Lutrigot

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AU LECTEUR


AYant recouvré ces deux pieces, j’ay crû devoir les donner au public. Elles sont d’un honneste homme, qui ne peut souffrir qu’on attaque sans sujet le merite et le sçavoir.

ÉPÎTRE À DAMON

Tu dois toûjours goûter les plaisirs de la cour,
On y void aujourd’hui tes vertus en leur jour,
À tous les beaux esprits, tes muses y sont cheres ;
Mais les miennes, Damon, y seroient étrangeres,
J’y vivrois en contrainte, et j’y perdrois le temps,
Ne me presse donc point d’abandonner nos champs.
Tous mes sens sont charmez de l’air que j’y respire,
Mon toict rustique, et bas m’y tient lieu d’un empire,
Et je le prise plus que ces vastes palais,
Où la felicité ne se trouve jamais.

Du peu dont j’ai besoin, ma retraite est pourvûë,
Sur cent objets divers, je puis porter la vûë.
De là je vois au loin des costaux toûjours verds,
Qui d’oliviers touffus sont richement couverts,
Je découvre des bois, des campagnes fleuries,
Des hameaux, des vergers, de riantes prairies,
De tranquiles canaux, pleins en toute saison,
Dont l’onde vient couler autour de ma maison.

Si nous devons chercher loin du bruit, et du monde
Un sejour où l’on vive en une paix profonde ;
En quel lieu, pour joüir d’un repos assuré,

L’hyver est-il plus doux, l’esté plus temperé ?
Quelle moisson de fleurs plus vive, plus brillante
Que celle qu’on y void, et que flore y presente ?
En quel endroit l’automne a-t’il des fruits si beaux ?
Est-il rien de si pur que l’eau de nos ruisseaux ?
Et trouve-t’on ailleurs un ciel plus favorable,
Cerés plus liberale, et Bachus plus aimable.
C’est dans nos champs, Damon, que la simplicité,
Joint l’honnéte travail à la tranquilité,
On méprise le luxe, on neglige les modes,
On n’est jamais sujet à des loix incommodes,
Les divertissemens n’ont rien de fastueux,
Et les repas sont bons, sans être somptueux ;
Enfin, parmy les ris, les jeux, et l’abondance,
On void du siecle d’or, les mœurs, et l’innocence.
Je ne veux pas pourtant vanter mal à propos
Une oisiveté lâche, un indigne repos ;
J’estime ces esprits, qui par des soins utiles,
Honorent leur patrie, et reforment les villes ;
Il est beau de chercher avec avidité
Cette gloire qui mene à l’immortalité ;
Mais peut-on aisément dans le temps où nous sommes,
Suivre sans s’égarer les pas de ces grands hommes ?
J’espererois en vain de si nobles emplois ;
Je ne fus jamais propre à débroüiller les loix ;
Pour paroître au barreau, j’ai trop peu d’eloquence ;
Je manque pour la chaire, et d’art et de science ;
En un mot, cher Damon, le ciel ne m’a donné
Qu’un talent mediocre, et qu’un esprit borné.
On ne doit se méler que de ce qu’on sçait faire,
Un innocent loisir m’est un bien necessaire,
Mon sort est d’être libre, et je serois fâché
Qu’à de penibles soins mon cœur fût attaché ;
Il faut que le repos jusqu’au bout m’accompagne,
Je veux encor passer ma vie à la campagne,
Et s’il plait au destin d’en prolonger le cours,
Je veux vivre pour moi, le reste de mes jours.
Là sous des orangers, quand je suis las de lire,

J’aiguise sans chagrin quelques traits de satyre,
J’aime la verité, mais en homme d’honneur,
Je ne sçai point trahir la raison, ni mon cœur ;
À tous les vicieux, je ne veux jamais plaire,
Et j’en dirai du mal s’ils ne cessent d’en faire.
Est-ce une nouveauté de parler hardiment,
Et de faire valoir un juste sentiment ?
Mais dans la liberté que ma muse se donne,
Elle attaque le vice, et non pas la personne.

Il est vrai que le siecle est malin sur ce point,
On n’épargne que ceux que l’on ne connoît point,
Médire est le seul but que chacun se propose,
Qui ne le fait en vers, le fait souvent en prose,
Le cœur nourrit toûjours cét injuste desir,
Et qui ne parle point écoute avec plaisir.
La raison dit en vain pour imposer silence,
Que l’homme doit pour l’homme avoir de l’in-dulgence,
Personne par malheur ne la croid aujourd’hui,
On n’en grossit pas moins les foiblesses d’autrui,
Sur l’amour du prochain, l’amour propre l’emporte,
Ou la haine, ou l’envie est toûjours la plus forte,
Et que ce soit enfin mensonge, ou verité,
L’homme par l’homme méme est toûjours mal-traité.

Voulez-vous que le peuple achepte vos ouvrages,
Choquez des gens d’honneur presqu’à toutes les pages,
Quoique tout en soit foible, et soit dit sottement,
Vous passerez d’abord pour un esprit charmant.
Ce livre court la ville, et chacun le veut lire,
Pourquoi non ? Son autheur ne songe qu’à médire,
Il remplit tous ses vers de bizarres transports,
Il blâme insolemment les vivans et les morts ;
Cet esprit toûjours vain, gâté par ses caprices,
Se fait une vertu du plus lâche des vices ;
Il s’admire, il se flate, il se croid sans defauts ;
Son livre n’a pourtant qu’un tas de brillans faux,
Il confond sans sujet, sans esprit, et sans grace
Le fiel de Juvenal avec le sel d’Horace ;
Des fautes qu’on y trouve à l’examiner bien,

On feroit un volume aussi gros que le sien.
De censurer autrui faut-il donc qu’il se pique ?
Il pourroit beaucoup mieux emploïer sa critique :
Car au lieu de s’en prendre à tant de beaux esprits,
Il n’a qu’à travailler sur ses propres escrits.
Ses partisans peut-être auront droit de me dire,
Que je ne connois pas le fin de la satyre,
Que sa prose, et ses vers brillent de cent beautez ;
Non, je n’ignore point ses belles qualitez,
Et méme je le crois avec toute la terre
Autant historien, qu’il est homme de guerre.
Ah ! Sans doute on a tort de ne pas imiter
Ce bel esprit qui veut se faire redouter,
Qui pretend se parer d’une haute sagesse,
Et regenter toûjours aux rives de Permesse,
Heros parnassien, dont les vers inoüis,
Font grace à tout le siecle en faveur de Louis.
Oüi, la posterité chantera les merveilles
De ce fameux censeur, et de ses doctes veilles,
Et je ne doute pas qu’on ne mette à la fin
Sa statuë à cheval sur un vaste lutrin.
Moi qui n’aspire point à ce degré de gloire,
Apprentif tout nouveau des filles de memoire,
Je tâche de regler mes chansons sur leurs chants,
Et c’est, mon cher Damon, ce que je fais aux champs.


