteller s’était éloignée pour faire un tour dans la salle. M. de Blancet avait repris son poste et lui donnait le bras d’un air entrepris ; on voyait qu’il songeait au bonheur de lui donner le bras comme son mari. Le hasard amena madame de Chasteller du côté où se trouvait Lucien. En le retrouvant sous ses yeux, elle eut un mouvement d’impatience contre elle-même. Quoi ! elle s’était donné la peine de regarder si souvent un être aussi vulgaire et dont le sublime mérite consistait, comme celui des héros de l’Arioste, à être un bon homme de cheval ! Elle lui adressa la parole et chercha à l’émoustiller, à le faire parler.

Au mot que lui adressa madame de Chasteller, Lucien devint un autre homme. Par le noble regard qui daignait s’arrêter sur lui, il se crut affranchi de tous les lieux communs, qui l’ennuyaient à dire, qu’il disait mal, et qui, à Nancy, font encore l’élément essentiel de la conversation entre gens qui se voient pour la huit ou dixième fois. Tout à coup il osa parler, et beaucoup. Il parlait de tout ce qui pouvait intéresser ou amuser la jolie femme qui, tout en donnant le bras à son grand cousin, daignait l’écouter avec des yeux étonnés. Sans perdre rien de sa douceur et de son accent respectueux, la voix de Lucien s’éclaircit et prit de l’éclat. Les idées nettes et plaisantes ne lui manquèrent pas plus que les paroles vives et pittoresques pour les peindre. Dans la simplicité noble du ton qu’il osa prendre spontanément avec madame de Chasteller, il sut faire apparaître, sans se permettre assurément rien qui pût choquer la délicatesse la plus scrupuleuse, cette nuance de familiarité délicate qui convient à deux âmes de même portée, lorsqu’elles se rencontrent et se reconnaissent au milieu des masques de cet ignoble bal masqué qu’on appelle le monde. Ainsi des anges se parleraient qui, partis du ciel pour quelque mission, se rencontreraient, par hasard, ici-bas.

Cette simplicité noble n’est pas, il est vrai, sans quelque rapport avec la simplicité de langage autorisée par une ancienne connaissance ; mais, comme correctif, chaque mot semble dire : « Pardonnez-moi pour un moment ; dès qu’il vous plaira reprendre le masque, nous redeviendrons complètement étrangers l’un à l’autre, ainsi qu’il convient. Ne craignez de ma part, pour demain, aucune prétention à la connaissance, et daignez vous amuser un instant sans tirer à conséquence. »

Les femmes sont un peu effrayées de l’ensemble de ce genre de conversation ; mais, en détail, elles ne savent où l’arrêter. Car, à chaque instant, l’homme qui a l’air si heureux de leur parler semble dire : « Une âme de notre portée doit négliger des considérations qui ne sont faites que pour le vulgaire, et sans doute vous pensez avec moi que… »

Mais, au milieu de sa brillante faconde, il faut rendre justice à l’inexpérience de Lucien. Ce n’était point par un effort de génie qu’il s’était élevé tout à coup à ce ton si convenable pour son ambition ; il pensait tout ce que ce ton semblait dire ; et ainsi, mais par une cause peu honorable pour son habileté, sa façon de le dire était parfaite. C’était l’illusion d’un cœur naïf. Il y avait toujours chez Lucien une certaine horreur instinctive pour les choses basses qui s’élevait, comme un mur d’airain, entre l’expérience et lui. Il détournait les yeux de tout ce qui lui semblait trop laid, et il se trouvait, à vingt-trois ans, une naïveté qu’un jeune Parisien de bonne maison trouve déjà bien humiliante à seize, à sa dernière année de collège. C’était par un pur hasard qu’il avait pris le ton d’un homme habile. Certainement il n’était pas expert dans l’art de disposer d’un cœur de femme et de faire naître des sensations.

Ce ton si singulier, si attrayant, si dangereux, n’était que choquant et à peu près inintelligible pour M. de Blancet, qui, toutefois, tenait à mêler son mot dans la conversation. Lucien s’était emparé d’autorité de toute l’attention de madame de Chasteller. Quelque effrayée qu’elle fût, elle ne pouvait se défendre d’approuver beaucoup les idées de Lucien, et quelquefois répondait presque sur le même ton ; mais, sans cesser précisément d’écouter avec plaisir, elle finit par tomber dans un profond étonnement.

Elle se disait pour justifier ses sourires un peu approbateurs : « Il parle de tout ce qui se passe au bal et jamais de soi. » Mais, dans le fait, la manière dont Lucien osait l’entretenir de toutes ces choses si indifférentes était parler de soi et usurper un rang qui n’était pas peu de chose auprès d’une femme de l’âge de madame de Chasteller, et surtout accoutumée à autant de retenue : ce rang eût été unique, rien de moins.

D’abord madame de Chasteller fut étonnée et amusée du changement dont elle était témoin ; mais bientôt elle ne sourit plus, elle eut peur à son tour. « De quelle façon de parler il ose se servir avec moi, et je n’en suis point choquée ! je ne me sens point offensée ! Grand Dieu ! ce n’est point un jeune homme simple et bon… que j’étais sotte de le penser ! J’ai affaire à un de ces hommes adroits, aimables, et profondément dissimulés, que l’on voit dans les romans. Ils savent plaire, mais précisément parce qu’ils sont incapables d’aimer. M. Leuwen est là devant moi, heureux et gai, occupé à me réciter un rôle aimable, sans doute ; mais il est heureux uniquement parce qu’il sent qu’il parle bien… Apparemment qu’il avait résolu de débuter par une heure de ravissement profond et allant jusqu’à l’air stupide. Mais je saurai bien rompre toute relation avec cet homme dangereux, habile comédien. »

Et, tout en faisant cette belle réflexion, tout en formant cette magnifique résolution, son cœur était déjà occupé de lui ; elle l’aimait déjà. On peut attribuer à ce moment la naissance d’un sentiment de distinction et de faveur pour Lucien. Tout à coup madame de Chasteller se repentit vivement d’être restée si longtemps à parler avec Lucien, assise sur une chaise, éloignée de toutes les femmes et n’ayant pour tout chaperon que le bon M. de Blancet, qui pouvait fort bien ne rien comprendre à tout ce qu’il entendait. Pour sortir de cette position embarrassante, elle accepta une contredanse que Lucien la pria de danser avec lui.

Après la contredanse et pendant la valse qui suivit, madame d’Hocquincourt appela madame de Chasteller à une place à côté d’elle, où il y avait de l’air et où l’on était un peu à l’abri de l’extrême chaleur qui commençait à s’emparer de la salle du bal.

Lucien, fort lié avec madame d’Hocquincourt, ne quitta pas ces dames. Là, madame de Chasteller put se convaincre qu’il était à la mode ce soir-là. « Et, en vérité, on a raison, se disait-elle ; car, indépendamment de ce joli uniforme qu’il porte si bien, il est source de joie et gaieté pour tout ce qui l’environne. »

On se prépara à passer dans une tente voisine, où le souper était servi. Lucien arrangea les choses de façon à ce qu’il pût offrir son bras à madame de Chasteller. Il semblait à celle-ci être séparée par des journées entières de l’état où se trouvait son âme au commencement de la soirée. Elle avait presque oublié jusqu’au souvenir de l’ennui, qui éteignait presque sa voix après la première heure passée au bal.

Il était minuit ; le souper était préparé dans une charmante salle, formée par des murs de charmille de douze ou quinze pieds de hauteur. Pour mettre le souper à l’abri de la rosée du soir, s’il en survenait, ces murs de verdure supportaient une tente à larges bandes rouge et blanc. C’étaient les couleurs de la personne exilée dont on célébrait la fête. Au travers des murs de charmille on apercevait çà et là, par les trouées du feuillage, une belle lune éclairant un paysage étendu et tranquille. Cette nature ravissante était d’accord avec les nouveaux sentiments qui cherchaient à s’emparer du cœur de madame de Chasteller, et contribuait puissamment à éloigner et à affaiblir les objections de la raison. Lucien avait pris son poste ; non pas précisément à côté de madame de Chasteller (il fallait avoir des ménagements pour les anciens amis de sa nouvelle connaissance, un regard plus amical qu’il n’eût osé l’espérer lui avait appris cette nécessité), mais il se plaça de façon à pouvoir fort bien la voir et l’entendre.

