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Lucile Désenclos, étude de la vie de campagne

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Lucile Désenclos, étude de la vie de campagne
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 65 (p. 571-618).

LUCILE DÉSENCLOS
ÉTUDE DE LA VIE DE CAMPAGNE

À Mme h.-c. jenkin.

I.


Au sortir de la petite ville de Saint-Clémentin, en remontant la rive gauche de la Charente, on rencontre au bout d’un quart d’heure le hameau de l’Hermitage, où la route se divise : l’un des chemins se prolonge à travers les prés ; l’autre, pierreux et montant, escalade la colline et conduit au moulin des Ages. À cet endroit, la vallée s’évase mollement, les coteaux opposés semblent s’être reculés pour laisser le champ libre à la rivière, dont les eaux lentes décrivent une longue courbe entre deux rangées d’aunes et de saules. À droite et à gauche s’étendent des prés à l’herbe drue ; de grandes haies les séparent, et tout à travers des sentiers s’enfoncent, ombragés de noyers trapus ; les uns mènent à la rivière, les autres vont aboutir à quelque borderie[1] précédée de figuiers noueux et de tonnelles de vigne qui lui font comme un vestibule de feuillée. En amont, du côté des Ages, la vallée paraît close par un fouillis d’arbres de toute taille et de toute essence ; en aval, l’horizon est borné par des peupliers, au-dessus desquels se montrent les pignons dentelés et les tourelles aiguës de Saint-Clémentin. C’est un frais paysage, doux à contempler, surtout au printemps, quand la lumière jeune et gaie s’harmonise avec les pousses nouvelles et les bouquets blancs de l’aubépine.

Tel devait être le sentiment d’un voyageur qui suivait à cheval, un soir de mai, le sentier abrupt de l’Hermitage, car il s’était arrêté sur la crête du coteau, et renversé sur sa selle, les narines dilatées comme pour mieux aspirer les émanations printanières, les yeux largement ouverts comme pour embrasser d’un seul regard tout l’horizon, il semblait possédé par une émotion joyeuse. Chaudement éclairés par le soleil couchant, le cavalier et sa monture se profilaient sur l’horizon. La bête, assez mal harnachée, tenait le milieu entre le cheval de selle et le cheval de labour. Le cavalier, svelte, mince, vêtu avec une certaine élégance, pouvait avoir vingt-huit ans. Il était blond ; ses yeux, d’un bleu très foncé, exprimaient une tendance à la rêverie plutôt qu’à l’action ; ses traits délicats manquaient d’énergie et portaient l’empreinte d’une sorte de fatigue résignée. Il jetait à la vallée de ces regards qu’on a pour un ami retrouvé après une longue absence. Les toits gris de la ville, les vergers en fleur des borderies, les prés, où l’herbe s’agitait mollement, les eaux de la rivière, que les hirondelles effleuraient d’une aile rapide, semblaient avoir une vieille et douce histoire à lui conter. Tout à coup son attention, jusqu’alors incertaine et flottante, parut se fixer curieusement sur un pli de terrain où, à cent pas au-dessous de lui, une source ombragée de vieux saules s’était creusé un réservoir.

Là, dans l’herbe épaisse s’agitait un personnage dont la mine et l’occupation parurent intéresser particulièrement le voyageur. Guêtré jusqu’à mi-jambes, vêtu d’une redingote brune, il était agenouillé sur la pelouse et fouillait ardemment le sol, à l’aide d’un outil qui tenait de la bêche et de la spatule ; à côté de lui, une boîte de fer-blanc de forme oblongue scintillait au soleil couchant et s’entre-bâillait, laissant voir des plantes fraîchement cueillies. Il avait rejeté son chapeau de paille en arrière, et, comme il se trouvait à peu de distance, le voyageur pouvait saisir le jeu de sa physionomie mobile et passionnée. — Son front haut et dégarni, son œil petit et vif, son nez d’aigle et ses lèvres spirituelles, tout chez lui était en mouvement. Sa figure longue avait, sous le hâle et malgré les négligences d’une toilette un peu rustique, une expression fine et distinguée. Il était grand, maigre, et paraissait encore vert et vigoureux, bien qu’il approchât de la cinquantaine. Au bout de quelques instans, il amenait à lui avec mille précautions une plante terminée par un oignon, et alors ses traits exprimèrent une satisfaction complète ; ses lèvres sourirent, ses yeux scintillèrent. Avec une vivacité nerveuse, il chercha dans sa redingote une loupe et examina minutieusement sa trouvaille, qu’il enferma ensuite avec soin dans l’étui de fer-blanc ; puis il se frotta les mains, jeta prestement la boîte sur son épaule, et, descendant le coteau d’un pas allègre, disparut derrière les haies d’aubépine.

Après être resté encore un moment absorbé dans sa contemplation, le voyageur talonna son cheval, longea de maigres champs de blé noir et de garouille (maïs) et s’enfonça sous une châtaigneraie terminée par une vaste brande couverte d’ajoncs et de bruyères. Le jour tombait ; à mesure que le soleil descendait vers les arbres, le murmure lointain de la rivière semblait grandir ; une voix de pâtre, à l’autre extrémité de la brande, chantait sur un ton lent et mélancolique une vieille ballade très populaire dans l’ouest :

Le beau soldat de guerre
Revient,
Revient droit chez son père :
Bonjour, mes père, mère,
Frères, sœurs et parens.
Et où est donc ma mie,
Que mon cœur aime tant ?

Son père lui répond :
Ton amie, elle est morte.
Elle est bien loin d"ici.
Son corps est dans la terre,
Son âme en paradis.

Plus que jamais plongé dans sa rêverie, le jeune homme continuait à chevaucher paisiblement dans le sentier sablonneux, quand il fut tout à coup rappelé à la réalité par un brusque écart de son cheval et par les aboiemens furieux d’un chien. Au même moment, un paysan qui sommeillait couché en travers du chemin s’éveilla en sursaut et se dressa devant lui. C’était un garçon d’une trentaine d’années, petit, brun, maigre et vêtu de droguet en lambeaux. Il saisit le cheval par la bride, et le contenant d’une main : — On crie gare au moins, s’écria-t-il d’une voix rude. — Le chien aboyait toujours, et le bidet effrayé commençait à regimber. — Faites taire votre chien, dit le voyageur impatienté, et laissez le chemin libre.

Le paysan, sans lâcher la bride, regarda de côté son interlocuteur; ses yeux fauves pétillèrent sous son feutre à larges bords, et d’un ton plein d’une sauvage amertume : — Ouais, dit-il, maître Jousserant, est-ce ainsi que vous voulez écraser le monde pour votre bienvenue ? — Qui êtes-vous donc, vous ? — s’écria le jeune homme que la colère commençait à gagner. Le paysan haussa les épaules. — Qui je suis ? Demandez-le aux gens du moulin, ils vous le diront, puisque vous ne me reconnaissez point. — Il lâcha la bride, et sifflant son chien : — Paix, Rougeaud ! paix ! viens çà ! Nous ne sommes point chez nous ici ! — Il sauta sur le talus et disparut dans la brande, laissant le jeune homme ébahi et pensif. Le cheval, rendu à la liberté et sentant le voisinage de son écurie, se mit à trotter, et descendit rapidement la rampe qui mène aux Ages. Déjà, du haut du chemin encaissé entre deux talus plantés de cormiers, on pouvait distinguer le moulin et entendre le frais bouillonnement de la Charente, qui se partage en cet endroit, et semble bercer dans ses bras des îlots boisés, reliés entre eux par des passerelles moussues. Au tic tac du moulin, au murmure de l’écluse se mêlait le bruit du battoir de quelque lavandière attardée. Le soir était tout à fait venu, et quelques étoiles commençaient à poindre entre les branches. Le cheval tourna brusquement à droite et enfila une avenue de tilleuls, bordée de herses et de chariots, aboutissant à la grand’porte du domaine des Ages. Quelques minutes après, le voyageur était reçu au bas du perron par une vieille paysanne coiffée du haut bonnet poitevin et assez alerte malgré son embonpoint robuste et ses soixante ans sonnés.

— Bonnes gens ! s’écria la vieille d’une voix à la fois dolente et câline, vous voilà enfin rendu, monsieur Maurice, et en bonne santé !… Et un peu fatigué par les mauvais chemins ! Oui, n’est-ce pas ? La Brune a le trot si dur !… J’espère que vous avez trouvé notre Sylvain avec la carriole au Chêne vert. Je lui avais recommandé de ne pas s’anuiter avec vos effets, mais il aura pris le chemin des Palatries pour jaser avec Simonne. Quand on est jeune, on est jeune !… Et vous avez grand’faim assurément ?

Pendant cette allocution, Maurice Jousserant avait mis pied à terre et contemplait aux dernières lueurs du crépuscule le vieux logis des Ages avec ses murs noircis, son perron encadré de figuiers bourgeonnans et sa porte cintrée où se tenaient deux servantes, curieuses de voir le jeune maître qui revenait au pays après une absence de cinq années. Il embrassa ensuite rapidement la bonne femme, et ils entrèrent ensemble à la maison. Dans la salle à manger, dont les fenêtres entr’ouvertes donnaient sur le jardin, la mère Jacquet avait préparé le souper. De cette grande pièce pavée de briques et lambrissée de châtaignier s’exhalait l’odeur humide particulière aux appartemens longtemps inhabités ; mais un clair feu de javelles flambait dans la cheminée et réjouissait les yeux. Maurice s’assit et essaya de manger. La fatigue lui avait sans doute ôté l’appétit, car après quelques bouchées il posa sa serviette et se tourna vers la meunière, qui le regardait d’un air de commisération.

— Mère Jacquet, dit-il, j’ai rencontré à une portée de fusil des Ages un garçon de petite taille, maigre et mal accoutré, dont le chien a failli sauter au poitrail de mon cheval. Le connaîtriez-vous par hasard ?

— Ah ! bonnes gens, si je le connais ! s’écria la meunière ; ce ne peut être que le gars à Chantepie, l’ancien meunier des Ages, que feu M. Jousserant, votre père, a mis à la porte dans les temps.

La figure de Maurice s’était rembrunie. — Jacques Chantepie, murmura-t-il, j’aurais dû le deviner… Je croyais que ce garçon s’était fait soldat ?

— Oui, monsieur Maurice ; mais il est revenu au pays au bout de ses sept ans, et on peut bien dire que lui et son chien sont les deux plus chétites bêtes de trois lieues aux entours. Ils vivent à eux deux de braconnage et de maraude. Depuis son retour, il ne passe pas une journée sans rôder près du moulin. Il en veut à votre famille, il en veut à mon homme, qui a remplacé son père, il en veut à Sylvain et à tous les gens des Ages. Je l’ai dit souvent à Jacquet : « ce gars-là nous amènera un jour quelque malheur ! » Si on pouvait seulement le faire partir du pays ! mais il’est protégé par le cueilleux d’herbes, à qui il vend des oiseaux rares et toute sorte de bêtes curieuses qu’il prend aux collets.

— Le cueilleux d’herbes ? répéta Maurice étonné, et il pensa involontairement à l’inconnu qu’il avait vu herboriser le long du coteau de l’Hermitage.

— Eh ! oui, le cueilleux d’herbes, c’est le nom qu’on donne ici à M. Désenclos, reprit la meunière en souriant.

— M. Désenclos ? fit brusquement le jeune homme.

— Eh ! M. Désenclos, de Poitiers, qui a épousé Mlle Lucile des Ponteyes, de Saint-Clémentin… Mon pauvre monsieur Maurice, ne vous rappelez-vous plus Mlle Lucile ?

Maurice resta un moment silencieux.

— Mais, reprit-il, M. Désenclos habite donc Saint-Clémentin ?

— Voilà tantôt quatre ans qu’il demeure aux Palatries. Il a acheté le domaine à la mort du vieux Dupuis ; il a jeté bas les anciennes bâtisses et les a remplacées par une belle maison tout en pierre et en brique, avec des toits en ardoise. Tenez, on voit d’ici les pignons reluire au clair de lune.

Elle força Maurice à se pencher à la fenêtre, et lui montra du doigt, dans la direction de Saint-Clémentin, de lointaines toitures dépassant les peupliers et argentées doucement par la lune. Tandis que le jeune homme paraissait les considérer avec attention, la meunière continuait : — Ah ! monsieur Maurice, c’est le plus beau domaine du pays. M. Désenclos y a dépensé des monts d’or, rien que pour planter les jardins, parce que la jeune dame aime les fleurs. Pauvre mignonne ! elle ne pouvait se plaire à Poitiers, elle y séchait d’ennui ; mais depuis qu’elle est aux Palatries, elle a repris ses couleurs, elle est fraîche comme une guigne. Elle paraît aussi jeune qu’au temps où elle venait aux Ages avec son père. Vous vous en souvenez, monsieur Maurice ?.. N’était sa petite fille qui court sur ses cinq ans, on la prendrait encore pour une demoiselle.

— Elle a des enfans ? demanda le jeune homme sans quitter du regard les toitures des Palatries.

— Une fille seulement, mais mignonne ! ah ! mignonne comme sa mère. Elle n’a rien de son père, Dieu merci ! Ce n’est point que je veuille dire du mal de M. Désenclos, il est bon comme le pain ; mais, vous savez, monsieur Maurice, — et elle se frappa le front, — il est un peu hurluberlu, toujours par voies et par chemins à casser des pierres et à ramasser toute sorte d’herbailles… Et puis il s’est laissé enjôler par ce chétit gars de Chantepie, et il veut le marier à Simonne, la femme de chambre de Mme Désenclos, l’amoureuse de notre Sylvain. C’est une jolie fille, Simonne, et elle a du bien, sans compter que la jeune dame est sa marraine… Notre Sylvain en est affolé !…

Maurice n’écoutait plus la meunière ; il prit la lampe et souhaita le bonsoir à la bonne femme. Arrivé dans sa chambre, il alluma un cigare et alla s’accouder à la fenêtre ouverte. La rivière bruissait mélancoliquement, et un rossignol chantait au loin, du côté des Palatries, dont la lune illuminait toujours les hautes toitures. En face de ce paysage, dont la physionomie familière n’avait presque pas changé, Maurice crut assister à une sorte de résurrection des émotions de son enfance et de sa première jeunesse. Du groupe de ces fantômes d’autrefois, deux figures surtout se détachaient et passaient devant ses yeux, deux personnalités bien différentes : Jacques Chantepie et Lucile. Par quel singulier hasard Jacques s’était-il trouvé le premier sur son passage, au seuil de son domaine, Jacques, un ennemi dont la sourde haine datait du temps de leur enfance ? Maurice se rappela une soirée dans la brande où, au retour de l’école, Jacques et lui s’étaient pris de querelle. Le fils du meunier avait eu le dessus et avait renversé le petit monsieur dans une ornière boueuse. Maurice était rentré aux Ages dans un piteux état, et un métayer, témoin de la scène, avait tout conté à son père. Celui-ci avait pris silencieusement son fils par la main et s’était rendu au logis du meunier. Tout ce qui s’était passé alors lui revint vivement à la mémoire. Il revit la pièce sombre, à peine éclairée par une mauvaise chandelle de résine, et le meunier avec son droguet poudré à blanc, sa figure enluminée et ses petits yeux noirs et durs. Chantepie était en train de souper ; Jacques, au coin de l’âtre, grignotait un morceau de pain et jetait çà et là des regards sauvages. M. Jousserant formula sa plainte d’une voix brève. Le meunier se leva, prit une houssine, empoigna Jacques au collet et le fustigea sans désemparer. Les coups tombaient drus. L’enfant pâle, les lèvres serrées, les recevait sans pousser même un soupir ; mais ses yeux lançaient des éclairs de rage et de menace. Depuis, chaque fois que Maurice avait rencontré Jacques, il avait surpris ce regard haineux attaché sur lui. Le vieux Chantepie, chassé du moulin, s’était pendu à un arbre du bois, Jacques s’était fait soldat, M. Jousserant était mort… Et ce soir, alors qu’il semblait que le temps et les événemens eussent emporté jusqu’aux derniers vestiges de cette vieille inimitié, ce soir, dans cette même brande, presque à la même place, Jacques était apparu, la menace dans les yeux et l’injure sur les lèvres, — et c’était M. Désenclos qui le protégeait, M. Désenclos, le mari de Lucile des Ponteyes, le chercheur d’herbes entrevu près de la fontaine de l’Hermitage…

Maurice revit alors l’image rieuse de Lucile, quand elle avait dix-huit ans et qu’elle venait en robe rose se promener aux Ages avec son père. Quel beau temps et quelles bonnes causeries !… Ils s’étaient liés très étroitement sans se demander si la sympathie qui les entraînait était de l’amour ou de l’amitié ; ils s’étaient aimés sans arrière-pensée, sans autre but que celui de s’aimer et de se rencontrer le plus souvent possible. Leur innocente passion s’était vite trahie. La vivacité et l’étourderie qui faisaient le fond du caractère de Lucile, le trouble et l’agitation qui possédaient Maurice, avaient rendu visible pour les plus indifférens ce premier et pur épanouissement de l’amour. Les deux familles s’en étaient émues. Si l’humeur inquiète et l’esprit indécis de Maurice plaisaient médiocrement à M. des Ponteyes, la modeste fortune de Lucile n’était pas suffisante pour vaincre les répugnances de M. Jousserant. On avait envoyé Maurice à Paris, et pendant son absence M. des Ponteyes, déjà vieux et malade, avait cherché un mari pour sa fille. M. Désenclos s’était présenté ; il était riche, galant homme et bien posé dans le pays. Lucile avait lutté pendant quelque temps, et de guerre lasse l’avait épousé : c’est le dénoûment ordinaire, la vieille histoire des premières amours étouffées en pleine floraison. — Maurice se complut à ressaisir les moindres détails de ces chères ressouvenances. Cinq années d’agitation et de courses vagabondes avaient passé sur ces enfantillages de la passion, mais jamais l’image souriante de Lucile ne s’était effacée. Dans ses heures les plus dissipées et les plus tourmentées, Maurice l’avait retrouvée au fond de son cœur comme un médaillon aux couleurs toujours fraîches. Ce soir encore, cette charmante apparition de la vingtième année le ranimait et lui faisait oublier la fatigue et le sommeil. Il se coucha tard et dormit peu.

