Mémoires (Jean-Baptiste Say)

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Journal des débats, 1890
Jean-Baptiste Say

Mémoires
FEUILLETON DU JOURNAL DES DÉBATS
DU 8 JUILLET 1890




LES MÉMOIRES
de Jean-Baptiste Say.


Jean-Baptiste Say a eu en 1818 la pensée d’écrire ses Mémoires. Il avait alors cinquante et un ans. Il a préparé un cahier de papier, a rempli 18 pages et s’est arrêté. Il ne s’y est jamais remis ; je ne sais pour quelle raison. D’autres soins l’auront occupé sans doute ; il aura mieux aimé parler de la science à laquelle il avait consacré sa vie que de faire son propre portrait. À cette époque on n’avait pas encore le goût de s’analyser.

Les Mémoires finissent au titre du chapitre II et l’autobiographie ne dépasse pas la vingtième année de l’auteur.

Ces quelques feuillets jaunis par le temps, je les ai portés à l’Académie des Sciences morales et politiques, et je les ai communiqués à mes confrères. La lecture leur en a plu, à cause de la grâce et de la finesse du style. Les lecteurs du Journal des débats y auront peut-être aussi de l’agrément, et je leur livre avec confiance les vieilles pages écrites par mon grand-père, dans la pensée qu’ils n’y trouveront rien qui ne fasse aimer celui dont j’ai l’honneur de descendre et dont je porte le nom.

LÉON SAY.


CHAPITRE Ier.


« Quel contentement, disait Montaigne, me serait-ce d’ouïr quelqu’un me récitant les mœurs, le visage, la contenance, les plus communes paroles et les fortunes de mes ancêtres Combien j’y serais attentif ! »

C’est la lecture de ce passage de Montaigne qui m’a fait naître la pensée de mettre par écrit, dans des momens perdus, les principales circonstances de ma vie et la manière dont j’en ai été affecté. Je fais ce que je voudrais que d’autres eussent fait avant moi ; pourvu, cependant, qu’ils n’eussent pas enregistre dans leurs Mémoires des minuties trop peu dignes de fixer l’attention de leurs successeurs.

Le nom que je porte n’est pas commun. Il en a d’autant plus attiré mon attention quand il s’est offert à moi. Un milord Say fut grand trésorier de la Couronne sous le roi d’Angleterre Henry VI. Je ne sais si je descends de ce personnage ; mais je sais qu’il joue un rôle intéressant dans un épisode d’une tragédie de Shakespeare. Une émeute populaire a mis pour un moment le pouvoir dans les mains d’un nommé Cade qui fait amener en sa présence le grand trésorier, et lui reproche, entre autres crimes, d’avoir introduit l’imprimerie en Angleterre, d’avoir encouragé les savans, et fait bâtir une papeterie. Milord Say se défend d’une manière touchante ; ses expressions décentes et justes contrastent avec le langage grossier de ses ennemis qui de viennent ses juges, et le condamnent à perdre la tête, comme de raison. Un homme de la populace lui dit : « Tu trembles, l’ami. » Say répond comme a fait cinq siècles plus tard un autre homme de bien, Bailly, lorsqu’on le conduisait au supplice. « C’est de froid. »

Il est question, dans les Mémoires de Sully (liv. I), d’un gentilhomme, protestant, nommé de Sey, qui échappa au massacre de la Saint-Barthélemy en se retirant à temps de la cour. Mais, si l’on voulait me faire descendre de ce gentilhomme, je pourrais dans tous les cas me vanter que ma famille a bien dérogé, car dans ma descendance avérée je n’y trouve d’ailleurs que des hommes utiles, c’est-à-dire vivant d’une honnête industrie.

Mon bisayeul paternel nommé John Say était né en Angleterre. Il se rendit en Hollande pour y faire le commerce. On ignore les événements qui le déterminèrent ensuite à venir s’établir à Nîmes où il se maria[1]. Après sa mort, sa veuve, chargée de trois enfans, n’évita les perécutions qu’on exerçait contre les protestans qu’en se réfugiant à Genève. On garde encore dans ma famille la petite corbeille où elle emporta toute sa fortune.

