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Mémoires Historiques/Introduction/Appendice 1 - Lettre à Jen Ngan

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APPENDICE I



LETTRE DE SE-MA TS’IEN A JEN NGAN

CCXXVI-1


Après qu’il eut subi son châtiment, Se-ma Ts’ien fut nommé tchong chou ling CCXXVI-2 ; il se fit honorer et apprécier dans l’exercice de cette charge. Son ancien ami Jen Ngan, préfet de la commanderie de I-tcheou CCXXVI-3, remit à Se-ma Ts’ien une lettre pour l’inviter à s’acquitter du devoir que remplissaient autrefois les ministres sages. Se-ma Ts’ien lui répondit en ces termes :


Honorable CCXXVI-4 Chao-k’ing CCXXVI-5, il y a quelque temps vous avez daigné m’envoyer une lettre pour m’apprendre que j’eusse à faire attention à une personne avec qui je suis en relations, à m’occuper de recommander les sages et d’introduire les gens de valeur. Les idées et les sentiments (auxquels vous faites appel) sont ceux du plus grand dévouement et de la plus grande sincérité. Si vous vous indignez de ce que je ne vous viens pas en aide comme vous en avez besoin, et de ce que je me laisse emporter par les paroles du vulgaire, (vous aurez tort, car) ce n’est point la conduite que j’oserais suivre Quoique je sois comme un vieux cheval mis au rancart, autrefois cependant j’ai entendu, me tenant respectueusement à côté des vieillards, les enseignements qu’ils nous ont laissés. Mais je me regarde comme ayant un corps avili et une présence qui souille. Si j’agis, je me trouve en faute ; si je veux rendre service, je suis au contraire nuisible. C’est pourquoi je suis solitaire et accablé de tristesse : à qui m’expliquerais-je ? Un adage dit : « Ce que tu veux qu’on fasse qui le fera ? Les ordres que tu donnes, qui les écoutera ? » Or lorsque Tchong Tse-k’i mourut, Po Ta cessa jusqu’à la fin de sa vie de jouer du luthCCXXVII-1. Quelle en est la raison ? L’homme de valeur se donne de la peine pour celui qui sait l’apprécier ; la femme se fait belle pour celui qui l’aime. Comme ce qui constituait ma virilité m’a été enlevé, quand bien même mes talents atteindraient (la beauté de la perle du marquis de) Soei et (du jade de) Ho CCXXVII-2, et quand bien même ma conduite serait comparable à celle de {Hiu) Yeou et de (Po) I CCXXVII-3, en définitive je n’arriverais pas à être honorable ; je ne parviendrais qu’à exciter des risées et moi-même je me ferais honte.

J’aurais dû répondre plus tôt à votre lettre. Je me trouvais justement revenir de l’est à la suite de l’empereur et j’étais fort chargé d’occupations. Pour aller vous voir, les jours étaient trop courts ; j’étais très pressé et n’avais pas un instant de loisir pour exposer entièrement ma pensée. Maintenant, Chao-k’ing, vous avez été impliqué dans un crime insondable. Les semaines et les mois se sont écoulés et nous touchons au dernier mois de l’hiver. Pour moi, je dois encore me hâter de suivre l’empereur à Yong. Je crains que soudain il n’arrive ce que je ne puis taireCCXXVII-4. Ainsi je ne pourrais pas en définitive exposer mon indignation et ma tristesse pour en instruire notre entourage et alors l’âme de celui qui sera parti pour le long voyage en concevrait secrètement un ressentiment qui n’aurait pas de fin. Je vous demande la permission d’expliquer en quelques mots ma pensée grossière. J’ai manqué à mon devoir en ne vous répondant pas ; veuillez ne pas m’en faire un reproche.