Pendant les premiers jours qui suivirent son arrivée, Maurice fut tout occupé d’arrangemens intérieurs et de règlemens d’affaires. Il s’éveillait de bon matin, au chant jovial, des coqs de la basse-cour, et contemplait un moment avec une douce satisfaction son moulin aux blanches murailles reflétées par la rivière ; puis il descendait, prêtait une oreille distraite et pourtant bienveillante aux doléances de la mère Jacquet, aux comptes du meunier, aux confidences amoureuses de Sylvain Jacquet, grand garçon de vingt ans, très expansif et très ingénu, dont la bouche ne s’ouvrait que pour célébrer les charmes de Simonne. Ainsi peu à peu il se reprenait à la vie des champs, et avec ses habitudes d’autrefois retrouvait ses émotions du temps passé, éparses dans tous les coins du domaine. Le souvenir de Lucile des Ponteyes filtrait goutte à goutte sa subtile liqueur dans son âme et insensiblement la remplissait tout entière. À Paris, une sorte de pudeur l’avait empêché de s’informer d’elle quand il rencontrait des compatriotes, et cette douce image avait sommeillé en lui comme la Belle au bois dormant dans son château enchanté ; aux Ages, il sentait se réveiller les émotions du premier amour. Il revoyait Lucile comme elle était à dix-huit ans, enfant gâtée, capricieuse et bonne, les cheveux au vent, le rire sur les lèvres, le teint frais comme la feuillée en mai. En redevenait-il amoureux ? Il s’en défendait quand il se mettait en face de lui-même, et il était de bonne foi. — « Je suis tout heureux de me ressouvenir, écrivait-il à un vieil ami d’enfance, nommé Hubert Grandfief, qui habitait les environs de Saint-Clémentin ; je revis dans le passé, et voilà tout. Cinq années ont jeté sur mon roman une couche de cendres, et les cendres ont étouffé la flamme ; mais si l’amour s’est éteint, l’affection est restée. Le jour où je rencontrerai Lucile, je lui serrerai loyalement et cordialement la main, comme on étreint celle d’un vieux camarade. » — En attendant, il gagnait chaque soir en rêvant le sommet de la colline d’où l’on apercevait les Palatries. Toujours son regard se portait vers ce côté de la vallée ; il allait s’asseoir sur une plate-forme de rochers qui domine la rivière, et il y restait jusqu’à l’heure où les lumières des Palatries glissaient dans les arbres comme des étoiles filantes. Il se sentait attiré vers cette demeure et retenu en même temps par je ne sais quelle crainte. Il n’avait pas encore osé franchir la Charente, qui l’en séparait, lorsque arriva la réponse d’Hubert. Les confidences de Maurice l’avaient alarmé. C’était un esprit droit et sûr, et il savait lire dans le cœur irrésolu de son ami. Le ton de sa lettre était ferme et presque sévère.

« Ta passion, disait-il, s’est changée en amitié, tu n’es plus amoureux de Lucile, est-ce bien sûr ? — En conscience, si tu étais marié et qu’on professât pour ta femme une amitié semblable, dormirais-tu sur les deux oreilles ? Point amoureux ! Mais quand tu parles d’elle, chacune de tes paroles embaume l’amour. Il y a des airs qu’on avait oubliés et qui vous reviennent tout à coup, si on repasse dans le sentier où on les a entendu chanter pour la première fois. Même chose t’arrive… » Puis il continuait en exhortant Maurice à se défier de lui-même et à résister à la tentation de revoir Mme Désenclos. « Sache une bonne fois vouloir, poursuivait-il, et si tu as réellement de l’affection pour Lucile, ne l’expose pas aux médisances de Saint-Clémentin. Surtout pas de visite aux Palatries !… Quand ton courage te pèsera trop, viens me voir, je me charge de te maintenir dans de fermes résolutions. »

L’épître était longue. — Il est fou ! murmura Maurice en la froissant avec impatience. — Il fit deux ou trois tours, puis reprit la lettre et la relut lentement. À mesure qu’il lisait, il croyait voir entre chaque ligne la mâle et loyale figure d’Hubert Grandfief. — Eh bien ! non ! s’écria-t-il à la fin, il a raison… Je n’irai pas aux Palatries.


II.

Ainsi que le proclamait la mère Jacquet, il n’y a pas aux environs de domaine plus heureusement situé que celui des Palatries. La maison, bâtie en pierre et en brique dans le style Louis XIII, se dresse à la naissance d’une coulée qui débouche en s’évasant peu à peu dans la vallée de la Charente. La façade principale, précédée d’une terrasse, est tournée vers le levant ; on peut, du haut des fenêtres encadrées de jasmins, embrasser d’un coup d’œil tout l’espace compris entre les Ages et Saint-Clémentin, et s’imaginer que l’étroite coulée et la vallée avec ses prés, sa rivière et ses bois ne forment qu’un vaste parc aux longues perspectives. Dans ce fertile pli de terrain, abondamment arrosé par l’eau des sources et constamment chauffé par le soleil, la végétation est admirable, et toutes les plantes des contrées méridionales poussent vigoureusement. Les citronniers et les grenadiers y croissent en pleine terre, les magnolias y épanouissent en juin par milliers leurs opulentes fleurs blanches ; dès le mois d’avril, de larges buissons d’héliotropes exhalent au loin leur exquise odeur. — Tous les matins, Mme Désenclos venait avec sa petite fille s’asseoir sur la terrasse ombragée de platanes. Mlle Lucile était bien la reine qu’il fallait à ce délicieux royaume. Petite, mignonne et blanche, elle avait à vingt-quatre ans la grâce ingénue, la mutinerie, l’impétuosité étourdie d’une toute jeune fille. Ses yeux bruns étaient à la fois limpides comme l’eau d’une source et veloutés comme des fleurs de scabieuse ; ses cheveux châtains tombaient en boucles sur ses épaules ; ses lèvres rouges, tantôt retroussées par une coquette moue d’enfant, tantôt entrouvertes par un fin sourire, exprimaient un mélange de malice et de bonté. Cette bouche vermeille et ce teint blanc, ce sourire allant des lèvres aux regards et illuminant comme un rapide coup de soleil cette physionomie mobile, ces boucles brunes sur un cou délicat, voilà ce qui charmait en elle à première vue. Sa fille, Madeleine, âgée de quatre ans, lui ressemblait comme une pâquerette des prés ressemble à une reine-marguerite : c’étaient les mêmes chairs pétries de sang et de lait, les mêmes yeux bruns limpides, la même vivacité nerveuse, le même sourire malicieux.

Peu de jours avant l’arrivée de Maurice, Mme Désenclos, assise à sa place favorite, était occupée à remplir de fleurs deux vases de vieille faïence, tandis que sa fille courait après les papillons. Tout à coup un pas rapide fit crier le sable de l’allée, et M. Désenclos apparut sur le seuil de la terrasse. Le propriétaire des Palatries embrassa sa fille à plusieurs reprises, puis, s’approchant de sa femme, se mit à fourrager dans les fleurs dont elle emplissait ses vases. — À propos, dit-il, je sais une nouvelle… Notre voisin, M. Jousserant, revient au pays ; on l’attend après-demain aux Ages. Mme Désenclos jeta les fleurs dont ses mains étaient pleines ; ses yeux brillaient et souriaient. — Maurice aux Ages ! s’écria-t-elle gaîment, quelle bonne nouvelle ! J’avais toujours dit qu’il y reviendrait…

M. Désenclos regarda sa femme d’un air surpris. — Tu connais donc M. Jousserant ?

— Certainement. Ne vous ai-je jamais parlé de lui ? Nous sommes des amis d’enfance, et, ajouta-t-elle en riant, Maurice me faisait la cour quand je jouais encore à la poupée. Je lui demandais des conseils sur mes lectures, et il me grondait quand je lisais trop de romans… Oh ! c’était un sermonneur et un original ! Quelle joie de le revoir et que de choses nous aurons à nous dire !

M. Désenclos n’écoutait déjà plus sa femme. Il était tout absorbé par l’examen d’une plante trouvée parmi les fleurs éparses aux pieds de Lucile. Au bout de quelques instans, il s’aperçut qu’il avait oublié sa loupe et s’éloigna lentement, emportant avec lui le précieux brin d’herbe.

Lucile s’était accoudée à la balustrade et contemplait la vallée de la Charente. Ses yeux remontèrent le cours de la rivière jusqu’aux Ages. Les toitures brunes de la vieille maison se montraient au-dessus des îlots boisés, et par momens des bouffées d’air tiède apportaient jusqu’aux. Palatries le bruit du moulin. Il y avait autour de la jeune femme, dans les cytises aux grappes jaunes, dans les aubépines roses et les chèvrefeuilles, un voluptueux bourdonnement d’abeilles ; les pétales blancs et vermeils des pommiers en fleur se détachaient à la moindre brise et tournoyaient dans l’air en répandant un suave parfum de renouveau. — Maman ! maman ! il pleut des fleurs, s’écria la petite Madeleine. — Avec un mouvement impétueux, Lucile prit sa fille dans ses bras et la couvrit de baisers, entremêlant ses caresses de tendres paroles. — Toi, disait-elle, tu es ma mignonne aimée ! tu es mon adoration !… Et les baisers pleuvaient plus nombreux que les fleurs des pommiers. Lucile en ce moment se sentait environnée d’une atmosphère de tendresse ; en elle et autour d’elle, tout était joie : les Palatries en fleur, sa fille si charmante, cette matinée de printemps si délicieuse, et Maurice, l’ami d’autrefois, Maurice qui allait revenir !

Pendant ce temps, M. Désenclos, assis sous un cytise, était plongé dans la contemplation de la plante ramassée aux pieds de sa femme. C’était une simple pâquerette, mais elle venait de lui ouvrir tout un monde d’observations et de découvertes. Armé d’une loupe et de petites pinces, il l’étudiait dans ses moindres détails organiques, et sa physionomie, sérieuse ou indifférente lorsqu’il s’agissait des accidens de la vie ordinaire, prenait pendant cette étude une expression d’animation joyeuse et d’inspiration enthousiaste. Les pensées qui s’agitaient en lui se traduisaient non-seulement par de petits gestes nerveux et rapides, mais par des interjections énergiquement accentuées, comme s’il se fût agi de répondre à quelque contradicteur invisible. Il avait enfourché son grand dada scientifique et chevauchait au grand galop dans le champ des hypothèses. — Il était à cette époque absorbé et passionné par une question physiologique d’un ordre élevé : la vie des plantes. Ses études d’entomologie lui avaient permis de constater avec certitude l’existence de l’intelligence chez les insectes. Il s’agissait maintenant de descendre encore quelques degrés de l’échelle et de prouver la vie, — la vie consciente, — des végétaux. Ce courant d’intelligence dont il avait pu retrouver la trace plus ou moins apparente à tous les degrés de la vie animale se tarissait-il brusquement ? La plante, dont l’organisation a tant d’analogie avec celle de l’animal, la plante était-elle une merveilleuse machine ou un être sensible et intelligent ? avait-elle une âme ? Tels étaient les difficiles problèmes qui préoccupaient M. Désenclos et qui avaient pris une grande place dans sa vie. De patientes et minutieuses expériences pratiquées sur des sensitives lui avaient déjà fait entrevoir des lueurs de certitude. Il ne tenait pas la vérité, mais il la pressentait. La vue de cette pâquerette, dont les fleurons épanouis au soleil s’étaient subitement refermés à l’ombre, avait ouvert une nouvelle voie à ses explorations, et il s’y enfonçait avec l’ardeur d’un chercheur convaincu. — Après une longue analyse qui dura presque une heure, il se releva tout joyeux, et il secoua victorieusement la petite pâquerette au-dessus de sa tête : il avait constaté un nouveau fait à l’appui de son hypothèse ; il foulait d’un air fier et glorieux le gazon de ses pelouses ; il était heureux, et, comme sa femme, il trouvait le bleu du ciel splendide, les pommiers admirables et la matinée délicieuse.

Lucile, elle, était restée sous les platanes de la terrasse, et, toujours les yeux tournés vers les Ages, elle pensait au retour de Maurice. Une femme plus expérimentée et plus savante se serait effrayée de cette soudaine explosion et se serait demandé si l’ancien amour était bien éteint, si la présence de Maurice aux Ages n’avait pas ses embarras et ses dangers. Lucile n’y songeait pas. Elle se réjouissait de ce que son amitié pour Maurice n’avait pas diminué, sans chercher à démêler s’il n’y entrait pas un peu d’alliage. Elle n’avait ni habileté ni expérience. Elle avait conservé à vingt-quatre ans les illusions, les naïvetés, l’humeur capricieuse, indépendante et presque sauvage qu’elle devait à son éducation exceptionnelle. — Sa mère était morte en la mettant au monde. Son père, vieux magistrat très docte et très affairé, partageait ses journées entre le tribunal et son cabinet de travail, et ne s’occupait d’elle que pour la gâter. Elle avait été élevée au fond d’une des maisons les plus solitaires de Saint-Clémentin, entre une vieille bonne et une chèvre aussi fantasque et aussi sauvage qu’elle. On ne l’avait jamais envoyée au couvent ; une maîtresse de piano et un professeur du collège avaient été chargés de son instruction ; quelques livres pris un peu au hasard dans la bibliothèque de son père l’avaient complétée. Il y avait dans cette éducation une lacune énorme que les conseils et le dévouement d’une mère eussent seuls pu combler. Lucile ne savait rien de la vie. Elle n’avait entrevu le monde que deux ou trois fois dans de petits bals donnés par la bourgeoisie de Saint-Clémentin. Le seul événement de sa jeunesse avait été sa rencontre avec Maurice et la vive amitié qui s’en était suivie. Après son mariage, M. Désenclos, sans cesse absorbé par l’étude des insectes et des plantes, l’avait emmenée dans une nouvelle solitude où il la traitait en enfant et continuait les gâteries de son père. Depuis qu’elle habitait les Palatries, elle n’avait connu intimement qu’une voisine de campagne, nommée Mme de Labrousse, légère et frivole personne qui ne pouvait guère lui apprendre le sérieux de la vie. — Ayant vécu loin de la société des femmes, Lucile ne savait rien des petites finesses féminines. Elle ignorait l’art de calculer avant d’agir et de se conduire suivant les règles de l’étiquette mondaine. Elle avait grandi et s’était épanouie, comme les fleurs qui peuplaient le jardin abandonné de son père, — à la bonne aventure. C’était une enfant expansive, généreuse, sensible, mais aussi une enfant terrible et gâtée, s’imaginant qu’il suffisait de tendre la main pour cueillir le fantastique objet de ses désirs, comme on cueille une mûre aux buissons du chemin. Elle était, en un mot, merveilleusement organisée pour s’exposer en plein danger, y jeter par dévouement sa réputation et son cœur et les en rapporter brisés.