Son fils, Jean Say, né en 1699, avait à Genève un commerce de draperie qui, sans l’enrichir, lui avait procuré quelque aisance. Il fournissait de la serge à toutes les maisons religieuses des pays circonvoisins, notamment à la Chartreuse de Ripaille, dont les moines l’invitaient quelquefois. Huguenot et ricaneur, il mangeait leur dîner, gagnait leur argent, se moquait d’eux, et resta leur ami ce qui fait honneur à son caractère[2].

Son fils fut mon père. Né en 1739, à Genève, il y fit d’assez bonnes études et fut envoyé ensuite à Lyon pour y apprendre le commerce dans la maison de mon grand-père maternel Castanet.

M. Castanet, né à Nîmes d’une famille protestante, était un négociant très éclairé, homme de sens et d’esprit, et jouissant d’une très haute réputation de probité. Il avait quitté une manufacture qu’il avait à Nîmes, pour établir une maison de commission à Lyon. Le commerce de cette ville avait alors un grand éclat ; mais M. Castanet était dépourvu de cette médiocrité d’esprit qui paraît nécessaire pour s’enrichir dans le commerce. Quiconque veut y faire une fortune assurée, doit n’avoir aucune autre pensée que celle du gain, doit en faire la méditation de ses nuits, le but de toutes ses démarches, et même de ses plaisirs. Mon grand-père portait ses vues plus loin. Il étudiait peut-être plus les résultats généraux du commerce que ses résultats prochains ; plutôt ses principes, sa législation et les usages des différens peuples que le parti qu’il en pouvait tirer. Dans les débats qui s’élevaient entre les négocians de la ville il était souvent pris pour arbitre, et les tribunaux lui renvoyaient la décision des cas difficiles. Dans une ville où le commerce est si étendu et si actif, l’attention qu’il donnait aux affaires des autres nuisait un peu au succès des siennes.

Cependant son commerce suffisait pour le faire vivre honorablement, lorsqu’il fut attaqué d’une paralysie qui lui ôta par degrés toutes ses facultés et mit quinze ans à le tuer.

Mon père avait épousé la fille aînée de M. Castanet ; et je suis né de ce mariage le 5 janvier 1767. Mes parens habitaient le quai Saint-Clair, sans contredit une des plus belles situations urbaines qui soient au monde. Les balcons de notre appartement dominaient ce beau quai par où Lyon communique avec les provinces de l’Est et avec la Suisse. Au delà de ce quai, le Rhône, large et fougueux, roule ses eaux souvent redoutables. Je jouis encore quelquefois des souvenirs de cette époque de mon enfance. On bâtissait alors le pont Morand, édifice considérable, quoiqu’en bois, dont chaque pile était dressée toute brandie et d’une seule pièce ; opération qui exigeait des efforts puissans et qui faisait accourir tout le monde aux fenêtres chaque fois qu’elle se renouvelait.

La promenade des Brotteaux et ses vastes plantations de mûriers, qui n’étaient point encore remplacées par des maisons, occupait l’autre rive du fleuve et n’était bornée que par les campagnes du Dauphiné que couronnait la chaîne des Alpes dont les sommités, couvertes de neige au plus fort de l’été, se perdaient dans un immense lointain.

Quoique les objets éloignés frappent peu les enfans malgré leur vue perçante, je vois encore les dentelures blanches de ces montagnes qui, dans les beaux jours, se dessinaient à vingt ou trente lieues de distance sur le fond bleu du ciel.

En ramenant nos regards vers la gauche, ils se promenaient sur la côte de la Croix-Rousse au pied de laquelle coulait le fleuve ; et, sur la droite, les quais du Rhône se prolongeaient aussi loin que la vue pouvait s’étendre.

Ce n’est point une belle ville que Lyon. Les rues en sont étroites, tortueuses, et les maisons plus élevées même que celles de Paris ; mais ces défauts disparaissent pour ceux qui parcourent ses quais qui sont bien bâtis, étendus, animés.

