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Mélange d’histoire (Renan)/Les congrès philologiques en Allemagne

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Calmann-Lévy (p. 411-425).

LES CONGRÈS PHILOLOGIQUES
EN ALLEMAGNE[1]


Ce fut à Gœttingue, en 1837, que plusieurs des philologues les plus distingués de l’Allemagne, Thiersch, Ottfried Müller, Lachmann, Jakob Grimm, Welcker, H. Ewald, Gœttling, se réunirent en société, afin de soutenir et de ranimer dans leurs pays le zèle pour les travaux de littérature savante. L’association, disent les statuts, a pour objet toutes les branches de la philologie, les améliorations possibles dans le système des études, la pacification des controverses relatives aux méthodes d'enseignement, et l’entreprise des grands travaux d’érudition qui demandent des efforts réunis. Pour obtenir ces résultats, les sociétaires, auxquels pourront se joindre les philologues et les savants de tous les pays, se réuniront, chaque année, dans une ville de l’Allemagne : 1° pour recevoir des communications sur les entreprises et les recherches nouvelles dans le domaine de la philologie ; 2° pour donner des indications et des conseils sur les travaux que la société considère comme utiles aux progrès de la science ; 3° pour conférer sur des points difficiles de philologie et de pédagogie ; 4° pour lire des dissertations sur des sujets analogues au but de la Société ; 5° enfin, pour s’entendre sur la prochaine réunion et sur les sujets qui y seront traités.

Bien que les congrès philologiques, qui depuis 1838 se sont régulièrement succédé chaque année, n’aient pas également rempli toutes les parties de ce programme, on peut dire, néanmoins, que le nombre toujours croissant des assistants, l’intérêt des séances, la part qu’y ont prise les illustrations scientifiques de l’Allemagne, les Jacobs, les Hermann, les W. Schlegel, ont définitivement assuré l’existence de l’œuvre. La collection des Actes de ces réunions offre un intérêt réel à ceux qui ne recherchent que les résultats sérieux de ces graves études.

Il est impossible d’ailleurs de trouver un tableau plus vivant et plus vrai des habitudes et de la physionomie de la science allemande. Elle s’y peint dans toute sa naïveté, avec ses formes un peu pédantes, sa bonhomie honnête et sans arrière-pensée, son oubli total de ce que nous appelons le bon ton. J’entends non pas faire une critique, mais constater un fait : les mœurs philologiques de nos voisins sont encore à peu près celles des humanistes de la Renaissance. Ainsi, la présence de Jacobs, ce Nestor de la philologie allemande, comme ils disent, au congrès de Manheim, en 1839, donna lieu à une scène patriarcale, qui chez nous paraîtrait d’un autre monde. Nous concevons à merveille le respect pour la science ; mais nos raffinements, en fait de goût, nous feraient craindre qu’on ne vit une parodie dans ces discours d’une rhétorique pompeuse, dans ces compliments emphatiques, dans ces adresses en style lapidaire, qui, chez nos voisins, ont encore le privilége de ne pas faire sourire. Chaque congrès finit d’ordinaire par un banquet, relevé de vers latins, d’acrostiches, de jeux littéraires. La joie même est classique chez ces respectables érudits : on joue avec des citations de Virgile et d’Homère ; on boit en pensant à Horace.

Les esprits sérieux ne se scandaliseront pas de ces enfantillages. Ils savent que le pédantisme est souvent nécessaire, toujours excusable. Personne ne s’en offense chez les humanistes de la restauration carlovingienne ni chez ceux de la Renaissance ; il faut que l’esprit humain s’amuse d’abord quelque temps de ses découvertes et des résultats nouveaux qu’il introduit dans la science, il faut qu’il s’en fasse un plaisir, quelquefois même un jouet, avant d’y voir un objet de méditation purement philosophique. Le même ton devra se retrouver et pareillement s’excuser chez l’érudit exclusif et absorbé, qui creuse sa mine avec passion, surtout si un puissant esprit ne vient pas élargir ses vues, et si la simplicité de sa vie extérieure le réduit à n’être jamais qu’érudit. La haute philosophie, le commerce de la société ou la pratique des affaires peuvent seuls préserver la science du pédantisme. Mais longtemps encore il faudra pardonner aux savants de n’être ni philosophes, ni hommes du monde, ni hommes d’État, même quand ils s’intitulent, comme en Allemagne, « conseillers de cour ».

