100%.svg

Mémoire sur le nivellement général de la France et les moyens de l’exécuter

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

Lu à l’Académie des Sciences, le 5 décembre 1825.



----



Si la surface de la terre était engendrée par la révolution d’une courbe régulière autour de son axe, il suffirait, pour déterminer les positions respectives des divers points qui y sont placés, de mesurer leurs distances aux deux intersections de cette surface par les plans de son équateur, et de l’un quelconque de ses méridiens.

Ainsi les géographes, ayant regardé la terre comme parfaitement sphérique, ont déterminé la position d’un lieu quelconque par sa longitude et sa latitude, c’est-à-dire par l’intersection de deux arcs de cercle, dont l’un est l’arc du méridien compris entre ce lieu et l’équateur, et l’autre un arc de parallèle compris entre le lieu dont il s’agit et l’un des méridiens supposé fixe.

Ces deux coordonnées circulaires se coupant à angles droits sur la surface terrestre, l’on voit que le procédé des géographes pour déterminer la position d’un lieu quelconque de la terre, est le même que celui par lequel on détermine ordinairement la position d’un point sur un plan.

Mais ce procédé, qui remplirait complètement l’objet des géographes, si le sphéroïde terrestre était régulier, cesse d’être rigoureux, lorsqu’on veut avoir égard aux irrégularités et aux protubérances dont la surface de ce sphéroïde est couverte.

La position d’un lieu quelconque dépend, en effet, dans cette hypothèse, d’une troisième coordonnée, que l’on peut supposer perpendiculaire aux deux autres à leur point d’intersection.

Cette troisième coordonnée doit donc être prise sur la verticale du lieu dont on veut déterminer la position, et comptée depuis ce lieu jusqu’à sa rencontre, avec une surface de révolution engendrée autour de l’axe terrestre par une courbe connue.

Or, on sait que si notre globe était enveloppé d’une couche fluide, la surface de cette couche, en faisant abstraction de toute autre force que de la pesanteur terrestre, serait celle d’un solide de révolution dont la surface moyenne des mers dans leur état actuel représente une partie ; il paraît donc convenable de choisir, pour la troisième coordonnée dont il s’agit, la portion de la verticale d’un lieu quelconque, comprise entre ce lieu et la surface moyenne des mers que l’on supposerait pénétrer le globe et s’étendre sous les continents.

Nous disons que ce choix paraît convenable, parce qu’en effet on pourrait déterminer la position d’un point quelconque de la surface de la terre, en adoptant tout autre système de coordonnées, en rapportant, par exemple, la position de ce point à trois plans rectangulaires entre eux : mais, outre l’avantage d’une simplicité beaucoup plus grande dans l’expression des coordonnées circulaires, elles offrent encore l’avantage d’être généralement adoptées ; car les cartes géographiques dressées jusqu’à présent, peuvent être considérées comme la projection des continents et des îles sur la surface moyenne de l’Océan, de sorte qu’il ne reste, pour compléter la géographie, qu’à ajouter à la latitude et à la longitude de tous les points de la terre, la hauteur verticale dont ils sont élevés au-dessus de cette surface moyenne.

Ces hauteurs verticales étant supposées connues, il serait facile de les indiquer par des chiffres sur des cartes déjà dressées ; réunissant alors sur ces cartes tous les points qui se trouveraient situés à la même hauteur verticale par des polygones ou des courbes fermées, on pourrait y tracer une suite de lignes qui représenteraient l’intersection de la surface terrestre par autant de surfaces horizontales.

Ces courbes de niveau pourraient être supposées élevées verticalement les unes au-dessus des autres, d’une quantité déterminée, qu’il conviendrait de fixer d’après l’échelle de la carte sur laquelle elles seraient tracées.

Il est évident que ces lignes représenteraient le contour des côtes de la mer, si l’on supposait que son niveau moyen vînt à s’élever successivement aux mêmes hauteurs qu’elles indiqueraient.