Il eut l’idée d’exprimer ses sentiments réels par des mots qu’il adressait, en apparence, aux dames assises auprès de lui. Pour cela il fallait beaucoup parler : il y réussit sans dire trop d’extravagances. Il domina bientôt la conversation ; bientôt, tout en amusant les dames assises auprès de madame de Chasteller, il osa faire entendre de loin des choses qui pouvaient avoir une application fort tendre, ce qu’il n’aurait jamais pensé pouvoir tenter de sitôt. Il est sûr que madame de Chasteller pouvait fort bien feindre de ne pas comprendre ces mots indirects. Lucien parvint à amuser même les hommes placés près de ces dames, et qui ne regardaient pas encore ses succès avec le sérieux de l’envie.

Tout le monde parlait, et on riait fort souvent du côté de la table où madame de Chasteller était assise. Les personnes placées aux autres parties de la table firent silence, pour tâcher de prendre part à ce qui amusait si fort les voisines de madame de Chasteller. Celle-ci était très occupée, et de ce qu’elle entendait, qui la faisait rire quelquefois, et de ses réflexions fort sérieuses, qui formaient un étrange contraste avec le ton si gai de cette soirée.

« C’est donc là cet homme timide et que je croyais sans idées ? Quel être effrayant ! » C’était pour la première fois, peut-être, de sa vie, que Lucien avait de l’esprit, et du plus brillant. Vers la fin du souper, il vit que le succès passait ses espérances. Il était heureux, extrêmement animé, et pourtant, par miracle, il ne dit rien d’inconvenant. Là cependant, parmi ces fiers Lorrains, il se trouvait en présence de trois ou quatre préjugés féroces, dont nous n’avons à Paris que la pâle copie : Henri V, la noblesse, la duperie et la sottise, et presque le crime de l’humanité envers le petit peuple. Aucune de ces grandes vérités, fondement du credo du faubourg Saint-Germain, et qui ne se laissent pas offenser impunément, ne reçut la plus petite égratignure de la gaieté de Lucien.

C’est que son âme noble avait au fond un respect infini pour la situation malheureuse de tous ces pauvres jeunes gens qui l’entouraient. Ils s’étaient privés quatre ans auparavant, par fidélité à leurs croyances politiques et aux sentiments de toute leur vie, d’une petite part au budget utile, si ce n’est nécessaire, à leur subsistance. Ils avaient perdu bien plus encore : l’unique occupation au monde qui pût les sauver de l’ennui et par laquelle ils ne crussent pas déroger.

Les femmes décidèrent que Lucien était parfaitement bien. Ce fut madame de Commercy qui prononça le mot sacramentel dans la partie de la salle qui était réservée à la plus haute noblesse. Car il y avait une petite réunion de sept ou huit dames qui méprisaient toute cette société, qui, à son tour, méprisait tout le reste de la ville, à peu près comme la garde impériale de Napoléon eût fait peur, en cas de révolte, à cette armée de 1810, qui faisait peur à toute l’Europe.

Au mot si décisif de madame de Commercy, la jeunesse dorée de Nancy se révolta presque. Ces messieurs, qui savaient être élégants et se bien placer sur la porte d’un café, se taisaient ordinairement au bal, et ne savaient montrer que le mérite de danseurs vigoureux et infatigables. Lorsqu’ils virent que Lucien parlait beaucoup, contre son ordinaire, et que, de plus, il était écouté, ils commencèrent à dire qu’il était fort bruyant et fort déplaisant ; que cette amabilité criarde pouvait être à la mode parmi les bourgeois de Paris et dans les arrière-boutiques de la rue Saint-Honoré, mais ne prendrait jamais dans la bonne société de Nancy.

Pendant cette déclaration de ces messieurs, les mots plaisants de Lucien prenaient fort bien, et leur donnaient un démenti. Ils furent réduits à répéter entre eux, d’un air tristement satisfait : « Après tout, ce n’est qu’un bourgeois, né on ne sait où, et qui ne peut jouir que de la noblesse personnelle que lui confère son épaulette de sous-lieutenant. »

Ce mot de nos officiers démissionnaires lorrains résume la grande dispute qui attriste le dix-neuvième siècle : c’est la colère du rang contre le mérite.

Mais aucune des dames ne songeait à ces idées tristes ; elles échappaient complètement, en ce moment, à la triste civilisation qui pèse sur les cerveaux mâles de la province. Le souper finissait tout brillant de vin de Champagne ; il avait porté plus de gaieté et de liberté sans conséquence dans les manières de tous. Pour notre héros, il était exalté par les choses assez tendres que, sous le masque de la gaieté, il avait osé adresser de loin à la dame de ses pensées. C’était la première fois de sa vie que le succès le jetait dans une telle ivresse.

En revenant dans la salle de bal, madame de Chasteller dansa une valse avec M. de Blancet, auquel Lucien succéda, suivant l’usage allemand, après quelques tours. Tout en dansant, et avec une adresse sans adresse, fille du hasard et de la passion, il sut reprendre la conversation sur un ton fort respectueux, mais qui était, cependant, sous plus d’un rapport, celui d’une ancienne connaissance.

Profitant d’un grand cotillon que ni madame de Chasteller ni lui ne voulurent danser, il put lui dire, en riant et sans trop faire tache sur le ton général de l’entretien : « Pour me rapprocher de ces beaux yeux, j’ai acheté un missel, je suis allé me battre, je me suis lié avec M. Du Poirier. » Les traits fort pâles en ce moment de madame de Chasteller, ses yeux étonnés exprimaient une surprise profonde et presque de la terreur. Au nom de Du Poirier, elle répondit à mi-voix et comme hors d’état de prononcer complètement les mots : « C’est un homme bien dangereux ! »

À ces mots, Lucien fut ivre de joie, on ne se fâchait pas des motifs qu’il donnait à sa conduite à Nancy. Mais oserait-il croire ce qu’il lui semblait voir ?

Il y eut un silence expressif de deux ou trois secondes : les yeux de Lucien étaient fixés sur ceux de madame de Chasteller ; après quoi il osa répondre :

— Il est adorable à mes yeux ; sans lui je ne serais pas ici… D’ailleurs, j’ai un affreux soupçon, ajouta la naïveté imprudente de Lucien.

— Lequel ? Et quoi donc ? » dit madame de Chasteller.

Elle sentit aussitôt qu’une réplique aussi directe, aussi vive de sa part, était une haute inconvenance ; mais elle avait parlé avant de réfléchir. Elle rougit profondément. Lucien fut tout troublé en remarquant que la rougeur s’étendait jusqu’à ses épaules.

Mais il se trouva que Lucien ne pouvait répondre à la question si simple de madame de Chasteller. « Quelle idée va-t-elle prendre de moi ? » se dit-il. À l’instant sa figure changea d’expression ; il pâlit, comme s’il eût éprouvé une attaque de quelque mal vif et soudain ; ses traits trahissaient l’affreuse douleur que lui causait le souvenir de M. de Busant de Sicile, qui, après plusieurs heures d’oubli, se présentait à lui tout à coup.

Quoi ! ce qu’il obtenait n’était donc qu’une faveur banale, tout acquise à l’uniforme, par quelque personne qu’il fût porté ! La soif qu’il avait d’arriver à la vérité et l’impossibilité de trouver des termes présentables pour exprimer une idée si offensante le jetaient dans le dernier embarras. « Un mot peut me perdre à jamais », se disait-il.

L’émotion imprévue qui semblait le glacer passa en un instant à madame de Chasteller. Elle pâlit de la peine si cruelle, et sans doute à elle relative, qui se manifestait subitement dans la physionomie si ouverte et si jeune de Lucien : ses traits étaient comme flétris ; ses yeux, si brillants naguère, semblaient ternis et ne plus y voir.

Il y eut entre eux un échange de deux ou trois mots insignifiants.

— Mais qu’est-ce donc ? dit madame de Chasteller.

— Je ne sais, répondit machinalement Lucien.

— Mais comment, monsieur, vous ne savez pas ?

— Non, madame… Mon respect pour vous…

Le lecteur pourra-t-il croire que madame de Chasteller, de plus en plus émue, eut l’affreuse imprudence d’ajouter :

— Ce soupçon aurait-il quelque rapport à moi ?

— Est-ce que je m’y serais arrêté un centième de seconde ? reprit Lucien avec tout le feu du premier malheur vivement senti ; est-ce que je m’y serais arrêté, s’il n’était relatif à vous, à vous uniquement au monde ? À qui puis-je penser, sinon à vous ? Et ce soupçon ne me perce-t-il pas le cœur vingt fois le jour, depuis que je suis à Nancy ?

