Méditations/II

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Mercure de France (p. 15-20).

II


En ce jour-là, il y aura une source ouverte…
Zacharie, c. xiii, 1.


Le premier regard c’est les fiançailles de l’âme de l’enfant, par les anneaux d’or ou d’azur des yeux, avec la Source des êtres et des choses. Continuellement s’avance la nappe de cet air solide et vert qu’est la rivière où le poisson, qui ne se cogne pas, glisse. En amont elle semble issir d’un berceau de tendres coudriers ou noisetiers. L’enfant ne sait pas si c’est de là qu’elle vient ou du commencement du monde. Et la voix du père, s’élevant dans le fracas irrégulier, coupé de silences, de la chute d’eau : La rivière arrive de plus loin, de sa source.

Que doit être cette source ? L’eau donc vient de sa source ? Où est la source ? Et avec un intérêt croissant de jour en jour, à chaque fois que l’enfant regarde la rivière, il songe à la source. Enfin, tenant par la main sa nourrice, il l’amène dans la campagne et lui dit : il faut que tu me conduises à la source. Elle n’hésite pas, de ceux qui savent, parce qu’ils ont la foi. La source est par là, répond-elle. Ils s’avancent vers la lisière d’un petit bois endormi dans, le silence. Et, tout à coup, la source ! Quelle source ? Il n’importe. La source. Elle est là. L’enfant n’explique point s’il avait prévu la source ainsi ou autrement, mais il regarde se poser la canicule dans ce coin frais, sur cette glace liquide mais qui paraît immobile. Là est la source, le principe de la rivière majestueuse comme une fable. Et la nourrice : la source sort de terre.

À y regarder de plus près, l’eau frémit dans le bassin telle qu’une chair vivante. L’enfant attentif se rapproche. Il voit que le miroir déborde à mesure que l’argile pleure en haut et, agenouillé contre un bouquet de bruyères, il ne sait plus si c’est l’azur encore qui est en bas, entre les fougères, ou si c’est la source qui est au-dessus de sa tête. Il semble que ce trou traverse de part en part la terre éboulée. Et ce ciel renversé chante sous l’autre air aride, au contact des gouttes d’eau. Mais qu’y a-t-il donc dans la glaise pour que la source en découle ? Ô nourrice ! ne te trompes-tu point ? Est-ce que la terre n’est pas fermée au-dedans et, lorsque le paysan la laboure, ne voit-il pas qu’elle est bouchée ? Comment est-ce donc que l’eau passe au travers de la terre si la terre n’est pas creuse ? Et la nourrice : je pense que les gouttes d’eau sont comparables aux grains de blé qui font lever la moisson ; qu’elles font lever la rivière verte comme un champ ; qu’elles sont enfouies comme des semences. — Ô nourrice ! d’où proviennent les semences de la source ? — De la pluie. N’as-tu pas vu la pluie s’enfoncer dans le sol comme jetée avec les mains ? Elle ressort ici en source qui s’épand continuellement tel qu’un champ éternel qui ne cesserait de pousser en avant ses bandes d’épis.

Il interroge. Elle répond. Puis ils se taisent et leurs yeux d’innocents plongent maintenant, comme des oiseaux, dans le ciel qui est la source de la source.

J’ai longtemps contemplé avec angoisse le cours de la rivière dont le commencement et la fin m’étaient cachés. Mais la voix du Père s’est élevée aussi vers moi dans le fracas irrégulier, coupé de silences, de la chute. Et j’ai remonté le courant jusqu’à la source où tant de choses et de créatures m’ont apparu qui avaient trait à la Terre ou au Ciel : sur la tête de la paysanne qui s’éloigne, la cruche dont l’argile bombée sue comme le front du travailleur ; la pierre que le faucheur vient humecter pour aiguiser sa faux altérée comme une moissonneuse qui a trop chanté. Voilà pour les minéraux. Quant aux animaux : le lièvre que j’ai dessiné d’un style pur, et il s’en allait comme à regret, frère de ma pensée attardée à trop de circuits et qui regagne enfin la haute vigne ; l’écureuil qui n’a aucun poids et qui flamboie en s’esquivant, c’est le serment d’amour d’un jeune homme volage ; la libellule qui est une épingle d’émeraudes, elle emporte avec elle des lambeaux de gaze d’une échappe de jeune fille ; la bergeronnette qui, sur la pierre humide, cherche un équilibre qu’elle ne retrouve qu’en s’envolant : ainsi la parole avant que d’être la prière. Pour les végétaux : la bruyère fleurie qui ressemble au Buisson Ardent de la sainte Écriture ; la coupe bleue de la gentiane qui a l’amertume d’un calice divin dont le ciel comble le vide ; les frondes altérées de ces cryptogames appelés langues-de-cerf, pendantes au-dessus de l’eau, qui expriment nos soifs de lumière confiée par Dieu à la Terre ; les crosses de fougères, qui s’élèvent comme celles de Pasteurs de l’Eglise autour d’un reposoir de mousse ; et les campanules qui tremblent ainsi que les clochettes des bénédictions des Fêtes-Dieu.

À toi, nourrice, et à toi, enfant qu’elle accompagne, je donne cette image que j’ai patiemment écrite avec les couleurs de ma raison et qui représente la source qui ramène à Dieu facilement les pensées. Vous avez coopéré à cette oeuvre, car si j’en ai tracé les lignes, fixé les teintes, c’est vous qui guidâtes mon cœur à l’heure qu’il ne sut pas assez aimer. J’ai employé du rouge, du bleu, du vert, mais je n’ai pas su imiter la couleur de la lumière parce que mon âme n’est pas assez belle pour atteindre à un art aussi grand.