Mémoires (Vidocq)/Chapitre 13

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Tenon (Tome Ip. 343-386).


CHAPITRE XIII.


Je revois Francine. — Ma réintégration dans la prison de Douai. — Suis-je ou ne suis-je pas Duval ? — Les magistrats embarrassés. — J’avoue que je suis Vidocq. — Nouveau séjour à Bicêtre. — J’y retrouve le capitaine Labbre. — Départ pour Toulon. — Jossas, admirable voleur. — Son entrevue avec une grande dame. — Une tempête sur le Rhône. — Le marquis de St-Amand. — Le bourreau du bagne. — Les voleurs du garde-meubles. — Une famille de chauffeurs.


Huit jours s’écoulèrent pendant lesquels je revis une seule fois le commissaire des classes. On me fit ensuite partir avec un transport de prisonniers, déserteurs ou autres, qui furent dirigés sur Lille. Il était bien à craindre que l’incertitude de mon identité ne vînt expirer dans une ville où j’avais séjourné si souvent : aussi, averti que nous y passerions, pris-je de telles précautions, que des gendarmes qui m’avaient déjà conduit précédemment ne me reconnurent pas ; mes traits cachés sous une épaisse couche de fange et de suie étaient en outre dénaturés par l’enflure factice de mes joues, presque aussi grosses que celles de l’ange qui, dans les fresques d’églises, sonne la trompette du jugement dernier. Ce fut en cet état que j’entrai à l’Égalité, prison militaire où je devais faire une station de quelques jours. Là, pour charmer l’ennui de la réclusion, je risquai quelques séances à la cantine : j’espérais qu’en me mêlant aux visiteurs je pourrais saisir une occasion de m’évader. La rencontre d’un matelot que j’avais connu à bord du Barras me parut d’un favorable augure à l’exécution de ce projet : je lui payai à déjeuner ; le repas terminé, je revins dans ma chambre ; j’y étais depuis environ trois heures, rêvant aux moyens de recouvrer ma liberté, lorsque le matelot monta pour m’inviter à prendre ma part d’un dîner que sa femme venait de lui apporter. Le matelot avait une femme ; il me vint à la pensée que pour mettre en défaut la vigilance des geôliers, elle pourrait me procurer des vêtements de son sexe ou tout autre déguisement. Plein de cette idée, je descends à la cantine, et m’approche de la table ; soudain un cri se fait entendre, une femme s’est évanouie : c’est celle de mon camarade… Je veux la secourir,… une exclamation m’échappe… Ciel, c’est Francine… ! effrayé de mon imprudence, j’essaie de réprimer un premier mouvement dont je n’ai pas été le maître. Surpris, étonnés, les spectateurs de cette scène se groupent autour de moi, on m’accable de questions, et après quelques minutes de silence, je réponds par une histoire : c’est ma sœur que j’ai cru reconnaître.

Cet incident n’eut pas de suite. Le lendemain nous partîmes au point du jour ; je fus consterné en voyant que le convoi au lieu de suivre comme de coutume la route de Lens, prenait celle de Douai. Pourquoi ce changement de direction ? je l’attribuais à quelque indiscrétion de Francine ; je sus bientôt qu’il résultait tout simplement de la nécessité d’évacuer sur Arras la foule des réfractaires entassés dans la prison de Cambrai.

Francine que j’avais si injustement soupçonnée, m’attendait à la première halte… Malgré les gendarmes, elle voulait absolument me parler et m’embrasser, elle pleura beaucoup, et moi aussi. Avec quelle amertume ne se reprochait-elle pas une infidélité qui était la cause de tous mes malheurs ! Son repentir était sincère ; je lui pardonnai de bon cœur, et quand, sur l’injonction du brigadier, il fallut nous séparer, ne pouvant mieux faire, elle me glissa dans la main une somme de deux cents francs en or.

Enfin nous arrivons à Douai : nous voici à la porte de la prison du département, un gendarme sonne. Qui vient ouvrir ? Dutilleul, ce guichetier, qui à la suite d’une de mes tentatives d’évasion m’avait pansé pendant un mois. : Il ne semble pas me remarquer. Au greffe je trouve encore une figure de ma connaissance, l’huissier Hurtrel, dans un tel état d’ivresse, que je me flatte qu’il aura perdu la mémoire. Pendant trois jours on ne me parle de rien ; mais le quatrième je suis mené devant le juge d’instruction, en présence d’Hurtrel et de Dutilleul : on me demande si je ne suis pas Vidocq ; je soutiens que je suis Auguste Duval, que l’on peut s’en assurer en écrivant à Lorient, qu’au surplus le motif de mon arrestation à Ostende le prouve, puisque je ne suis prévenu que de désertion d’un bâtiment de l’État. Mon aplomb paraît en imposer au juge : il hésite. Hurtrel et Dutilleul persistent à dire qu’ils ne se trompent pas. Bientôt l’accusateur public Rausson vient voir, et prétend également me reconnaître : toutefois, comme je ne me déconcerte point, il reste quelque incertitude, et afin d’éclaircir le fait, on imagine un stratagème.

Un matin, on m’annonce qu’une personne me demande au greffe ; je descends : c’est ma mère qu’on a fait venir d’Arras, on devine dans quelle intention. La pauvre femme s’élance pour m’embrasser… Je vois le piège… sans brusquerie, je la repousse en disant au juge d’instruction présent à l’entrevue qu’il était indigne de donner à cette malheureuse femme l’espoir de revoir son fils, quand on était au moins incertain de pouvoir le lui présenter. Cependant ma mère, mise au fait de la position par un signe que je lui avais fait en l’éloignant, feint de m’examiner avec attention, et finit par déclarer qu’une ressemblance extraordinaire l’a frappée ; puis elle se retire maudissant ceux qui l’ont déplacée pour ne lui donner qu’une fausse joie.

Juge et guichetiers retombèrent alors dans une incertitude qu’une lettre arrivée de Lorient parut faire cesser. On y parlait du dessin piqué sur le bras gauche de Duval évadé de l’hôpital de Quimper, comme d’un fait qui ne devait plus laisser aucun doute sur son identité avec l’individu détenu à Douai. Nouvelle comparution devant le juge d’instruction ; Hurtrel, triomphant déjà de sa perspicacité, assistait à l’interrogatoire : aux premiers mots, je vis de quoi il s’agissait, et, relevant la manche de mon habit au-dessus du coude, je leur montrai le dessin qu’ils ne s’attendaient guère à y trouver ; on constata sa ressemblance exacte avec la description envoyée de Lorient. Tout le monde tombait des nues ; ce qui compliquait encore la position, c’est que les autorités de Lorient me réclamaient comme déserteur de la marine. Quinze jours s’écoulèrent ainsi, sans qu’on prît aucun parti décisif à mon égard ; alors, fatigué des rigueurs exercées contre moi dans l’intention d’obtenir des aveux, j’écrivis au président du tribunal criminel pour lui déclarer que j’étais effectivement Vidocq. Ce qui m’avait déterminé à cette démarche, c’est que je comptais partir immédiatement pour Bicêtre avec un transport dans lequel on me comprit en effet. Il me fut toutefois impossible de faire en route, comme j’y comptais, la moindre tentative d’évasion, tant était rigoureuse la surveillance exercée contre nous.

