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Mélanges de Sciences et d’histoire naturelle — août 1833

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MÉLANGES


DE SCIENCES ET D’HISTOIRE NATURELLE.




Nous avons, dans notre numéro du 15 mars, rapporté, d’après le témoignage de M. Bonnafous, les ingénieuses précautions qu’avait prises une marmotte pour s’établir dans ses quartiers d’hiver, d’une manière à la fois commode et sûre. Le récit original de ce fait, inséré dans la Bibliothèque de Genève, a donné à un anonyme l’occasion d’adresser aux éditeurs du journal une lettre où se trouvent des observations relatives aux mœurs de plusieurs animaux domestiques. Nous en donnerons ici un extrait et nous y joindrons quelques autres faits de même genre.

« Le premier trait, dit l’anonyme, concerne une race peu considérée, mais que d’autres données m’avaient déjà désignée comme susceptible d’attachement et plus intelligente qu’on ne l’imagine, lorsqu’on se laisse influencer par son aspect peu attrayant. M. C., propriétaire d’un domaine qu’il surveillait lui-même avait établi une porcherie. Deux cochons savoyards furent achetés ensemble et placés dans la même étable ; l’un d’eux fut pris de douleurs qui l’empêchaient de se lever ; son camarade allait chercher et lui apportait la nourriture que l’on déposait dans une auge pour tous les deux. Quelque temps après, il arriva qu’on fit sortir un jour tous les porcs, pour les conduire sous des chênes dont ils devaient manger le gland. Le malade, alors convalescent, resta seul en arrière à moitié chemin du bois. Son ami s’arrêta, se sépara des autres et revint sur ses pas. C’était pour aller chercher l’invalide avec lequel on le vit reparaître plus tard, marchant à côté de lui comme pour l’appuyer et soutenir ses pas chancelans. Je tiens cette anecdote du fils même du propriétaire.

« Le trait suivant n’indique pas un égal degré d’attachement, car il pourrait être attribué à l’obligeance ou à la politesse tout comme à l’affection. Une dame anglaise demeurant près de Lausanne, lady D., trop tôt enlevée à sa famille, avait un petit cheval pour ses enfans ; celui qu’elle montait elle-même, d’une taille plus élevée, se trouvait placé dans l’écurie à côté du premier. S’apercevant que celui-ci ne pouvait pas atteindre le foin placé devant lui dans le râtelier, il le lui faisait tomber dans la crèche. J’ai entendu parler à cette occasion d’un cheval de cavalerie qui mâchait l’avoine pour son vieux camarade, dépourvu de dents ; le premier fait étant avéré rend celui-ci croyable.

Maintenant voici une anecdote sur un jeune chien de Terre-Neuve qui, pour n’être pas une affaire de sentiment, n’en est pas moins curieuse. Dans une campagne voisine de Lausanne, des gens de Glaris avaient apporté cet hiver un modèle de vaisseau qu’ils faisaient voir pour de l’argent. Le lendemain, la maîtresse de la maison, entendant du bruit, se met à la fenêtre. On causait, le chien aboyait ; c’était un de ces hommes de Glaris, qui revenait pour chercher un bonnet qu’il disait avoir laissé la veille ; personne ne l’avait trouvé, les domestiques affirmaient ne l’avoir pas aperçu ; tout à coup le chien entre dans la cour et en revient avec le bonnet, qu’il avait sans doute caché dans la neige, car il était gelé. La vue de cet homme lui avait-elle rappelé le bonnet et le rapportait-il machinalement, ou bien avait-il compris de quoi il s’agissait ? je penche pour la dernière supposition. »

Des différentes observations que renferme cette lettre, la plus intéressante, si elle était bien constatée, serait certainement la première, puisqu’elle nous obligerait à modifier nos idées sur un animal qui est depuis si long-temps soumis à notre observation, qu’aucune de ses dispositions ne devrait être nouvelle pour nous. Jusqu’à présent cependant on ne considère guère le cochon comme un être susceptible d’un véritable attachement, et on ne lui accorde en général que cet instinct aveugle de sociabilité qui pousse les individus de certaines espèces à se réunir en troupes, sans d’ailleurs se prêter aucune assistance mutuelle. On avait même raison de supposer que, pour cette espèce, il n’existe pas entre les différens membres de la communauté une affection bien grande ; on sait en effet que, si dans un troupeau de cochons, quelque individu est blessé grièvement et pousse des cris aigus, ses camarades, qu’une pareille clameur semble importuner, se pressent aussitôt autour de lui, et à moins qu’il ne cesse ses plaintes, le mordent cruellement, et finissent par le tuer. C’est là un fait bien constant, mais qui d’ailleurs n’infirme pas l’autre ; et l’histoire du chien nous offre des contradictions du même genre. Ainsi on a remarqué, en Angleterre, dans les chenils très nombreux, que si un chien tombe par accident du banc sur lequel il était couché, les autres aussitôt se jettent sur lui et l’étranglent. Lorsqu’au contraire un de ces animaux saute à terre volontairement, le reste de la meute ne semble pas y prendre garde et ne bouge point. On n’a pas trouvé jusqu’à présent d’explication pour ces singuliers actes de férocité ; mais on ne s’est pas avisé d’en conclure que les chiens n’étaient pas capables d’amitié.

L’auteur de la lettre regarde le cochon comme un animal doué de beaucoup plus d’intelligence que ne semble l’indiquer sa lourde figure, et qui serait susceptible de perfectionnement, si l’homme daignait s’en occuper. D’autres observateurs avaient été déjà conduits à en juger de même et avaient présenté des faits à l’appui de leur opinion. Voici, par exemple, ce que dit à ce sujet M. Dureau de la Malle, à qui nous devons des détails très-curieux sur les mœurs de divers animaux.

