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Mélange d’histoire (Renan)/La primitive grammaire de l’Inde

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Calmann-Lévy (p. 441-451).

LA PRIMITIVE GRAMMAIRE DE L'INDE


I.


M. Adolphe Regnier, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, continue de nous donner le résultat de ses travaux sur l’idiome des Védas. Le volume qu’il vient de publier a pour titre : Études sur la Grammaire védique[1] ; il contient le texte, la traduction et le commentaire du premier livre du Pràtiçàkhya du Rig-Véda. Le savant académicien a porté dans ce nouveau travail la sûreté de méthode et la précision scrupuleuse qui distinguent toutes ses recherches. Nulle part la prudence et la rigueur philologique n’ont autant de prix que dans les études du genre de celle-ci, qui tentent souvent l’ambition des esprits plus hardis que sages. Les magnifiques résultats que l’étude des Védas promit tout d’abord, les fruits qu’elle a déjà donnés, et qui ne sont rien peut-être en comparaison de ceux qu’elle produira un jour, ont inspiré à la jeunesse des universités d’Allemagne une sorte d’enthousiasme que M. Regnier n’essaye pas d’éteindre, mais qu’il voudrait diriger. Il pense qu’on doit s’attacher à l’intelligence littérale du texte, avant de chercher à en tirer des conséquences philosophiques ou historiques ; pour arriver à cette intelligence, c’est aux interprètes indiens eux-mêmes qu’il s’adresse. Il ne se dissimule pas combien l’autorité de guides aussi subtils et aussi préoccupés de choses étrangères à la philologie a besoin d’être contrôlée ; mais il croit qu’il faut les prendre comme les dépositaires d’une tradition toujours digne d’être écoutée, même lorsqu’il y a des raisons décisives pour s’en écarter.

Les livres compris sous le nom commun de Pràtiçàkhyas sont des recueils d’axiomes grammaticaux annexés à chacun des Védas, de vrais manuels en vers mémoriaux destinés à l’enseignement et qui ont dû servir de livres élémentaires dans les écoles védiques. Ils font partie de ce vaste système de précautions que l’Inde a élevé autour de ses hymnes sacrés, et qui a eu pour résultat un phénomène sans exemple dans l’histoire des littératures : les Védas nous sont parvenus sans une seule variante, sans une seule nuance d’orthographe, ni même, on peut le dire, d’accentuation. Cette merveilleuse intégrité est due en grande partie aux Pràtiçâkhyas. La date est toujours ce qu’il y a de plus embarrassant à prononcer quand il s’agit d’ouvrages indiens. Cependant de très-sûres inductions amènent à placer la compilation des Pràtiçâkhyas vers le VIe ou le Ve siècle avant notre ère : je dis la compilation, car la composition de la plupart des axiomes doit être beaucoup plus ancienne.

Une telle antiquité explique suffisamment l’intérêt qui s’attache à de pareils écrits, quelle que soit leur apparente sécheresse. Les Prâtiçàkhyas sont certainement le plus ancien essai de grammaire qui existe. L’imagination s’étonne quand on songe que ces singulières compositions supposent avant elles un long mouvement d’études et de disputes scolastiques. Les Pràtiçâkhyas, en effet, mentionnent une foule de sectes grammaticales et de maîtres célèbres qui, antérieurement à l’époque de leur rédaction, avaient agité les plus subtils problèmes de l’idiome des Védas. Il est évident que, depuis des siècles, l’Inde dépensait à la grammaire de ses livres sacrés cette immense activité intellectuelle qui l’a toujours dévorée. Les Pratiçàkhyas sont une sorte de compromis entre les écoles, un de ces ouvrages qui aspirent à clore par l’éclectisme une ère d’interminables discussions. Pour que la controverse des sectes rivales ait pu, après avoir amené leur ruine, provoquer une pareille tentative de conciliation, que de siècles n’a-t-il point fallu ! La Massore des Juifs n’est venue que douze ou quinze cents ans après la rédaction définitive des textes qu’elle devait protéger. Il serait téméraire d’affirmer que dans l’Inde l’intervalle ait été nécessairement aussi long. Qu’on songe cependant au nombre de révolutions intellectuelles et de changements dans la langue qui ont dû avoir lieu pour que, d’une part, on soit arrivé à considérer les anciens livres comme sacrés, et que, d’une autre part, on ait cru indispensable de leur appliquer un système de critique et d’exégèse aussi minutieux. C’est en présence de pareils faits qu’on arrive à regarder comme bien probable, sinon à adopter entièrement, l’opinion de ceux qui voient dans les Védas le plus ancien document qui nous reste de la plus vieille humanité.