L’idée d’employer ce moyen pour exprimer sur les cartes le relief des diverses contrées de notre globe, paraît avoir été émise pour la première fois par M. Ducarla, qui la soumit à l’Académie des Sciences en 1771, et qui la développa dans un Mémoire sur la géographie physique, imprimé à Genève en 1780. Deux ans après, M. Dupaintriel dressa, d’après l’idée de Ducarla, une carte hydrographique de la France, que notre savant confrère M. Lacroix a citée dans son Introduction à la géographie de Pinkerton. Malheureusement, faute des matériaux nécessaires, cette carte ne présente que l’ébauche d’un travail dont l’étendue exige une réunion de moyens qui ne peut se trouver à la disposition d’un simple particulier, quelque zélé qu’il soit pour les progrès de la science.

Depuis ce temps-là, nos plus illustres géomètres et nos observateurs les plus habiles ayant fait de l’application du baromètre à la mesure des hauteurs un moyen rigoureux de les déterminer, on a recueilli, dans toutes les régions de la terre, une multitude de côtes à l’aide desquelles on peut maintenant tracer le profil vertical des principales chaînes de montagnes qui traversent nos continents.

L’importance incontestable de ces premières données rend manifeste la nécessité de leur en ajouter de nouvelles ; c’est dans cette intention que la Société de géographie avait proposé pour sujet d’un prix qu’elle a décerné au commencement de cette année, de « déterminer la direction des chaînes de montagnes de l’Europe, leurs ramifications et leurs élévations respectives. » Le rapport qui a été fait à cette société par M. le baron de Férussac, sur les pièces envoyées au concours, présente, de la manière la plus complète, l’état actuel de nos connaissances sur cette branche de la géographie physique. Près de quatre mille observations constatent aujourd’hui l’élévation des plus hautes sommités de la terre au-dessus du niveau de l’Océan. Mais l’auteur de ce rapport, sans dissimuler les difficultés du travail auquel il faut encore se livrer, s’est particulièrement attaché à faire sentir combien un nouveau travail servirait avantageusement aux progrès de l’hydrographie, de la géographie politique, de l’art militaire, de la géologie, et généralement de toutes les parties de l’histoire naturelle.

En entrant dans une recherche aussi vaste que celle du relief de la surface des continents, il est naturel que l’attention se porte d’abord et de préférence sur les points les plus saillants de ce relief ; cependant, si, mettant à part ce qui est essentiellement du domaine des sciences naturelles, l’on considère que les hautes montagnes du globe sont presque toujours sans habitants, tandis que la population s’est fixée le long des fleuves, et que les siéges principaux de la civilisation se trouvent établis sur les plateaux et dans les vallées, on s’aperçoit bientôt que les besoins de la vie sociale réclament moins souvent la détermination du relief des plus hautes montagnes qu’ils ne réclament la détermination de l’élévation à laquelle se trouvent placés, les uns par rapport aux autres, les lieux habités dans les plaines, soit qu’on veuille en approprier les productions au climat, soit qu’il s’agisse d’établir entre ces lieux divers des communications faciles.

C’est donc sur le relief et la configuration des bassins auxquels les chaînes de montagnes servent de limites, qu’il importe maintenant d’appeler l’attention.

Or, toutes les opérations nécessaires pour déterminer ce relief et cette configuration se réduisent évidemment à une série de nivellements faits dans certaines directions.

On serait peut-être embarrassé sur le choix de ces directions, si la nature elle-même ne les avait pas indiquées par les lignes de plus grande pente, que tracent, sur la surface terrestre, les grands fleuves, les rivières, et leurs affluents.

Les directions de ces cours d’eau indiquent, en effet, dans les vallées qu’ils parcourent, les lignes de plus grande pente de ces vallées ; car, si l’on pouvait y tracer quelque autre ligne suivant laquelle les eaux eussent la faculté de s’écouler plus promptement à la mer, ou dans le réservoir où elles se rendent, ce serait évidemment cette ligne qu’elles auraient suivie.