Trois jours après, Simonne lui annonça que M. Jousserant était arrivé aux Ages. Sylvain Jacquet était venu dès l’aube répandre la nouvelle aux Palatries, et Simonne, tout occupée de son nouvel amoureux, ne tarissait pas sur le chapitre de Maurice et des gens du moulin. — Tu aimes donc Sylvain maintenant ? dit gaîment Lucile ; tu sais cependant que M. Désenclos veut te marier à Chantepie… Te voilà avec deux amoureux ! Prends garde, ma fille, Chantepie est jaloux ! — Pourtant, répondit Simonne, je ne puis épouser un vagabond comme Chantepie… Sylvain, lui, est un bon ouvrier et un beau garçon. Savez-vous ce qu’il m’a dit, madame ? Que M. Maurice revient au pays pour tout de bon, et qu’il est bien changé à son avantage. Il est bien plus vivant et plus parlant qu’au temps passé. Il fera valoir le moulin lui-même, et Sylvain prendra la place du père Jacquet, qui devient vieux…

Quand Simonne fut partie, Lucile se mit à la fenêtre et trouva que la vallée avait un air de fête. Les vieux toits des Ages paraissaient rajeunis au milieu de la verdure nouvelle des tilleuls. La rivière semblait chanter tout là-bas l’hymne du retour de Maurice, et lui, sans doute, était en ce moment derrière ces ramées, allant et venant le long de la Charente, reconnaissant chaque place et songeant peut-être au temps jadis. — Elle ne l’avait pas oublié, elle non plus, le temps passé. Quelquefois il lui semblait que ses dix-huit ans n’étaient pas finis, qu’elle avait dormi pendant des années, que le réveil était sonné, qu’elle allait s’élancer de nouveau dans la vie et retrouver sa jeunesse au point où elle l’avait laissée le jour du départ de Maurice. — Maurice !… ce nom résonnait singulièrement à ses oreilles. — Sans doute il allait venir faire sa visite aux Palatries, demain peut-être ou après-demain, et déjà elle songeait à l’accueil qu’elle lui ferait et à tout ce qu’ils auraient à se dire. Le lendemain et le surlendemain se passèrent, deux semaines s’écoulèrent, et Maurice Jousserant ne parut pas aux Palatries. C’était à n’y pas croire !… Avait-il donc fait une nouvelle absence ?

Non, Maurice était aux Ages ; mais il s’était promis de résister courageusement à la tentation, et il se tenait parole. Les sages remontrances d’Hubert Grandfief n’avaient pas été perdues ; Hubert l’avait exhorté à la lutte, et il luttait de son mieux. Pendant la matinée, il s’imposait de longues tâches afin de rester forcément à la même place ; mais, quand venait le soir, il sortait, poussé par un invincible besoin d’agitation, et ses promenades se bornaient à de longs circuits autour des Palatries ; seulement chaque jour le cercle se rétrécissait, et les chemins choisis pour le retour le rapprochaient de plus en plus de la demeure de Lucile. Un soir, vers la fin de la troisième semaine, Maurice prit pour rentrer aux Ages un chemin creux qui lui parut, à première vue, descendre droit au fond de la vallée. Il suivait donc en toute confiance la pente de ce sentier vert, bordé de hautes aubépines. Tout à coup il déboucha dans une longue avenue de noyers aboutissant à une porte cintrée et à un grand mur, et il reconnut les Palatries. Il s’arrêta, mais au lieu de rebrousser chemin il voulut aller jusqu’à la grille et contempler au moins un moment cette demeure près de laquelle le hasard venait de le jeter. Au même instant, la porte s’ouvrit, et Mme Désenclos parut sur le seuil.

Elle donnait une main à sa fille, et de l’autre portait une cruche de grès qu’elle allait remplir à une source voisine, renommée pour la légèreté de ses eaux. Maurice resta immobile, et son cœur se mit à battre violemment. Elle était là, devant lui, l’amie d’autrefois, la Lucile de ses premiers rêves ; il n’avait que quelques pas à faire pour lui serrer la main et lui parler, pour entendre cette voix fraîche, qu’il n’avait pas entendue depuis si longtemps… Elle s’avançait lentement, réglant sa marche sur celle de sa petite fille et baissant les yeux pour ne pas rencontrer le regard de Maurice, car elle l’avait vite reconnu. Quand elle pensa être près de lui, elle releva brusquement la tête… et le vit s’éloigner à grandes enjambées et disparaître bientôt au bout de l’avenue. Il avait été fort jusqu’à la fin, et s’enfuyait, étonné et désolé à la fois de son courage.

Lucile pâlit. Il n’y avait plus de doute cette fois : non-seulement il ne venait pas chez elle, mais il la fuyait, il ne voulait pas la voir. Elle s’assit près de la fontaine et regarda machinalement la cruche s’emplir et glisser jusqu’au fond… Elle resta ainsi longtemps assise. De légers cercles se formèrent tout à coup sur la surface calme du réservoir… Qui les avait produits ? L’aile d’un insecte ou la chute d’une larme ? — Maman ! maman ! dit enfin la petite Madeleine… Lucile trempa dans l’eau son bras nu, et, se relevant avec la cruche ruisselante, regagna à pas lents les Palatries. Elle songeait avec dépit à l’étrange conduite de Maurice. Elle était à la fois attristée et irritée. Dans sa pensée, l’arrivée de M. Jousserant devait rompre la monotonie de sa vie campagnarde. Elle se sentait tout heureuse de le recevoir au milieu de ses Palatries en fleur et de lui faire savourer tous les enchantemens de son petit royaume. Elle attendait sa visite avec une impatience enfantine, mais aussi avec une complète certitude… Maintenant il fallait se résigner à une certitude toute contraire. — Pourquoi Maurice la fuyait-il ? Comme cinq années changent l’humeur et l’esprit des gens !…

Alors elle s’enfonçait dans ses souvenirs comme pour y chercher une consolation. Tout en suivant les allées du comfortable jardin des Palatries, elle se rappelait le temps où à Saint-Clémentin, jeune fille, elle se promenait dans les sentiers herbeux du jardin de son père. Il n’y avait Là ni plantes exotiques, ni eaux jaillissantes : on y voyait seulement quatre carrés bordés de fraisiers avec de maigres plates-bandes plantées de poiriers moussus, entre les troncs desquels fleurissaient sans culture des jacinthes au printemps et des reines-marguerites à l’automne ; au fond, deux vigoureux plants d’héliotropes, un abricotier plein-vent et un puits aux profondeurs sonores, enfin des murs croulans où une vigne échevelée étalait ses pampres qu’on ne taillait jamais. Tout cela était pauvre et mesquin, mais que de joies et que de beaux rêves étaient éclos dans ce jardinet abandonné ! Comme les jacinthes y exhalaient de molles odeurs dès la fin de mars, quand au lendemain d’un bal ou d’une excursion aux Ages Lucile venait s’y recueillir et rassembler ses souvenirs de la veille ! En été, lorsque les martinets aux ailes rapides passaient en sifflant au-dessus des vieux murs, elle suivait leurs longs circuits avec bonheur, en songeant qu’ils allaient du côté du moulin, et le soir, quand les claires sonneries du village de Savigné s’envolaient jusqu’à Saint-Clémentin, elle saluait gaîment leurs voix en pensant qu’elles avaient passé par-dessus la maison de Maurice…

Tandis que Mme Désenclos rentrait aux Palatries, Maurice, le cœur troublé, traversait la prairie des Ages. Les conseils d’Hubert Grandfief avaient fait impression sur son âme honnête, et il s’était sérieusement efforcé de les suivre ; mais si ses intentions étaient droites, sa volonté n’était pas assez fortement armée pour lutter contre les mouvemens de son cœur. Les liens dans lesquels il s’était lui-même emprisonné s’étaient détendus peu à peu. Sa rencontre avec Lucile porta un terrible coup à ses résolutions. Ce soir-là, pendant le souper, son silence fit le désespoir de la mère Jacquet. Son corps était aux Ages, mais sa pensée était demeurée dans l’allée des noyers, près de la fontaine. Il se replaçait mentalement en face de Mme Désenclos, et cette fois il ne s’enfuyait plus, il allait au-devant d’elle et lui tendait la main. Il lui semblait voir Lucile sourire, il croyait entendre sa jolie voix nette et bien timbrée ; puis, retombant dans la réalité, il maudissait sa fuite ridicule et se mettait à échafauder de nouveaux rêves. Ce fut l’occupation de toute sa nuit.

Il y songeait encore le lendemain matin quand il sortit du logis. Il retourna à l’allée des noyers, mais il n’osa pas s’avancer jusqu’auprès de la fontaine, et rebroussa chemin après avoir un moment contemplé la porte des Palatries. Comme il s’en revenait tout rêveur par un étroit sentier qui côtoie les prés, il entendit tout à coup une voix de femme prononcer son nom ; il releva la tête et aperçut entre les rameaux d’une haie de néfliers les longues boucles et la figure moqueuse de sa voisine, Mme de Labrousse. Devant la mine ébahie de Maurice, elle partit d’un éclat de rire, puis, écartant les branches, montra sa tête blonde coiffée d’un chapeau de paille.

Mme Césarine de Labrousse était une femme de taille moyenne, grassouillette, vive, pétulante, avec des airs de tête évaporés. Elle avait plus de quarante ans ; mais grâce à ses cheveux d’un blond ardent, grâce à son teint frais, elle pouvait facilement n’en avouer que trente-cinq. Veuve, riche et d’une santé robuste, elle avait sans cesse le rire aux lèvres et le pied levé pour courir à une partie de plaisir. Elle était naïvement égoïste, et, sans être foncièrement méchante, suffisamment vaniteuse, insouciante et bavarde pour faire beaucoup de mal tout naturellement, comme les ronces font des piqûres. À Saint-Clémentin, on jasait fort sur son compte. Ses meilleurs amis avouaient qu’elle était un peu coquette, les indifférens la déclaraient légère, et ses ennemis disaient nettement qu’elle avait jeté son bonnet par-dessus les moulins.

— Eh ! bonjour, monsieur Jousserant, cria-t-elle ironiquement à Maurice, venez-vous enfin me faire votre visite ? Il n’est que temps ! Le jeune homme, embarrassé, s’excusa du mieux qu’il put ; mais la veuve, après lui avoir longuement reproché sa sauvagerie, jura qu’elle se brouillerait avec lui, s’il ne réparait son oubli promptement. — Promettez —moi, dit-elle, de venir chez moi jeudi soir… Nous pécherons des écrevisses aux flambeaux, puis nous souperons en plein air. J’ai invité tout Saint-Clémentin, et nous aurons M. et Mme Désenclos des Palatries… Je compte sur vous.

Ils se séparèrent, et Maurice rentra aux Ages en se reprochant sa lâcheté. Il n’en partit pas moins le jeudi suivant pour le domaine de la Commanderie, qu’habitait Mme de Labrousse.

Lorsqu’il arriva, à la brune, les invités étaient déjà descendus dans la prairie ; mais il chercha en vain parmi eux Mme Désenclos. La pêche commença. Les jeunes filles allumèrent des lanternes et les suspendirent aux saules de la rive ; les jeunes gens préparèrent les amorces et plongèrent les balances dans l’eau. Mme de Labrousse accapara Maurice et le promena des bouquets d’aunes aux massifs de saules, sous prétexte de visiter les balances. Elle s’appuyait sur son bras, et comme le sol était fort inégal, au moindre faux pas, elle se cramponnait à son cavalier en jetant de stridens éclats de rire qui agaçaient les nerfs de Maurice. La nuit était tombée tout à fait, une soudaine lueur glissa le long des châtaigniers et parut se diriger vers le bord de l’eau. On entendit des pas et des voix se rapprochant de plus en plus. — Je parie que c’est Mme Désenclos ! s’écria la pétulante veuve, et, quittant le bras de Maurice, elle courut au-devant des nouveau-venus. Resté seul, le jeune homme s’appuya contre un saule, et son cœur se mit à battre. Il distingua bientôt une robe claire se détachant du fond noir des aunes, et il entendit ces paroles prononcées par une fraîche voix d’argent :

— C’est moi ! Je suis en retard parce que M. Désenclos est rentré fort las d’une de ses courses ; il s’est couché et m’a chargée de l’excuser. Le président est venu me prendre, mais il ne connaît pas le chemin des prés, et nous avons failli deux fois tomber à l’eau. Maurice vit Lucile au bras du vieux président se diriger de son côté accompagnée par Mme de Labrousse.

— Il faut que j’aille retrouver mon cavalier, disait la veuve.

— Qui donc ? reprenait la voix argentine.

— M. Maurice Jousserant.

— Ah !

Maurice se sentait pâlir.

— Cette fois, pensait-il, il faut réparer ma sottise.

Elle n’était plus qu’à deux pas de lui ; il s’approcha et lui dit bonsoir d’une voix joyeuse, mais tremblante ; en même temps sa main s’avança pour toucher la sienne.

— Bonsoir, monsieur, répondit-elle d’un petit ton sec, et, lui tournant le dos, elle courut vers les jeunes filles, qui levaient les balances.

Maurice resta un moment stupide, puis, réfléchissant au ridicule de sa position, il reprit son sang-froid et adressa de nouveau la parole à Mme de Labrousse.

La pêche fut abondante, et quand vers neuf heures on se retira, les filets étaient pleins d’écrevisses. On rentra à la Commanderie, où les grands parens, que la promenade n’avait pas tentés, attendaient les pêcheurs en se livrant à une interminable partie de boston. Le souper fut très gai. Maurice, que la veuve avait placé à sa droite, avait avec elle une conversation animée, et montrait une gaîté nerveuse qui émerveillait les convives. Une seule fois il jeta un regard furtif sur Mme Désenclos : elle était assise près d’une fenêtre et contemplait par momens le jardin d’un air boudeur et ennuyé… Quand on se sépara, il était près de minuit. Les Saint-Clémentinois, précédés de leurs servantes portant des falots, reconduisirent Mme Désenclos jusqu’aux Palatries. En chemin, il ne fut question que de Maurice.

— Comme il est devenu aimable, dit la femme du notaire ; il était si maussade autrefois !

— Eh ! eh ! insinua le notaire, Mme de Labrousse le trouvait fort de son goût… Elle s’est mise en frais pour lui.

— Césarine est si coquette ! dit la notairesse.

— Et si inconséquente ! soupira une vieille fille.

— Bah ! répondit le président, c’est une jolie femme qui tire les derniers pétards de son feu d’artifice ; le beau mal quand elle aurait choisi M. Jousserant pour le bouquet !

— Fi ! quelle horreur ! s’écrièrent les dames.

On était arrivé à la porte des Palatries. Mme Désenclos souhaita rapidement le bonsoir à ses compagnons de roule et se hâta de rentrer. Tout dormait dans la maison. Elle gagna la chambre où elle couchait près de sa fille et s’y enferma. Un vif dépit l’agitait. Elle était mécontente de sa soirée, mécontente d’elle-même et des autres. Elle se reprochait d’avoir accueilli Maurice si durement, et elle en voulait à Maurice d’avoir supporté cet accueil avec autant de philosophie. Elle se rappelait les coquetteries de Mme de Labrousse, les complimens et l’entrain de M. Jousserant ; pour la première fois elle se sentait des mouvemens de jalousie. — Les hommes sont étranges ! se disait-elle en arrangeant ses cheveux devant la glace. Comment peut-on s’amouracher d’une femme de quarante ans qui a les cheveux roux et les traits tirés ? — Elle trouvait la conduite de Maurice inexplicable. Quels griefs pouvait-il avoir contre elle ? Elle l’avait reçu froidement à la vérité, mais n’en avait-elle pas le droit après sa fuite de l’autre soir, et d’ailleurs n’aurait-il pas dû deviner que cette bouderie n’était pas sérieuse ?… — Oh ! pensait-elle, si je pouvais seulement avoir avec lui une explication ! — Elle passa une partie de la nuit à songer à Maurice, et le matin, en s’éveillant, elle pensait encore à lui. — Peu à peu et sans qu’elle s’en rendît compte, son premier amour reprenait possession de son cœur, comme certaines plantes aux racines vivaces et profondes repoussent à la place même d’où elles avaient été arrachées : on les croyait mortes, elles n’étaient que mal ensevelies ; le printemps d’après, elles jaillissent tout à coup du sol en jets verdoyans et se mettent à refleurir jusqu’au moment où les sarcleurs, avec le fer et le feu, viennent les déraciner pour toujours.