« Le cochon que nous élevons pour la boucherie, et que nous voyons enfermé dans une étable, nous paraît extrêmement stupide et borné. Néanmoins l’éducation et l’habitude de vivre avec les hommes développent en lui de l’attachement, de la reconnaissance, et quelques qualités morales. À Brives-la-Gaillarde, dans le Limousin, les cochons vivent, comme les chiens, dans la société des hommes, montent jusqu’au troisième étage, et se couchent dans la chambre de leurs maîtres. Ils ont pris des habitudes de propreté ; ils suivent comme un chien leur maîtresse à travers la ville, lorsqu’elle les mène deux fois par jour à la rivière pour les frotter et les laver. On les voit se mettre à l’eau tout seuls, se tourner sur un côté, sur l’autre, se mettre sur le dos, sur le ventre, pour qu’on en brosse aisément toutes les parties ; et je les ai vus enfin remercier, en quelque sorte, leur maîtresse de ces soins qui sont pour eux une jouissance, en lui léchant plusieurs fois la main. »

Malgré la cruauté que montrent les cochons envers leurs camarades blessés, ils savent au besoin se secourir entre eux et agir de concert contre un ennemi qui menace la sûreté commune. J’en trouve la preuve dans un fait qui m’a été rapporté par un témoin oculaire, M. A., ingénieur en chef du département d’Ille-et-Vilaine. Voyageant en hiver dans une partie reculée de la Basse-Bretagne, il aperçut, au milieu d’une lande, un troupeau de douze à quinze cochons assailli par deux loups et put s’en approcher assez pour bien voir le combat qui dura encore pendant près d’une demi-heure. Les deux loups attaquaient de différens côtés, mais partout ils trouvaient un front de bataille redoutable. Les cochons s’étaient formés en cercle serré, tous la tête en dehors, et faisant claquer leurs dents d’une manière effrayante. De temps à autre, un des plus gros verrats faisait une sortie, mordait ou essayait de mordre le loup, puis rentrait dans les rangs que ses compagnons ouvraient pour le recevoir. Peu à peu l’attaque des loups se ralentit ; et, enfin, fatigués, saignans, découragés, ils prirent le parti de se retirer. La troupe victorieuse eut assez de prudence pour ne pas les poursuivre, et même jusqu’à ce qu’ils fussent entièrement hors de vue, elle conserva rigoureusement son ordre de bataille.

La disposition à vivre par troupes, si prononcée dans l’espèce du porc domestique, ne se montre point chez le sanglier, qui est un animal solitaire, même dans les lieux où ses habitudes naturelles sont le moins dérangées par le voisinage de l’homme. Cette différence est assez importante pour obliger de soumettre de nouveau à l’examen une opinion aujourd’hui généralement admise, celle que le sanglier commun est la souche de toutes les espèces et de toutes les variétés de nos cochons domestiques. Ne pourrait-on pas concevoir qu’il en fût de cette espèce comme de celle du cheval et probablement aussi de celle du bœuf ; qu’elle n’existât plus nulle part à l’état sauvage. Nous savons que les pécaris, deux autres espèces du genre cochon, qui sont propres au nouveau continent, ont l’habitude de vivre en troupe, et cette habitude les rend beaucoup plus propres que le sanglier de nos forêts à être domestiqués. Le petit du moins s’apprivoise avec une tout autre facilité que le marcassin ; j’en ai eu souvent la preuve. J’ai vu par exemple un petit pécari, qui venait d’être séparé du troupeau par des chasseurs, et qui, après avoir été porté une demi-heure par un d’eux, le suivait déjà comme un chien. Il est vrai que cet homme me dit que le petit animal ne le suivait ainsi que parce qu’à l’instant où il l’avait pris, il avait eu le soin de lui cracher dans la bouche. Mais quoique, pour me prouver l’efficacité de ce procédé, il me fit voir que ce jeune pécari léchait avidement la salive qui tombait à terre, j’avoue que je ne restai pas convaincu. Je dois même dire que tous les chasseurs n’emploient pas la même méthode, et que d’autres se contentent de faire tourner trois fois le pécari au-dessus de leur tête.

Les pécaris en troupe, je le dirai en passant, se défendent fort bien contre les chiens, et même, à ce qu’on assure, contre les jaguars. Si l’assaillant est assez imprudent pour se lancer jusqu’au milieu de leur troupe, il est infailliblement mis en pièces ; aussi les chiens qu’on emploie à cette chasse se gardent-ils bien de se commettre ainsi, et se contentent de tenir, par leur aboiement, le troupeau en échec jusqu’à l’arrivée de leur maître. Cette tactique des chiens, acquise d’abord par l’expérience, s’est ensuite transmise par génération à toute la race, chez laquelle elle est maintenant instinctive, de sorte que l’on voit de jeunes chiens qui, la première fois qu’on les mène au bois, savent déjà comment attaquer, tandis que des chiens d’Europe, d’ailleurs fort intelligens, mais ne sachant point le danger qui les attend, se laissent environner et succombent en un instant.

Les cochons sont de tous les animaux domestiques les plus aisés à nourrir, ceux qu’on peut le mieux transporter à bord d’un bâtiment ; aussi les navigateurs, dans les voyages de découverte, en ont-ils souvent laissé dans les lieux où ils ont relâché. Partout où ces animaux ont pu échapper aux flèches des sauvages, ils ont en général beaucoup multiplié, quelle que fût la nature du sol, quel que fût le climat, entre les tropiques comme auprès du cercle polaire ; car, malgré leur air grossier ce sont des animaux qui savent fort bien se plier aux circonstances. Ainsi, lorsqu’au commencement de cette année, le gouvernement anglais a envoyé prendre possession des îles Malouines, on a trouvé que plusieurs de ces îles étaient peuplées de cochons-marrons qui y vivaient en grande prospérité, profitant très habilement des moindres avantages que pouvait leur offrir ce pays, d’ailleurs si peu favorisé. Ces animaux, qui proviennent des porcs domestiques que les premiers colons avaient apportés, passent une grande partie de la journée dans l’intérieur des terres, se vautrant dans les tourbières, fouillant les parties qui peuvent leur offrir quelques racines succulentes. Mais au moment du reflux, quand les plages commencent à être largement découvertes, on les voit accourir tous ensemble vers la mer, pour se régaler d’huîtres et d’autres coquillages, déposés sur le sable ou attachés aux rochers. « Ils sont, dit l’officier de marine à qui j’emprunte ces détails, aussi bien informés de l’heure de la basse mer, et aussi exacts à se rendre à l’heure que s’ils avaient dans leur poche un chronomètre de Bréguet, et dans leur coffre un exemplaire de la Connaissance des temps.

Les cochons marrons qu’on trouve dans les parties chaudes de l’Amérique, ont aussi leur genre d’industrie accommodée aux conditions particulières dans lesquelles ils sont placés. Je n’en parlerai point aujourd’hui, et revenant à la lettre de l’auteur anonyme, je m’occuperai avec lui des chevaux. Le trait qu’il en rapporte est très intéressant, sans doute, mais il a omis un point très important ; il nous laisse ignorer s’il a fait lui-même l’observation. Les mêmes motifs de défiance n’existent pas par rapport à l’autre anecdote à laquelle il a fait allusion. Quelque étrange qu’elle puisse paraître, il est difficile de la supposer controuvée, quand on songe que ce narrateur écrivait trois ans seulement après que la chose était arrivée, et que le livre dans lequel il rapportait le fait, étant spécialement destiné à des militaires, ne pouvait manquer de tomber bientôt entre les mains des officiers, qu’il invoquait comme témoins. Voici d’ailleurs l’anecdote telle qu’on la trouve dans les Essais de Sainte-Foix.