En prenant ainsi pour base des opérations qu’il s’agit d’entreprendre, les nivellements faits le long des cours d’eau qui sillonnent, sur nos continents, les bassins de tous les ordres, on obtiendra l’avantage d’assigner immédiatement la plus grande pente longitudinale de chacune des vallées où ils coulent, et l’avantage non moins précieux de pouvoir porter sur les cartes, déjà dressées, de ces cours d’eau, les côtes de nivellement auxquelles on sera parvenu.

Afin de procéder avec ordre dans le nivellement des bassins d’une région quelconque, on commencera par assigner la pente de la surface du fleuve principal qui la traverse, à partir de la source de ce fleuve jusqu’à son embouchure ; et comme la hauteur de ses eaux doit varier suivant les saisons, il faudra la rapporter à la même surface de niveau à la même époque, et, s’il était possible, le même jour de l’année.

Les côtes du nivellement, à l’aide duquel on aura déterminé la pente d’un fleuve principal, ayant été écrites sur la carte, aux points de ce fleuve auxquels elles appartiennent, on passera dans les bassins secondaires, où l’on déterminera la pente des principales rivières dont ce fleuve reçoit les eaux, et l’on portera aussi sur la carte les côtes de ces nivellements. On passera de ces bassins secondaires dans les bassins tertiaires de leurs affluents, de ceux-ci dans les vallées supérieures qui y débouchent, et ainsi de suite jusqu’au pied des montagnes dont le bassin principal est entouré.

Toutes ces opérations étant ainsi achevées méthodiquement, la carte du bassin principal se trouvera couverte de côtes plus ou moins nombreuses. Joignant enfin toutes les côtes de même hauteur par des lignes droites menées d’un vallon dans l’autre, on obtiendra le tracé d’une suite de polygones dont tous les angles situés sur des cours d’eau différents, seront compris dans une même surface horizontale.

Plus tard, il sera facile de tracer de semblables polygones sur les crêtes qui séparent les bassins limitrophes ; mais cette opération, moins pressante que celles qui viennent d’être indiquées sur les cours d’eau, doit être ajournée jusqu’à l’époque où la configuration hydrographique et le relief des bassins principaux, secondaires, tertiaires, etc., seront parfaitement déterminés.

Je ne sais si l’on a recueilli, chez quelque nation de l’Europe, les matériaux d’une carte hydrographique telle que je viens d’essayer d’en donner l’idée ; la publication de ces matériaux serait le premier pas à faire dans la recherche que nous provoquons.

Le profil longitudinal de la Brenta, rivière de l’état vénitien, est connu par les plus anciennes observations de ce genre qui nous soient parvenues. Elles datent de l’année 1506, et sont dues au célèbre frère Joconde, religieux dominicain, aussi savant ingénieur hydraulique qu’habile architecte. C’est le même qui, au commencement du XVIe siècle, fut appelé à Paris, où il dirigea la construction du pont Notre-Dame, et que plus tard, après la mort du Bramante, Léon X fit venir à Rome pour conduire les travaux de la basilique de S.-Pierre.

Le profil de la Brenta, dont il est question ici, se trouve dans les mémoires historiques de Bernardin Zendrini, sur les lagunes de Venise, ouvrage publié à Padoue en 1811.

À l’exception de quelques nivellements partiels du Pô, de l’Adige et du Reno, rapportés sans indication graphique dans le traité du père Frisi sur les torrents et les rivières ; du nivellement de la Ninfa et de quelques autres cours d’eau cités par M. de Prony, dans son bel ouvrage sur les Marais-Pontins ; enfin du nivellement du Tibre, indiqué sur une nouvelle carte des États-Romains, qui a paru en 1820, et que M. Coquebert de Montbret a bien voulu me communiquer ; à l’exception, dis-je, de ces observations détachées, les Italiens, nos premiers maîtres en hydraulique, n’ont rien publié qui puisse servir à dresser la carte hydrographique de leur pays, quoiqu’ils aient recueilli sur le régime de leurs fleuves des faits assez nombreux pour en avoir déduit depuis long-temps la loi générale du décroissement de leurs pentes, depuis leur source jusqu’à leur embouchure.