Maurice était rentré chez lui fatigué et mécontent. La vie de campagne aux Ages lui avait un moment souri ; maintenant il la trouvait lourde, monotone, insupportable… Son humeur inquiète et vagabonde reprit le dessus, et il passa le reste de la nuit à rouler dans sa tête des projets de voyages lointains. Le lendemain, il annonça brusquement à la mère Jacquet qu’il comptait retourner à Paris dans trois jours. La meunière ouvrit de grands yeux et joignit les mains, puis vinrent d’interminables lamentations. Qu’allait devenir le moulin ? et comment Sylvain allait-il faire maintenant pour décider Simonne à l’épouser ? Il comptait sur l’appui de M. Jousserant pour vaincre les résistances de M. Désenclos ; il avait espéré que tout s’arrangerait le jour de la ballade. — Ah ! si M. Maurice restait seulement au pays jusqu’après la ballade !…

— Quelle ballade ? dit Maurice.

— Ah ! notre maître, pouvez-vous avoir oublié la ballade du lundi de la Pentecôte, la ballade du Puits-Carré ? On y va de Ruffec et de Charroux, et tout Saint-Clémentin y court. Les danses sur la brande, les avez-vous oubliées ? Les plus belles dames du pays y viennent danser.

Maurice devint songeur. La mère Jacquet vit qu’il était ébranlé et continua : — Assurément Mme de Labrousse y sera et aussi la jeune dame des Palatries… Ah ! monsieur Maurice, par amitié pour notre Sylvain, ne partez au moins qu’après la ballade.

— Nous verrons, murmura Maurice en s’éloignant tout pensif.

Le dimanche soir, M. Désenclos dit à sa femme, qui prenait le frais sur la terrasse : — Eh bien ! notre voisin M. Jousserant est déjà las de la campagne. Il paraît qu’il s’ennuie aux Ages, et qu’il a l’intention de retourner à Paris après la ballade du Puits-Carré.

Lucile garda le silence et continua de contempler le jardin ; mais au fond de son cœur, tandis que parlait M. Désenclos, un sentiment impétueux s’agitait. — Oh ! se disait-elle, je ne le laisserai pas partir ainsi, et je saurai auparavant pourquoi il m’en veut.

III.

La brande du Puits-Carré avait revêtu ses plus beaux habits, quand le soleil du lundi de la Pentecôte lui envoya son premier salut. Ses pelouses étendaient au loin leur gazon moite de rosée ; sur cette verdure bleuâtre, des oasis de bruyères et d’ajoncs se détachaient mollement, et d’espace en espace un vieux châtaignier au tronc creux tordait ses branches encore vigoureuses et étendait presque au ras du sol sa magnifique verdure. Au premier rayon, ce fut sur toute la brande silencieuse un splendide scintillement. Une alouette s’élança d’une touffe de genêt, et, battant des ailes, monta en chantant vers le ciel d’un bleu profond ; une seconde prit son essor, cent autres les suivirent, et au silence succéda une musique joyeuse qui paraissait tomber des hauteurs du ciel. Ce fut le signal du réveil et de l’agitation. Bientôt dans les chemins verts on entendit le sourd roulement des roues, et au pas lent et mesuré des bœufs débouchèrent dans la brande les chariots chargés de tables, de bancs et de tentes, indispensables élémens de la ballade. Les cabaretiers en plein vent assujettirent leurs toiles à des piquets et y déposèrent les provisions de la journée : quartauts de bière, poinçons de vin d’Angoumois, chapelets de tourtisseaux et de craquelins, fromages de Ruffec sentant la chèvre, anguillettes de Charente toutes prêtes pour la friture. Sur quatre tonneaux, à l’ombre d’un large châtaignier, l’entrepreneur du bal établit son orchestre. Plus loin, des arracheurs de dents et des saltimbanques fixèrent leurs maisons roulantes.

Peu à peu chaque chemin vert amena son contingent. Tantôt c’étaient des mules de Linazais trottant à la file et conduites par un maquignon en blouse bleue, tantôt un jeune garçon aiguillonnant des bœufs qui marchaient d’un pas tranquille et poussaient des mugissemens inquiets, tantôt une paysanne en coiffe blanche juchée sur un âne entre deux paniers de cerises nouvelles, ou bien un vieux fermier des environs de Confolens portant encore le tricorne de feutre, les culottes courtes avec l’habit de droguet, et se balançant gravement sur son cheval. Une petite pastoure à la cape de bure poussait devant elle une bande de pirons (oies) ; une vieille femme au dos courbé comme la lame d’une serpe traînait à sa suite deux biquets récalcitrans ; puis, par groupe de trois ou quatre, arrivaient de toutes parts les jeunes gens qui voulaient se gager. Ils étaient tous endimanchés et portaient comme signe distinctif un brin de verdure, les filles à leur corsage, les garçons à leur chapeau. Cette ballade était en effet à la fois une fête, un marché et une foire aux domestiques, — une louée. En Poitou, les domestiques à l’année se louent ordinairement au mois de septembre, à la Saint-Michel ; mais cette louée était surtout réservée aux gens de journée qui engagent leurs services pour la durée de la fauchaison ou de la métive (la moisson).

À midi, la brande devint tumultueuse et toute bourdonnante : les buveurs s’attroupaient autour des cabarets, les maquignons et les chalands s’interpellaient ; les saltimbanques commençaient leur boniment à grand renfort de grosse caisse et de cloches fêlées ; hennissemens, bêlemens plaintifs, détonations, fanfares, chansons, cris de femmes et pleurs de marmots, tout cela se confondait en un concert étrange. Enfin les violons et la vielle donnèrent le signal, et le bal commença.

Vers la même heure, Simonne, dans ses plus beaux atours, quittait les Palatries et se dirigeait vers les Ages. Au moment où elle mettait le pied dans le chemin des prés, elle poussa un petit cri et fit un mouvement en arrière : Jacques Chantepie était devant elle.

Jacques, lui, n’avait pas fait toilette, sa barbe était en désordre et sa blouse déchirée. Sa physionomie gardait son expression de sauvagerie habituelle ; avec de beaux traits et un air de vivacité intelligente, ce garçon avait un aspect désagréable : les lignes de sa bouche et de son nez aquilin étaient pures et fières, mais son front était bas ; ses yeux bruns étaient grands et pleins de feu, mais d’épais sourcils les couvraient à demi, et leur regard avait je ne sais quoi de fauve et d’oblique. — Oh ! Simonne, dit-il d’une voix rude, je t’ai fait peur. Te voilà bien belle dès le matin ; tu vas à la ballade apparemment ?

— Apparemment, dit la jeune fille d’un ton froid, et elle voulut passer outre.

— Et, continua-t-il en lui barrant le chemin, tu comptes prendre en passant le beau meunier des Ages, Sylvain Jacquet ?

— Pourquoi ne le prendrais-je point, s’il m’offre sa compagnie ? Il a assez bonne renommée pour qu’on n’ait point à rougir d’être vue avec lui.

— Dis donc tout de suite que tu l’aimes ! s’écria Jacques avec une rage concentrée.

— Je n’ai de compte à rendre à personne, et d’ailleurs qui m’empêcherait de l’aimer ? Je n’ai rien promis à qui que ce soit.

— En es-tu bien sûre, Simonne ? Il ne suffit point de dire : Je n’ai rien promis, pour se croire libre. Il y a des actions et des regards qui engagent autant que des paroles. Quand je te faisais danser l’an dernier aux ballades, et que je te reconduisais le soir aux Palatries, je n’aurais jamais cru que ton cœur changerait si précipitamment. Il n’était point question de Sylvain alors ; mais depuis le retour du maître des Ages le vent a tourné.

— Si j’ai changé, répondit vivement Simonne, c’est que toi aussi tu as changé. Je voulais bien pour promis d’un brave garçon prêt à faire honneur à sa femme, mais je ne veux point d’un braconnier qui ne pourrait seulement gagner le pain de ses enfans.

— Tu aimes mieux un valet de moulin obligé de baisser le nez devant son maître.

— J’aime mieux un garçon qui travaille. Ouvrier ou domestique, peu importe !

Chantepie resta un moment pensif, puis la dévorant du regard et frappant le sol avec son bâton : — Au revoir, Simonne ! dit-il brusquement, et il partit à travers les prés.

Simonne trouva la mère Jacquet sur le seuil du moulin. Sylvain, vêtu de droguet neuf des pieds à la tête, se promenait impatiemment le long du bief. Ils s’acheminèrent ensemble vers le Puits-Carré. Quand ils arrivèrent sur la brande, la ballade était dans tout son éclat ; les buveurs, pressés autour des tables, chantaient à tue-tête ; les danseurs, sous les châtaigniers, sautaient de toute la force de leurs jarrets. Dès que des jeunes gens avaient été gagés, ils accouraient à la danse. C’était pour tous le dernier jour de liberté, pour beaucoup c’était aussi le dernier jour passé au pays, au milieu des êtres et des objets que l’affection ou l’accoutumance leur avait rendus chers. Demain, il leur faudrait cheminer vers quelque métairie lointaine où tout pour eux serait étranger. Aussi comme ils savouraient ce dernier jour de joie ! Ils trépignaient avec amour sur la lande natale, ils se grisaient de bruit, d’air et de soleil.

Vers quatre heures, quand la chaleur du jour commença à s’apaiser, les bourgeois de Saint-Clémentin arrivèrent à leur tour. Chaque société ou plutôt chaque coterie faisait bande à part, se tenant mutuellement à distance et formant de petits groupes autour de la verte salle de bal. Mme Césarine de Labrousse était le point de mire et de ralliement de la fine fleur de l’aristocratie saint-clémentinoise. Mme Désenclos était venue au Puits-Carré avec son mari et sa fille. M. Désenclos tenait l’enfant par la main, et de temps en temps la portait dans ses bras, lorsqu’on passait devant les curiosités. La dame des Palatries les suivait, tournant souvent la tête comme pour chercher quelqu’un dans la foule, et faisant parfois sa jolie moue en signe de désappointement. La course avait coloré ses joues et mis une étincelle dans chacun de ses yeux. Elle était charmante. Son chapeau de paille, d’où s’échappaient d’abondantes boucles, ombrageait doucement sa figure enfantine ; le vent jouait avec ses cheveux et avec les rubans bleus qui flottaient sur sa simple robe de nankin. — Caché derrière un châtaignier, Maurice Jousserant la contemplait et l’admirait, car il était venu, lui aussi. De sa fenêtre, il avait vu Lucile traversant la prairie des Ages, et tout en se faisant de beaux sermons il avait pris son chapeau et s’était dirigé du côté de la brande. Ne fallait-il pas qu’il tînt la promesse faite à Sylvain ? Il était là, invisible et rassasiant ses regards. Pour la première fois, il pouvait regarder Lucile à son aise. Elle n’était presque pas changée. C’était toujours la même démarche légère, le même délicieux sourire. Elle s’était peu à peu rapprochée de la danse, et, apercevant Simonne qu’elle cherchait, elle quitta son mari, arriva près du châtaignier et tout à coup reconnut Maurice… Tous deux rougirent et restèrent silencieux. Le jeune homme s’inclina timidement, et la jeune femme se mit à causer avec sa filleule ; mais au même instant l’orchestre donna le signal d’une nouvelle danse, Simonne partit, et Maurice et Lucile restèrent seuls près de l’arbre.

Ils n’osaient ni se parler, ni se regarder, ni s’éloigner. Maurice affectait un air froid et tenait ses yeux baissés ; mais ses regards suivaient avec avidité les moindres mouvemens des rubans bleus sur la robe de sa voisine. Il savourait silencieusement son bonheur. Les violoneux jouaient un bal ; c’est une danse du pays, une sorte de bourrée où les danseurs, deux à deux, tournent en face l’un de l’autre, tantôt se quittant et tantôt se reprenant. Maurice et Lucile connaissaient bien ce rhythme lent et naïf ; autrefois ils avaient bien souvent dansé le bal ensemble sur cette même brande. En entendant une certaine phrase musicale qui leur rappelait mille souvenirs, ils tressaillirent tous deux, et cette fois leurs regards se rencontrèrent, sourians et humides.

— Aimeriez-vous à danser un bal ? demanda Maurice enhardi.

— Volontiers, répondit-elle simplement.

Ils se prirent les mains et s’élancèrent dans la foule, et comme ils dansaient face à face, les mains dans les mains, les regards confondus, aux sons de cet air rustique, le passé ressuscita pour eux… Tout à coup les violons s’arrêtèrent. — Déjà ! s’écria Maurice. Il me semble que les bals sont plus courts qu’autrefois ; les violoneux nous en ont volé la moitié.

— Si vous voulez, dit Lucile en riant, nous danserons aussi une contredanse !

— Je n’osais pas vous le demander, répondit-il.

Elle le regarda d’un air étonné. — Pourquoi ?… vous osiez bien autrefois !

— Oui, mais il y a cinq ans entre ce temps-là et aujourd’hui… Il s’arrêta, craignant d’en trop dire. Les violons jouèrent une ritournelle, et la contredanse commença.

Dans les intervalles de chaque figure, ils revenaient à leur place, se regardaient rapidement, ouvraient les lèvres pour parler et restaient muets. Ils avaient tous deux mille choses à se dire, et n’osaient commencer : Maurice, parce que la tendresse débordait de son cœur et qu’il voulait l’y renfermer ; Lucile, parce qu’elle se sentait plus embarrassée et plus intimidée qu’elle ne l’avait prévu. Cependant les minutes s’envolaient, et Mme Désenclos désespérait déjà d’obtenir l’explication qu’elle désirait. Elle se décida donc à parler la première, et dit brusquement à Maurice, sans le regarder : — Pourquoi n’êtes— vous pas venu aux Palatries ?… Votre oubli m’a fait de la peine.

— Je ne vous ai pas oubliée, répondit-il, mais l’accueil que vous m’avez fait à la Commanderie m’a effrayé ; j’ai pensé que ma visite pourrait vous déplaire.

— Pourquoi ?… demanda-t-elle en tournant tout à coup vers lui ses beaux yeux si expressifs.

Maurice sentait son cœur battre et sa tête tourner, il avait les lèvres ouvertes pour répondre : « Parce que je vous aime et que vous n’êtes plus libre ;… » mais il fut retenu par un sentiment de délicatesse et par le souvenir de ses sages résolutions. La danse suspendit leur entretien, et quand ils se retrouvèrent l’un près de l’autre, ils restèrent de nouveau silencieux. Pourtant au moment où le quadrille allait finir, Lucile, impatientée du mutisme de Maurice, lui demanda s’il était vrai, comme on le prétendait, qu’il eût l’intention de quitter les Ages ?

— Oui, répondit-il, je retournerai à Paris dans quelques jours. Elle le regarda d’un air de reproche. — Ainsi, dit-elle, vous ne seriez pas venu me voir… Après cinq ans !… Elle prononça ces paroles avec un tel accent de tristesse que Maurice n’y put résister.

— Eh bien ! s’écria-t-il, je vous promets de ne point partir sans vous faire mes adieux.

— Adieux ?… Ne dites pas ce vilain mot ! Oui, sérieusement je compte sur votre visite. J’aurai tant de plaisir à causer du bon vieux temps ! Quand vous verrai-je ?

Maurice ne répondit pas immédiatement. La pensée de revoir Lucile aux Palatries, l’idée d’une présentation à M. Désenclos lui causaient un secret déplaisir et le retenaient. — N’allez-vous plus jamais, dit-il enfin, vous promener du côté des roches de Chaffaux ? — Et sur sa réponse affirmative il reprit après un moment d’hésitation : — Si vous le vouliez, nous referions ensemble ce pèlerinage au premier jour.

— Ce serait charmant, s’écria-t-elle étourdiment, allons-y dès demain !…

Elle avait à peine achevé qu’elle regretta de s’être engagée si vite ; c’était presque un rendez-vous qu’elle venait de donner à Maurice. Elle comprit son imprudence et voulut se dédire ; mais elle pensa en même temps que Maurice verrait dans son refus une marque de défiance et s’offenserait de nouveau. D’ailleurs où était le danger ? N’avait-elle pas, lorsqu’elle était jeune fille, fait maintes fois cette promenade avec lui ? N’emmènerait-elle pas Madeleine avec elle ? Enfin Maurice n’allait-il pas quitter les Âges ? La contredanse venait de finir. Elle releva vers lui ses regards limpides et contians, et avec un geste amical : — Merci, dit-elle, et au revoir !