Mon père, qui avait continué la maison de commission de mon grand-père, profitait des momens de loisir que lui laissait son commerce pour me mener à des leçons de physique expérimentale que donnait à l’Oratoire le Père Lefèvre, oratorien. J’y pris goût à cette science et les notions que je commençai à puiser dans ces leçons m’ont été utiles depuis, soit dans mes travaux manufacturiers, soit en me fournissant des comparaisons propres à rendre mes idées plus sensibles.

À l’âge de neuf ans, on me mit dans une pension que venaient d’établir à une lieue de la ville, au village d’Écully, un Italien nommé Giro et un abbé Gorati. Leur plan rejetait quelques-unes des pratiques suivies dans les collèges et, en général, l’instruction magistrale d’alors ; leur entreprise, en conséquence, eut des persécutions à essuyer de la part de l’archevêque de Lyon, qui s’attribuait la surveillance de tous les établissemens d’éducation, et qui redoutait la pernicieuse tendance de l’esprit philosophique du siècle. Les noms de Washington et de Franklin commençaient à résonner à nos oreilles comme à celles de toute la France ; et l’on se vengeait sur de pauvres écoliers, de l’émancipation de l’Amérique. Les litanies à la Vierge et aux saints qu’on nous faisait réciter à genoux étaient si longues et si fastidieuses que je me trouvais mal et perdais connaissance presque toujours avant qu’elles ne fussent finies. On parvint ainsi à calmer le courroux de Monseigneur et à soutenir cette maison où l’on cherchait à rendre l’instruction plutôt agréable aux élèves que forte.

On nous enseignait l’histoire telle qu’on la trouvait dans les livres de cette époque, c’est-à-dire une fable convenue ; on nous enseignait la grammaire, la langue italienne assez bien, et le latin fort mal. Je peux dire comme Jean-Jacques Rousseau que j’étais destiné à apprendre le latin toute ma vie et à ne le savoir jamais. Du reste les deux chefs de la maison étaient bons envers leurs élèves ; ils soignaient les développemens de leur corps et de leur esprit, et j’ai conserve un tendre souvenir des soins qu’ils m’ont donnés. Hélas ! au moment où j’écris ceci, je ne puis songer sans un profond chagrin à la triste destinée de l’un d’eux. Giro était Napolitain. Lorsque son pays fut arrangé en république dans l’invasion des Français, l’amour de son pays se réveilla chez lui ; il y retourna, il fut patriote zélé, et devint l’un des cinq directeurs de la république napolitaine. On sait quelle fut la triste issue de cette révolution : les Français furent chassés de Naples en 1799. La reine Caroline, qui était le roi de fait, y rentra, une torche à la main, escortée par Nelson et par une autre furie, Milady Hamilton elle se baigna dans le sang. Mon ancien instituteur, après avoir occupé un poste aussi élevé, ne pouvait guère échapper à sa rage ; il fut pendu. Heureusement pour sa mémoire et malheureusement pour son pays, presque tout ce que Naples avait de gens recommandables par leurs talens, leur patriotisme et leur vertus, partagèrent son sort. Triste exemple des malheurs auxquels sont exposés les hommes éclairés au milieu d’un peuple qui ne l’est pas. Quoique nous ayons vu depuis en France de fâcheuses réactions, elles auraient été bien pires, si les réacteurs bourboniens l’avaient osé ; mais, quoique le gros de la nation française ne soit pas fort avancé, on a craint de se conduire au milieu d’elle comme on n’a pas craint de le faire à Naples ou en Espagne.

Je reviens à mon enfance et à Lyon.

Des événemens malheureux vinrent interrompre le cours, de mes études. Le commerce de mon père consistait à envoyer les soieries de Lyon dans l’étranger. Il les expédiait en Hollande, en Allemagne, en Italie et jusqu’en Turquie mais il restait garant, auprès des fabricans, de la valeur des marchandises ses débiteurs se trouvaient parsemés dans l’Europe et ses créanciers étaient à sa porte ; quelques années, peu favorables à la vente, l’exposèrent à des pertes considérables. Il fallut qu’il payât, n’étant point payé, et il se vit contraint de déposer, son bilan. Comme il était aimé et que sa probité était intacte, les arrangemens qu’il prit avec ses créanciers ne furent pas difficiles ; mais il avait une famille à soutenir, un nouvel état à choisir. Il se rendit à Paris où je ne tardai pas à le suivre avec ma mère.

