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Lucifer (Gilkin)

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La NuitLibrairie Fischbacher (Collection des poètes français de l’étranger) (p. 254-255).
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LUCIFER



Il cria d’une voix qui brisa mes vertèbres :

— En ton sommeil, dans la vaste paix des ténèbres
Où ton repos attend les fleurs du lendemain,
Me voici, le bras haut, une flamme à la main :
Je viens toucher ton cœur de ma main lucifère ;
Regarde maintenant, comprends et désespère !
Ah ! ton futile esprit se plaisant à l’erreur,
Tu t’osais supporter toi-même sans horreur !
Tu ne voyais ni tes lâches supercheries,
Ni tes vils appétits de voluptés flétries,
Ni tes dols, ni tes vols, ni tes faux dévoûments
Singeant le sacrifice et la soif des tourments,
Ni les paons vaniteux et fous faisant la roue
Dans la nuit noire de ton âme et dans sa boue,
Ni tes songes cruels, sensuels et jaloux,
Traîtreusement couverts d’un sourire si doux

Qu’il a fait longtemps croire à ta bonté mauvaise.
Ignorant de ton cœur, tu laissais croître à l’aise
Ta force et tes instincts de naïf animal.
Mais je suis l’Éclaireur formidable du Mal :
Je t’apporte le don fatal de la Science ;
Tâche de supporter désormais l’existence,
Misérable ! Le vieux dogme n’avait pas tort :
« Le crime de savoir sera puni de mort ! »
Ah ! quand je songe à la grimace si cocasse
Que va faire, en crevant, ta sordide carcasse,
Mes dents bavent de joie et je danse et je ris
Et mes ailes aux doigts mous de chauve-souris
Allongent les rubis de leurs ongles phalliques,
Et j’exulte et m’exalte en hymnes catholiques :
« Te Deum ! Te Deum ! Le ciel a fait la Loi ;
Mais l’Œuvre et son angoisse et sa chute, c’est moi ! »

— Seigneur, que répondrai-je au démon de phosphore ?
J’ai soufflé sur sa flamme et vous attends encore.