Mémoire sur la nature de l’air contenu dans la vessie natatoire des poissons

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MÉMOIRE

Sur la nature de l’air contenu dans la vessie natatoire des poissons.

Par M. Biot.


Les expériences dont je vais rendre compte ont été faites dans les îles d’Yviza et de Formentera, pendant les courts instans de loisir que me laissoit un travail plus important dont le gouvernement m’avoit chargé[1]. J’aurois du peut-être, sous quelques rapports, en retarder la publication jusqu’à l’année prochaine, pour me donner le tems de les perfectionner et de les étendre, ainsi que je me propose de le faire cet hiver ; mais comme elles portent sur des faits isolés qui ne peuvent acquérir de liaison qu’en se multipliant, j’ai pensé qu’il seroit utile de les faire connoître afin de diriger vers ce but intéressant, l’attention des personnes qui se trouveroient à portée de faire habituellement de semblables observations.

On sait que beaucoup de poissons contiennent dans l’intérieur de leur corps une vessie remplie de gaz, et que l’on nomme la vessie natatoire. Elle leur sert pour monter et descendre dans l’eau ; parce que selon qu’ils dilatent cet air ou qu’ils le compriment, leur pesanteur spécifique diminue ou augmente. C’est une question assez débattue parmi les naturalistes de savoir d’où vient cet air : s’il est simplement dégagé de l’eau et transmis par une voie mécanique dans la vessie natatoire, ou s’il est secrété dans l’intérieur de cet organe par des vaisseaux propres. Les faits que je rapporterai paroissent favorables à cette dernière opinion.

J’ai analysé, par le moyen de l’étincelle électrique, le gaz contenu dans la vessie natatoire d’un assez grand nombre de poissons marins. J’y ai trouvé presque toutes les proportions depuis l’azote pur jusqu’à d’oxigène, et jamais d’hydrogène en quantité appréciable. L’acide carbonique, s’il y existe, ne s’y trouve non plus qu’en très-petite quantité. Voici les résultats que j’ai obtenus, et dans lesquels j’ai retenu les noms employés à Mayorque, de peur de commettre des erreurs en cherchant à les rapporter aux véritables noms employés par les naturalistes.

Noms des espèces. Proport. d’oxigène. Remarques.
1 Lissa Quantité insensible. Poisson fort petit, pêché au filet sur le rivage à très-peu de profondeur. Yviza.
2 Mugel Quant. ins. Autre petit poisson pêché en même tems que le précédent et au même lieu. Yviza.
3 Murena Peu d’oxig. La combustion s’éteint subitement dans ce gaz. Forcé de partir, je n’ai pu le soumettre à un épreuve plus exacte. La murena vit dans des trous à peu de profondeur. Formentera.
4 Esparrai (fem.)
Esparrai (mâle)
0.09
0.08
Petit poisson, plat et arrondi, qui se pêche au filet sur le rivage à peu de profond. Formentera.

