Médaillons de peintres

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Médaillons de peintres
Henri de Régnier

Revue des Deux Mondes tome 48, 1918


Médaillons de peintres


MEDAILLONS DE PEINTRES [1]




LE GRECO


SAINT MARTIN


Dans la fauve Tolède où tu vécus ta vie
Tu rencontras, GRECO, ce noble cavalier
Qui, d’un fier geste évangélique et familier,
Offre au pauvre du Christ le manteau qu’il mendie.

De la scène jadis que ton œil a suivie
Tu fis plus tard, selon les règles du métier,
Ce beau tableau votif où l’on voit s’allier
La vérité visible avec l’allégorie.

Ce hidalgo dont tu sus faire un saint Martin
N’est-il pas tout ton art véridique et hautain ?
Et le pauvre, n’est-ce pas toi qu’il représente,

Qui, sur la toile offerte à ton humilité,
As donné pour jamais une forme vivante
Au rêve ardent et haut dont ton cœur fut hanté ?

JEAN-DOMINIQUE INGRES


INGRES ET LE SPHINX


Cet Œdipe, — debout au flanc du dur rocher, —
Dont le talon hardi sur l’os blanchi se pose
Et dont l’esprit résout l’énigme que lui pose
Le Sphinx cruel qui lui fit signe d’approcher,

Cet Œdipe attentif, et proche à le toucher
Du monstre aux yeux aigus et changeants dont nul n’ose
Deviner sans frémir le secret qu’il propose
Et qu’il faut, au-delà de son regard, chercher,

Cet Œdipe, n’est-ce pas toi qu’il symbolise,
O maître souverain de la forme précise,
Toi dont l’art immortel sait le secret des dieux,

Et n’est-ce pas ainsi que ta claire prunelle
Apprit, en regardant le Sphinx au fond des yeux,
Que la couleur n’est rien sans la ligne éternelle ?


JOSEPH CHINARD


LE BUSTE DE MADAME RECAMIER


Chateaubriand à Juliette :

« Juliette, un doigt souple a sculpté dans l’argile
Ce visage charmant qui de moi fut aimé
Et si pur que le Temps, devant lui désarmé,
En respecta la grâce éternelle et fragile ;

Car lui qui détruit tout d’une aile trop agile
Épargne quelquefois la fleur qui l’a charmé,
C’est ainsi que survit le prestige enfermé
Dans un vers amoureux de Dante ou de Virgile.

Juliette, a jamais durera ta mémoire ;
Car ton nom à jamais me suivra dans la gloire ;
Celle du grand René s’éclaire à ta beauté,

Et le siècle futur en voyant ton visage
Y mêlera toujours la fulgurante image
Du dieu qui t’emporta dans l’immortalité ! »


CAMILLE COROT


LA NATURE A COROT


« Je te donne les bois, les vallons et les plaines
Et le fleuve qui coule entre les prés herbeux
Et les ruisseaux et les sources et les fontaines
Et l’étang immobile où vont boire les bœufs,

Et je te donne aussi les saisons de la terre,
Le printemps qui s’azure entre les saules gris,
L’hiver, l’été où l’ombre est fraîche et désaltère
Et le royal automne en sang aux cieux meurtris ;

Je te donne les jours, les soirs et les aurores,
L’aube et le crépuscule et la brise et le vent,
Le frisson du matin dans les feuilles sonores
Et tout le ciel, le vaste ciel, le ciel vivant ;

Je te donne la fleur et l’herbe avec la branche,
La colline onduleuse et le lac apaisé
Et la brume légère où la nymphe est si blanche
Qu’elle s’évanouit dans l’air vaporisé,

Et je te donne aussi le visage des femmes
Et la fleur de leur bouche et le lac de leurs yeux
Et le secret subtil des lignes et des âmes
Et le rythme qui meut les corps harmonieux,

Puis je mets dans ton cœur la pureté sereine
Et le profond amour de toute la beauté,
Je fais ton œil magique et ta main souveraine
Pour que ton art soit rêve et soit réalité.