« M. de Boussanelle, capitaine de cavalerie dans le régiment de Beauvilliers, rapporte dans ses Observations militaires, imprimées à Paris en 1760, qu’en 1757, un cheval de sa compagnie, hors d’âge, très beau et du plus grand feu, ayant tout à coup les dents usées au point de ne pouvoir plus mâcher et broyer son avoine, fut nourri, pendant deux mois, et l’eût été davantage, si on l’eût gardé, par les deux chevaux de droite et de gauche, qui mangeaient avec lui ; que ces deux chevaux tiraient du râtelier du foin qu’ils mâchaient et jetaient ensuite devant leur vieux camarade ; qu’ils en usaient de même pour l’avoine, laquelle ils broyaient bien menue et mettaient ensuite devant lui. C’est ici, ajoute M. de Boussanelle, l’observation et le témoignage d’une compagnie entière de cavalerie, officiers et cavaliers. »

Puisque j’ai commencé à parler des chevaux de cavalerie, j’en rapporterai un autre trait, moins étrange peut-être, mais qui ne fait pas moins d’honneur à l’arme.

Pendant que les Anglais nous faisaient la guerre en Espagne, il y avait dans la brigade d’artillerie allemande deux chevaux hanovriens, qui, depuis le commencement de la campagne, s’étaient toujours trouvés attelés côte à côte au même canon. L’un fut tué dans une action, l’autre, qui n’avait pas même été blessé, fut attaché le soir comme de coutume à son piquet. On lui apporta sa ration habituelle de fourrage, mais il refusa d’y toucher, et ne fit tout le temps que tourner la tête çà et là, en cherchant des yeux son compagnon, et l’appelant de temps en temps par un hennissement. On s’intéressa au pauvre animal, on prit de lui les plus grands soins, et on essaya tous les moyens pour l’obliger à manger ; rien ne réussit. Il était entouré de tous les côtés par d’autres chevaux ; mais il ne faisait attention à aucun d’eux, et montrait dans toute sa contenance le plus profond abattement. Enfin il mourut d’inanition, n’ayant pas touché à un brin d’herbe depuis le moment où son compagnon était tombé.

Ce n’est pas seulement pour des animaux de leur espèce que les chevaux peuvent éprouver de l’affection. On en voit, par exemple, qui se prennent pour un chien d’une vive amitié, et se prêtent à ses caprices avec la plus étonnante complaisance. C’est au reste un résultat général de l’observation que, dans toutes les liaisons inégales, s’il y a quelque tyrannie exercée, c’est toujours de la part du plus faible. Ainsi dans cette étrange société du lion et du chien, observée dans diverses ménageries, c’était le chien qui se montrait le plus exigeant. On verra la même chose dans l’exemple que je citerai relativement au cheval.

Dans les écuries du dernier roi d’Angleterre, alors prince régent, un cheval de race et un petit chien griffon s’étaient liés d’une étroite amitié. Tant que le cheval restait debout, le chien était placé sur son dos ; mais dès que le cheval se couchait, le chien quittait la stalle et s’en allait courir ailleurs, sans paraître sensible aux hennissemens par lesquels son ami le rappelait. Le pauvre cheval, ne pouvant suivre son camarade, cherchait du moins à le retenir le plus long-temps possible, et bientôt il en vint à ne plus se coucher. Ce changement d’habitudes ne fut pas sans inconvéniens pour lui : ses jambes commencèrent à s’engorger, et les palefreniers, qui avaient reconnu la cause du mal, crurent la faire disparaître en enlevant le griffon de l’écurie. Mais dès ce moment l’animal ne mangea plus, et on sentit bientôt que si on voulait le conserver, il fallait lui rendre son compagnon ; c’est ce qu’on fit en effet, et le cheval reprit sa gaîté et son appétit, mais il devint impropre à la course.

Cette affection qui se porte sur un objet déterminé, et peut s’adresser, soit à un être de même espèce que celui qui la ressent, soit à un animal d’une espèce très différente, est un des modes de manifestation du penchant général de sociabilité. Une autre modification du même penchant, moins aimable parce qu’elle est moins désintéressée, c’est le besoin de compagnie, besoin qui devient plus impérieux, à mesure qu’on y cède davantage, et qui finit quelquefois par occasionner un état maladif comparable à celui de certaines femmes nerveuses. J’en citerai un cas assez étrange, mais dont je puis garantir l’authenticité.

Madame L., Anglaise d’origine, mais mariée à un habitant de Florence, avait pour les animaux une tendresse extrême, et non-seulement prenait grand soin que ceux qui lui appartenaient ne manquassent de rien, mais encore cherchait à deviner leurs désirs, et se prêtait à toutes leurs fantaisies. Dans sa maison, chiens et chats avaient besoin qu’on s’occupât d’eux sans cesse. Si l’on restait quelque temps sans leur adresser la parole, sans leur faire une caresse, ils cherchaient par toutes sortes de moyens à attirer l’attention, et étaient évidemment malheureux quand ils n’avaient pu y réussir. Ce n’était pas d’ailleurs, comme on va le voir, au salon seulement que se trouvaient ces enfans gâtés.

Madame L. passait les étés à une villa située à peu de distance de Florence, et là, moins distraite par les devoirs de la société, elle s’occupait encore davantage de ses animaux. Une personne de ma connaissance, étant allée l’y voir, la trouva souffrante, et apprit, non sans un extrême étonnement, qu’elle avait pris une courbature en promenant un cheval pour empêcher qu’il ne s’ennuyât. Ce cheval, comme tous les animaux de son espèce, aimait la compagnie, et on l’avait tellement gâté sur ce point, qu’il en était venu à ne pouvoir plus supporter la solitude. Soit peur, soit ennui, du moment où il se trouvait seul dans l’écurie, il éprouvait des accidens nerveux, un frisson, une sueur froide ; et cet accès, lorsqu’on ne l’arrêtait pas promptement, le fatiguait plus que n’eût pu faire une longue course. D’ordinaire, lorsque l’autre cheval était absent, on empruntait pour tenir compagnie au favori un des bœufs du fermier. Si cette ressource manquait, il fallait le distraire par la promenade. Or, justement la veille au soir, le second cheval était parti avec le domestique pour aller à la ville ; à la ferme, tout le monde était endormi ; à la maison, il n’y avait d’autre homme que le jardinier, qui devait se rendre de grand matin au marché. Madame L., qui n’était pas compatissante seulement pour les bêtes, n’avait pas voulu priver cet homme de son sommeil, et en conséquence elle avait employé une grande partie de la nuit à promener dans la cour son cheval hypocondriaque.