Le comte Marsigli, auquel on doit sur la Potomographie du Danube un grand ouvrage en 6 vol. in-fol., n’a donné aucun profil longitudinal de ce fleuve.

La Prusse est de toutes les contrées de l’Allemagne celle où l’on paraît s’être le plus occupé du nivellement des cours d’eau qui la traversent. J’ai reçu de Berlin, il y a déjà quelques années, celui du cours de l’Oder, depuis la ville de Kosel en Silésie, jusqu’à la mer Baltique, sur un développement de 160 lieues de 25 au degré ; mais ce profil longitudinal d’un des grands fleuves de l’Europe est encore inédit.

Il en est de même de la presque totalité des opérations de ce genre qui ont été exécutées en France ; les nivellements que firent sur la Seine et sur la Loire, il y a environ 150 ans, MM. Picard et Roemer, membres de l’Académie des Sciences, lorsqu’il était question d’amener des eaux à Versailles, sont, pour ainsi dire, les seuls dont les résultats aient été rendus publics. Cependant, depuis cette époque, il est hors de doute que beaucoup d’ingénieurs civils et militaires ont été appelés à déterminer par des nivellements la pente de certains cours d’eau, et il ne faudrait probablement qu’extraire leurs travaux des archives où ils peuvent être ensevelis, pour les faire servir à l’objet dont j’ai l’honneur d’entretenir l’Académie.

Au surplus, ne fussions-nous possesseurs d’aucuns matériaux recueillis anciennement, la France est encore celui de tous les états de l’Europe, qui, par l’organisation de son administration intérieure, offre le plus de facilités pour rassembler les éléments les plus nombreux d’une carte hydrographique dans le délai le plus court, et avec le plus de certitude de succès.

Déjà, en effet, l’indication du relief de notre territoire est prescrite comme une opération indispensable dans la levée de la nouvelle carte de France, que l’on dresse au Dépôt général de la guerre, conformément à une ordonnance royale du 11 juin 1817. Les instructions données à cet effet par une commission spéciale formée d’ingénieurs attachés aux différents services publics, portent que l’on déterminera les différences de niveau des points les plus remarquables du terrain que l’on aura à figurer ; ces instructions ont été rigoureusement suivies. Les hauteurs respectives d’une multitude de points immuables au dessus du niveau de la mer sont maintenant déterminées par des opérations trigonométriques, et ces hauteurs sont consignées dans des registres dont le Dépôt de la guerre publiera des extraits. Ces points, disséminés sur toute l’étendue de la France, sont autant de repères auxquels il sera aisé de rapporter les nivellements des cours d’eau que nous proposons d’entreprendre.

La France est divisée en cinq grands bassins principaux, ceux du Rhin, de la Seine, de la Loire, de la Gironde et du Rhône ; chacun de ces grands fleuves est évidemment la ligne de plus grande pente de la partie la plus profonde de la vallée où ils coulent ; le nivellement de cette ligne sera donc la première base des opérations successives qui doivent servir à dresser la carte hydrographique de notre territoire. Il ne s’agira, en effet, pour y parvenir, que d’effectuer de la même manière le nivellement des affluents des cinq grands fleuves que nous venons de désigner. On passera des bassins secondaires de ces affluents au nivellement des rivières et ruisseaux du troisième ordre, du quatrième, du cinquième, etc., suivant l’indication même qui en est donnée par les cartes déjà dressées.