Il ne manquait à l’intérêt naissant de madame de Chasteller que de voir son honneur soupçonné. Elle n’eut pas même l’idée de masquer son étonnement du ton que Lucien avait pris dans sa réponse. Le feu avec lequel il venait de lui parler, l’évidence de l’extrême sincérité dans les propos de ce jeune homme, la firent passer d’une pâleur mortelle à une rougeur imprudente ; ses yeux mêmes rougirent. Mais, oserais-je bien le dire, en ce siècle gourmé et qui semble avoir contracté mariage avec l’hypocrisie, ce fut d’abord de bonheur que rougit madame de Chasteller, et non à cause des conjectures que pouvaient former les danseurs qui, en suivant les diverses figures du cotillon, passaient sans cesse devant eux.

Elle pouvait choisir de répondre ou de ne pas répondre à cet amour ; mais combien il était sincère ! avec quel dévouement elle était aimée ! « Peut-être, probablement même, se dit-elle, ce transport ne durera-t-il pas ; mais comme il est vrai ! comme il est exempt d’exagération et d’emphase ! C’est sans doute là la vraie passion ; c’est sans doute ainsi qu’il est doux d’être aimée. Mais être soupçonnée par lui au point que son amour en soit arrêté ! Mais l’imputation est donc infâme ? »

Madame de Chasteller restait pensive, la tête appuyée sur son éventail. De temps en temps, ses yeux se tournaient vers Lucien, qui était immobile, pâle comme un spectre, tout à fait tourné vers elle. Les yeux de Lucien étaient d’une indiscrétion qui l’eût fait frémir, si elle y eût pensé.


CHAPITRE XVIII


Une incertitude bien autrement inquiétante était venue agiter son cœur. « Au commencement de la soirée, quand il ne parlait pas, ce n’était donc pas faute d’idées, comme j’avais la simplicité de le penser : c’était peut-être le soupçon ! cet affreux soupçon qui l’arrêtait dans son estime pour moi… Et le soupçon de quoi ? Quelle calomnie peut être assez noire pour produire un tel effet chez un être si jeune et si bon ? »

Pendant cette immobilité apparente, madame de Chasteller était tellement agitée, que, sans songer à ce qu’elle osait dire, et entraînée à son insu par le ton de gaieté que la conversation avait pris au souper, cette étrange question arriva jusqu’aux oreilles de Lucien :

— Mais quoi ! vous ne trouviez que des mots… peu significatifs à me dire au commencement de la soirée ! Était-ce un sentiment de politesse exagérée ? était-ce… la retenue si naturelle quand on se connaît aussi peu ? (ici sa voix baissa malgré elle) ? ou était-ce l’effet de ce soupçon ? dit-elle enfin, et sa voix, pour ces deux derniers mots, reprit subitement un timbre contenu, mais fort marqué.

— C’était l’effet d’une extrême timidité : je n’ai point d’expérience de la vie, je n’avais jamais aimé ; vos yeux vus de près m’effrayaient, je ne vous avais vue jusqu’ici qu’à une grande distance.

Ce mot fut dit avec un accent si vrai, avec une intimité si tendre ; il montrait tant d’amour, qu’avant qu’elle y songeât, les yeux de madame de Chasteller, ces yeux dont l’expression était profonde et vraie, avaient répondu : « J’aime comme vous. »

Elle revint comme d’une extase, et, après une demi-seconde, elle se hâta de détourner les yeux ; mais ceux de Lucien avaient recueilli en plein ce regard décisif.

Il devint rouge à en être ridicule. Il n’osait presque pas croire à tout son bonheur. Madame de Chasteller, de son côté, sentait que ses joues se couvraient d’une rougeur brûlante. « Grand Dieu ! je me compromets d’une manière affreuse ; tous les regards doivent être dirigés sur cet étranger, auquel je parle depuis si longtemps et avec un tel air d’intérêt ! »

Elle appela M. de Blancet, qui dansait le cotillon.

— Conduisez-moi jusqu’à la terrasse du jardin : je lutte depuis cinq minutes contre un accès de chaleur qui me suffoque… J’ai pris un demi-verre de vin de Champagne ; je crois en vérité que je suis enivrée.

Mais ce qu’il y eut de terrible pour madame de Chasteller, c’est qu’au lieu de prendre le ton de l’intérêt, M. le vicomte de Blancet ricanait en écoutant ces mensonges. Il était jaloux jusqu’à la folie de l’air d’intimité, de plaisir, avec lequel on parlait à Lucien depuis si longtemps, et on lui avait dit au régiment qu’il ne fallait pas croire aux indispositions des belles dames.

Il avait offert son bras à madame de Chasteller et la conduisait hors de la salle de bal, lorsqu’une autre idée, tout aussi lumineuse, vint s’emparer de son attention. Madame de Chasteller s’appuyait sur son bras en marchant avec un abandon bien étrange.

« Ma belle cousine voudrait-elle enfin me faire entendre qu’elle me paye de retour, ou, du moins, qu’elle a pour moi quelque sentiment tendre ? » se dit M. de Blancet. Mais, dans la soirée, dont il passa en revue tous les petits événements, rien n’avait semblé présager un aussi heureux changement. Était-il imprévu, ou madame de Chasteller voulait-elle dissimuler avec lui ? Il la conduisit de l’autre côté du parterre à fleurs. Il trouva une table de marbre placée devant un grand banc de jardin à dossier et à marchepied. Il eut quelque peine à y établir madame de Chasteller, qui semblait presque hors d’état de se mouvoir.

Pendant que le vicomte de Blancet, au lieu de voir ce qui se passait autour de lui, discutait des chimères, madame de Chasteller était au désespoir. « Ma conduite est affreuse ! se disait-elle ; je me suis compromise aux yeux de toutes ces dames, et, en ce moment, je sers de texte aux remarques les plus désobligeantes et les plus humiliantes. J’en ai agi, pendant je ne sais combien de temps, comme si personne ne m’eût regardée, moi ni M. Leuwen. Ce public ne me passe rien… Et M. Leuwen ? »

Ce nom, prononcé mentalement, la fit frémir : « Et je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen ! »

Ce fut là le véritable chagrin qui, à l’instant, fit oublier tous les autres ; il ne put être diminué par aucune des réflexions qui se présentaient en foule sur ce qui venait de se passer.

Bientôt un autre soupçon vint augmenter le malheur de madame de Chasteller. « Si M. Leuwen a tant d’assurance, c’est qu’il aura su que je passe des heures entières cachée par la persienne de ma fenêtre et attendant son passage dans la rue. »

On prie le lecteur de ne pas trouver trop ridicule madame de Chasteller ; elle n’avait aucune expérience des fausses démarches dans lesquelles peut entraîner un cœur aimant ; jamais elle n’avait éprouvé rien de semblable à ce qui venait de lui arriver pendant cette cruelle soirée. Elle ne trouvait guère de raison dans sa tête pour venir à son secours, et n’avait aucune expérience réelle. Jamais elle n’avait été troublée par un sentiment autre que celui de la timidité en étant présentée à quelque grande princesse, ou celui d’une indignation profonde contre les Jacobins qui cherchaient à ébranler le trône des Bourbons. Au-delà de toutes ces théories, qui étaient un sentiment pour elle et ne parvenaient à troubler son cœur que pour un instant, madame de Chasteller avait un caractère sérieux et tendre qui, dans ce moment, n’était propre qu’à augmenter son malheur. Malheureusement pour sa prudence, les petits intérêts journaliers de la vie ne pouvaient l’émouvoir. Elle avait toujours vécu ainsi dans une sécurité trompeuse ; car les caractères qui ont le malheur d’être au-dessus des misères qui font l’occupation de la plupart des hommes n’en sont que plus disposés à s’occuper uniquement des choses qui, une fois, ont pu parvenir à les toucher[1].

[Madame de Chasteller, avait reçu du ciel un esprit vif, clairvoyant, profond, mais elle était bien loin de se croire un tel esprit. Les Bourbons étaient malheureux, et elle ne songeait qu’au moyen de les servir. Elle se figurait qu’elle leur devait tout. Discuter ce qu’elle leur devait eût été une lâcheté et une bassesse à ses yeux.

