Mémoires (Vidocq)/Chapitre 33

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Tenon (Tome IIIp. 52-72).


CHAPITRE XXXIII.


Dieu vous bénisse ! — Les conciliabules. — L’héritage d’Alexandre. — Les cancans et les prophéties. — Le salut en spirale. — Grande conjuration. — Enquête. — Révélations au sujet d’un Monseigneur le dauphin. — Je suis innocent. — La fable souvent reproduite. — Les Plutarque du pilier littéraire et l’imprimeur Tigèr. — L’histoire admirable et pourtant véridique du fameux Vidocq. — Sa mort, en 1875.


Une fois parvenu au poste de chef de la police de sûreté, je n’eus plus à me garantir des pièges dans lesquels on avait si souvent cherché à m’attirer. Le temps des épreuves était passé ; mais il fallut me tenir en garde contre la basse jalousie de quelques-uns de mes subordonnés qui convoitaient mon emploi, et mettaient tout en œuvre afin de parvenir à me supplanter. Coco-Lacour fut notamment l’un de ceux qui se donnèrent le plus de mal, pour me caresser et me nuire tout ensemble. Au moment où ce patelin se détournait de cinquante pas, et aurait renversé toutes les chaises d’une église pour venir me saluer d’un mielleux Dieu vous bénisse ! lorsque, par hasard, il m’avait entendu éternuer, j’étais bien sûr qu’il y avait anguille sous roche. Personne moins que moi ne se méprenait sur ces petites attentions d’un homme qui se prosterne quand à peine il est besoin de s’incliner. Mais, comme j’avais la conscience que je faisais mon devoir, il m’importait peu que ces démonstrations d’une politesse outrée fussent vraies ou fausses. Il ne se passait guère de jours que mes mouches ne vinssent m’avertir que Lacour était l’âme de certains conciliabules où se tenaient toute espèce de propos sur mon compte ; il projetait, disait-on, de me faire tomber ; et il s’était formé un parti qui conspirait avec lui : j’étais le tyran qu’il fallait abattre. D’abord les conjurés se contentèrent de clabauder ; et comme ils avaient sans cesse ma chute en perspective, pour se faire mutuellement plaisir ils se la prédisaient à l’envi, et chacun d’eux se partageait d’avance l’héritage d’Alexandre. J’ignore si cet héritage est échu au plus digne ; mais ce que je sais bien, c’est que mon successeur ne se fit pas faute de menées plus ou moins adroites pour réussir à se le faire adjuger avant mon abdication.

Des clabauderies et des cancans, Lacour et ses affidés passèrent à des trames plus réelles ; et à l’approche des assises, pendant lesquelles devaient être jugés les nommés Peyois, Leblanc, Berthelet et Lefebure, prévenus de vol avec effraction, à l’aide d’une pince ou monseigneur le dauphin, ils répandirent le bruit que j’étais à la veille d’une catastrophe, et que vraisemblablement je ne m’en tirerais pas les chausses nettes.