Là il fit ce que l’on appelait alors le courtage de banque, en attendant qu’il obtînt une place d’agent de change en titre, et ses bénéfices furent tels qu’au bout de quatre ans il s’acquitta envers tous ses créanciers, paya même la part de ses associés dont il était garant, et obtint une réhabilitation complète.

J’avais été consacré au commerce et j’avais passé deux ou trois ans commis dans une forte maison de banque, lorsque, voyant plus d’aisance dans ma famille, je sollicitai mon père pour qu’il me fit continuer mes études commerciales en Angleterre. Le désir de voir un pays nouveau, des mœurs différentes, de parler une langue étrangère, la paix honorable conclue par la France deux ans auparavant, le retour dans son pays d’une dame anglaise, qui s’était fort liée dans ma famille et dont je parlerai bientôt, toutes ces raisons me semblaient déterminantes, et déterminèrent, en effet, mes parens qui jugèrent même à propos d’envoyer avec moi mon second frère Horace, alors âgé de quatorze ans seulement, lorsque je n’en avais pas encore dix-neuf ; je fus son mentor et j’aurais eu besoin d’en avoir un moi-même.

Avant de partir, nous nous mîmes à étudier l’anglais ; mais six mois de maître et des traductions faites avec ardeur servirent seulement à nous convaincre que l’on n’apprend une langue vivante que dans le pays où on la parle. Dès que nous eûmes traversé la Manche, il nous fut impossible d’entendre ou de faire entendre un seul mot d’une langue que nous croyions savoir. Heureusement nous avions pour compagne de voyage Miss Child qui depuis deux ans, demeurait à Paris dans la maison d’un de mes oncles, M. Delaroche, médecin, et qui retournait dans son pays. Elle nous chercha une pension ; mais, jusqu’à ce qu’elle fût trouvée, mon frère et moi, nous passa mes quelques jours assez peu confortablement dans une auberge de Londres ; la nuit, dévorés par les punaises sans pouvoir obtenir d’autres lits, et, le jour, dînant avec des concombres en salade, faute de pouvoir prononcer correctement le nom d’aucun autre mets.

À la fin, grâce à notre amie, nous trouvâmes un gîte chez un M. Bisset, qui tenait un pensionnat à Croydon, à dix milles de Londres. Nous y fûmes reçus, non à titre d’écoliers, mais de pensionnaires en chambre et mangeant à la table du maître. Là nous éprouvâmes cette tristesse inévitable, mais bien utile dont, on ne peut se défendre, lorsqu’on se trouve éloigné pour la première fois de sa famille et de son pays ; d’une famille dont vous êtes aimé, qui a constamment prévenu vos besoins d’un pays aux usages, aux habitudes, au langage duquel vous êtes fait dès l’enfance. En pays étranger tous ceux que l’on rencontre, tous ceux avec qui l’on a la moindre relation, vous sont doublement étrangers ; on est obligé de penser pour soi, de se tirer d’affaire seul, de conquérir la bienveillance de tout le monde, de s’accoutumer à l’indifférence de tous les hommes, à l’animadversion de quelques-uns.

