Luther à la diète de Worms

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Luther à la diète de Worms
Revue des Deux MondesPériode Initiale, tome 2 (p. 302-318).



LUTHER


À LA DIÈTE DE WORMS.[1]

Martin Luther était né à Eisleben, dans le comté de Mansfeld, le 10 novembre 1483. Son père, Jean Luther, était mineur dans les montagnes de Saxe. Les commencemens de Luther furent durs et pauvres. Ils contribuèrent, comme tous les commencemens des grands hommes, à préparer sa destinée future. Ce fut le moment où le chêne poussa dans le sol les racines qui devaient le rendre plus tard inébranlable aux tempêtes.

La mère de Luther, femme grave et pieuse, dirigea sa première éducation. Elle la rendit très religieuse. Envoyé d’abord aux écoles de Magdebourg et d’Eisenach, il fut obligé, pour subvenir lui-même à ses besoins, de réciter des prières et de chanter des cantiques devant les maisons des bourgeois. Il reçut ainsi sa première instruction à l’aide de la charité. Il avait une voix fort belle, et il aima toujours beaucoup la musique, qui, dans sa jeunesse, était venue au secours de son indigence.

À l’âge de dix-huit ans, il se rendit à l’université d’Erfurt. Il y apprit la philosophie scholastique, et il y étudia l’antiquité et la jurisprudence. Il avait une pénétration extrême ; dès qu’il s’appliquait à une chose, il la savait ; dès qu’il la savait, il ne l’oubliait plus.

La Bible, qu’il lut pour la première fois à Erfurt, saisit son imagination par sa simplicité, sa grandeur, et le rendit encore plus profondément religieux. Mais ce qui décida de sa vocation, ce fut la mort d’un de ses amis, frappé de la foudre à côté de lui. Il quitta alors le monde pour le cloître, et la jurisprudence pour la théologie. Il se fit moine-mendiant. Il entra dans l’ordre des Augustins. Il suivit les pratiques, il remplit les devoirs, il subit les privations de la vie monastique avec la plus rigoureuse austérité. Cet homme, qui devait remplir bientôt l’Europe de son nom et d’une immense révolution, se condamnait, avec une soumission humble, aux travaux les plus abjects de son couvent, pour lesquels il quittait la lecture de saint Augustin et de saint Paul, le père de l’Église et l’apôtre qu’il aimait le mieux et qu’il lisait le plus.

Il fut envoyé, en 1508, par le vicaire provincial de son ordre, Jean de Staupitz, à l’université de Wittemberg, que l’électeur de Saxe venait de fonder, afin d’y professer d’abord la philosophie et ensuite la théologie. Il avait appris le grec et l’hébreu, les deux grands instrumens d’innovation de l’époque, les deux langues qui, remises alors en honneur, conduisirent à des idées nouvelles en faisant remonter à la source des idées anciennes. Elles le ramenèrent peu à peu, par la connaissance des textes, au christianisme primitif, et commencèrent à le détacher du catholicisme.

En 1510, il fit un voyage à Rome, dans l’intérêt de son ordre. C’est alors qu’il éprouva, pour les opinions et les mœurs du clergé romain, cette répugnance, et pour les pompes de la cour pontificale qu’alimentaient surtout les tributs de l’Allemagne, cette haine qu’il renferma pendant sept ans en lui-même, mais qui en sortirent, en 1517, par une soudaine explosion. Après son retour, il fut fait docteur aux frais du duc Frédéric, qui l’avait déjà pris en affection, parce que l’éclat de son savoir et de ses leçons attiraient à Wittemberg la jeunesse allemande et illustraient son université naissante. Comme Luther aimait le combat, et qu’il ne craignait pas les grands adversaires, il s’attaqua d’abord à Aristote ; et, quand survint la querelle des indulgences, il s’attaqua au pape.

Au moment où il engagea cette seconde lutte, il avait trente-quatre ans. Sa stature était moyenne, sa poitrine large, son front vaste, ses yeux pleins de feu, d’énergie et de fierté. Sous cette vigoureuse enveloppe, il y avait une intelligence puissante, un cœur indomptable, une ame ardente et profonde. Luther était la force même. Il alliait les qualités les plus contraires. Il était violent et bon, austère et enjoué, convaincu et adroit, persuasif et impérieux ; il avait l’humilité du chrétien et l’orgueil du grand homme. Aussi cette nature énergique, qui avait acquis encore plus de ressort sous les compressions du cloître, lui permit de faire deux choses, dont l’une suffit pour la gloire, de renverser et de construire. Il établit l’examen, et il sut maintenir l’obéissance ; il se fit suivre comme révolutionnaire, et il s’imposa comme législateur ; il alla réveiller dans le cœur des hommes des passions qui y étaient endormies depuis des siècles ; mais ces passions et ces idées qu’il avait soulevées, il les renferma dans les limites de ses desseins.