Tandis que Maurice et Lucile dansaient, Mme de Labrousse errait à travers la ballade. Elle se croyait déjà des droits sur M. Jousserant, et elle avait vu avec dépit Mme Désenclos accaparer toute son attention. Désappointée et maussade, elle avait quitté sa compagnie pour aller jeter un coup d’œil du côté de la louée. Presque tous les jeunes gens étaient déjà gagés, et il ne restait plus çà et là que quelques retardataires errant à la recherche d’un maître. Parmi eux, la veuve distingua tout à coup Jacques Chantepie, mais Jacques transformé et méconnaissable. Il avait une blouse neuve, une chemise blanche et un grand feutre au ruban duquel était fixée une branche de houx. Mme de Labrousse s’arrêta devant lui, et ils échangèrent un regard rapide. La robuste apparence, les manières brusques et l’attitude hautaine de Chantepie firent impression sur elle, et elle lui demanda s’il voulait se louer comme garde à la Commanderie. — Oui, répondit Jacques d’un ton bourru, mais à une condition, c’est que vous prendrez Rougeaud avec moi.

— Qui ça. Rougeaud ?

— Mon chien.

— Va pour Piougeaud, dit la veuve avec un éclat de rire ; voilà dix francs d’arrhes, je t’attendrai demain.

Sitôt le marché conclu, Jacques alla droit à la danse et dit à Simonne : — Sais-tu ce que je viens de faire ? Je viens de me gager comme garde chez Mme de Labrousse… Maintenant nous allons danser une danse ensemble.

— Je ne saurais, répondit-elle, j’ai un danseur.

— Qui ?

— M. Maurice Jousserant ! s’écria-t-elle toute fière.

En effet, Maurice, selon la promesse qu’il avait faite à Sylvain, s’avançait vers la jeune fille. — Encore lui ! grommela Jacques ; puis il tourna le dos à Simonne et s’éloigna en jetant à Maurice un regard furieux.

Peu à peu le crépuscule tomba, et la foule s’éclaircit. Les violoneux étaient las, les danses se succédaient plus lentement ; à la brune, elles cessèrent tout à fait. Les dernières voitures se mirent en marche et disparurent sous la feuillée. La brande redevint solitaire et silencieuse. La nuit distilla doucement sa rosée sur les bruyères, et les herbes foulées se redressèrent insensiblement. Maurice, seul et à pas lent, regagnait les Ages par le plus long chemin, et tandis que les herbes couchées se relevaient, son amour demi-mort revenait à la vie, et tandis que les grillons agitaient leurs grelots au clair de lune, ses plus joyeux souvenirs réveillés chantaient en lui comme des rossignols…

Le lendemain matin, Lucile en ouvrant sa fenêtre vit le ciel gris et menaçant. Elle avait réfléchi pendant la nuit à la promesse faite à Maurice, et, préoccupée d’un engagement pris un peu à la légère, elle se rassura en songeant que la pluie arriverait à propos pour la tirer d’embarras ; mais à midi les nuages s’écartèrent, et un soleil pâle glissa sur la vallée. M. Désenclos était parti pour une excursion botanique et ne devait rentrer qu’à la nuit close ; elle avait une pleine journée de liberté, et d’ailleurs personne ne s’inquiétait jamais des promenades qu’elle faisait souvent seule dans la campagne. Sans doute Maurice, sur la foi de ce rayon de soleil, était allé l’attendre aux roches. Si elle n’y paraissait pas, n’aurait-il pas le droit de s’offenser de ce manque de parole ?… Une nouvelle éclaircie acheva de la décider ; elle renonça seulement à prendre sa fille avec elle à cause de l’humidité, et se dirigea seule vers les roches de Chaffaux en longeant la prairie.

L’air était tiède, presque lourd. Le ciel, brouillé de blanc et de bleu, avait un aspect doux à l’œil. De temps en temps, un rapide coup de soleil illuminait les prés et les montrait dans toute la splendeur de leur floraison. L’herbe mûre, épaisse, onduleuse, semblait vouloir submerger les buissons et les troncs d’arbres sous ses vagues verdoyantes ; un blond nuage de pollen s’en exhalait au moindre vent, et des milliers d’insectes planaient au-dessus des graminées en fleur. La prairie entière n’était qu’un délicieux bourdonnement. Les sons, les couleurs et les parfums y formaient un concert, une invitation à la joie et à l’amour. Lucile, tout en marchant, sentait l’effet de cet enivrement printanier. Ses hésitations avaient disparu, et il lui tardait d’arriver.

À une lieue des Ages, en amont, la Charente est bordée à gauche par des bois, et à droite par de hautes roches marbrées de lierre. La vallée se resserre et semble un haut couloir de verdure d’où l’on ne voit que des arbres et un pan de ciel bleu. Des poules d’eau cachées dans les joncs des rives, deux ou trois pies babillardes et des bergeronnettes sans cesse frétillantes sont les seuls hôtes de cette solitude. Ceux qui veulent rêver en liberté, ceux qui aiment la nature sauvage et charmante à la fois, y trouvent un paysage à leur gré. La rivière y serpente entre des bouquets d’aunelles ; une ancienne digue à demi ruinée la coupe en biais et permet d’aller des roches au taillis sans trop se mouiller les pieds. C’est là que Maurice attendait Lucile. Dévoré d’impatience, il marchait le long de la rive, piétinant à travers les herbes, grimpant aux roches et ne pouvant calmer l’émotion qui l’agitait. Le ciel s’était de nouveau couvert, et une douce ondée mouilla les plantes. — Maudite pluie ! pensait-il… Il s’assit découragé sur la pierre. Tout à coup… non, ce n’était pas une illusion, c’était bien une ombrelle brune qui avait l’air de courir là-bas entre les saules !… Il distingua le chapeau de paille et la robe grise de Lucile. La jeune femme s’avançait d’un pas net et léger dans le petit sentier bordé de grandes sauges. Maurice courut au-devant d’elle. — Vous voyez, dit-elle en secouant quelques gouttelettes qui avaient roulé sur sa robe, je suis une vraie campagnarde, et une ondée ne m’effraie point.

Ils s’assirent à l’abri des roches, et restèrent un moment silencieux. Ils semblaient étonnés de se retrouver seuls dans cette retraite d’où l’on voyait entre les saules les prés mouillés scintiller au soleil. Partout où ils portaient leurs yeux, les moindres détails du paysage les replongeaient au sein des meilleurs souvenirs de leur jeunesse. Ils étaient venus autrefois à cette même place par une pluvieuse matinée de juin semblable à celle-ci. Maurice le rappela aussitôt à Lucile. Ils avaient fait une longue course à travers les prés, et quand ils étaient revenus s’asseoir près des roches, le cou et les bras nus de la jeune fille étaient tout semés de débris de fleurettes que le vent et l’ondée y avaient collés. Peu à peu les moindres accidens de leur première jeunesse défilèrent dans leur conversation comme les grains d’un poétique chapelet. Il croyaient être encore au temps passé. L’illusion ne cessa que lorsque le nom de M. Désenclos vint par hasard sur les lèvres de la jeune femme. Rejeté brusquement dans la réalité, Maurice devint pensif. Le rayon qui avait illuminé un moment sa physionomie s’évanouit. — Êtes-vous heureuse aux Palatries ? demanda-t-il tout à coup.

Elle sourit. — Heureuse ?… je le crois, si le bonheur consiste à vivre dans le calme et le bien-être… Pourtant j’ai aussi mes heures d’ennui. — Elle lui parla alors de son intérieur. Elle était presque toujours seule à la maison ; son mari la gâtait comme une enfant et ne lui laissait rien à désirer, mais il était fou d’histoire naturelle, faisait huit lieues pour trouver une plante et ne rentrait qu’à la nuit.

— N’avez-vous pas une petite fille ? dit Maurice.

— Oui, Dieu soit loué ! — et la figure de Lucile s’épanouit, — c’est toute ma vie que cette enfant-là ! Elle est si mignonne et si caressante ! Vous ferez connaissance avec elle quand vous viendrez aux Palatries.

Maurice secoua la tête en la regardant tristement. Il allait essayer de lui faire entendre aussi délicatement que possible pourquoi il ne pouvait devenir l’hôte des Palatries ; mais elle ne lui en laissa pas le temps, et l’interrompant avec une vivacité mutine : — Voyez, s’écria-t-elle, les beaux chèvrefeuilles, là-bas, de l’autre côte de l’eau ! Venez, nous allons cueillir un bouquet !

Elle s’élança légèrement vers la rivière et la traversa en suivant la digue. Elle sautillait sur les pierres comme une bergeronnette. En un endroit où le courant élargi séparait deux assises de moellons, elle s’arrêta hésitante. Maurice accourut et voulut la porter dans ses bras. — Non ! dit-elle en rougissant, pas de cette façon ; donnez-moi la main. — D’un bond ils sautèrent ensemble sur la dernière assise. Ils avaient atteint l’autre rive, et Maurice tenait toujours les doigts de Lucile dans sa main brûlante. Elle les dégagea rapidement et se mit à cueillir des fleurs : les chèvrefeuilles, les viornes, les digitales, tout y passa. Elle s’était débarrassée de son chapeau, ses cheveux flottaient en liberté ; ses yeux brillaient… Quand elle eut complété sa gerbe, elle s’abattit tout à coup sur l’herbe comme un bel oiseau, et, tout en jasant, procéda à l’arrangement de son bouquet. Maurice, silencieux le plus souvent, la regardait, l’admirait et buvait avidement ses moindres paroles. Il aspirait avec délices la suave odeur de violette qui s’exhalait des vêtemens de Lucile. Par momens un frisson le prenait, et il était tenté de couvrir ses pieds de baisers.

Le soleil cependant s’abaissait de plus en plus vers les bois. Lucile se leva. — Quel dommage de partir, soupira Maurice, il faisait si bon ici !

— Oh ! dit-elle tout heureuse de pouvoir exaucer le désir à demi étouffé sous ce regret, je ne suis obligée de rentrer qu’à la nuit, et si vous voulez, nous nous en reviendrons tout doucement par les bois et la brande.

Ils s’engagèrent dans un sentier sablonneux ombragé par les ramures des châtaigniers, et en cheminant ils continuèrent à parler de leur première jeunesse. À mesure qu’ils marchaient, leur causerie devenait plus familière et plus tendre. Pas un mot d’amour n’était prononcé, mais l’amour lui-même était dans leurs sourires et dans leurs inflexions de voix.

Le crépuscule commençait lorsqu’ils débouchèrent dans la brande. De longs nuages gris masquaient le ciel, un fin brouillard montait de la vallée et planait sur le taillis. Au couchant, une dernière rougeur perçait la brume et jetait sur les bruyères une lueur fantastique dans laquelle les objets semblaient flotter confusément comme des apparitions d’autrefois. Au loin, dans la campagne, un pâtre chantait d’une voix lente et sonore ce vieux refrain :

Rossignol sauvage,
Rossignolet des bois,
Apprends-moi ton ramage,

Apprends-moi la manière
Dont on se fait aimer.

— Quelle belle soirée, n’est-ce pas ? dit Lucile. — Et tout en parlant elle se mit à courir dans la bruyère, puis s’arrêta au pied d’un arbre, essoufflée et rieuse. — Oh ! je suis bien contente, dit-elle ; n’est-ce pas que nous reviendrons ici ? n’est-ce pas que vous ne partirez point ?

— Je ferai tout ce que vous voudrez, dit Maurice enivré.

Il lui saisit la main et la couvrit de baisers. La jeune femme se rejeta brusquement en arrière. — Vous m’en voulez, et je vous ai déplu ?… dit-il d’une voix timide.

— Non, mon ami, répondit-elle, n’ai-je pas confiance en vous ?

Elle lui tendit de nouveau sa petite main et serra la sienne avec une vivacité nerveuse.

IV.

Ce soir-là, à la même heure, M. Désenclos traversait la brande du Puits-Carré, au retour de son excursion. Il était escorté de Jacques Chantepie et du chien Rougeaud. La journée avait été bonne, et la boîte du cueilleux d’herbes était remplie de précieux échantillons ; aussi était-il gai et dispos. Sa longue figure fine était éclairée d’un sourire, et il s’entretenait joyeusement avec Jacques de ses trouvailles et du succès de ses recherches. Chantepie l’écoutait d’un air attentif et respectueux. Il avait pour M. Désenclos une sorte de culte qui tenait de l’attachement du chien pour son maître et de l’admiration du sauvage pour l’homme civilisé. Lors d’un démêlé qu’il avait eu avec la justice, l’influence du propriétaire des Palatries l’avait seule sauvé de la prison ; mais c’était là le moindre des liens qui le retenaient près de M. Désenclos : ce qui l’avait surtout touché et conquis, c’était la science du cueilleux d’herbes et son amour des choses de la nature. Enfant des bois, braconnier, dénicheur d’oiseaux, Chantepie avait été saisi et émerveillé du respect de ce bourgeois pour les plantes sauvages et les insectes. Le savoir profond et familier de M. Désenclos lui inspirait un sentiment de vénération. De son côté, le propriétaire des Palatries avait apprécié les nombreux talens de ce vagabond émérite ; il avait reconnu dans Jacques une expérience très sûre des détails de la vie forestière et un goût instinctif pour les sciences naturelles. Dans tout le pays, Jacques était le seul homme qui s’intéressât à ses découvertes, et dans tout le canton aussi M. Désenclos était le seul qui ne traitât pas Chantepie en bohémien et en repris de justice. Toutes ces considérations avaient fini par les attacher l’un à l’autre, Ils se comprenaient et s’aimaient de jour en jour davantage.

Après avoir longtemps et silencieusement écouté le botaniste, Jacques secoua la tête, et d’un air sombre : — Vous êtes un homme heureux, vous, monsieur Désenclos, murmura-t-il, tout vous réussit ; moi, je suis né avec le guignon dans le ventre !

— Patience ! Jacques, tu auras ton tour.

— Jamais ! dit-il, puis il ajouta : — Si seulement la Simonne voulait me prendre pour mari ! Cette fille-là m’a ensorcelé… Elle n’a eu qu’un mot à dire, et j’ai laissé la brande et la liberté du bon Dieu pour me mettre en service à la Commanderie… Et maintenant elle se gausse de moi avec son meunier… Ah ! si vous vouliez lui parler sérieusement, si surtout Mme Désenclos voulait s’en mêler, il y aurait peut-être de l’espoir. Après tout, je vaux bien ce damoiseau de Jacquet ; j’ai deux bras comme lui, et s’il a un plus beau museau que le mien, je suis moins sot que lui !

— Eh bien ! je parlerai à ma femme, dit M. Désenclos, nous plaiderons ta cause, sois tranquille !… Mais voici le chemin qui va à la Commanderie, c’est ici que nous nous séparons. Bonne nuit, mon camarade, courage et patience !…

Au moment où M. Désenclos prenait à travers les ajoncs le chemin qui passe à l’Hermitage et descend dans la vallée, Lucile, au bras de Maurice, se dirigeait vers le même sentier. Ils virent tout à coup de loin la maigre silhouette du maître des Palatries se découper en noir sur l’horizon. — Voici mon mari ! s’écria Lucile… Elle s’arrêta et regarda Maurice, qui était devenu pâle et grave.

— Que faire ? dit-il. S’il nous voit, que va-t-il penser de vous ?

— Il y aurait, dit la jeune femme, une chose bien simple, ce serait d’aller tout bonnement à sa rencontre ; je vous présenterais à lui, et il rirait le premier de notre aventure.

La situation était loin de paraître aussi simple à Maurice. Il redoutait de se trouver en face de M. Désenclos ; il prévoyait que son trouble le trahirait, et qu’alors le mari, fût-il le moins clairvoyant des hommes, ne pourrait manquer d’ouvrir les yeux. — Non, dit-il enfin d’une voix sourde, c’est impossible !

La position devenait de moment en moment plus critique ; M. Désenclos semblait avoir remarqué les promeneurs et se dirigeait de leur côté. Lucile vit l’air soucieux de Maurice, et prenant selon son habitude une soudaine résolution : — Eh bien ! dit-elle, puisque cela vous contrarie, sauvons-nous en nous cachant derrière les ajoncs ! Elle lui saisit la main, et, se courbant tous deux, ils glissèrent derrière l’une des haies qui encaissaient le sentier. M. Désenclos passa au même instant, et contempla un moment d’un air intrigué les deux ombres fuyantes.

Ils s’arrêtèrent quand ils eurent gagné le bois. Lucile riait de cette belle équipée comme un enfant qui a fait une espièglerie à son maître. — Pensez-vous qu’il vous ait reconnue ? demanda M. Jousserant.