Elle ne se croyait aucun talent, elle s’objectait le nombre de fois qu’elle s’était trompée en politique et jusque dans les moindres affaires. Elle ne voyait pas que c’était en suivant les avis des autres qu’elle se trompait ; si elle eût suivi dans les petites choses comme dans les grandes le premier aperçu de son esprit, rarement elle eût eu à s’en repentir. Un froid philosophe qui eût voulu juger cette âme cachée derrière une si jolie figure y eût remarqué une disposition singulière au dévouement profond et une horreur également irraisonnable pour tout ce qui était faux ou hypocrite. Depuis la chute des Bourbons à la Révolution de juillet, elle n’avait eu qu’un sentiment : une admiration sans bornes pour ces êtres célestes. Elle songeait sans cesse aux objets de son dévouement. Comme elle avait l’âme naturellement élevée, les petites choses lui paraissaient ce qu’elles sont, c’est-à-dire peu dignes de voler l’attention d’un être né pour les grandes. Cette disposition lui donnait de l’indifférence et de la négligence pour toutes les petites choses ; et comme rien de secondaire ne la touchait, elle avait un fond de gaieté presque inaltérable. Son père appelait cela de l’enfantillage. Ce père, M. de Pontlevé, passait sa vie à avoir peur d’un nouveau 93 et à songer à la fortune de sa fille, qui était son paratonnerre contre ce malheur trop certain. Sa fille, fort riche, pensait rarement à l’argent, et tant d’imprudence donnait au vieillard une mauvaise humeur incessante. L’indifférence ou plutôt la philosophie de sa fille pour un misérable détail défavorable ne la mettait point aux abois comme son père. On pouvait dire de celui-ci qu’il n’aimait pas tant les Bourbons qu’il n’avait peur de 93. Madame de Chasteller se fût sentie humiliée de prendre de la joie pour un détail favorable à son courage.

La politique constante de son père avait été de l’éloigner peu à peu d’une amie intime qu’elle avait, madame de Constantin, et de lui donner pour compagnon de tous les instants un M. de Blancet, son cousin, brave officier, excellent homme, mais qui ennuyait madame de Chasteller. M. de Pontlevé était bien sûr qu’elle ne ferait jamais un mari de l’ennuyeux Blancet, et ce que la méfiance de M. de Pontlevé redoutait le plus au monde, c’était de voir sa fille se remarier. Toute sa conduite à son égard était basée sur cette crainte.

Madame de Chasteller parlait naturellement avec une grâce charmante. Ses idées étaient nettes, brillantes, et surtout obligeantes pour qui l’écoutait. Pour peu qu’elle pût voir deux ou trois fois dans un salon l’indifférent le plus égoïste ou l’idéologue le plus enclin à la République, elle le convertissait à l’amour des Bourbons, ou du moins émoussait toute la haine qu’on pouvait avoir contre eux. Par amour pour les Bourbons comme par générosité naturelle, elle tenait à Nancy un grand état de maison. Malgré les sollicitations de M. de Pontlevé, elle n’avait voulu renvoyer aucun des domestiques de M. de Chasteller. Ses mardis avaient toute cette apparence de bien-être et de bon ton que l’on trouve dans les bonnes maisons de Paris, et qui paraît miraculeuse en province. Les samedis, qui étaient son petit jour, son salon réunissait ce qu’il y avait de plus noble et de plus riche à Nancy et à trois lieues à la ronde. Tout cela n’allait pas sans un peu d’envie de la part des autres dames nobles, mais elle était si bonne, et les dames rivales voyaient si clairement que, si elle eût suivi son penchant, elle eût habité la campagne tête à tête avec son amie madame de Constantin, que tout ce luxe ne faisant pas son bonheur, n’excitait pas trop d’envie. C’est une belle exception en province.

Madame de Chasteller n’était réellement haïe que des jeunes républicains, qui sentaient trop que jamais il ne leur serait donné de lui adresser la parole[2].]

Madame de Chasteller savait se présenter d’une façon convenable, et même avec grâce, dans le grand salon des Tuileries, saluer le roi et les princesses, faire la cour aux grandes dames ; mais au-delà de ces choses essentielles, elle n’avait aucune expérience de la vie. Aussitôt qu’elle se sentait émue, sa tête se perdait, et elle n’avait d’autre prudence, dans ces cas extrêmes, que de ne rien dire et de rester immobile.

« Plût à Dieu que je n’eusse adressé aucune parole à M. Leuwen », disait-elle aujourd’hui. Au Sacré-Cœur, une religieuse qui s’était emparée de son esprit en caressant tous ses petits caprices d’enfance, lui faisait remplir tous ses devoirs avec une sorte de religion par ces simples mots : « Faites cela par amitié pour moi. » Car c’est une impiété, une témérité menant au protestantisme, que de dire à une petite fille : « Faites telle chose parce qu’elle est raisonnable. » Faites cela par amitié pour moi répond à tout, et ne conduit pas à examiner ce qui est raisonnable ou non. Mais aussi, avec les meilleures intentions du monde, dès qu’elle était un peu émue madame de Chasteller ne savait où prendre une règle de conduite.

En arrivant sur le banc, près de la table de marbre, madame de Chasteller était au désespoir, elle ne savait où trouver un refuge contre le terrible reproche d’avoir pu paraître, aux yeux de Leuwen, manquer de retenue. Sa première idée fut de se retirer pour toujours dans un couvent.

« Il verra bien par le vœu de cette retraite éternelle que je n’ai pas le projet d’attenter à sa liberté. »

La seule objection contre ce projet, c’est que tout le monde allait parler d’elle, discuter ses raisons, lui supposer des motifs secrets, etc.

« Que m’importe ! Je ne les reverrai jamais… Oui, mais je saurai qu’ils s’occupent de moi, et avec malveillance, et cela me rendra folle. Un tel éclat serait intolérable pour moi… Ah ! s’écria-t-elle avec une augmentation de douleur, est-ce qu’il ne confirmerait pas M. Leuwen dans l’idée, qu’il n’a peut-être que trop, que je suis une femme hardie, incapable de me renfermer dans les bornes sacrées de la retenue féminine ? »

Madame de Chasteller était tellement troublée, et si peu accoutumée à calculer froidement ses démarches, qu’elle oubliait en ce moment les détails de l’action qui faisait la base de son désespoir et de sa honte. Jamais elle ne s’était placée à un métier à broder, derrière sa persienne, sans avoir renvoyé sa femme de chambre et fermé sa porte à clef.

« Je me suis compromise aux yeux de M. Leuwen », se répétait-elle, d’une façon presque convulsive, appuyée sur la table de marbre près de laquelle M. de Blancet l’avait conduite. « Il y a eu un moment fatal pendant lequel j’ai pu oublier auprès de ce jeune homme cette sainte et…[3] retenue sans laquelle mon sexe ne peut aspirer ni au respect du monde, ni presque à sa propre estime. Si M. Leuwen a un peu de cette présomption si naturelle à son âge, et que je croyais lire dans ses façons quand je le voyais passer sous ma fenêtre, j’ai forfait à jamais, j’ai détruit par un seul instant d’oubli la pureté de la pensée qu’il put avoir de moi. Hélas ! mon excuse, c’est que c’est le premier mouvement de passion désordonnée que j’ai eu de ma vie. Mais cette excuse peut-elle se dire ? Peut-elle même s’imaginer ? Oui, j’ai oublié toutes les lois de la pudeur ! »

Elle osa se dire ce mot terrible. Aussitôt, les larmes qui remplissaient ses yeux se séchèrent subitement.

— Mon cher cousin, dit-elle au vicomte de Blancet avec une certaine assurance convulsive (mais il ne sut point voir cette nuance, il n’était attentif qu’au degré d’intimité qu’on aurait avec lui), ceci est une attaque de nerf dans toutes les règles. Faites, au nom de Dieu, que personne dans le bal ne s’en aperçoive, et allez me chercher un verre d’eau. Elle lui dit de loin : « D’eau à la glace, s’il se peut. »

Les soins nécessaires pour jouer cette petite comédie firent quelque diversion à son affreuse douleur ; son œil hagard suivait au loin les mouvements du vicomte. Quand il fut absolument hors de portée de l’entendre, le désespoir le plus vif et des sanglots qui semblaient devoir l’étouffer s’emparèrent d’elle ; c’étaient les larmes brûlantes du malheur extrême, et surtout de la honte.