Il ne reste plus qu’à savoir à quels agents sera confiée l’exécution du nivellement général de la France, pour remplir en même temps les conditions de l’exactitude, de la célérité et de l’économie qui peuvent en assurer le succès ; or ce nivellement général, eu égard aux diverses lignes sur lesquelles il doit s’étendre, se divise naturellement en deux classes d’opérations.

La première comprendra les nivellements de tous les cours d’eau des différents bassins, c’est-à-dire des lignes de plus grande pente tracées au fond de chacun d’eux. La seconde comprendra le nivellement des lignes tracées à travers les terrains plus ou moins élevés qui servent de limites à ces bassins, et dont les extrémités se trouveront dans la même surface de niveau.

La première classe d’opérations formera, à proprement parler, le nivellement hydrographique de la France ; la seconde en formera le nivellement minéralogique. C’est, en effet, dans le massif des terrains élevés qui divisent les différents bassins, que se trouvent les carrières de toute espèce, et qu’on exploite les diverses substances qui constituent la richesse minérale de notre sol.

Il existe en France deux corps d’ingénieurs, que leurs fonctions spéciales appellent séparément à utiliser nos cours d’eau, et à diriger l’exploitation de nos mines.

Les ingénieurs des ponts-et-chaussées sont en effet chargés de tous les travaux hydrauliques qui ont pour objet, soit d’accroître ou d’améliorer les produits de l’agriculture, soit de vivifier l’industrie, soit d’étendre et de faciliter le commerce. Rien n’est donc plus important pour eux que de connaître exactement l’hydrographie des départements où ils sont placés.

Les ingénieurs des mines sont, de leur côté, intéressés à acquérir, sur le relief des terrains où les minéraux de toute nature sont exploités, les notions les-plus exactes ; c’est évidemment à ces deux corps d’ingénieurs qu’il appartient, par les divers motifs que nous avons exposés, de concourir à l’exécution du nivellement général de la France. Ainsi, à tous les services qu’ils rendent journellement, viendra s’ajouter celui de coopérer à un travail de la plus haute utilité, et dont la mise à perfection, par leurs soins, fonderait en leur faveur des titres nouveaux à la reconnaissance publique.

Puisque les nivellements hydrographiques de nos bassins doivent être exécutés les premiers, je vais essayer, en suivant la marche naturelle des opérations, et en les appliquant à un cas particulier, de montrer comment, et avec quelle facilité, MM. les ingénieurs des ponts-et-chaussées pourraient fournir les résultats du travail qui leur serait confié.

Nous n’avons pas besoin de dire que la théorie et la pratique du nivellement forment une branche essentielle de l’instruction qu’ils reçoivent ; que, par conséquent, on devra d’autant plus compter sur l’exactitude de leurs travaux, que l’usage des instruments dont ils devront se servir leur est plus familier : mais il convient peut-être de rappeler qu’en choisissant la saison la plus favorable, un observateur exercé peut aisément exécuter quatre ou cinq kilomètres de nivellement par jour, surtout quand la ligne qu’il s’agit de niveler est déterminée d’avance par la direction d’un cours d’eau. Il n’est sans doute aucun ingénieur qui ne puisse consacrer quelques jours de l’année au nivellement du fleuve ou de la rivière qui traverse son arrondissement ; ajoutons que, disséminés par la nature même de leurs fonctions ordinaires sur les différents points où ils devront opérer, ils s’y trouvent munis d’avance des instruments nécessaires, et secondés des agents qu’ils pourraient avoir besoin d’employer.

Prenons pour exemple le travail à faire dans le bassin de la Loire, dont le cours est très-étendu.

Il traverse, comme on sait, les départements de la Haute-Loire, de la Loire, de Saône-et-Loire, de la Nièvre, du Loiret, de Loir-et-Chaer, d’Indre-et-Loire, de Maine-et-Loire, enfin de la Loire-Inférieure. MM. les ingénieurs en chef de ces départements pourraient aisément fournir, dès la fin d’une première campagne, le nivellement de la portion du fleuve comprise dans leurs attributions. Trente ingénieurs ordinaires sont en effet employés aujourd’hui dans ces neuf départements ; et comme le développement total de la Loire est d’environ 90 myriamètres, il est clair que si on le suppose partagé également entre trente observateurs, il ne restera à exécuter que 3 myriamètres de nivellement par chacun d’eux, et cette opération n’exigera que six ou huit jours de travail au plus.