CHANT I



Je chante, Lutrigot, ce heros du Parnasse
Dont la France indignée a condamné l’audace,
Qui trop longtemps armé de ses traits imposteurs
A declaré la guerre aux plus fameux autheurs :
Lui qui dans un poëme et sans art, et sans forme,
A fait paroître au jour une machine enorme,
Et qui croit par l’effet d’une ample vision,
Avoir fait d’un pupitre un second Ilion.
Muses dont le secours est toûjours necessaire
À quiconque ose écrire, et cherche l’art de plaire
J’implore ce secours, daignez me le prester,
Aidé de vos faveurs rien ne peut m’arrester
Que d’un air enjoüé, que d’un pinceau burlesque
Je peigne d’un censeur le triomphe crotesque.
Et vous belle Cloris dont les appas naissants,
Sur les cœurs les plus fiers sont déja si puissants,
Quand pour vous divertir j’entreprends cet ouvrage,
Par vos divins regards soûtenez mon courage.
Un jour que les neuf sœurs, dans le sacré vallon,
Celebroient une feste en l’honneur d’Apollon,
Et tâchoient à l’envi, par l’ardeur de leur zele,

D’adjoûter quelque gloire à sa gloire immortelle,
On s’entretint long-temps des autheurs renommez,
Ils étoient par ce dieu plus ou moins estimez,
Des uns la lire plait, des autres la trompete,
Chaque muse à son tour loüoit quelque poëte ;
Par Terpsicore enfin Lutrigot fut vanté.
Quel autheur, disoit-elle, a plus d’habileté ?
Et qui plus hardiment peut se méler d’écrire.
Je sçai répond ce dieu qu’il sçait mordre, et médire.

Cependant repart-elle, en ce vaste univers,
Lui seul enseigne l’art de bien tourner un vers,
Comment on met d’accord la raison, et la rime,
Comment on doit passer du plaisant au sublime.
Qui suivra ses leçons peut avec seureté,
S’avancer sur ses pas vers l’immortalité,
Soit qu’il vueille briller dans un poëme epique,
Soit qu’il fasse l’essai du pompeux dramatique,
Soit qu’un galant ouvrage ait pour lui des appas,
Quoiqu’il vueille entreprendre il ne déplaira pas.

Apollon est surpris du discours de la muse.
Dans ce siecle éclairé rarement on s’abuse
Ma chere sœur, dit-il, et ce fameux autheur
N’est pas de ce grand art le pere, et l’inventeur,
Horace, Scaliger ont dit la méme chose,
Et c’est leurs sentimens que par tout il expose.
Pourquoi, s’il est sçavant, ne le pas témoigner
En pratiquant cet art qu’il pretend enseigner ?
Qu’avons-nous vû de lui conforme à ses maximes
D’un poëte sterile enfans illegitimes.

Il ne donne ses soins, il ne fait des efforts
Qu’à choquer les vivans, qu’à dechirer les morts,
On ne peut arrester ses noires médisances.
N’a-t’il pas osé dire en ses extravagances,
Qu’aprés avoir joüé tant d’autheurs differents
Phebus méme auroit peur s’il entroit sur les rangs
Que peut-t’il faire encor ? Que peut-il encor dire ?
Conseillez-lui, ma sœur, de quiter la satire,
Et s’il veut qu’on le croïe un autheur excellent,
Qu’il étale

en public un plus heureux talent.
Terpsicore rougit, et garde le silence,
Le sentiment du dieu la surprend, et l’offence,
À la honte succede un genereux depit,
Elle veut soûtenir ce qu’elle a déja dit.
Elle aimoit Lutrigot d’une amitié fidelle,
Lutrigot dans ses vers n’invoquoit jamais qu’elle,
L’honoroit, la flatoit, lui disoit cent douceurs,
Et ne comptoit pour rien toutes ses autres sœurs.

La muse croïoit faire en defendant sa cause,
D’un rimeur un poëte, et de rien quelque chose ;
Mais elle se retire, et va dans son chagrin
Consulter à l’instant le livre du destin.
Dans ce livre sacré que l’Olimpe revere,
Ecrit d’un immuable, et brillant caractere,
L’avenir est sans voile, il s’y découvre aux yeux,
Et l’on y voit le sort des hommes, et des dieux.
De tant d’evenemens Terpsicore ravie
Cherche de Lutrigot la fortune, et la vie ;
Non pour y mesurer la course de ses ans,
Mais pour voir le progrés de ses vers médisans ;
À la fin elle y lit que d’un effort extrême,
Cet autheur doit un jour enfanter un poëme.
Ah ! C’est assez, dit-elle, et je puis desormais
Parler de Lutrigot au gré de mes souhaits.
Je veux à l’avenir que le Parnasse advoûë
Que cet esprit fecond merite qu’on le loûë.
Malgré ses envieux nous en viendrons à bout.
Qui peut faire un poëme est capable de tout.
Pour chercher Lutrigot, le surprendre, et lui plaire,
La muse se deguise en nanon l’horlogere,
L’espouse de La Tour, heros à redouter,
Que ce fameux autheur devoit bien-tôt chanter.
Elle en estoit connuë, et la fille divine
En prend le port, les traits, l’air, la taille et la mine,
Seme son teint brillant de roses, et de lis,
Et puis sur une nuë elle vole à Paris.
Une maison étroite, et dont l’architecture

Semble vouloir choquer et l’art, et la nature,
Et qui paroît de loin plus haute qu’une tour,
Est du grand Lutrigot l’ordinaire sejour.
Terpsicore s’y rend de mille attraits pourvûë,
Et dans un cabinet entre sans être vûë.
Elle jette d’abord les yeux de tous costez,
Elle en voit à loisir jusqu’aux moindres beautez,
Elle examine ici ces charmantes peintures,
Où Lutrigot paroît sous diverses figures.
Dans l’une cent heros l’admirent tour à tour,
Ici tous les autheurs vont lui faire la cour,
Et dans un autre endroit, on le voit qu’il se plasse
Au dessus d’Apollon en maistre du Parnasse.
C’est ainsi que l’on voit en tableaux differents,
Dom Quichotte la fleur des chevaliers errants,
Qui par une vaillance en visions feconde,
Arrête les passans, et fait rire le monde.

Cependant Lutrigot assis aux bons enfans
Est au bout d’une table, et profite du temps.
Là sans crainte d’y voir ses delices troublées,
Il porte aux conviez des santez redoublées,
Et voïant que le jour a fait place à la nuit,
Il compte, il paye, et part sans lumiere et sans bruit.
Mais comment exprimer quelle fut sa surprise
Quand dans son cabinet il voit la muse assise,
Il la prend pour Nanon, et toûjours dans l’erreur
Il lui dit galamment d’où me vient ce bon-heur ?
M’aportez-vous ma montre, ou bien que dois-je croire ?
Je suis ici, dit-elle, et c’est pour vôtre gloire,
Si vous l’aimez encor cessez de vous flater ;
Par de nobles travaux vous devez l’augmenter.

