Mémoires (Vidocq)/Chapitre 26

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Tenon (Tome IIp. 339-349).


CHAPITRE XXVI.


La bande de Gueuvive. — Une fille me met sur les traces du chef. — Je dîne avec les voleurs. — L’un d’eux me donne à coucher. — Je passe pour un forçat évadé. — J’entre dans un complot contre moi-même. — Je m’attends à ma porte. — Un vol, rue Cassette. — Grande surprise. — Gueuvive et quatre des siens sont arrêtés. — La fille Cornevin me désigne les autres. — Une fournée de dix-huit.


À peu près vers le temps où je fis succomber le receleur, une espèce de bande s’était formée dans le faubourg Saint-Germain, qu’elle exploitait de préférence aux autres quartiers de Paris. Elle se composait d’individus qui paraissaient dans la dépendance d’un chef, nommé Gueuvive, dit Constantin, dit Antin, par abréviation ; car parmi les voleurs, de même que parmi les souteneurs de filles, les claqueurs et les escrocs, c’est un usage de ne se faire appeler que par la dernière syllabe du prénom.

Gueuvive ou Antin, était un ancien maître d’armes, qui, après avoir fait le métier de spadassin, aux gages des courtisanes du plus bas étage, accomplissait dans l’état de voleur, les vicissitudes de la vie de mauvais sujet. Il était, assurait-on, capable de tout, et bien qu’on ne pût pas prouver qu’il eût commis des meurtres, on ne doutait pas qu’au besoin il n’hésitât pas à verser le sang. Sa maîtresse avait été assassinée dans les Champs-Élysées, et on l’avait fortement soupçonné d’être l’auteur de ce crime. Quoi qu’il en soit, Gueuvive était un homme très entreprenant, d’une audace à toute épreuve, et d’une effronterie extraordinaire ; du moins ses camarades le tenaient pour tel, et il jouissait parmi eux d’une sorte de célébrité.

Depuis longtemps la police avait l’œil fixé sur Gueuvive et sur ses complices ; mais elle n’avait pu les atteindre, et chaque jour quelque nouvel attentat contre la propriété, annonçait qu’ils n’étaient pas oisifs. Enfin, on résolut bien sérieusement de mettre un terme aux méfaits de ces brigands, je reçus en conséquence l’ordre de me porter à leur recherche, et de tâcher de les prendre, comme on dit, la main dans le sac. On insistait principalement sur ce dernier point, qui était de la plus haute importance. Je m’affublai donc d’un costume convenable, et le soir même, je me mis en campagne dans le faubourg Saint-Germain, dont je parcourus les mauvais lieux. À minuit, j’entre chez un nommé Boucher, rue Neuve-Guillemain, je prends un petit verre avec les filles publiques, et tandis que je suis dans leur compagnie, j’entends, à une table voisine de la mienne, résonner le nom de Constantin ; j’imagine d’abord qu’il est présent, je questionne adroitement une fille. – Il n’est pas là, me dit-elle, mais il y vient tous les jours avec ses amis. Au ton dont elle me parla, je crus m’apercevoir qu’elle était très au fait des habitudes des ces messieurs ; je l’engageai à souper avec moi, dans l’espoir de la faire jaser ; elle accepta, et lorsqu’elle fut passablement animée par l’effet des liqueurs fermentées, elle s’expliqua d’autant plus ouvertement, que mon costume, mes gestes et surtout mon langage la confirmaient dans l’idée que j’étais un ami (voleur). Nous passâmes une partie de la nuit ensemble, et je ne me retirai que lorsqu’elle m’eut instruit des endroits que fréquentait Gueuvive.

Le lendemain, à midi je me rendis chez Boucher. J’y retrouvai ma particulière de la veille ; à peine suis-je entré, elle me reconnaît. « Te voilà, me dit-elle, si tu veux parler à Gueuvive, il est ici », et elle m’indiqua un individu de 28 à 30 ans, vêtu assez proprement, quoique en veste ; il avait environ cinq pieds six pouces, une assez jolie figure, des cheveux noirs, de beaux favoris, de belles dents ; c’était bien ainsi qu’on me l’avait dépeint. Sans hésiter, je l’accoste, en le priant de me donner une pipe de tabac ; il m’examine, me demande si j’ai été militaire ; je lui réponds que j’ai servi dans les hussards, et bientôt, le verre à la main, nous entamons une conversation sur les armées.