— Je ne le crois pas, dit-elle, car il fait déjà sombre.

Maurice sentait de la glace couler dans ses veines. — Vous le voyez, je vous perds ! murmura-t-il.

Lucile se moqua de sa frayeur, et affirma de nouveau que son mari n’avait pu les reconnaître. — D’ailleurs, ajouta-t-elle, pour prévenir tout soupçon, je vais faire en sorte d’arriver la première aux Palatries. Ils hâtèrent le pas et suivirent le sentier qui longe le moulin des Ages, sans se douter qu’il y avait là, derrière les ajoncs, un autre témoin de leur fuite, et que celui-là les avait reconnus.

Quand ils eurent disparu, Jacques sortit du fourré et lança un regard dans la direction du moulin. — Sa femme ! murmura-t-il entre ses dents, c’était sa femme !… Ah ! pensait-il, je l’ai trop tôt complimenté de son bonheur… Toujours ce Jousserant ! je me heurte partout contre lui. Sûr, il y a un malheur entre lui et moi ;… mais patience, je tiens un secret qui peut le mener loin !… — Chantepie resta encore longtemps immobile au milieu de la brande, puis il redescendit vers la Commanderie d’un pas rapide, comme si la découverte qu’il venait de faire l’eût rendu plus léger de moitié.

Après s’être assuré que Lucile avait pu gagner à temps les Palatries, Maurice rentra aux Ages, en proie à la fièvre de l’anxiété. La maison dormait. Il se glissa dans sa chambre avec les mêmes précautions que s’il venait de faire un mauvais coup. L’angoisse lui serrait la gorge, ses tempes battaient, son front était mouillé de sueur. La nuit tout change de proportions et s’exagère. Les craintes de Maurice se développèrent avec une intensité étrange, et d’effrayantes images peuplèrent l’obscurité où il était plongé. Vers trois heures, il vit enfin les grises lueurs de l’aube poindre au-dessus des arbres. Les coqs chantèrent dans les borderies voisines ; le meunier leva les vannes du moulin, et l’eau se précipita tout en rumeur sur les roues ; des paysans conduisant leurs chevaux à l’abreuvoir passèrent en sifflant des airs du pays. L’agitation et le bruit recommençaient avec la lumière croissante, et Maurice songeait tristement à ce jour qui se levait peut-être pour le malheur de Lucile. Le sommeil cependant l’emporta sur l’angoisse, et il s’endormit dans son fauteuil.

Huit jours se passèrent, huit journées d’inquiétude et de remords. Il n’avait aucune nouvelle de Mme Désenclos et n’osait même pas prononcer son nom ; il craignait de se laisser voir aux environs des Palatries et ne quittait plus les Ages. On touchait à la fin de juin, les prés étaient mûrs, et la fenaison commença. Souvent le soir Maurice voyait de sa fenêtre les chars couverts de foin rouler lentement dans la direction des Palatries. Une fois même il crut distinguer à la suite des faneuses et des faucheurs le chapeau de paille et la robe claire de Mme Désenclos. La charrette était ornée de feuillages enrubannés, et les ouvriers l’escortaient en chantant ; c’était la dernière meule qu’on venait de charger et qu’on ramenait avec solennité ; on célébrait le berlaud, c’est-à-dire la clôture de la fenaison. Maurice écouta les chœurs joyeux, le bruit sourd des roues, les claquemens du fouet des charretiers, et se sentit réconforté et rassuré par la vue de Lucile. Puisqu’elle se mêlait à la fête, c’est que rien de fâcheux ne lui était arrivé. Il sortit le lendemain matin et traversa la prairie des Ages. En passant près d’une haie, il entendit deux jeunes voix et reconnut Simonne et la petite Madeleine. Il courut à l’enfant de Lucile et la prit dans ses bras ; tout en la caressant et en lui souriant, il reposait avec bonheur ses regards sur cette mignonne petite fille qui se cramponnait à son cou, demi-joyeuse et demi-effarouchée : il retrouvait les traits de la mère dans ceux de l’enfant. Il la couvrit de baisers, puis lui rendit la liberté et la regarda jouer dans l’herbe. Il se sentit ému, ses yeux se mouillèrent, et une bonne pensée lui vint au cœur. — Je quitterai le pays, dit-il ; j’aime Lucile et je veux la respecter, afin qu’un jour cette enfant n’ait pas à me maudire… Oui, je partirai. — Il prit de nouveau Madeleine dans ses bras et la baisa au front, puis il rentra aux Ages, bien décidé à s’éloigner.

Le soir même, la mère Jacquet vint le trouver. Elle était soucieuse et parlait avec un accent plus plaintif encore que de coutume. — Ah ! dit-elle, mon pauvre monsieur Maurice, tout va de mal en pis ; Sylvain est dans la désolation… Simonne est sur le point d’épouser ce mauvais gars de Chantepie. — Elle conta alors à Maurice que M. Désenclos avait fait de la morale à Simonne, et avait fini par la décider à reprendre son ancien amoureux. Simonne n’avait dit ni oui ni non, et avait dansé avec Jacques pendant toute la soirée du berlaud.

— Hélas ! hélas ! soupirait la meunière, que va devenir notre Sylvain ? Il est capable de se jeter dans le bief… Une si belle fille, ayant des économies et de bonnes terres du côté de Voulême !…

— C’est fâcheux, dit Maurice ; mais je n’y puis rien…

Alors les lamentations et les larmes recommencèrent. — Ah ! continua la mère Jacquet entre deux sanglots, si vous vouliez… si vous vouliez dire deux mots à Mme Désenclos… Elle fait ce qu’elle veut de son mari, et le maître des Palatries volerait la lune, si elle la lui demandait. — Maurice se leva d’un air impatienté et dit brusquement qu’il n’allait jamais aux Palatries et ne voulait pas se mêler de cette affaire.

— Faites excuse, monsieur Maurice, reprit la meunière de sa voix la plus mielleuse, je ne savais point ; je croyais que vous étiez toujours ami avec la dame des Palatries ; je pensais que…

— Que pensiez-vous ? s’écria-t-il avec colère et en lui saisissant le bras.

— Ah ! bonnes gens, notre maître, ne vous fâchez point !… Je pensais, comme tout le monde, que vous voyiez la jeune dame tout autant que par le passé… alors que vous vous promeniez ensemble le long de la rivière, bien loin, jusqu’aux roches de Chaffaux… Et je me disais : Ils étaient si amis autrefois que, pour sûr, ça n’a point pu se passer si vite… Ces amitiés-là, le temps ne mord point dessus !… Et alors je pensais qu’en vous promenant avec elle, un jour… vous pourriez lui recommander mon Sylvain et qu’elle n’aurait rien à vous refuser.

Maurice l’écoutait avec stupeur. — Assez !… s’écria-t-il. Elle sortit et laissa le jeune homme atterré. — Elle sait tout, se dit-il ; elle nous a vus, et nous tient à sa discrétion. Si je lui refuse mon aide, elle tuera la réputation de Lucile à coups de langue. — Il fallait renoncer à partir et voir Mme Désenclos au plus vite… Mais où et comment ?… La Commanderie était le seul endroit où il eût quelque chance de la rencontrer. Il y alla dès le lendemain.

En le voyant entrer, Mme de Labrousse poussa une exclamation joyeuse. — Eh quoi ! c’est vous, dit-elle, je vous croyais en train de devenir trappiste ! — Maurice s’excusa de son mieux en songeant qu’il serait peut-être obligé de revenir plusieurs fois à la Commanderie, et fit tous ses efforts pour gagner les bonnes grâces de la veuve. Mme de Labrousse fut charmée de ce retour, sur lequel elle ne comptait plus, et se mit en frais de coquetterie. À six heures, Lucile n’avait point paru ; Maurice prit congé en promettant de fréquentes visites. Il revint en effet deux jours après, et Césarine, ravie de cet empressement, l’invita à dîner pour le lendemain.

Lorsqu’il arriva, il trouva Lucile au salon. Elle était très pâle et paraissait fatiguée ; ses regards, plus animés et plus brillans encore que de coutume, contrastaient avec cette pâleur et trahissaient une intérieure et violente agitation. Elle souffrait en effet d’un mal ignoré jusque-là, — la jalousie. Ne sachant rien des luttes et des anxiétés de Maurice, ne comprenant ni son silence, ni sa persistance à fuir les Palatries, elle avait supposé qu’un intérêt plus vif l’attirait ailleurs, et elle avait songé à la Commanderie. Elle s’était souvenue de la pêche aux écrevisses, elle avait rassemblé tous les incidens de cette soirée si pénible pour elle, et peu à peu elle s’était convaincue que Maurice ne la fuyait qu’afin de visiter plus librement Mme de Labrousse. Elle avait pendant des journées entières roulé cette idée dans son esprit malade, comme on retourne le fer dans la plaie. À la douleur qu’elle éprouvait, elle sentait combien son affection pour Maurice était devenue puissante. Elle essayait en vain de détacher son cœur de cette tyrannique amitié, elle la voyait croître chaque jour, et chaque jour aussi sa souffrance grandir.

Une rapide rougeur passa sur ses joues quand elle vit entrer Maurice ; mais elle trouva la force de prendre une attitude calme, presque indifférente. Elle fut, pendant tout le dîner, silencieuse et maussade. Quand on passa de la salle à manger au jardin, Maurice, resté seul un moment avec elle, lui demanda rapidement la permission de la reconduire le soir aux Palatries. Elle resta interdite et toute frissonnante, et ne put lui répondre que par un signe de tête. Césarine revint, et Maurice eut à supporter deux heures de banalités. Vers neuf heures enfin, Lucile se leva et pria M. Jousserant de la ramener chez elle. Le domaine de M. Désenclos étant sur le chemin des Ages, la chose parut toute naturelle à Mme de Labrousse ; elle accompagna les deux jeunes gens jusqu’au seuil du jardin et leur souhaita gaîment le bonsoir.

Lucile n’avait pas pris le bras de Maurice, et ils cheminaient silencieusement côte à côte. Quand ils ne furent plus qu’à une centaine de pas des Palatries : — Vous avez désiré me parler, dit la jeune femme, je vous écoute. — Elle prononça ces mots très vite et avec un accent plein d’âpreté.

Maurice lui conta en peu de mots la conversation qu’il avait eue avec la mère Jacquet et les allusions insidieuses de la meunière. — Voyez, dit-il en finissant, où mon imprudence vous a conduite ! vous voilà forcée de céder aux menaces de cette femme… Pouvez-vous maintenant parvenir à changer les résolutions de M. Désenclos ?

Lucile, après être restée un moment pensive, répondit d’un ton bref qu’elle se chargeait de tout… Rassurez —vous donc, ajouta-t-elle amèrement, aucun ennui ne viendra plus déranger vos plaisirs.

Maurice la regarda d’un air étonné et attristé. Elle avait ralenti le pas, et, le visage tourné vers la haie vive qui bordait le chemin, elle brisait entre ses doigts les extrémités fleuries des troènes. Le jeune homme, navré par la dureté des réponses de Lucile, voulut essayer de lui expliquer les motifs de sa conduite, mais elle l’arrêta dès les premiers mots : — Laissons cela, dit-elle, vous ne me devez aucun compte de vos actions.

— Ah ! s’écria-t-il douloureusement, vous ne voulez donc pas me comprendre !

Elle releva vers lui ses yeux brillans. — Je comprends une chose, dit-elle avec cette vivacité qui lui était ordinaire, c’est que vous vous plaisez à me faire de la peine.

— Je souiïre plus que vous, répondit-il. — Elle garda le silence, mit la main sur ses yeux et détourna la tête. — Lucile, ajouta Maurice, laissez-moi vous parler raison !… — Il lui prit la main et la trouva moite de larmes. — Chère enfant, poursuivit-il tout ému, je vous suis plus attaché que vous ne pensez !…

Lucile continuait à détourner la tête et à verser des larmes sans parler. Son cœur était gonflé et près d’éclater. Maurice se pencha doucement vers elle, et ses lèvres se trouvèrent alors si près des cheveux de la jeune femme qu’il ne put résister à la tentation d’y déposer un baiser. — Songez, murmurait-il d’une voix tremblante, songez que le monde est terrible ; si nous nous revoyons, on ne croira pas à notre amitié : on dira que c’est de l’amour…

Elle tressaillit, se retourna vivement vers lui, et le sentiment longtemps comprimé en elle fit explosion — Eh bien ! s’écria-t-elle, on dira vrai… Je vous aime toujours !

Et rouge de confusion, palpitante, les yeux encore pleins de larmes, elle s’enfuit vers les Palatries, ouvrit précipitamment la porte du jardin et disparut…

Le lendemain, Maurice écrivait à son ami Hubert une longue lettre ; il avait besoin de parler de son amour et d’épancher son cœur.

« Je t’avais annoncé mon prochain départ, lui disait-il ; je ne partirai pas. Tout est changé, mon ami ! Le ciel est bleu, le monde est beau ! Elle m’aime, Lucile m’aime !… Je ne devrais pas le dire, je devrais le taire, — à toi surtout ; mais mon bonheur m’étouffe, et il faut que je parle. Ne me fais pas de morale, c’est inutile. Je l’aime, et le monde entier me crierait que j’ai tort, que je ne l’écouterais pas. — Ne la blâme pas ; son amour sincère est plus honnête que la réserve de bien des femmes qui se croient vertueuses. Si tu avais pu la contempler hier, à la nuit, dans ce petit chemin vert des Palatries ; si tu avais entendu sa voix frémissante, si tu avais vu ses yeux bruns briller tout humides à la clarté des étoiles ! Elle pleurait ! Chères larmes ! quand elles ont coulé, j’ai senti que ma vie tout entière lui appartenait… Non, je ne partirai pas ; je resterai près d’elle, dans ce beau pays, dans cette douce vallée de la Charente où tout respire et chante l’amour. Ma destinée est dans ses mains ; quoi qu’il arrive, sa volonté sera la mienne, mon cœur battra où battra le sien, et nous nous aimerons en dépit du monde entier !… »

Tandis que Maurice écrivait ces lignes, Lucile pensait à lui et se sentait l’âme remplie d’une émotion délicieuse. L’épanouissement de l’amour dans un cœur jeune est une fête charmante. Elle éprouvait une sorte de féerique éblouissement. Le soir, quand tout dormait, elle allait s’asseoir sur la terrasse ; elle aspirait lentement l’air tiède de la nuit et jetait un long regard sur l’horizon étendu devant elle : — au ciel, un fourmillement d’étoiles ; sur la terre, un clair-obscur à travers lequel on entrevoyait les formes adoucies des arbres et des coteaux ; dans l’air, un parfum de chèvrefeuille et de jasmin. La nature était imprégnée d’une volupté suave. Lucile oubliait le lieu et l’heure, il lui semblait qu’elle voyait devant elle s’entr’ouvrir les portes d’or d’un monde enchanté. Elle écoutait avec ravissement le cri d’un petit grillon qui murmurait dans le jardin, puis elle se souvenait des moindres mots de Maurice, et elle prenait plaisir à se les chanter à elle-même en suivant la rustique mélopée du grillon. Les enivremens de son cœur lui montaient alors aux joues en rougeurs subites, comme la séve monte en mars dans les jeunes oseraies et les empourpre.

Dès le lendemain de son entretien avec Maurice, elle s’était occupée du mariage de Simonne. La jeune fille, qui, au fond, se sentait attirée vers Sylvain Jacquet, fut facilement convertie à l’idée de rompre avec Chantepie. Quant à M. Désenclos, après avoir fait d’abord une vive résistance et longuement plaidé la cause de son protégé, il finit par céder devant la volonté persistante de sa femme et le désir nettement exprimé de Simonne. Quelques jours après, Jacques Chantepie vint à la brune chercher une réponse définitive et trouva le cueilleux d’herbes et Lucile sous les platanes du jardin. Jacques les salua de son air gauche et farouche, et sans parler interrogea du regard M. Désenclos. Ce regard anxieux remua profondément le maître des Palatries ; il comprit que le moment était venu de faire connaître courageusement la situation au prétendant évincé, et après avoir donné à Jacques une cordiale poignée de main il lui annonça tristement qu’il fallait renoncer à Simonne. Jacques regarda le botaniste sans desserrer les lèvres, recula de quelques pas et s’appuya contre un arbre.

— Ah ! dit M. Désenclos, que cette douleur muette touchait de compassion, j’ai bien fait ce que j’ai pu ; mais quoi ? Simonne ne t’aime pas.