Je fis ma seconde entrée à Bicêtre le 2 avril 1799. Je retrouvai là d’anciens détenus, qui, bien que condamnés aux travaux forcés, avaient obtenu qu’il fût sursis à leur translation au bagne ; il en résultait pour eux une véritable commutation, la durée de la peine comptant du jour de l’arrêt définitif. Ces sortes de faveurs s’accordent quelquefois encore aujourd’hui : si elles ne portaient que sur des sujets que les circonstances de leur condamnation ou leur repentir en rendissent dignes, on pourrait y donner un consentement tacite ; mais ces dérogations au droit commun proviennent en général de l’espèce de lutte qui existe entre la police des départements et la police générale, dont chacune a ses protégés. Les condamnés appartenant cependant sans exception à la police générale, elle peut faire partir qui bon lui semble de Bicêtre ou de toute autre prison pour le bagne ; c’est alors qu’on peut se convaincre de la justesse de l’observation que je viens d’émettre. Tel condamné qui jusque-là s’était paré de dehors hypocrites et pieux jette le masque, et se montre le plus audacieux des forçats.

Je vis encore à Bicêtre le capitaine Labbre, qu’on se rappelle m’avoir fourni dans le temps à Bruxelles les papiers au moyen desquels j’avais trompé la baronne d’ I… Il était condamné à seize années de fers pour complicité dans un vol considérable commis à Gand, chez l’aubergiste Champon. Il devait, comme nous, faire partie de la première chaîne, dont le voyage très prochain s’annonçait fort désagréablement pour nous. Le capitaine Viez, sachant à qui il avait affaire, avait déclaré que, pour prévenir toute évasion, il nous mettrait les menottes et le double collier jusqu’à Toulon. Nos promesses parvinrent cependant à le faire renoncer à ce beau projet.

Lors du ferrement, qui présenta les mêmes circonstances que lors de mon premier départ, on me plaça en tête du premier cordon avec un des plus célèbres voleurs de Paris et de la province ; c’était Jossas, plus connu sous le nom du marquis de Saint-Amand de Foral, qu’il portait habituellement. C’était un homme de trente-six ans, ayant des formes agréables, et prenant au besoin le meilleur ton. Son costume de voyage était celui d’un élégant qui sort du lit pour passer dans son boudoir. Avec un pantalon à pied en tricot gris d’argent, il portait une veste et un bonnet garnis d’astrakan, de la même couleur, le tout recouvert d’un ample manteau doublé de velours cramoisi. Sa dépense répondait à sa tenue, car non content de se traiter splendidement à chaque halte, il nourrissait toujours trois ou quatre hommes du cordon.

L’éducation de Jossas était nulle ; mais, entré fort jeune au service d’un riche colon, qu’il accompagnait dans ses voyages, il avait pris d’assez bonnes manières pour n’être déplacé dans aucun cercle. Aussi ses camarades le voyant s’introduire dans les sociétés les plus distinguées, le surnommaient-ils le passe-partout. Il s’était même tellement identifié avec ce rôle qu’au bagne, mis à la double chaîne, confondu avec des hommes de l’aspect le plus misérable, il conservait encore de grands airs sous sa casaque de forçat. Muni d’un magnifique nécessaire, il donnait tous les matins une heure à sa toilette, et soignait particulièrement ses mains qu’il avait fort belles.

Jossas était un de ces voleurs comme il en existe heureusement aujourd’hui fort peu, qui méditaient et préparaient quelquefois une expédition pendant une année entière. Opérant principalement à l’aide de fausses clefs, il commençait par prendre l’empreinte de la serrure de la porte extérieure. La clef fabriquée, il pénétrait dans la première pièce ; s’il était arrêté par une autre porte, il prenait une nouvelle empreinte, faisait fabriquer une seconde clef, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il eût atteint son but. On comprend que ne pouvant s’introduire, chaque soir, qu’en l’absence des maîtres du logis, il devait perdre un temps considérable à attendre l’occasion. Il ne recourait donc à cet expédient qu’en désespoir de cause, c’est-à-dire lorsqu’il était impossible de s’introduire dans la maison ; s’il parvenait à s’y faire admettre sous quelque prétexte, il avait bientôt pris les empreintes de toutes les serrures. Quand les clefs étaient fabriquées, il invitait les personnes à dîner chez lui, rue Chantereine, et pendant qu’elles étaient à table, des complices dévalisaient l’appartement dont il avait trouvé le moyen d’éloigner les domestiques, soit en priant les maîtres de ses amener pour servir, soit en faisant emmener les femmes de chambre ou les cuisinières par des amants qu’on leur détachait. Les portiers n’y voyaient rien, parce qu’on n’enlevait ordinairement que de l’argent ou des bijoux. S’il se trouvait par hasard quelque objet plus volumineux, on l’enveloppait dans du linge sale, et on le jetait par la fenêtre à un compère qui se trouvait là tout exprès avec une voiture de blanchisseur.

On connaît de Jossas une foule de vols, qui tous annoncent cet esprit de finesse, d’observation et d’invention qu’il possédait au plus haut degré. Dans le monde où il se faisait passer pour un créole de la Havane, il rencontra souvent des habitants de cette ville, sans rien laisser échapper qui pût le trahir. Plusieurs fois il amena des familles honorables au point de lui offrir la main de jeunes personnes. S’informant toujours, au milieu des pourparlers, où était déposé l’argent de la dot, il ne manquait jamais de l’enlever et de disparaître au moment de signer le contrat. Mais de ses tours, le plus étonnant est celui dont un banquier de Lyon fut victime. Introduit dans la maison sous prétexte d’escomptes et de négociations. il parvint en peu de temps à une sorte d’intimité qui lui donna les moyens de prendre l’empreinte de toutes les serrures, à l’exception de celle de la caisse, dont l’entrée à secret rendit tous ses essais inutiles. D’un autre côté, la caisse était scellée dans le mur et doublée de fer, il ne fallait pas songer à l’effraction : enfin le caissier ne se dessaisissait jamais de sa clef : tant d’obstacles ne rebutèrent point Jossas. S’étant lié sans affectation avec le caissier, il lui proposa une partie de campagne à Collonges. Au jour pris, on partit en cabriolet. Arrivé près de Saint-Rambert, on aperçut dans la berge une femme expirante, rendant des flots de sang par la bouche et par le nez : à ses côtés était un homme qui paraissait fort embarrassé de lui donner des secours. Jossas, jouant l’émotion, lui dit que pour arrêter l’hémorragie, il suffisait d’appliquer une clef sur le dos de la malade. Mais personne ne se trouvait avoir une clef, à l’exception du caissier, qui offrit d’abord celle de son appartement ; elle ne suffit pas. Alors te caissier, épouvanté de voir couler Je sang à flots, livra la clef de la caisse, qu’on appliqua avec beaucoup de succès entre les épaules de la malade. On a déjà deviné qu’il s’y trouvait une couche de cire à modeler, et que toute la scène était préparée d’avance. Trois jours après, la caisse était vidée.