Je rappelais tout à l’heure la Massore des Juifs ; c’est qu’en effet l’analogie qu’offre cette œuvre bizarre avec les Pratiçàkhyas est frappante. En général, rien ne se ressemble plus que la manière dont les livres sacrés ont été traités dans les différents pays ; partout c’est l’idolâtrie de la lettre étouffant le culte de l’esprit. Les commentateurs des Védas et de Manou, ceux du Coran, les interprètes juifs et chrétiens de la Bible semblent élevés à une même école. Comme les Védas, bien qu’à un moindre degré, la Bible et le Coran nous sont arrivés sans variantes essentielles ; comme les Védas, la Bible chez les Juifs et le Coran chez les Arabes ont provoqué de vastes travaux de grammaire. Partout enfin le livre sacré a donné naissance à une exégèse patiente, mais faussée dans son principe même, et, au point de vue de la science indépendante, ayant besoin d’être réformée. Qu’on songe, en effet, à combien d’exigences opposées à la libre critique est assujettie l’exégèse orthodoxe. D’abord un auteur inspiré n’a pu parler comme un autre : chaque mot du texte révélé doit cacher un sens profond ; il n’est pas permis à l’écrivain de s’être répété, d’avoir employé une expression inexacte ou faible. Le livre sacré d’ailleurs doit répondre aux besoins sans cesse renaissants de la foi et résoudre une foule de questions auxquelles l’auteur ne pensait pas. Les poétiques songes d’une époque naïve deviennent ainsi le prétexte d’une théologie subtile et sont chargés de fournir un aliment aux disputes des casuistes. Tout devient symbole et mystère, et il n’est plus loisible à l’antiquité d’avoir parlé simplement. Mais ce raffinement, fatal à la saine interprétation du texte, n’a que de bons effets pour sa conservation. Du moment qu’un livre est envisagé comme le résultat de l’inspiration immédiate de la Divinité, rien de ce qui touche à ce livre ne saurait être indifférent ; les puériles statistiques de la Massore, les supputations de mots et de lettres deviennent des œuvres pies ; chaque syllabe du texte admis comme sacré prend aux yeux du croyant un sens et une valeur.

C’est certainement dans l’Inde que ce curieux phénomène s’est produit avec le plus d’originalité. L’Inde est le pays où le respect du livre sacré a été poussé le plus loin, et où l’idée de révélation a été prise de la manière la plus exagérée. L’absolu est en toute chose la loi du génie indien ; les tendances qui, chez les autres peuples, ont été balancées par des tendances contraires agissent ici avec toute leur énergie première. L’Inde ne fait rien à demi : c’est une humanité très-incomplète, puisque des parties essentielles du développement de la civilisation lui font défaut, mais qui a poussé jusqu’au dernier degré de la sublimité ou de la folie les dons particuliers qui lui furent à l’origine départis.