5 Sargos (fem.)
Sargos (mâle)
0.09
0.20
Ce poisson vit habituellement à peu de profondeur. Ceux-ci ont été pris à 14 mètres ; la différence observée entre les mâles et les femelles est très-exacte. Formentera.
6 Vacca 0.12 Pêché à 14 mètres ; on le prend quelquefois à une profondeur beaucoup plus grande : j’en ai retiré de 100 mètres de profondeur ; alors il vomit sa vessie natatoire. Formentera.
7 Tordo 0.16 Pêché à 4 mètres de profondeur. Formentera.
8 Oblada 0.20 Ce poisson se prend toujours à la surface de l’eau et jamais au fond. Formentera.
9 Gribia 0.24 Joli poisson d’un vert doré, avec le dessous du ventre un peu jaunâtre. Pêché à 14 mètres de profondeur. Formentera.
10 Escorbai (fem.)
Escorbai (mâle)
0.27
0.25
Pris au même lieu que le précédent. Formentera.
11 Tordo (fem.)
Tordo (mâle)
0.24
0.28
Pris à peu de profondeur. J’ai reconnu que l’on confond sous ce nom plusieurs espèces distinctes. J’ai pris de ces mêmes poissons à 100 mètres de profondeur ; ils ne vomissent point leur vessie natatoire. Formentera.
12 Dentol (fem.) 0.40 Ce poisson vit ordinairement à une grande profondeur ; mais il se rapproche des terres pour frayer. Celui-ci a été pris par hasard dans une profondeur de 40 mètres. C’étoit une femelle, remplie d’une énorme quantité d’œufs ; il y en avoit plus de 2 hectogrammes. Formentera.
13 Dentol (fem.) 0.44
au moins.
Ce poisson se prend toujours au large et à une grande profondeur. Je n’en ai eu qu’un seul, et n’ai pu faire qu’une seule expérience, dans laquelle tout l’hydrogène a été absorbé, de sorte que je n’ai pu déterminer qu’une limite. Formentera.
14 Pagrée 0.50 Ce poisson se prend toujours à une grande profondeur ; celui-ci a été pris à 120 mètres. Yviza.
15 Pagel Beauc. d’ox. La combustion se fait dans ce gaz avec beaucoup de vivacité et une lumière éblouissante. Forcé de partir, je n’ai pas pu l’analyser plus exactement. Ce poisson se prend à-peu-près dans les mêmes parages que le précédent. Formentera.
16 Mero 0.69 Pris à une grande profondeur. On le prend quelquefois sur les côtes de Catalogne, à la profondeur de 1000 mètres. Formentera.
17 Rehecho 0.72 Ce poisson vit toujours à une grande profondeur. Formentera.
18 Lluss ou Pescada (la Merluche) 0.79 Les individus d’un volume considérable comme celui-ci ne se prennent jamais qu’au large et dans les lieux où la mer est très-prof. Formentera.
19 Oriola 0.87 Ce poisson se prend toujours à une grande profondeur. Je n’ai point vu le corps, mais simplement la vessie natatoire, qui m’avoit été envoyée d’Yviza à Formentera.

La grande proportion d’oxigène existante dans les poissons qui terminent cette liste, m’ayant paru assez remarquable, j’ai mis tous mes soins à la constater, et je rapporte en détail à la fin de ce mémoire quelques-unes des analyses que j’ai faites pour la déterminer avec exactitude. L’hydrogène dont je me suis servi a toujours été fait dans de l’eau bouillie, avec toutes les précautions possibles, et j’en vérifiois la pureté par l’analyse de l’air atmosphérique, que l’on sait être composé de la même manière par toute la terre, et qui m’a constamment donné 0,21 d’oxigène à Formentera et à Yviza, absolument comme à Paris. Quant à la non existence de l’hydrogène dans l’air de la vessie natatoire, je l’ai constatée en introduisant dans cet air une quantité d’hydrogène moindre que celle qui étoit nécessaire pour absorber tout l’oxigène que j’y avois précédemment reconnu ; et observant que l’absorption occasionnée par l’étincelle électrique, répondoit exactement à la quantité de gaz hydrogène introduit. Je n’avois pas, dans un lieu si sauvage, les moyens nécessaires pour mesurer exactement la quantité d’acide carbonique, ce qui exige un appareil au mercure, mais je me suis du moins assuré que cette quantité est fort petite ; car j’ai quelquefois fait subir à un même gaz, plusieurs détonations répétées, en y introduisant succesivement les quantités d’hydrogène nécessaires pour l’analyse, et je n’ai jamais observé d’autre absorption que celles que la combustion du gaz hydrogène nécessitoit ; tandis qu’elle auroit dû être plus grande si le gaz soumis à l’expérience est contenu une quantité notable d’acide carbonique ; puisque ce gaz s’absorbe dans l’eau quand on l’agite avec ce liquide. Au reste, prévenu maintenant sur la nécessité de cette observation, je prendrai mes mesures pour pouvoir la faire avec exactitude. Mais je n’avois d’abord nullement songé à ces expériences, et je ne les ai suivies que parce que l’occasion me les offroit.