Comme je l’ai déjà dit, Jossas jouant le magnifique, dépensait l’argent avec la facilité d’un homme qui se le procure aisément. Il était de plus fort charitable, et je pourrais citer de lui plusieurs traits d’une générosité bizarre, que j’abandonne à l’examen des moralistes. Un jour entre autres, il pénètre dans un appartement de la rue du Hazard, qu’on lui avait indiqué comme bon à dévaliser. D’abord la mesquinerie de l’ameublement le frappe, mais le propriétaire peut être un avare ? il poursuit ses recherches, lurette partout, brise tout, et ne trouve dans le secrétaire qu’une liasse de reconnaissances du Mont-de-Piété… Il tire de sa poche cinq louis, les pose sur la cheminée, et après avoir écrit sur la glace ces mots : Indemnité pour les meubles cassés, se retire en fermant soigneusement les portes, dans la crainte que d’autres voleurs moins scrupuleux ne viennent enlever ce qu’il a respecté.

Lorsque Jossas partit avec nous de Bicêtre, c’était la troisième fois qu’il faisait le voyage. Depuis, il s’échappa deux fois encore, fut repris, et mourut en 1805 au bagne de Rochefort.

À notre passage à Montereau, je fus témoin d’une scène qu’il est bon de faire connaître puisqu’elle peut se renouveler. Un forçat, nommé Mauger, connaissait un jeune homme de la ville, que ses parents croyaient condamné aux fers ; après avoir recommandé à son voisin de se cacher la figure avec son mouchoir, il dit confidentiellement à quelques personnes accourues sur notre route, que celui qui se cachait était le jeune homme en question. La chaîne poursuivit ensuite sa marche, mais à peine étions-nous à un quart de lieue de Montereau, qu’un homme courant après nous, remit au capitaine une somme de cinquante francs, produit d’une quête faite pour l’homme au mouchoir. Ces cinquante francs furent distribués le soir aux intéressés, sans que personne, hors eux-mêmes, sût la cause de cette libéralité.

À Sens, Jossas me donna une autre comédie : il avait fait mander un nommé Sergent, qui tenait l’auberge de l’Écu ; en le voyant, cet homme donna des signes de la plus vive douleur : « Comment, s’écriait-il, les larmes aux yeux, vous ici, monsieur le marquis !… vous, le frère de mon ancien maître !… moi qui vous croyais retourné en Allemagne… Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! quel malheur ! » On devine que dans quelque expédition, Jossas se trouvant à Sens, s’était fait passer pour un émigré rentré clandestinement, et frère d’un comte chez lequel Sergent avait été cuisinier. Jossas lui expliqua comment, arrêté avec un passeport de fabrique, au moment où il tentait de repasser la frontière, il avait été condamné comme faussaire. Le brave aubergiste ne se borna pas à de stériles lamentations ; il fit servir au noble galérien un excellent dîner, dont je pris ma part avec un appétit qui contrastait avec ma fâcheuse position.

À part une furieuse bastonnade, distribuée à deux condamnés qui avaient voulu s’évader à Beaune, il ne nous arriva rien d’extraordinaire jusqu’à Chalon, où l’on nous embarqua sur un grand bateau rempli de paille, assez semblable à ceux qui apportent le charbon à Paris ; une toile épaisse le recouvrait. Si, pour jeter un coup d’œil sur la campagne, ou pour respirer un air plus pur, un condamné en levait un coin, les coups de bâton pleuvaient à l’instant sur son dos. Quoique exempt de ces mauvais traitements, je n’en étais pas moins fort affecté de ma position ; à peine la gaieté de Jossas, qui ne se démentait jamais, parvenait-elle à me faire oublier un instant. qu’arrivé au bagne, j’allais être l’objet d’une surveillance qui rendrait toute évasion impossible. Cette idée m’assiégeait encore quand nous arrivâmes à Lyon.

En apercevant l’Île Barbe, Jossas m’avait dit : « Tu vas voir du nouveau. » Je vis en effet sur le quai de Saône, une voiture élégante, qui paraissait attendre l’arrivée du bateau ; dès qu’il parut, une femme mit la tête à la portière, en agitant un mouchoir blanc : « C’est elle », dit Jossas, et il répondit au signal. Le bateau ayant été amarré au quai, cette femme descendit pour se mêler à la foule des curieux, je ne pus voir sa figure que couvrait un voile noir fort épais. Elle resta là depuis quatre heures de l’aprèsmidi jusqu’au soir ; la foule étant alors dissipée, Jossas lui détacha le lieutenant Thierry, qui revint bientôt avec un saucisson, dans lequel étaient cachés cinquante louis. J’appris que Jossas ayant fait la conquête de cette femme sous le titre de marquis, l’avait instruite par une lettre de sa condamnation, qu’il expliquait sans doute à peu près comme il l’avait fait pour l’aubergiste de Sens. Ces sortes d’intrigues, aujourd’hui fort rares, étaient très communes à cette époque, par suite des désordres de la révolution et de la désorganisation sociale qui en était le résultat. Ignorant le stratagème employé pour la tromper, cette dame voilée reparut le lendemain sur le quai pour y rester jusqu’au moment de notre départ. Jossas était enchanté : non seulement il remontait ses finances, mais il s’assurait encore un asile en cas d’évasion.

Nous approchions enfin du terme de notre navigation, lorsqu’à deux lieues du Pont-Saint-Esprit, nous fûmes surpris par un de ces orages si terribles sur le Rhône. Il était annoncé par les roulements lointains du tonnerre. Bientôt la pluie tomba par torrents ; des coups de vent comme on n’en éprouve que sous les tropiques, renversaient les maisons, déracinaient les arbres et soulevaient des vagues qui menaçaient à chaque instant d’engloutir notre embarcation. Elle présentait, en ce moment, un spectacle affreux : à la rapide lueur des éclairs, on eût vu deux cents hommes enchaînés comme pour leur ôter tout moyen de salut, exprimer par des cris d’effroi les angoisses d’une mort que le poids des fers qui les réunissaient rendait inévitable ; sur ces physionomies sinistres, on eût lu le désir de conserver une vie disputée à l’échafaud, une vie qui devait s’écouler désormais dans la misère et l’avilissement. Quelques-uns des condamnés montraient une impassibilité absolue ; plusieurs, au contraire, se livraient à, une joie frénétique. Se rappelant les leçons du jeune âge, un malheureux bégayait-il quelque pieuse formule, ces derniers agitaient leurs fers en chantant des chansons licencieuses, et la prière expirait au milieu de longs hurlements.