La nouvelle publication de M. Adolphe Regnier est un de ces livres qui, par leur caractère spécial, ne s’adressent naturellement qu’à un très-petit nombre de lecteurs. Pourquoi ces travaux de grande école, auxquels les sérieuses récompenses de l’estime publique et de la gloire devraient être réservées, sont-ils de jour en jour plus rares ? La mine toujours ouverte de l’histoire de l’esprit humain reste sans travailleurs. On semble croire qu’il n’y a plus à s’occuper des sources, on improvise des systèmes et on ne songe pas que tout est à faire ou à refaire, que des documents de premier intérêt (je ne citerai que les Védas) sont encore inexplorés, que d’autres connus depuis longtemps attendent leur véritable interprétation. J’ose le dire : Hérodote n’a pas encore été lu ; ce vaste ensemble de documents que la Grèce nous a légué sur le monde antique prendra un sens inattendu quand on en rapprochera les données nouvelles fournies par la philologie orientale. Il y a là une révolution qui sera un jour comparée à celle que fit, à la Renaissance, l’étude des sources grecques, presque inconnues du moyen âge. Le public, qui ne prend d’intérêt qu’aux résultats, la routine, qui ne veut pas qu’on dérange ses partis pris ni que l’on sorte des sentiers battus, comprennent peu, je le sais, ces travaux de première main, dont la destinée est de n’être lus qu’en vue de l’œuvre à laquelle ils concourent. Mais c’est une raison de plus pour que ceux à qui est confié le patronage des œuvres à longue portée se fassent les promoteurs des travaux pour lesquels le public n’a pas de récompense. Durant trente années, à la suite de cet admirable mouvement de curiosité qui signala l’avènement de la Restauration, l’État a été pour la science le plus éclairé des Mécènes. Sommes-nous destinés à voir les besoins grossiers de tous prendre la place des besoins plus délicats qui, au premier coup d’œil, semblent n’appartenir qu’à un petit nombre ? Je l’ignore ; mais il y a pour le faire craindre plus d’un signe alarmant. On entend demander tous les jours de ces nobles études : « A quoi servent-elles ? » On veut le fruit, mais on ne comprend pas le travail nécessaire pour le faire naître et mûrir. On se croit obligé de tenir compte du public, et, au lieu de servir ses véritables intérêts sans le consulter lui-même, on adopte ses vues étroites. Il n’est pas jusqu’au Journal des Savants dont on ne veuille faire une Revue simplement instructive, sous prétexte de lui donner des abonnés. Qu’auraient dit le judicieux Daunou, l’illustre Silvestre de Sacy, l’austère Eugène Burnouf d’une telle prétention ? Que deviendra la grande culture de l’esprit, si l’on pratique ce système égoïste et à courte vue qui sacrifie le progrès séculaire de la science pour le pain de chaque jour ? L’histoire littéraire montre l’état de décrépitude où tombe toute culture intellectuelle qui, au lieu de renouveler continuellement ses matériaux, ne fait que remuer un fonds d’idées toujours le même et par conséquent vieilli. Pourquoi l’antiquité latine s’abîma-t-elle dans cette pauvreté intellectuelle qui nous est représentée par les maigres encyclopédies de Martien Capella et d’Isidore de Séville ? Pourquoi l’université de Paris, au XVIe siècle, arriva-t-elle à ce degré de pédantisme dont il serait difficile de trouver un autre exemple ? Parce que l’on s’enferma dans un cercle de notions banales et dont toute la vertu était épuisée, parce qu’on négligea de chercher et qu’on repoussa systématiquement les nouvelles études. Les travaux de première main les plus sévères, uniquement destinés à livrer à la science des résultats qui n’entrent en circulation que longtemps après, sont au fond les livres qui contribuent le plus au progrès de l’esprit humain. Ces travaux sont essentiellement aristocratiques, en ce sens qu’ils sont l’œuvre d’un très-petit nombre d’hommes ; mais ils importent à tout le monde, parce qu’ils se rattachent directement aux intérêts les plus graves de l’humanité.


II.


M. Adolphe Regnier vient déterminer l’impression du savant travail qu’il poursuivait depuis plusieurs années sur le Pràtiçàkhya du Rig-Veda[2]. Toutes les écoles savantes de l’Europe ont apprécié à sa juste valeur cette belle publication, qui apporte un élément d’une fort grande importance à la branche des éludes philologiques qui a de nos jours le plus d’avenir. La clef des vieilles religions de l’Inde, de la la Perse, de la Grèce, du Latium, de la Germanie est dans les Védas. L’antique tissu de fables, où toute poésie a ses racines, qu’Homère ne comprenait déjà plus, dont Eschyle, par moments, a soulevé le voile, qu’Ovide a transformé en historiettes, que Porphyre et Julien ont vainement cherché à interpréter par la philosophie, se retrouve, sous sa forme primitive, la seule qui pouvait en suggérer la vraie explication, dans les vieux hymnes des ancêtres de notre race, conservés par miracle au delà de l’Indus. Il ne s’agit point ici, en effet, d’écrits particuliers à un peuple, d’une littérature nationale et d’un intérêt borné ; il s’agit des origines de toute une race. Les Védas ne sont point propres aux Hindous, ils ne font point partie de ce qu’on peut appeler la littérature sanscrite ; ils sont le bien commun des peuples aryens. Tous y retrouvent leurs plus vieux souvenirs ; les Hindous n’ont d’autre mérite que de les avoir conservés avec un scrupule dont l’histoire des religions n’offre pas un autre exemple. On conçoit quelle valeur prennent, aux yeux du philologue, les écrits qui peuvent contribuer à jeter quelque jour sur d’aussi antiques monuments.