J’ai entendu dire : Celui qui s’exerce au bien a une provision de sagesse ; celui qui aime donner a un principe de bonté ; celui qui observe ses droits et ses devoirs CCXXVIII-1 a un gage de justice ; celui qui est sensible à la honte a la certitude de la bravoure ; celui qui se rend illustre a l’extrême noblesse de la conduite CCXXVIII-2. Si un homme possède une de ces cinq qualités, il peut se fier sur le monde ; il sera mis à part dans la phalange des sages. D’autre part, il n’y a pas de plus grande infortune que d’être avide ; il n’y a pas de plus douloureuse affliction que d’avoir le coeur navré ; il n’y a pas d’action plus vile que de déshonorer ses ancêtres ; il n’y a pas de honte plus grande que de subir le châtiment de la castration. L’eunuque n’est plus compté au nombre des hommes. Ce sentiment n’est pas celui d’une seule génération, mais il a une origine lointaine. Autrefois le duc Ling, de Wei, monta dans le même char que Yong K’iu ; K’ong-tse se retira dans le pays de Tch’en; — Chang Yang CCXXVIII-3 ayant obtenu une audience par l’entremise de King Kien, Tchao Leang en eut le coeur serré ; — T’ong-tse CCXXVIII-4 était monté en char à côté (de l’empereur) CCXXVIII-5 Yuen Se changea de couleur. Depuis l’antiquité c’est un opprobre. Puisque les gens du vulgaire, lorsque les affaires passent par l’intermédiaire des vils eunuques, en conçoivent tous de l’indignation, à combien plus forte raison en est-il de même pour les personnes de valeur qui ont des sentiments généreux. Maintenant, quoique la cour manque d’hommes, comment pourriez-vous inviter ce qui est resté du couteau et de la scie CCXXVIII-6} à recommander ceux qui sont éminents et distingués dans l’empire ?

Pour moi, grâce à la charge dont j’ai hérité de mon père, j’ai pu attendre pendant plus de vingt ans au bas du char impérial d’être jugé coupable CCXXVIII-7. Voici donc quelles sont mes pensées : en premier lieu, je ne puis faire admettre ma sincérité ni témoigner ma fidélité pour avoir le renom d’un homme d’excellent conseil et capable et pour m’attacher un souverain éclairé. Puis, je ne saurais réparer les oublis et corriger les omissions, appeler les sages et introduire les gens de mérite, mettre en lumière les hommes de valeur qui habitent dans les cavernes des montagnes. En outre, je ne puis me mettre dans les rangs de l’armée, attaquer des remparts ou livrer bataille dans la campagne, conquérir de la gloire en tuant un général ou en enlevant un étendard. Enfin je ne puis chaque jour ajouter mérite sur mérite pour remporter des charges honorables et des places élevées et devenir une gloire et un bienfait pour ma famille et mes amis. De ces quatre choses il n’en est pas une que je puisse accomplir. Je m’applique à vivre avec convenance et je m’arme de patience. On peut voir par là que je ne suis pas en position de décider du court et du long.

Autrefois, j’étais classé au rang des grands officiers de rang inférieur CCXXIX-1 ; n’étant qu’un fonctionnaire secondaire et en dehors de la cour, je donnais mon avis en dernier lieu. Je n’observai pas ce moment pour invoquer les grands principes et dire toute ma pensée CCXXIX-2. Maintenant, avec mon corps mutilé, je suis devenu un de ces valets qu’on charge du balayage ; je suis mis au nombre des hommes méprisables. Si donc je veux redresser la tête et lever les sourcils pour discuter et exposer ce qu’il faut faire ou ne pas faire, ne serai-je pas dédaigné par la cour, ne serai-je pas honni par ceux de mes contemporains qui ont quelque valeur ? Hélas, hélas, un homme comme moi pourrait-il encore parler, pourrait-il encore parler ?

D’ailleurs mon histoire, depuis le commencement jusqu’à la fin, n’est pas aisée à comprendre. Pour moi, dès ma jeunesse, j’eus à souffrir de mon caractère impatient de toute règle ; lorsque je fus devenu grand, les gens de mon pays ne faisaient pas mon éloge. Le souverain me fut favorable à cause de mon père ; grâce à lui, mes faibles facultés reçurent un emploi ; dans toutes ses allées et venues, j’étais caché parmi son entourage. De même qu’un homme qui porte une cuvette sur la tête ne peut pas lever les yeux vers le ciel CCXXIX-3, de même je rompis toute relation avec mes amis et j’oubliai ma famille, car jour et nuit je ne pensais qu’à employer jusqu’au bout mes indignes capacités et j’appliquais tout mon coeur m’acquitter de ma charge afin de mériter les bonnes grâces du souverain. Mais, au milieu de mon entreprise, je commis une grande erreur qui m’empêcha de réussir.