Notre susceptibilité à cet égard est peut-être une des causes pour lesquelles la philologie, bien que représentée en France par tant de noms illustres, est toujours retenue chez nous par je ne sais quelle pudeur et n’ose s’avouer franchement elle-même. Nous sommes si timides contre le ridicule, que tout ce qui semble y prêter nous devient suspect ; or les meilleures choses, en changeant de nom et de nuance, peuvent être prises par le tour du ridicule. Le mot de pédantisme, qui, si on ne le définit nettement, risque d’être si mal appliqué, et qui aux esprits légers paraît à peu près synonyme de toute recherche savante, est ainsi devenu un épouvantail pour les délicats, qui ont souvent mieux aimé rester superficiels que de donner prise à cette attaque, à laquelle nous sommes immodérément sensibles. Le scrupule a été poussé si loin, qu’on a vu des critiques de l’esprit le plus distingué rendre à dessein leur expression incomplète, plutôt que d’employer le mot de l’école, alors qu’il était le mot propre. Le jargon scolastique, quand il ne cache aucune pensée, ou qu’il ne fait que servir de parade à des esprits étroits, est fade assurément ; mais vouloir bannir le style exact et technique, qui seul peut exprimer certaines nuances profondes de la pensée, c’est tomber dans un purisme déraisonnable. Kant et Hegel, ou même des esprits aussi dégagés de l’école que l’étaient Herder, Schiller et Gœthe, n’échapperaient point, dans de telles conditions, à notre terrible accusation de pédantisme.

Félicitons nos voisins de n’avoir point ces entraves, qui pourtant, il faut le dire, leur seraient moins nuisibles qu’à nous. Chez eux, l’école et la science se touchent ; chez nous, tout enseignement supérieur qui, par sa manière, sent encore le collège, est déclaré insupportable ; on croit faire preuve de finesse en se mettant au-dessus de tout ce qui rappelle l’enseignement des classes. Chacun se permet cette petite vanité, et croit prouver par là qu’il a bien dépassé son époque de pédagogie. Croira-t-on que, dans des cérémonies analogues à nos distributions de prix, où les frais d’éloquence nous paraissent de rigueur, les Allemands se bornent à des lectures de dissertations grammaticales du genre le plus sévère et toutes hérissées de mots grecs et latins ? Cela suppose chez nos voisins un goût merveilleux pour les choses sérieuses, et peut-être aussi quelque courage à s’ennuyer bravement, quand cela est de règle. Madame de Staël dit que les Viennois de son temps s’amusaient méthodiquement et pour l’acquit de leur conscience. Peut-être le public de l’Allemagne est-il plus patient, en effet, que le nôtre, quand il s’agit de s’ennuyer cérémonieusement et sur convocation officielle. Bientôt ce sera sur les bords de la Seine un acte méritoire d’assister à une séance de l’Académie des Inscriptions, et cela pourtant sans qu’il y ait de la faute de l’Académie. Notre public est trop difficile ; il exige de l’intérêt et même de l’amusement là où l’instruction devrait suffire ; et, de fait, jusqu’à ce qu’on ait conçu le but élevé et philosophique de la science, tant qu’on n’y verra qu’une curiosité comme une autre, on devra la trouver ennuyeuse et lui faire un reproche de l’ennui qu’elle cause. Jeu pour jeu, pourquoi prendre le moins attrayant ?