« Je me suis compromise à jamais dans l’esprit de M. Leuwen. Mes yeux lui ont dit : « Je vous aime follement. » Et j’ai fait entendre cette cruelle vérité à un jeune homme léger, fier de ses avantages, peu discret, et j’ai parlé ainsi dès le premier jour qu’il m’adressa la parole. Dans ma folie, j’ai osé lui adresser des questions que six mois de connaissance et de bonne amitié justifieraient à peine. Dieu ! Où avais-je la tête ? »

« Quand vous ne trouviez rien à me dire au commencement de la soirée, c’est-à-dire pendant ce siècle d’attente durant lequel je désirais avec passion un mot de vous, était-ce timidité ? — Timidité, grand Dieu ! — (Et ses sanglots menacèrent de l’étouffer.) Était-ce timidité, répétait-elle, l’œil hagard et secouant la tête, était-ce timidité, ou était-ce l’effet de ce soupçon ? On dit qu’une femme est folle une fois en sa vie ; apparemment que mon heure était arrivée. »

Et tout à coup son esprit vit le sens de ce mot : soupçon.

« Et, avant que je me jetasse à sa tête avec cette horrible indécence, il avait déjà un soupçon. Et moi, je descendais bassement à me justifier de ce soupçon ? Et envers un inconnu ? Si quelque chose, grand Dieu, peut lui faire croire à tout, n’est-ce pas mon atroce conduite ? »


CHAPITRE XIX


Pour comble de misère, et par suite de ce savoir-vivre qui fait des provinces un si aimable séjour, plusieurs femmes, qui certes n’avaient aucune amitié bien intime pour madame de Chasteller, quittèrent le bal, et toutes à la fois firent irruption auprès de la table de marbre. Plusieurs apportèrent des bougies. Chacune criait une phrase sur son amitié pour madame de Chasteller et le désir qu’elle avait de la secourir. M. de Blancet n’avait pas eu assez de caractère pour tenir ferme à une porte du bosquet de charmille et les empêcher de passer.

L’excès de la contrariété et du malheur, aidés par le tapage abominable, furent sur le point de donner à madame de Chasteller une véritable attaque de nerfs.

« Voyons ce que cette femme si fière de ses richesses et de ses manières froides peut faire quand elle se trouve mal, » pensaient les bonnes amies.

« Si j’agis, je vais tomber encore dans quelque horrible faute, » se dit rapidement madame de Chasteller en les entendant venir. Elle prit le parti de fermer les yeux et de ne pas répondre[4].

Madame de Chasteller ne voyait aucune excuse à ses torts prétendus, elle était aussi malheureuse que l’on puisse l’être dans les situations agitées de la vie. Si le malheur des âmes tendres n’arrive pas alors au comble de ce que la force de l’âme peut endurer, c’est peut-être que la nécessité d’agir empêche que toute l’âme ne soit tout entière à la vue de son malheur.

Leuwen mourait d’envie de pénétrer sur la terrasse à la suite des dames indiscrètes ; il fit quelques pas, mais bientôt il eut horreur de cet acte d’égoïsme grossier, et pour fuir toute tentation il sortit du bal, mais à pas lents. Il regrettait la fin de soirée qu’il abandonnait. Leuwen était étonné, et même, au fond du cœur, inquiet ; il était bien éloigné d’apercevoir toute l’étendue de sa victoire. Il éprouvait comme une soif d’instinct de repasser dans sa tête et de peser, avec tout le calme de la raison, tous les événements qui venaient de se passer avec tant de rapidité. Il avait besoin de réfléchir et de voir ce qu’il devait penser.

Ce cœur si jeune encore était étourdi des grands intérêts qu’il venait de manier comme si c’eussent été des vétilles ; il ne distinguait rien. Pendant tout le temps du combat, il ne s’était pas permis de réfléchir de peur de laisser se perdre l’occasion d’agir. Maintenant, il voyait en gros qu’il venait de se passer des choses de la plus haute importance. Il n’osait se livrer aux apparences de bonheur qu’il entrevoyait confusément, et frémissait de découvrir tout à coup, à l’examen, quelque mot, quelque fait, qui le séparait à jamais de madame de Chasteller. Pour les remords de l’aimer, il n’en était plus question en ce moment.

M. Du Poirier, qui, en homme vraiment habile, ne négligeait point les petits intérêts tout en s’occupant sérieusement des grands, craignit que quelque jeune médecin beau danseur ne s’emparât de l’accident arrivé à madame de Chasteller. Il parut bientôt dans la charmille auprès de la table de marbre qui protégeait encore un peu madame de Chasteller contre le zèle de ses bonnes amies. Les yeux fermés, la tête appuyée sur ses mains, immobile et silencieuse, environnée de vingt bougies entassées par la curiosité, madame de Chasteller servait de centre d’attaque à un cercle de douze ou quinze femmes parlant toutes à la fois de leur amitié pour elle et des meilleurs remèdes contre les évanouissements.

Comme M. Du Poirier n’avait aucun intérêt contraire, il dit, ce qui était vrai, que madame de Chasteller avait besoin surtout de tranquillité et de silence.

— Il faut, mesdames, que vous preniez la peine de retourner au bal. Laissez madame de Chasteller seule avec son médecin et avec M. le vicomte. Nous allons la reconduire bien vite à son hôtel.

La pauvre affligée, qui entendit cet avis du médecin, en fut bien reconnaissante.

— Je me charge de tout, s’écria M. de Blancet, qui triomphait dans les moments trop rares qui donnent de l’importance à la force physique. Il partit comme un trait, fut en moins de cinq minutes à l’autre extrémité de la ville, à l’hôtel de Pontlevé ; il fit atteler ou plutôt attela lui-même les chevaux, et bientôt on l’entendit amenant lui-même au galop la voiture de madame de Chasteller. Jamais service ne fut plus agréable.

Madame de Chasteller en marqua sa vive reconnaissance à M. de Blancet lorsqu’il lui offrit son bras pour la conduire à sa voiture. Se sentir seule, séparée de ce public cruel dont le souvenir redoublait son malheur, pouvoir songer en paix à sa faute fut pour elle, en cet instant, presque du bonheur.

[C’était une âme simple, sans expérience des choses de la vie ni d’elle-même. Elle avait passé dix ans au couvent et seize mois dans le grand monde. Mariée à dix-sept ans, veuve à vingt, rien de tout ce qu’elle voyait à Nancy ne lui semblait agréable.

Pendant longtemps, Leuwen n’avait rien su de madame de Chasteller. Ce que l’on vient de dire en deux lignes et les mauvais propos de M. Bouchard, le maître de poste, composait toute sa science sur ce sujet délicat.

Rempli de remords sur son amour, souvent il se refusait à faire ce que demandait le service de cette passion. En d’autres moments, il s’imaginait qu’on lisait son amour dans ses yeux et n’osait hasarder des questions directes.]

À peine rentrée chez elle, madame de Chasteller eut assez de force de volonté pour éloigner sa femme de chambre, qui ne demandait rien moins qu’un récit complet de l’accident. Enfin, elle fut seule. Elle pleura longtemps. Elle songea avec amertume à son amie intime, madame de Constantin, que la politesse savante de son père était parvenue à éloigner. Madame de Chasteller n’osait confier à la poste que de vagues assurances d’affection : elle avait lieu de croire que son père se faisait [communiquer] toutes ses lettres. La directrice de la poste de Nancy pensait bien, et M. de Pontlevé avait la première place dans une sorte de commission établie au nom de Charles X pour la Lorraine, l’Alsace et la Franche-Comté.

« Ainsi, je suis seule, seule au monde, avec ma honte », se disait madame de Chasteller.

Après avoir beaucoup pleuré dans le silence et l’obscurité, devant une grande fenêtre ouverte qui lui laissait voir à deux lieues vers l’orient les bois noirs de la forêt de Burelviller, et au-dessus un ciel pur et sombre, parsemé d’étoiles scintillantes, son attaque de nerfs se calma, et elle eut le courage d’appeler sa femme de chambre et de l’envoyer se coucher. Jusqu’à ce moment, la présence d’un être humain lui eût semblé redoubler d’une façon trop cruelle sa honte et son malheur. Une fois qu’elle eut entendu la bonne monter à sa chambre elle osa se livrer avec moins de timidité à l’examen de toutes ses fautes durant cette fatale soirée.