La division du cours de la Loire, en parties égales, entre les différents ingénieurs chargés d’en déterminer la pente dans chaque département, n’est sans doute pas admissible ; mais si, pendant la première année, ce travail est inégalement réparti dans le bassin principal, les ingénieurs qui en auront la moindre longueur à parcourir, auront à exécuter l’année suivante un plus grand développement de nivellement sur quelque affluent secondaire.

Il nous suffit d’indiquer ici la durée totale de l’opération entre les deux extrémités du bassin, sauf à réduire encore cette durée en augmentant convenablement le nombre des observateurs. Or il ne peut y en avoir moins de neuf, puisqu’il y en aura au moins un dans chacun des neuf départements qui sont traversés par le fleuve ; si donc on fixe à 5 kilomètres la longueur moyenne de son cours qu’un seul observateur puisse niveler dans un jour ordinaire de travail, il est évident qu’il ne faudra que 20 jours pour niveler son cours entier.

Le nivellement du bassin de la Loire, sur la ligne de plus grande pente, menée de la source de ce fleuve à son embouchure, serait donc bien certainement terminé en moins d’une seule campagne. On peut affirmer la même chose des nivellements qui seraient entrepris simultanément dans les bassins du Rhin, de la Seine, de la Gironde et du Rhône, et dans ceux du second ordre, de l’Escaut, de la Somme, de l’Orne, de la Vilaine, de la Charente, de l’Adour et de l’Hérault. En suivant cette marche, on aura obtenu, comme on voit, dès la fin de la première année, les grandes bases du système hydrographique de notre territoire ; on y rattachera, l’année suivante, les nivellements des bassins secondaires ; la troisième année, on y réunira les nivellements des affluents tertiaires, et ainsi de suite jusqu’aux moindres ruisseaux, de sorte que notre carte hydrographique se trouverait complètement achevée vers la cinquième ou la sixième année de l’entreprise.

Ce serait alors que l’on tracerait sur la nouvelle carte de France, et provisoirement sur la carte de Cassini, les polygones de niveau, dont nous avons déjà parlé.

Les côtés de ces polygones, menés d’un bassin dans le bassin contigu, représenteront sur la carte la projection d’autant de lignes tracées à la surface des sommités qui servent de limites à ces bassins. Les nivellements de ces lignes rentrent naturellement dans les attributions de MM. les ingénieurs des mines, et il leur suffira d’un petit nombre d’années pour les effectuer à l’aide d’opérations barométriques.

Le nombre des ingénieurs employés dans les deux services, qui pourront coopérer au nivellement général de la France, est de plus de cinq cents : aussi ne croyons-nous pas nous flatter en bornant à un intervalle de huit ou dix ans au plus, le temps nécessaire à l’achèvement de la carte qui indiquerait le relief des diverses contrées de notre territoire au-dessus de la surface moyenne de l’Océan. Fallût-il, au surplus, plus de temps que nous ne le supposons ici pour mettre ce grand travail à perfection ce serait, non pas un motif d’y renoncer, mais plutôt une raison pour se hâter de l’entreprendre ; car, du moment même où les opérations auront été commencées, leurs résultats seront autant de faits positifs, dont la connaissance, jetant de nouvelles lumières sur la géographie et les sciences naturelles, contribuera nécessairement à leurs communs progrès.