— Mais je l’aime, moi ! s’écria Chantepie, et il mit dans ce cri un accent déchirant où l’on devinait toute la violence de sa passion naïvement égoïste. Ses yeux fauves, ordinairement voilés, s’étaient tout grands ouverts, et leurs regards soupçonneux et pleins de reproches allaient alternativement de Lucile à M. Désenclos. Ce dernier haussa les épaules. — Tu l’aimes, je le sais, mon pauvre garçon, répondit-il ; mais cela ne suffit pas. En ménage, une affection réciproque donne seule le bonheur, et c’est justement ce que ma femme me faisait observer hier à propos de Simonne…

Chantepie se tourna brusquement vers Lucile, et la jeune femme fut obligée de baisser les yeux, tant étaient terribles les éclairs que lançait le regard sombre du garde de la Commanderie. — Ainsi, dit-il lentement en continuant de regarder Lucile, vous croyez, monsieur Désenclos, que pour être heureux il ne suffit point d’aimer sa femme de toutes ses forces, et qu’il faut encore qu’elle vous rende la pareille ?

Lucile pâlit à cette question ; quant à M. Désenclos, il s’anima tout à coup et répondit avec chaleur : — Comment, tu en doutes ! Est-ce que le bonheur est possible autrement ? Une femme qui n’aime pas son mari a beau être bien décidée à faire son devoir, elle souffre en le faisant, et son affection ressemble à une plante dépaysée qui ne pousse qu’en rechignant… Et puis crois-tu que toutes les femmes sachent se résigner ? Il y en a qui se rebutent et qui trompent leur mari. Alors quel enfer qu’un pareil ménage ! La femme ment, le mari soupçonne et découvre enfin la vérité… Dans de telles conditions, le mariage est le pire fléau qui puisse frapper deux créatures. C’est mon avis du moins, et voilà pourquoi je t’engage à oublier Simonne, qui en aime un autre… C’est dur, je le sais ; mais plus tard nous te trouverons une femme qui t’aimera et qui te rendra heureux.

M. Désenclos s’était échauffé en parlant, ses yeux brillaient, ses traits accentués avaient une expression émue qui les rendait vraiment beaux. — Nous te trouverons une bonne femme, comme la mienne, — répéta-t-il en saisissant la main de Lucile et en la baisant rapidement. La jeune femme, tremblante et de plus en plus pâle, avait écouté les paroles de son mari avec une émotion toujours croissante. Elle ne l’avait jamais entendu s’exprimer avec cette animation sur un sujet étranger à la science ; il lui semblait que chaque mot s’adressait directement à elle, et si l’obscurité n’eût été grande à cette heure de la soirée, on eût pu voir des larmes rouler sur ses joues glacées. Chantepie continuait à fixer sur elle ses yeux luisans comme ceux d’un chat sauvage qui guette un oiseau. — Vous avez raison, monsieur Désenclos, dit-il enfin après un silence ; mieux vaut rester seul que d’être berné par une femme, comme des gens que je connais… Je n’ai point de chance, moi, et, une fois marié, je trouverais un beau soir la Simonne se promenant dans les bois avec un damoiseau… Vous avez raison, n’en parlons plus !.. Je ne vous en remercie pas moins, monsieur Désenclos ; vous avez toujours été bon pour moi, vous… Mais ce soir je ne suis point en humeur de causer… Pour lors adieu !

Il leur tourna brusquement le dos et disparut dans la nuit. Il était temps, Lucile sentait le cœur lui manquer ; elle fit quelques pas, poussa un long soupir et se laissa tomber sur un banc. — Qu’as-tu, mignonne ? fit M. Désenclos effrayé.

— Rentrons, dit-elle toute frissonnante, cet homme m’a fait peur.

Chantepie, en quittant les Palatries, s’enfuit à travers champs. Quand il fut au sommet du coteau, au milieu des chaumes qui dominent la vallée, il s’assit sur une borne et tendit le poing dans la direction des Ages. À ce geste, son chien, qui s’était couché près de lui, se redressa et poussa de longs aboiemens. — Malheur ! grommela Jacques, le guignon ne me lâchera pas, c’est dit ! Il enfonça son front dans ses mains. Le sang lui montait à la gorge, tandis que des pensées de violences confuses tourbillonnaient dans son cerveau. Il voulait se venger à tout prix, mais comment ? Révéler à M. Désenclos la trahison de sa femme ? Non, il aimait trop le cueilleux d’herbes pour lui briser le cœur. Il fallait trouver autre chose. Il resta longtemps plongé dans une morne méditation. — Oh ! dit-il en se levant enfin, je me creuserai tant la tête que je trouverai une idée, et le jour où je la tiendrai, je l’exécuterai, j’en jure mon baptême !

V.

Les noces de Sylvain et de Simonne avaient été fixées à la Saint-Louis. Ce jour, impatiemment attendu par la meunière et par son fils, arriva enfin. Dès le matin, les deux violoneux de Savigné vinrent avec les garçons d’honneur chercher le marié et sa mère. Maurice était de la fête ainsi que M. et Mme Désenclos, car la noce se faisait aux Palatries. Cette journée devait être pour lui une longue souffrance. Dès le premier pas qu’il fit sur le seuil des Palatries, il sentit sa peine redoubler. Il lui fallut tout d’abord serrer la main de M. Désenclos et subir le cordial accueil d’un homme dont il allait troubler le bonheur domestique. Il vit pour la première fois Lucile chez elle, dans ce doux royaume où tout respirait le bien-être et la joie ; un pénible sentiment de jalousie et de honte s’empara de lui et ne le quitta plus. Tout ce luxe, ces fleurs rares, ces eaux jaillissantes, ces meubles précieux, toutes ces belles et bonnes choses qui entouraient Lucile et formaient un cadre si bien approprié à sa beauté, toutes ces satisfactions que Maurice aurait tant aimé à lui prodiguer, elle les devait à un autre. Et sa fille, cet enfant aux yeux grands ouverts, aux lèvres rieuses, à la voix argentine, c’était la fille d’un autre. Dans les moindres détails d’intérieur, Maurice reconnaissait l’influence féconde, l’intervention continuelle de cet autre qu’il n’avait jusqu’alors entrevu que dans un vague lointain. Maintenant la réalité le prenait à la gorge et le secouait rudement pour lui faire sentir que toute sa tendresse, tout son amour, n’étaient que des plantes stériles à côté de la tendresse et de l’amour de M. Désenclos.

Quand les conviés furent au complet, on partit pour Savigné, et la noce défila, musique en tête, par les chemins couverts qui mènent à l’église. Au moment où le cortège longeait le rustique cimetière aux pierres tombales couchées comme des dolmens parmi le fenouil et les touffes d’armoise, une tête se montra au-dessus du mur, une tête aux regards sauvages et aux traits contractés. C’était celle de Jacques Chantepie. Il avait voulu contempler Simonne dans sa robe de mariée ; il l’avait vue s’appuyer souriante sur le bras de Sylvain, et il la regardait s’éloigner, et pour la première fois peut-être depuis bien des années des larmes jaillirent de ses yeux brûlans, des larmes de colère autant que de douleur.

Maurice avait espéré que le tumulte de la noce lui permettrait de voir Lucile et de lui parler plus librement ; mais, depuis le matin, la jeune femme semblait éviter les occasions de se trouver seule avec lui. Dès qu’elle l’apercevait, elle se rapprochait de Simonne ou de M. Désenclos. Elle paraissait soucieuse et préoccupée. Sa témérité ingénue avait fait place à une douloureuse hésitation. Quinze jours auparavant, les plus grandes hardiesses lui avaient paru innocentes ; maintenant la moindre démarche lui semblait criminelle, et elle osait à peine adresser la parole à Maurice. Celui-ci ne pouvait s’expliquer ce changement, et l’apparente froideur de Lucile l’irritait tout en exaltant sa passion. Vers la nuit, il erra longtemps autour de la salle de danse dans l’espoir de rencontrer son amie, et il allait se retirer quand il la vit tout à coup paraître dans le sentier qui conduisait à la maison d’habitation. Lucile marchait rapidement et semblait avoir hâte de rentrer chez elle. En apercevant Maurice, elle fit un mouvement en arrière. — Je puis donc enfin vous parler ! dit le jeune homme à voix basse, pourquoi me fuyez-vous ?

Elle demeura silencieuse, et son air embarrassé et craintif accrut encore l’exaltation de son interlocuteur. Sans attendre sa réponse, il lui exprima avec une amertume passioninée son amour et l’irritationjalouse qui l’agitait depuis le matin. Il lui dit combien le bonheur des nouveaux mariés lui faisait mal, lorsqu’il songeait au temps où Lucile avait la libre disposition d’elle-même. Il y avait eu une heure où il aurait pu lui parler d’amour sans remords, comme Sylvain à Simonne, et il n’avait pas su la saisir, et cette heure ne reviendrait jamais ! Il ne goûterait jamais ce bonheur pur, il ne posséderait jamais Lucile !… — Ah ! comme je vous aime malgré toute ma souffrance ! s’écria-t-il en serrant soudain le bras de la jeune femme.

Ces paroles frémissantes, loin de rassurer Lucile, redoublèrent encore son embarras ; elle tremblait d’être rencontrée dans cette obscurité seule avec Maurice, et elle le pria de la laisser rentrer au logis. Il ne répondit pas ; il continuait à lui étreindre le bras avec une sourde violence.

— Maurice, murmura-t-elle d’une voix suppliante, je vous en prie, soyez plus calme… Laissez-moi, vous me faites mal !

— Oui, vous avez raison, dit-il, je suis fou !

Il lui rendit la liberté et s’enfuit loin des Palatries.

Peu de temps après la noce, Simonne vint se fixer aux Ages avec Sylvain, et M. Désenclos partit pour l’Angoumois, où il devait faire un séjour de plusieurs semaines. Lucile le vit s’éloigner avec un sentiment d’inquiétude ; dans la situation d’esprit où elle se trouvait depuis la visite de Chantepie, elle craignait de rester seule à la maison. Elle avait peur de tout : de Jacques, de Maurice et d’elle-même. Aussi céda-t-elle facilement aux instances de Mme de Labrousse, qui la pressait d’accepter chez elle l’hospitalité pendant un mois. Elle alla immédiatement s’installer avec ta fille à la Commanderie.

L’automne était venu, un de ces magnifiques automnes comme on en voit souvent dans l’ouest. Les raisins mûrissaient sur les treilles, les poiriers inclinaient jusqu’à terre leurs branches lourdes de fruits, et sur les chemins on faisait pleuvoir les noix à coups de gaule. Le ciel, d’un bleu soyeux, légèrement voilé de brumes argentées à l’horizon, n’avait plus la limpidité des journées d’août ; la nature, dans sa pleine maturité, s’alanguissait déjà, comme une mère que des couches trop fécondes ont épuisée, et qui, lasse et pâlie, s’éteint au milieu d’un groupe de robustes enfans.

Quel charme d’errer librement avec Lucile, par ces lumineuses journées de septembre, sous les châtaigniers de la Commanderie ! La seule pensée de ces promenades enchantait Maurice. Dès qu’il connut l’installation de Mme Désenclos chez la veuve, il se hâta de se présenter dans le salon de Mme de Labrousse. Celle-ci commençait à s’irriter de sa réserve. La persistance de Maurice à ne point dépasser les premières stations du voyage au pays du Tendre impatientait Césarine et la désolait. Elle avait la tête beaucoup plus prise qu’elle ne le croyait, et le désir avait implanté dans son cœur de profondes et solides racines. Les passions qui naissent chez les femmes de quarante ans sont comme les plantes qui poussent sur les vieux murs, — envahissantes et tenaces. La froideur polie de Maurice n’avait fait qu’exaspérer la fantaisie de la veuve, et elle avait résolu de triompher de ce beau dédain. Elle se promit de l’observer et de l’étudier de près, et elle exécuta strictement cette partie de son programme. Au lieu des libres heures de promenade tant rêvées, Maurice fut condamné à la compagnie de Mme de Labrousse. La veuve ne quittait pas Lucile. En huit jours, il ne put dire à son amie un mot en particulier. L’inévitable Césarine était toujours là, l’œil au guet, comme une araignée sur sa toile. La petite Madeleine était la seule qui gagnât à cette contrainte ; toutes les adorations enfermées dans le cœur du jeune homme se transformaient en caresses pour l’enfant de Lucile.

Le manège de Mme de Labrousse eut un double résultat, sur lequel la veuve ne comptait nullement : il augmenta encore la passion de Maurice en la comprimant, et rendit à Mme Désenclos une partie de la sécurité qu’elle avait perdue. La présence de Césarine donnait je ne sais quel air innocent aux visites de Maurice ; Lucile pouvait le voir et lui parler maintenant sans s’exposer aux périls d’un tête-à-tête ; grâce à la veuve, leurs causeries redevenaient calmes et purement amicales. Cette apparente sérénité fit illusion à la jeune femme, et peu à peu ses premiers troubles s’apaisèrent ou plutôt s’endormirent. Au bout d’une semaine, elle avait repris sa gaîté et son étourderie d’oiseau. — Vers la mi-septembre, les vendanges commencèrent à la Commanderie. Saint-Clémentin n’est pas un pays vignoble : autour des borderies, quelques pieds de vignes enlacés aux arbres et poussant à l’aventure servent à alimenter le tonneau de piquette des métayers ; mais on ne connaît guère que par oui-dire la saveur du vin du cru. Seuls de tout le voisinage, M. Désenclos et Mme de Labrousse possédaient quelques chaînées de vigne qu’ils vendangeaient en commun, le pressoir de la Commanderie servant pour les deux récoltes.

Un soir, tandis qu’on foulait les premières cuvées de la vendange des Palatries, Lucile et Maurice se rencontrèrent dans le pressoir déjà assombri. Au loin, on entendait les vendangeuses qui revenaient de la vigne en chantant. Dans un intervalle de silence, un couplet entonné par une jeune voix arriva jusqu’à eux :

Rossignol sauvage,
Rossignolet des bois,
Apprends-moi ton ramage,
Apprends-moi la manière
Dont on se fait aimer.

Aux premières notes de cet air qui leur rappelait un cher souvenir, Maurice et Lucile se regardèrent tout émus. Ils étaient restés seuls dans l’encoignure où s’arrondissait la cuve. Mme de Labrousse s’était éloignée, et les vendangeurs fatigués se reposaient près de la porte à l’autre extrémité de la voûte. L’obscurité s’étendait autour des deux jeunes gens ; on les avait oubliés, et pour achever de les isoler le bruit du pressoir étouffait les rumeurs du dehors. — M’aimez-vous encore un peu ? murmura Maurice. — Pour toute réponse, Lucile lui tendit sa main, qu’il serra dans la sienne. — Ne pourrai-je donc jamais vous voir seule ? continua-t-il. Et comme elle secouait la tête et semblait hésiter, il la supplia de trouver un prétexte pour venir le rejoindre à la tombée de la nuit dans la châtaigneraie. La jeune femme le regarda avec effroi.

— Non, dit-elle, c’est impossible ! — En même temps elle voulut retirer sa main et s’éloigner ; mais Maurice la retint, et par un brusque mouvement imprima un baiser brûlant sur le bras nu de Mme Désenclos. Elle tressaillit, lui jeta un regard rapide où l’amour et les reproches se confondaient, et s’enfuit, les joues empourprées, le cœur plein d’un trouble nouveau… Quand Maurice eut quitté à son tour la sombre encoignure, une tête se pencha au-dessus des bords de la cuve, et deux regards le suivirent jusqu’au seuil du pressoir. Chantepie était là. Il venait de descendre dans la cuve lorsque les deux jeunes gens s’en étaient approchés, et en les reconnaissant il s’était tenu invisible et immobile au fond de sa cachette. Dès que Maurice eut disparu, il fit un geste de mépris et se remit à écraser les grappes en sifflant.

Pendant toute la semaine qui suivit, Maurice ne put se trouver seul avec Mme Désenclos. En revanche, Mme de Labrousse redoubla pour lui d’amabilité et le fatigua de ses attentions. Peu à peu il devint la proie d’une agitation douloureuse ; il était inquiet, impatient, irritable. Mme Désenclos fut saisie de compassion au spectacle de cette souffrance dont elle était la cause première, et avec la pitié l’amour rentra en maître dans son cœur.

Cependant les jours se passaient, et le moment du retour de M. Désenclos était proche, car on touchait à la Saint-Michel. C’est en Poitou l’époque des renouvellemens de baux et des engagemens de domestiques. Mme de Labrousse annonça devant Maurice qu’elle irait ce jour-là à Ruffec, où elle avait affaire, et qu’elle y passerait vingt-quatre heures. — M’accompagnerez-vous ? demanda-t-elle à Lucile.