Une autre propriété assez remarquable qui se découvre dans le tableau précédent, c’est que les poissons pris à peu de profondeur donnent en général peu d’oxigène et beaucoup d’azote, tandis que tous ceux qui viennent d’une profondeur considérable donnent peu d’azote et beaucoup d’oxigène. Ceci se vérifie même dans les poissons d’eau douce, qui vivent à des profondeurs très-petites ; car en faisant l’expérience sur ceux que fournit la Seine à Paris, j’ai trouvé,

Dans la vessie natatoire d’une carpe 0.03 oxigène.
d’une tanche[2] 0.16

Et MM. Geoffroy et Vauquelin, en faisant des essais semblables, ont trouvé,

Dans la vessie natatoire des brochets 0.05 oxig.
des loches 0.05
des perches fluviatiles 0.05

Ils n’y ont découvert qu’une très-petite quantité d’acide carbonique, dont ils ont reconnu l’existence au moyen de l’appareil au mercure. Je dois rappeler que la grande quantité d’azote contenu dans la vessie natatoire des carpes, avoit été annoncée depuis longtems par M. Fourcroy. Et M. Humboldt a pareillement trouvé très-peu d’oxigène, seulement quelques centièmes, dans la vessie natatoire du gymnotus electricus, qu’il avoit pris à la surface de l’eau dans des lacs peu profonds.

J’ignore absolument à quoi peut tenir cette propriété singulière. Je ne sais si elle se soutiendra dans la suite des expériences que l’on pourra faire ; et c’est peut-être par un pur hasard qu’elle s’est présentée à moi ; mais je l’ai jusqu’à présent si constamment observée, que les matelots mêmes qui m’aidoient dans mon travail, l’avoient remarquée aussi bien que moi ; et quand on nous apportoit, ou que nous prenions nous-mêmes un poisson nouveau, ils s’empressoient d’avance de me dire s’il avoit coutume de se trouver à une grande ou à une petite profondeur, et s’il devoit en conséquence me donner une forte ou une foible détonation. Ils me l’annoncèrent même particulièrement pour le poisson que j’ai cité sous le nom de oriola, et dont je n’ai point vu le corps, mais dont la vessie natatoire seule m’avoit été envoyée d’Yviza à Formentera. Il y en avoit deux fort petites, et qui, à en juger par cette circonstance, ne devoient pas appartenir à des individus d’une grosseur considérable. Elles ne me sont parvenues que deux jours au moins après la mort de l’animal ; ainsi l’on pourroit bien croire qu’une partie de l’oxigène a dû s’absorber. Et pourtant le gaz retiré de ces vessies natatoires a rompu mon eudiomètre par son explosion, et m’a donné jusqu’à d’oxigène.

Ce rapport de la profondeur avec la nature de l’air contenu dans la vessie natatoire, paroîtra plus singulier encore, peut-être même peu vraisemblable, d’après l’idée que l’on a généralement de l’usage que les poissons font de cet organe, pour s’élever ou s’abaisser dans les eaux. Car il semble alors que pouvant à volonté plonger ou s’élever à la surface, ce seroit un pur hasard de les prendre à telle ou telle profondeur, en sorte qu’il n’y auroit aucun rapport possible entre cette profondeur et l’état habituel de leur constitution.

On pourroit d’abord répondre à cette objection en rappelant l’expérience continuelle de tous les pêcheurs, qui atteste que chaque espèce de poissons affecte dans une même saison, un même parage, et une profondeur particulière et déterminée ; de sorte que telle espèce se pêche constamment près du rivage, dans une ou deux brasses d’eau, tandis que telle autre ne se trouvera que loin des côtes, et à la profondeur de deux ou trois cents brasses. Ce qui doit déja rendre moins extraordinaire qu’il existe quelque rapport entre la constitution de ces animaux, et la profondeur à laquelle ils vivent, sans que l’on connoisse pour cela la cause qui les y retient.

Il y a plus, l’idée que l’on pourroit se faire de l’usage illimité de la vessie natatoire seroit inexacte dans le plus grand nombre des espèces ; car les changemens instantanés de profondeur permis à chaque individu paroissent compris dans certaines limites qu’il ne peut dépasser tout-à-coup, et s’il parvient à les franchir, ce n’est qu’avec le tems, après que la nature a changé peu-à-peu sa constitution.