Li Ling et moi, nous nous trouvions tous deux demeurer dans le palais ; nous n’avions point l’habitude d’entretenir des relations d’amitié ; des routes différentes devaient nous mener à notre but ou à un échec CCXXX-1. Nous n’avions point porté à nos lèvres une coupe de vin ; nous ne nous étions point liés dans des réjouissances très vives. Cependant je remarquai que c’était un homme qui, dans sa conduite personnelle, avait des qualités éminentes ; il servait ses parents avec piété ; il était d’un commerce sûr avec ses collègues. Dans les affaires d’argent il était désintéressé ; il prenait et donnait avec justice. Dans les rapports hiérarchiques il était plein de déférence ; il était respectueux, modeste et se soumettait aux autres.

Il était toujours plein d’ardeur et ne se souciait pas de sa propre personne pour se porter là où l’état était menacé. Telles étaient les dispositions qu’il entretenait sans cesse. Pour moi, je pensais qu’il avait le génie d’un homme qui serait capable de diriger un royaume ; en effet, qu’un citoyen s’expose à dix mille morts sans s’inquiéter de son unique vie, afin de s’élancer là où il y a un danger public, c’est ce qui est sublime. Maintenant, au milieu de sa carrière, il commit une erreur. Aussitôt ceux qui savent bien mettre à l’abri leur personne et protéger leurs femmes et leurs enfants s’entremirent pour faire fermenter cette faute. J’en fus sincèrement affligé dans mon coeur.

Li Ling, emmenant avec lui cinq mille fantassins à peine, s’avança profondément dans le territoire des guerriers et des chevaux CCXXX-2 et ses pas se portèrent jusqu’à la cour royale CCXXX-3. C’était tendre un appât à la gueule du tigre, provoquer d’une manière déraisonnable les violents barbares, monter vers les guerriers qui se chiffrent par myriades et par millions. Il combattit contre le chen-yu pendant plus de dix jours consécutifs. Ses gens tuèrent plus d’ennemis qu’ils n’étaient nombreux. Les barbares ne suffisaient pas à la tâche de chercher leurs morts et de secourir leurs blessés. Les chefs de ceux qui portent des vêtements de fourrure étaient tous saisis de frayeur. Alors ils appelèrent leurs rois sages de droite et de gauche qui mirent sur pied tous les hommes capables de bander l’arc. Le royaume entier se réunit pour attaquer et cerner (les Chinois) ; ceux-ci firent mille li tout en se retournant pour combattre ; leurs flèches s’épuisèrent ; ils perdirent leur chemin ; les troupes de renfort n’arrivaient pas. Officiers et soldats, morts et blessés s’entassaient les uns sur les autres. Cependant Li Ling poussa un grand cri et il n’y eut pas un seul de ces guerriers épuisés qui ne se levât ; lui-même alors versa des larmes ; mais eux étanchèrent leur sang et burent leurs pleurs et, brandissant maintenant leurs arcs inutiles CCXXXI-1, ils bravaient les épées nues. Faisant face au nord, ils rivalisaient entre eux pour combattre jusqu’à la mort.

Au temps où Li Ling n’était pas dans cette situation désespérée, il. avait envoyé un messager CCXXXI-2 qui était venu faire son rapport (à l’empereur) ; alors les ducs et les hauts dignitaires de la cour, les rois et les marquis avaient tous offert des coupes de vin à l’empereur en le félicitant. Plusieurs jours après, la défaite de Li Ling fut connue par lettre ; c’est pourquoi le souverain ne trouva plus un goût agréable aux aliments ; il ne prit plus plaisir à donner audience à la cour ; les principaux fonctionnaires étaient saisis de tristesse et de crainte et ne savaient quel parti prendre.