D’abord, son trouble et sa confusion furent extrêmes. Il lui semblait ne pouvoir tourner la vue d’aucun côté sans apercevoir une nouvelle raison de se mépriser soi-même, et une humiliation sans bornes. Le soupçon dont Leuwen avait osé lui parler la frappait surtout : un homme, un jeune homme, se permettre une telle liberté avec elle ! Leuwen paraissait bien élevé, il fallait donc qu’elle lui eût donné d’étranges encouragements. Quels étaient-ils ? Elle ne se souvenait de rien, que de l’espèce de pitié et de découragement qu’avait fait naître chez elle, au commencement de la soirée, la singulière absence d’idées de ce jeune homme qu’elle trouvait aimable. « Je l’ai pris pour un homme fort à cheval, comme M. de Blancet ! »

Mais quel pouvait être ce soupçon dont il lui avait parlé ? C’était là son chagrin le plus apparent. Elle pleura longtemps. Ces larmes étaient comme une réparation d’honneur qu’elle se faisait à elle-même[5].

« Mais enfin, qu’il ait des soupçons tant qu’il voudra, se dit-elle, indignée, c’est une calomnie qu’on lui aura dite. S’il la croit, tant pis pour lui ; il manque d’esprit et de discernement, voilà tout ! Je suis innocente. »

La fierté de ce mouvement était sincère. Peu à peu, elle cessa de rêver à ce que pouvait être ce soupçon. Ses fautes réelles lui semblèrent alors bien autrement pesantes ; elle les voyait sans nombre. Alors, elle pleura de nouveau. Enfin, après des angoisses d’une amertume extrême, comme faible et à demi morte de douleur, elle crut distinguer qu’elle avait surtout deux choses à se reprocher : premièrement, elle avait laissé entrevoir ce qui se passait dans son cœur à un public mesquin, platement méchant, et qu’elle méprisait de tout son cœur. Elle sentit redoubler son malheur en repassant sur toutes les raisons qu’elle avait de redouter la cruauté de ce public et de le mépriser. Ces messieurs à genoux devant un écu ou la plus petite apparence de faveur auprès du roi ou du ministre, comme ils sont impitoyables pour les fautes qui n’ont pas l’amour de l’argent pour principe ! La revue de son mépris pour cette haute société de Nancy devant laquelle elle s’était compromise lui donnait une douleur détaillée, si j’ose parler ainsi, et cuisante comme le toucher d’un fer rouge. Elle se figurait les regards [que chacune des femmes dont elle se figurait le mépris] devait lui avoir adressés en dansant le cotillon.

Après que madame de Chasteller se fut exposée aux traits de cette douleur, comme à plaisir, elle revint à une peine bien autrement profonde, et qui en un clin d’œil sembla éteindre tout son courage. C’était l’accusation d’avoir violé, aux yeux de Leuwen, cette retenue féminine sans laquelle une femme ne peut être estimée d’un homme digne, à son tour, de quelque estime. En présence de ce chef d’accusation, sa douleur lui donna comme des moments de répit. Elle en vint à se dire tout haut et d’une voix à demi étouffée par les sanglots :

« S’il ne me méprisait pas, je le mépriserais lui-même. — Quoi ! reprenait-elle après un moment de silence, et comme cédant à sa fureur contre elle-même, un homme a osé me dire qu’il avait des soupçons sur ma conduite, et loin de détourner les yeux, je lui ai demandé de me justifier ! Non contente de cette indignité je me suis donnée en spectacle, j’ai laissé deviner mon cœur par ces êtres vils, dont le seul souvenir, quand je viens à penser sérieusement à eux, me fait prendre la vie en mépris pour des journées entières. Enfin, mes regards sans prudence m’ont mérité d’être rangée par M. Leuwen parmi ces femmes qui se jettent à la tête du premier homme qui leur plaît[6]. Car pourquoi n’aurait-il pas la présomption de son âge ? N’a-t-il pas tout ce qui la justifie ? »

Mais son imagination abandonna bientôt le plaisir de penser à Leuwen, pour en revenir à ces mots affreux : se jeter à la tête du premier venu.

« Mais M. Leuwen a raison, reprit-elle avec un courage barbare. Je vois clairement moi-même que je suis un être corrompu. Je ne l’aimais pas avant cette soirée fatale : je ne pensais à lui que raisonnablement, et comme à un jeune homme qui semblait se distinguer un peu de tous ces messieurs que les événements nous ont renvoyés. Il me parle quelques instants, je le trouve d’une timidité singulière. Une sotte présomption me fait jouer avec lui comme avec un être sans conséquence que je voudrais voir parler, et tout à coup il se trouve que je ne songe plus qu’à lui. C’est apparemment parce qu’il me semblait un joli homme. Que ferait de pis la femme la plus corrompue ? »

Cette reprise de désespoir fut plus violente que toutes les autres. Enfin, comme l’aube du jour blanchissait le ciel au-dessus des bois noirs de Burelviller, la fatigue et le sommeil vinrent suspendre enfin les remords et le malheur de madame de Chasteller.

Pendant cette même nuit, Leuwen avait pensé constamment à elle et avec des sentiments d’adoration bien flatteurs en un sens. Quel sujet de consolation si elle avait pu voir toute la timidité de cet homme qui paraissait à ses yeux comme un Don Juan terrible et accompli ! Lucien n’était point sûr de la façon dont il devait juger les événements qui venaient de se passer durant cette soirée décisive. Ce dernier mot, il ne le prononçait qu’en tremblant. Il croyait avoir lu dans ses yeux qu’elle l’aimerait un jour.

« Mais, grand Dieu ! je n’ai donc d’autre avantage auprès de cet être angélique que de faire exception à la règle qui la porte à aimer des lieutenants-colonels ! Grand Dieu ! Comment une vulgarité de conduite si réelle peut-elle s’unir à toutes les apparences d’une âme si noble ? Je vois bien que le ciel ne m’a pas donné le talent de lire dans les cœurs de femme. Dévelroy avait raison : je ne serai qu’un nigaud toute ma vie, encore plus étonné de mon propre cœur que de tout ce qui m’arrive. Ce cœur devrait être au comble du bonheur, et il est navré ! Ah ! que ne puis-je la voir ? je lui demanderais conseil ; l’âme que ses yeux semblent annoncer comprendrait mes chagrins : ils sembleraient trop ridicules aux âmes vulgaires. Quoi ! Je gagne cent mille francs à la loterie, et me voici au désespoir de n’avoir pas gagné un million ! Je m’occupe d’une façon exagérée d’une des plus jolies femmes de la ville où le hasard m’a jeté. Première faiblesse ; je veux la combattre, je suis battu, et me voilà désirant de lui plaire, comme un de ces petits hommes faibles et manqués qui peuplent les salons de femmes à Paris. Enfin, la femme que j’ai l’insigne faiblesse d’aimer, j’espère pour peu de temps, semble recevoir mes soins avec plaisir et avec une coquetterie dont la forme, du moins, est délicieuse : elle joue le sentiment comme si elle avait deviné que c’est avec une passion sérieuse que j’ai la faiblesse de l’aimer. Au lieu de jouir de mon bonheur, qui n’est pas mal comme cela, je tombe dans une fausse délicatesse. Je me forge des supplices, parce que le cœur d’une femme de la cour a été sensible pour d’autres que pour moi ! Eh ! grand Dieu ! ai-je le talent qu’il faut pour séduire une femme vraiment vertueuse ? Toutes les fois que j’ai voulu m’adresser à quelque femme un peu différente du vulgaire des grisettes, n’ai-je pas échoué de la façon la plus ridicule ? Ernest, qui, après tout, est une bonne tête malgré son pédantisme, ne m’a-t-il pas expliqué comme quoi je n’ai pas assez de sang-froid ? On voit dans ma figure d’enfant de chœur tout ce que je pense… Au lieu de profiter de mes petits succès et de marcher en avant, je reste comme un benêt, occupé à les savourer, à en jouir. Un serrement de main est une ville de Capoue pour moi ; je m’arrête extasié dans les rares délices d’une faveur si décisive au lieu de marcher en avant. Enfin, je n’ai aucun talent pour cette guerre, et je fais le difficile ! Mais, animal, si tu plais, c’est par hasard, uniquement par hasard… »

Après cent tours dans sa chambre :

« Je l’aime, se dit-il, tout haut, ou du moins je désire lui plaire. Je me figure qu’elle m’aime. [Si elle n’était pas pleine d’humanité pour les lieutenants-colonels, et même pour les lieutenants tout court, ai-je le talent qu’il faut pour réussir auprès d’une femme vraiment délicate ? Saurais-je exalter sa tête jusqu’au point de lui faire oublier complètement ce qu’elle se doit à elle-même ? »

Mais cette répétition du même raisonnement, si elle rendait témoignage de la modestie sincère de notre héros, n’avançait en rien son bonheur. Son cœur avait besoin de trouver à madame de Chasteller un mérite sans tache. Il l’aimait ainsi, il la lui fallait sublime, et cependant sa raison la lui montrait fort différente. Furieux contre lui-même, il s’écriait :

« Ai-je le talent qu’il faut pour réussir auprès d’une femme de bonne compagnie ? Cela m’est-il jamais arrivé[7] ? ] Et cependant, je suis malheureux. Voilà bien le vrai portrait de la tête d’un fou. Apparemment que dans mon projet de la séduire, je voudrais d’abord qu’elle ne m’aimât pas. Quoi ! Je désire être aimé d’elle, et je suis triste parce qu’il semble qu’elle me distingue ! Quand on est un sot, il faut du moins n’être pas un lâche. »

Il s’endormit au jour sur cette belle pensée, et avec le demi-projet de demander au colonel Malher d’être envoyé à vingt lieues de Nancy, à N***, où le régiment avait un détachement occupé à observer les ouvriers mutuellistes.