Que d’autres aillent vers la gloire et la conquête
Avec le rude élan des forts et des héros,
Toi, demeure. Voici la brosse et la palette.
Aime-moi. Je suis la près de toi. Sois COROT ! »


HONORÉ DAUMIER


En quatre strophes exactes
Baudelaire t’a chanté,
Toi qui méprisas les pactes
Qu’avec la postérité

Conclut tel qui, fou d’éloge,
Craignant qu’on ne l’attaquât,
Mit à sa muse la toge
Du juge et de l’avocat…

Ton œuvre balzacienne,
O Daumier, quoi qu’il advienne,
Est à l’épreuve du temps,

Car on retrouve, authentiques,
Sous tes masques satiriques,
Des visages permanents.


EDOUARD MANET


UNE DAME QUI CONNUT MANET


Madame, je vous ai connue
Un peu tard et celle qui n’est
Déjà plus la baigneuse nue
Qu’avait peinte jadis Manet

Entre des murs tendus de perse
Sous la rosace du plafond
Et qui, de l’éponge, se verse
Aux épaules l’eau du tub rond,

Mais vous gardiez sur le visage
Encore un peu de la clarté
Que le peintre y mit en hommage
A votre très blonde beauté…

Les deux portraits où, son modèle,
Vous offrîtes à son pinceau
Votre manière d’être belle
Etaient la gloire du panneau :

L’un vous montrait avec la toque
S’abaissant jusques aux sourcils,
Sourire espiègle où s’interloque
Le regard des gens ébahis,

Sur l’autre vous faisiez figure
D’une élégante qui, du gant,
Rajuste avec désinvolture
La boucle de son catogan ;

Tous deux portaient au bas du cadre
La plaque de cuivre où mes yeux
Epelaient en ses deux syllabes
Le nom du peintre glorieux

Qui, fier d’une savante audace
A qui l’art dut de beaux matins,
Unissait la force à la grâce
Sous le rire des philistins

Et qui, du même pinceau, juste
Que rien jamais ne dévia
Quand il peignit, maigre et robuste,
La nudité d’Olympia,

Fit de vous, en un jour de verve,
La baigneuse où se reconnaît
Pour l’œil ami qui vous observe
La Dame qui connut Manet.

BERTHE MORISOT


(MADAME EUGÈNE MANET)


Le dimanche, parfois, Mallarmé m’emmenait,
Non loin du Bois, dîner chez madame Manet.
On quittait l’avenue où la foule circule.
C’était l’été. Déjà venait le crépuscule
Et, quand nous entrions dans le vaste atelier
Calme, élégant, avec son roide mobilier
Empire, — canapés, chaises aux formes nettes,
Sphinx allongés aux bras des fauteuils à palmettes, —
On se sentait un peu timide et presque sot
Sous le regard aigu de BERTHE MORISOT.
Je la revois comme jadis en ces dimanches :
Bouche amère, yeux très noirs et longues mèches blanches,
Hautaine et grave en son silencieux orgueil
De porter ce grand nom dont l’art était en deuil
Et qui, de haut, planait sur son œuvre de femme,
Œuvre probe, sincère, ardente et sans réclame..
On était peu. Sa fille et quelques vieux amis
Autour d’elle, chaque semaine réunis :
Parfois Renoir nerveux et Degas sarcastique.
Je revois Mallarmé leur donnant la réplique,
Courtois, ingénieux, ironique, éloquent.
Je me taisais. Puis, à l’heure du diner, quand,
Par groupes, on allait vers la table servie,
Madame Morisot et sa fille Julie
Nous précédant, on entendait sur le parquet
Où la crispation de ses ongles craquait,
Se glisser, par la porte à deux battants ouverte,
Le pas souple et griffu du lévrier Laërte.


EUGÈNE BOUDIN


Le vieux Honfleur avec ses bassins et son port
Où la pomme normande et les sapins du Nord
Mêlaient leur double odeur à la senteur marine,
Et le clocher coiffé de Sainte-Catherine

Dont les cloches sonnaient sur les basses maisons,
Toute la ville avec ses jours et ses saisons
Je la revois au fond de ma lointaine enfance…
Je revois les Fossés, le Cours, la Lieutenance
Et les roides sentiers qui vont au Mont-Joli,
Tous ces noms qu’à mon cœur le souvenir redit,
Et la Côte Vassale et la Côte de Grâce,
Et, de là-haut, la mer, le ciel vaste, l’espace,
Tout ce que vous avez magistralement peint,
O peintre du pays normand, sobre BOUDIN,
Vous que j’ai dû jadis rencontrer, la palette
Au poing, quand vous cherchiez la vérité secrète
De l’heure et du moment dont vous saviez saisir
La nuance furtive, instable et qui va fuir,
Attentif, au milieu de quelque paysage,
Au bord de quelque chemin creux ou sur la plage
Où peut-être mes jeux dérangeaient d’un galet
Votre boîte à couleurs et votre chevalet !