Cette prophétie, lancée chez tous les marchands de vin des environs du Palais de Justice, me fut promptement rapportée ; mais je ne m’en inquiétai pas plus que de tant d’autres qui ne s’étaient pas réalisées ; seulement, je crus m’apercevoir que Lacour redoublait de souplesse et de petits soins ; il me saluait plus respectueusement et plus affectueusement encore que de coutume ; ses yeux, à la faveur de ce mouvement en spirale qu’il imprime à sa tête, lorsqu’il vise à se donner les grâces de l’homme comme il faut, évitaient de plus en plus la rencontre des miens. À la même époque, je remarquai chez trois autres de mes agents, Chrestien, Utinet et Decostard, un redoublement d’ardeur pour le service et de complaisance qui m’étonnait. J’étais instruit que ces messieurs avaient de fréquentes conférences avec Lacour ; moi-même, sans songer le moins du monde à épier leurs démarches, dans mon intérêt personnel, je les avais surpris chuchotant et s’entretenant de moi. Un soir, entre autres, en passant dans la cour de la Sainte-Chapelle (car ils complotaient jusque dans le sanctuaire), j’avais entendu l’un d’eux se réjouir de ce que je ne parerais pas la botte qu’on allait me porter. Quelle était cette botte ? je ne m’en faisais pas une idée, lorsque Peyois et ses co-accusés ayant été traduits, les débats judiciaires me révélèrent une machination atroce, tendant à établir que j’étais l’instigateur du crime qui les avait amenés sur les bancs. Peyois prétendait que s’étant adressé à moi, pour me demander si je connaissais un recruteur qui eût un remplaçant à fournir, je lui avais proposé de voler pour mon compte, et que même je lui avais donné trois francs pour acheter la pince avec laquelle il avait été pris faisant effraction chez le sieur Labatty. Berthelet et Lefebure confirmaient le dire de Peyois, et un marchand de vin, nommé Leblanc, qui, impliqué comme eux, paraissait avoir été le véritable bailleur de fonds pour l’acquisition de l’instrument, les encourageait à persévérer dans un système de défense qui, s’il était admis, devait avoir nécessairement pour effet de le faire absoudre. Les avocats qui plaidèrent dans cette cause ne manquèrent pas de tirer tout le parti possible de la prétendue instigation qui m’était imputée ; et comme ils parlaient d’après leur conviction, s’ils ne déterminèrent pas le jury à rendre une décision favorable à leurs clients, du moins parvinrent-ils à jeter dans l’esprit des juges et du public de terribles préventions contre moi. Dès lors, je crus qu’il était urgent de me disculper, et certain de mon innocence, je priai M. le préfet de police de vouloir bien ordonner une enquête, dans le but de constater la vérité.

Peyois, Berthelet et Lefebure venaient d’être condamnés ; j’imaginais que, n’ayant plus désormais aucun intérêt à soutenir le mensonge, ils confesseraient qu’ils m’avaient calomnié ; je présumais, en outre, que dans le cas où leur conduite aurait été le résultat d’une suggestion, ils ne feraient plus difficulté de nommer les conseillers de l’imposture qu’ils avaient audacieusement soutenue devant la justice. Le préfet ordonna l’enquête que je sollicitais, et au moment où il confiait le soin de la diriger à M. Fleuriais, commissaire de police pour le quartier de la Cité, un premier document, sur lequel je n’avais pas compté, préluda à ma justification : c’était une lettre de Berthelet au marchand de vin Leblanc, qui avait été déclaré non coupable ; je la transcris ici, parce qu’elle montre à quoi se réduisent les accusations que l’on n’a cessé de diriger contre moi, tout le temps que j’ai été attaché à la police, et depuis que j’ai cessé de lui appartenir. Voici cette pièce dont je reproduis jusqu'à l’orthographe :

A MONSIEUR
Monsieur le Blanc, maître marchand de vin, demeurant barrière du Combat, boulevard de la Chopinette, au signe de la Crois, à proche Paris.

« Monsieur, je vous Ecris Cette lettre Cest pour m’enformer de l’état de votre santée Et an meme tamps pour vous prévenir que nous sommes pourvus an grace de notre jugement. Vous ne doutez pas de ma malheureuse position. C’est pourquoi que je vous previens que si vous mabandonné, je ferais de nouvelle Révélation de la peince que vous avez fourny et qui a deplus été trouvé chés vous, dont vous n’ignorés pas ce que nous avons caché à la justice a cette Egard, et dont un chef de la police a été cités dans cette affaire qui était innocant Et qu’on a cherché à rendre victime, vous n’ignorés pas les promesse que vous m’avés faite dans votre chambre pour vous soutenir dans le tribunal, vous n’ignorés pas que j’ai vendu le suc et de la chandelle à votre femme C’est pourquoi si vous mabandonné je ne vous regarderés pas pour un nomme d’après toutes vos belles promesse

» Rappelés vous que la justice ne pert pas ces droit et que je pourés vous faire appellés en…

« Vous navés Rien à craindre cette lettre a passer secréttement

BERTHELET. »

Et plus bas : J’aprouve Lecriture si desus.