La première fois que j’eus occasion d’observer ce phénomène, ce fut sur un assez gros poisson que l’on nomme en espagnol mero. Un individu de cette espèce ayant été envoyé d’Yviza à la station de Campvey, où je me trouvois alors pour le travail de la méridienne, je remarquai avec surprise, que sa bouche toute béante étoit entièrement remplie par un corps arrondi et élastique que je reconnus avec plus de surprise encore pour la vessie natatoire qui, même plusieurs jours après la mort, étoit ainsi gonflée et distendue par l’air qui y étoit renfermé. Je ne saurois dire si la membrane de la vessie étoit nue, ou si elle étoit recouverte par la membrane de l’estomac. Je ne songeai point alors à examiner cette circonstance, et ne comprenant rien à ce phénomène, je me contentai de le regarder comme une particularité de cette espèce, ou comme un simple accident. Mais étant allé moi-même à la pêche quelques jours après, devant les rochers escarpés qui bordent le nord de l’île, dans un endroit où la mer a plus de 100 mètres de profondeur, je remarquai que la plupart des poissons que nous amenions, principalement ceux qui avoient la bouche large, vomissoient aussi leur vessie natatoire, et l’on trouvoit dans leur bouche ou dans leur œsophage une partie de leurs intestins. Cela étoit sur-tout sensible pour la petite espèce que j’ai citée sous le nom de vacca. Or je savois, par expérience, que les poissons de cette même espèce se prennent quelquefois à une très-petite profondeur, tout près du rivage, et qu’alors ils ne vomissent point leur vessie natatoire : je voyois aussi que ce phénomène n’étoit pas particulier à une seule espèce, auquel cas on auroit pu le croire analogue à ce qui a lieu dans quelques animaux qui vomissent leurs intestins à la moindre agitation ; enfin tous mes matelots m’assuroient que cet effet étoit très-ordinaire dans les poissons pêchés à une grande profondeur ; et par conséquent, tout me paroissoit indiquer qu’il a pour cause la dilatation rapide de l’air que la vessie natatoire contient : dilatation à laquelle l’animal n’a ni le tems de suffire ni la force de résister.

En effet, on sait qu’une colonne d’eau de mer, de 10 mètres de hauteur équivaut à-peu-près au poids de l’atmosphère ; si cette supposition n’est pas tout-à-fait exacte, l’erreur sera ici de peu de conséquence, puisqu’il s’agit seulement d’estimer à-peu-près des profondeurs, et non pas de les mesurer exactement. D’après cette évaluation, 100 mètres d’eau de mer équivalent à 10 atmosphères, et en y joignant celle que forme l’air extérieur, on voit qu’à la profondeur de 100 mètres, le corps de ces petits poissons éprouvoit une pression de 11 atmosphères ; par conséquent si l’air contenu dans leur vessie natatoire supportoit la même pression, il devoit, quand nous les ramenions à la surface, se dilater dans le rapport de 11 à 1, c’est-à-dire devenir onze fois plus considérable. Et l’animal ne pouvant, à ce qu’il paroît, ni chasser cet air assez vîte, ni s’opposer avec assez de force à cette dilatation, ce qui étoit en effet lui faire subir une épreuve bien plus rude que si on l’eût mis de la surface de l’eau dans le vuide, la vessie rompoit ses ligamens et s’étendoit en se gonflant jusque dans la bouche, où elle trouvoit un espace plus convenable au volume qu’elle avoit acquis. Cet effet étoit peut-être favorisé par la position verticale où l’on tient le poisson en le retirant du fond de la mer suspendu à l’hameçon où il s’est accroché. Car on ne pêche pas autrement qu’à l’hameçon à cette profondeur et à d’autres plus considérables, comme je dirai bientôt. La corde qui porte l’hameçon est tendue à son extrémité inférieure par un plomb qui la fait descendre au fond de la mer, comme une sonde ; et la cessation de sa pesanteur indique l’instant où l’on atteint le fond. On juge ensuite de la profondeur par la longueur de la corde que l’on a filée.

L’explication précédente ne suppose point que le volume du gaz contenu dans la vessie natatoire soit le même à toute profondeur. Il se pourroit au contraire que dans un même individu, vivant à une grande profondeur le volume fût réellement moindre que s’il vivoit à la surface, et que cependant quand on ramène subitement ce poisson près de la surface, la vessie se trouvât gonflée. C’est ainsi qu’une vessie à moitié remplie d’air à la surface de la terre y paroîtra affaissée et ridée, tandis qu’elle se gonflera et se distendra presque jusqu’à se rompre, si on la porte sur le sommet du Mont-Blanc. Mais ce que suppose véritablement notre explication, c’est que l’air contenu dans la vessie natatoire supporte réellement la pression extérieure, et qu’il n’est point protégé contre elle par les côtes de l’animal ; en effet, il semble assez difficile à admettre qu’un animal put soutenir pendant des mois et des années entières une si énorme pression autrement qu’en se mettant en équilibre avec elle naturellement et sans effort, comme nous le sommes nous mêmes avec l’atmosphère. Car qu’il y ait des poissons munis de vessies natatoires qui vivent habituellement à de grandes profondeurs sans revenir jamais à la surface ; c’est ce donc l’expérience continuelle des pêcheurs permet difficilement de douter. Toutefois je ne regarde moi-même l’explication précédente que comme une conjecture, persuadé que dans l’étude des phénomènes naturels, les inductions qui paroissent les plus plausibles sont souvent trompeuses, quand elles ne sont pas déduites par le calcul, ou prouvées immédiatement par les faits.