La forme catholique avait été la plus belle, la plus complète, la plus poétique, la plus imposante des formes revêtues par le christianisme ; elle avait porté le plus loin l’esprit de sacrifice et d’union, le plus heureusement mêlé les arts terrestres aux sentimens divins, le plus obtenu des forces de l’homme et le plus fait pour l’organisation de la société. Elle avait formé l’Europe. D’un bout du continent à l’autre, elle avait établi cette homogénéité de civilisation qui exigeait une seule pensée sous une seule autorité, la soumission de l’esprit à la loi, du pouvoir politique au pouvoir religieux, pour repousser tant d’invasions, transformer tant de peuples, assouplir tant de rudesses, maîtriser tant de passions, surmonter tant de désordres. Mais après avoir accompli cette grande tâche par l’unité de l’Europe et la sécurité de la civilisation, elle avait perdu de sa force. L’esprit de Luther s’y trouva à l’étroit ; il la brisa, et les éclats de cette puissante unité allèrent frapper toutes les vieilles institutions du monde et le couvrirent de leurs débris.

Luther attaqua d’abord seulement la vente et le mérite des indulgences par ses prédications et ses thèses contre le dominicain Tetzel. Mais la contestation s’étendit bientôt de ce point de la doctrine catholique à tous les autres, et du dominicain Tetzel au pape Léon X.

Pendant trois années, il se sépara peu à peu de la cour de Rome par la publication de ses idées et l’opiniâtreté de sa désobéissance. Il ne reconnut pour règle de la doctrine que le texte des Écritures, et non les décisions du Saint-Siége. Léon X lui commanda vainement de se rétracter et de se taire. Il délégua le cardinal Cajetan à Augsbourg pour le ramener à l’obéissance. Le cardinal l’ayant condamné, sans le réfuter, Luther en appela du cardinal au pape. Le pape l’ayant à son tour condamné par sa bulle du 9 novembre 1519, sans l’entendre, il en appela du pape au concile général. Enfin, le pape, voyant que, par son livre de la Liberté chrétienne, Luther s’enfonçait de plus en plus dans son hérésie, et se séparait de l’Église, fulmina contre lui, le 15 juin 1520, une bulle dans laquelle il condamna quarante et une propositions extraites de ses ouvrages. Il exigeait qu’il les rétractât dans l’espace de soixante jours, et s’il n’envoyait pas cette rétractation à Rome, il le déclarait excommunié et le livrait au bras séculier. Il ordonnait que ses livres fussent brûlés publiquement, et il plaçait sous l’interdit tous les pays qui lui donneraient asile.

Dès que Luther connut cette bulle, il écrivit : « Le sort en est jeté. Je méprise la fureur de Rome comme j’ai méprisé sa faveur. Je ne veux ni me réconcilier avec elle, ni continuer auprès d’elle d’inutiles démarches. Qu’on y condamne, qu’on y brûle mes écrits ; moi, à mon tour, je condamnerai, et à moins que je ne puisse trouver du feu, je brûlerai publiquement tout le droit pontifical. » Il prêcha à Wittemberg et il écrivit contre la bulle. Enfin, ayant appris que ses livres avaient été brûlés à Rome, dans quelques états ecclésiastiques de l’Allemagne et dans les Pays-Bas, fidèle à l’engagement qu’il avait pris, il brûla solennellement, le 10 décembre, sur la place publique de Wittemberg, en présence d’une foule immense enthousiasmée de ses idées et ravie de son courage, la bulle du pape et le droit canon.

C’est ainsi qu’il se séparait irrévocablement de Rome par un acte jusque-là sans pareil. Après cette démarche, il fallait que Luther triomphât du Saint-Siége ou qu’il pérît. Il allait commencer une nouvelle lutte avec la puissance séculaire, auxiliaire jusque-là obligée de la puissance ecclésiastique, qui lui enjoignait de réprimer par la force ceux qu’elle avait condamnés au nom de la religion. L’empereur, auquel s’adressa Léon X, était donc appelé à devenir, à la suite du pape, l’adversaire de Luther.

Cet empereur était Charles-Quint. Il avait alors vingt-un ans, et il était le plus puissant souverain de l’Europe. Il avait acquis, en 1506, les Pays-Bas ; en 1516, les royaumes d’Espagne, de Naples, de Sicile et de Sardaigne ; en 1519, les états de la maison d’Autriche, et il venait d’obtenir l’empire. Christophe Colomb, Fernand Cortès, François Pizarre avaient ajouté presque tout un continent nouveau à ses états d’Europe. Quatre grandes maisons, les maisons d’Aragon, de Castille, de Bourgogne, d’Autriche, étaient venues se réunir en lui. Voisines de la France, effrayées de son agrandissement sous Charles VII et sous Louis XI, et de ses conquêtes sous Charles VIII, ces maisons s’étaient alliées par des mariages, et elles avaient laissé Charles-Quint comme l’héritier de leur puissance et le représentant de leurs craintes. Né d’un système d’alliances politiques, il était à lui seul une coalition. Les races royales qu’il résumait en sa personne ne lui avaient pas seulement transmis leurs possessions, mais leurs qualités. Il avait l’habileté et la ruse de cette maison d’Aragon qui avait produit, dans Ferdinand-le-Catholique, le plus politique et le plus astucieux des souverains de son temps ; la gravité et la tristesse de cette maison de Castille qui s’était éteinte dans Jeanne-la-Folle, et qui le firent plus tard assister vivant à ses propres funérailles ; la bravoure et le caractère entreprenant de cette maison de Bourgogne qui était allée expirer à Morat et à Nancy avec Charles-le-Téméraire ; l’esprit de conduite de cette maison d’Autriche qui, arrivée avec sa seule épée en Allemagne, dans le xiiie siècle, y était la plus puissante au xive. Il était jeune, brillant, sérieux, adroit, courageux, plein d’éclat et de projets. Les états qu’il avait reçus n’étaient pour lui que des moyens d’en acquérir d’autres. L’Autriche, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Italie furent comme de fortes colonnes sur lesquelles il travailla pendant vingt ans à élever le vaste édifice de la monarchie universelle.