Pour moi, je ne songeai pas à l’humilité de ma propre condition, et, voyant le souverain en proie à l’affliction, à l’angoisse, à la crainte et à la tristesse, je voulus vraiment lui exprimer l’opinion ignorante que m’inspirait ma sincérité. J’estimais que Li Ling avait toujours, dans ses relations avec les fonctionnaires et les grands officiers, renoncé aux choses agréables et pris pour lui la petite part ; il avait su faire preuve d’une vaillance qui affrontait la mort ; même parmi les généraux d’ancienne renommée, aucun n’était plus grand que lui ; quoiqu’il eût été abattu et défait, il fallait considérer son intention CCXXXI-3 ; sans doute il désirait obtenir un succès capable de racheter sa faute afin de connaître les bienfaits impériaux ; quoiqu’il se fût mis dans une situation désespérée, la gloire qu’il avait eue auparavant en repoussant et en écrasant les Hiong-nou était suffisante pour resplendir sur tout l’empire. Telles étaient les pensées que j’avais dans mon coeur et que je désirais exposer ; mais je n’en avais pas encore trouvé le moyen. Précisément alors je fus mandé et interrogé par l’empereur. J’en profitai pour indiquer ma manière de voir en faisant valoir les mérites de Li Ling. Je voulais ainsi élargir les vues du souverain et m’opposer aux discours des calomniateurs ; mais je ne parvins pas à bien faire connaître ma pensée ; notre illustre souverain ne me comprit pas complètement; il crut que je voulais nuire au maréchal du Eul-che CCXXXII-1 et que je me conduisais comme un sophiste CCXXXII-2 pour sauver Li Ling. Il me déféra donc aux tribunaux. Quoique je me fusse toujours appliqué avec la dernière énergie à être fidèle, je ne pus pas en définitive exposer ce que j’étais. On se décida à suivre la sentence des juges qui me déclarèrent coupable d’avoir trompé l’empereur.

Ma famille étant pauvre, mes ressources ne furent pas suffisantes pour me racheter. Mes amis ne me secoururent pas. Dans l’entourage de l’empereur, soit parmi ses parents, soit parmi les officiers qui l’approchèrent, il ne s’éleva pas une seule voix en ma faveur. Si un homme n’est pas en bois ou en pierre, peut-il faire cause commune avec les bourreaux pour en précipiter un autre dans les ténèbres de la prison ? Qui consentira à se faire accusateur ? Vous avez été, Chao-k’ing, témoin en personne de ces événements ; la manière dont je me suis conduit a-t-elle été fautive ?

Li Ling, en se livrant vivant (aux Hiong-nou), a fait tomber la renommée de sa famille CCXXXII-3. Mais moi, j’ai en outre été jeté dans la chambre où on élève les vers à soie CCXXXII-4 ; je suis devenu un grand sujet de risée aux yeux de l’empire. Que cela est triste ! que cela est triste !

Il n’est pas facile d’expliquer cette affaire point par point à des gens du vulgaire. Mon père n’a point eu les honneurs du sceau divisé et du livre rouge CCXXXII-5 ; c’était un clerc qui s’occupait des étoiles et du calendrier ; il était rangé tout près des devins et des prieurs ; le souverain le regardait comme un jouet dont il s’amusait et il l’entretenait comme un chanteur ou un comédien ; il était tenu en petite estime par le vulgaire. A supposer que j’eusse dû subir le dernier supplice et recevoir la mort, cela n’aurait pas eu plus d’importance que si, sur neuf boeufs, un seul poil s’était perdu ; il se fût agi d’un grillon ou d’une fourmi qu’il n’y eût eu aucune différence. D’ailleurs le monde ne m’aurait point comparé à ceux qui ont assez de vertu pour savoir mourir ; mais, considérant que mon savoir était mince, que mon crime était extrême et que je ne pouvais plus échapper, il m’aurait laissé mourir. Quelle en aurait été la cause ? C’aurait été l’effet de l’opinion qui s’était implantée depuis longtemps CCXXXIII-1. Les hommes n’ont jamais qu’une seule mort ; mais il en est dont la mort est retentissante comme la chute de la montagne T’ai ; pour d’autres, elle n’a pas plus d’importance que la chute d’une plume d’oie sauvage. Les emplois divers qu’ils remplissent sont la raison immédiate de cette différence.

Le point le plus important est de ne pas déshonorer ses ancêtres, puis de ne pas se déshonorer soi-même, puis de ne pas outrager la raison et la dignité, puis de ne pas outrager les règles prescrites à tous. Ensuite, en prosternant son corps CCXXXIII-2 on se déshonore ; puis, en changeant de vêtements CCXXXIII-3 on se déshonore ; puis, en étant pris dans la cangue et dans les chaînes et en recevant des coups, on se déshonore ; puis, en ayant la barbe et la chevelure coupées et en étant emprisonné dans les fers, on se déshonore ; puis, en subissant les supplices qui détruisent la chair et la peau ou qui mutilent les membres et le corps, on se déshonore ; mais, au plus bas degré, c’est la castration qui est la chose la plus déshonorante.

