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Mémoire véritable du prix excessif des vivres de la Rochelle pendant le siège

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Memoire veritable du prix excessif des vivres de la Rochelle pendant le siège.

1628



Memoire veritable du prix excessif des vivres de la Rochelle pendant le siège.
Envoyé à la Royne mère.
À Paris, par Nicolas Callemont, demeurant rue Quiquetonne.
M. DC. XXVIII1.

Depuis qu’une fois les hommes se retirent du sentier de la raison, non seulement ils se rangent au nombre des brutes, mais s’abaissent encore en un degré beaucoup plus bas : car, si les animaux iraisonnables souffrent quelquefois, ce n’est que par quelque accident, pour lequel eviter la nature leur a desnié la prevoyance ; et les humains, qui prevoyent leur malheur et cognoissent bien le goufre dans lequel leurs violentes passions les vont precipiter, ne laissent pas de les suivre avec le mesme visage que si elles alloient les faire participant des honneurs d’un celèbre triomphe.

L’obstination des Rochelois donne assez de lumière à ceste verité, qui, soubs pretexte de mettre tous ceux de sa suitte en liberté, en a privez un bon nombre de la vie et fait abismer leurs ames aux creux des enfers, où elles sont reduictes en une horrible et perpetuelle servitude.

Elle a changé en un neant leur souveraineté pretendue, et, cependant qu’ils s’amusoient à forger de la monnoye2, ils ne consideroient pas que ceste furie marquoit leurs ames à son coing pour les rendre là-bas de meilleur alloy et en faire un payement aux diables, desquels elle avoit emprunté les artificieuses inventions avec lesquelles elle avoit tant pris de peine pour les perdre.

Ainsi ceux qui mettoient l’esperance de leur conservation au ciel, à la mer et à la terre, ont trouvé que la terre, la mer et les deux ont esté les propres ministres de sa ruyne, et que, lors qu’ils presumoient de faire estimer leurs courages affamez de gloire, leurs corps furent tellement affamez de vivres que le plus grand nombre a esté contrainct de succomber soubs les efforts de la necessité, et l’autre reduict à les achepter au prix dont le memoire suivant faict mention :

Un biscuit de demy-livre, 25 livres.

La livre de bœuf, ou vache, 12 livres.

La livre de cheval, 6 livres.

La livre de chien, 20 sols.

La teste de chien, 10 livres.

Un œuf, 8 livres.

La pinte de vin, mesure de la ville3, 7 livres.

La livre de peau de bœuf apprestée, 3 livres4.

Une poulle, 24 livres.

Un mouton, 300 livres.

Une vache, 2,000 livres.

La livre de sucre, 24 livres.

La livre de castonnade5, 16 livres.

Une mourue, 10 livres.

Une seiche, 6 livres.

La livre de confiture commune, 16 livres.

La livre de peau de bœuf seiche, 20 sols.

Une racine de poirée, 8 sols.

Deux feuilles de choux, 5 sols6.

Un oignon, 10 sols.

Une trippe de bœuf, 3 livres.

Une trippe de cheval, 20 sols.

Une pomme, 32 sols7.

La pinte de lait, 3 livres8.

Le boisseau de bled, mesure de la Rochelle, 800 livres.

La huictiesme partie du boisseau de bled, avec le sang de pigeon, 90 livres.

Le boisseau de vaisse, 100 livres.

La livre de viande d’asne, 32 sols.

Un pasté d’une ruelle de bœuf, 100 livres.

Un collet de mouton, 27 livres.

La livre de lart, 12 livres.

L’once de pain ordinaire, 32 sols.

L’once de pain de paille fait avec sucre, 22 sols.

Un reffort, 5 sols9.

La livre de raisins frais, 18 livres.

La livre de beurre, 18 livres.

La livre d’huille, 18 livres.

L’once de pain d’iris, avec sucre, 24 sols10.




1. Cette pièce, très rare, a été analysée dans une relation du siége de la Rochelle reproduite, d’après l’édition du temps, par les Archives curieuses, 2e série, t. 3, p. 111–113. — Un autre Mémoire sur le même sujet parut alors sous le titre de Mémoire très particulier de la despence qui a esté faicte dans la ville de la Rochelle, avec le prix et qualité des viandes qui ont esté excessivement vendues en ladite ville, depuis le commencement du mois d’octobre jusqu’à sa réduction. À Paris, chez Charles Hulpeau, sur le pont Sainct-Michel, à l’Ancre double, et à sa boutique dans la grand salle du Palais, 1638, avec permission ; in-8. Il existe entre les deux pièces, pour quelques détails de l’étrange tarif qu’elles donnent l’une et l’autre, des différences que nous signalerons au passage.

2. Ceci prouveroit que les Rochellois fabriquèrent une monnoie ayant cours dans leur ville pendant le siége, comme cela s’est très souvent pratiqué. Les pièces en sont, à ce qu’il paroît, devenues très rares, car Tobiesen Duby et M. Cartier ne les mentionnent pas dans leurs curieux travaux sur les Monnoies obsidionales et de nécessité.

3. Dans le Mémoire très particulier la pinte de vin n’est portée qu’à 3 livres, mais sans doute d’après la mesure de Paris, qui alors eût été moindre que celle de la Rochelle.

4. Dans le Mémoire très particulier la livre de peau de bœuf est portée à 7 livres, encore ne dit-on pas, comme ici, qu’elle fût apprêtée.

5. On disoit alors indifféremment cassonnade ou castonnade, et les deux mots passoient pour aussi françois l’un que l’autre. Ménage même préféroit le dernier, mais il manquoit en cela à ses devoirs d’étymologiste, puisqu’en effet, le mot venant des casses ou caisses, dans lesquelles ce sucre brut venoit du Brésil, c’est bien certainement cassonnade qu’il faut dire. L’auteur des Bagolins, comédie imprimée à Amsterdam, en avoit déjà décidé ainsi en 1703. Bagolin, l’amant ridicule, faisant une déclaration à sa maîtresse, lui adresse ces vers :

Beau miel très savoureux, que doit lescher mon ame,
Doux beure qui se va tout fondre par ma flamme,
Luisant sucre candy, cassonnade d’amour,
Cresme de la beauté, tarte sortant du four,
Regardez un amant qui devient confiture.

6. Article porté à 10 sols dans le Mémoire très particulier.

7. 30 sols seulement d’après l’autre Mémoire.

8. Var. : 4 livres.

9. On ne trouve pas dans le Mémoire très particulier le prix du raifort, mais, en échange, celui d’une rave, 8 sols.

10. On ne trouve pas ici le détail de tout ce qu’on mangeoit à la Rochelle pendant le siége : les chats et les rats entroient dans le menu, et les puissants parmi les assiégés, voire M. de Rohan et sa mère, devoient se contenter de ce régal. On le sait par les Mémoires de Feuquières. Ceux de Pontis donnent d’autres détails plus navrants. Ils parlent, entre autres, d’un hôtelier qui « pendant huit jours s’étoit tiré du sang et l’avoit fricassé pour en nourrir son pauvre enfant ».