En parlant, dans un précédent article, des divers régimes artificiels auxquels on est obligé de soumettre les chevaux dans les pays pauvres de végétation, j’ai dit que ceux d’Islande pouvaient, sans inconvénient apparent, se nourrir, pendant des mois entiers, uniquement de poisson sec. Quoique ces animaux soient assez vigoureux et rendent de très bons services aux habitans de l’île, la petitesse de leur taille et la rudesse de leurs formes semblent indiquer une dégradation que l’on serait tenté d’attribuer à la diète contre nature imposée à leur race pendant une longue suite de générations. Ces effets, cependant, doivent être attribués bien moins aux alimens qu’au climat, puisque les chevaux de la plus belle race de l’univers reçoivent, pendant leurs premières années, une nourriture presque semblable. C’est ce que nous apprend un homme qui a eu, par sa position, de grandes facilités pour connaître tout ce qui est relatif à l’élève des chevaux en Arabie, M. Hamont, directeur de l’école vétérinaire d’Abou-Zabel. « Un point très intéressant de l’histoire du cheval, dit cet observateur, est le régime alimentaire auquel on le soumet dans les lieux de son origine. En Europe, le cheval est exclusivement nourri d’alimens tirés du règne végétal. En Syrie, dans le Kordofan, dans le Hedjaz, on lui donne du lait, du beurre, de la viande. Il est venu en Égypte des chevaux de quatre ou cinq ans qui ne connaissaient pas encore le goût de l’herbe. »

L’Arabie fournissant les plus beaux chevaux, on est porté à croire que ces animaux s’y trouvent en très grand nombre : on sera donc, sans doute, fort étonné d’apprendre qu’un voyageur instruit et qui a pris beaucoup de peines pour acquérir sur ce point des notions exactes, en évalue le nombre à moins de six mille. Ce voyageur est M. Seetzen, qui avait été envoyé dans ce pays par le duc de Saxe-Gotha, pour recueillir des manuscrits, et qui y a fait un séjour de plusieurs années. Ses observations se trouvent consignées dans une lettre à M. Hammer, interprète pour les langues orientales à la cour de Vienne.

« Il y a, dit M. Seetzen, des provinces entières telles que l’Arabie Pétrée et le Hadramont où il n’existe pas un cheval. On n’en trouve que très peu dans les déserts où les Bédouins errent en nomades, et plusieurs de leurs tribus n’en possèdent pas un seul. Dans les tribus les mieux partagées sous ce rapport, il y en a un petit nombre qui sont la propriété de quelques sheiks ou de leurs parens ; mais l’homme le plus opulent n’a que l’animal destiné à son propre usage : de simples Bédouins ne seraient pas assez riches pour fournir à l’entretien d’un cheval, aussi n’en possèdent-ils jamais.

« Dans la grande province du Hedjaz, on ne trouve que très peu de chevaux ; le shériff de la Mecque, qui passe pour en avoir un nombre prodigieux, n’en possède pas plus de soixante à soixante-dix qu’il tient dans un haras, appelé el Bassatin, situé à une demi-lieue de la Mecque, et où il lui naît, tous les ans, quelques poulains. La grande tribu Harb ne comptait autrefois qu’un seul cheval ; mais depuis qu’elle s’est faite Wahabite et qu’elle a des émirs de sa race, chacun de ces émirs a reçu en présent un cheval de Séoud, chef des Wahabites ; d’ailleurs dans tout le Hedjaz aucun particulier, quelles que soient ses richesses, n’est en possession d’un cheval, pas même les chefs des deux grandes maisons de commerce établies à Djedda, El Djilani et Abdallah al Sukkath. Ils se contentent de mules pour leurs montures, sachant bien que s’ils s’avisaient d’acheter des chevaux, le shériff de la Mecque ne manquerait pas de les leur demander aussitôt ; et ce ne serait pas la première fois que pareille chose serait arrivée. Ce shériff, d’ailleurs, malgré son haras, est sans cesse obligé, pour tenir le nombre de ses chevaux au complet, d’en tirer de l’étranger : c’est ainsi que, pendant mon séjour à la Mecque, il reçut de l’aga de Massaba dans le Sennaar un présent de seize rosses efflanquées.

« En somme j’estime à mille, environ, le nombre total des chevaux du Hedjaz, et quiconque aura parcouru ces provinces verra bien que mon évaluation pèche plutôt par excès que par défaut.

« L’Yémen n’est guère plus riche en chevaux que le Hedjaz, et un des officiers de la maison des Imans de Saana m’a assuré que son prince ne pouvait pas monter plus de trois à quatre cents hommes. Cet état est divisé en vingt-quatre départemens commandés chacun par un Daula, ou gouverneur ; aucun de ces chefs, si ce n’est celui de Moka, n’a plus d’une couple de chevaux. Ici d’ailleurs, comme dans le Hedjaz, aucun particulier n’en possède, je ne me rappelle pas même leur avoir vu de mules, ils se contentent d’ânes, qui, à la vérité, dans l’Yémen font d’excellentes montures. Le brave sheriff actuel d’Abou Arische, le brave Hammoud, qui a si long-temps tenu les Wahabites en échec, a un escadron de cavalerie. La province d’El Dschof et le pays de Nedjran ont aussi la réputation d’être riches en chevaux ; mais on sait bien, en Arabie, ce qu’il faut entendre par cette expression, et on doit songer en outre que le Nedjran a une très petite étendue. Tout bien compté, je suis convaincu que l’Yémen, la province la plus riche et la plus importante de l’Arabie, ne possède pas au-delà de quinze cents chevaux.

« Nichbur et les autres géographes ne disent point qu’il existe de chevaux dans la province d’Oman. Cependant, comme il est probable que le prince et ses officiers en possèdent, je supposerai qu’il y en a cinq cents. J’en accorderai autant à la province d’El Bahhrein, quoique les auteurs n’en parlent point. J’en devrais peut-être compter beaucoup moins d’après la nature sablonneuse du sol et la rareté de l’eau.

« La province El Nedjed est plus célèbre par ses chevaux ; mais comme elle a le même sol que l’Yémen, et qu’elle est bien moins étendue, je ne crois pas lui faire de tort en évaluant à mille le nombre de ses chevaux. Enfin nous en compterons le même nombre pour les déserts de la Syrie et les rives méridionales de l’Euphrate, le tout pris ensemble. Vous voyez, d’après cette évaluation détaillée qui se fonde en partie sur mes observations propres et en partie sur les renseignemens que j’ai pris soin de recueillir, qu’on ne serait pas bien loin de compte en portant à 5,500 le nombre total des chevaux de l’Arabie. »

Des renseignemens provenant d’autres sources s’accordent fort bien avec ceux que fournit M. Seetzen ; et ainsi, à peu près à l’époque où il écrivait, l’armée des Wahabites, qui comptait, dit-on, jusqu’à 160,000 hommes et 80,000 dromadaires, n’avait pas plus de 2000 chevaux.