Nous étions arrivés avec de grandes boucles d’acier poli à nos chapeaux, nous imaginant que, l’acier poli étant pour ainsi dire indigène en Angleterre, nos boucles seraient de mise partout elles nous faisaient montrer au doigt. Nous avions fait faire un habit par un tailleur du pays mais, comme nous avions choisi une couleur inusitée, — Voyez s’écriait-on, le ridicule accoutrement de ces Français ! La différence des usages et des costumes était alors bien plus grande qu’elle n’a été depuis. On s’habille maintenant à peu près de la même manière d’un bout de l’Europe à l’autre que dis-je ? dans les deux hémisphères. Les habillemens que l’on rencontre du nord au sud de l’Amérique semblent avoir été faits à Londres ou à Paris. Si les Turcs, si les Chinois ont conservé leur costume, on peut du moins se promener à Constantinople et dans les faubourgs de Canton avec un habit français sans y être remarqué. Dans ma jeunesse les traits caractéristiques de chaque nation étaient plus marqués. Ils s’effacent tous les jours davantage. Est-ce un mal ? Je ne le pense pas. Les différences nourrissent les aversions, les antipathies nationales qui donnent aux gouvernemens plus de facilité pour exciter les guerres, pour lancer les uns contre les autres des hommes qui ne se sont jamais fait aucun mal, et dont l’intérêt bien entendu serait de n’avoir jamais ensemble que des relations paisibles et amicales.

Mon maître de pension était Écossais. Les gens de son pays ont plus de liant, moins de raideur que les Anglais leur orgueil national n’est pas empreint de ce profond mépris que les derniers laissent percer pour tout ce qui n’est pas Anglais. M. Bisset était assez bon enfant avec mon frère et moi mais il oubliait un peu trop que nous étions chez lui principalement pour apprendre l’anglais, cf. il employait presque tout le temps de nos leçons à s’exercer avec nous dans le français, qu’il n’avait jusque-là étudie que dans les collèges d’Aberdeen, et pour lequel ses écoliers n’avaient pas d’autre maître que lui. Il ne nous adressait jamais la parole que dans son baragoin ; et je me disais souvent à moi-même : « Voilà pourtant comme serait le latin que parleraient nos plus savans latinistes, s’ils pouvaient encore se promener dans le Forum romanum. » Si je ne m’étais mêlé aux jeux des écoliers, si Mistress Bisset n’avait eu une éducation un peu soignée et si la servante n’avait saisi toutes les occasions de venir dans ma chambre lorsque j’y étais et d’entrer en conversation avec moi, je n’aurais fait que peu de progrès dans l’étude de la langue anglaise.

Les moindres circonstances servent à notre éducation. Un jour, je vis entrer chez moi une couple de maçons avec des briques et du mortier. Je n’apercevais aucunes réparations à faire la maison était presque neuve mais j’avais deux fenêtres à ma chambre ; le Parlement, ou plutôt le ministre, venait de décréter l’impôt des portes et fenêtres et, mon hôte ayant calculé qu’une fenêtre suffisait pour notre travail et notre toilette, il fit murer l’autre. Je réfléchis alors que j’aurais une jouissance de moins et que ma fenêtre murée ne rapporterais rien à la trésorerie. C’est peut-être la première de mes réflexions sur l’économie politique.

On tint les Assises à Croydon pendant que j’y étais. Nouvelle source d’instruction. Déjà mon oreille s’était assez formée à la langue pour comprendre les interrogatoires des juges et les réponses du prévenu ; cependant, j’aurais eu de )a peine à saisir les motifs et la marche de l’instruction criminelle en Angleterre, sans un commentaire qui n’était pas celui de Blackstone, mais seulement celui de mon perruquier, qui venait me friser tous les matins. Il faisait le beau parleur, et me fut réellement très utile en m’expliquant beaucoup de procédés et de termes dont j’étais ignorant. Vous seriez tenté de croire que cet homme était instruit cependant, il me demanda un jour s’il y avait en France des oiseaux ; une autre fois, si l’on y mangeait autre chose que des grenouilles. Avant la Révolution, les Français voyageaient peu. Il ne passait guère en Angleterre que des maîtres de danse, des maîtres d’armes et des cuisiniers. Sur de semblables échantillons, les Anglais, qui ne sortaient pas de leur pays, avaient une fort mince opinion de la France ; d’autant plus que la plupart de leurs auteurs partagent à l’égard de notre patrie les préjugés populaires. Quand on met un Français sur la scène anglaise, il y est toujours représenté mourant de faim, maigre et flatteur ce qui fait un plaisir extrême à l’auditoire.