Nous n’ignorons pas que, malgré tous les soins qu’on peut apporter dans l’exécution d’un nivellement de quelque étendue, sa vérification est toujours une opération utile. Celle du nivellement général de la France, tel que nous proposons de l’exécuter, pourra être faite autant de fois et en telles circonstances qu’on le jugera à propos. Il suffira de charger les ingénieurs nouvellement placés de répéter, dans les départements où ils seront envoyés, les observations de leurs prédécesseurs sur l’exactitude desquels on aurait conçu quelques doutes.

Afin de prévenir toute objection qui pourrait être faite contre l’opinion que je viens d’émettre, sur la facilité et la promptitude avec lesquelles MM. les ingénieurs des ponts-et-chaussées et des mines parviendraient de concert à dresser la carte de relief dont il s’agit, je vais citer un fait péremptoire. À l’époque où l’on ouvrit la majeure partie de nos grandes routes, M. de Trudaine, secondé par M. Perronet, fit lever le plan de chacune d’elles, depuis son origine jusqu’aux frontières ; il fallait joindre au plan de la route proprement dite, celui du territoire qui la borde à trois ou quatre cents toises de distance, de chaque côté ; pour peu que la réflexion s’arrête sur un pareil travail, on reconnaît bientôt qu’il devait exiger beaucoup plus de temps que n’en exigera un simple nivellement, fait sur des directions déterminées d’avance ; et cependant, MM. les ingénieurs et élèves des ponts-et-chaussées employés à dresser ces itinéraires en levaient cinq ou six lieues de longueur chaque mois. C’est ainsi que cette utile opération topographique, achevée en un petit nombre d’années, a fourni jusqu’à présent, sur la statistique de nos grandes routes, les plus précieux documents.

En appelant l’attention de l’Académie sur la géographie physique de la France, il était moins nécessaire d’insister sur la haute importance des travaux auxquels il faut encore se livrer, pour la rendre complète, que d’indiquer comment on obtiendra de ces travaux, les plus prompts et les meilleurs résultats. Nous l’avons dit : il suffira, pour cela, de les confier à des hommes également capables d’en apprécier les avantages par leur position sociale, et d’en assurer le succès par l’application de leur savoir. Énoncer ces conditions du choix à faire des coopérateurs dont nous provoquons la réunion, c’était désigner, de la manière la plus claire, MM. les ingénieurs des ponts-et-chaussées et des mines car où trouver plus de talents et de lumières réunis à plus de zèle et d’activité ?

Il faudra sans doute réclamer, dans cette circonstance, de l’administration publique, l’intervention d’une bienveillance éclairée ; mais le magistrat qui a développé des vues si éminemment utiles à la prospérité nationale, dans l’important rapport fait au Roi en 1820 sur la navigation intérieure de la France, ne peut manquer d’accueillir l’idée d’une carte hydrographique, qui, rendant désormais plus facile la rédaction des nombreux projets de communication qui restent à ouvrir, en facilitera aussi l’examen, puisqu’elle fournira les données les plus précises sur la configuration de notre sol. Les éléments épars qu’il a fallu coordonner pour rédiger la statistique de nos grandes routes, que M. le directeur général des ponts-et-chaussées et des mines a fait publier l’année dernière, étaient bien plus difficiles à rassembler que les observations graphiques, dont ses encouragements peuvent accélérer l’achèvement, en faisant naître une honorable émulation parmi les hommes distingués qui devront les recueillir.

Quand un esprit général d’investigation se manifeste dans toutes les régions du globe, quand le flambeau des sciences s’allume ou se ranime partout, il n’est pas permis de douter que le travail, dont je viens de tracer l’esquisse, ne soit bientôt entrepris chez quelque nation de l’Europe.

Qu’il nous soit du moins permis d’espérer que la France, où l’on a pour la première fois établi, sur une base invariable, un système de mesure universelle, et où l’on exécute aujourd’hui les plus beaux travaux géodésiques qui aient jamais été conçus, donnera encore le premier exemple d’une opération qui, en complétant la géographie physique, fournira d’innombrables faits à la géologie et à toutes les branches de l’histoire naturelle qui s’y rattachent.