Mémoires d’outre-tombe/Appendice/Tome 1/6

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VI

récits de la veillée[1]


Après avoir dit que « les gens du château étaient persuadés qu’un certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques », Chateaubriand ajoute : « Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma sœur : elles se mettaient au lit mourantes de peur… » Ces récits, on les cherche en vain dans l’édition de 1849 et dans les éditions suivantes, et cependant ils avaient charmé tous les auditeurs des lectures de 1834. Sainte-Beuve écrivait, dans son article du 15 avril 1834 : « Le coup de dix heures arrêtant brusquement sa marche, le père se retire dans son donjon. Alors, il y a un court moment d’explosion de paroles et d’allègement. Madame de Chateaubriand elle-même y cède, et elle entame une de ces merveilleuses histoires de revenants et de chevaliers, comme celle du sire de Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac, dont le poète nous reproduit la légende dans une langue créée, inouïe.[2] » — Jules Janin disait de son côté, dans la Revue de Paris : « Onze heures venues, le vieux seigneur remontait dans sa chambre ; on prêtait l’oreille et on l’entendait marcher là-haut : son pied faisait gémir les vieille solives ; puis enfin tout se taisait, et alors la mère, le fils, la sœur, poussaient un cri de joie… Ils se racontaient des histoires de revenants. Parmi ces histoires, il y en a une que M. de Chateaubriand raconte dans ses Mémoires, et qui sera un jour citée comme un modèle de narration.

« Voici quelques lambeaux de cette histoire, voici le pâle squelette du revenant de M. de Chateaubriand :

« La nuit, à minuit, un vieux moine, dans sa cellule, entend frapper à sa porte. Une voix plaintive l’appelle ; le moine hésite à ouvrir. À la fin il se lève, il ouvre : c’est un pèlerin qui demande l’hospitalité. Le moine donne un lit au pèlerin et il se repose sur le sien ; mais à peine est-il endormi que tout à coup il voit le pèlerin au bord de son lit qui lui fait signe de le suivre. Ils sortent ensemble. La porte de l’église s’ouvre et se referme derrière eux. Le prêtre, à l’autel, célébrait les saints mystères. Arrivé au pied de l’autel, le pèlerin ôte son capuchon et montre au moine une tête de mort : « Tu m’as donné une place à tes côtés, dit le pèlerin ; à mon tour, je te donne une place sur mon lit de cendres ![3] »

Qui retrouvera le manuscrit de 1834 ? Qui nous rendra ces merveilleuses histoires, la légende du Moine et du Pèlerin, et celle du Sire de Beaumanoir et de Jehan de Tinténiac ? À leur défaut, voici du moins deux histoires de revenants et de voleurs que la copie de 1826 nous a très heureusement conservées :

Deux faits mieux prouvés venaient mêler, pour ma mère et pour Lucile, la crainte des voleurs à celle des revenants et de la nuit. Il y avait quelques années que mes quatre sœurs, alors fort jeunes, se trouvaient seules à Combourg avec mon père. Une nuit, elles étaient occupées à lire ensemble la mort de Clarisse ; déjà tout effrayées des détails de cette mort, elles entendent distinctement des pas d’homme dans l’escalier de la tour qui conduisait à leur appartement. Il était une heure du matin. Épouvantées, elles éteignent la lumière et se précipitent dans leurs lits. On approche, on arrive à la porte de leur chambre, on s’arrête un moment comme pour écouter, ensuite on s’engage dans un escalier dérobé qui communiquait à la chambre de mon père ; quelque temps après on revient, on traverse de nouveau l’antichambre, et le bruit des pas s’éloigne, s’évanouit dans la profondeur du château.

Mes sœurs n’osaient parler de l’aventure le lendemain, car elles craignaient que le revenant ou le voleur ne fût mon père lui-même qui avait voulu les surprendre. Il les mit à l’aise en leur demandant si elles n’avaient rien entendu. Il raconta qu’on était venu à la porte de l’escalier secret de sa chambre et qu’on l’eût ouverte sans un coffre qui se trouvait par hasard devant cette porte. Éveillé en sursaut, il avait pris ses pistolets ; mais, le bruit cessant, il avait cru s’être trompé et il s’était rendormi. Il est probable qu’on avait voulu l’assassiner. Les soupçons tombèrent sur un de ses domestiques. Il est certain qu’un homme à qui le château eût été inconnu, n’aurait pas pu trouver l’escalier dérobé par où l’on descendait dans la chambre de mon père. Une autre fois, dans une soirée du mois de décembre, mon père écrivait auprès du feu dans la grande salle. On ouvre une porte derrière lui ; il tourne la tête et aperçoit un homme qui le regardait avec des yeux hagards et étincelants. Mon père tire du feu de grosses pincettes dont on se servait pour remuer les quartiers d’arbres dans le foyer ; armé de ces tenailles rougies, il se lève : l’homme s’effraye, sort de la salle, traverse la cour intérieure, se précipite sur le perron et s’échappe à travers la nuit.


  1. Ci-dessus, p. 136.
  2. Revue des Deux-Mondes, du 15 avril 1834. — Portraits contemporains, par C.-A. Sainte-Beuve, t. I, p. 37.
  3. Revue de Paris, mars 1834.