Ce qui redoublait la consternation générale, c’était l’abattement des mariniers qui paraissaient désespérer de nous. Les gardes n’étaient guère plus rassurés : ils firent même un mouvement comme pour abandonner le bateau, que l’eau remplissait à vue d’œil. Alors la scène prit un nouvel aspect : on se précipita sur les argousins en criant : À terre ! à terre ! tout le monde ; et l’obscurité, jointe au trouble du moment, permettant de compter sur l’impunité, les plus intrépides d’entre les forçats, se levèrent en déclarant que personne ne sortirait du bateau avant qu’il n’eût touché le rivage. Le lieutenant Thierry, le seul à peu près qui n’eût pas perdu son sang-froid, fit bonne contenance : il protesta qu’il n’y avait aucun danger, et la preuve c’est que ni lui ni les mariniers ne songeaient à quitter l’embarcation. On le crut d’autant mieux, que le temps se calmait sensiblement. Le jour parut : sur le fleuve uni comme une glace, rien n’eût rappelé les désastres de la nuit, si les eaux bourbeuses n’eussent charrié des bestiaux morts, des arbres entiers, des débris de meubles et d’habitations.

Échappés à la tempête, nous débarquâmes à Avignon, où l’on nous déposa dans le château. Là commença la vengeance des argousins : ils n’avaient pas oublié ce qu’ils appelaient notre insurrection ; ils nous en rafraîchirent d’abord la mémoire à grands coups de bâton ; puis ils empêchèrent le public de donner aux condamnés des secours que le terme du voyage ne devait plus faire passer entre leurs mains. « L’aumône à ces flibustiers ! disait un d’entre eux, nommé le père Lami, à des dames qui demandaient à s’approcher ; c’est bien de l’argent perdu… Au surplus, adressez-vous au chef ». Le lieutenant Thierry, qu’on ne doit vraiment pas confondre avec les êtres brutaux et inhumains dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, accorda la permission ; mais, par un raffinement de méchanceté, les argousins donnèrent le signal du départ avant que la distribution fût terminée. Le reste de la route n’offrit rien de remarquable. Enfin, après trente-sept jours du voyage le plus pénible, la chaîne entra dans Toulon.

Les quinze voitures parvenues sur le port, et rangées devant la corderie, on fit descendre les condamnés, qu’un employé reçut, et conduisit dans la cour du bagne. Pendant le trajet, ceux qui avaient des habits de quelque valeur s’empressèrent de s’en dépouiller pour les vendre ou les donner à la foule que réunit l’arrivée d’une nouvelle chaîne. Lorsque les vêtements du bagne furent distribués, et lorsqu’on eut rivé tes manicles, comme je l’avais vu faire à Brest, on nous conduisit à bord du vaisseau rasé le Hasard (aujourd’hui le Frontin), servant de bagne flottant. Après que les payots (forçats qui remplissent les fonctions d’écrivains) eurent pris nos signalements, on choisit les chevaux de retour (forçats évadés), pour les mettre à la double chaîne. Leur évasion prolongeait leur peine de trois ans.

Comme je me trouvais dans ce cas, on me fit passer à la salle n° 3, où étaient placés les condamnés les plus suspects. Dans la crainte qu’il ne trouvassent l’occasion de s’échapper en parcourant le port, on ne les conduisait jamais à la fatigue. Toujours attachés au banc, couchés sur la planche nue, rongés par la vermine, exténués par les mauvais traitements, le défaut de nourriture et d’exercice, ils offraient un spectacle déplorable.

Ce que j’ai dit des abus de toute espèce dont le bagne de Brest était le théâtre me dispense de signaler ceux que j’ai pu observer à Toulon. C’était la même confusion des condamnés, la même brutalité chez les argousins, la même dilapidation des objets appartenant à l’État ; seulement l’importance des armements présentait plus d’occasions de vol aux forçats qu’on employait dans les arsenaux ou dans les magasins. Le fer, le plomb, le cuivre, le chanvre, la poix, le goudron, l’huile, le rhum, le biscuit, le bœuf fumé, disparaissaient chaque jour, et trouvaient d’autant plus facilement des receleurs, que les condamnés avaient des auxiliaires fort actifs dans les marins et dans les ouvriers libres du port. Les objets de gréement provenant de ces soustractions servaient à équiper une foule d’allèges et de bateaux pêcheurs, dont les patrons se les procuraient à vil prix, sauf à dire, en cas d’enquête, qu’ils les avaient achetés à quelque vente publique d’objets hors de service.

Un condamné de notre salle, qui, étant prisonnier en Angleterre, avait travaillé comme charpentier dans les chantiers de Chatham et de Plymouth, nous rapporta que le pillage y était encore plus considérable. Il nous assura que dans tous les villages des bords de la Tamise et du Medway, il y avait des gens continuellement occupés à détordre les cordages de la marine royale, pour en ôter la marque et la cordelette, qu’on y mêle pour les faire reconnaître ; d’autres n’étaient employés qu’à effacer la flèche empreinte sur tous les objets de métal enlevés dans les arsenaux. Ces dilapidations, quelque considérables qu’elles fussent, ne pouvaient toutefois se comparer aux brigandages qui s’exerçaient sur la Tamise, au préjudice du commerce. Quoique l’établissement d’une police de marine ait en grande partie réprimé ces abus, je crois qu’il ne sera pas sans intérêt de donner quelques détails sur ces fraudes qui se pratiquent encore aujourd’hui dans certains ports, aux dépens de qui il appartient.

Les malfaiteurs dont il est ici question se divisaient en plusieurs catégories, dont chacune avait une désignation et des attributions particulières : il y avait les Pirates de rivière, les Chevau-légers (Light horsemen), les Gendarmes (Heavy horsemen), les Bateliers chasseurs (Game watermen), les Gabariers chasseurs (Game lightermen), les Hirondelles de vase (Mudlarks), les Tapageurs (Scuffle hunters) ; et les Receleurs (Copemen).