EUGÈNE CARRIÈRE


Le crépuscule vient sur la ville embrumée
De tristesse, de soir, d’automne et de fumée,
Et c’est l’heure où chacun rapporte à la maison
Ce que ses yeux ont vu aujourd’hui d’horizon,
Ce que sa main a récolté, ce que son âme
Sous la cendre du jour conserve encor de flamme,
Où le cœur saigne encor comme il saignait jadis,
Où le silence est plein des mots qu’on n’a pas dits ;
C’est l’heure où le passé, du présent qui recule,
S’ébauche, parce que se mêle au crépuscule,
Fantôme rose et gris des villes embrumées,
Le Souvenir avec ses voiles de fumées…

C’est alors qu’il est doux, quand la porte, ô passant,
Se referme derrière toi et que tu sens
La chaleur du foyer qui soudain t’environne,
D’oublier la tristesse et le soir et l’automne,
Et tout ce que les jours amassés sur un cœur
Y laissent de regret, de haine ou de rancœur,

C’est alors qu’il est doux que s’allume la lampe,
Que dans un vase, sur un meuble, une fleur trempe,
Qu’une main laisse choir l’ouvrage interrompu,
Que dans l’ombre sourie un sourire connu
Et qu’une voix de femme ou d’enfant, voix aimées,
T’accueillent, ô passant des villes embrumées !


PAUL CÉZANNE


LA PRIÈRE DE PAUL CÉZANNE


« Seigneur de la clarté, de l’air et du nuage,
Toi vers qui si souvent mon appel s’est tourné,
Vois les traits durs et las de mon pauvre visage,
Sa bouche sous la barbe et son front obstiné ;

Considère ces yeux qui fixèrent les choses
Avec un tel désir de voir leur vérité
Et regarde ces mains noueuses, et moroses
Du douloureux effort de leur sincérité ;

Et maintenant, Seigneur, en ta miséricorde,
Ecoute et que je sois, par ta grâce, demain,
Le serviteur fidèle à qui le maître accorde
Une tombe rustique en un coin du jardin.

J’ai passé de longs jours en un labeur honnête
Et j’ai tiré parti du peu que j’ai reçu,
Nulle fraude jamais n’a souillé ma palette
Et mes yeux n’ont jamais menti ce qu’ils ont vu ;

D’autres ont recherché le tumulte et la gloire,
Mais moi je n’ai voulu que cet humble laurier
Qui pousse sobrement sa feuille presque noire
Au seuil du probe artiste et du bon ouvrier,

Et c’est pourquoi, Seigneur, ayant vécu mon âge,
Au moment de mourir aux lieux où je suis né,
Je t’offre ces yeux clairs en un pauvre visage
Et ce front et ces mains et cet œil obstiné.

Accepte-les et prends aussi ces pommes rondes,
Ces grappes et ces fruits que j’ai peints de mon mieux,
Car leur contour pour moi fut la forme du monde
Et toute la lumière éternelle est en eux. »


PAUL GAUGUIN


Je vous revois tel que vous étiez, PAUL GAUGUIN,
Le torse large sous votre tricot marin,
Face rude sculptée avec un doigt robuste
Dans une chair puissante, impérieuse et fruste
Où coulait sous la peau le sang de vos aïeux
Incas. Je vous revois, Gauguin, je vois vos yeux
Qui semblaient regarder très loin vers quelque rêve
Où déferlait la mer au sable d’une grève.
Vous étiez fort, massif, osseux, tanné, pesant,
Gauguin, moitié pilote et moitié paysan,
Et vous parliez, d’une voix rauque, avec des pauses,
Puis tout à coup, et les paupières demi-closes,
Vous vous taisiez. Alors : récifs, clartés, parfums,
S’évoquait l’Ile avec ses femmes aux corps bruns
En leur jeune beauté naïve et sculpturale,
Tahiti la divine et sa lumière australe ;
Vous vous taisiez, et l’on croyait alors soudain
Entendre déferler au rivage lointain
De l’Ile heureuse que votre art à faite sienne
Ton flot phosphorescent, Mer Océanienne…


JOHANN-BARTHOLD JONGKIND


Que l’un peigne les champs, la prairie ou la lande
Avec leurs ciels divers et leurs clairs horizons,
Et, selon ses clartés, ses lignes, ses saisons,
La campagne bretonne ou la côte normande ;

Que tel autre obéisse à son œil qui demande
La ville avec ses hauts clochers et ses maisons, —
Rien n’est plus beau pour vous, Jongkind, avec raison,
Que quelque lent canal de la verte Hollande.