Suivant l’usage, cette lettre, qui devait passer si secrètement, fut remise au geôlier qui, en ayant pris connaissance, la fit aussitôt parvenir à la préfecture de police. Leblanc n’ayant pu, par conséquent, ni répondre ni venir au secours de Berthelet, ce dernier perdit patience, et, en exécution des menaces qu’il avait faites, il m’écrivit, de la Conciergerie, une autre lettre ainsi conçue :

Ce 29 septembre 1823.

« Monsieur,

D’après les debats de la cours dassise Et le resumée du président qui porte à charge Daprès la Declaration du Nommé Peyois qui par une Fosse declaration faite par lui au tribunal d’un Ecul de 3 fr. que vous lui aviez donnés pour acheté linstrument qui a Cassés la porte à Monsieur Labbaty

» Moi Berthelet En présence des autoritées veux faire Reconnaître la véritée Et votre innoncence je déclare 1° savoir ou la peince a été achetée 2° de la maison doù elle est sorty 3° et le nom de celui qui la fourny avec véritée

Berthelet. »

Et plus bas : « j’approuve leCriture ci Desue. »

Plus bas encore, le sceau de la maison de justice, et cette mention de la main du chef des employés de la Conciergerie… « lecriture cidessus et la signature est celle de Berthelet. »

Egly.

Berthelet, interrogé par M. Fleuriais, déclara que la pince avait coûté quarante-cinq sous ; qu’elle avait été achetée au faubourg du Temple, chez un marchand fripier, et que Leblanc, instruit de l’usage qu’on devait en faire, avait avancé l’argent pour la payer. « Le marché conclu, poursuivit Berthelet, Leblanc, qui était resté un peu en arrière, me dit : Si on te demande ce que tu veux faire de la pince, tu diras que tu es tailleur de cristaux, et que tu en as besoin pour serrer la roue de ton métier. Si on te demande tes papiers, tu me feras venir et je dirai que tu es mon apprenti. J’allai le rejoindre ayant la pince à la main, et il me dit de la lui donner, pour la mettre sous sa redingote, dans la crainte que je ne fusse rencontré par des agents. Leblanc me conduisit de suite chez lui. En arrivant, son premier soin fut de descendre à sa cave, pour y déposer la pince. Le soir même, après avoir bu jusqu’à dix heures, Lefebure, Peyois et moi, nous allâmes rotonde du Temple, dans une petite rue dont je ne sais pas le nom ; Peyois, tandis que Lefebure et moi nous faisions le guet, pratiqua trente-trois trous au moyen d’une vrille, dans le volet d’une marchande lingère. Le couteau dont se servait Peyois pour couper l’entredeux des trous, ayant cassé, et notre coup ayant manqué, nous nous retirâmes ; nous allâmes ensuite à la halle, contre la pointe Saint-Eustache, où Peyois, se servant de la pince dont j’ai parlé, essaya de faire sauter la porte d’un mercier. Quelqu’un de l’intérieur ayant demandé ce qu’on voulait, nous prîmes la fuite ; il était alors deux heures et demie du matin. Nous allâmes tous les trois à l’hôtel d’Angleterre, où Peyois remit à la bourgeoise de la maison, qu’il connaissait, un parapluie qu’il avait avec lui.