Nous avons vu que les chevaux mangent de la viande, du poisson, du beurre, du pain, en un mot s’accommodent de presque tous les alimens qui entrent dans la nourriture de l’homme. J’ajouterai qu’ils ne dédaignent pas nos liqueurs, et c’est du reste un fait assez généralement connu qu’un peu de vin, donné à propos, ranime pour quelque temps un cheval fatigué. Il ne faut pas dépasser une certaine limite, car l’animal, n’étant pas accoutumé à ce breuvage, s’enivre aisément, et si on va jusqu’à le faire chanceler, on produit juste le contraire de ce qu’on voulait. L’habitude, d’ailleurs, agit sur lui comme sur nous, et avec du soin et de la persévérance on peut faire qu’un cheval porte très bien son vin. J’en ai connu un, en Colombie, qui avait été accoutumé à boire deux fois le jour de la chicha, sorte de bière faite avec du maïs et du sirop de sucre. Quand son heure était arrivée, il ne se sentait pas plus tôt libre qu’il allait à la porte de la cabaretière, et si cette porte était fermée, il frappait avec un des pieds de devant jusqu’à ce qu’on vînt lui ouvrir. Deux personnes qui se trouvent maintenant à Paris, MM. Lanz et Boussingault, ont été, comme moi, plusieurs fois témoins du fait. Le maître de ce cheval ne forma pas un second élève. Il succomba malheureusement après avoir gagné un pari, qui consistait à boire de suite trois bouteilles d’eau-de-vie.

Dans l’Inde, où l’usage des liqueurs fermentées est remplacé par celui de l’opium qui produit à peu près les mêmes effets, c’est-à-dire d’exciter agréablement le cerveau et de ranimer les forces, on donne de l’opium aux chevaux dans les circonstances où nous leur donnerions du vin. C’est ce que nous apprend un médecin anglais, M. Burns, qui avait été envoyé par la compagnie pour guérir de la fièvre un des souverains du Cutch. « Une fois, nous dit-il, après une marche de nuit très fatigante, en compagnie d’un cavalier Cutch, je me sentis si harassé lorsque le matin fut venu, que je consentis volontiers, sur la demande de mon guide, à faire une halte de quelques minutes. Il profita de ce temps de repos pour partager avec son cheval environ deux gros d’opium. L’effet de cette drogue sur l’homme et la bête fut évident, car le cheval, après cela, fit encore quarante milles sans paraître gêné, et l’homme, de son côté, pendant tout le reste de la route se montra sensiblement plus actif et plus intelligent. »

Les premiers chevaux qui passèrent dans le nouveau continent furent, comme on le sait, pour les naturels un grand objet de terreur, et ils contribuèrent beaucoup à la rapidité de la conquête. Par ce motif, et en raison de l’extrême difficulté qu’on avait à s’en procurer, ils furent, dans les premiers temps, l’objet d’un extrême intérêt. Ainsi, lorsque Quesada marchait à la découverte de la Nouvelle-Grenade, craignant, dans un moment de grande disette, qu’on ne pensât à se nourrir de la chair des chevaux, il fit proclamer peine de mort contre l’homme qui tuerait un de ces animaux. Dans l’expédition de Cortez, on comptait seize chevaux seulement, et Bernal Diaz del Castillo a soin de nous donner le signalement de chacun d’eux, ses bonnes et mauvaises qualités. Nous savons que Cortez au commencement avait un cheval zain qui mourut en arrivant à saint Juan de Ulua, et qu’alors il acheta de Porto Carrero, pour les aiguillettes d’or dont il se paraît à la Havane, une jument grise grande coureuse. Notre auteur nous apprend aussi qu’un soldat, nommé Jean Sedeño, était le plus riche de la troupe ; car outre qu’il était propriétaire d’un des petits bâtimens de transport où il avait embarqué de la cassave et du porc salé, il avait un nègre et une jument qui poulina pendant la traversée. Or, en ce temps-là on ne pouvait trouver de nègres et de chevaux qu’en les payant leur pesant d’or.

C’est des chevaux que portèrent les Espagnols en Amérique que descendent tous ceux qu’on trouve aujourd’hui dans ce pays à l’état sauvage, car même ceux que l’on rencontre dans le sud-ouest des États-Unis paraissent y être arrivés par le Nouveau-Mexique, et on peut encore reconnaître à quelques signes la race dont ils descendent. Quant aux chevaux que les Anglais ont introduits, ils ont subi encore moins d’altération, n’ayant depuis ce temps jamais été soustraits à l’influence de l’homme. Si on peut remarquer quelque changement, c’est moins dans leur extérieur que dans leur intelligence qui semble avoir gagné, probablement à cause de la douceur avec laquelle ils sont traités. Parmi plusieurs traits que j’ai entendu citer comme preuves de ce perfectionnement, je choisirai le suivant qui me paraît le mieux constaté.

En 1831, M. Israël Abraham, demeurant auprès de Centreville, dans l’état d’Indiana, possédait un cheval qui avait appris de lui-même à faire mouvoir le balancier d’une pompe, de manière à verser dans l’auge placée au-dessous, la quantité d’eau nécessaire pour abreuver tous les chevaux de la ferme. Nous avons été nous-même témoin du fait, dit le rédacteur du Centreville Times. Nous avons vu l’animal, au moment où il venait d’être dételé, se rendre directement à la pompe, en saisir le balancier avec les dents et le faire jouer avec la régularité qu’un homme aurait pu mettre à cette action. Il ne s’arrêta qu’après avoir fait couler l’eau nécessaire pour son usage et celui de ses compagnons. Le maître de la ferme, à qui l’habileté de ce cheval épargne bien de la peine, nous assure que personne n’avait pris le soin de le former à cette manœuvre.