C’est la ternir enfin quand dans une satire
Vôtre plume s’emporte, et ne fait que médire.
On deteste par tout vos plus sçavans escrits,
Vous donnez de l’horreur à tous les beaux esprits.
Pour mieux vous établir que voulez-vous attendre ?
Déja vos partisans n’osent plus vous défendre ;
Malgré tous les efforts de vôtre vanité

Peu de jours finiront vôtre immortalité ;
On verra les enfans de vôtre illustre veine
Faire humblement la cour à la samaritaine.
Songez à prevenir un si honteux malheur,
Et par des vers charmans, soûtenez vôtre honneur.
Adieu, vous ne manquez ni d’art, ni de matiere.
Alors elle se change en un corps de lumiere,
Et prend sans l’écouter, sa route vers les cieux.
Lutrigot étonné ne la suit que des yeux.
Tel un jeune escolier fait un effort frivole
Lorsque sa main veut prendre un papillon qui vole,
Quand il croit l’attraper l’insecte fuit aux champs,
Et l’enfant tout honteux regarde, et perd le temps.
Ah ! Qu’ai-je fait, dit-il ? Ai-je pû méconnoître
Cette fille du ciel que je vois disparoître ?

À travers de ce corps qu’elle avoit emprunté,
Je devois voir l’éclat de sa divinité ;
Sa bouche me parloit avec trop d’eloquence ;
Mais elle m’a trahi par son impatience,
Et tant que ses beautez ont honoré ces lieux,
Mon ame étoit aveugle aussi bien que mes yeux.
Dans ce triste embarras, dans cette étrange peine,
Il s’assied, il se leve, et puis il se promene,
À la fin il se couche, et dans ses visions
Il fait pour se flater mille reflexions.
Mais dois-je être surpris, reprenoit-il encore,
De l’honneur imprévû que me fait Terpsicore ?
Je n’en sçaurois douter c’est elle, et des neuf sœurs
La seule qui toûjours me depart ses faveurs.
Ou mon rare genie, ou ma vertu l’excite
À faire dans le monde éclater mon merite ;
Mon esprit, quoiqu’on die, a de certains appas
Que Paris ne sçait point, que la cour ne voit pas ;
Je sens un noble feu qui m’éclaire, et m’anime ;
Cét esprit embrazé court, et vole au sublime.
Paroissez grands autheurs tant en prose qu’en vers,
Et tout ce que de docte a produit l’univers,
Unissez-vous ensemble, et formez une armee,

Mon ame maintenant ne peut être alarmée,
Le poids de vos escrits ne sçauroit m’accabler,
Et ma plume est en droit de vous faire trembler.

Le doux présentiment de sa gloire future
À l’endormir bien-tôt aide enfin la nature,
Il s’étend mollement ; mais à peine ses yeux
Goûtent le plein repos d’un sommeil gracieux,
Que ce dieu qui de rien forme à son gré les songes,
Qui flate les humains d’agreables mensonges,
Lui parle des beaux airs qu’il devoit entonner,
Lui fait voir des lauriers prets à le couronner,
Le triomphe fameux que le ciel lui destine,
Le corps demi brizé d’une enorme machine,
Les travaux inoüis d’un vaillant horloger,
Une bataille affreuse où l’on doit s’engager,
Des autheurs supliants que sa verve menace,
Et le siecle à genoux qui lui demandegrace.


CHANT II


La muse cependant par le vague des airs,
Traversant à la hâte et la terre, et les mers,
Va revoir Apollon, et d’abord sa presence
Calme tous les chagrins causez par son absence.
Ma sœur, lui dit ce dieu, quel trouble, quel courroux
Vous oblige à nous fuïr ? Dequoi vous plaignez-vous ?
Je me plains, répond-elle, et je ne dois plus feindre,
Oüi de vous méme enfin j’ai sujet de me plaindre,
Faut-il que par un dieu Lutrigot soit blâmé,
Lui dont, à ce qu’on dit, le public est charmé ?
Tel qui ne le vaut pas est cheri du Parnasse,
Et mes sœurs bien souvent font des autheurs de grace.
Je sçai que Lutrigot pendant ses jeunes ans
A semé dans Paris ses escrits médisans,
Qu’il a voulu railler, et faire l’agreable ;
Mais des plus hauts desseins son genie est capable ;
Il a produit des vers dignes de nôtre adveu,
Il n’est pas sans esprit, sans brillant, ni sans feu,
Et si son jugement répond à sa memoire,
Il pourra desormais acquerir quelque gloire.

Ce jour heureux viendra. Je ne veux point celer
Que moi-méme chez lui je viens de lui parler.
Aux honneurs les plus grands le destin le reserve,
Et bien-tôt cet autheur animé par sa verve,
Sans s’amuser encor à parler mal d’autrui,
Fera voir des escrits qui seront tout de lui.
Qu’en croïez-vous, mes sœurs ? Ni l’amour ni la haine
Ne me previennent point lui répond Melpomene,
Et s’il faut m’expliquer, je diray franchement
Que ce poëte altier chante trop foiblement,
Le cothurne est trop haut et n’est pas son affaire.

Et moins le brodequin, dit Thalie en colere,
Lui qui blâme Moliere ose-t’il se flater
D’égaler ses portraits, ou de les imiter ?
Et moi dit Calliope ou je suis bien trompée,
Ou Lutrigot ne peut fournir à l’epopée.
Sur l’histoire Clio commençoit un discours ;
Mais le sage Apollon en interrompt le cours,
Il ne faut pas, dit-il, s’expliquer davantage,
Lutrigot va sans doute entreprendre un ouvrage,
Attendons qu’il l’acheve avant que d’en juger ;
S’il est beau, s’il est grand, on doit le proteger,
Tout le Parnasse alors lui doit être propice ;
Mais si sa vanité, sa haine, et sa malice,
Veulent encor paroître, et choquer le bon sens,
Terpsicore avec nous doit rire à ses dépens.

Pendant cet entretien Lutrigot immobile
Dormoit profondement, et d’un somme tranquille ;
Ses beaux songes charmoient ses sens, et sa raison ;
Mais dés que le soleil éclaire l’horison
Le diligent Colin par ordre de son maître,
Vient à pas mesurez ouvrir une fenestre.
Va, lui dit Lutrigot presque encore endormi,
Va viste chez Garrine, et dis à cet ami
Qu’il amene avec lui Rigelle à l’alliance.
Colin descend d’abord, et part en diligence.
Mais le grand Lutrigot n’attend pas son retour,
Et dés qu’il a fermé sa porte à double tour,
Il court à l’alliance, et là dans la cuisine
Commande le disner pour Rigelle, et Garrine ;
Mais son cœur inquiet goûte un plaisir bien doux,
Quand l’un et l’autre ami se trouve au rendez-vous.