Au premier rang de ces écrits, dont l’étude attire en ce moment, à juste titre, tous les esprits actifs en Allemagne, il faut placer les Pràtiçàkhyas. Ce sont des essais de grammaire, probablement les plus vieux du monde, d’où sortent à chaque instant des traits de lumière pour l’histoire et la critique des hymnes védiques, comme aussi pour la philologie comparée des langues indo-européennes. Le travail de M. Adolphe Regnier est un chef-d’œuvre de précision et d’analyse. Les plus délicates pesées de la chimie égalent à peine cette rigueur, cette minutie, ne laissant derrière elle rien d’obscur ni d’inexpliqué. On ne saurait trop répéter que, dans des études en voie de se fonder, comme celles-ci, les travaux qu’il faut placer au premier rang sont ceux qui sont destinés à un tout petit nombre de travailleurs. « L’époque des dissertations et des mémoires n’est pas encore venue pour l’Inde, disait très-bien Eugène Burnouf, ou, plutôt, elle est déjà passée, et les travaux des Colebrooke et des Wilson, des Schlegel et des Lassen ont fermé pour longtemps la carrière qu’avait ouverte avec tant d’éclat le talent de sir W. Jones. Nous, qui venons après ces grands maîtres, nous devons savoir profiter de leurs leçons ; et, en conservant avec reconnaissance et admiration la mémoire de l’homme célèbre qui, dans ses brillantes esquisses, a touché avec une hardiesse si heureuse à toutes les questions indiennes, nous devons ne pas oublier que le seul moyen de résoudre un jour ces questions avec certitude, c’est de ne pas les traiter prématurément ; nous devons savoir qu’il faut auparavant, comme il avait lui-même commencé de le faire dans ses belles traductions de Manou, de la Çakuntalà et du Gitagòvindà, demander aux textes eux-mêmes les connaissances positives sans lesquelles la critique manque à la fois de base et d’objet. »

Des textes et des faits nouveaux, voilà, en effet, ce que réclament avant tout ceux qui savent comprendre la vraie organisation des sciences historiques. Mais les textes ne se découvrent qu’à ceux qui possèdent la vue de l’ensemble, savent comprendre les problèmes et en apprécier l’importance relative. La condition essentielle pour rendre des services en ces études est de bien voir toute l’étendue du champ à exploiter ; rien ne sera fait, tant que chacun creusera isolément son sillon, sans s’inquiéter si la ligne qu’il poursuit se rattache à un plan général d’exploration. Des écoles organisées peuvent seules produire, dans un tel ordre de travaux, des résultats féconds. L’avantage que l’Allemagne possède sous ce rapport est d’offrir en ses universités un enseignement libre et varié, représentant à chaque heure le dernier mot de la science, et transportant le jeune homme, au moment de sa plus grande activité, à la tête même de la tranchée que viennent d’ouvrir les pionniers. Chez nous, il faut des années pour comprendre le but où l’on veut arriver, les moyens dont on dispose, ce qui est déjà fait, ce qui reste à faire, ce qui est urgent, ce qui peut attendre, ce qui donnera une riche moisson, ce qui restera une simple curiosité d’érudit. Les livres n’apprennent point cela ; l’enseignement public peut seul entretenir, à cet égard, une tradition efficace et qui ait de la continuité.

  1. Paris. Imprimerie impériale. 1857.
  2. Paris. Imprimerie impériale, 1859.