Dans plusieurs parties de l’Amérique du sud, se trouve une race de chevaux, chez laquelle une qualité acquise d’abord par l’éducation est devenue héréditaire. Ces chevaux que, dans la Colombie, on connaît sous le nom d’Aguilillas, ont naturellement une sorte d’amble allongé, allure que les créoles estiment beaucoup, parce qu’elle est très rapide, et que, ne fatiguant ni l’animal ni l’homme, elle peut être long-temps soutenue. Les personnes qui n’ont vu aller l’amble qu’aux chevaux de nos marchands forains ne peuvent avoir une idée du pas dont je parle, et de ce que fait un bon cheval andon[1] monté par un habile cavalier. Dans des courses qui eurent lieu à Bogota à l’époque où je m’y trouvais, un habitant de la ville offrit de faire courir son cheval contre un autre qui avait eu assez de succès les premiers jours, ce dernier galoppant tandis que le premier ne quitterait jamais l’amble. On devait faire cinq fois le tour du cirque, ce qui équivalait à une distance d’environ trois lieues. Le seul avantage que demandait l’homme qui devait aller l’amble, était que, pendant les deux premiers tours, le cheval galopant n’allât pas plus vite que le sien. Le pari n’eut pas de suites, mais les connaisseurs jugeaient que les conditions étaient assez égales, et c’était l’opinion non-seulement des Colombiens, mais aussi des étrangers qui avaient vécu quelque temps dans le pays.

Quoique les chevaux andons puissent fournir, sans paraître fatigués, une longue carrière, on a observé cependant qu’ils sont plutôt ruinés que les trotteurs. Cette allure a d’ailleurs le grand inconvénient de n’être praticable que dans de beaux chemins. Elle est enfin peu gracieuse, du moins aux yeux des Européens, en raison d’un mouvement de va-et-vient très prononcé que prend la croupe du cheval. Le corps du cavalier en reçoit un mouvement de torsion, qui ne fatigue pas quand on s’y prête, mais qui gêne beaucoup d’abord ceux qui n’y sont pas faits.

Il n’est pas très rare de rencontrer chez des chevaux nés dans les parties chaudes de l’Amérique, un cas de monstruosité dont les anciens avaient déjà signalé l’existence, mais que plusieurs naturalistes modernes ont regardé comme douteux. Pline, en parlant du cheval de César (liv. viii, chap. 42), dit que cet animal avait les pieds de devant semblables à ceux de l’homme, et qu’on le voit ainsi représenté devant le temple de Vénus Génitrix. Le savant annotateur de l’édition française dit, à l’occasion de ce passage, qu’apparemment la corne des pieds de devant était un peu échancrée sur les bords, et que le sculpteur aura exagéré cette conformation vicieuse pour simuler des doigts humains. Pour moi, je suis porté à croire que l’animal présentait une division réelle dans toute l’épaisseur du pied. Peu d’années avant mon arrivée à Bogota, toute la population a pu voir dans un des bosquets dressés au-devant de la cathédrale, à l’occasion de l’octave de la Fête-Dieu, un cheval qui avait les pieds de devant parfaitement bifurqués. Cette conformation, qui rappelait le pied du bœuf, faisait croire aux bonnes gens que l’animal provenait du mélange des deux races, et cette opinion, qui est tout-à-fait fausse, était au reste corroborée par l’observation de circonstances étranges dont je ne parlerai point ici. À peu près à la même époque, un homme que j’ai très particulièrement connu, le colonel Thomas Barriga, eut un cheval chez lequel la division des pieds était encore portée plus loin. Les deux jambes de devant offraient chacune trois doigts bien distincts, et même une séparation bornée seulement à la corne en simulait un quatrième. Ce cheval, qui était très bon, servit à un des fils du colonel pendant toute la campagne de Vénézuéla. Je ne sais ce qu’il devint ensuite.

M. Geoffroy Saint-Hilaire a vu en France un cas analogue de monstruosité sur un fœtus de cheval conservé dans la collection de M. Bredin, directeur de l’école vétérinaire de Lyon. La division ne se montrait qu’aux pieds de devant, comme dans les trois exemples déjà cités. Le pied gauche avait trois doigts, celui de droite n’en avait que deux.

La proportion des mulets aux chevaux est beaucoup plus forte dans le nouveau continent que dans l’ancien, et même le nombre absolu des premiers dans les deux Amériques est de beaucoup plus considérable que dans tout le reste du monde ensemble. On pourrait donc s’attendre à y voir assez fréquemment des cas de mules fécondes. Ces cas cependant y sont fort rares, quoique certains auteurs aient avancé le contraire. Parmi le peu d’observations que j’ai pu recueillir à ce sujet, une seule me paraît digne d’être rappelée, parce qu’elle donne, sur le mulet parvenu à l’âge adulte, des renseignemens que je n’ai vus nulle part ailleurs. En 1812 dans la maison du doyen de la cathédrale de Puebla, une mule mit bas son petit qu’elle nourrit, qui vint à merveille, et n’aurait pu être distingué d’un vrai cheval ; il avait la queue aussi fournie de crins ; les oreilles, les sabots, tout était semblable : l’animal était noir, haut de près de cinq pieds (seis cuartas y media). Dans une réquisition de chevaux, il fut pris pour l’armée et servit au général Moran, alors commandant du régiment de dragons de Mexico. Cet officier le garda jusqu’en 1820. L’allure ordinaire de ce métis était ce qu’on appelle en Amérique le pas castillan, pas que prennent beaucoup de chevaux. Tous ces détails m’ont été donnés par M. Moran lui-même, et je suis aussi sûr de leur exactitude que si je les avais recueillis directement.

Les anciens ont parlé d’une race de mules fécondes que l’on trouvait à l’état sauvage en Cappadoce. Tout ce qu’ils ont dit à ce sujet paraît se rapporter au ziggetai, animal qui appartient au même genre que l’âne et le cheval, mais qui ne provient point du mélange des deux espèces.

Ces sortes de croisemens ne s’opèrent guère que sous l’influence de l’homme, et je ne sais si l’on en pourrait citer un exemple bien avéré chez les animaux qui n’ont jamais perdu leur indépendance, ou même chez ceux qui l’ont recouvrée. Ainsi dans les campos de Maldonado, où se trouvent à la fois des ânes et des chevaux sauvages, on n’a jamais vu naître de mulets ailleurs que dans les fermes.

Il s’en faut de beaucoup que l’on trouve en Amérique, à l’état d’indépendance, autant d’ânes que de chevaux. Les premiers n’existent que dans quelques cantons où ils sont même peu nombreux ; les autres se montrent en troupes considérables dans toutes les grandes plaines connues sous les noms de Pampas et de Llanos. Leurs habitudes, d’ailleurs, paraissent être les mêmes. Ils vivent en troupes composées de petits pelotons, dont chacun est commandé par un mâle adulte qui veille à la sûreté commune, et dirige tous les mouvemens. C’est une chose remarquable que cette tendance qu’ont les animaux doués de l’instinct de la sociabilité à se soumettre à la direction d’un seul ; et cette tendance se montre même dans les cas où il n’y a pas, comme dans celui-ci, un chef naturel, le chef de la famille. Nous pouvons l’observer souvent dans nos animaux domestiques, quand nous leur laissons le degré d’indépendance nécessaire pour qu’ils puissent encore établir entre eux un gouvernement intérieur, une sorte de gouvernement municipal.