Chers amis, leur dit-il, il s’agit de ma gloire,
Mais avant toute chose il faut songer à boire,
Montons, et qu’on nous serve. Ils le suivent tous deux,
Tout étoit déja prêt pour ce disner fameux,
À les faire servir l’hôte ne tarde guere,
Ils sont charmez de l’ordre, et de la bonne chere,
Ce repas fut enfin pour le dire en un mot,

Aussi beau que celui qu’a décrit Lutrigot.
Muses racontez-moi les grands exploits qu’ils firent,
Leurs charmans entretiens, tous les bons mots qu’ils dirent,
Combien par ces heros à médire obstinez,
Furent de gens d’honneur hautement condamnez.
Oüi ce triumvirat la terreur du Parnasse,
À peine au dieu des vers voulut-il faire grace.
Que de piquants propos contre les beaux esprits,
Que d’autheurs degradez, que de livres proscrits.
Tels dans Rome autrefois Lepide, Antoine, Auguste,
Usurpoient un pouvoir aussi cruel qu’injuste,
Et proscrivant quiconque osoit leur resister,
Par leurs sanglans edits se faisoient detester.
Tels furent nos heros en leur humeur chagrine ;
Mais dans leurs vains discours Lutrigot, et Garrine,
Aprés avoir blâmé les plus honnétes gens,
L’un pour l’autre à l’envi prodiguoient leurs encens.

Les vers de Lutrigot n’étoient que des merveilles,
Garrine étoit divin, et valoit cent Corneilles,
Tous les coups d’encensoir étoient des plus hardis,
Et de tant de fumée ils furent étourdis.
Lutrigot toutefois leur impose silence,
Et pour les consulter leur demande audiance.
Chacun dés ce moment dans un grand serieux,
Montre pour ce qu’il dit un desir curieux,
Et Lutrigot poussé par l’ardeur qui l’emporte
Dés qu’on a deservi parle de cette sorte.
Fideles compagnons de mes plus chers plaisirs,
Qui connoissez mon ame, et ses nobles desirs,
Je veux vous faire part de mon bon-heur extrême,
Et vous dire en secret que je plais, et qu’on m’aime,
Non d’un amour prophane, et rempli de souci,
Si je deplais au sexe il me deplait aussi,
Mais d’un amour qui nait au cœur d’une deesse.
Pour mon interêt seul elle agit, elle presse,
Et c’est à Terpsicore à qui je dois ces soins.
Hier au soir mon esprit ne songeoit à rien moins

Quand je trouvai chez moi cette fille celeste !
Son port étoit charmant, son air étoit modeste,
Quoiqu’elle vint alors deguisée en ce lieu
Elle se fit connoître en me disant adieu.

Que ne dit-elle point pour m’inspirer l’envie
De donner à mon nom une immortelle vie ?
Elle veut que je prenne un vol plus relevé,
Et que je mette au jour un ouvrage achevé.
Assez et trop long-temps dans mes doctes caprices,
Ma redoutable plume a gourmandé les vices,
À de plus grands exploits je pretends aspirer.
Aprés m’être fait craindre on me doit admirer.
Garrine tout charmé lui répond ces paroles.
Non non tu n’es point propre aux sornettes frivoles,
Et l’amour n’a pû faire en aucune façon
Produire à ton esprit un couplet de chanson.
Tu ne travailles point sur ces basses matieres ;
Mais cet esprit sublime a de vives lumieres,
Quand dans un satire il rime bien ou mal,
Quand il pille à loisir Horace, et Juvenal,
Quand il décrit le Rhin, ou narre une bataille,
Ou qu’il fait que Themis ouvre une huître à l’écaille,
C’est là ce qu’on appelle un autheur sans defaut ;
Mais tu dois plus pretendre et t’élever plus haut.
Ce n’est qu’aux grands desseins qu’un bel esprit s’aplique.
Porte ta verve enfin jusqu’au poëme epique,
Va chercher un heros dans les siecles passez,
Tous les historiens t’en fournissent assez.

Il en est de vaillants, de conquerants, de justes,
On voit des Scipions, des Cesars, des Augustes,
Donne à de tels sujets de pompeux ornemens,
Et brille dans tes vers en nobles sentimens.
Il est vrai, dit enfin le sincere Rigelle,
Lutrigot doit courir où la gloire l’appelle,
Un poëme heroïque est digne de son choix ;
Mais à quoi bon chercher les heros d’autrefois.
Leurs antiques vertus doivent être imitées.
Le Parnasse à bon droit les a jadis chantées.

Devons-nous toutefois en paroître ébloüis ?
Ces heros étoient-ils plus heros que Louis ?
Qu’ont-ils executé de si digne d’envie,
Que ce grand roi n’ait fait dans le cours de sa vie ?
Tu peux sur ses exploits t’occuper noblement ;
Mais ne va point sur tout lui dire sottement,
Jeune et vaillant heros dont la haute sagesse,
N’est point le fruit tardif d’une lente vieillesse,
Et puis poussant ta verve assez mal à propos
Ne va point lui précher un languissant repos.
Fais voir que tout lui cede, et que rien ne l’arrête,
Qu’il court rapidement de conquête en conquête,
Que ses fiers ennemis ne peuvent l’étonner,
Qu’il sçait vaincre en tout temps, punir, et pardonner,
Que protegé du ciel, lui seul peut sur la terre,
Faire quand il lui plait, ou la paix ou la guerre,
Et quoique son grand cœur soit charmé des combats,
Que la seule justice arme toûjours son bras.

Aprés nous l’avoir peind vaillant, et redoutable,
Fais-nous le voir encor bien fait, adroit, aimable,
Mélant heureusement dans ses nobles projets,
L’interêt de sa gloire au bien de ses sujets,
Reglant ses grands etats par sa prudence extrême,
Maître de son conseil, et maître de soi-même,
Et toûjours faisant voir que sous ses justes loix
Il veut tout en monarque, et fait tout avec choix.
Il n’en faut pas douter, Lutrigot leur replique,
J’estime vos conseils, et j’aime l’heroïque ;
Mais tous ces vieux heros que vous me proposez
Passent chez les neuf sœurs pour des heros usez,
Et Louis qui merite et mes soins, et mes veilles,
Est un heros enfin trop fecond en merveilles,
Chacun peut reüssir plein d’un si grand objet ;
Mais de faire un poëme, et n’avoir pour sujet
Qu’un accident commun, qu’un pupitre sterile,
C’est l’ouvrage inoüi d’un poëte fertile,
C’est ce que n’a point fait le grec, ni le latin,
Et c’est ce qu’on verra dans mon fameux lutrin.

J’en faisois un secret ; mais ce livre admirable,
Ce rare original en tout incomparable,
Malgré mes envieux doit enfin voir le jour,
Et surprendre bien-tôt et la ville, et la cour.

Il faut donc qu’il paroisse, et qu’une œuvre si belle
Serve à tous les sçavans de regle, et de modelle,
Et que je fasse voir qu’en ce docte mestier
Homere étoit novice, et Virgile escolier.
Oüi, vous en jugerez par mon poëme epique.
C’est par ce beau discours que Lutrigot s’explique,
Ses amis toutefois se plaignent hautement
D’être privez de voir ce poëme charmant,
Et pour les apaiser, nôtre autheur les assure
Qu’ils en auront bien-tôt l’agreable lecture.
Aprés cet entretien il leur serre la main,
Les embrasse tous deux, et les quitte soudain.