Un livre dit CCXXXIII-4 : « Les châtiments corporels n’atteignent pas les grands officiers. » Cela signifie que les hommes de valeur sont fermes dans l’accomplissement de leur devoir CCXXXIII-5 et ne peuvent pas ne pas faire tous leurs efforts. Quand le tigre féroce habite les profondeurs des montagnes, il est l’effroi de tous les animaux ; mais, quand il est tombé dans la fosse et qu’il est pris dans la cage, il agite la queue pour demander à manger ; c’est ainsi qu’à la longue et graduellement on a maté sa fierté. Ainsi les hommes de valeur n’avaient pour prison qu’un dessin fait sur la terre et n’y entraient donc pas ; ils avaient une pièce de bois taillée pour représenter la sentence du juge et ne lui répondaient donc pas ; ils avaient un moyen sûr pour garder intact (leur honneur) CCXXXIV-1. Maintenant cependant on vous lie les pieds et les mains ; on vous impose la cangue et la chaîne ; on vous martyrise la chair et la peau ; on vous inflige des coups de bâton ; on vous enferme dans un cachot ; celui qui se trouve dans une, telle situation se prosterne la tête contre terre dès qu’il voit un magistrat de la prison ; aperçoit-il un valet, son coeur est saisi de crainte et défaille ; quelle en est la cause ? C’est qu’à la longue on a ainsi maté sa fierté CCXXXIV-2. Lorsqu’on en est arrivé à ce point (d’ignominie), si on voulait dire qu’on n’est pas déshonoré, on serait taxé d’effronterie. Comment pourrait-on encore être estimé ?

Toutefois le Chef de l’ouest CCXXXIV-3, tout chef qu’il était, fut emprisonné à Yeou-li ; Li Se CCXXXIV-4, tout conseiller qu’il était, subit les cinq supplices ; Hoai-yn CCXXXIV-5, tout roi qu’il était, fut mis dans les entraves à Tch’en ; P’ong Yue et Tchang Ngao CCXXXIV-6, quoique se tournant du côté du sud et se disant souverains, furent, l’un enchaîné dans une prison, et l’autre livré au dernier supplice ; le marquis de Hiang CCXXXIV-7 avait mis à mort toute la famille Lu et sa puissance dépassait celle des cinq hégémons ; cependant il fut enfermé dans la chambre de la question ; (le marquis de) Wei-k’i CCXXXIV-8 était général en chef ; cependant il porta le vêtement rouge des condamnés et fut chargé d’entraves au cou, aux mains et aux pieds ; Xi Pou CCXXXIV-9 porta la chaîne au cou et fut esclave dans la maison de Tchou : Koan Fou CCXXXV-1 reçut des outrages dans le corps de garde. Ces hommes étaient tous élevés en dignité jusqu’à être rois, marquis, généraux ou conseillers ; leur renommée était connue des royaumes voisins ; mais, quand ils furent condamnés aux supplices et aux coups, ils ne parvinrent pas à se soustraire à la sentence et à prendre une décision par eux-mêmes ; ils furent jetés dans la poussière sordide. Ainsi dans l’antiquité et dans les temps modernes il en va de même; pourrait-on soutenir que ces hommes ne furent pas déshonorés ? De là vient ce dicton : « Bravoure et lâcheté dépendent des circonstances ; force et faiblesse dépendent des apparences. » Si on médite cette parole, on trouve qu’elle n’a rien d’extraordinaire.