Le phénomène que je viens de décrire n’a pas lieu dans toutes les espèces que l’on retire d’une grande profondeur : il en est dont l’organisation s’y oppose, soit que la vessie se trouve fixement attachée dans l’intérieur du corps de manière qu’on ne puisse l’en faire sortir sans la déchirer ; soit que l’œsophage se trouve trop étroit pour en permettre la sortie, soit enfin que la vessie natatoire soit munie d’un canal excréteur assez large pour faire sortir instantanément la quantité d’air qui lui faisoit excéder le volume qu’elle doit avoir naturellement selon la pression à laquelle l’animal est soumis.

Je n’ai point examiné les circonstances anatomiques qui accompagnent cette éjection de la vessie natatoire[3], j’ai seulement remarqué qu’en ouvrant l’animal pour la retirer, on trouve toujours dans son œsophage une partie de ses intestins. Mais ce dont je me suis, bien assuré, comme je viens de le dire, c’est que les mêmes poissons qui vomissent leur vessie natatoire quand on les retire d’une grande profondeur, ne la vomissent point quand ils sont pêchés dans un endroit peu profond. Cette différence est d’autant plus sensible que celle de la profondeur est plus grande.

Ainsi le poisson que j’ai cité sous le nom de mero, se prend souvent sur les côtes de Catalogne, à une profondeur de 1000 mètres, où il se trouve pressé par le poids de 100 atmosphères ; et comme il est ordinairement alors d’un volume et d’une force considérables, il arrive quelquefois qu’il rompt par ses efforts la corde à laquelle l’hameçon est attaché. Mais il n’est pas perdu pour cela, lorsqu’on l’a déja élevé à une cinquantaine de brasses au-dessus de sa profondeur habituelle ; car alors le développement irrésistible de sa vessie natatoire suffit pour le forcer de venir à la surface, où on le prend facilement parce qu’il ne peut plus la quitter. Des pêcheurs m’ont assuré qu’à Tetuan, sur la côte d’Afrique, ce même poisson se trouve à très-peu de profondeur, qu’alors il ne vomit point sa vessie natatoire, et n’offre aucun des phénomènes que nous avons décrits.

Il sera très-intéressant d’examiner comparativement le gaz contenu dans la vessie natatoire d’une même espèce, dans ces deux cas d’une profondeur très-différente, et c’est ce que je me propose de faire cet hiver. J’ai déja prié M. de Marty qui habite les côtes de la Catalogne de faire à ce sujet les expériences que ma position actuelle ne me permet pas de suivre avec tant de facilité, et il a bien voulu me promettre de s’en occuper[4]. Il paroît aussi que la nature engage dans certains tems les mêmes espèces à s’approcher ou à s’éloigner des terres, et par conséquent à vivre à des profondeurs diverses ; dans ce cas le volume de l’air contenu dans la vessie natatoire doit changer ; mais la nature de cet air change-t-elle aussi ? et est-elle la même pour un même individu dans les différens âges ? Enfin on sait que certains poissons peuvent chasser à volonté une portion de l’air contenu dans leur vessie natatoire au moyen d’un canal excréteur, qui dans certaines espèces est très-considérable. Ce canal existe-t-il dans toutes les espèces ou est-il insuffisant dans quelques-unes, et ne permet-il point l’exclusion mécanique de l’air, ou au moins ne la permet-il que peu-à-peu ? C’est ce qui semble devoir être, d’après les faits que j’ai rapportés ; mais ce sont des particularités que de nouvelles observations faites sur les organes mêmes permettront de décider plus sûrement.

