Ludwig van Beethoven (Foa)/III

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Aubert et Cie (Petits contes historiquesp. 21-32).


CHAPITRE III.

La musique et le vin du Rhin.


Quelques jours après, M. Simrok ayant édité de la musique nouvelle voulut en faire hommage à M. Beethoven, et se mit en route pour la petite habitation que ce dernier occupait à Bonn, dans l’électorat de Cologne, sur les bords du Rhin.

En approchant de la maison du ténor de la chapelle, une inquiétude saisit le marchand de musique : il n’avait pas prévenu de sa visite, la famille pouvait être sortie, le temps était assez beau pour cela, et il est désagréable de faire une longue course à pied et de trouver porte de bois en arrivant, c’est-à-dire personne pour vous recevoir et pour vous offrir le moindre verre de vin du Rhin ; ma véracité d’historien m’obligeant de vous dire que M. Simrok ne détestait aucun vin quelconque, et que même, disaient d’aucuns qui prétendaient le tenir de bonne part, le bon Allemand témoignait surtout une affection très-prononcée pour celui que je viens de désigner.

Lorsque la maison, située sur le versant d’un charmant coteau, se découvrit à lui, ses craintes se tournèrent presque en certitude ; toutes les croisées étaient fermées, la porte aussi, et ni dans le jardin, ni aux alentours, on ne voyait vestige d’habitants. Cependant, quand il fut à la portée de la voix, il entendit les sons d’un piano habilement touché ; cela rassura le marchand, il frappa hardiment à la porte.

— M. Beethoven y est-il ? demanda-t-il à la seule et unique servante de ce modeste ménage, qui vint lui ouvrir.

— Non, monsieur.

— Et madame ? demanda-t-il encore.

— Pas davantage, monsieur Simrok, répondit cette servante, et j’ose dire que monsieur et madame seront bien fâchés de ne pas s’être trouvés au logis pour y recevoir monsieur Simrok, qui vient si rarement… Oh ! mon Dieu, oui ils en seront bien fâchés, ajouta cette femme à qui le silence du marchand permettait de se livrer à toute sa loquacité. — Madame ne se souciait pas trop de sortir, mais quand une fois monsieur a parlé… monsieur Simrok connaît monsieur et sait qu’il ne permet pas la réplique… donc, quand monsieur a parlé, il n’y a rien à dire… qu’à obéir. Or, ce soir, monsieur dit à madame : Mets ton chapeau, Charlotte, prends les petits et allons dîner chez le pasteur de Bonn… qui a une messe nouvelle à me faire chanter pour l’office de dimanche prochain, et ils sont partis… Oh ! mon Dieu, il n’y a pas long-temps… si monsieur était arrivé une heure plus tôt… rien qu’une heure… certes il les eût trouvés… enfin, tant il y a qu’ils ne reviendront pas avant ce soir.

Pendant que la servante parlait, M. Simrok était distrait de ses pénibles réflexions sur le désagrément de s’en retourner sans se rafraîchir, par les sons du piano qu’il avait entendu en approchant et dont la proximité où il se trouvait de cet instrument lui permettait de distinguer toute l’habileté de celui qui le touchait.

— Mais tout le monde n’est pas sorti ? se hasarda-t-il enfin à dire à la servante, j’entends de la musique.

— Ah ! c’est le petit Ludwig qui est là-haut… Oh ! celui-là, il ne sort pas souvent… c’est un si vilain enfant…

— Méchant ? demanda M. Simrok.

— Oh ! pas précisément méchant, monsieur, reprit la vieille, certes non, avec la meilleure volonté du monde on ne pourrait pas dire qu’il soit méchant, il ne ferait pas de mal à une mouche… mais c’est un caractère… un caractère comme on n’en a jamais vu.

— Hargneux… boudeur… entêté ?… demanda encore le marchand de musique, espérant, à force d’allonger la conversation, de voir arriver quelqu’un qui lui offrirait d’entrer.

— Lui, hargneux ! jamais il ne dit mot… monsieur Simrok… Oh ! mon Dieu ! pas plus que boudeur, ni entêté… répondit la servante… mais je veux dire un caractère féroce, à cause qu’il est toujours triste, soucieux, sombre… à moins qu’il ne soit seul à son piano, comme à présent… tenez… Oh ! alors… il est heureux… entendez-vous… il en a bien pour jusqu’au milieu de la nuit, sans bouger, sans appeler, sans demander de la lumière même.

M. Simrok n’écoutait plus la bonne, attentif sous le charme de la musique, qui arrivait jusqu’à lui tantôt mélodieuse et tendre, tantôt fougueuse, heurtant parfois toutes les règles de l’harmonie sans la briser, le morceau qu’il jouait était d’une richesse extraordinaire.

— Peut-on entendre de près cet enfant ? demanda-t-il enfin à la bonne.

— Certes, oui, monsieur, donnez-vous la peine d’entrer.

Et la vieille femme, introduisant M. Simrok dans l’intérieur de la maison, le fit monter par un escalier en bois, étroit et sombre, jusque dans une petite mansarde où elle l’introduisit.