» Avant d’y entrer, Peyois avait remis à une marchande de café qui était en plein air, près le Palais-Royal, la pince qui était enveloppée dans un sac. Nous sortîmes de l’hôtel d’Angleterre, à près de cinq heures du matin, et Peyois reprit à la marchande de café la pince qu’il lui avait donnée à garder. Je dois dire que cette femme ignorait ce que c’était. Peyois s’en alla chez Leblanc, son bourgeois, et emporta la pince avec lui. Lefebure et moi ne nous quittâmes plus, et nous retournâmes chez Leblanc à cinq heures du soir, où nous restâmes jusqu’à dix. Leblanc me remit un briquet phosphorique pour nous servir au besoin, ainsi qu’un bout de chandelle. Je m’étais même amusé avec la pointe d’un couteau à tracer sur ce briquet, qui était en plomb, la lettre L qui commence le nom de Leblanc. Peyois, Lefebure et moi, nous sortîmes ensemble. Peyois ayant pris sur lui la pince, la passa à la barrière et nous la remit après. Il s’arrêta en chemin, pour aller dans une maison garnie avec Victoire Bigan, et Lefebure et moi nous allâmes commettre chez Labatty le vol par suite duquel nous avons été arrêtés. La pince et une partie des effets qui avaient été volés, furent portés par Lefebure chez Leblanc.

» Leblanc, qui a été mis en jugement avec nous, m’avait engagé à ne pas le charger et à ne pas démentir Peyois, qui devait dire que c’était M. Vidocq qui lui avait donné trois francs pour acheter la pince ; et il m’avait promis de me donner une somme d’argent, si je voulais soutenir la même chose ; j’y avais consenti, craignant qu’en disant la vérité mon affaire ne devînt plus mauvaise. » (Déclaration du 3 octobre 1823.)

Lefebure, qui comparut ensuite, sans avoir pu communiquer avec Berthelet, confirma la déclaration de ce dernier, en ce qui concernait Leblanc. « Si je n’ai pas dit, ajouta-t-il, que c’est lui qui a fourni à Berthelet l’argent pour acheter la pince, c’est que Peyois m’avait engagé à dire que c’était lui Peyois qui l’avait achetée. Peyois étant compromis dans ce vol, n’avait pas voulu charger Leblanc qui lui faisait du bien et qui pouvait lui en faire davantage par la suite. »

Un sieur Egly, chef des employés de la Conciergerie, et les nommés Lecomte et Vermont, détenus dans cette maison, ayant été entendus par M. Fleuriais, rapportèrent plusieurs conversations dans lesquelles Berthelet, Lefebure et Peyois étaient convenus devant eux qu’ils m’avaient inculpé à tort. Dans leur témoignage, tous les condamnés s’accordaient à dire que je les avais constamment détournés de faire le mal. Vermont raconta, en outre, qu’un jour les ayant blâmés de ce qu’ils m’avaient compromis sans motif, ils lui répondirent : « Bah ! nous nous f… bien de cela, nous aurions compromis le Père éternel, pour nous sauver ; mais ça a mal réussi. »

Peyois, qui était le plus jeune des condamnés, mit moins de franchise dans ses réponses ; son amitié pour Leblanc le porta d’abord à cacher une partie de la vérité ; cependant il ne put s’empêcher de reconnaître que j’étais étranger à l’achat de la pince.

« Pendant, dit-il, toute l’instruction qui a précédé ma mise en jugement, et devant la cour d’assises, j’ai affirmé et soutenu que c’était M. Vidocq qui m’avait donné trois francs, pour acheter la pince à l’aide de laquelle a été commis le vol qui m’a fait arrêter, ainsi que Berthelet, Leblanc, Lefebure et autres. J’ai persisté à dire toujours la même chose, espérant que cela pourrait ou diminuer ou alléger ma peine. J’avais pensé à ce moyen, parce que des prisonniers m’avaient dit qu’il pourrait me servir. Je dois à la vérité de déclarer aujourd’hui que M. Vidocq ne m’a point donné l’argent en question pour acheter la pince ; que c’est moi qui l’ai achetée de mon argent : cette pince me coûta quarante-huit sous, et je l’ai achetée chez un ferrailleur en boutique, qui demeure dans la première rue à droite en entrant dans la rue des Arcis, du côté du pont Notre-Dame. Je ne connais pas le nom de ce ferrailleur : mais je pourrais facilement faire connaître sa boutique, qui, au surplus, est la deuxième à droite, en descendant dans cette rue. C’est le huit ou le neuf mars dernier que j’en fis l’achat ; le ferrailleur et sa femme étaient dans la boutique ; c’était la première fois que j’achetais quelque chose chez eux. »