Les Pirates de rivière se composaient de ce qu’il y avait de plus audacieux et de plus féroce parmi les brigands qui infestaient la Tamise. Ils opéraient surtout la nuit contre les bâtiments mal gardés, dont ils massacraient quelquefois le faible équipage pour piller plus à leur aise ; plus souvent ils se bornaient à prendre des cordages, des rames, des perches, ou même des balles de coton. Mouillé à Castlane-Ter, le capitaine d’un brick américain, ayant entendu du bruit, monta sur le pont pour s’en rendre compte ; un canot s’éloignait : c’étaient des pirates, qui, en lui souhaitant le bonsoir, lui dirent qu’ils venaient d’enlever son ancre avec le câble. En s’entendant avec les watchmen, chargés de veiller la nuit sur les cargaisons, ils pillaient encore avec plus de facilité. Quand on ne pouvait pratiquer de semblables intelligences, on coupait les câbles des allèges, et on les laissait dériver jusqu’à ce qu’ils fussent parvenus dans un endroit où l’on pût se mettre à la besogne sans crainte d’être découvert. De petits bâtiments de charbon se sont trouvés ainsi déchargés en entier dans le cours d’une nuit. Le suif de Russie, que la difficulté de remuer les barriques énormes qui le contiennent semblait devoir protéger contre ces tentatives, n’était pas plus à l’abri, puisqu’on avait l’exemple de l’enlèvement nocturne de sept de ces barriques, qui pèsent entre trente et quarante quintaux.

Les chevau-légers pillaient également pendant la nuit, mais c’était principalement aux vaisseaux venant des Indes occidentales qu’ils s’attaquaient. Ce genre de vol prenait son origine dans un arrangement entre les contremaîtres et les receleurs, qui achetaient les balayures, c’est-à-dire les parcelles de sucre, les grains de café, ou le coulage des liquides, qui restent dans l’entrepont après le déchargement de la cargaison. On comprend qu’il était facile d’augmenter ces profits en crevant les sacs et en disjoignant les douves des tonneaux. C’est ce que découvrit un négociant canadien, qui expédiait tous les ans une grande quantité d’huile. Trouvant toujours un déchet beaucoup plus considérable que celui qui peut résulter du coulage ordinaire, et ne pouvant obtenir à cet égard, de ses correspondants, une explication satisfaisante, il profita d’un voyage à Londres pour pénétrer le mystère. Déterminé à poursuivre ses investigations avec le soin le plus minutieux, il était sur le quai, attendant avec impatience une gabare chargée de la veille, et dont le retard lui semblait déjà fort extraordinaire. Elle parut enfin, et le négociant vit une troupe d’hommes de mauvaise mine se précipiter à bord avec autant d’ardeur que des corsaires qui monteraient à l’abordage. Il pénétra à son tour dans l’entrepont, et resta stupéfait, en voyant les barils rangés, les bondons en tkssous. Lorsqu’on vint à décharger la gabare, il se trouva répandu dans la cale assez d’huile pour en emplir neuf barils. Le propriétaire ayant fait lever quelques planches, on trouva encore de quoi remplir cinq autres ; en sorte que du simple chargement d’une allège on avait distrait quatorze barils. Ce qu’on aura peine à croire, c’est que l’équipage, loin de convenir de ses torts, eut l’impudence de prétendre qu’on le privait d’un profit qui lui appartenait.

Non contents de dilapidations de ce genre, les chevau-légers réunis aux gabariers chasseurs, enfonçaient pendant la nuit des barriques de sucre, dont le contenu disparaissait entièrement, emporté par portions dans des sacs noirs, qu’on appelait black-tops (bandes noires). Des constables, venus à Paris en mission, et avec lesquels j’ai dû être mis en rapport, m’ont assuré qu’en une nuit, il avait été ainsi enlevé de divers vaisseaux jusqu’à vingt barriques de sucre, et jusqu’au rhum extrait au moyen d’une pompe (gigger), et dont on remplit des vessies. Les bâtiments à bord desquels se pratiquait ce trafic étaient désignés sous le nom de game ships (vaisseaux à gibier). À cette époque, les vols de liquides et de spiritueux étaient, au surplus, fort communs, même dans la marine royale. On en trouve un exemple fort curieux dans ce qui arriva à bord de la frégate la Victoire, qui apportait en Angleterre les restes de Nelson, tué, comme on sait, au combat de Trafalgar. Pour conserver le corps, on l’avait mis dans une tonne de rhum. Lorsqu’en arrivant à Plymouth, on ouvrit la tonne, elle était à sec. Pendant la traversée, les matelots, bien certains que le sommelier ne visiterait pas cette pièce, avaient tout bu à l’aide de calumets de paille ou de giggers. Ils appelaient cela mettre l’Amiral en perce.

Les bateliers chasseurs se tenaient à bord des vaisseaux qu’on déchargeait, pour recevoir et transférer sur-le-champ à terre les objets volés. Comme ils étaient chargés de traiter avec les receleurs, ils se réservaient des profits considérables ; tous faisaient beaucoup de dépenses. On en citait un qui, du fruit de son industrie. entretenait une femme très élégante, et possédait un cheval de selle.

Par hirondelles de vase, on entendait ces hommes qui rôdaient, à marée basse, autour de la quille des vaisseaux, sous prétexte de chercher de vieux cordages, du fer, du charbon, mais dans le fait, pour recevoir et cacher des objets qu’on leur jetait du bord.

Les tapageurs étaient des ouvriers à longs tabliers, qui, feignant de demander de l’ouvrage, se précipitaient en foule à bord des bâtiments, où ils trouvaient toujours moyen de dérober quelque chose à la faveur du tumulte.

Venaient enfin les receleurs, qui non contents d’acheter tout ce que leur apportaient les voleurs dont on vient de voir l’énumération, traitaient quelquefois directement avec les capitaines ou avec les contremaîtres qu’ils savaient disposés à se laisser séduire. Ces négociations se faisaient dans un argot intelligible seulement pour les intéressés. Le sucre était du sable, le café des haricots, le piment des petits pois, le rhum du vinaigre, le thé du houblon, de manière qu’on pouvait traiter même en présence du consignataire du navire sans qu’il sût qu’il s’agissait de sa cargaison.

Je trouvai réuni à la salle n° 3 tout ce qu’il y avait dans le bagne de scélérats consommés. J’y vis un nommé Vidal, qui faisait horreur aux forçats eux-mêmes !… Arrêté à quatorze ans, au milieu d’une bande d’assassins dont il partageait les crimes, son âge seul l’avait dérobé à l’échafaud. Il était condamné à vingt-quatre ans de réclusion ; mais à peine fut-il entré dans la prison, qu’à la suite d’une querelle, il tua l’un de ses camarades d’un coup de couteau. Une condamnation à vingt-quatre années de travaux forcés remplaça alors la peine de la réclusion. Il était depuis quelques années au bagne, lorsqu’un forçat fut condamné à mort. Il n’y avait pas en ce moment de bourreau dans la ville ; Vidal offrit avec empressement ses services ; ils furent acceptés, et l’exécution eut lieu, mais on dut mettre Vidal sur le banc des gardes-chiourme ; autrement il était assommé à coups de chaînes. Les menaces dont il était l’objet ne l’empêchèrent pas de remplir de nouveau quelque temps après son odieux ministère. Il se chargea de plus d’administrer les bastonnades infligées aux condamnés. Enfin, en 1794, le tribunal révolutionnaire ayant été installé à Toulon, à la suite de la prise de cette ville par Dugommier, Vidal fut chargé d’exécuter ses arrêts. Il se croyait définitivement libéré ; mais quand la terreur eut cessé, on le fit rentrer au bagne, où il devint l’objet d’une surveillance toute particulière.