Charles-Quint, qui venait d’être couronné (le 21 octobre) à Aix-la-Chapelle, avait convoqué la première diète de son règne à Worms. Le pape lui ayant écrit d’exécuter la sentence qu’il avait portée contre Luther, il s’adressa à l’électeur de Saxe et lui manda qu’invité, à plusieurs reprises, par le nonce du pape, à faire brûler les livres du docteur Martin Luther dans toute l’étendue du Saint-Empire, il en avait déjà donné l’ordre dans ses pays héréditaires de Bourgogne. Mais il ajouta qu’en sa considération il voulait entendre Luther avant de procéder contre lui, et il l’engagea à le conduire à la diète de Worms pour y être examiné.

L’électeur désira connaître les dispositions de Luther et savoir si l’exemple de Jean Huss ne l’empêcherait pas d’obéir à cette périlleuse citation. Spalatin, son secrétaire intime, lui écrivit donc pour lui demander s’il se rendrait à Worms sur l’ordre de l’empereur. Luther lui répondit, le 21 décembre 1520 :

« J’irai à Worms si j’y suis appelé, fussé-je même malade. Si l’on veut employer contre moi la violence, comme le ferait croire cette citation, j’abandonnerai l’affaire à la direction de Dieu. Il vit et il règne encore, celui qui a conservé les trois jeunes gens dans la fournaise ardente. S’il ne veut pas me conserver, ma vie est peu de chose. D’ailleurs, il n’est question ici ni de ce que j’ai à craindre, ni de ce qui me convient : il s’agit de l’Évangile. Il ne faut pas que nos adversaires trouvent l’occasion de dire que nous n’osons pas confesser ce que nous enseignons, et que nous craignons de verser notre sang pour notre foi. Je ne sais, du reste, ce qui, de ma vie ou de ma mort, sera plus avantageux à la cause de l’Évangile et du bien public.

« Je souhaite seulement et je prie Dieu que l’empereur Charles ne tache point de mon sang le commencement de son règne. J’aurais mieux aimé, comme je l’ai dit souvent, périr par les mains seules des Romains, et ne pas le voir mêlé dans cette affaire. Vous savez quelles misères ont accablé l’empereur Sigismond après avoir fait mourir Jean Huss. Il n’a plus eu de bonheur ; il est mort sans héritiers ; son petit-fils Ladislas a péri ; son nom s’est éteint en une seule génération ; sa femme est devenue la honte de son sexe et de toutes les reines. Mais, quand il serait arrêté que je dois être livré non-seulement aux pontifes, mais aux rois, que la volonté de Dieu s’accomplisse. Maintenant, vous savez mon dessein et vous connaissez mon cœur ; attendez tout de moi, excepté la fuite ou la rétractation. Que le seigneur Jésus-Christ me fortifie dans cette résolution. »

Cependant la cour de Rome, instruite de la convocation de cette espèce de concile séculier et de ses projets, ne voulut pas laisser la puissance civile empiéter sur la puissance ecclésiastique. Aussi, Léon X s’empressa-t-il de prononcer sa sentence définitive. Il fulmina contre Luther une bulle irrévocable d’excommunication ; il prescrivit à tous les prêtres de déclarer solennellement, en présence du peuple assemblé, au son de toutes les cloches, devant l’étendard déployé de la croix et en éteignant tous les cierges, Luther et ses adhérens, de quelque rang qu’ils fussent, même le plus haut, excommuniés et maudits.

Le nonce Aleander, qui depuis plusieurs mois s’opposait à ce que Luther fût appelé devant l’assemblée de Worms, demanda alors à l’empereur l’exécution pure et simple de la sentence du pape. Il fut admis, le 13 février, devant la diète pour prouver la justice et la nécessité de la bulle. Il y parla pendant trois heures contre Luther. Il demanda que ses livres fussent immédiatement brûlés et que sa personne fût mise au ban de la société chrétienne. Il dit que Luther renouvelait les hérésies condamnées de Jean Huss et de Wiclef ; qu’il n’attaquait pas seulement le pape et la cour de Rome, mais les dogmes principaux de la religion chrétienne ; que son hérésie, en niant les sacremens, détruisait les moyens de rédemption et de salut ; qu’en donnant à tout chrétien le pouvoir d’absoudre, elle détruisait le sacerdoce ; qu’en faisant chacun juge de la foi, elle détruisait l’autorité de l’église dans l’interprétation de l’écriture, et devait produire autant de religions qu’il se présenterait d’interprètes ; qu’en proclamant la liberté des fidèles, elle menaçait la sûreté des princes, après avoir détruit la puissance du pape ; qu’elle jetterait le monde dans la confusion, et qu’il demeurerait sans lois, sans hiérarchie, sans obéissance, si cette dangereuse hérésie, que la cour de Rome avait vainement essayé d’éteindre pendant quatre ans, n’était pas étouffée avec son auteur.