Une seule chose est nécessaire dans l’ordre intellectuel : savoir philosophiquement. C’est la philologie ou l’érudition qui fournira au penseur cette forêt de choses (silva rerum ac sententiarum, comme dit Cicéron), sans laquelle la philosophie ne sera jamais qu’une toile de Pénélope, éternellement à recommencer. Toute exclusion serait ici téméraire : il n’y a pas de recherche qu’on puisse déclarer par avance inutile ; les veines du métal précieux ne se laissent pas deviner ; en creusant de nouvelles mines dans le champ de la science, on ne saurait prédire ce qu’on y trouvera. À combien de résultats inappréciables n’ont pas mené les études en apparence les plus stériles ? N’est-ce pas le progrès de la grammaire qui a perfectionné l’exégèse, et par elle l’intelligence du monde antique ? Les questions les plus capitales de l’exégèse biblique en particulier, lesquelles ne peuvent être indifférentes au philosophe, dépendent d’ordinaire des discussions grammaticales les plus humbles[2]. Nulle part le perfectionnement de la grammaire et de la lexicographie n’a opéré une réforme plus radicale et plus importante. D’où viennent tant de vues nouvelles sur la marche des littératures et de l’esprit humain, sur la poésie spontanée, sur les âges primitifs, sur les races et les familles de langues, si ce n’est de l’étude patiente des plus arides détails ? Vico, Wolf, Niebuhr, Strauss auraient-ils enrichi la pensée de tant d’aperçus nouveaux, sans la plus minutieuse érudition ? N’est-ce pas l’érudition qui a ouvert devant nous tous ces mondes de l’Orient, l’Inde surtout, dont la connaissance a rendu possible la science comparée des développements de l’esprit humain ? Pourquoi un des plus beaux génies des temps modernes, Herder, dans ce traité de la Poésie des Hébreux, où il a mis toute son âme, est-il si souvent inexact, faux, chimérique, si ce n’est parce que la critique savante ne servait pas toujours de guide à l’admirable sens esthétique dont il était doué ? À ce point de vue, l’étude même des folies de l’esprit humain offre de l’intérêt pour l’histoire et la psychologie. Plusieurs problèmes importants de critique historique ne seront résolus que lorsqu’un érudit intelligent aura consacré sa vie au dépouillement du Talmud et de la Cabbale. Si Montesquieu, débrouillant le chaos des lois ripuaires, visigothes et bourguignonnes, a pu se comparer à Saturne dévorant des pierres, quelle force ne faudrait-il pas supposer à l’esprit capable de digérer un tel fatras ? Et pourtant il y aurait à en extraire une foule de données précieuses, auxquelles rien ne saurait suppléer. Il ne faut pas demander compte à la science de l’humilité des moyens par lesquels elle arrive à ses résultats. Les lois les plus élevées des sciences physiques ont été constatées par des manipulations fort peu différentes de celles de l’artisan. Si les plus hautes vérités peuvent sortir de l’alambic et du creuset, pourquoi ne pourraient-elles résulter également de l’étude des restes poudreux du passé. Aucune recherche ne doit donc être condamnée dès l’abord comme inutile ou puérile ; car on ne sait ce qui peut en sortir, ni quelle valeur elle peut acquérir un jour. D’ailleurs, ce qui n’a pas de prix en soi-même peut en avoir comme donnée auxiliaire d’une autre science. Les profanes, et quelquefois même ceux qui s’appellent penseurs, se prennent à rire des minutieuses investigations de l’archéologue. De pareilles applications de l’esprit, si elles étaient leur fin à elles-mêmes, ne seraient sans doute que des fantaisies d’amateurs plus ou moins intéressantes ; mais elles deviennent scientifiques, et en un sens sacrées, si on les rapporte à la connaissance de l’antiquité, laquelle n’est possible que par les monuments. Il est une foule d’études qui n’ont ainsi de valeur qu’en vue d’un but ultérieur. Vouloir réduire la science au nécessaire, c’est renouveler le triste raisonnement par lequel, dans le conte de Voltaire, on réussit, par des éliminations successives, à simplifier si fort l’éducation de Jeannot.