Retenant son haleine de peur de perdre une seule note de cette étrange et admirable musique, M. Simrok, presque cloué sur le seuil de ce taudis, regarda autour de lui.

Le jour qui venait d’en haut tombait d’aplomb dans l’intérieur de cette pièce et en faisait ressortir toute la nudité ; trois choses en composaient l’ameublement : un piano, un violon, une chaise de paille ; le violon était accroché au mur, et l’enfant, à genoux sur la chaise pour s’exhausser et mettre ses petits bras à la portée des touches, semblait inspiré devant le piano.

Quand il eut fini son morceau, il s’écria, se croyant seul, et avec une gaieté que le marchand de musique ne lui avait jamais connue : — Maintenant, mon violon !

Mais comme il s’approchait de l’endroit où il était pour le décrocher, il aperçut M. Simrok et s’arrêta tout rouge.

— Vous m’avez enchanté, mon petit, il faut que je vous embrasse, lui dit M. Simrok l’embrassant effectivement ; d’où vient donc que vous n’êtes pas sorti avec vos parents ?

— C’est que je suis en pénitence, répondit Ludwig avec une grande naïveté.

— Et qu’avez-vous donc fait de mal, mon enfant.

— Tout, monsieur.

M. Simrok se mit à rire. — Tout, c’est beaucoup ! dit-il.

— C’est pourtant vrai, monsieur, dit Ludwig tristement, je ne peux rien apprendre, rien étudier.

— Et la musique ?…

— Oh ! je ne l’étudie pas, monsieur, je joue.

— Et vous jouez admirablement, mon enfant… et je voudrais vous entendre encore ; mais, ajouta le marchand, je suis un peu fatigué, et pour mieux écouter…

— Il vous faudrait… un verre… dit Ludwig en souriant.

— Une chaise, dit M. Simrok.

— Et, acheva Ludwig, un doigt de vin du Rhin… Puis appelant sa bonne, il lui dit : Sophie, apporte ici un plateau avec la bouteille cachetée que papa met de côté tous les jours après son dîner, une assiette de biscuits et un verre bleu.

— Oh ! deux verres, répliqua M. Simrok dont la grosse figure s’épanouit d’aise… Vous ne refuserez pas de me tenir compagnie, mon enfant ?

— Deux verres, cria Ludwig pour toute réponse.

Sophie ne tarda pas à paraître avec les objets demandés ; ne se trouvant pas de table dans la mansarde, elle posa le plateau sur le poêle. M. Simrok s’assit sur la seule chaise qu’il y eût. Ludwig alla chercher une caisse en bois qu’il établit devant son piano, et sur laquelle il monta ; puis se tournant à demi vers le marchand, il lui dit : — Buvez… ne vous gênez pas, et dites-moi ce que vous voulez que je vous joue… du Haydn ou du Mozart ?…

— De l’un et de l’autre… dit M. Simrok mettant du vin dans les deux verres, et commençant à boire.

Une heure se passa ainsi pendant laquelle le petit Beethoven, avec une complaisance charmante, joua alternativement et de mémoire des morceaux de l’un et de l’autre des artistes nommés. M. Simrok n’avait pas attendu l’heure pour vider jusqu’à la dernière goutte la bouteille qu’il avait devant lui.

— Admirable ! dit-il quand il n’y eut plus de vin que celui versé dans le verre de Ludwig… Toutefois… c’est singulier… j’aime bien Haydn, j’aime bien Mozart… et, cependant, je crois que j’aime encore mieux ce que vous jouiez quand je suis entré.

M. Beethoven, qui était rentré, parut à ce moment dans la mansarde et, s’avançant vivement vers son vieil ami, il s’excusa de ne pas s’être trouvé là pour le mieux recevoir.

— Mais, à part votre société et celle de madame, dit-il en s’inclinant devant madame Beethoven qui suivait son mari, le petit m’a très-bien reçu… il joue bien, il boit bien, ce sera un jour un grand musicien, monsieur Beethoven.

— Comment… je bois bien !… dit Ludwig lui montrant en souriant son verre auquel il n’avait pas touché.

— Merci, mon enfant, dit le marchand de musique en prenant le verre. À votre santé, madame, ajouta-t-il en l’avalant d’un trait ; puis se tournant vers le père Beethoven, il reprit : Mon ami, ton enfant est extraordinaire ; c’est un meurtre de ne pas cultiver ce talent précoce : demain je parlerai à Van der Eden, l’organiste de la cour, et un bon pianiste, c’est moi qui te le dis, tu peux te fier à ma parole, et il faut qu’il donne des leçons au petit.

— Tu sais que je ne suis pas riche, Simrok, fit observer Beethoven.

— Le bonheur d’avoir un élève comme ton fils le payera certes et au delà de ses soins, reprit Simrok : ainsi c’est dit ; envoie demain le petit chez Van der Eden, j’en fais mon affaire. Et le marchand de musique se retira la tête aussi échauffée de la musique de Ludwig que de la bouteille de vin du Rhin qu’il avait bue, et répétant : Ce petit joue bien, il boit bien, il ira loin.