Il est reconnu parmi les naturalistes que les poissons respirent en absorbant l’air contenu dans l’eau où ils vivent ; car on sait qu’ils meurent dans l’eau que l’on a privée de cet air. Puis donc que l’on trouve encore des poissons munis de vessies natatoires à une profondeur de 1000 mètres, c’est une preuve que l’eau à cette profondeur contient encore l’air nécessaire à leur respiration. Car si ces animaux ne peuvent pas contenir et renfermer ce volume d’air dans l’intérieur de leur corps lorsqu’on les amène rapidement du fond à la surface ; ils n’ont pas pu davantage descendre avec ce même volume de la surface au fond. Il a fallu qu’ils l’absorbassent peu-à-peu à mesure qu’ils descendoient, et à mesure que l’accroissement de la pression rendoit le volume de leur vessie natatoire plus petit. D’après cela on pourroit être tenté de croire que l’air contenu dans l’eau de la mer, à de grandes profondeurs, doit être considérablement plus pur que celui de la surface, puisque l’air contenu dans la vessie natatoire des poissons qui s’y trouvent est aussi beaucoup plus pur ; mais cette dernière conclusion ne seroit pas fondée. À la vérité, l’eau de la mer prise à 800 mètres de profondeur contient encore de l’air, comme je m’en suis assuré ; mais il n’est pas plus pur que celui de la surface ; je n’y ai trouvé que 0.28 d’oxigène ; le reste étant de l’azote, mêlé peut-être d’un peu d’acide carbonique, ce que je n’ai pas eu la possibilité de constater : et quoique le résultat précédent puisse bien comporter une erreur de 2 ou 3 centièmes, parce que j’ai opéré sur une très-petite quantité d’eau, cependant il ne doit pas être éloigné de la vérité, au-delà de cette limite. Voici le moyen que j’emploie pour puiser de l’eau à cette profondeur sans la mêler avec l’air ni avec les couches supérieures de la mer.

J’ai fait construire un vase de cuivre de forme conique, muni à son orifice d’un couvercle qui se ferme de lui-même par le moyen d’un ressort qui le presse continuellement. Je remplis l’intérieur du vase avec un cône solide de bronze qui débordant son orifice, tient forcément le couvercle ouvert. Sur les côtés opposés du vase sont deux lames de cuivre verticales auxquelles on attache deux cordes qui se réunissent en une seule à quelque distance, et l’instrument ainsi suspendu ne peut nullement chavirer. Quand on veut faire l’expérience, on le descend dans la mer jusqu’à la profondeur requise, et alors en tirant une petite corde attachée à sa partie inférieure, et que l’on avoit jusque-là tenue lâche et flottante, on le force de chavirer en le renversant. Le cône de bronze n’étant plus soutenu, tombe par son propre poids ; l’eau entre à la place qu’il occupoit ; et quand il est tout-à-fait sorti, le couvercle n’étant plus retenu par cet obstacle, se ferme en vertu de son ressort. Alors on remonte l’appareil avec l’eau qu’il contient, laquelle n’a aucune communication avec l’air, ni avec les couches supérieures de la mer ; le cône de bronze reste attaché par une corde au bas de l’appareil afin qu’il ne soit pas perdu à chaque fois.

On peut avec cet instrument faire un très-grand nombre d’expériences ; déterminer comparativement la quantité, et la nature de l’air, que contient l’eau de la mer à de très-grandes profondeurs et près de la surface, connoître le degré de salure des différentes couches, et acquérir par là quelques notions sur les phénomènes qui peuvent se passer au fond de ces abîmes, ainsi que sur la nature et l’organisation des animaux, et des plantes qui peuvent y subsister. Ce sont des recherches auxquelles je me propose de me livrer dans mon prochain voyage ; mais je souhaiterois que d’autres observateurs plus instruits, et plus libres que moi, les crussent assez intéressantes pour s’en occuper.