Il finit en s’élevant contre le projet de mander Luther, de l’entendre, de lui accorder un sauf-conduit, et il conjura l’empereur d’ordonner immédiatement, par un édit, l’exécution de la sentence du pape.

L’empereur, ne voulant mécontenter ni l’électeur de Saxe qui n’assista point à cette séance, ni le nonce Aleander, les satisfit en partie l’un et l’autre. Il résolut d’appeler Luther devant la diète, avant de faire brûler ses livres et de prononcer son bannissement. Mais en même temps il ne voulut l’y appeler que pour apprendre de lui s’il était le véritable auteur des propositions condamnées par la bulle, et s’il persistait à les soutenir. Il espéra que la crainte de l’autorité impériale arracherait à Luther une rétractation qu’il n’avait pas voulu accorder aux menaces lointaines de la cour de Rome. S’il refusait, Charles-Quint était décidé à agir. Il cita donc Luther à Worms, non pour y voir examiner sa doctrine, mais pour l’y désavouer, ou pour y entendre sa condamnation.

Le 6 mars 1521, il lui écrivit la lettre suivante :


« Charles-Quint, par la grace de Dieu, empereur des Romains, toujours auguste, etc., à notre honorable, cher et pieux docteur Martin Luther, de l’ordre des Augustins.

« Attendu que nous et les états du saint empire, maintenant assemblés ici, avons proposé et résolu, à cause de la doctrine et des livres publiés par toi depuis quelque temps, de prendre une décision à ton égard, nous t’accordons, pour te rendre ici, et de plus pour la sûreté de ton retour, notre libre et impériale sauve garde que nous t’envoyons avec cette lettre.

« Désirant que tu te mettes aussitôt en route pour te rendre auprès de nous, sous vingt-un jours et de la manière fixée par le sauf-conduit, et que tu viennes sans craindre ni violence ni injure, nous voulons fermement tenir la main à l’exécution de notre sauf-conduit et nous persuader que tu viendras. Car, si tu y manquais, tu rendrais notre justice sévère. »


La lettre et le sauf-conduit de l’empereur furent remis à Luther par le héraut impérial Gaspard Strum, chargé de le protéger pendant la route. Luther obéit sans hésiter aux ordres de l’empereur et de la diète. Mais quelques-uns de ses amis, ne partageant pas son intrépidité, et croyant sa vie menacée, cherchèrent à le détourner de ce dessein en lui faisant craindre le sort de Jean Huss. Il leur répondit : — Quand ils allumeraient un feu jusqu’à la hauteur du ciel entre Wittemberg et Worms, j’irais.

Il partit donc sur un chariot découvert que lui fournit le sénat de Wittemberg. Le duc Jean de Weimar pourvut aux frais de son voyage. Luther était accompagné des professeurs Just Jonas et Nicolas Amsdorf, ses disciples, et du jurisconsulte Jérôme Schurf. Le héraut impérial, avec son habit armoirié, le précédait à cheval. Sur toute la route, il fut l’objet de la curiosité du peuple et de son enthousiasme. On lui fit à Erfurt une réception magnifique. Le recteur de l’université vint à sa rencontre à deux lieues de la ville, suivi d’un cortége considérable à cheval et à pied. Quoiqu’il lui fût interdit de prêcher, il céda aux prières des habitans d’Erfurt, et monta en chaire dans l’église des Augustins. Partout la foule accourut au-devant de lui, émue d’admiration et de crainte. À Oppenheim, Spalatin lui fit dire de ne pas s’avancer si inconsidérément ; mais il répondit : « Je me rendrai à Worms, quand il y aurait autant de diables qu’il y a de tuiles sur les maisons. » À Mayence on lui conseilla de se retirer dans le château d’Ebernburg, où François de Sikingen lui fit offrir un asile par le docteur Martin Bucer, qu’il avait envoyé au-devant de lui avec quelques cavaliers pour lui servir d’escorte. Mais il répondit constamment qu’il irait où il était mandé.