Trois jours après, Peyois ayant été transféré à Bicêtre, écrivit au chef de la deuxième division de la préfecture de police une lettre dans laquelle il confessait qu’il en avait constamment imposé à la justice, et témoignait le désir de faire des révélations sincères : cette fois, la vérité tout entière allait être connue. Utinet, Chrestien, Decostard, Coco-Lacour, qui étaient venus à l’audience déposer dans le sens de l’imposture, furent tout à coup dévoilés : il devint évident que Chrestien avait fait jouer les ressorts de l’intrigue qui devait amener mon expulsion de la police. Une déclaration que reçut le maire de Gentilly, mit au grand jour toute l’infamie de cette machination[1], dont Lacour, Chrestien, Decostard et Utinet s’étaient promis le succès le plus complet. C’étaient eux qui m’avaient envoyé Peyois, lorsqu’il était venu me trouver sous le prétexte de me demander si je ne pourrais pas lui indiquer un recruteur qui eût besoin d’un remplaçant ; c’étaient encore eux qui avaient engagé Berthelet à se présenter dans mon bureau, pour me donner des avis sur certains vols qui devaient se commettre. Ils avaient ainsi dressé, pour le soutien de l’accusation sous le poids de laquelle ils projetaient de m’accabler, un échafaudage de vraisemblance résultant de mes rapports avec les voleurs, antérieurement à leur arrestation. Selon toutes apparences, il n’était pas impossible qu’ils eussent quelque temps fermé les yeux sur les expéditions de Peyois et consorts, à la condition que s’il leur arrivait d’être pris en flagrant délit, ils adopteraient un système de défense conforme à leurs intérêts. Il n’existait pas de vestige d’une transaction de ce genre, mais elle devait avoir eu lieu, et les démarches de mes agents, soit pendant l’instruction de la procédure, soit depuis la condamnation des coupables, ne permettent pas d’élever le moindre doute à cet égard. Peyois est arrêté, aussitôt Utinet et Chrestien se rendent à la Force, et ont avec lui un entretien dans lequel ils le persuadent que c’est seulement en m’accusant qu’il pourra faire prendre à son affaire une tournure favorable ; que s’il veut ne pas être condamné, il n’a qu’à les faire appeler l’un et l’autre comme témoins de ce qu’il convient qu’il avance ; qu’ils soutiendront son assertion, et déposeront dans le même sens que lui, que même ils diront qu’ils m’ont vu lui donner la somme de trois francs.

Les deux agents ne se bornent pas à ces conseils ; pour être certains, à tout événement, que Peyois ne se rétractera pas, ils lui disent qu’ils ont à leur disposition un protecteur puissant, dont l’influence le préservera de toute espèce de condamnation, et qui, si par hasard une condamnation était inévitable, aurait encore les bras assez longs pour faire casser le jugement.