Lorsqu’assis sur le bord de son cours sans remous
Vous regardez passer et vivre devant vous
L’âme du cher pays de moulins et d’écluses,

Sur votre toile neuve où posent vos pinceaux
Vous retrouvez, dans les chromes et les céruses,
Tout l’art renouvelé des vieux maîtres rivaux.


CLAUDE MONET


Lorsque vous eûtes peint meules et cathédrales,
Toute la vaste mer et la vaste forêt,
Et les longs peupliers aux cimes inégales,
Et la nuit qui s’approche et le jour qui parait ;

Lorsque vous eûtes peint le fleuve aux courbes lentes,
Et la douce prairie aux horizons lointains,
Et les roches en feu et les grèves brûlantes,
Les aubes, les midis, les soirs et les matins ;

Lorsque vous eûtes peint le vent et la lumière,
Et l’air toujours mobile en ses quatre saisons,
Et la figure grave et pure de la terre
Que la neige revêt de ses blanches toisons ;

Lorsque vous eûtes peint mille toiles, trophée
Éclatant et serein que ne gâte nul fiel,
Vous vîntes vous asseoir au bord de la Nymphée
Où s’endort l’eau fleurie à la face du ciel.

Chaque fleur qui se double en l’eau qui la reflète
Vous offre ses couleurs pour enchanter vos yeux
Et chaque feuille plate est comme une palette
Qui, docile à vos doigts, vous invite à ses jeux.

Car le temps, ni l’effort, ni la gloire, ni l’âge,
Ni son vaste labeur n’a lassé votre main,
Et pour vous, ô Monet, le plus beau paysage
Sera toujours celui que vous peindrez demain.

ALFRED SISLEY


Vous nous vîntes comme Whistler,
Sisley, des bords où la Tamise,
A travers Londres qu’elle irise,
Écoule son flot dans la mer.

Sur le Loing, la Marne et la Seine
Votre vif regard a noté
Les charmes tendres de l’été
Que le printemps guide et ramène ;

Nos graves automnes si beaux,
Nos hivers que le gel aigrette
Ont coloré notre palette
Pour la verve de vos pinceaux.

Vous nous avez, fils des rivages
Fraternels où vous êtes né,
Rendu ce que vous ont donné
Les plus français des paysages.


CAMILLE PISSARRO


L’instant, l’heure, le jour, le mois et la saison,
La lumière éclairant la colline ou la plaine,
Les femmes qui s’en vont puiser à la fontaine,
Le verger, la fumée au toit de la maison,

L’arbre puissant et la forêt à l’horizon,
Le troupeau qui s’assemble et que le pâtre mène,
Les rustiques travaux qui font la grange pleine,
Semailles et labour, cueillette et fenaison…

Tout cela qui revit à jamais, ô vieux maître,
Dans ton œuvre rurale, idyllique et champêtre,
Sous son multiple aspect éternel et changeant,

Occupa ta pensée et fit de toi ce sage
Majestueux et grave à la barbe d’argent,
Camille Pissarro, peintre de paysages.

ODILON REDON


La ténèbre pour toi fut pleine d’épouvante
Car son ombre livide a pris forme à tes yeux,
Redon ! Tu la peuplas d’êtres mystérieux
Tels que ceux que la fièvre en son délire invente ;

Noir royaume qui va de Piranèse à Dante,
Tout un monde mêlé de larves et de dieux,
Tu l’évoquas de ton crayon prestigieux
Par qui le cauchemar devient chose vivante ;

Mais soudain le caveau s’entr’ouvre et s’illumine ;
L’oiseau chante et voici la lumière divine
— La sombre Sycorax est mère d’Ariel, —

Et soudain, sur le seuil où rampe la Furie,
Tu parais en tenant une gerbe fleurie
De toutes les couleurs de la terre et du ciel.