Il entra le 16 avril dans Worms, sur son chariot découvert, vêtu de son habit de moine, toujours précédé par le héraut impérial et suivi de plus de deux mille personnes. Ce cortége, grossi par les habitans de la ville, l’accompagna jusqu’à la maison des chevaliers teutoniques, où il descendit. Le jour même, il fut visité par plusieurs dignitaires de l’empire et beaucoup de gentilshommes allemands. Chacun voulait voir cet homme qui, depuis quatre ans, affrontait seul la puissance du pape et s’était rendu célèbre dans toute l’Europe par sa science, son austérité, son courage. Le poète Ulric de Hutten, son ami, l’ingénieux et belliqueux auteur des Epistolæ obscurorum virorum, sous lesquelles avaient été accablés les moines en Allemagne, lui écrivit pour l’entretenir dans ses hardies résolutions. Sa lettre, qui portait pour suscription : — Au théologien et à l’évangéliste Martin Luther, mon saint ami, finissait par ces mots : Dans cette occurrence, très cher Luther, soyez confiant et devenez fort, vous pouvez compter sur moi. Si vous restez constant, je tiendrai avec vous jusqu’à mon dernier soupir.

Le lendemain, 17 avril, Luther fut conduit, à quatre heures après midi, devant la diète, par le maréchal de l’empire Ulric de Papenhéim et le héraut Gaspard Sturm. Une foule immense remplissait les rues et couvrait même les toits. L’encombrement était tel que Luther fut obligé de traverser des maisons et des jardins pour parvenir au lieu de l’assemblée. Pendant qu’il passait au milieu de cette foule, on lui adressait de toutes parts des paroles ou des signes d’encouragement. Arrivé à la porte de la salle, George Frundsberg, l’un des hommes de guerre les plus renommés de l’Allemagne, lui dit en lui frappant sur l’épaule : — Moine, tu vas affronter un danger tel que ni moi, ni aucun capitaine n’en avons couru de pareil dans une bataille. Si, cependant, ton opinion est vraie, et si tu en es bien certain, continue toujours au nom de Dieu, et il ne t’abandonnera pas. Sa personne et sa cause inspiraient un intérêt universel.

La diète était très nombreuse au moment où il y entra. La plupart des électeurs, des princes et des députés des villes impériales, siégeaient sur les bancs assignés aux trois colléges de l’empire, et chacun à son rang avec les marques et d’après l’ordre de sa dignité. Ils avaient tous été attirés à cette séance par une curiosité vive ou une sympathie secrète. L’empereur, placé sur son trône, dans tout l’éclat de sa puissance, entouré de ses ministres et des principaux dignitaires de sa cour, présidait la séance. Plus de cinq mille personnes remplissaient la salle ou en obstruaient les avenues. Luther parut devant cette assemblée imposante avec simplicité, avec respect, mais sans aucun embarras. Il se sentait élevé par la mission à laquelle il se croyait appelé au-dessus de toutes les timidités humaines.

Le maréchal de la diète l’avertit de ne pas parler avant qu’on le questionnât. Ses livres étaient sur une table. Après quelques momens de silence, Jean de Eck, official de l’électorat de Trèves, chargé de l’interroger, lui dit : — « Martin Luther, l’empereur vous a fait appeler pour savoir de vous si vous reconnaissez les livres publiés sous votre nom. » — Le jurisconsulte Jérôme Schurf, qui était placé à côté de lui, réclama la lecture de leurs titres. Après qu’elle eut été faite, Luther s’en reconnut l’auteur. Interrogé s’il était disposé à en rétracter le contenu, il répondit : — « Comme cette question concerne la foi, le salut des ames et tout ce qu’il y a de plus grand sur la terre et dans le ciel, la parole de Dieu, il serait téméraire à moi de donner une réponse irréfléchie. En le faisant, sans y être préparé, je pourrais ne pas dire assez pour l’utilité de ma cause et encore trop pour l’honneur de la vérité ; et je craindrais d’encourir cet anathème du Christ : — Celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai devant mon père, qui est au ciel. Je demande donc humblement que votre majesté impériale me donne le temps d’y penser, afin que je puisse répondre sans m’écarter de la parole de Dieu. »

L’empereur lui accorda vingt-quatre heures. Il dit en sortant : Cet homme ne me rendra pas hérétique. La simplicité de Luther, à qui ses amis avaient recommandé de modérer sa fougue, ne frappa point l’imagination de ce jeune empereur, qui s’attendait à trouver plus d’éclat et plus d’éloquence dans un si hardi et si célèbre novateur. Le délai que Luther demanda fut même regardé par quelques personnes comme un commencement de faiblesse, et leur donna l’espérance d’un désaveu.

Le lendemain, vers le soir, Luther fut conduit devant l’assemblée. La salle était éclairée aux flambeaux. L’official de Trèves lui ayant demandé ce qu’il avait résolu, il répondit en ces termes :

« Très illustre empereur, sérénissimes électeurs, gracieux princes et seigneurs, je me rends aux ordres qui m’ont été donnés hier au soir, et je prie votre majesté et vos seigneuries, par la miséricorde de Dieu, d’écouter avec bienveillance une cause juste et vraie, et de vouloir bien me pardonner si je n’ai pas donné à chacun les titres qui lui sont dus. Je ne suis qu’un pauvre moine, élevé dans la solitude d’un cloître, et connaissant peu les usages des cours. Dans tout ce que j’ai enseigné et écrit jusqu’à présent, je n’ai eu en vue que la gloire de Dieu, et le salut des chrétiens que j’ai voulu ramener dans la voie de la vérité. Je peux m’en rendre témoignage. »