CHANT III



À peine est-il parti plein de ses réveries,
Que ses deux chers amis s’en vont aux Tuilleries.
Là pour se garantir de l’ardente saison,
Ils se plassent à l’ombre assis sur le gazon,
Et comme Lutrigot occupoit leur pensée
Ils parlerent d’abord de sa gloire passée,
Et Rigelle disoit que pour la soûtenir,
Il étoit mal-aisé de tromper l’avenir.
Quoi, doutez-vous encor, lui dit alors Garrine,
Qu’il ne donne au public une piece divine ?
Ce lutrin merveilleux qu’il va faire imprimer,
Doit être pour le moins un poëme à charmer.
Sans doute ses heros de nouvelle structure
Auront à chaque pas quelque noble adventure.
Il va nous enchanter par ses narrations,
Il va nous ébloüir dans ses descriptions ;
Il me semble déja que cet autheur étale
Ce qu’a de precieux la solide morale,
Je l’admire déja méme sans l’avoir lû ;
Mais laissons le lutrin jusqu’à ce qu’on l’ait vû.
Disons que cet autheur malgré mille traverses,
L’emporte sur tout autre en ses œuvres diverses.
Ce sublime censeur plein de tant de clartez,
Possede eminemment de grandes qualitez.
Dés l’âge de quinze ans il fut modeste, et sage,
Il eût et la science, et l’esprit en partage,
Il évitât toûjours ces jeunes libertins
Dont les égaremens donnent tout aux destins,
Jamais à des erreurs son cœur ne s’abandonne,
Il croit l’ame immortelle, et que c’est Dieu qui tonne.
On ne voit point en lui de ces talens bornez,
Dont les esprits communs sont contens d’être ornez ;
De mille soins divers son ame est occupée,

Il accorde aisément la plume avec l’épée.
Je ne veux point ici m’eriger en flateur,
Mais je puis assurer que nôtre brave autheur,
Voulant voir un combat avoit mis dans sa poche,
Pour le voir loin des coups des lunettes d’aproche ;
Jamais precaution ne fut plus à propos,
Et c’est marcher enfin sur les pas des heros.
Advoüons hardiment que ce rare genie
Conserve en sa conduite une grace infinie.
Que son discours au roi paroît noble et charmant !
Tout s’y voit bien placé, tout s’y dit galemment,
Oüi, tout ce qu’il adresse à ce vaillant monarque
D’une verve sublime est une illustre marque.
Est-il rien de si juste, et rien de si prudent
Que ce que dit Pirrhus avec son confident ?
Cet endroit est aimable autant qu’il le peut être,
Il me semble d’oüir Jodelet, et son maître.
Et qui sans nôtre autheur, auroit jamais pensé,
Qu’au lieu d’être vaillant Pirrhus fut insensé ?
Lutrigot n’aime point tous ces heros de guerre
Qui portent la terreur aux deux bouts de la terre,
À ces hardis desseins il n’aplaudit jamais,
Il n’admire en ses vers que les heros de paix,
Il veut qu’un roi s’engraisse, et que dans son empire
Il goûte un doux repos, et ne songe qu’à rire,
Et lui seul a trouvé mille fortes raisons
Pour loger Alexandre aux petites maisons.

J’admire ce beau conte assaisonné de l’huître,
Qu’il prend dans un autheur, n’importe en quel chapitre ;
Ce mets si delicat dont Lutrigot fit choix
Fut presenté jadis au plus puissant des rois ;
Mais l’huître n’étant pas d’un goût trop agreable
Il ne la servit plus qu’à la seconde table ;
Cependant ce ragoût, les amours de l’autheur,
Aiguise en le lisant l’appetit du lecteur.
Le passage du Rhin a produit des merveilles,
Et sur tout son grand vurts, mal né pour les oreilles,
Pour plaire également par la diversité
Il méle le mensonge avec la verité.

Tantôt un dieu cachant sa barbe limoneuse
Prend soudain d’un guerrier la figure poudreuse.
Tantôt au fort de Skinq animé de fureur,
Son front cicatrisé donne de la terreur,
Et pour peindre des faits d’eternelle memoire
Lutrigot prend la fable, et neglige l’histoire.
Ce bel esprit sçait fuïr tous les chemins batus,
Et former à son gré des dieux, et des vertus.
Ce n’est pas sans raison que cet autheur se pique
De triompher par tout dans son art poëtique.

Horace, dont il est l’eternel traducteur,
Seroit charmé de voir son escolier docteur,
Et ne manqueroit pas dans l’ardeur de son zele,
D’admirer un regent d’une classe nouvelle.
Ses dogmes empoulez à quiconque les lit
Infusent la science, et donnent de l’esprit,
Il pourroit par son art aprendre aux muses mémes,
À faire de grands vers, et de parfaits poëmes,
Et son penible emploi l’a sans doute empéché
De faire jusqu’ici ce qu’il nous a préché.
Qu’on ne l’accuse point d’aimer trop à médire,
Il le fait sans dessein, et ne songe qu’à rire,
Son ame est toute belle, et ses vers médisans,
Quoiqu’assez mal polis me paroissent plaisans.
Sans ce riche talent comment eût-il pû faire
Pour être regardé du peuple, et d’un libraire ?
Devoit-il dans un greffe à jamais retenu
Pourrir dans la poussiere, ou vivre en inconnu.
Il s’est mis dans l’éclat par sa vaste science,
On admire en tous lieux ses pieces d’eloquence ;
Il est pompeux, et grand dans le moindre projet,
Presque en chaque satire il épuise un sujet,
Chaque comparaison est toûjours sans égale.
N’estes-vous pas charmé de celle de Tantale ?

Et de celle du roi d’un stile tout nouveau,
Qu’il compare au bâton qui soûtient l’arbrisseau.
En vain un doux censeur oseroit entreprendre,

Ou de le conseiller, ou bien de le reprendre,
À cet autheur sçavant tout doit être permis,
Il ne s’amuse point à croire ses amis,
Il ne peut se tromper, à bon droit il lui semble
Qu’il en sçait plus lui seul que tout le monde ensemble.
Ce qu’ont pensé de beau les plus rares esprits
Se trouve bien ou mal dans ses charmans escrits.
Ce genie éclairé penetre la nature,
En sage misantrope il condamne, il censure,
Il connoît l’homme à fond, il en dit mille maux,
Il le croit le plus sot de tous les animaux,
Il dit tout ce qu’il pense, et ne peut se contraindre,
Il a sceu l’art de plaire, et de se faire craindre,
Il est en prose, en vers, le docteur des docteurs,
La gloire de son siecle, et l’effroi des autheurs.
Siecle heureux garde toi d’attirer sa colere,
Il t’a promit, dit-on, d’être un peu moins severe,
Conserve par tes soins le bien dont tu joüis,
Lutrigot te fait grace en faveur de Louis.