C’est comme élément de la science philosophique que tout a son prix et sa valeur. La légèreté d’esprit, qui ne comprend pas la science, le pédantisme, qui la comprend mal et la rabaisse, viennent de l’absence de l’esprit philosophique. Il faut s’accoutumer à chercher le prix du savoir en lui-même, et non dans l’usage qu’on en peut faire pour l’instruction de l’enfance. Il y a là-dessus un préjugé trop répandu en France et qui est cause de bien des malentendus. Le département de la science est trop souvent à nos yeux celui de l’instruction publique, comme si les recherches sérieuses n’avaient de valeur qu’en tant qu’elles servent à l’enseignement. De là l’idée que, l’éducation finie, ou n’a point à s’en occuper, et que ces matières ne peuvent regarder que les professeurs. En effet, il serait, je crois, difficile de trouver chez nous un philologue qui n’appartienne en quelque manière à l'enseignement, et un livre philologique qui ne se rapporte à un but universitaire. Étrange cercle vicieux ! Car, si ces choses ne sont bonnes qu’à être professées, si ceux-là seuls les étudient qui doivent les enseigner, à quoi bon les enseigner ? À Dieu ne plaise que nous cherchions à rabaisser ces nobles et utiles fonctions qui préparent des esprits sérieux à toutes les carrières ; mais il convient, ce nous semble, de distinguer profondément la science de l’instruction, et de donner à la première, en dehors de la seconde, un but religieux et philosophique. La confusion qu’on en a faite a contribué à jeter une sorte de défaveur sur les branches les plus importantes de la science, sur celles-là mêmes qui, à cause de leur importance, ont mérité d’être choisies pour servir de base aux études classiques. La mode n’est pas aussi sévère contre des études d’une moindre portée, mais qui n’ont pas l’inconvénient de rappeler autant le collège.

La science allemande, je le répète, n’est pas obligée, sous ce rapport, à autant de précautions que la nôtre. Elle peut se permettre des airs d’école qui chez nous feraient le scandale des profanes. Ainsi, dans les congrès qui nous occupent, il arrive souvent qu’on sent trop peu le savant et beaucoup trop le professeur. Nous concevons fort bien l’utilité des réunions scientifiques ; d’un autre côté, nous aimons qu’un conseil spécial discute les questions d’instruction publique ; mais l’opinion ne tolérerait point chez nous un congrès de professeurs réunis pour disculer leurs questions d’école, peut-être ; parce que, dans notre système d’instruction publique, où la centralisation est beaucoup plus forte qu’en Allemagne, la direction venant d’en haut, de pareilles discussions seraient sans objet entre les membres du corps enseignant. Le corps médical, étant tout autrement organisé, a des congrès qui réunissent sans inconvénient les fonctions administratives et les attributions purement scientifiques.

La plus grande difficulté de l’institution des congrès, et en général de toutes les réunions scientifiques, est de trouver un but précis, suffisant pour en justifier la convocation. Il est des réunions où le but est extérieur, si j’ose le dire : seul, il rassemble des personnes qui sans cela ne songeraient point à se trouver ensemble. Il en est d’autres, au contraire, où la fin est la réunion elle-même. Comme il faut à toute assemblée un but avoué, on imagine alors un objet plus ou moins artificiel, lequel n’est réellement qu’un prétexte et n’a souvent en lui-même qu’une valeur médiocre. Tel est le cas de la plupart des réunions académiques. N’était le désir de se voir, ou d’accomplir une cérémonie publique, vaudrait-il la peine de s’y rendre pour entendre quelques fragments, qui seront bientôt imprimés, et qu’on lirait chez soi avec plus de fruit et de loisir ? La parole improvisée, la discussion de sujets indiqués d’avance satisfait davantage. Mais, si le sujet de pareilles discussions est arbitrairement choisi ou purement littéraire et spéculatif, ces exercices courent le risque de devenir des tournois, où l’amour-propre des combattants est le seul mobile réel, et où la question traitée n’est qu’un prétexte à des prouesses académiques. La discussion d’intérêts positifs, le jugement de concours, l’indication de sujets à traiter, les questions relatives à l’administration et au gouvernement de la société prêtent moins à la pédanterie, et rappellent les assemblées politiques, qui, de toutes les réunions, sont les plus dominées par leur objet. Mais il faut pour cela que le corps littéraire dont il s’agit occupe un rang dans l’État et joue le rôle de commission pour les intérêts de la science. Telle est chez nous la constitution de l’Institut et le principe de sa force. Les congrès philologiques de l’Allemagne auraient, ce semble, besoin de s’en rapprocher. Les premières séances de chaque session se bornent trop exclusivement à des lectures. Des adresses votées aux illustrations scientifiques, des félicitations aux savants présents à l’assemblée ne suffisent pas pour justifier de longs voyages de la part de personnes sérieuses et très-occupées.