Après ce préambule, il dit que ses écrits étaient de plusieurs espèces ; que les premiers étaient relatifs à la foi et à la morale, et qu’il ne pouvait pas les désavouer sans condamner l’approbation que leur avaient donnée ses ennemis mêmes ; que les seconds censuraient la papauté et la doctrine des papistes qui avaient dénaturé le christianisme, opprimé le monde, dévasté surtout l’Allemagne par des exactions insupportables, et qu’il ne voulait pas les désavouer non plus, de peur de laisser un libre cours à la rapacité et à la tyrannie de la cour de Rome ; que les troisièmes, enfin, avaient été composés contre les adversaires de ses opinions ; qu’il avouait s’être, en plusieurs rencontres, montré trop dur et trop véhément à leur égard, et être allé plus loin qu’il ne convenait à sa profession, mais qu’il ne se donnait pas pour un homme sans défaut, ni pour un saint, et qu’il ne s’agissait point, dans cette cause, de son caractère, mais de sa doctrine. Il refusa tout aussi formellement de les désavouer.

Arrivant alors à la défense même de ses livres, il dit : — « Je ne peux pas mieux me défendre qu’en imitant mon maître qui, frappé par un des serviteurs du grand-prêtre pendant qu’il parlait, se tourna vers lui et dit : Si j’ai mal parlé, faites voir ce que j’ai dit de mal ; et si j’ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ? — Celui qui ne pouvait pas se tromper, n’a pas refusé d’entendre le témoignage d’un simple serviteur contre sa doctrine. Moi, qui ne suis que terre et poussière, et qui peux si facilement me tromper, je demande si quelqu’un veut rendre témoignage contre la mienne. Je conjure donc votre majesté impériale et vos altesses, et qui que ce soit, hautement ou humblement placé, de vouloir bien me convaincre par les paroles des prophètes et des apôtres que je me suis trompé. Qu’on me le prouve, et je suis tout prêt à désavouer mes erreurs, et je serai le premier à jeter mes livres au feu. »

Il ajouta qu’il n’avait pas embrassé témérairement cette cause et qu’il n’y persistait pas par orgueil ; qu’il en avait pesé la grandeur, prévu les périls, qu’il savait quels troubles elle devait jeter dans le monde, mais qu’il ne s’en épouvantait pas, parce que la vérité ne pouvait pas s’établir sans dissension ; que son maître l’avait annoncé aux hommes en leur disant qu’il n’était pas venu leur apporter la paix, mais la guerre ; que c’était là l’effet, la marche et la fortune de la parole de Dieu. Il supplia la diète de ne pas attirer, en la persécutant, de grands malheurs sur l’Allemagne, et ouvrir ainsi sous de funestes auspices le règne du jeune empereur. Il finit en se recommandant à la protection de l’empereur et de l’assemblée contre les violences de ses ennemis.

Lorsqu’il eut achevé, les partisans du saint-siége dans la diète, et surtout les Italiens et les Espagnols de la suite de l’empereur, qui écoutaient impatiemment Luther depuis plus d’une heure, murmurèrent tout haut, et reprochèrent à l’official de Trèves de ne l’avoir point interrompu. Ils trouvaient qu’appelé simplement pour la vérification de ses écrits et le désaveu de sa doctrine, il avait été imprudemment admis à la défendre et à la louer. Sur leur interpellation, l’official de Trèves dit à Luther qu’il n’avait pas répondu à ce qu’on lui avait demandé, et le somma, au nom de l’empereur et de la diète, de déclarer s’il voulait ou non se rétracter.

Luther répliqua alors : « Puisque votre illustre majesté et vos altesses exigent de moi une réponse catégorique, je la leur donnerai sans ambiguité et sans détour. À moins que je ne sois convaincu par le témoignage des Écritures ou par des raisons évidentes, car je ne puis me soumettre aux décisions seules du pape et des conciles, lorsqu’il est constant qu’ils ont souvent erré et qu’ils se sont même contredits, je demeure ferme dans ma foi, qui repose sur les paroles mêmes de Dieu. Je ne peux donc ni ne veux me rétracter, car il n’est ni sûr ni honnête d’agir contre sa conscience. » Après cette déclaration, il ajouta : « Me voici, je ne peux pas agir autrement ; que Dieu me soit en aide. »

Ainsi Luther refusa solennellement le désaveu qu’on exigeait de lui. Il ne consentit pas plus à se rétracter sur la sommation de l’empereur que sur celle du pape. Il fut aussitôt reconduit hors de la salle par deux officiers de la diète, qui l’accompagnèrent à son logement. Il avait gagné par son courage, sa conviction, son éloquence, la faveur ou l’admiration de beaucoup de membres de la diète. Le vieux duc Erick de Brunswick lui envoya un vase d’argent rempli de bierre d’Eimbeck, après en avoir bu lui-même. Luther dit en le recevant : — Que Dieu se souvienne du duc Erick à sa dernière heure, comme il s’est souvenu aujourd’hui de moi. La maison des chevaliers Teutoniques ne désemplissait pas. « Le docteur Martinus (c’est ainsi qu’on appelait Luther dans toute l’Allemagne), écrivait Spalatin, eut plus de visiteurs que tous les princes durant son séjour à Worms. J’ai vu chez lui, outre un très grand nombre de comtes et de seigneurs, le landgrave Philippe de Hesse, le duc Guillaume de Brunswick, le comte Guillaume de Henneberg, et mon gracieux souverain l’électeur Frédéric, qui était en admiration de la réponse chrétienne du docteur Martinus, devant sa majesté impériale et les états de l’empire, mais qui l’aurait voulu moins courageuse. » Comme on craignait qu’après le refus définitif de se soumettre, Luther ne fût exposé au même sort que Jean Huss, quatre cents gentilhommes allemands se confédérèrent pour le défendre, et François de Sikinghen, dont le château était placé dans le voisinage, tint ses troupes prêtes pour marcher à son secours.