D’ailleurs, si un homme ne sait pas prendre une décision assez prompte pour échapper aux liens et à la marque infamante, s’il s’est laissé peu à peu outrager jusqu’à en arriver à recevoir les coups de fouet et de bâton, quand bien même il voudrait alors reprendre sa dignité, ne serait-ce pas trop tard ? Lorsque les anciens disaient qu’il était difficile d’appliquer les châtiments corporels aux grands officiers, c’est sans doute là ce qu’ils pensaient. En effet, c’est un sentiment inné à la nature humaine d’aimer la vie et d’avoir la mort en horreur, de chérir nos parents et de penser avec sollicitude à nos femmes et à nos enfants. Mais il n’en va pas ainsi avec ceux qui sont enthousiastes pour la justice et la raison s’ils se trouvent dans des circonstances où ils ne sont pas contents d’eux-mêmes. Maintenant moi, j’ai eu le malheur de perdre de bonne heure mon père et ma mère ; je n’ai pas eu l’étroite amitié de frères aînés ou cadets et je me suis trouvé tout à fait isolé ; Chao-k’ing, vous avez vu comment je me comportais à l’égard de ma femme et de mes enfants CCXXXV-2. D’ailleurs, même les braves ne croient pas toujours de leur devoir de mourir ; même les lâches se laissent entraîner par le désir de la justice et alors en quelle occasion ne font-ils pas les derniers efforts CCXXXV-3 ? Si même j’avais été un lâche et que j’eusse désiré vivre, d’autre part je savais bien quand il fallait fuir la mort et quand il fallait l’accepter ; comment donc me serais-je laissé enfoncer dans cette ignominie d’être jeté dans les liens et dans les fers CCXXXVI-1 ? D’ailleurs même les fils d’hommes ou de femmes esclaves, les servantes et les concubines sont capables de mettre fin à leurs jours ; combien plus devais-je en être capable si je n’étais pas content de moi-même ? Si je me suis tu et si je me suis fait violence pour accepter de vivre, si j’ai été jeté dans le fumier et la poussière sans protester, c’est que je regrettais que ma pensée intime n’eût pas été satisfaite, c’est que je méprisais celui qui disparaît du monde sans manifester son talent littéraire à la postérité. Ils sont innombrables dans l’antiquité les riches et les puissants dont la renommée est effacée et a péri. On ne parle que de ceux qui sont extraordinaires et qui se sortent de pair.

C’est ainsi que le Chef de l’ouest, quand il fut emprisonné, développa les Changements de Tcheou ; c’est lorsque Tchong-ni fut dans une situation difficile qu’il écrivit le Tch’oen ts’ieou : c’est quand K’iu Yuen eut été exilé qu’il composa le Li sao ; c’est quand Tso-k’ieou eut perdu la vue qu’il fit le Kouo yu ; c’est quand Suen-tse eut eu les pieds coupés que les règles de la guerre furent exposées par lui ; c’est quand (Lu) Pou-wei eut été banni dans le pays de Chou qu’il transmit à la postérité le Lu lan ; c’est quand Han Fei était retenu prisonnier dans le pays de Ts’in qu’il écrivit les Difficultés de conseiller et l’Indignation de l’orphelin. L’occasion qui a fait naître les trois cents poésies du Livre des Vers a été le plus souvent l’indignation exhalée par des sages. Ces hommes avaient tous quelque chagrin au coeur, et, ne parvenant pas à suivre la voie qu’ils s’étaient tracée, ils dissertèrent sur les choses passées pour exposer leur pensée à la postérité CCXXXVI-2. Quant à ceux qui, comme Tso-k’ieou Ming, n’avaient plus d’yeux, ou qui, comme Suen-tse, avaient eu les pieds coupés, ils ne pouvaient plus jamais remplir aucune fonction publique ; ils se retirèrent donc à l’écart et écrivirent des livres pour manifester leur indignation ; ils pensèrent à léguer à la postérité des oeuvres purement littéraires pour montrer ce qu’ils étaient. Maintenant, je ne leur céderai point le pas ; j’ai entrepris de mettre ma confiance dans mes paroles inhabiles ; j’ai réuni et coordonné toutes les anciennes traditions qui étaient éparses et comme perdues dans le monde ; j’ai examiné comment les affaires furent conduites ; j’ai recherché l’explication de leur réussite ou de leur échec, de leur succès ou de leur ruine ; j’ai fait en tout cent trente chapitres ; j’ai voulu, pour ma part, examiner complètement ce qui concerne le ciel et l’homme, comprendre l’évolution qui s’est accomplie depuis l’antiquité jusqu’à nos jours et en faire l’ouvrage d’un seul auteur. Avant que mon brouillon fût fini, je vins à être frappé par ce malheur ; j’aurais regretté de ne pas achever ma tâche ; c’est pourquoi j’ai subi le plus terrible des supplices sans m’en irriter. Quand j’aurai vraiment fini d’écrire ce livre, je le placerai sur la « montagne célèbre CCXXXVII-1 » pour qu’il soit transmis aux hommes capables de l’apprécier et qu’il pénètre dans les villes et les grandes cités. Alors j’aurai lavé la honte de mon ancien opprobre ; quand même j’aurais souffert dix mille humiliations, aurais-je lieu de le regretter ?