Au même banc que Vidal était enchaîné le juif Deschamps, un des auteurs du vol du Garde-Meuble, dont les forçats écoutaient le récit dans un recueillement sinistre ; seulement à l’énumération des diamants et des bijoux enlevés, leurs yeux s’animaient, leurs muscles se contractaient par un mouvement convulsif ; et, à l’expression de leurs physionomies, on pouvait juger quel usage ils eussent fait alors de leur liberté. Cette disposition se remarquait surtout chez les hommes coupables de légers délits, qu’on humiliait en les goguenardant sur la niaiserie de s’attaquer à des objets de peu de valeur ; c’est ainsi qu’après avoir évalué à vingt millions les objets enlevés au Garde-Meuble, Deschamps disait d’un air méprisant à un pauvre diable condamné pour vol de légumes : « Eh bien ! est-ce là des choux ? »

Du moment où ce vol fut commis, il devint le texte de commentaires que les circonstances et l’agitation des esprits rendaient fort singuliers. Ce fut dans la séance du dimanche soir (16 septembre 1792), que le ministre de l’Intérieur, Roland, annonça l’événement à la tribune de la Convention, en se plaignant amèrement du défaut de surveillance des employés et des militaires de garde qui avaient abandonné leurs postes, sous prétexte de la rigueur du froid. Quelques jours après, Thuriot, qui faisait partie de la commission chargée de suivre l’instruction, vint accuser à son tour l’incurie du ministre, qui répondit assez sèchement qu’il avait autre chose à faire que de surveiller le Garde-Meuble. La discussion en resta là, mais ces débats avaient éveillé l’attention, et l’on ne parlait dans le public que d’intelligences coupables, de complots dont le produit du vol devait servir à soudoyer les agents ; on alla jusqu’à dire que le gouvernement s’était volé lui-même ; ce qui donna quelque consistance à ce bruit, ce fut le sursis accordé, le 18 octobre, à quelques individus condamnés pour ce fait, et dont on attendait des révélations. Néanmoins, le 22 février 1797, dans son rapport au conseil des Anciens, sur la proposition d’accorder une gratification de 5000 fr. à une dame Corbin, qui avait facilité la découverte d’une grande partie des objets enlevés, Thiébault déclara, de la manière la plus formelle, que cet événement ne se rattachait à aucune combinaison politique, et qu’il avait été tout simplement provoqué par le défaut de surveillance des gardiens, et par le désordre qui régnait alors dans toutes les administrations.

Dans le principe, le Moniteur avait échauffé les imaginations les plus circonspectes, en parlant de quarante brigands armés qu’on aurait surpris dans les salles du Garde-Meuble ; la vérité est que l’on n’avait surpris personne, et que, lorsqu’on s’aperçut de la disparition du Régent, du hochet du dauphin et d’une foule d’autres pièces, estimées dix-sept millions, il y avait quatre nuits successives que Deschamps, Bernard Salles et un Juif portugais nommé Dacosta, s’introduisaient tour à tour dans les salles sans autres armes que les instruments nécessaires pour détacher les pierreries enchâssées dans des pièces d’argenterie qu’il dédaignaient d’emporter ; c’est ainsi qu’il enlevèrent avec beaucoup de précaution les magnifiques rubis qui figuraient les yeux des poissons d’ivoire.

Deschamps, à qui reste l’honneur de l’invention, s’était introduit le premier dans la galerie en escaladant une fenêtre au moyen d’un réverbère qui existe encore à l’angle de la rue Royale et de la place Louis XVI. Bernard Salles et Dacosta, qui faisaient le guet, l’avaient d’abord secondé seuls : mais la troisième nuit, Benoît Naid, Philipponeau Paumettes, Fraumont, Gay, Mouton, lieutenant dans la garde nationale, et Durand, dit le Turc, bijoutier rue Saint-Sauveur, s’étaient mis de la partie, ainsi que plusieurs princes de la haute pègre (voleurs de distinction), qu’on avait amicalement prévenus de venir prendre part à la curée. Le quartier général était dans un billard de la rue de Rohan ; on faisait au surplus si peu de mystère de l’affaire que le lendemain du premier vol, Paumettes, dînant avec des filles dans un restaurant de la rue d’Argenteuil, leur jeta sur la table une poignée de roses et petits brillants. La police n’en fut pas même informée. Pour découvrir les principaux auteurs du vol, il fallut que Durand, arrêté sous la prévention de fabrication de faux assignats, se décidât à faire des révélations pour obtenir sa grâce. Ce fut sur ses données qu’on parvint à retrouver le Régent, il fut saisi à Tours, cousu dans la toque d’une femme nommée Lelièvre, qui, ne pouvant passer en Angleterre à cause de la guerre, allait le vendre à Bordeaux, à un Juif, ami de Dacosta. On avait d’abord tenté de s’en défaire à Paris, mais la valeur de cette pièce, estimée douze millions, devait éveiller des soupçons dangereux ; on avait également renoncé au projet de la faire diviser à la scie, dans la crainte d’être trahi par le lapidaire.

La plupart des auteurs du vol furent successivement arrêtés et condamnés pour d’autres délits ; de ce nombre se trouvèrent Benoît Naid, Dacosta, Bernard Salles, Fraumont et Philipponeau ; ce dernier, arrêté à Londres à la fin de 1791, au moment où il faisait graver une planche d’assignats de 300 fr., avait été amené à Paris et enfermé à la Force, d’où il s’était évadé à la faveur des massacres du 2 septembre.

Avant d’être condamné pour le vol du Garde-Meuble, Deschamps avait été impliqué dans une affaire capitale, dont il s’était tiré, bien que coupable, comme il s’en vantait avec nous, en donnant des détails qui ne permettaient pas d’en douter ; il s’agissait du double assassinat du joaillier Deslong et de sa servante, commis de complicité avec le brocanteur Fraumont.