Pour offrir des résultats et un objet vraiment solides, les congrès devraient se proposer avant tout de discuter les intérêts de la science, de lui donner une direction générale, d’indiquer et d’encourager les travaux utiles, d’entretenir et de ranimer l’esprit philosophique, qui seul peut donner un but et une valeur aux recherches spéciales. On ouvrirait des voies nouvelles à l’ardeur des jeunes philologues, on leur inculquerait par l’esprit général de la réunion ce bon goût qui n’est pas moins nécessaire dans les recherches d’érudition que dans les travaux purement littéraires ; chaque membre communiquerait ses vues et ses essais ; les branches diverses de la philologie, qui, dans l’état actuel de la science, vivent presque isolées, se prêteraient des secours et des conseils réciproques. Quel fruit l’helléniste ne retirerait-il pas du commerce de l’orientaliste ! Combien l’orientaliste, à son tour, ne gagnerait-il pas à recevoir le ton de ceux qui cultivent avec succès et savoir les littératures classiques[3] ! On s’occuperait, en un mot, beaucoup plus de travaux à faire que de travaux déjà faits ; les lectures et les discussions d’apparat ne formeraient qu’un accessoire et un ornement aux actes et aux délibérations de l’assemblée.

Dans ces conditions de sérieux et d’élévation, nous comprendrions des congrès philologiques en France. Ils auraient l’avantage d’établir des communications utiles entre les sciences spéciales, qui, se développant à part et sans égard les unes pour les autres, deviennent étroites, égoïstes, et perdent le sens élevé de leur mission. Ainsi serait prévenue cette funeste dispersion du travail, qui fait recommencer sans cesse les mêmes recherches, et entasse tellement les monographies, que leur nombre même les annule et les rend presque inutiles. Une vie suffirait à peine pour épuiser tout ce qui serait à consulter sur tel point spécial d’une science, qui n’est elle-même que la moindre partie d’une science plus étendue. Il viendra, ce me semble, un âge où les études philologiques se recueilleront de tous ces travaux épars, et où, les résultats étant acquis, les monographies devenues inutiles ne seront conservées que comme souvenirs. Quand l’édifice est achevé, il n’y a pas d’inconvénient à enlever l’échafaudage qui fut nécessaire à sa construction. Ainsi le pratiquent les sciences physiques. Les travaux approuvés par l’autorité compétente y sont faits une fois pour toutes et adoptés de confiance, sans que l’on s’impose de revenir, si ce n’est rarement et à de longs intervalles, sur les recherches des premiers expérimentateurs. C’est ainsi que des années entières d’études assidues se sont parfois résumées en quelques lignes ou quelques chiffres, et que le vaste ensemble des sciences de la nature s’est fait pièce à pièce, avec une admirable solidarité de la part de tous les travailleurs. La délicatesse beaucoup plus grande des recherches philologiques ne permettrait pas sans doute l’emploi rigoureux d’une telle méthode. Il sera urgent, néanmoins, que ces études se résument et se centralisent, et, pour atteindre ce but, des sociétés et des congrès littéraires ne seraient certes pas inutiles.