Cependant, si on peut donner cette explication aux personnes intelligentes, il est difficile de la faire comprendre au vulgaire. En effet, pour celui qui est jeté dans une condition vile et basse, il n’est plus de vie facile ; celui qui est tombé dans les rangs infimes, on l’accable de blâmes. C’est à cause d’une parole de ma bouche que j’ai été frappé par cette infortune ; je suis devenu pour mon pays natal un grand sujet de mépris et de moquerie. J’ai déshonoré mes ancêtres ; de quel front irais-je encore me présenter devant les tombes de mon père et de ma mère ? Même après cent générations, mon opprobre ne fera que s’accroître. C’est pourquoi mes entrailles se retournent neuf fois en un jour ; je suis chez moi et soudain il me semble qu’il me manque quelque chose ; je sors et je ne sais plus où aller. Chaque fois que je pense à cette honte, la sueur ne cesse pas de couler sur mon dos et de mouiller mes vêtements. Je suis devenu vraiment un serviteur des appartements des femmes ; il vaudrait mieux que je pusse reprendre ma personne et me cacher au plus profond des gorges montagneuses. Ainsi je me trouve, au gré du monde, élevé ou abaissé; suivant les circonstances, je me prosterne ou je lève la tête, de manière à me conformer à l’arrogance et à la stupidité du vulgaire. Or vous m’invitez, Chao-k’ing, à introduire les sages et à recommander les gens instruits ; n’est-ce point en opposition avec mes secrètes intentions ? Maintenant, si je voulais paraître parfait comme le jade ciselé ou donner des explications pour me justifier, je n’y aurais aucun avantage. Je n’aurais aucun crédit auprès du vulgaire qui ne retiendrait que ma honte. Mais, ce qui est essentiel, c’est la décision en bien ou en mal qu’on portera après ma mort sur ma conduite. Une lettre ne peut exprimer complètement ma pensée ; c’est pourquoi je n’ai fait que ce grossier exposé.


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CCXXVI-1. Sur les circonstances dans lesquelles fut écrite cette lettre, cf. mon Introduction, p. XLIII. — Ce texte ce trouve dans le Ts’ien Han chou, chap. LXII, p. 9 et suiv. et dans le Wen siuen (sur leq. cf. Wylie, Notes ..., p. 192), chap. XLI.

CCXXVI-2. Cf. p. XLl.

CCXXVI-3. Aujourd'hui Yun-nan-fou, province de Yun-nan.

CCXXVI-4. 足下 , proprement : « aux pieds de qui je suis ». C’est une simple formule de politesse.

CCXXVI-5. Chao-k’ing est l’appellation de Jen Nang.

CCXXVII-1. Tchong Tse-k’i et Po Ya étaient tous deux du pays de Tch’ou, Po Ya jouait admirablement du luth. Tchong Tse-k’i goûtait fort sa musique et devinait, en l’entendant, ses pensées. Quand il mourut, Po Ya, ayant perdu celui qui seul savait l’apprécier, cessa de jouer.

CCXXVII-2. Cf. Mayers, Manual, no 551.

CCXXVII-3. Cf. Mayers, Manual, nos 204 et 543.

CCXXVII-4. C’est-à-dire l’exécution de Jen Ngan.

CCXXVIII-1. Proprement : celui qui prend et donne (à propos).

CCXXVIII-2. C’est-à-dire on estime sage celui qui agit vertueusement, bon celui qui aime à donner, juste celui qui observe ses droits et ses devoirs, etc. Ces cinq sortes d’hommes ont donc la certitude d’être appréciés par leurs contemporains.

CCXXVIII-3. Cf. Mayers, Manual, n° 845.

CCXXVIII-4. Tong-tse n’est que Tchao Tan 趙談 ; mais Tan étant le nom personnel du père de Se-ma-Ts’ien, celui-ci change le nom de Tchao Tan en Tong-tse. Tchao Tan, ainsi que King Kien et Yong-k’iu dont il a été question dans les phrases précédentes, étaient des eunuques.