Il me semble que déja l’on peut en déduire quelques conséquences utiles. Puisque les poissons, principalement ceux qui vivent à une grande profondeur, tirent nécessairement de l’eau où ils vivent l’air qui se trouve dans leur vessie natatoire, et que dans certaines espèces cet air est incomparablement plus riche en oxigène, que celui que l’on retire de l’eau à toute profondeur ; il devient bien probable que le premier n’est pas simplement le résultat d’une extraction et d’une transmission mécanique ; mais que l’air contenu, dans la vessie natatoire est séparé et secrété à l’intérieur par des vaisseaux propres, ainsi que l’a annoncé Cuvier, qui dans quelques espèces a observé et décrit ces vaisseaux ; car on ne peut pas objecter ici que l’autre gaz a été absorbé à l’intérieur par un acte de la respiration, comme dans les poissons pris à peu de profondeur, lesquels ne contiennent presque que de l’azote, et au contraire, c’est peut-être un phénomène très-singulier par lui-même que cette grande abondance d’oxigène, dans un organe dont les membranes sont tapissées d’une infinité de vaisseaux sanguins qui sembleroient devoir l’absorber.


Détails de quelques-unes des analyses rapportées dans le Mémoire précédent.


Analyse du gaz contenu dans la vessie natatoire d’un poisson nommé en espagnol pagrée, et pris à 120 mètres de profondeur.

1re expérience. Air du pagrée 70 parties.
Hydrogène préparé 81
——
Volume total 151
Détonation par l’étincelle
électrique et résidu
46
——
Donc absorption 105
Donc oxigène 35
Et hydrogène absorbé 70

D’après les proportions des gaz employés dans cette expérience, on voit que l’absorption de l’oxigène a été complette. On a donc la portion d’oxigène dans l’air de la vessie natatoire du pagrée = = 0,50.

2e expérience. Air du pagrée 619 parties.
Hydrogène préparé 635
———
Volume total 1254
Détonation et résidu 324
———
Donc absorption 930
Donc oxigène 310
Et hydrogène absorbé 620

D’après les proportions des gaz employés, on voit que l’absorption a été totale. On a donc la proportion de l’oxigène dans la vessie natatoire du pagree = = 0,50.

3e expérience. Air du pagrée 99.5 parties.
4e Idem. Hydrogène préparé 76.0
———
Volume total 175.5
Détonation et résidu 63.2
———
Donc absorption 112.3
Donc oxigène 37.5
Et hydrogène absorbé 75.0

Tout l’hydrogène a donc été absorbé à l’exception d’une partie, ce qui tient aux erreurs inévitables dans les expériences ; car une partie de mon eudiomètre n’a pas 1 millimètre de hauteur, et la seule différence de courbure de l’eau, selon que le tube sera plus ou moins mouillé, ou quelques gouttes d’eau adhérentes aux parties supérieures du tube suffisent pour produire cette différence dans des expériences qui exigent plusieurs transvasemens successifs.

Or, 99,5 du gaz employé contiennent d’après les expériences précédentes, 49,7 d’oxigène. Et comme le gaz hydrogène employé n’a pu en absorber que 37,5, il s’ensuit qu’il en restoit encore 12,2 qui auraient dû disparoître en tout ou en partie, si le gaz analysé eût contenu de l’hydrgène. Cet effet n’ayant point eu lieu, nous conclurons que le gaz renfermé dans la vessie natatoire du pagrée contient, 0,50 d’oxigène et point d’hydrogène en quantité sensible.

Analyse de l’air contenu dans la vessie natatoire d’une merluche, en espagnol pescada, prise à une grande profondeur.

Air de la pescada 81.0 parties.
Hydrogène préparé 95.0
———
Volume total 176.0
Détonation et résidu 176.0
———
Donc absorption 141.0
Donc oxigène 47.0
Et hydrogène absorbé 94.0
Tout l’hydrogène ayant été absorbé,
on reprend le résidu
35.0
Hydrogène préparé 38.0
———
Volume total 73.0
Détonation et résidu 21.0
———
Donc absorption 52.0
Donc oxigène 17.3
Et hydrogène absorbé 34.6

Ces 17,3 d’oxigène existoient dans le gaz lors de la première détonation, et cependant l’absorption n’a pas excédé celle qui devoit résulter du gaz hydrogène introduit. Ceci est une preuve que le gaz contenu dans la vessie natatoire de la pescada ne contient point d’hydrogène en quantité sensible.

L’hydrogène absordé 34,6 est moindre de 3,3 que la quantité introduite, donc tout l’oxigène a dû être absorbé ; et en réunissant ces divers résultats, la proportion d’oxigène contenu dans l’air de la vessie natatoire de la pescada = = = 0.794

Pour vérifier ces résultats successifs par une seule expérience, on a pris.