Quelle n’eût pas été l’augmentation de supplice de madame de Chasteller, qui, presque à la même heure, cédait à la fatigue, si elle eût vu cette apparence d’affreux mépris pour elle, qui, retournée de cent façons et vue sous toutes les faces, ôtait le sommeil à l’homme qui l’occupait malgré elle[8] !


CHAPITRE XX


Quelles que fussent les idées de Lucien, il n’était pas maître de ses actions. Le lendemain, de bonne heure, après s’être mis en tenue pour se présenter chez le colonel Malher, il aperçut de loin la rue sur laquelle donnaient les fenêtres de madame de Chasteller. Il ne put résister à l’envie de passer sous ces fenêtres qu’il ne devait plus revoir si le colonel lui accordait sa demande. À peine fut-il dans la rue, qu’il sentit son cœur battre au point de lui ôter la respiration : la seule possibilité d’entrevoir madame de Chasteller le mettait hors de lui. Il fut presque bien aise de ne pas la voir à sa fenêtre.

« Et que deviendrai-je, se dit-il, si, après avoir obtenu de quitter Nancy, je viens à désirer d’y revenir avec la même folie ? Depuis hier, je ne suis plus maître de moi, j’obéis à des idées qui me viennent tout à coup, et que je ne puis pas prévoir une minute à l’avance. »

Après ce raisonnement digne d’un ancien élève de l’École polytechnique, Leuwen monta à cheval et fit cinq ou six lieues en deux heures. Il se fuyait lui-même : ce que la soif physique a de plus poignant, il l’éprouvait au moral par le besoin de soumettre sa raison à celle d’un autre homme et de demander conseil. Il se sentait juste assez de raison pour croire et sentir qu’il devenait fou ; cependant, tout son bonheur au monde dépendait de l’opinion qu’il devait se former de madame de Chasteller.

Il avait eu le bon esprit de ne pas sortir des bornes de la plus étroite réserve avec aucun des officiers du régiment. Il n’avait donc personne auprès de qui il pût se fortifier, même de la ressource du raisonnement le plus vague et le plus lointain. M. Gauthier était absent, et d’ailleurs, croyait-il, n’eût compris sa folie que pour l’en gronder et l’engager à s’éloigner.

En revenant de sa promenade, il éprouva, en repassant dans la rue de la Pompe, un mouvement de folie qui l’étonna. Il lui semblait que s’il eût rencontré les yeux de madame de Chasteller, il fût tombé de cheval pour la troisième fois. Il ne se sentit pas le courage de fuir, et n’alla point chez le colonel.

M. Gauthier arriva le même soir de la campagne. Leuwen voulut lui parler en termes éloignés de sa position, le tâter, comme on dit. Voici ce que lui dit Gauthier, après quelques phrases de transition :

— Je ne suis pas sans chagrin non plus. Ces ouvriers de N*** me chiffonnent. Que va leur dire l’armée ?…


Dès le lendemain du bal, le docteur Du Poirier vint faire une longue visite à son jeune ami, et sans trop de préambules se mit à lui parler de madame de Chasteller. Leuwen sentit qu’il rougissait jusqu’au blanc des yeux. Il ouvrit la fenêtre et se plaça derrière les persiennes, de façon à n’être que difficilement examiné par le docteur.

« Ce cuistre vient ici me faire subir un interrogatoire. Voyons. »

Leuwen se répandit en admiration sur la beauté du pavillon où l’on avait dansé la veille. De la cour, il passa à l’escalier magnifique, aux vases de plantes exotiques qui en faisaient l’ornement ; ensuite, suivant un ordre mathématique et logique, de l’escalier il passa à l’antichambre, de là aux deux premiers salons…

À chaque instant le docteur l’interrompait pour lui parler de l’indisposition de madame de Chasteller, la veille, et pour raisonner sur ce qui avait pu la causer, etc., etc. Leuwen n’avait garde de l’interrompre ; chaque mot était un trésor pour lui : le docteur sortait de l’hôtel de Pontlevé. Mais Leuwen sut se contenir ; au moindre petit silence, il reprenait gravement sa dissertation sur ce qu’avait pu coûter la tente élégante rayée de cramoisi et de blanc de la veille. Le son de ces mots étrangers à sa langue habituelle semblait redoubler son sang-froid et l’empire qu’il avait sur soi-même. Jamais il n’en eut autant de besoin : le docteur, qui à tout prix voulait le faire parler, lui disait les choses les plus précieuses sur madame de Chasteller, des choses sur lesquelles il eût payé au poids de l’or un mot de plus. Et le cas était tentant : il lui semblait qu’avec de la flatterie un peu adroite le docteur trahirait tous les secrets du monde. Mais il fut sage jusqu’à la timidité ; jamais le nom de madame de Chasteller ne fut prononcé par lui que pour répondre au docteur ; c’eût été une maladresse ailleurs. Leuwen forçait son rôle, mais Du Poirier avait trop peu d’habitude de gens répondant juste à ce qu’on leur dit pour saisir cette nuance. Leuwen se promit bien d’être malade le lendemain ; il espérait savoir par le docteur bien des détails sur M. de Pontlevé et la vie habituelle de madame de Chasteller.

Le lendemain, le docteur avait changé de batterie : madame de Chasteller, suivant lui, était prude, remplie d’un orgueil insupportable, beaucoup moins riche qu’on ne le disait. Elle avait tout au plus dix mille francs de rente sur le Grand-Livre. Et, au milieu d’un mauvais vouloir si peu déguisé, pas un mot sur le lieutenant-colonel. Ce moment fut bien doux pour Leuwen, presque plus doux que celui où, l’avant-veille, madame de Chasteller l’avait regardé après lui avoir demandé si le soupçon était relatif à elle. Il n’y avait donc pas eu scandale dans son affaire avec M. Thomas de Busant.

Leuwen fit beaucoup de visites ce soir-là, mais ne dit pas un mot au-delà des insipides demandes sur l’état de la santé après un bal aussi étonnamment fatigant.

« Quel spectacle admirable ne donnerait pas à ces provinciaux si ennuyés ma préoccupation, s’ils pouvaient la deviner ! »

Tout le monde lui dit du mal de madame de Chasteller, à l’exception de la bonne Théodelinde ; elle était cependant bien laide, et madame de Chasteller bien jolie. Leuwen se sentit pour Théodelinde une amitié qui allait presque jusqu’à la passion.

« Madame de Chasteller ne partage pas les façons de s’amuser de ces gens-ci ; voilà ce qu’on ne pardonne nulle part ; à Paris, on ignore ces différences. »

Pendant les dernières de ces visites, Leuwen, sûr de ne pas rencontrer madame de Chasteller, qui était indisposée chez elle, pensait à la douceur de voir de loin son petit rideau de mousseline brodé éclairé par la lumière de ses bougies.

« Je suis un lâche, se dit-il enfin. Eh ! bien, je me livrerai de bon cœur à ma lâcheté. »

________________Si vous vous damnez,
Damnez-vous [donc] au moins pour des péchés aimables
[9].

Ce furent presque là les derniers soupirs de son remords d’aimer et de son amour pour cette pauvre patrie trahie, vendue, etc. On ne peut pas avoir deux amours à la fois.