Garrine alloit poursuivre, et le prudent Rigelle
Se plaisoit au recit de ce censeur fidelle ;
Mais à quelques pas d’eux ils oüirent parler
Deux hommes disposez à s’entrequereller,
Et Garrine à ce bruit obligé de se taire,
Reconnut Lutrigot, et Garbin le libraire.
Ils s’aprochent tous deux, et pretendent sçavoir
Quel sujet de debat a pû les émouvoir.
À l’instant Lutrigot devenant plus affable,
J’ai trouvé, leur dit-il, un esprit intraitable,
Mon lutrin l’épouvente, et ce libraire altier
Craint d’y perdre ses soins, son encre, et son papier ;
Cependant tout y brille avec tant d’avantage
Qu’on sera dans l’extase en lisant cet ouvrage.
Je sçai, repart Garbin, que les autheurs souvent
Promettent des monts d’or, et nous donnent du vent.
Vous nous vantez ici vôtre poëme epique,
Que n’avez-vous pas dit de vôtre poëtique ?
Et de vôtre longin, ce sublime traité

Que par ses beaux escrits, Dacier vous a gâté.
Il auroit fait bien pis, si d’un trait de prudence
Vous n’eussiez à genoux imploré sa clemence.
J’aime vos interêts, et plus encor les miens,
Vos ouvrages devoient me combler de tous biens ;
Mais à peine aujourd’hui le peuple les achete.
Je n’ai plus de creance à la foi d’un poëte.

Sans Rigelle et Garrine on auroit vû long-temps
Disputer en ce lieu ces esprits mécontens ;
Mais ces mediateurs craignant leur violence,
Les prierent enfin d’agir d’intelligence,
Conclurent un marché qu’ils desiroient tous deux.
C’est ainsi qu’en nos jours deux ministres fameux
Estallant à l’envi leur sagesse profonde,
Mirent d’accord deux rois les plus puissants du monde.
La troupe se separe, et le sage Garbin
Promet avec serment d’imprimer le lutrin.


CHANT IV



Dez que l’astre du jour achevant sa carriere,
Dans le sein de Thetis eût caché sa lumiere,
Lutrigot tout rempli de projets éclatans,
Va relire avec soin ses escrits importans,
Et content de sa peine, et de son grand ouvrage,
Ce narcisse orgueilleux se mire à chaque page.
Il ne consulte plus que son ambition,
Il veut bien qu’il paroisse avant l’impression,
Il le lit à Garrine, il le lit à Rigelle,
Il va le reciter de ruelle en ruelle,
Il mandie en tous lieux quelque aplaudissement,
Et par son ton de voix il impose aisément.
Tel avec moins de bruit, moins d’art, et moins d’haleine,
Le savoyard chantoit sous la samaritaine.
Déja quelques rieurs avoient presque en tous lieux
Porté de Lutrigot le renom jusqu’aux cieux,
Et son ame en secret d’un tel plaisir pâmée,
Joüissoit de sa gloire, et de sa renommée ;
Quand Terpsicore aprit par la voix des flateurs,
Que cet autheur sçavant charmoit ses auditeurs.
Elle vole à l’instant aux rives de Permesse,
À vanter le lutrin cette muse s’empresse,
Apollon et ses sœurs veulent bien l’écouter ;
Mais ce dieu peu credule ose encor en douter.
Je veux croire, dit-il, que c’est un beau poëme,
Mais Terpsicore enfin l’avez-vous leu vous-méme ?
Non, lui répond la muse. Et bien, repart le dieu,
Amenez promptement Lutrigot en ce lieu.
Il doit être permis aux jours des saturnales
De chercher des plaisirs, des jeux, et des regales,
Qu’il vienne donc ce soir ; mais pour nous divertir,
Poursuit-il en riant, il faut nous travestir.

Que tout jusqu’aux autheurs, se déguise, et se pare.
Le dessein du dieu plait, et chacun s’y prepare.
Il étoit encor jour ; mais à peine la nuit
A chassé de Paris la lumiere, et le bruit,
Que Terpsicore prête à faire un prompt voïage,
Descend de l’Helicon, et sans nul équipage,
Pour se rendre bien-tôt chez l’autheur du lutrin,
Va monter sur Pegaze, et se met en chemin.

Cette muse le trouve apliqué sur son livre.
Lutrigot, lui dit-elle, il est temps de me suivre,
Ramasse tes escrits, sors, et viens de ce pas
Recevoir un honneur que tu n’attendois pas,
Viens, Apollon te mande, et t’attend au Parnasse.
Lutrigot dans son cœur sent une noble audace,
Regarde avec transport cet excés de bonté,
Prend tous ses vers, et suit cette divinité.
La muse pour se joindre à la celeste troupe
Remonte sur Pegaze, et met l’autheur en croupe.
Cependant les neuf sœurs dans le sacré valon
Attendoient Lutrigot au palais d’Apollon.
Dans une sale et vaste, et richement meublée,
Estoit avec plaisir la sçavante assemblée,
Et pour mieux se masquer, les muses avoient pris
Les habits negligez de plusieurs beaux esprits.
Dans leurs noirs vestemens la modestie éclate.
L’une porte un rabat, et l’autre une cravate,
L’une est en just-au-corps, cét autre est en manteau,
Plusieurs ont la sotane, et toutes le chapeau ;
Mais plus d’une perruque et noire, et mal peignée,
De linge assez mal propre étoit accompagnée.
Apollon deguisé placé dans un fautueil,
Faisoit à tout venant un obligeant accueil,
En petit collet méme il paroissoit aimable,
Il étoit au haut bout d’une fort longue table,
Et les sçavantes sœurs, sous son autorité,
Occupoient sur deux bancs l’un et l’autre côté.

Sur d’autres bancs aussi d’une longueur égale
Se mettoient les autheurs qui venoient dans la sale,

Dont plusieurs par Phebus estimez, et loüez,
Jadis par Lutrigot avoient esté joüez.
Tout ce que de sçavant se trouve sur Parnasse,
Y vient pour écouter, et chacun prend sa place.
Mais Pegaze conduit par une deité,
Fend sans cesse les airs d’un vol precipité,
Et ne songe qu’à voir sa croupe soulagée
De l’importun fardeau dont on l’avoit chargée.
Lutrigot ébloüi, muet, et chancelant,
Craint toûjours qu’il ne ruë, ou ne bronche en volant.
Dans ce vague chemin, ce cavalier timide,
Se croit dans le danger, et se tient à son guide.
Ainsi par un beau temps le voïageur nouveau,
Voïant branler la nef qui le porte sur l’eau,
Se prend au mât prochain, ne sçait ce qu’il doit faire,
Et redoute un peril qui n’est qu’imaginaire.
Mais à la fin Pegaze aussi ferme que prompt
Porte, et laisse sa charge au haut du double mont.