Deslong faisait des affaires assez étendues dans sa partie. Outre les achats particuliers, il faisait encore le courtage en perles et en diamants, et comme il était connu pour honnête homme, on lui confiait souvent des objets de prix, soit pour les vendre ou pour en tirer parti en les démontant ; il courait aussi les ventes, et c’est là qu’il avait fait la connaissance de Fraumont, qui s’y rendait fort assidûment pour acheter principalement des chasubles et autres ornements provenant du pillage des églises (1793), qu’il brûlait pour extraire le métal des galons. De l’habitude de se voir et de se trouver en concurrence pour quelques opérations, naquit entre ces deux hommes une sorte de liaison qui devint bientôt intime. Deslong n’avait plus rien de caché pour Fraumont ; il le consultait sur toutes ses entreprises, l’informait de la valeur de tous les dépôts qu’il recevait, et alla même jusqu’à lui confier le secret d’une cachette où il plaçait ses objets les plus précieux.

Instruit de toutes ces particularités, et ayant ses entrées libres chez Deslong, Fraumont conçut le projet de le voler pendant qu’il serait avec sa femme au spectacle, où ils allaient souvent. Il fallait également un complice pour faire le guet ; il était d’ailleurs dangereux pour Fraumont, que le jour de l’expédition on le vît dans la maison, où tout le monde le connaissait. Il avait d’abord choisi un serrurier, forçat évadé, qui avait fait les fausses clefs nécessaires pour entrer chez Deslong ; mais cet homme, poursuivi par la police, ayant été forcé de quitter Paris, il lui substitua Deschamps.

Au jour pris pour effectuer le vol, Deslong et sa femme étant partis au Théâtre de la République, Fraumont fut se mettre en embuscade chez un marchand de vin pour guetter le retour de la servante, qui profitait ordinairement de l’absence de ses maîtres pour aller voir son amant. Deschamps monta à l’appartement et ouvrit doucement la porte avec une des fausses clefs… Quel fut son étonnement de voir dans le vestibule la servante, qu’il croyait sortie (sa sœur, qui lui ressemblait beaucoup, l’ayant effectivement quittée quelques instants auparavant…) ! À l’aspect de Deschamps, dont la surprise rendait la figure plus effrayante encore, cette fille laisse tomber son ouvrage… Elle va crier… Deschamps se précipite sur elle, la renverse, la saisit à la gorge, et lui porte cinq coups d’un couteau à gaine qu’il portait toujours dans la poche droite de son pantalon. La malheureuse tombe baignée dans son sang… Pendant qu’elle fait entendre le râle de la mort, l’assassin furette dans tous les coins de l’appartement, mais, soit que cet incident inattendu l’eût troublé, soit qu’il qentendît uelque rumeur sur les escaliers, il se borne à enlever quelques pièces d’argenterie qui se trouvent sous sa main, revient trouver son complice chez le marchand de vin où il s’était posté, et lui raconte toute l’aventure ; celui-ci se montre fort affecté, non de la mort de la servante, mais du peu d’intelligence et d’aplomb de Deschamps, auquel il reprochait de n’avoir pas su découvrir la cachette qu’il lui avait si bien indiquée ; ce qui mettait le comble à son mécontentement, c’est qu’il prévoyait qu’après une pareille catastrophe, Deslong se tiendrait si bien sur ses gardes, qu’il serait impossible de retrouver une semblable occasion.

Celui-ci avait en effet changé de logement à la suite de cet événement, qui lui inspirait les plus vives terreurs ; le peu de monde qu’il recevait n’était introduit chez lui qu’avec de grandes précautions. Quoique Fraumont évitât de s’y présenter, il ne conçut point de soupçons contre lui : comment aurait-il eu de pareilles idées sur un homme qui, s’il eût commis le crime, n’eût pas manqué de dévaliser la cachette dont il connaissait le secret ? Le rencontrant même au bout de quelques jours sur la place Vendôme, il l’engagea fortement à venir le voir, et se lia plus intimement que jamais avec lui. Fraumont revint alors à ses premiers projets ; mais, désespérant de forcer la nouvelle cachette, qui, d’ailleurs, était soigneusement gardée, il se décida à changer de plan. Attiré chez Deschamps, sous prétexte de traiter d’une forte partie de diamants, Deslong fut assassiné et dépouillé d’une somme de dix-sept mille francs, tant en or qu’en assignats, dont il s’était muni sur l’invitation de Fraumont, qui lui porta le premier coup.

Deux jours s’écoulèrent : madame Deslong ne voyant pas revenir son mari, qui ne se fût pas absenté si longtemps sans l’en prévenir, et sachant qu’il était porteur de valeurs assez considérables, ne douta plus qu’il ne lui fût arrivé malheur. Elle s’adressa à la police, dont l’organisation se ressentait alors de la confusion qui régnait dans tous les services ; on parvint cependant à mettre la main sur Fraumont et sur Deschamps, et les révélations du serrurier qui devait concourir au vol, et qui était arrêté de nouveau, eussent pu leur être funestes ; mais on refusa à cet homme la liberté qu’on lui avait promise à titre de récompense, et l’agent de police Cadot, qui avait été son intermédiaire, ne voulant pas en avoir le démenti, le fit évader dans le trajet de la Force au Palais. Cette circonstance enlevant le seul témoin à charge qui eût pu déposer dans l’affaire, Deschamps et Fraumont furent mis en liberté.

Condamnés depuis à dix-huit ans de fers, pour d’autres vols, Fraumont partit pour le bagne de Rochefort le 1er nivôse an VII ; il ne se tenait pourtant pas encore pour battu : au moyen de l’argent provenant de ses expéditions, il avait soudoyé quelques individus, qui devaient suivre la chaîne pour faciliter son évasion, dans le cas où il pourrait la tenter, ou même pour l’enlever s’il y avait lieu. L’usage qu’il se proposait de faire de sa liberté, c’était de venir assassiner D. Delalande, premier président du tribunal qui l’avait condamné, et le commissaire de police de la section de l’Unité, qui avait produit contre lui des charges accablantes. Tout était disposé pour l’exécution de ce projet, quand une femme publique qui en avait appris le détail de la bouche d’un des intéressés, fit des révélations spontanées : on prit des mesures en conséquence ; l’escorte fut avertie ; lorsque la chaîne sortit de Bicêtre, on mit à Fraumont des menottes qui ne le quittèrent qu’à son arrivée à Rochefort, où il fut spécialement recommandé ; on m’a assuré qu’il était mort au bagne. Pour Deschamps, qui devait bientôt s’évader de Toulon, il fut trois ans après arrêté à la suite d’un vol commis à Auteuil, condamné à mort par le tribunal criminel de la Seine, et exécuté à Paris.

À la salle n° 3, je n’étais séparé de Deschamps que par un voleur effractionnaire, Louis Mulot, fils de ce Cornu qui porta longtemps l’effroi dans les campagnes de la Normandie, où ses crimes ne sont point encore oubliés. Déguisé en maquignon, il courait les foires, observait les marchands qui portaient avec eux de fortes sommes, et prenait la traverse pour aller les attendre dans quelque endroit écarté, où il les assassinait. Marié en troisièmes noces à une jeune et jolie fille de Bernay, il lui avait d’abord soigneusement caché sa terrible profession, mais il ne tarda pas à découvrir qu’elle était digne en tout de lui. Dès lors il l’associa à toutes ses expéditions. Courant aussi les foires comme mercière ambulante, elle s’introduisait facilement auprès des riches cultivateurs de la vallée d’Auge, et plus d’un trouva la mort dans un galant rendez-vous. Plusieurs fois soupçonnés, ils opposèrent avec succès des alibis dus aux excellents chevaux dont ils avaient toujours soin de se munir.