Quelquefois l’autorité du chef repose uniquement sur l’affection ; c’est ce qui se voit par exemple chez les mules par rapport aux chevaux. Les muletiers, du moins en Colombie, dès qu’ils ont à conduire une troupe un peu considérable, ont soin d’y placer un cheval hongre qu’ils désignent par le nom de Madrino. Les mules s’attachent à ce cheval, et le suivent en tous lieux. Si elles en sont quelque temps éloignées, elles montrent une inquiétude, une impatience extrême. Quand elles l’ont pu rejoindre, elles vont aussitôt le flairer, et témoignent de la manière la moins équivoque le plaisir qu’elles éprouvent à le revoir.

S’il était permis d’établir des rapprochemens entre des animaux très dissemblables, on trouverait quelque analogie entre l’attachement des mules pour le madrino, et celui des abeilles neutres pour leur reine ; et l’on remarquerait que dans les deux cas cet amour si désintéressé ne se montre que chez des femelles stériles qui reportent en quelque sorte sur un parent la somme d’affection destinée à une progéniture qu’elles ne doivent point avoir.

Dans beaucoup de circonstances, la suprématie parmi les animaux qui composent un seul troupeau est dévolue au plus fort ; mais quelquefois aussi elle est le prix du courage et de la persévérance. M. Frédéric Cuvier, dans son beau Mémoire sur la sociabilité des animaux, dit avoir vu un bouc de Cachemire, qui, réuni à trois autres boucs plus grands et plus forts que lui, s’en rendit maître en peu de temps, quoiqu’en combattant il eût perdu une de ses cornes, et par là l’avantage de frapper également à droite et à gauche, comme pouvaient le faire ses rivaux. Mais sa colère devenait si violente, et son obstination était si grande, qu’il finit par obtenir, à l’aide de ces deux puissances, une autorité tout aussi complète que si elle lui avait été acquise par une incontestable supériorité de force physique. Les boucs qu’il avait soumis le suivaient partout, et quand on le séparait d’eux, ils n’avaient de repos qu’au moment où il leur avait été rendu.

Quelque chose de tout semblable s’observe dans les troupeaux de vaches. Celle qui est parvenue à inspirer aux autres le sentiment de sa force est bientôt maîtresse de leur affection, et les rivales mêmes qu’elle a vaincues, au lieu de s’éloigner après leur défaite, suivent en tous lieux ses pas. On profite de cette disposition pour rendre la garde du bétail plus facile.

Ainsi dans certaines parties reculées des États-Unis, les habitans qui n’ont pas de grandes propriétés laissent errer leur troupeau tout le jour dans les bois, et pour le retrouver au besoin, il leur suffit d’attacher une sonnette au cou de la vache-maîtresse ; guidés par le son connu de cette sonnette, ils arrivent aisément jusqu’à l’animal qui la porte, et sont certains de trouver tous les autres à une très petite distance.

M. le comte R…, pendant le temps de son exil aux États-Unis, s’était plu à suivre les changemens de gouvernement qui s’introduisaient dans le troupeau qu’il avait formé, et je l’ai entendu avec beaucoup d’intérêt faire l’histoire de ces révolutions. J’en rapporterai ici quelques passages.

Le troupeau, dans l’origine, ne se composait que de deux vaches dont une, très forte et très vaillante, fut dès le premier jour la maîtresse, et conserva jusqu’à la fin sa domination, quoique le troupeau se fût bien augmenté par les naissances et par quelques nouveaux achats. Quand les portes étaient ouvertes pour aller au pâturage, c’était elle qui sortait la première ; les autres venaient ensuite, toujours dans le même ordre. La maison était située près du fleuve Saint-Laurent, et dans l’hiver la surface de ce fleuve étant prise, il fallait, pour que les animaux pussent boire, ouvrir dans la glace un trou d’abord assez grand, mais qui se rétrécissait insensiblement, et, le soir, n’était que juste suffisant pour une seule bête. Dans un état moins bien organisé, toutes se seraient hâtées pour arriver des premières ; cependant ici aucune ne cherchait à boire avant la maîtresse du troupeau. Celle-ci s’avançait à son pas, buvait sans se presser, regardait ensuite autour d’elle, comme satisfaite de sa supériorité ; puis se retirait par un autre chemin. Les autres s’avançaient successivement selon leur rang dans la hiérarchie, et jamais le moindre désordre ne se faisait remarquer.

Cette maîtresse-vache mourut, et celle qui venait immédiatement après elle commença à régner. C’était une petite vache rousse, qui devait ce rang moins à sa force qu’à sa méchanceté, et qui tout d’abord exerça sa puissance d’une manière fort tyrannique. Elle avait une malveillance particulière pour la fille de la défunte, et le lui témoignait par toutes sortes de mauvais traitemens. La pauvre Caillette, c’était le nom de la jeune vache, se contenta long-temps de fuir ; enfin un jour, aculée dans un angle du parc, elle se vit contrainte à se défendre, cassa une corne à son ennemie, et devint par cette action d’éclat reine du troupeau. La rousse, forcée de reconnaître son infériorité, se résigna sur-le-champ, et le calme fut rétabli dans la petite société.

Caillette, comme la première née dans le troupeau, était la favorite de ses maîtres, et c’était elle qu’on gardait le plus souvent à la maison, pour laitière. Elle se serait bien passée de cette distinction, qui la tenait éloignée de ses compagnes, et elle se montrait fort joyeuse quand était venu le temps de retourner à la ferme. Cependant elle ne manquait pas de reconnaissance envers les personnes qui prenaient soin d’elle. Chaque jour à la même heure, elle se présentait à la porte de la cuisine pour recevoir des mains d’une servante noire un breuvage au son, dont elle était fort friande, et elle exprimait son contentement par des gestes dont l’impétuosité avait quelque chose d’effrayant. M. R…, ayant été appelé par des affaires à New-York, ne revint à sa maison qu’après plus de six mois. Caillette aperçut de loin la petite troupe, qui s’avançait vers la ferme, et reconnaissant aussitôt la négresse, elle se mit à bondir comme un jeune faon, la suivit en courant le long des clôtures, et essaya à plus d’une reprise de franchir cette barrière qui la séparait de sa bienfaitrice.