Terpsicore s’arrête, et tâche enfin d’instruire
Le docte et grand autheur qu’elle daigne conduire.
Ne trouve point étrange, et ne sois point surpris,
Lui dit-elle en riant, de voir de beaux esprits,
Tu trouveras ici les muses déguisées ;
Mais à te faire honneur elles sont disposées,
Tout jusques à Phebus s’humanise aujourd’hui,
Allons, et souviens-toi de t’adresser à lui.
Dans le palais du dieu le Parnasse s’assemble.
La muse et Lutrigot y vont d’abord ensemble,
Ils entrent dans la sale, et nôtre vain autheur
Va s’asseoir vis-à-vis du divin directeur.
Chacun regarde alors sa fiere contenance,
On cesse de parler, et Lutrigot commence.
Grand Apollon, dit-il, je reçois un honneur
Qui fera desormais ma gloire, et mon bon-heur.
Je dois être sensible à cette grace insigne ;
Il est vrai qu’aujourd’hui je n’en suis pas indigne.
Qu’on ne m’accuse point que par des vers malins
J’ai cent fois plus médit que les autheurs latins,
On sçait

que mon genie en sortant du college,
S’est lui-méme donné ce rare privilege.
On ne peut sans envie et sans temerité
Blâmer et ma conduite, et ma sincerité.

Par le riche talent que mon esprit possede,
Il faut, graces au ciel, que tout autheur me cede.
Dans l’empire françois je me fais redouter,
Nul escrit sur les miens n’oseroit attenter,
Et plus d’un bel esprit connoissant mon courage,
Par crainte, ou par amour me donne son sufrage.
Des effets si publics montrent ce que je puis,
Et mes escrits divers font voir ce que je suis.
Ma pensée au grand jour par tout s’offre et s’expose,
Le moindre de mes vers dit toûjours quelque chose.
Jamais mortel n’a pris un si penible soin
Pour ennoblir sa verve, et la porter plus loin ;
Aussi mes nobles vers sont lus dans les provinces,
Sont recherchez du peuple, et receus chez les princes.
Et qui dans l’univers n’a pas vû mes escrits ?
Mes satires ont pleu, chacun en est épris,
Il n’est point aujourd’hui de courtaut de boutique
Qui n’ait et mon longin, et mon art poëtique.
Mais bien qu’en ces escrits tout soit charmant, et beau,
Rien n’y peut égaler mon poëme nouveau.
De tous les escrivains je suis enfin l’unique
Qui change le burlesque en parfait heroïque :
Tous les autres autheurs par leurs vers monstrueux
Font de leur heroïque un burlesque ennuïeux.
Je n’aprehende point de tromper vôtre attente.
Vous y verrez briller l’epopée éclatante,
Le grand, le merveilleux, en font les incidens,
Tout parle, tout s’exprime en termes transcendans,
J’embellis noblement et l’art, et la nature.
Quand on l’ordonnera j’en ferai la lecture.

Apollon méprisant cet autheur effronté
Rit quelque temps tout bas de tant de vanité ;
Mais voulant le joüer par une mascarade,
Il feind d’être content d’un harangueur si fade,

Et ne disant rien moins que ce que dit son cœur
Il répond par ces mots au discours de l’autheur.
Inconcevable esprit que le ciel a fait naître
Pour être des sçavans le regent, et le maître,
Quel plaisir n’a-t’on pas de te voir en ce lieu,
Tu n’en sçaurois douter de la bouche d’un dieu.
On sçait que tes escrits, qu’on peut sans complaisance
Apeller l’elixir du sçavoir de la France,
Te rendent redoutable à tout le genre humain.
Quand le grand Lutrigot a la plume à la main,
Qu’il enfante les vers d’une docte satire,
Chacun cache les siens, et n’oseroit plus lire.

Tout Phoebus que je suis peut-être aurois-je peur,
S’il falloit en champ clos combatre un tel autheur.
Il est vrai que je vois qu’un jour certain poëte
Tâchera d’affoiblir le son de ta trompete ;
Mais cet esprit frivole, indiscret, et grossier,
Que l’Egypte a nourri durant un lustre entier,
Qui cherchoit le Parnasse au pied des piramides,
Ne fera contre toi que des vers insipides.
Un quatrain seul poussé de ta bruïante voix
Va d’abord l’étourdir, et le mettre aux abois.
Mais laissons tes hauts faits qu’à peine on pourra croire,
Nous en avons le fruit, toi seul en as la gloire.
Il est temps maintenant de combler nos desirs,
Tu peux donc nous donner de solides plaisirs,
En lisant ton lutrin tu vas te satisfaire,
Tu vas par tes beaux vers nous instruire, nous plaire,
Et toute l’assemblée a raison d’esperer
Que tu ne liras rien qu’on ne doive admirer.


CHANT V



C’est ainsi qu’Apollon, par tant de railleries,
Se joüoit d’un autheur charmé des flateries,
Qui se trompoit lui-méme, et dont l’esprit gâté
Le disputoit en vers à sa divinité.
Aussi sans que ce dieu le presse davantage,
Il se met en état de lire son ouvrage.
Il ouvre ses cahiers, tousse et crache trois fois,
Il compose son geste, il mesure sa voix,
Et dit eloquemment qu’un enorme pupitre,
Est du poëme entier le sujet et le titre.
Il lit enfin tout haut, et fait voir dans ses vers
Les grandes actions de ses heros divers.
La discorde y paroît toute noire de crimes,
Sortant des cordeliers pour aller aux minimes.
On y voit dans leur lustre, et dans leur plus beau jour
Les nocturnes exploits de l’horloger la Tour,
Ce nouvel Adonis a la taille legere
Qui fait tout le souci d’Anne son horlogere,
Anne qui se pendoit sans sa chere Alizon,
Et qui dit en hurlant tout ce qu’a dit Didon.
Il lit en vers pompeux la forme, et l’origine
Du lutrin, ou plûtôt de la vaste machine,
Et de ses ais pourris l’ample description
Jette les auditeurs dans l’admiration.

Quand il décrit l’oiseau qui prône les merveilles,
Il enleve les cœurs, et charme les oreilles,
Et ses vers sont pressans, et ne sont pas moins beaux
Quand il peint la mollesse au milieu de Cisteaux.
Qui demande en pleurant, quel demon sur la terre
Soufle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre ?
On n’admire pas moins ce pieux sentiment,
Marque de sa sagesse, et de son jugement,
Lorsqu’il dit, par l’excés d’une sainte franchise,
Que de tout abîmer c’est l’esprit de l’eglise.
Quel plaisir

n’a-t’on pas du hibou que la nuit
La lanterne à la main elle-méme conduit.
Par un cri menaçant, par un battement d’aîle,
Il fait fuïr trois heros, il éteind leur chandelle,
Et si par la discorde ils n’étoient reünis
Leurs cœurs étoient glacez, et leurs exploits finis.