Les promenades soit à pied, soit à cheval, que mon frère et moi nous faisions dans les environs de Croydon, étaient délicieuses. Des chemins bien entretenus quoique ombragés d’arbres et bordés de haies, un sol varié, des parcs délicieux, que souvent il était permis de traverser soit en ouvrant des barrières, soit en franchissant des stiles ou échalliers, des habitations champêtres toujours propres, des villages nombreux et rians, des cultures, des sites qui changent à tous les instans, une verdure toujours fraîche, tout cela nous charmait au sortir des plaines nues de la Picardie et des grandes routes tirées au cordeau. Cependant, l’éloignement où nous étions de notre famille et de nos amis, les mœurs guindées du pays répandaient malgré moi une teinte de mélancolie sur ces paysages ravissans.

Des voitures publiques multipliées me permettaient d’aller souvent à Londres. J’y voyais toujours Miss Child elle protégeait mon inexpérience ; elle m’introduisait chez ses amis, chez un vieux colonel. Pownal, qui se louait du traitement qu’on lui avait fait en France où il avait été prisonnier de guerre en 1750 ou 1760, et qui, par reconnaissance, me protégeait particulièrement ; chez le docteur Moore, médecin célèbre, auteur d’un voyage en France et en Italie, et père du général Moore qui, depuis, a commandé l’armée anglaise en Espagne et qui a été tué dans la retraite de la Corogne : « — Comment trouvez-vous Londres après Paris ? me demandait le docteur. — Vos rues larges et longues, bordées de trottoirs et de belles boutiques, répondais-je, me semblent magnifiques. — Elles ont leur mérite, ajoutait-il, mais rien au monde n’égale vos boulevards. »

Il y a quelque chose de si doux dans la protection d’une femme l’intérêt qu’elle vous porte est si séduisant que Miss Child prenait un grand empire sur moi. Je faisais le voyage de Londres peut-être plus souvent qu’il ne convenait je lui écrivais de longues lettres et ses réponses étaient de longues réprimandes mais qu’elles étaient bien venues ! Elles servaient de prétextes à mes apologies, qui, à leur tour, servaient de prétextes à de nouvelles leçons. Quand elle me permettait de la voir, ce qui n’était pas trop fréquent, je jouissais des ordres qu’elle me donnait, des services que je pouvais lui rendre, et jamais je ne voulais me séparer d’elle sans l’embrasser ; or, l’usage du pays n’est pas d’embrasser les femmes sur la joue. C’était pour moi une affaire importante que d’attendre pour la quitter que nous fussions sans témoins. Je voulais alors me prévaloir de la mode de son pays ; elle voulait que je m’en tinsse aux usages du mien ; elle sentait le ridicule d’un amoureux de dix-neuf ans voulant en conter aune personne de vingt-cinq, peut-être de vingt-huit, Anglaise et demie pour le sérieux et la sévérité ; cependant son courroux n’allait jamais que jusqu’au point de ne pas se compromettre, même à mes yeux. Une longue lettre m’enjoignait d’être plus sage et, à la suite d’une semblable lettre, je l’étais toujours un peu moins.

Un jour, elle me manda qu’elle allait partir pour Amiens afin d’accompagner une amie malade, à qui l’on avait ordonné de respirer l’air du continent. Je courus à Londres ; elle n’y était déjà plus ; ses amis ne savaient pas quand elle reviendrait. Je perdais ma protectrice ; il me sembla que l’on m’envoyait aux Indes. Je prétextai un ordre de mon père, je recommandai mon frère a notre hôte, et je partis en disant autour de moi que mon absence ne serait que de quelques jours. Avant de partir, j’avais écrit à ma famille qu’une tristesse profonde s’était emparée de moi, que j’avais besoin de les revoir, et que, pouvant assez bien m’exprimer en anglais, je désirais consulter mon père sur l’emploi de mon temps. Mais j’eus beau partir de Londres, je n’arrivais point à Paris, car Amiens était sur la route. J’inventais chaque jour de nouvelles explications de mon retard qui pussent satisfaire mes parens ; et, en attendant, un amour platonique absorbait toutes mes pensées.