Tout en buvant, le temps se passe, on parle de dîner, Gueuvive me dit qu’il a arrangé une partie, et que si je veux en être, je lui ferai plaisir. Ce n’était pas le cas de refuser, je me rends sans plus de façons à son invitation, et nous allons à la barrière du Maine, où l’attendaient quatre de ses amis. En arrivant, nous nous mîmes à table ; aucun des convives ne me connaissait ; j’étais pour eux un visage nouveau ; aussi fut-on assez circonspect. Néanmoins, quelques mots d’argot, lâchés par intervalles, ne tardèrent pas à m’apprendre que tous les membres de cette aimable compagnie étaient des ouvriers (voleurs).

Ils voulurent savoir ce que je faisais ; je leur bâtis un conte à ma manière, et d’après ce que je leur dis, ils crurent non seulement que je venais de la province, mais encore que j’étais un voleur qui cherchait à s’accrocher à quelque chose. Je ne m’expliquai pas positivement à cet égard, mais affectant certaines manières qui trahissent la profession, je leur laissai entrevoir que j’étais assez embarrassé de ma personne.

Le vin ne fut pas épargné, il délia toutes les langues, si bien qu’avant la fin du repas, je sus la demeure de Gueuvive, celle de Joubert, son digne acolyte, ainsi que les noms de plusieurs de leurs camarades. Au moment de nous séparer, je fis entendre que je ne savais trop où aller coucher ; Joubert offrit de m’emmener chez lui, et il me conduisit rue Saint-Jacques, n° 99, où il occupait une chambre au second étage sur le derrière ; là, je partageai avec lui le lit de sa maîtresse, la fille Cornevin.

L’entretien fut long ; avant de nous endormir Joubert m’accabla de questions. Il tenait absolument à connaître quels étaient mes moyens d’existence, il s’enquérait si j’avais des papiers, sa curiosité était inépuisable : pour la satisfaire, j’éludais ou je mentais, mais en cherchant toujours à lui faire concevoir que j’étais un confrère. Enfin il me dit, comme s’il m’avait deviné : – Ne battez plus, vous êtes un grinche. (Ne dissimulez plus, vous êtes un voleur.) Je parus ne pas comprendre ces paroles, il me les expliqua en français ; et ayant l’air de prendre la mouche, je lui répondis qu’il se trompait, que s’il prétendait me plaisanter de la sorte, je serais obligé de me retirer. Joubert se tut, et il ne fut plus question de rien jusqu’au lendemain dix heures, que Gueuvive vint nous réveiller.

Il fut convenu que nous irions déjeuner à la Glacière. Nous partîmes. Chemin faisant, Gueuvive me prit à part et me dit : – Écoute, je vois que tu es un bon garçon, je veux te rendre service ; ne sois pas si dissimulé, dis-moi qui tu es et d’où tu sors ! Quelques demi-confidences lui ayant donné à penser que je pourrais bien être un échappé du bagne de Toulon, il me recommanda d’être discret avec ses camarades : – Ce sont, ajouta-t-il, les meilleurs enfants du monde, mais un peu bavards.

– Oh ! je suis sur mes gardes, lui répliquai-je ; et puis je ne crois pas moisir à Paris, il y a trop de mouchards pour que j’y sois en sûreté.

— C’est vrai, me dit-il, mais si tu n’es pas connu de Vidocq, tu n’as rien à craindre, surtout avec moi, qui flaire ces gredins-là comme les corbeaux sentent la poudre.

— Quant à moi, repris-je, je ne suis pas si malin. Cependant si j’étais en présence de Vidocq, d’après la description qu’on m’en a faite, ses traits sont si bien gravés dans ma tête, qu’il me semble que je le reconnaîtrais tout de suite.

— Tais-toi donc, on voit bien que tu ne connais pas le pèlerin ! Figure-toi qu’il se change à volonté : le matin, par exemple, il sera habillé comme te voilà ; à midi, ce n’est plus ça ; le soir c’est encore autre chose. Pas plus tard qu’hier, ne l’ai-je pas rencontré en général ? .. mais je n’ai pas été dupe du déguisement ; d’ailleurs, il a beau faire, lui comme les autres, je les devine au premier coup d’œil, et si tous mes amis étaient comme moi, il y a longtemps qu’il aurait sauté le pas.

— Bah ! lui fis-je observer, tous les Parisiens en disent autant, et il est toujours là.

— Tu as raison, me dit-il ; mais pour te prouver que je ne suis pas comme ces badauds, si tu veux m’accompagner, dès ce soir nous irons l’attendre à sa porte, et nous lui ferons son affaire.