Les débats ouverts, Utinet, Chrestien, Lacour et Decostard s’empressent de venir attester les faits qui me sont imputés par Peyois. Cependant, ce jeune homme, à qui ils ont promis l’impunité, est frappé par le verdict ; alors, appréhendant qu’enfin éclairé sur sa position, il ne les fasse repentir de l’avoir trompé, en dévoilant leurs perfidies, ils se hâtent de ranimer son espoir, et non-seulement ils exigent de lui qu’il se pourvoie en cassation, mais encore ils offrent de lui donner un défenseur à leurs frais et s’engagent à payer tous les dépens que cet appel occasionnera. La mère de Peyois est également obsédée par ces intrigants ; ils lui font les mêmes offres de services et les mêmes promesses ; Lacour, Decostard et Chrestien l’entraînent chez le sieur Bazile, marchand de vin, place du Palais de Justice ; et là en présence d’une bouteille de vin et de la femme Leblanc, ils déploient toute leur éloquence pour démontrer à la mère Peyois que si elle les seconde et que son fils soit docile à leurs avis, il leur sera facile de le sauver ; Soyez tranquille, lui dit Chrestien, nous ferons tout ce qu’il faudra faire.

Telles furent les lumières que produisit l’enquête ; il devint évident pour les magistrats que l’incident de la pince fournie par Vidocq était une invention de mes agents ; et depuis l’on a brodé sur ce fond une foule de récits plus ou moins bizarres, que les Plutarque du Pilier littéraire ne manqueront pas de donner pour authentiques, si jamais il prend fantaisie à l’imprimeur Tiger ou à son successeur d’ajouter à la collection de livres forains, l’Histoire admirable et pourtant véridique des faits, gestes et aventures mémorables, extraordinaires ou surprenantes du célèbre Vidocq, avec le portrait de ce grand mouchard, représenté en personne naturelle et vivante, tel qu’il était avant sa mort, arrivée sans accident le jour de son décès, en sa maison de Saint-Mandé, à l’heure de minuit, le 22 juillet de l’an de grâce 1875.



  1. Cette pièce, à laquelle j’en aurais pu joindre beaucoup d’autres, renferme toute ma justification ; je la reproduis ici textuellement :
    DÉCLARATIONS.

    Des nommés Peyois et Lefebure, relatives au sieur Vidocq, faussement accusé d’avoir fourni de l’argent pour acheter une pince, à l’aide de laquelle un vol s’est commis.

    (Deuxième division. – Preinier bureau. — N° 70,466.)

    « Aujourd’hui treize octobre mil huit cent vingt-trois, à dix heures du matin, nous Guillaume Becodère, maire de la commune de Gentilly, d’après les ordres de M. le conseiller d’état préfet de police, nous sommes transporté en la maison centrale de détention de Bicêtre, où étant, avons fait comparaître par-devant nous, au greffe de ladite prison, André Peyois, détenu par suite d’un jugement qui le condamne à la peine des fers, auquel, après avoir présenté une lettre adressée au chef de la deuxième division de la préfecture de police, commençant par ces mots « pardonnez à la liberté », et finissant par ceux-ci « dont ma mère m’a donné l’avertit » », ladite lettre datée du dix du courant et signée Peyois, avons fait invitation de nous dire s’il la reconnaissait pour avoir été par lui souscrite et signée, et s’il en avouait tout le contenu.