La petite vache rousse, comme on a pu le voir, n’avait pas un caractère aussi aimable ; elle était à demi sauvage, mais cette circonstance même en faisait un sujet intéressant d’observations. La première fois qu’elle devint pleine, et presqu’au moment de mettre bas, elle disparut de la ferme et se cacha dans le bois, où on se fatigua vainement à la chercher. Après plus de huit jours, on la vit reparaître débarrassée de son fardeau, elle mangea et but largement, mais elle avait toujours l’œil au guet, et paraissait bien déterminée à ne point se laisser enfermer. Comme on voulait savoir où elle avait laissé son veau, on la laissa repartir sans l’inquiéter ; mais, quoique suivie d’assez près, elle put se dérober aux regards en se glissant derrière les buissons et en exécutant diverses marches et contre-marches qui avaient évidemment pour but de dépister l’homme chargé de l’observer. Elle revint ainsi huit jours de suite, et chaque fois trouva le moyen de s’esquiver. À la fin, pendant qu’elle était à la ferme, on fit dans le bois une battue plus exacte, et on y trouva le veau qui était justement dans la partie opposée à celle par laquelle la vache rentrait d’ordinaire. Le jeune animal était presque entièrement couvert de feuilles et se tenait coi, contre l’habitude des veaux qui bêlent quand ils sont éloignés de leurs mères.

Après trois semaines, la rousse ramena son veau à la ferme et ne retourna plus au bois. On avait jugé à l’ampleur de ses mamelles qu’elle serait grande laitière ; mais lorsqu’il s’agit de la traire, outre qu’elle se prêta difficilement à cette opération, on reconnut qu’elle n’avait, pour ainsi dire, que le lait nécessaire à la nourriture de son veau, et en conséquence on laissa celui-ci tetter autant et aussi long-temps qu’il voulut. Cette observation vient à l’appui d’une opinion que j’avais émise autrefois à l’occasion du bétail transporté dans l’Amérique méridionale : savoir, que chez nos vaches l’abondance du lait et sa persistance, après le sevrage, est un résultat de la domestication, lequel tend à disparaître toutes les fois que l’animal se rapproche de son état primitif d’indépendance. Or les précautions de la rousse pour cacher son petit, l’instinct de celui-ci de ne point se déceler par ses cris, rappellent les habitudes des bêtes sauvages bien plus que des animaux domestiques.

Pendant le temps que M. R. demeura en Amérique, la vache rousse mit bas deux autres fois, et à cette époque elle montra toujours la même défiance, elle usa des mêmes précautions pour mettre son veau à l’abri. C’est une chose digne de remarque que ces facultés, qui restaient inactives chez l’animal tant que sa propre sûreté seulement était intéressée, se développassent ainsi dès qu’il s’agissait de la sûreté de sa progéniture.

J’ai dit que, dans quelques parties des États-Unis, les pauvres gens laissent errer leur bétail dans les bois, et le retrouvent en se guidant par le son du grelot que porte la vache-maîtresse. Comme les habitans d’un même district ont soin que leur sonnette ait un son différent de toutes les autres, chacun sait reconnaître la sienne, et les chiens même peuvent faire cette distinction, de sorte qu’à quelqu’instant de la journée qu’on veuille faire rentrer les vaches à la ferme, il suffit d’ordonner au chien d’aller les chercher dans la forêt ; on le voit bientôt rentrer avec elles. Ceci me ramène, quoique par un long circuit, au chien dont parle l’auteur de la lettre. Des deux explications qu’il propose pour le fait du bonnet, une seule me paraît admissible. Je ne crois pas qu’un chien, si intelligent qu’on le suppose, puisse suivre une conversation. Cependant je ne doute nullement qu’ils n’en puissent quelquefois saisir une petite, lorsque cela se rapporte à un sujet qui les intéresse vivement. Bien des chiens de chasse dressent l’oreille toutes les fois que l’on prononce les mots de fusil, lièvre, etc. ; ils attachent très certainement un sens à ces mots, ils pourront même en attacher au nom d’un lieu qui sera, pour leur maître et pour eux par suite, un but habituel de promenade. L’anecdote suivante, que j’emprunte à M. Dureau de la Malle, me fournit, ce me semble, une preuve irrécusable.

« M. le comte de Fontenay faisait des entreprises d’agriculture en commun avec M. le marquis de Feugerets, dont la terre est située à deux lieues de la sienne. M. de Fontenay avait un braque superbe, très intelligent, qu’il avait élevé lui-même, et qui semblait deviner ses pensées. Un jour qu’il avait une lettre pressée à envoyer à son voisin, et qu’il ne trouvait personne dont il pût disposer, il imagina de se servir de son chien pour commissionnaire. Il attacha donc une lettre au collier de Soliman, et lui dit à tout hasard et sans compter sur l’exécution de son ordre : « Porte cela aux Feugerets ; » le chien y alla et ne voulut se laisser prendre la lettre que par le marquis. Pendant quatre ou cinq ans, ajoute M. Dureau, j’ai vu cet animal servir de commissionnaire entre les deux châteaux, avec une promptitude et une fidélité remarquable. Quand il avait remis sa lettre, il allait manger à la cuisine, puis aussitôt il venait s’asseoir devant la fenêtre du cabinet de M. de Feugerets, aboyait à diverses reprises pour avertir qu’il était prêt à porter la réponse, et à peine l’avait-on attachée à son collier, qu’il repartait en courant et venait remettre la lettre à M. de Fontenay, son maître.

« Un des éléphans vivant actuellement au Jardin des Plantes, offre la répétition du même genre de fait. Quand son cornak, sans élever la voix, lui dit : En arrière, il recule sur-le-champ. »

Cet éléphant, quand il est arrivé en France, avait déjà reçu quelque éducation ; déjà il attachait un sens à certains signes vocaux, mais il ne savait pas le français, et il a dû en apprendre les mots qui lui étaient nécessaires. Les chiens en font autant, cela est bien connu, mais ils oublient assez promptement la langue qu’on cesse de leur parler ; notre éléphant, au contraire, a conservé long-temps l’intelligence de celle qui lui avait été d’abord enseignée ; c’est ce qui se déduit du fait suivant que je tiens d’un témoin oculaire dont la véracité m’est bien connue.

M. B…, colonel au service de la compagnie des Indes, étant venu à Paris en 1829, alla visiter le Jardin des Plantes, et arrivant près de l’éléphant, il lui adressa, dans la langue du Bengale, une des phrases dont les cornaks ont coutume d’apostropher ces animaux. L’éléphant, qui était à l’extrémité opposée de l’enceinte, prêta aussitôt l’oreille et s’approcha de M. B… qui lui ordonna, toujours dans la même langue, de se mettre à genoux. D’abord l’animal sembla embarrassé, comme une personne à qui on parle une langue qui ne lui est plus familière ; mais l’ordre lui ayant été répété, il s’agenouilla. Il obéit également quand M. B… lui commanda d’ouvrir la bouche.


Roulin.
  1. Le mot d’andon sert à désigner le cheval qui a cette allure, soit qu’il l’ait acquise, soit qu’elle lui vienne de race.