Ces témoignages de faveur n’arrêtèrent pas Charles-Quint. Il n’avait recouru à l’intervention de la diète que pour remplir une formalité propre à satisfaire l’Allemagne. Le lendemain de cette séance, il annonça aux états de l’empire qu’il était résolu d’enjoindre à Luther de quitter Worms sur-le-champ ; d’observer, sur sa route, les conditions du sauf-conduit ; et le sauf-conduit expiré, de le poursuivre comme un hérétique manifeste, dans quelque pays qu’il se trouvât.

La déclaration de l’empereur fut le sujet d’une discussion fort vive dans la diète. Quelques princes ecclésiastiques et l’électeur de Brandebourg lui-même conseillèrent de violer le sauf-conduit accordé à Luther. Ils citèrent, à l’appui de leur opinion, le décret du concile de Constance, qui permettait de ne pas garder la foi promise aux hérétiques ; mais cette opinion fut repoussée avec indignation par la plupart des princes séculiers. L’électeur Palatin et le duc George de Saxe, quoique ce dernier fût ennemi déclaré de Luther, dirent qu’ils ne souffriraient pas qu’on couvrît de cette honte la première diète tenue par l’empereur, et qu’on portât une pareille atteinte à la loyauté germanique. La contestation s’anima tellement entre l’électeur Palatin et l’électeur de Brandebourg, qu’ils en vinrent, dit Luther, jusqu’à tirer les couteaux. De son côté, Charles-Quint était très éloigné d’une aussi odieuse perfidie ; il voulait bien condamner la doctrine de Luther, dans l’intérêt du Saint-Siége et pour sa propre utilité, mais il ne voulait pas souiller sa réputation par une trahison.

Sa mise au ban de l’empire ne trouvait pas dans la diète beaucoup plus de faveur que la violation du sauf-conduit. Cette assemblée en redoutait les suites pour l’Allemagne, et elle aurait mieux aimé ramener Luther que le proscrire. Afin de l’essayer, elle obtint de l’empereur qu’il pourrait rester quelques jours de plus à Worms. Pendant cet intervalle, l’archevêque de Trèves, plusieurs princes séculiers, plusieurs évêques et docteurs entrèrent en conférence avec lui pour le faire céder amiablement ; mais leurs efforts furent inutiles. Luther resta inébranlable, et dit à l’électeur de Trèves en le quittant : — « Il en sera de ceci comme de la prédiction de Gamaliel aux Scribes et aux Pharisiens. Si ma cause n’est pas de Dieu, elle ne durera point au-delà de deux ou trois ans ; mais si elle est de Dieu, vous ne serez pas en état de l’étouffer. »

Luther, après plusieurs conférences, n’ayant pas plus cédé à la persuasion qu’à l’autorité, l’empereur lui fit donner, par l’official de Trèves et par un secrétaire impérial, l’ordre de quitter Worms. Il lui accorda vingt et un jours pour se mettre en sûreté. Luther, en parlant de cette issue de la diète, écrivit à son ami le fameux peintre Lucas Kranach, à Wittemberg : — « J’aurais cru que l’empereur eût appelé un docteur ou en eût appelé cinquante pour vaincre loyalement un moine. Mais il n’était question que de ceci : — Est-ce que ce sont là tes livres ? — Oui. — Veux-tu les désavouer, oui on non ? — Non. — Va-t-en ! — Ô aveugles Allemands que nous sommes ! »

Le 26 avril, au matin, Luther sortit de Worms, après avoir pris congé de ses amis. La foule qui se pressait sur son passage était émue des dangers qu’il allait courir. Il avait noblement défendu sa cause, il s’était montré simple, convaincu, éloquent, intrépide ; il avait préféré la proscription à un désaveu ; il partait pour l’exil, et après vingt et un jours, il ne devait plus trouver d’asile en Allemagne. Ces sentimens agitaient toutes les ames et les livraient à l’héroïque novateur. Ainsi, la révolution de ses pensées s’achevait par l’intérêt qu’inspiraient ses infortunes.