Au même moment, Maurice jeta à son amie un regard où il y avait une si poignante expression de douleur et de prière, qu’elle n’eut pas le courage de repousser cette muette supplication. Elle répondit que Madeleine était souffrante, et qu’elle préférait rester à la Commanderie. La conversation prit un autre cours ; mais le soir, avant de partir, le jeune homme glissa entre les doigts de Lucile un billet crayonné à la hâte. « Je souffre horriblement depuis une semaine, lui disait-il, j’étouffe et j’ai besoin de vous parler. Après-demain, je serai pour tout le monde à trois lieues d’ici, mais au coucher du soleil je franchirai le mur du parc et j’irai vous attendre au rond-point de la châtaigneraie. Si vous m’aimez un peu, vous y viendrez. »

VI.

La veille de la Saint-Michel, Maurice avait prévenu la mère Jacquet qu’il passerait la journée du lendemain à Charroux. Il partit en effet de bonne heure ; mais, après avoir laissé son cheval à la première auberge du bourg, il revint sur ses pas, fit un long détour dans la campagne et regagna ainsi les bois des Ages, où il passa le reste de l’après-midi. Le ciel était gris, l’air sans chaleur et sans transparence ; tout le paysage était imprégné de tristesse. Dans le tournoiement des feuilles tombantes, dans la plainte des oiseaux, dans les flottantes vapeurs de l’horizon et jusque dans l’attitude des rares fleurettes qui fussent restées épanouies, il y avait une expression désolée. Maurice ne s’en apercevait guère ; toute son attention était absorbée par la contemplation intérieure de l’image de Lucile et par le brûlant souvenir de leur dernier entretien à l’ombre du pressoir. Depuis cette soirée, il semblait que son amour eût changé de nature. Un orage grondait sourdement en lui. S’emparer de Lucile, la ravir au monde entier, l’emporter frémissante sous ses caresses, voilà ce qu’il souhaitait maintenant, voilà les rêves impatiens qui l’agitaient sous la futaie humide des Ages.

Dans le salon de la Commanderie, Mme Désenclos était en proie à des sentimens d’un autre genre, mais tout aussi poignans et anxieux. Elle avait d’abord essayé de tromper les heures en lisant ; mais quelle lecture était possible avec ce tourbillon de rêves, de repentirs et de craintes vagues qui s’agitait dans sa tête ? Par momens, sa pensée l’emportait aux Palatries ; elle songeait aux jours calmes qu’elle y avait passés avant le retour de Maurice ; elle se retrouvait assise sur la terrasse avec sa fille, le soir, à l’heure où M. Désenclos revenait de ses excursions ; elle le voyait descendre par le sentier des vignes, la figure souriante sous son grand chapeau de paille, les bras chargés de plantes sauvages ; elle entendait le rire frais de l’enfant mêlé au rire plus viril du père, et elle se disait avec terreur qu’elle ne goûterait plus cette joie calme ; elle se sentait irrésistiblement entraînée vers une autre vie pleine de fièvre et d’ivresse, pleine aussi de regrets et de remords, une vie où il faudrait mentir et jouer une perpétuelle comédie… Retourner en arrière et retrouver l’autre existence avec ses bonheurs paisibles et uniformes, était-ce possible ? N’avait-elle pas elle-même noué le lien qui l’attachait à Maurice ? Elle l’avait précédé sur la pente où ils glissaient tous deux, et maintenant l’abîme l’attirait. Elle était déjà fascinée et ne pouvait plus détourner la tête. À la pensée de ce rendez-vous dans la châtaigneraie, son cœur battait et ses yeux se fermaient. Elle s’avouait en tremblant qu’une fois là-bas, auprès de Maurice, elle ne s’appartiendrait plus. Ses regards interrogeaient avec anxiété la pendule et trouvaient les aiguilles à la fois trop lentes et trop rapides. — Je l’aime, se disait-elle les larmes aux yeux, et c’est moi qui l’ai voulu ; je l’aime et je me perds, et rien ne peut nous sauver l’un de l’autre…

Cependant le ciel s’était peu à peu éclairci, et le soleil se couchait vermeil dans les nuées. Lucile sortit. Sur le perron, sa fille Madeleine courut vers elle et la supplia de l’emmener au jardin. — Oui, oui, dit Lucile prenant une soudaine résolution, viens avec moi, ma chérie ! — Elle la saisit dans ses bras et l’emporta en la couvrant de baisers.

La châtaigneraie de la Commanderie descend en pente rapide vers les prés. Une allée assez large, aboutissant à un rond-point, la coupe diagonalement. Des deux côtés, le taillis qui la borde est entremêlé de grands ajoncs si drus et si épais qu’il est impossible de voir au travers. Au milieu du rond-point, un vieux faune de pierre se dresse sur un tertre couvert de mousse ; Lucile vint s’y asseoir. Le soleil avait disparu, le crépuscule tombait, et elle commençait à s’inquiéter, quand elle vit Maurice paraître au fond de l’allée et s’arrêter près de Madeleine, qui était accourue à sa rencontre. Il avait pris la petite fille pour l’embrasser, et il l’enlevait triomphalement dans ses bras. Au même moment, un coup de feu retentit, Maurice poussa une exclamation et laissa retomber Madeleine toute sanglante. La balle, après avoir labouré le bras du jeune homme, était venue frapper l’enfant.

Au bruit de la détonation, Lucile accourut. La mignonne tant aimée était étendue sur l’herbe, le sang rougissait sa robe blanche, et ses petites mains conservaient encore des brins de bruyère fleurie. Elle se précipita sur sa fille, la serra convulsivement dans ses bras, et bondit à travers la châtaigneraie en la remplissant de ses cris de détresse. Pendant ce temps, Maurice atterré s’était élancé dans le fourré et cherchait en vain à découvrir le meurtrier…

Madeleine respirait encore. Mme Désenclos exigea qu’elle fût transportée immédiatement aux Palatries. Un médecin appelé à la hâte examina la plaie et déclara que la blessure était grave et mettait la vie de l’enfant en danger. Lucile passa la nuit au chevet de sa fille. Ce qu’elle souffrit pendant cette veillée, les mots ne peuvent le rendre. Parfois elle sentait sa raison sombrer dans un abîme de pensées tourbillonnantes et désordonnées, parfois aussi une froide lucidité succédait à cet obscurcissement, et elle s’interrogeait avec horreur. Que répondrait-elle à son mari, lorsqu’à son retour il trouverait sa fille mourante ? Les détails du meurtre ne resteraient pas longtemps ignorés. Une seule personne avait pu tirer le coup de fusil, — Chantepie. L’ancien braconnier avait son secret, et, une fois pris, il ferait des aveux ; les gens de la Commanderie d’ailleurs avaient sans doute aperçu Maurice, et ils parleraient ; partout elle voyait se dresser des accusateurs. Son honneur était perdu, et sa fille était mourante ; il lui semblait que sa vie s’écroulait de tous côtés à la fois. Elle se penchait alors sur le lit de l’enfant et couvrait de larmes et de baisers ses petites mains, puis elle se levait, parcourait la chambre en proie à une pénible agitation nerveuse, et quand, physiquement brisée, elle retombait sur sa chaise, une agitation morale plus douloureuse encore venait torturer son âme.

Le lendemain, M. Désenclos et Mme de Labrousse arrivèrent en même temps à la Commanderie et apprirent ensemble la triste nouvelle. On leur donna rapidement les détails confus qu’on avait pu saisir à travers les paroles désespérées de Lucile ; M. Désenclos les écouta à peine du reste et courut aux Palatries. En entendant le son de sa voix dans l’escalier, Lucile, anéantie par les angoisses de la nuit, sentit son cœur cesser de battre, ses genoux ployer, et tomba sans connaissance. On l’emporta dans sa chambre, et M. Désenclos alla s’asseoir près de sa fille et ne la quitta plus. Quand Lucile revint à elle, on lui apprit que le médecin redoutait une inflammation cérébrale. Elle se traîna près de l’enfant et se tint cachée derrière les rideaux, osant à peine lever les yeux sur son mari, placé de l’autre côté du lit. Absorbé dans sa douleur et comme pétrifié, M. Désenclos se contenta de faire un geste de la main pour lui recommander le silence, et s’abîma de nouveau dans la contemplation de sa fille bien-aimée.

Quelques jours se passèrent ainsi. Chantepie ne s’était plus montré à la Commanderie depuis le soir du coup de fusil. Cette étrange disparition, jointe aux mauvais antécédens du garde, donna des soupçons à la justice, et on lança contre lui un mandat d’amener.

M. Désenclos apprit ce nouvel incident sans même donner une marque de surprise ou d’indignation ; son enfant seule l’occupait. Le médecin ne donnait que peu d’espoir. En le reconduisant jusqu’à la terrasse, Lucile l’interrogeait chaque fois avec anxiété, et chaque fois il se bornait à secouer la tête d’un air de doute. Elle revenait alors, navrée, s’asseoir en face de son mari, dont le silence l’épouvantait. Elle se sentait coupable et croyait voir un reproche dans les moindres gestes de M. Désenclos. Pourquoi lui adressait-il à peine la parole ?… Assurément il savait tout, et il la méprisait. Au milieu de ses angoisses et de ses remords, elle était profondément touchée de pitié et de respect pour cet honnête homme qui l’avait si sérieusement aimée, et qu’elle faisait si cruellement souffrir. Elle l’admirait, et son repentir redoublait. Oh ! si elle avait pu alors retourner en arrière et ressaisir les heures écoulées depuis le soir de la ballade du Puits-Carré !… Jusque-là, elle n’avait envisagé la vie que comme un chemin joyeux et facile à suivre, elle en apercevait maintenant les passes difficiles et les sommités périlleuses. Elle comprenait pour la première fois que sur le fond sévère de l’existence humaine les joies de la jeunesse et les ivresses de l’amour ne forment que de capricieuses et frêles broderies ; ce qui compose la trame même, ce sont les luttes incessantes et les renoncemens courageux. Ainsi jour à jour, pour ainsi dire heure à heure, la douleur la mûrissait et transformait l’enfant étourdie en femme sérieuse, prête à tous les dévouemens et à toutes les épreuves.

Aux Ages, Maurice avait aussi sa part de souffrance ; mais les angoisses, au lieu de détruire sa passion, l’avaient accrue. Il voulait revoir Lucile, se jeter à ses pieds, implorer son pardon, et il cherchait en vain un moyen de parvenir jusqu’à elle. La Toussaint arriva. Dans cette partie du Poitou, les garçons des villages passent la nuit qui précède la fête des morts à sonner des glas dans chaque paroisse. C’est un usage immémorial. Seulement la vieille coutume a perdu avec le temps un peu de son caractère religieux et solennel ; elle est devenue le prétexte d’un souper dont les jeunes garçons vont quêter les élémens dans le village et les métairies environnantes. Le soir de la fête, Maurice entendit, dans la cour des Ages, les gars de Savigné chanter en chœur la vieille et mélancolique chanson de la Toussaint. Il les écouta tout rêveur, et lorsqu’ils s’éloignèrent dans la direction des Palatries, il songea que le plus sûr moyen de voir Lucile sans la compromettre serait de se mêler à eux et de pénétrer ainsi jusqu’à Mme Désenclos. Il se hâta de descendre et de les rejoindre.

Un épais brouillard enveloppait la vallée ; il put suivre le groupe des chanteurs sans être reconnu. Ils montèrent aux Palatries ; mais, dès qu’ils eurent atteint l’avenue des noyers, leurs chants cessèrent, car ils savaient que le deuil était dans la maison. M. Désenclos ne quittant pas le lit de sa fille, Lucile était venue elle-même recevoir les veilleurs sur la terrasse. Maurice, caché derrière un platane, la vit distribuer son offrande, il l’entendit répondre avec un accent doux et triste à leurs questions sur la santé de l’enfant. Les garçons s’éloignèrent peu à peu ; alors il s’approcha d’elle et l’appela d’une voix suppliante. Elle frissonna tout entière au son de cette voix bien connue et s’arrêta. — Lucile, murmura Maurice, pardonnez-moi, dites-moi que vous ne me haïssez pas, parlez-moi !…

Elle se sentit remuée de pitié, mais elle songea en même temps à l’enfant malade et à la petite chambre où le père veillait ; elle ne le laissa pas continuer. — Partez, dit-elle rapidement, oubliez le passé et ne me revoyez jamais…

— Lucile ! s’écria-t-il encore, et il lui tendit la main. Elle la repoussa doucement.

— Adieu ! adieu ! balbutia-t-elle, et elle s’enfuit.

Il la vit disparaître et redescendit lentement les allées du jardin. La vallée était ensevelie dans la brume, et le ciel était sombre. Au loin, les cloches de Savigné et de Saint-Clémentin commençaient à sonner lentement le glas de la fête des morts, et par momens on entendait encore les chants des jeunes gars qui continuaient leur quête de borderie en borderie

Maurice quitta les Ages le surlendemain. Le même jour, la maladie de Madeleine parut entrer dans une phase nouvelle ; la fièvre diminua et finit par disparaître. Un matin, le docteur déclara que le danger avait cessé. Lucile poussa un cri de joie et serra avec effusion les mains du médecin ; quand elle l’eut reconduit jusqu’au seuil du jardin, elle remonta tout émue et s’arrêta sur le palier ; ses yeux étaient pleins de larmes, et elle voulait les essuyer avant de rentrer. Elle entendit M. Désenclos qui parlait à Madeleine avec un accent attendri et joyeux ; l’enfant lui tendait ses mains amaigries et lui répondait d’une voix faible. — Elle me reconnaît ! Elle est sauvée !… cria le père en apercevant sa femme.

Lucile se sentit emportée par son émotion : sa nature expansive et impétueuse avait repris le dessus ; elle courut à M. Désenclos, s’agenouilla devant lui, et lui saisissant les mains : — Pardon !… oh ! pardonnez-moi ! s’écria-t-elle.

Son mari la regarda avec un naïf étonnement et la releva. — Pardon ?… dit-il, et de quoi donc es-tu coupable, ma mignonne ? Est-ce ta faute si ce misérable Jacques a tiré sur toi ?… Le pauvre fou a cru ainsi se venger du mariage de Simonne. Il s’est fait justice du reste, et on l’a trouvé pendu dans le bois des Ages… n’en parlons plus. — C’est moi, ajouta-t-il avec vivacité, c’est moi qui ai mille pardons à te demander. J’ai été maussade tout ce mois-ci ; mais l’enfant m’absorbait… Si elle était morte, je l’aurais suivie.

Lorsque dans un ciel lourd de nuées il se fait une soudaine déchirure, la profondeur de l’azur reparaît tout à coup, les champs ruissellent de lumière, et les alouettes chantent dans l’air bleu. Ainsi aux paroles de M. Désenclos l’âme de la jeune femme s’éclaira d’une joie subite et profonde, et elle entendit éclater en elle les chansons de l’espérance. Il ne savait rien, et elle n’avait rien perdu de son affection ! Le mal fait par elle n’était pas irréparable, elle pouvait reprendre possession de son doux royaume des Palatries et y commencer une nouvelle vie, sans que la défiance dressât entre elle et son mari un mur infranchissable ! Et Madeleine était guérie, et elle-même était sauvée… Elle se jeta dans les bras de M. Désenclos : — Oh ! vous êtes bon ! s’écria-t-elle, et elle fondit en larmes.

Madeleine s’est promptement rétablie, et au printemps suivant le cueilleux d’herbes a pu reprendre ses excursions, accompagné cette fois de sa femme et de sa fille. Mme de Labrousse, dégoûtée de la Commanderie, s’est fixée à Poitiers, et, sentant venir la cinquantaine, elle s’est faite dévote. Maurice n’est plus revenu dans le pays ; il voyage, dit-on, en Orient. Malgré ses résolutions, Lucile n’a pu entièrement le bannir de sa pensée. Quand en avril les pousses des tilleuls commencent à rougir autour du moulin des Ages, elle regarde la vallée avec mélancolie et songe aux printemps évanouis ; mais l’éducation de sa fille et les soins de sa maison empêchent cette rêverie de devenir dangereuse. Le souvenir de Maurice apparaît maintenant à son esprit comme Joubert voulait que sa mémoire se présentât à ses amis, — « avec une larme d’attendrissement sur les paupières et un sourire sur les lèvres. »

André Theuriet.

  1. Métairie.