Air de la pescada 54.0 parties.
Hydrogène préparé 111.5
———
Volume total 165.5
Détonation et résidu 36.6
———
Donc absorption 129.0
Donc oxigène 43.0
Et hydrogène absorbé 86.0

D’après les proportions des gaz employés, on voit que l’absorption a été complette, ce qui donne la proportion d’oxigène dans l’air de la vessie natatoire de la pescada = = 0,796.

1re. expérience. Proportion d’oxigène 0.794
2e. Idem. 0.796
———
Moyenne : 0.795

Analyse de l’air contenu dans la vessie natatoire d’un poisson nommé oriola.

Air de l’oriola 93 parties.
Hydrogène 80
———
Volume total 173

Dénotation très-forte. L’eudiomètre s’est brisé. Je reprends l’expérience avec un autre tube eudiométrique et avec d’autre$ proportions.

Air de l’oriola 34.50 parties.
Hydrogène 70.00
———
Volume total 104.50
Détonation et résidu 15.00
———
Donc absorption 89.50
Donc oxigène 29.83
Et hydrogène absorbé 59.70

D’après les proportions des gaz employés, on voit que l’absorption de l’oxigène a été complette, ce qui donne la proportion de l’oxigène dans la vessie natatoire de l’oriola = = 0.86.5.

Deuxième expérience dans un grand eudiomètre avec des volumes plus considérables.

Air de l’oriola 274.0 parties.
Hydrogène préparé 580.0
———
Volume total 827.0
Détonation et résidu 184.0
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Donc absorption 643.0
Donc oxigène 214.3
Et hydrogène absorbé 428.7

D’après les proportions employées, on voit que l’absorption de l’oxigène a été complette, ce qui donne la proportion d’oxigène dans l’air de la vessie natatoire de l’oriola = = 0.868.

1re. expérience. Proportion d’oxigène 0.865
2e. Idem. 0.868
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Moyenne : 0.867

  1. Celui de prolonger la méridienne de France jusqu’aux îles Baléares. Pour cette opération, il a fallu joindre les îles à la côte d’Espagne par d’immenses triangles, qui sont maintenant exécutés. À proprement parler, Yviza et Formentera ne sont point comprises dans les îles Baléares ; elles font partie des groupes de petites îles que l’on nomme Pithiuses. Les Baléares ne comprennent que Mayorque, Minorque et Cabrera. On a préféré avec raison les Pithiuses, et particulièrement Formentera, parce qu’elles sont plus australes.
  2. Je n’ai pu faire qu’une seule fois cette expérience, et j’ai lieu de la croire exacte ; mais il seroit bon de la répéter : on n’a, je crois, observé aucun autre poisson d’eau douce qui donne autant d’oxigène.
  3. Des naturalistes très-célèbres ont trouvé ce fait si incroyable, qu’ils ont supposé que je pourrois avoir été trompé en prenant pour la vessie natatoire quelqu’autre organe : par exemple, la membrane de l’estomac qui se seroit gonflée subitement de manière à lui ressembler. J’ai tant de foi vu moi-même le fait dont je parle, qu’il me paraît comme impossible que j’aie pu me faire une semblable illusion ; mais toutefois j’ai cru, par amour pour la vérité, devoir rapporter la remarque que l’on en a faite, en attendant que je puisse voir les mêmes apparences avec des yeux plus éclairés.
  4. Voici ce que me mande cet excellent chimiste :

    « Le même jour de votre départ de cette ville ( Barcelone), on m’apporta une lluerna (trigla lucema) du poids de 14 onces. L’air renfermé dans la vessie, contenoit 0.80 de gaz oxigène ; celui d’une autre lluerna du poids de 4 onces, en contenoit 0.15. Quand je retournerai à Tarragone, je pourrai faire les expériences que vous desirez sur cet objet, et nous pourrons savoir si la différence de la pureté de l’air dans des individus de différentes et de mêmes espèces de poissons provient de l’âge, de leur habitation plus ou moins profonde, etc., etc. »

    M. Théodore de Saussure a bien voulu me promettre aussi de faire des observations analogues sur les poissons que l’on prend dans les endroits très-profonds du lac de Genève ; j’attends avec le plus vif intérêt le résultat des expériences d’un si habile observateur.