En 1794, la famille Cornu se composait du père, de la mère, de trois fils, de deux filles et des amants de ces dernières, qu’on avait habitués au crime dès leur plus tendre enfance, soit en les faisant servir d’espions, soit en les envoyant mettre le feu aux granges. La plus jeune des filles, Florentine, ayant d’abord témoigné quelque répugnance, on l’avait aguerrie en lui faisant porter pendant deux lieues dans son tablier la tête d’une fermière des environs d’Argentan ! ! !…

Plus tard, tout à fait affranchie (dégagée de tout scrupule), elle eut pour amant l’assassin Capelu, exécuté à Paris en 1802. Lorsque la famille se forma en bande de chauffeurs pour exploiter le pays situé entre Caen et Falaise, c’était elle qui donnait la question aux malheureux fermiers, en leur mettant sous l’aisselle une chandelle allumée, ou en leur posant de l’amadou brûlant sur l’orteil.

Vivement poursuivi par la police de Caen et surtout par celle de Rouen, qui venait d’arrêter deux des jeunes gens à Brionne, Cornu prit le parti de se retirer pour quelque temps dans les environs de Paris, espérant ainsi dépister son monde. Installé avec sa famille dans une maison isolée de la route de Sèvres, il ne craignait pourtant pas de venir faire sa promenade aux Champs-Élysées, où il rencontrait presque toujours quelques voleurs de sa connaissance. « Eh bien ! père Cornu, lui disaient-ils un jour, que faites-vous maintenant ? – Toujours le grand soulasse (l’assassinat), mes enfants, toujours le grand soulasse. – Il est drôle, le père Cornu… ; mais la passe (la peine de mort) ?… – Eh ! on ne la craint pas quand il n’y a plus de parrains (témoins)… Si j’avais refroidi tous les garnafiers que j’ai mis en suage, je n’en aurais pas le taf aujourd’hui. (Si j’avais tué tous les fermiers auxquels j’ai chauffé les pieds, je n’en aurais pas peur aujourd’hui.) »

Dans une de ces excursions, Cornu rencontra un de ses anciens collègues, qui lui proposa de forcer un pavillon situé dans les bois de Ville-d’Avray. Le vol s’exécute, on partage le butin, mais Cornu croit s’apercevoir qu’il est dupe. Arrivé au milieu du bois, il laisse tomber sa tabatière en la présentant à son camarade ; celui-ci fait un mouvement pour la ramasser ; à l’instant où il se baisse, Cornu lui fait sauter la cervelle d’un coup de pistolet, le dépouille et regagne la maison, où il raconte l’aventure à sa famille, en riant aux éclats.

Arrêté près de Vernon, au moment de pénétrer dans une ferme, Cornu fut conduit à Rouen, traduit devant la Cour criminelle, et condamné à mort. Dans l’intervalle de son pourvoi, sa femme, restée libre, allait chaque jour lui porter des provisions et le consoler : « Écoute, lui dit-elle, un matin qu’il paraissait plus sombre qu’à l’ordinaire, écoute, Joseph, on dirait que la carline (la mort) te fait peur… Ne va pas faire la sinvre (la bête) au moins quand tu seras sur la placarde (la place des exécutions)… Les farçons de campagne (voleurs de grands chemins) se moqueraient joliment de toi…

— Oui, dit Cornu, tout cela serait bel et bon, s’il ne s’agissait pas de la coloquinte (tête), mais quand on a Charlot (le bourreau) d’un côté, le sanglier (le confesseur) de l’autre, et les marchands de lacets (les gendarmes) derrière, ce n’est pas déjà si réjouissant d’aller faire des abreuvoirs à mouches…

— Allons donc ! Joseph, pas de ces idées-là ; je ne suis qu’une femme, vois-tu ; eh bien ! j’irais là comme à une neuvaine, avec toi surtout, mon pauvre Joseph ! Oui, je te le dis, foi de Marguerite, je voudrais y aller avec toi.

— Bien vrai ? repartit Cornu.

— Oh oui, bien vrai, soupira Marguerite. Mais pourquoi te lèves-tu, Joseph ?… Qu’as-tu donc ? – Je n’ai rien, reprit Cornu ; puis, s’approchant d’un porte-clefs qui se tenait à l’entrée du corridor : Roch, lui dit-il, faites venir le concierge, j’ai besoin de parler à l’accusateur public. – Comment, s’écria la femme, l’accusateur public… ! Voudrais-tu manger le morceau (faire des révélations) ? Ah ! Joseph, quelle réputation tu vas laisser à nos enfants ! Cornu garda le silence jusqu’à l’arrivée du magistrat ; alors il dénonça sa femme, et cette malheureuse, condamnée à mort par suite de ses révélations, fut suppliciée en même temps que lui. Mulot, de qui je tiens les détails de cette scène, ne la racontait jamais sans en rire aux larmes. Toutefois, il ne pensait pas que l’on dût plaisanter avec la guillotine, et depuis longtemps il évitait toute affaire qui eût pu l’envoyer rejoindre son père, sa mère, un de ses frères et sa sœur Florentine, tous exécutés à Rouen. Quand il parlait d’eux et de la fin qu’il avaient faite, il lui arrivait souvent de dire : Voilà ce que c’est que de jouer avec le jeu ; aussi l’on ne m’y prendra pas : et en effet, ses jeux étaient moins redoutables, ils se bornaient à un genre de vol dans lequel il excellait. L’aînée de ses sœurs, qu’il avait amenée à Paris, le secondait dans ses expéditions. Vêtue en blanchisseuse, la hotte au dos ou le panier au bras, elle montait dans les maisons sans portier, frappait à toutes les portes, et quand elle s’était assurée qu’un locataire était absent, elle revenait faire part de sa découverte à Mulot. Alors celui-ci, déguisé en garçon serrurier, accourait, son trousseau de rossignols à la main, et en deux tours il venait à bout de la serrure la plus compliquée. Souvent, afin de ne pas éveiller les soupçons, dans le cas où quelqu’un viendrait à passer, la sœur, le tablier devant elle, la modeste cornette sur le front, et avec l’air contrarié d’une bonne qui a perdu sa clef, assistait à l’opération. Mulot, ainsi qu’on le voit, ne manquait pas de prévoyance ; il n’en fut pas moins surpris en besogne, et peu de temps après condamné aux fers.