« Je suis un lâche », se dit-il en sortant du salon de madame d’Hocquincourt. Et comme à Nancy à dix heures et demie on éteint les réverbères par ordre de M. le maire et qu’à l’exception de la noblesse tout le monde va se coucher, sans être trop ridicule à ses propres yeux, il put se promener une grande heure sous les persiennes vertes, quoique presque à son arrivée les lumières de la petite chambre eussent été éteintes. Honteux du bruit de ses pas, Leuwen profitait de l’obscurité profonde, s’arrêtait longtemps, assis sur la pierre d’un plombier situé vis-à-vis de la fenêtre qu’il regardait presque à chaque instant.

Son cœur n’était pas le seul à être agité par le bruit de ses pas. Jusqu’à dix heures et demie, madame de Chasteller avait eu une soirée sombre et pleine de remords. Certainement, elle eût été moins triste en allant dans le monde ; mais elle ne voulait pas s’exposer à le rencontrer ou à entendre prononcer son nom. À dix heures et demie, en le voyant arriver dans la rue, sa tristesse sombre et morne fut remplacée par le battement de cœur le plus vif. Elle se hâta de souffler ses bougies, et malgré toutes les remontrances qu’elle se faisait à elle-même, elle n’avait pas quitté ses persiennes. Ses yeux étaient guidés dans l’obscurité par le feu du cigare de Leuwen. Celui-ci achevait de triompher de ses remords :

« Eh bien ! je l’aimerai et je la mépriserai, se dit-il. Et quand elle m’aimera, je lui dirai : « Ah ! si votre âme eût été plus pure, c’est pour la vie que je vous eusse été attaché. »

Le lendemain matin, réveillé à cinq heures pour la manœuvre, Leuwen se trouva un désir passionné de voir madame de Chasteller. Il ne doutait nullement de son cœur.

« Un regard m’a tout dit, se répétait-il quand le bon sens qui lui était naturel voulait élever quelque objection. Et plût à Dieu qu’il fût moins facile de lui plaire ! Ce n’est pas de cela que je me plaindrais ! »

Enfin, cinq jours après le bal, qui parurent cinq semaines à Leuwen, il rencontra madame de Chasteller chez madame la comtesse de Commercy. Madame de Chasteller était ravissante, sa pâleur naturelle avait disparu à la voix du laquais annonçant : M. Leuwen. Lui, de son côté, pouvait à peine respirer. Toutefois, la parure de madame de Chasteller lui parut trop brillante, trop gaie, de trop bon goût. Il est vrai que madame de Chasteller était mise à ravir, comme il faut pour plaire à Paris.

« Tant de soins pour une simple visite à une femme âgée rappellent un peu trop, se disait-il, le faible pour les lieutenants-colonels. »

Cependant, malgré l’amertume de cette censure, il ajoutait :

« Eh bien ! je l’aimerai, mais sans conséquence. »

Pendant tous ces beaux raisonnements, il était à trois pas d’elle, tremblant comme la feuille, mais de bonheur.

À ce moment, madame de Chasteller répondait à je ne sais quelle question de politesse sur son indisposition que Leuwen lui avait adressée, avec une politesse et un son de voix d’une grâce parfaite, mais en même temps avec une tranquillité d’autant plus inaltérable qu’elle n’était point triste et sombre, mais au contraire affable et sur le bord de la gaieté. Leuwen déconcerté ne vit toute l’étendue du malheur que lui annonçait ce ton qu’après la fin de la visite, et en y réfléchissant. Quant à lui, il fut commun et presque plat devant madame de Chasteller. Il le sentit, et en arriva à ce point de misère de chercher à donner de la grâce à ses mouvements et au son de sa voix, et l’on devine avec quel succès !

« Me voici tout à fait revenu au degré de gaucherie dont je jouissais dans les premiers moments de notre conversation au bal… », pensa-t-il en se jugeant lui-même. Et il avait raison, il ne s’exagérait nullement le manque de grâce et d’esprit. Mais ce qu’il ne se disait pas, c’est que le seul être aux yeux duquel il désirait ne pas paraître un sot jugeait bien autrement de son embarras.

« M. Leuwen, se disait madame de Chasteller, s’attendait à trouver la suite de mon inconcevable légèreté du bal, ou du moins il avait droit d’espérer des façons douces et presque affectueuses, rappelant le ton de l’amitié. Il rencontre des façons extrêmement polies, mais qui, au fond, le renvoient bien au-delà du rang d’une simple connaissance. »

Leuwen, pour dire quelque chose, ne trouvant absolument pas une idée, s’avisa d’entreprendre une explication du mérite de madame Malibran, qui chantait à Metz, et que la bonne compagnie de Nancy annonçait l’intention d’aller entendre. Madame de Chasteller, enchantée de n’avoir plus à se faire violence pour trouver des mots polis et froids, le regardait parler. Bientôt, il s’embrouilla tout à fait, il fut ridicule d’embarras, et à un point tel que madame de Commercy s’en aperçut.

« Ces jeunes gens à la mode ont des mérites bien sujets au changement, dit-elle tout bas à madame de Chasteller. Ce n’est plus du tout le joli sous-lieutenant qui vient souvent chez moi. »

Ce mot fut le bonheur parfait pour madame de Chasteller : une femme de bon sens, d’un bon sens célèbre dans la ville, et de sang-froid, venait confirmer ce qu’elle se disait à elle-même depuis quelques minutes, et avec quel plaisir !

« Quelle différence avec cet homme enjoué, vif, étincelant d’esprit, embarrassé seulement par la foule et la vivacité de ses aperçus, que j’ai vu au bal ! Le voilà qui parle d’une chanteuse et ne peut pas trouver une phrase passable. Et tous les jours il lit des feuilletons sur le mérite de madame Malibran. »

Madame de Chasteller se sentait si heureuse qu’elle se dit tout à coup :

« Je vais tomber dans quelque mot ou quelque sourire de bonne amitié qui gâtera tout mon bonheur de ce soir. Ceci est bien doux, mais pour n’être pas mécontente de moi-même, il faut finir ici. »

Elle se leva et sortit.

Bientôt après, Leuwen quitta madame de Commercy ; il avait besoin de rêver en paix à l’étendue de sa sottise et à la parfaite froideur de madame de Chasteller. Après cinq ou six heures de réflexions déchirantes, il arriva à cette belle conclusion :

Il n’était pas lieutenant-colonel, et, comme tel, digne de l’attention de madame de Chasteller. Sa conduite au bal avec lui avait été une velléité, une fantaisie passagère, à laquelle ces femmes un peu trop tendres sont sujettes. L’uniforme lui avait fait un instant illusion ; faute de mieux, elle l’avait pris un instant pour un colonel. Ces consolations désolaient Leuwen :

« Je suis un sot complet, et cette femme une coquette de théâtre, seulement étonnamment belle. Du diable si jamais je regarde ses fenêtres ! »

Après cette grande résolution, si l’on eût offert à Leuwen de le mener pendre, sa manière d’être eût été plus heureuse. Malgré l’heure avancée, il monta à cheval. À peine hors de la ville, il s’aperçut qu’il n’avait pas la force de guider son cheval. Il le rendit au domestique, et se promena à pied. À quelques minutes de là, comme minuit sonnait, malgré les injures qu’il adressait à madame de Chasteller, il était assis sur la pierre vis-à-vis de sa fenêtre.


FIN DU PREMIER VOLUME
  1. Ici finit la première partie du manuscrit de Lucien Leuwen, la partie recopiée et corrigée que Colomb a publiée sous le titre du Chasseur vert. N. D. L. E.
  2. Ce caractère de madame de Chasteller, placé ici entre crochets, provient d’une ébauche conservée dans le dossier R. 288 des manuscrits de Stendhal. N. D. L. E.
  3. Un mot en blanc dans le manuscrit. N. D. L. E.
  4. Mouvement de passion répété plus bas auprès de la table aux caricatures. Le supprimer à l’un des deux endroits.
  5. Je donne de la fierté à Madame de Chasteller. Comment Leuwen la vaincra-t-il avec son peu d’habileté ? Le hasard est habile pour lui : par le soupçon.
  6. Donner de la fierté à Madame de Chasteller.
  7. En face du passage que nous maintenons ici entre crochets, Stendhal a écrit : « Répétition. » N. D. L. E.
  8. Un jeune homme éperdument amoureux qui méprise sa maîtresse, que son cœur lui montre comme un ange de pureté. Une femme vertueuse qui aime de même, mais veut fuir son amant, et cependant est tourmentée par la curiosité de savoir quel est le soupçon dont il lui a parlé. Voilà le vrai dessin du nu, le dessin des passions, bien différent de la brillante draperie de Valentine. — 11 mai 34, 14 mai 35.
  9. Chercher ces vers dans Voltaire.