J’étais bien aise de savoir s’il savait effectivement ma demeure ; je lui promis de le seconder, et, vers la brune, il fut convenu que chacun de nous mettrait dans son mouchoir dix pièces de deux sous en cuivre, afin d’en administrer quelques bons coups à ce gueux de Vidocq, lorsqu’il entrerait chez lui ou en sortirait.

Les mouchoirs sont préparés, et nous nous mettons en route ; Constantin était déjà un peu dans le train, il nous conduisit rue Neuve-Saint-François, tout juste devant la maison n° 14, où je demeurais en effet. Je ne concevais pas comment il s’était procuré mon adresse ; j’avoue que cette circonstance m’inquiéta et que dès lors il me sembla bien étrange qu’il ne me connût pas physiquement. Nous fîmes plusieurs heures de faction, et Vidocq, comme on le pense bien, ne parut pas. Constantin était on ne peut plus contrarié de ce contretemps. – Il nous échappe aujourd’hui, me dit-il, mais je te jure que je le rencontrerai, et il me paiera cher la garde qu’il nous a fait monter.

À minuit, nous nous retirâmes, en remettant la partie au lendemain. Il était assez piquant de me voir mettre en réquisition pour coopérer à un guet-apens dirigé contre moi. Constantin me sut beaucoup de gré de ma bonne volonté : dès ce moment, il n’eut plus de secrets pour moi ; il projetait de commettre un vol rue Cassette, il me proposa d’en être ; je lui promis d’y participer, mais en même temps je lui déclarai que je ne pouvais ni ne voulais sortir la nuit sans papiers. – Eh bien ! me dit-il, tu nous attendras à la chambre.

Enfin le vol eut lieu, et comme l’obscurité était grande, Constantin et ses compagnons, qui voulaient voir clair en marchant, eurent la hardiesse de décrocher un réverbère, que l’un d’eux portait devant le cortège. En rentrant, ils plantèrent ce fanal au milieu de la chambre, et se mirent à faire la revue du butin. Ils étaient au comble de la joie, en contemplant les résultats de leur expédition ; mais à peine cinquante minutes s’étaient écoulées depuis leur retour, qu’on frappe à la porte, les voleurs étonnés se regardent les uns les autres sans répondre. C’était une surprise que je leur avais ménagée. On frappe encore ; Constantin alors, commandant par un signe le silence, dit à voix basse : – C’est la police, j’en suis sûr. Soudain, je me lève et me glisse sous un lit : les coups redoublent, on est forcé d’ouvrir.

Au même instant, un essaim d’inspecteurs envahit la chambre, on arrête Constantin et quatre autres voleurs ; on fait une perquisition générale : on visite le lit dans lequel est la maîtresse de Joubert, on sonde même le dessous de la couchette avec une canne, et l’on ne me trouve pas. Je m’y attendais.

Le commissaire de police dresse un procès-verbal, on inventorie les marchandises volées, et on les emballe pour la préfecture avec les autres voleurs.

L’opération terminée, je sortis de ma cachette ; j’étais alors avec la fille Cornevin, qui, ne pouvant assez s’étonner de mon bonheur auquel elle ne comprenait rien, m’engagea à rester avec elle : – Y songez-vous ? lui répondis-je ; la police n’aurait qu’à revenir ! et je la quittai, en lui promettant de la rejoindre à l’Estrapade.

J’allai chez moi prendre du repos, et à l’heure indiquée, je fus exact au rendez-vous. La fille Cornevin m’y attendait. C’était sur elle que je comptais pour obtenir la liste complète de tous les amis de Joubert et de Constantin ; comme j’étais bon enfant avec elle, elle me mit promptement en rapport avec eux, et en moins de quinze jours, grâce à un auxiliaire que je lançai dans la troupe, je réussis à les faire arrêter les mains pleines ; ils étaient au nombre de dix-huit : ainsi que Constantin, il furent tous condamnés aux galères.

Au moment du départ de la chaîne, Constantin, m’ayant aperçu, devint furieux ; il voulut se répandre en invectives contre moi ; mais, sans m’offenser de ses grossières apostrophes, je m’approchai de lui et lui dis avec sang-froid, qu’il était bien surprenant qu’un homme tel que lui, qui connaissait Vidocq, et jouissait de la précieuse faculté de sentir un mouchard d’aussi loin que les corbeaux sentent la poudre, se fût laissé dindonner de la sorte.

Atterré, confondu par cette foudroyante réplique, Constantin baissa les yeux et se tut.