Il fait avec prudence assembler le chapitre
Pour oser renverser ce terrible pupitre,
Et cet autheur le dit avec tant d’agrémens,
Les chanoines ont tous de si grands sentimens,
On y cite si bien l’alcoran et la bible
Que l’assemblée y trouve un plaisir tres-sensible.
Que dirai-je de plus, l’auditoire aplaudit
À tous ces longs discours que nôtre autheur lui lit.
Chacun se plait d’oüir ses nouvelles deesses,
Ses merveilleux heros charmez de leurs proüesses,
Et ces vers surprenans où le grand Lutrigot
Compare enfin Louis au fidelle Girot.
Ses pensers sont divins, s’il voit la nape mise,
Il en admire l’ordre, et reconnoît l’eglise,
Il tourne en jeux d’esprit le benedicat vos,
Les benedictions qu’on répand à grands flots,
Les offices divins, l’enbonpoint des chanoines,
Les prélats, les abbez, le vermillon des moines,
Et mille autres endroits chantez sur ce beau ton,
Qu’avec moins d’ornemens on préche à Charanton.
Mais rien ne touche plus cet illustre auditoire,
Rien ne couvre l’autheur d’une plus juste gloire,
Et ne releve tant l’histoire du lutrin,
Que le combat qu’on donne aux plaines de Barbin :
Jamais journée aussi ne fut plus éclatante.
Il la lit d’un air fier, et d’une voix tonnante ;
Il fait voir ses heros au combat acharnez,
Tous les coups sont toûjours ou receus, ou donnez,
Chaque livre jetté, fut-il sans couverture,
N’eût-il que six fueillets fait plus d’une blessure,

Et quand on voit brontin qu’un coup de livre abat,
Un prélat benit tout, et finit le combat.

La catastrophe enfin de ce rare poëme
Paroît aux auditeurs d’une beauté suprême ;
Car ces vaillants heros formant d’autres souhaits,
Laissent là le pupitre, et font d’abord la paix.
Quand l’autheur a fini sa charmante lecture,
Dans toute l’assemblée on n’entend qu’un murmure ;
Mais le grand Apollon d’un ton plaisant et haut
Dit qu’il trouvoit l’ouvrage, et riche, et sans defaut,
Que pour recompenser cet autheur admirable
Il falloit un triomphe aussi beau qu’honorable,
Qu’il aime Lutrigot, et qu’il pretend enfin
Qu’on le mette à cheval sur un vaste lutrin ;
Que monté de la sorte, il ordonne qu’il fasse
Et le tour du palais, et le tour du Parnasse.
Tous les petits autheurs, tous les grands escrivains
En témoignent leur joye, et battent tous des mains.

Vers une galerie, où sont tous les registres,
Estoient comme inconnus deux antiques pupitres,
Qui servoient autrefois dans le docte vallon,
Pour les livres sacrez des hymnes d’Apollon.
On en prit le plus grand, qu’avec beaucoup de peine
On dressa sur un char peind de couleur d’ebene.
Pegaze le tiroit, marchant d’un pas égal.
On mit sur ce lutrin nôtre autheur à cheval.
La marche fut dans l’ordre, et parut assez belle.
On vit d’abord passer une longue sequelle
De poëtes nouveaux, dignes imitateurs
Du sçavant Lutrigot le phenix des autheurs.
Ils crioient tous ensemble, et d’une force extrême,
Vive le roi des vers, et son divin poëme.
En suite l’on voïoit tous les autheurs fameux,
Grecs, latins, et françois, qui marchant deux à deux,
Recitoient, ou chantoient en differens langages
Tout ce que Lutrigot a pris dans leurs ouvrages.
Sur quatre chars parez d’une étoffe de prix
Estoient du triomphant les immenses escrits.
L’un portoit son longin, et son poëme epique,

L’autre les doctes chants de son art poëtique,
Ses satires dans l’un effraïoient les autheurs,
Ses epistres dans l’autre étonnoient les flateurs,
Et des centaures noirs, effrontez et bizarres,
Traînoient ces chars remplis de tant de pieces rares.
Au milieu des neuf sœurs le sçavant Apollon,
Tout grave qu’il étoit joüoit du violon.

On voïoit Uranie avec une musete,
Polinnie en dansant sonnoit de la trompete,
Calliope faisoit quelque pas de balet,
Et suivoit Apollon au son du flageolet.
Clio battoit la caisse et paroissoit en masque.
Euterpe se paroit de son tambour de basque.
Melpomene frapoit sur un bassin d’airain.
Erato s’y montroit la guitarre à la main.
Thalie en grimaçant joüoit de la vielle,
Et Terpsicore enfin, cette fille immortelle,
Fort revenuë alors de ses vaines erreurs,
Animoit de la voix Apollon, et ses sœurs.
Le char venoit aprés chargé de la machine,
Surquoi le fier autheur avec sa sombre mine
Paroissoit à cheval, et d’un air serieux
Saluoit en passant de la teste, et des yeux.
Les essieux gemissoient sous un poids si terrible.
Ils portoient un autheur aussi grand qu’invincible.

Des deux côtez du char marchoient par pelotons
Les chantres du pont neuf armez de longs bâtons.
Tout autour paroissoient des satires burlesques,
Qui faisoient en dansant des postures crotesques,
Et derriere on voïoit cent autheurs inconnus
Que le grand Lutrigot avoit jadis vaincus.
Ils suivoient ce heros en miracles fertile.
Ainsi dans son triomphe autrefois Paul Emile
Menoit aprés son char tous les chefs que son bras
Avoit mis sous le joug en ses divers combats.
De méme Lutrigot, dont l’indomptable plume
A battu maint autheur dans son docte volume,

En ce jour solennel use de tous ses droits,
Et fait voir son lutrin l’honneur de ses exploits.
Faire un lutrin, c’est plus que forcer des murailles,
Que donner des combats, que gagner de batailles.
Et comme en un triomphe il est permis à tous
De railler le heros sans craindre son courroux,
Ces autheurs à l’envi lui reprochent sans cesse
Son esprit aigre et fier, son peu de politesse,
De ses vers médisans l’aspre malignité,
Ses larcins découverts, son sçavoir emprunté,
Que tout son grec consiste en son dictionaire,
Et qu’il n’est qu’un censeur injuste et temeraire.

Mais à peine le char pour achever le tour
Passoit pompeusement sous une vieille tour,
Qu’un sinistre hibou né pour troubler la feste,
Volle vers Lutrigot, se perche sur sa teste,
Et pour le couronner, il portoit dans son bec
Un rameau tortueux d’un laurier déja sec.
Tout le monde à l’aspect d’une telle figure
Jette des cris en l’air, rit de cette aventure,
L’Helicon retentit de ces cris éclatants,
Pegaze s’effarouche, et prend le frein aux dents,
Il court, il saute, il ruë, et dans ses algarades
Il brise enfin le char à force de ruades,
Et le grand Lutrigot en poussant maint helas,
Tombe, et tout effrayé voit le lutrin à bas.