Le 28 avril, arrivé à Friedberg, sur le territoire de Hesse, il écrivit à l’empereur et aux états de l’empire pour les remercier de lui avoir gardé leur foi. Se regardant comme en sûreté, il renvoya le héraut impérial et prit le chemin de la Saxe. Son projet était d’aller visiter sa famille et ses amis dans le comté de Mansfeldt ; mais, après avoir passé Eisenach, non loin d’Altenstein, sur les bords de la forêt de Thuringe, il fut enveloppé par une troupe de cavaliers qui y étaient en embuscade. Ces cavaliers, déguisés, l’enlevèrent de sa voiture, le mirent sur un cheval, et le conduisirent à travers la forêt, où ils le gardèrent jusqu’à onze heures du soir dans un château construit sur la crête la plus élevée de ces montagnes. Ce château servait anciennement de demeure au landgrave de Turinge, et s’appelait la Wartburg. C’était l’asile que l’électeur de Saxe avait ménagé à Luther.

Ce prince, qui s’était attaché de plus en plus à lui, avait résolu de ne point l’abandonner, quand il serait mis au ban de l’empire. Mais, afin de concilier ce dessein avec l’obéissance qu’il devait à un décret de la diète, il se proposa de le soustraire à ses persécuteurs, sans toutefois le protéger publiquement. Il chargea Spalatin de lui procurer un refuge dans ses états, et il voulut que ce refuge restât secret même pour lui. Spalatin avait ponctuellement exécuté ses ordres en faisant transporter, dans le château de la Wartburg, Luther, qui déposa son habit de moine pour prendre le costume de gentilhomme, et changea son nom de docteur Martin en celui de chevalier George, afin de n’être pas reconnu.

Après que Luther avait quitté Worms, la diète s’était occupée de la sentence qu’elle devait porter contre lui. Le nonce Aléander avait été chargé de la rédiger ; mais beaucoup de princes, ne voulant pas tremper dans cette condamnation, étaient partis de Worms avant qu’elle fût prononcée. L’électeur de Saxe était de ce nombre ; il écrivit, le 5 mai, à son frère le duc Jean : — « Sachez que non-seulement Anne et Caïphe se déclarent contre Martinus, mais aussi Pilate et Hérode. »

L’édit de l’empereur fut publié le 26 mai dans la cathédrale de Worms. On lui donna, cependant, la date du 6, afin qu’il parût avoir été fait en pleine diète et approuvé par tous les princes de l’empire. Charles-Quint, au nom duquel cet édit était publié, déclarait qu’en exécution de la sentence prononcée par le souverain pontife, juge légitime de cette cause, Luther était séparé de l’église et banni de l’empire. Il défendait, sous peine d’exil perpétuel, de lui donner asile, de lui fournir de la nourriture, de lui prêter aucune assistance ; il ordonnait de s’emparer de sa personne, de brûler ses écrits, d’arrêter ses protecteurs ou ses partisans, de se saisir de leurs biens, et défendait d’imprimer désormais aucun livre en matière de foi, sans l’autorisation des évêques.

Cet édit causa plus de mécontentement que de frayeur en Allemagne ; on fut indigné de voir proscrire, au nom d’une diète allemande, l’homme religieux qui, tout en soutenant ses propres opinions, avait défendu l’argent et la liberté de son pays contre les exactions et la tyrannie de la cour de Rome. Ulrich de Hutten, se rendant l’organe des sentimens éprouvés par ses compatriotes, écrivit : — « Parce qu’il ne s’est pas rétracté, on a condamné l’homme de Dieu ; on l’a renvoyé en lui défendant de prêcher sa parole sur la route ! Ô indignité qui mérite la colère irréconciliable de Dieu ! J’ai honte de ma patrie ! Le moment est arrivé où nous verrons si l’Allemagne possède encore des princes, ou si elle est gouvernée par des statues magnifiquement habillées. »

Après la publication de l’édit, la diète se sépara. — L’empereur Charles-Quint quitta l’Allemagne pour se rendre dans ses pays héréditaires d’Espagne, qu’agitait alors un grand mouvement d’indépendance. Il crut avoir détruit l’hérésie en la proscrivant, et arrêté l’élan des esprits en les replaçant sous l’autorité des évêques ; mais il se trompa. Luther était plus puissant que lui, car lorsque la pensée d’un homme se rencontre avec le besoin d’un siècle, rien ne saurait lui résister. Aussi, peu de temps après le départ de l’empereur, Luther sortit triomphant de sa retraite, et, ce qui n’était à Worms que l’opinion d’un novateur, devint la foi de tout un peuple.

Ainsi, vers le même temps, Colomb ouvrait les mers à l’activité de l’homme, Copernic, les cieux à ses recherches, et Luther des régions sans bornes à son indépendance. Ces trois grands représentans du mouvement moderne donnèrent alors au genre humain, Colomb, un continent nouveau ; Copernic, la loi des mondes ; Luther, le droit d’examen. Cette dernière et périlleuse conquête fut le prix d’une volonté indomptable. Sommé pendant quatre ans de se soumettre, Luther, pendant quatre ans, dit non. Il avait dit non, au légat ; il avait dit non, au pape ; il dit non, à l’empereur. Dans ce non héroïque et fécond se trouvait la liberté du monde.


Mignet.

  1. Fragment historique lu le 25 avril à la séance annuelle de l’Académie des sciences morales et politiques.