    » A répondu, qu’il connaît parfaitement cette lettre pour être la même que celle qu’il a adressée à M. Parisot, chef de la deuxième division à la préfecture de police, elle est signée par lui. Le corps de cette lettre n’a pas été écrit par lui, il ne sait pas assez bien écrire pour cela, mais ce qu’elle contient a été dicté à l’écrivain (le nommé Lemaître, détenu en cette même prison), par lui déclarant, et pour preuve de ce qu’il avance, il est disposé à nous déclarer oralement tous les faits et circonstances contenus en icelle, sans qu’il soit besoin de notre part de les rappeler à sa mémoire, par la lecture de son contenu ; en conséquence, il déclare « que lors de l’instruction de l’affaire qui l’amena au banc des accusés, et à la suite de laquelle il fut condamné à la peine des fers, quand il soutint publiquement que le sieur Vidocq lui avait donné une somme de trois francs pour acheter la pince à l’aide de laquelle il avait commis le vol, cause de sa condamnation, il dit un fait non-seulement inexact, mais tout-à-fait faux, car jamais pareille avance et pour pareil motif ne lui fut faite par ce fonctionnaire, et jamais encore, dans cette circonstance comme dans toute autre ; il n’a reçu de lui aucun secours en argent ; s’il avança cette fausseté en plein tribunal, il le fit à la suite de mauvais conseils qui lui furent donnés par les nommés Utinet et Chrestien, qui lui persuadèrent que par ce moyen seulement son affaire prendrait une tournure favorable, et qu’il ne serait pas condamné, d’autant mieux que s’il les faisait appeler l’un et l’autre comme témoins de ce qu’il avançait, ils soutiendraient son assertion, et qu’ils déposeraient dans le même sens que lui, et que même ils diraient qu’ils avaient vu donner la somme de trois francs ; ils allèrent même plus loin, ils lui persuadèrent qu’ils avaient à leur disposition un protecteur puissant, dont l’influence devait garantir lui déclarant, de toute espèce de condamnation. ou si cette condamnation devenait inévitable, devait lui servir utilement pour faire casser son jugement.

    » Ce fut encore par le conseil de ces deux individus, qu’il fit appeler à l’audience les nommés Lacour et Decostard, qui déposèrent les mêmes faits imputés par lui, déclarant, au sieur Vidocq, quoiqu’ils fussent absolument faux.

    » Après sa condamnation, ces mêmes individus exigèrent de lui qu’il se mît en appel, en lui promettant de lui fournir à leurs frais un défenseur, et de payer tout ce que cet appel occasionnerait de dépens. Sur cette dernière circonstantce, on pourra entendre la mère, à lui déclarant, qui reçut de la part de Lacour et Decostard les mêmes promesses et les mêmes avances ; elles lui furent faites chez un marchand de vin, place du Palais de justice, qu’on appelle M. Basile. Sa mère demeure avec son mari, rue du faubourg Saint-Denis, n° 143, chez M. Bestauret, propriétaire.

    » Ainsi, il doit, pour la satisfaction de sa conscience, et pour rendre hommage à la justice et à la vérité, désavouer ce qu’il a dit en plein tribunal, au désavantage du sieur Vidocq, contre sa moralité et contre son honneur ; il en demande humblement pardon.

    » Pour corroborer là déclaration qu’il vient de faire, il nous invite à entendre le nommé Lefebure, son co-accusé, et condamné comme lui dans la même affaire, qui est dans cette prison, lequel doit savoir par qui, et avec quel argent fut achetée la pince que j’avais dit avoir été payée de l’argent de M. Vidocq. »

    Lecture à lui faite de sa déclaration, a dit qu’elle contient vérité, qu’il y persiste, et a signé. Signé Peyois.

    Ensuite, avons fait appeler le nommé Lefebure. ci-dessus désigné et détenu en cette maison, auquel nous avons demandé s’il savait comment le nommé Peyois, s’était procuré la pince à l’aide de laquelle le vol qui a motivé leur condamnation commune, fut commis.

    A répondu que deux ou trois jours avant que le vol ne fût commis ; il avait vu cet instrument entre les mains dudit Peyois, qui, avant l’instruction de son affaire, lui avait toujours dit que c’était lui qui l’avait achetée trois francs ; mais jamais il ne dit que c’était M. Vidocq qui lui avait donné.l’argent. Ce fut au tribunal, et pendant l’instruction de leur affaire, qu’il sut pour la première fois que c’était M. Vidocq qui lui avait fourni les moyens de l’acheter.

    Qui est tout ce qu’a dit savoir, lecture à lui faite de sa déclaration, a dit qu’elle contient vérité, qu’il y persiste, et a signé.

    Signé Lefebure.

    Dont et de tout quoi il ai été rédigé le présent procès-verbal, pour être icelui transmis à M. le conseiller d’état préfet de police, dont acte, les jours, mois et an que dessus. Signé Recodère.