CCXXVIII-5. L'empereur Hiao Wen-ti ; cf. Mémoires historiques, chap. cxxv.

CCXXVIII-6. C’est-à-dire un eunuque.

CCXXVIII-7. Simple formule de modestie.

CCXXIX-1. . La charge de grand astrologue était payée 1000 che et celui qui l’occupait était donc au rang des ta fou de la troisième catégorie.

CCXXIX-2. C’est-à-dire je n’ai pas considéré que je ne devais parler qu’en dernier lieu, et, au moment de l’affaire de Li Ling, j’ai tenu un langage trop ferme et trop franc. ,

CCXXIX-3. Lever les yeux au ciel et avoir une cuvette sur la tête sont choses incompatibles. De même servir le souverain et s’occuper de sa famille.

CCXXX-1. Li Ling était un officier militaire et Se-ma Ts’ien un fonctionnaire civil.

CCXXX-2. Le territoire des Hiong-nou.

CCXXX-3. La cour du chen-yu.

CCXXXI-1. Leurs arcs étaient inutiles, puisqu’ils n’avaient plus de flèches : le Wen siuen écrit : brandissant leurs poings.

CCXXXI-2. Ce messager s’appelait Tch’en Ché-yue 陳步樂 .

CCXXXI-3. C’est-à-dire quelle avait été son intention secrète lorsqu’il s’était rendu aux Hiong-nou.

CCXXXII-1. Li Koang-li, frère aîné de la concubine Li.

CCXXXII-2. Proprement : comme un discoureur qui voyage. Cf. p. CLI-CLII.

CCXXXII-3. Li Ling était petit-fils du général Li Koang. La gloire militaire était de tradition dans cette famille.

CCXXXII-4. On enfermait les eunuques dans une chambre tiède analogue aux magnaneries pendant le temps que durait leur guérison.

CCXXXII-5. Le sceau divisé et le livre rouge étaient les insignes qu’on conférait sous les Han aux fonctionnaires investis d’une autorité réelle.

CCXXXIII-1. L’opinion que Se ma Ts’ien était un personnage fort peu important.

CCXXXIII-2. Devant le juge.

CCXXXIII-3. En prenant les vêtements rouges des condamnés.

CCXXXIII-4. Le Li ki.

CCXXXIII-5. C’est-à-dire que les hommes de valeur se donnent eux-mêmes la mort quand ils sont coupables.

CCXXXIV-1. A savoir la ressource de se tuer.

CCXXXIV-2. De même que pour le tigre dont il a été parlé plus haut.

CCXXXIV-3. Wen wang. Cf. Mémoires historiques, chap. IV, p. 218 de la traduction.

CCXXXIV-4. Cf. Mémoires historiques, chap. LXXXVII.

CCXXXIV-5. Han Sin, roi de Tch’ou, puis marquis de Hoai-yn. Cf. Mémoires historiques, chap. XCII.

CCXXXIV-6. Cf. Mémoires historiques, chap. LXXXIX et XC.

CCXXXIV-7. Cf. id., chap. LVII.

CCXXXIV-8. Cf. id., chap. CVII.

CCXXXIV-9. Cf. id., chap. C.

CCXXXV-1. Cf. Mémoires historiques, chap. CVII.

CCXXXV-2. En osant parler en faveur de Li Ling, Se-ma-Ts’ien a montré qu’il ne mettait pas l’affection qu’il pouvait avoir pour sa femme et ses enfants au-dessus de son désir de dire la vérité : comme d’ailleurs il n’avait plus ses parents et qu’il n’avait pas de frères, ce ne sont pas les liens qui le rattachaient à sa famille qui l’ont empêché de se tuer.

CCXXXV-3. Le fait même de se tuer ne prouve pas qu’on soit brave ou lâche, car les braves peuvent se trouver dans des circonstances telles que leur devoir est de ne pas se donner la mort, tandis que des hommes ordinaires peuvent braver la mort en s’excitant pour une noble cause.


CCXXXVI-1. Ce n’est pas par lâcheté qu’il a préféré la honte à la mort, c’est parce qu’il avait à terminer les Mémoires historiques qui devaient assurer sa gloire auprès de la postérité.

CCXXXVI-2. Tout ce passage se retrouve dans l’autobiographie de Se-ma T’s’ien.

CCXXXVII-1. Cf. p. CXCVIII, n. 6.


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