K.-R. ROUSSEL


Les dieux ne sont pas morts puisque l’homme est vivant.
Ils glissent dans la brise et passent dans le vent ;
Les soirs et les matins sont pleins de leurs haleines,
Leurs voix parlent dans les sources et les fontaines,
Et c’est par eux que tout est si mystérieux !
Leur peuple nous observe avec des milliers d’yeux
Ouverts sur nous avec la nuit ou la lumière ;
Il en est dans les eaux, il en est dans la pierre,
Dans la flamme, dans les feuillages et partout.
Ils s’effacent, puis nous surprennent tout à coup
Dans l’aurore aussi bien que dans le crépuscule
Et dans l’ombre où leur foule innombrable circule.
La Naïade se baigne à la source où tu bois
Et le Faune t’épie à la corne du bois ;
Le galop du Centaure en l’écho se répète.
Nul ne les voit, sinon le peintre ou le poêle,
Et pourtant ils sont là, éternels, familiers,
Dans les champs, près du fleuve, au détour des halliers.

Etant l’âme à jamais de tous les paysages ;
Ils hantent les vallons, les plaines, les rivages,
Et tant que vivra l’homme ils seront là, vivants,
Dans l’air, le feu, les eaux, les feuilles et le vent :
Et c’est pourquoi, Roussel, peintre à la brosse agile
Comme un vers, je vous aime en Chénier et Virgile,
Vous qui, comme Corot, Chavannes ou Poussin,
Voyez à la nature un visage divin.


MAURICE DENIS


LE NU AU CAVALIER


C’est en vain, ô beau chevalier, que la cuirasse
Défend ton jeune sein de la flèche au vol fier :
Sa pointe, malgré tout, pénétrera ta chair ;
Tu n’éviteras pas le sort qui te menace.

Que ton fougueux cheval à le fuir se harasse,
Que tu passes le fleuve et le lac et la mer,
C’est en vain ! De ton cœur, sous la soie et le fer,
L’archer mystérieux trouvera bien la place !

Si loin que ton galop t’entraîne, c’est en vain
Que tu veux oublier la porte et le jardin !
N’est-ce pas là, dis-moi, que tes yeux l’auront vue,

Celle dont le regard d’amour t’attend là-bas,
Et vers qui, cœur blessé, toujours tu reviendras
Et parce qu’elle est belle et parce qu’elle est nue ?


MOYEN AGE


L’ANGE MUSICIEN


Le temps entre tes mains a brisé la viole
Ou le théorbe dont tu jouais autrefois,
Bel ange qui mêlais ta cadence et ta voix
À l’hymne triomphal qui, vers le ciel, s’envole.

Bel ange pur, abeille en le saint alvéole,
Sous le porche, il me semble encor que je te vois,
Debout, les yeux baissés, en ta robe à plis droits,
Au-dessus de ton front flotte la banderole.

L’antique cathédrale est morte : tours massives,
Flèches, piliers, vitraux, chapelles, arcs, ogives…
Son chant d’orgue et de cloche est mort avec le tien,

Mais quand je te contemple, en ta forme parfaite,
J’entends toujours, vibrer, ange musicien,
L’accord silencieux de la pierre muette.


ANTIQUES


C’est dans une île au nom hellénique et sonore,
Ténédos, Amorgô, Naxos ou Santorin,
Un humble champ que dessèche le vent marin
Amèrement hostile à la fleur près d’éclore.

Les ouvriers sont là, travaillant dès l’aurore,
Sueur au front, pieds nus et le haillon au rein.
Parfois la pioche heurte un débris souterrain,
Quelque éclat de colonne ou quelque flanc d’amphore.

La tranchée au soleil ouvre sa terre où dort
Mystérieusement tout un grand passé mort
De ville, de palais, de tombeaux ou de temple…

Un cri. Qu’est-ce ? Soudain un homme s’est baissé.
O merveille ! Voici que son regard contemple
Quelque dieu souriant au fer qui l’a blessé.


HENRI DE REGNIER.


  1. Ces « Médaillons de peintres » sont détachés d’un ensemble de poésies composées pour accompagner la reproduction, en cent soixante-treize planches, des principales toiles de la collection privée de Mme J.et G. Bernheim-Jeune, éditeurs de l’ouvrage qui paraîtra prochainement sous le titre de : L’Art moderne et quelques aspects de l’Art ancien.