Les fragments relatifs à la philologie en général, lus aux divers congrès, contiennent des vues ingénieuses sur la portée et l’avenir de cette science. MM. Bensen. Thiersch, Dœll, Kreuser, aux congrès de Nuremberg, Manheim et Bonn, envisagèrent surtout la question au point de vue de l’éducation, et s’alarmèrent du danger que font courir à ces études les tendances industrielles et utilitaires de l’époque ; trop peut-être, car, en admettant que le XIXe siècle soit plus préoccupé que les autres des intérêts matériels, il ne semble pas qu’il le cède à aucun temps pour la curiosité intellectuelle et le besoin de remuer les idées. La somme d’activité ayant augmenté, il a pu y avoir accroissement d’une part, sans qu’il y ait eu perte de l’autre. Le discours le plus remarquable sur ce sujet est celui que prononça M. Welcker, au congrès de Bonn, en 1841 (Ueber die Bedeutung der Philologie). M. Welcker y a surtout envisagé l’étude de l’antiquité dans l’influence heureuse qu’elle peut exercer sur la production littéraire et sur l’éducation esthétique des nations modernes. Les anciens sont beaucoup plus pour lui des modèles et des objets d’admiration que des objets de science ; il avoue même que, s’il ne fallait voir dans la philologie que le côté scientifique, il n’en ferait guère d’estime. Ce n’est pas néanmoins à une imitation servile que M. Welcker nous invite. Ce qu’il demande, c’est une influence intime et secrète, analogue à celle de l’électricité, qui, sans rien communiquer d’elle-même, développe, sur les autres corps un état semblable ; ce qu’il blâme, c’est la tentative de ceux qui veulent trouver chez les modernes la matière suffisante d’une éducation esthétique et morale. Sans combattre cette thèse, qui est au fond la nôtre, nous ferons toutefois observer que l’on place la philologie dans une sphère beaucoup plus élevée et plus sûre, en lui donnant une valeur scientifique et philosophique pour l’histoire de l’esprit humain, qu’en la réduisant à n’être qu’un moyen d’éducation ou de culture littéraire. Si les nations modernes pouvaient trouver en elles-mêmes une source vive d’inspirations originales, il faudrait bien se garder de troubler par le mélange étranger de l’antique cette veine de production nouvelle. Les tons, en littérature, sont d’autant plus beaux qu’ils sont plus vrais et plus purs. À l'érudit, au critique, appartiennent l’universalité et l’intelligence des formes les plus diverses ; au contraire, une note étrangère ne servira qu’à troubler le poëte original et créateur. Or, quand bien même les temps modernes trouveraient une poésie et une philosophie qui les représenteraient avec autant de vérité qu’Homère et Platon représentèrent la Grèce de leur temps, alors encore l’étude de l’antiquité aurait sa valeur au point de vue de la science. Les considérations de M. Welcker ne suffiraient pas pour faire l’apologie de toutes les études philologiques. Si on ne cultive les littératures anciennes qu’afin d’y chercher des modèles, à quoi bon cultiver celles qui, tout en ayant leurs beautés, ne sont point imitables pour nous ? Il faudrait se borner à l’antiquité grecque et latine, et, même dans ces limites, l’étude des chefs-d’œuvre aurait seule du prix. Or les littératures de l’Orient et les œuvres de second ordre des littératures classiques, si elles servent moins à former le goût esthétique, offrent quelquefois plus d’intérêt philosophique, et nous en apprennent plus sur l’histoire de l’esprit humain que les monuments accomplis des époques de perfection.

  1. Verhandlungen der Versammlungen deutscher Philologen und Schulmänner ; Nuremberg, 1838 ; Manheim, 1839 ; Gotha, 1840 ; Bonn, 1841 ; Ulm, 1842 ; Cassel, 1843 ; Dresde, 1844 ; Darmstadt, 1845 ; Iéna, 1846. — Le congrès de 1847 a eu lieu à Bâle. Celui de 1848 est annoncé pour Berlin.
  2. En voici un exemple, qui n’intéressera pas seulement les théologiens. À propos du passage célèbre Regnum meum non est de hoc mundo… nunc autem regnum meum non est hinc (Joann. xviii, 36), plusieurs écoles, dans des intentions très-différentes, ont insisté sur le νῦν δὲ, et, le traduisant par maintenant, en ont tiré diverses conséquences. Cette remarque inexacte n’eût pas été si souvent répétée, si l’on avait su que cet idiotisme νῦν δὲ, répondant à la locution hébraïque ve-atta, sert, dans la langue du Nouveau Testament, de conjonction adversative, sans impliquer aucune notion de temps ; en sorte qu’il faut simplement traduire : mais mon royaume n’est pas de ce monde. — Une autre discussion des plus importantes et des plus vives de l’exégèse biblique (Isaïe, ch. liii), roule tout entière sur l’emploi d’un pronom.
  3. En 1843, plusieurs orientalistes, MM. Pott, Rœdiger, Brockhaus, Fleischer, Seyffarth, Olshausen, se réunirent à Leipzig dans l’intention de fonder des réunions analogues pour la philologie orientale. Il fut résolu qu’on se réunirait aux congrès généraux déjà établis. En effet, depuis 1844, les orientalistes, après avoir ouvert la session avec les autres membres, se retirent, dans le courant de la première séance, pour leurs réunions particulières. On trouvera le compte rendu de la session de 1847 dans le journal de la Société orientale allemande (Zeitschrift der deutschen morgenländischen Gesellschaft, 1848, p. 96-106).