Miss Child et son amie avaient loué une maison dans une rue écartée ; je n’ai jamais vu qu’une seule chambre de cette maison, un grand salon au rez-de-chaussée. De ces deux amies je n’ai jamais vu que celle que je connaissais auparavant ; je ne sais point encore si l’autre était jeune ou vieille, laide ou jolie ; son nom même m’est encore inconnu. Je pris un logement dans leur voisinage. Je venais aux heures où l’on me donnait rendez-vous ; une femme de chambre m’introduisait et mon amie ne tardait pas à paraître. Les momens quelle m’accordait étaient si longs que, sauf la nuit et quelques heures dans la matinée, je peux dire que nous faisions ménage ensemble. Avant le diner nous sortions, elle et moi, pour faire quelques emplettes ; revenus à la maison, je faisais mes lettres, quelques traductions, quelques études, je lisais haut soit du français, soit de l’anglais ; nous dînions en tête à tête ; nous faisions une promenade, nous rentrions pour prendre le thé, ou bien, j’allais faire des visites à des personnes à qui, précédemment, j’avais été recommandé, ou bien j’essayais du spectacle, mais quel spectacle valait à mes yeux la société de mon amie ! Je lui lisais de l’anglais à haute voix pour me former à la prononciation. Je laissais quelquefois tomber mon livre sur mes genoux elle me tendait la main je la baisais, je la pressais sur mon cœur elle la retirait lentement, reprenait son aiguille… et nous causions.

Ce n’est pas que je ne fusse souvent tenté de pousser plus loin la hardiesse mais elle, sans se fâcher, sans même faire la moindre observation, me ramenait au devoir avec une fermeté mêlée de tant d’intérêt, avec une douceur si imposante, que je ne savais plus comment m’y prendre pour être entreprenant ni fâché ; et elle savait si bien quel était son empire à cet égard que jamais elle ne semblait alarmée, que jamais elle n’eut recours à aucun moyen extrême comme de quitter la chambre ou de sonner sa domestique. Un baiser en nous séparant, et j’étais satisfait… Satisfait ? Non, mais je devais passer pour l’être ; et comment aurait-on pu croire, le contraire, car cela suffisait pour me ramener à ses pieds ?

Enfin je reçus de Paris une lettre courroucée. J’avais annoncé que je ne pouvais me passer de revoir mes parens et je ne me hâtais pas de les joindre ; j’oubliais les plans qu’on avait formés pour mes occupations ; je laissais mon frère à la merci des étrangers : il fallut partir.


CHAPITRE II.


Je ne sais si ces Mémoires seront jamais exposés au grand jour de l’impression. Cela dépendra de ceux qui viendront après moi car ce n’est pas moi qui les ferai imprimer. Je m’aperçois qu’ils ne renferment que des circonstances excessivement communes. Celles qui suivront le seront aussi. Aimeriez-vous mieux qu’ils ne fussent pas véridiques ?

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J.-B. SAY.


  1. Jean Say, qui part de Londres pour s’établir à Nîmes, était né non à Londres, mais à Nîmes. Quand il a quitté la Hollande, il est simplement rentré dans son pays natal en France.

    J.-B. Say n’a connu exactement sa généalogie que par des papiers de famille, recueillis après qu’il a eu écrit ce que nous publions. Voici quelle est sa filiation :

    Robert Say, tailleur à Nîmes en ? Son fils Louis Say, marchand à Nîmes, va s’installer à Genève en 1694. Jean Say, né en 1699, fils de Louis Say, marié à Genève, a pour fils Jean-Étienne Say, né eh 1739, qui s’établit à Lyon et est le père de J.-B. Say.

  2. Il avait à Londres un frère, ministre du saint évangile ce frère, à sa mort, laissa une jolie fortune qui devint la proie d’une gouvernante et de quelques entours ; tellement que, lorsque mon grand-père se rendit à Londres pour recueillir cet héritage de son frère, il ne recueillit que la mortification de voir clairement qu’il lui était échappe. (Note de J.-B. Say.)